• Le verbe s'imaginer possède plusieurs sens, qu'il convient de distinguer au moment d'accorder son participe passé.

     

    FlècheS'imaginer = « imaginer soi-même », d'où « se représenter soi-même en esprit, se voir en rêve ».


    Dans ce cas, le pronom personnel se (= soi) est complément d'objet direct antéposé et commande l'accord du participe, lequel est généralement suivi d'un attribut du complément.

    « Elle s'est toujours imaginée son héritière [= elle a toujours imaginée elle-même étant son héritière] » (Bescherelle).

    « Elle s'est imaginée riche, gracieuse. Elle s'est imaginée à soixante ans » (Hanse).

    « Elle s'est imaginée reine et puissante » (Auguste Brachet, Grammaire française).

    « Elle s'était souvent imaginée dans cette situation » (Académie).

    FlècheS'imaginer = « imaginer (quelque chose ou quelqu'un) en soi-même », d'où « se représenter, se figurer, concevoir » et, spécialement, « se persuader, croire à tort ».


    Dans ce cas, le pronom personnel se (= en soi, à soi) est complément d'objet indirect et n'a aucune influence sur l'accord du participe, lequel reste déterminé par le complément d'objet direct, si celui-ci existe et précède.

    « Ils se sont imaginé des personnages [ils ont imaginé quoi ? des personnages, COD placé après le participe], mais Les personnages qu'ils se sont imaginés [le COD précède le participe] » (Bescherelle).

    « Je me la suis imaginée autrement » (Hanse).

    « Que de choses ils se sont imaginées ! » (Grevisse).

    « Ils se sont imaginé qu'on les persécutait [= ils ont imaginé quoi ? qu'on les persécutait, proposition COD placée après le participe] » (Grevisse).

    « Elles se sont imaginé que vous leur vouliez du mal. Voici la chose qu'elles se sont imaginée » (Thomas).

    « Ces filles se sont imaginé que tout serait facile » (Girodet).

    « Elle s'est imaginé que nous voulions la tromper » (Académie).

    « Elles se sont imaginé qu'il fallait faire grande toilette » (Littré).


    Rien que de très régulier, pensez-vous ? Pas si sûr. Figurez-vous que quelques spécialistes affirment sans sourciller que s'imaginer ne peut avoir de COD et, partant, que son participe passé est toujours invariable : « Vous vous êtes imaginé mort [sic (1)] de froid dans cette avalanche » (Orthophonie : tout le français, Philippe Perrine, 2013). D'autres, considérant que le pronom personnel n'est pas clairement analysable dans s'imaginer, préconisent au contraire l'accord de son participe avec le sujet (à l'instar de s'apercevoir de) : « Ils se sont imaginés que tu viendrais » (André Jouette, Dictionnaire de l'orthographe, 1989), « Ils se sont imaginés qu'ils étaient perdus » (Franck Évrard, Les Vraies Difficultés de la langue française, 2007) (2). La résurgence de cette ancienne façon d'écrire (3) est d'autant plus surprenante que Thomas Corneille l'a vigoureusement condamnée, il y a plus de trois siècles, dans ses notes sur les fameuses Remarques de Vaugelas (1687) : « Il faut dire, elles se sont imaginé que. La raison en est que [le pronom se] n'est pas à l'accusatif, mais au datif. C'est comme si on disait, elles ont imaginé à elles, c'est-à-dire elles ont mis dans leur imagination, mais elles ne se sont pas imaginées elles-mêmes, elles ne se sont pas produites, dans le sens qu'on dit, imaginer une chose, les choses que j'ai imaginées. »

    L'affaire se complique encore quand s'imaginer est suivi d'un infinitif. Dans ce cas, nous disent Girodet et l'Office québécois de la langue française, le participe passé est toujours invariable : « Ces filles se sont imaginé avoir tous les droits » (Girodet), « Elles s’étaient imaginé remporter le premier prix » (Office québécois) (4). Voilà qui contrevient pourtant à la règle selon laquelle le participe passé d’un verbe pronominal suivi d'un infinitif s’accorde avec le sujet si celui-ci fait l’action exprimée par l’infinitif : ne sont-ce pas précisément ces filles qui ont tous les droits, qui ont remporté le premier prix ? Pure imagination, nous rétorquent en substance nos cousins d'outre-Atlantique : « Le verbe s’imaginer représente un cas particulier puisque son participe passé est toujours invariable lorsqu’il est suivi d’un infinitif. En réalité, l’action exprimée par l’infinitif n’est pas réalisée par le sujet (il s'agit d'une projection). »

    Oserai-je avouer que cet argument ne me convainc qu'à moitié ? D'une part, si l'on accepte elle s'est imaginée riche, il semble difficile de refuser elle s'est imaginée être riche et, partant, « elle s'est imaginée être la gagnante » (Code du bon français, 1991). Tel est en tout cas l'avis de Joubert et de Guérin dans leur Dictionnaire complet des participes français et de leur accord (1865) : « Suivi immédiatement du verbe être ou d'un verbe neutre [= intransitif], et conjugué pronominalement, imaginé est variable : Ils se sont imaginés être des grands seigneurs. Ils se sont imaginés devenir des princes. Mais s'il est suivi de que, imaginé est invariable : Ils se sont imaginé qu'ils deviendraient des princes » (5). D'autre part, grande est là encore la tentation d'accorder le participe, fût-il suivi d'un infinitif, selon le sens. Comparez : elles s'étaient imaginé remporter le premier prix (= elles avaient cru en elles-mêmes quoi ? remporter le premier prix, complément d'objet direct postposé) et elles s'étaient imaginées remporter le premier prix (= elles avaient vu en rêve qui ? s', mis pour elles, en train de remporter le premier prix) ; elle s'était imaginé mourir (= elle avait cru en elle-même qu'elle mourait) et elle s'était imaginée mourir (= elle avait vu en rêve elle-même en train de mourir). Mais voilà : s'imaginer, nous dit Girodet, ne peut se construire avec un infinitif que lorsque le sujet est le même dans la subordonnée et dans la principale ; elles se sont imaginé avoir tous les droits équivaut donc à elles se sont imaginé qu'elles avaient tous les droits, construction dans laquelle le participe imaginé, employé au sens de « croire (à tort, sans fondement) », est censé rester invariable (6). Allez vous étonner, après cela, que l'usager de la langue ne sache plus accorder ses participes passés...

    Nos spécialistes, eux, gagneraient à faire preuve d'un peu d'imagination pour accorder leurs violons grammaticaux !

    (1) Cet exemple est d'une pertinence toute relative, dans la mesure où l'on en vient à se demander si le sujet est un singulier ou un pluriel...

    (2) Je n'ose mentionner cette recommandation trouvée dans Français Brain Coaching (2008) de Fabien Nogrette : « L'accord se fait avec le sujet : elles se sont échappées, elles se sont imaginées des choses »...

    (3) Selon Alfonse Haase (Syntaxe française du XVIIe siècle, 1898), « le participe des verbes réfléchis s'accordait toujours avec le sujet en ancien français, même lorsque le pronom complément était au datif. Plus tard, dans ce dernier cas, il resta invariable ; cependant l'ancien emploi se maintint jusqu'en plein XVIIe siècle. » Force est de constater que cet ancien usage a perduré bien au-delà : « Après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez maigre » (Pierre de Bourdeille), « Ils se sont imaginés qu'ils avoient droit à ma succession » (Guez de Balzac), « Ils se sont imaginés qu'il en falloit aussi bien fuir l'usage » (Vaugelas lui-même, qui semble avoir eu bien du mal à se défaire des anciennes habitudes), « Il est impossible que les hommes se fussent imaginés qu'ils en pourroient donner » (Pascal), « Les femmes se sont imaginées que ton départ leur laissait une impunité entière » (Montesquieu), « La belle Marianine s'était imaginée que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle » (Balzac), « Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s'être imaginée que le prince [...] s'en allait l'adorant » (Alexandre Dumas père), « Elle s'était imaginée qu'elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et romanesques » (Proust). Zola, quant à lui, avait l'accord hésitant : « Une scène dans laquelle elle s'est imaginée que son amant voulait la tuer », mais « Elle s'était imaginé brusquement que ce prêtre allait lui donner quelque chose ».

    (4) Autres exemples d'invariabilité : « Elle s'est imaginé pouvoir nous chagriner » (L'Ortographe françoise, 1723), « Ce sont des choses qu'elle s'est imaginé pouvoir faire » (Napoléon Landais, 1835), « Elle [la critique] s’est imaginé devoir crier à l’imitation ou au plagiat » (George Sand, 1839), « Ce sont des fleurs qu'elle s'est imaginé devoir vous plaire » (Antoine Léandre Sardou, 1840), « Edmond et Jules de Goncourt se sont imaginé pouvoir arrêter facilement [...] le kaléidoscope d'une société » (Barbey d'Aurevilly, 1906), « Tout ce que ma génération [...] s'est imaginé souffrir » (Pierre Garnier, 1959), « Beaucoup se sont imaginé avoir fait un bon livre pour les enfants » (François Caradec, 1977), « Elle s'est imaginé avoir tous les droits » (Hanse, 1987), « Elles [...] s'étaient imaginé pouvoir retrouver nos trésors » (dictée citée par Goosse, 1994), à côté de « Elle s'est imaginée devoir y prendre une plus ample part » (Étienne-Léon de Lamothe-Langon, 1831).

    (5) Est-ce par esprit de contradiction qu'Honoré de Balzac écrivit : « Combien de personnes [...] se sont imaginé être spirituelles en disant [...] » (portrait de Brillat-Savarin exécuté pour la Biographie universelle de Louis-Gabriel Michaud, 1843), « Elle s'est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir reprendre et son amour et son esclave » (La Marâtre, 1848), mais « La belle Marianine s'était imaginée que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle » (Le Centenaire, 1822) ? Comprenne qui aura assez d'imagination !

    (6) Le linguiste Théodore Rosset écrit de même : « S'imaginer suivi d'un infinitif ou d'une proposition conjonctive signifie "croire, se persuader" » (Annales de l'université de Grenoble, 1908). 

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    Remarque 1
     : Selon Léon Clédat, dans le vieux tour s'imaginer de + infinitif (« avoir l'idée de, se proposer de »), « imaginé est invariable parce qu'il n'a pas de régime direct : Elle s'est imaginé de... = elle a imaginé en elle de... » (Grammaire raisonnée de la langue française, 1896). Cela n'a pas empêché Pierre Larousse d'écrire : « Les auteurs du poème se sont imaginés de donner aux vieillards un caractère bouffon » (Dictionnaire lyrique, 1881).

    Remarque 2 : Voir également l'article Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    S'imaginer

     

     


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  • Voilà deux termes présentés dans tous les dictionnaires usuels comme adjectifs (et participes passés).

    Si, partant, l'accord avec la ou les personnes censées s'exprimer ne souffre aucune contestation dans les formules de politesse usuelles (Nous sommes désolés de vous avoir fait attendre. Elle est enchantée de faire votre connaissance), la question peut se poser dans les tours elliptiques propres au registre plus familier. Ainsi une femme doit-elle s'excuser d'un « Désolée ! Je t'ai menti » ou d'un « Désolé ! Je t'ai menti » ?

    Vous me direz, à bon droit, que la différence ne s'entend pas à l'oral, mais faisons l'effort de nous pencher sur la question dans l'éventualité d'une lettre... de rupture, par exemple. Bon, je vois bien que cela ne vous enchante guère, que vous trouvez l'exercice inutile. Vous m'en voyez sincèrement... désolé ! Sans doute considérez-vous que, s'agissant d'un tour elliptique, il suffit de reconstituer la phrase dans sa totalité pour se déterminer : Désolée ! Je t'ai menti, sous-entendu Je suis désolée ! Je t'ai menti. L'accord de l'attribut avec son sujet s'impose à l'évidence.

    Et pourtant... Certaines sources (*) avancent que lesdits adjectifs, placés en tête de phrase, auraient valeur... d'interjection ! Entendez, seraient donc invariables : Désolé, nous ne faisons plus cet article. Bigre, quelle désolation !

    La confusion provient, d'une part, de ce que certains écrits hésitent entre les personnes du singulier et du pluriel quand l'adjectif est éloigné de son sujet  : « Désolé (pour : je suis désolé), vous avez trop peu d'expérience. Nous ne pouvons donner suite à votre candidature », là où, en toute logique, il eût fallu écrire : « Désolés (pour : nous sommes désolés), vous avez trop peu d'expérience... ». D'où cette impression trompeuse d'invariabilité. On pense, d'autre part, à ces messages automatiques et anonymes qui fleurissent sur nos ordinateurs et sur nos téléphones : « Désolé, vous n'avez pas accès à ce service ».  Sans doute peut-on considérer, dans ces cas particuliers où l'on ne saurait dire qui s'exprime réellement, qu'il s'agit là d'un accord avec un « neutre singulier », sans pour autant considérer désolé et enchanté comme des interjections (invariables).


    (*) Wiktionnaire, Reverso et autres sites dont la fiabilité est parfois sujette à caution.

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    Remarque 1
    : En présence d'un nous de majesté ou de modestie, d'un vous de politesse, l'accord se fera correctement au singulier.

    Remarque 2 : L'adjectif désolé a également le sens de « inhabité, désert » ; enchanté, celui de « qui est sous l'effet d'un enchantement, merveilleux ».

    Désolé, enchanté

    Désolé : désolés serait ici de meilleure langue !

     


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  • Les expressions plus (ou moins)... que prévu, comme prévu, qui appartiennent au registre familier, doivent se comprendre comme : plus qu'il n'était prévucomme cela était prévu, etc. En tant que tours elliptiques, elles restent invariables.

    Élections municipales : participation plus forte que prévu (pour : qu'il n'était prévu).

    La réunion aura été moins longue que prévu (et non que prévue).

    La rentrée des classes s'est déroulée comme prévu dans le calme (pour : comme cela était prévu).

    Comme prévu, la faute se répand à l'écrit sans que l'on sache comment la prévenir...

    Une année meilleure que prévue (estrepublicain.fr).
    Une croissance plus forte que prévue
    (20minutes.fr).
    Une soirée plus piquante que prévue
    (leparisien.fr).
    Les chiffres de l'emploi américains (sont) meilleurs que prévus
    (lefigaro.fr).
    Une réforme plus limitée que prévue (lexpress.fr).
    Les salariés en CNE moins nombreux que prévus (liberation.fr).

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    Remarque 1 : De même, les locutions comme convenu, comme annoncé... sont invariables.

    Remarque 2 : On se gardera de confondre ces constructions avec celles, similaires, exprimant une comparaison entre deux adjectifs : Une mesure plus efficace que pérenne vs Une mesure plus efficace que prévu.

    Remarque 3 : Prévoir signifiant « concevoir, envisager par avance, annoncer » puis « décider à l'avance des mesures, des précautions nécessaires », on notera que l'expression prévoir d'avance relève du pléonasme (l'idée d'anticipation est contenue dans les deux termes de la locution).

    C'était prévu (et non C'était prévu d'avance).

    Remarque 4 : Concernant la locution de prévu, voir ce billet.

     

    Prévu

     


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  • Voilà un sujet qui est fréquemment source d'hésitations et donc de fautes.

    Comme c'est souvent le cas en français, le plus simple est de partir de la règle générale, puis de traiter les exceptions.

    Rappel de la règle

    Les adjectifs de couleur s'accordent (en genre et en nombre) avec le nom auquel ils se rapportent, sauf si la couleur est désignée par un nom commun ou par une forme adjective composée.


    Pour savoir s’il faut accorder un adjectif de couleur, il convient donc d’abord de déterminer s’il s’agit d’un adjectif qui désigne exclusivement une couleur ou s’il s’agit d’un nom employé comme adjectif de couleur. Étudions les différents cas plus en détail.

    Flèche

    Couleur désignée par un adjectif simple


    C'est le cas le plus... simple, justement. Il ne concerne que les mots considérés comme d'authentiques adjectifs exclusivement utilisés pour désigner une couleur (ou un effet de couleur), donc susceptibles de s'accorder en genre et en nombre quand ils sont employés seuls : alezan, aubère, bai, basané, beige, bigarré, bis, blafard, blanc, blême, bleu, blond, brun, châtain, cramoisi, doré, écru, glauque, gris, jaune, livide, louvet, mat, mordoré, noir, opalin, pers, rouge, roux, vairon, vert, violet, zain, zinzolin.

    Des stylos rouges et des gommes vertes.

    Remarque 1 : À cette liste d'adjectifs de couleur proprement dits viennent s'ajouter quelques exceptions (voir cas suivant).

    Remarque 2 : On notera que l'adjectif châtain prend la marque du pluriel (châtains) mais le féminin, châtaine (et non châtaigne), n'est pas encore très répandu : Une chevelure châtaine (de préférence à châtain). Quant à violette, féminin de l'adjectif violet, il est à distinguer du nom de la fleur et s'accorde donc (des taches violettes).

    Remarque 3 : Même employés seuls, les adjectifs kaki et auburn (prononcé obeurn'), tous deux empruntés à la langue anglaise, restent invariables (des treillis kaki). On notera que kaki, adjectif, ne se rapporte pas à la couleur du fruit comestible mais à l'adjectif hindi kakhi, signifiant « couleur de poussière ».

    Remarque 4 : Voir également l'article Glauque.

    Flèche

    Couleur désignée par un nom commun


    La couleur est parfois exprimée par un nom de plante, de fruit, d'animal, de pierre, de personne... employé comme adjectif. C'est le cas de : abricot, acajou, anthracite, argent, aubergine, azur, bistre, brique, bronze, cachou, café, caramel, carmin, céladon, cerise, chocolat, corail, crème, cuivre, ébène, émeraude, fraise, garance, grenat, indigo, isabelle, ivoire, lavande, magenta, marine, marron, moutarde, nacre, noisette, ocre, olive, or, orange, outremer, paille, pastel, pervenche, pie, pistache, pivoine, rouille, sable, safran, sépia, tabac, taupe, tomate, turquoise, vermillon, etc. L'invariabilité est alors de rigueur car il s'agit de tours elliptiques, où l'on sous-entend à chaque fois « de la couleur de » (en d'autres termes, ledit nom commun est complément du mot couleur sous-entendu).

    Des yeux noisette (= de la couleur de la noisette).

    Des vestes marron, des écharpes orange (idem).

    Des tissus marine (= de la couleur d'un bleu foncé semblable à celui des uniformes de la marine).

    Exceptions : Écarlate, mauve, pourpre, incarnat, fauve et rose (liste que l'on retiendra grâce au moyen mnémotechnique empifr suggéré par J.-J. Julaud) sont assimilés – à tort ou à raison – à de véritables adjectifs. Ils relèvent donc du cas précédent et prennent l'accord (Des lèvres écarlates, des chemises roses, des tentures pourpres). On notera toutefois que fauve et incarnat, étant d'abord des adjectifs avant d'être des substantifs, sont légitimement variables, tout comme vermeil (ainsi devrait-on s'habituer à écrire : carte vermeille au lieu de carte vermeil).

    Remarque 1 : Quand ils désignent la couleur, lesdits noms sont masculins : un orange, un rose, un mandarine, etc. Malgré les hésitations constatées dans l'usage, les règles générales de l'élision et de la liaison sont fondées à s'appliquer : L'orange [et non le orange] de votre robe est plus beau que celui de la mienne (Littré). Il a mélangé du vert et de l'orange (et non du orange). Des rubans orange (la liaison zorange, bien que facultative, est parfois déconseillée afin d'éviter toute confusion avec le fruit ; autant privilégier l'adjectif orangé, dans ce cas).

    Remarque 2 : Voir également l'article Des yeux noisette(s).

     

    Flèche

    Couleur désignée par une forme adjective composée


    Dans ce cas, la couleur est exprimée par plusieurs mots, que les grammaires traditionnelles présentent d'ordinaire comme invariables. Sans doute est-il plus logique de considérer qu'il s'agit là encore d'un tour elliptique, où le terme principal de couleur fait office de substantif, avec lequel s'accordent les adjectifs complémentaires (qui précisent une nuance, une teinte).

    De l'encre bleu-noirdes cheveux châtain clair, des yeux marron foncé, une barbe blond vénitien, une voiture gris métallisé pour De l'encre (d'un) bleu noir, des cheveux (d'un) châtain clair... (notez que le trait d'union n'est de mise que lorsqu'il s'agit de l'association de deux adjectifs de couleur).

    Des poussins jaune citron, une bouteille vert olive, des robes rose bonbon, une chemise bleu marine, une robe gris perle pour Des poussins (d'un) jaune (de la couleur du) citron, une bouteille (d'un) vert (de la couleur de l') olive... (notez l'absence de trait d'union car le second terme n'est pas un adjectif de couleur mais un nom pris adjectivement). De même, bleu de nuit, noir de jais, vert d'eau, etc. restent invariables (comme ellipses de de la couleur qui s'appelle bleu de nuit, etc.).

    Des couvertures lie-de-vin, une peau café au lait (noms composés) ; des dorures vieil or (nom qualifié) ; des vitraux bleu de Chartres (adjectif de couleur formé à partir d'un nom propre).

    Exceptions : Quand des adjectifs et noms de couleur sont coordonnés par la conjonction et, il y a lieu de distinguer :

    Des étoffes rouge et noir : chaque étoffe contient à la fois du rouge et du noir, et est donc bicolore → pas d'accord (comme dans des cheveux poivre et sel et une photo noir et blanc) ;
    Des étoffes rouges et noires : certaines sont entièrement rouges et d'autres entièrement noires → accord.

     

    AstuceOn retiendra : des yeux bleus (adj. simple → accord), des yeux bleu clair (adj. modifiant un adj. de couleur → ellipse de d'un bleu clair), des yeux bleu-vert (association de deux adj. de couleur → ellipse de d'un bleu vert + trait d'union), des yeux marron (nom pris adjectivement → invariable).

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    Remarque 1
    : Le mot couleur, sans article et déterminé par un autre nom, s'emploie dans des expressions invariables : Des bas couleur (de) chair (chair est un nom → invariable) mais Des bas de couleur noire (noir est un adjectif → accord), des bas de couleur bleu foncé.

    Par ailleurs, le mot couleur reste toujours invariable dans l'expression haut en couleur, qui signifie « très coloré » ou « pittoresque, truculent » (Des personnalités hautes en couleur). Il l'est également le plus souvent lorsque, précédé ou non de la préposition de, il se rapporte à un nom : Des photos couleur, des crayons de couleur, mais on écrira : Un marchand de couleurs (couleurs se rapportant ici à différents produits), un film en couleur(s).

    Remarque 2 : Les adjectifs dérivés d'un adjectif de couleur ou d'un nom de couleur s'accordent. On distinguera notamment le nom orange (invariable comme nom de couleur) de l'adjectif orangé (variable).

    Des écharpes orange mais Des écharpes orangées.
    Des taches blanchâtres, verdâtres.
    Une femme rougeaude, des collines verdoyantes.

    Remarque 3 : L'Académie attire l'attention sur le pluriel des expressions de couleur, employées non plus comme adjectifs mais comme noms (donc précédées d'un déterminant) :

    • des bleus, des jaunes, des oranges, des marrons ;
    • des bleu-vert, des gris-bleu ;
    • des jaunes paille (les jaunes sont de la couleur de la paille), des bleus ciel, des roses bonbon ou saumon ;
    • des verts pâles, des bleus foncés (les verts sont pâles, les bleus sont foncés).

    Remarque 4 : On rencontre des adjectifs et noms de couleur dans certaines expressions invariables : être (fait) marron (= être dupé, attrapé, refait), être blanc-bleu (= avoir une réputation intacte), etc. D'autres varient naturellement, comme dans blanc comme neige, blanc de peur, rouge de colère, vert de rage... Par ailleurs, certains adjectifs de couleur peuvent être employés comme adverbes, auquel cas ils restent invariables (Elles voient rouge et rient jaune).

    Remarque 5 : Voici une liste non exhaustive d'expressions composées de couleur : aile de corbeau, arc-en-ciel, blanc d'Espagne, blanc ivoire, bleu de Prusse, bleu horizon, bleu marine, bleu-noir, bleu (de) nuit, bleu roi, bleu turquoise, bleu-vert, caca d'oie, café au lait, coq de roche, cuisse-de-nymphe, feuille-morte, gorge-de-pigeon, gris acier, gris-bleu, gris (de) fer, gris de lin, gris perle, jaune citron, jaune cobalt, jaune d'or, jaune maïs, jaune paille, jaune serin, lie-de-vin, noir de fumée, noir de jais, poivre et sel, rose bonbon, rouge brique, rouge et or, rouge magenta, rouge sang, rouge tomate, terre de Sienne, tête-de-nègre, ventre de biche, vert-de-gris, vert amande, vert bouteille, vert olive, vert Véronèse, vieil or... On remarquera que la présence du trait d'union est très aléatoire, au point de nous en faire voir de toutes les couleurs !

    Remarque 6 : Voir également l'article consacré à Pers, vairon.

    Adjectifs de couleurAdjectifs de couleur

     

     

     

     

     

     

     

              La jolie faute sur le nouveau maillot de
              l'OM : « Et nos cœurs sont orange(s) »

     

     

     

     

     

    Le premier qui dit que la langue française
    nous en fait voir de toutes les couleurs...
                (Film de Cyril Collard)

     


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  • Certains noms ou locutions au singulier peuvent avoir un sens pluriel. Dans ce cas, l'hésitation est fréquente sur l'accord du verbe ou de l'adjectif.

    Ainsi doit-on dire : La foule des spectateurs est arrivée ou sont arrivésLa moitié des invités est venue ou sont venus ?

    Le plus souvent, il s'agit en fait d'un choix de sens ou d'intention, laissé à l'appréciation de celui qui s'exprime : l'accord peut se faire soit avec le sujet collectif au singulier si l'on privilégie l'idée d'ensemble (vision globale), soit avec le complément au pluriel si l'on pense à une pluralité d'unités (vision détaillée). Mais, comme toujours, il existe des exceptions (la plupart).

    En dépit d'un usage particulièrement flottant, qui fait la part belle à la subjectivité, nous allons essayer de dégager certaines tendances qui semblent faire consensus.

    Flèche

    Les noms collectifs


    On entend par nom collectif un mot employé au singulier pour désigner un ensemble d'éléments : bande, cohorte, ensemble, file, foule, groupe, infinité, majorité, minorité, meute, multitude, (grand, petit, certain) nombre, nuée, paquet, partie, pile, poignée, reste, série, tas, totalité, troupe, etc.

    Le collectif s'emploie le plus souvent avec un complément (toujours au pluriel) introduit par de.

    Rappel de la règle d'accord

    • Si le nom collectif est employé seul, l'accord se fait en genre (masculin / féminin) et en nombre (singulier / pluriel) avec celui-ci.

    L'ensemble est agréable à regarder.

    La foule est impressionnante.

    Tout le monde est content.

    Toutefois, si d'après le contexte qui précède il est clair qu'un complément pluriel est sous-entendu, les règles qui suivent s'appliquent.

    • Si le nom collectif est précédé de l'article défini (le, la), d'un démonstratif (ce, cet, cette), d'un possessif (mon, sa, etc.) ou s'il est employé avec un adjectif épithète, l'accord se fait généralement avec le nom collectif au singulier car on considère qu'il est alors mis en relief.

    L'ensemble des tableaux est agréable à regarder.

    La foule des spectateurs est arrivée.

    Un groupe impressionnant de badauds s'était formé (l'adjectif impose l'accord avec groupe).

    Cette bande de pillards a dévasté la région (le démonstratif impose l'accord avec bande).

    Le gros des troupes a quitté la ville.

    Le nombre de victimes est élevé (le sens impose le singulier : c'est le nombre qui est élevé).

    Exceptions : avec majorité, minorité, partie et totalité, l'accord peut se faire avec le complément ou avec le collectif, quel que soit le déterminant précédant ce dernier. Certains grammairiens préconisent cependant l'accord avec le collectif (singulier).

    La totalité / La majorité des habitants s'est réunie (ou se sont réunis).

    La majorité des députés sont des hommes mais La majorité a voté la loi

    Une minorité de femmes s'est présentée (ou se sont présentées) à ces élections.

    La plus grande partie / La majeure partie du fleuve est gelée mais La majeure partie de ces élèves sont inscrits dans notre établissement (à cause du démonstratif qui met en relief les élèves).

    • Si le nom collectif est précédé de un, une, l'accord se fait soit avec le collectif (au singulier), soit avec le complément (toujours au pluriel), selon la vision − globale ou détaillée − que l'on souhaite privilégier.

    Un ensemble de tableaux agréable à regarder (vision globale) ou Un ensemble de tableaux agréables à regarder (vision détaillée).

    Une foule de spectateurs attend devant le cinéma (on insiste sur le fait que c'est la masse qui attend) ou Une foule de spectateurs attendent devant le cinéma (on insiste sur le fait que chacun des individus attend).

    Une bande de pillards a dévasté ou ont dévasté la région.

    Une file de voitures bloquait (ou bloquaient) la circulation (ici, on privilégiera cependant le singulier : c'est l'idée de groupe, de masse qui prédomine).

    Un grand nombre de soldats périt ou périrent au combat.

    Un maximum de précautions doit être pris ou doivent être prises.

    Une infinité de personnes pensent que... (avec infinité, l'accord avec le complément au pluriel est le plus fréquent).

    Un tas de choses restent encore à faire (tas est ici pris au sens figuré, le verbe s'accorde donc avec le complément).


    Remarque 1
    : Pour bien saisir l'importance du sens et de l'intention (présumée) du locuteur en matière d'accord avec un nom collectif, l'exemple suivant est souvent cité :

    La pile de dossiers qu'il a transportée mais La pile de dossiers qu'il a consultés (on transporte une pile mais on consulte un dossier).

    Remarque 2 : On se gardera d'assimiler aux collectifs les noms comme réunion, assemblée, qui déterminent l'accord.

    L'assemblée des actionnaires s'est tenue lundi.

    Une réunion de chefs d'Etat est prévue prochainement.

    FlècheLes locutions de quantité

    Les locutions de quantité se distinguent des noms collectifs par le fait que leurs compléments (exprimés ou non) peuvent être au singulier ou au pluriel.

    • Avec les adverbes de quantité beaucoup, peu, assez, tant, trop, bien, etc., l'accord se fait le plus souvent avec le complément (sauf si c'est l'idée même de quantité qui prime). Si ce dernier n'est pas exprimé, on suppose qu'il s'agit du mot personnes ou gens, et l'accord se fait donc par défaut au pluriel.

    • Avec les expressions de quantité la plupart, (bon) nombre ou quantité (employés sans article), etc., l'accord se fait toujours avec le complément. Si ce dernier n'est pas exprimé, il est censé être au pluriel.

    La plupart des gens sont mécontents. La plupart sont mécontents (pluriel implicite).

    La plupart du temps est consacré à l'étude. La plupart de son héritage a été dilapidé.

    La plupart d'entre nous sont mécontents. La plupart d'entre vous le savent (accord à la 3e personne du pluriel).

    Peu de gens sont satisfaits mais Peu de monde est satisfait.

    Quantité de personnes sont persuadées d'avoir perdu leur temps.

    Bon nombre se sont plaints.

    Beaucoup se sont plaints. Beaucoup d'entre vous sont déjà venus.

    J'en connais beaucoup qui ne sont pas contents (en impose la pluralité).

    Trop de sucreries fait grossir (= l'excès de sucreries fait grossir) de préférence à Trop de sucreries font grossir (= il y a beaucoup de sucreries qui font grossir, ce qui sous-entend qu'il y en aurait d'autres qui seraient sans conséquence pour notre ligne).

    AstuceOn retiendra que, avec la plupart, l'accord se fait toujours avec le complément (par défaut, au pluriel).


    Remarque 1 : Contrairement à toute logique, l'accord avec plus d'un se fait généralement au singulier ; avec moins de deux, l'accord se fait au pluriel. Quant à pas moins de, il exige l'accord avec le complément.

    Plus d'un s'y serait laissé prendre. Moins de deux ans sont passés.

    Pas moins d'une heure s'est écoulée. Pas moins de trois policiers sont intervenus.

    Remarque 2 : Avec le peu, l'accord se fait au singulier si l'on insiste sur le manque, avec le complément si le sens est celui de quelques. Les délicieuses subtilités du français...

    Le peu d'exigences qu'il a formulé m'a surpris (le peu = le manque de).

    Le peu de livres que j'ai lus de lui m'ont impressionné (le peu = les quelques).

    Enfin, on fera bien la distinction entre la locution peu de (non précédée d'un article), qui supporte le singulier ou le pluriel, et la locution un peu de qui impose le singulier (on emploiera quelques au pluriel).

    Il a mangé peu de bonbons, peu de sucre mais Il a mangé quelques bonbons, un peu de sucre.

    FlècheLes noms de fraction


    L'accord se fait soit avec l'expression de la fraction ou du pourcentage (c'est le plus souvent le cas quand celle-ci désigne une quantité exacte), soit avec le complément (notamment quand il s'agit d'une évaluation approximative ou quand l'expression de la fraction ou du pourcentage est précédée d'un déterminant pluriel).

    La moitié des intervenants a plus de quarante ans mais La moitié des intervenants sont des hommes (à cause de l'attribut pluriel des hommes).

    Les deux tiers de la récolte sont perdus. Un quart des Français passent leurs vacances à la montagne.

    50% de la population est endettée ou 50% de la population sont endettés (NB : l'expression d'un pourcentage est considéré comme masculin) mais 50% de la population s'est déclarée satisfaite (à cause de la présence de l'adjectif : c'est la population qui est satisfaite).

    Seuls 60% de la production sont destinés à l'exportation (accord avec l'expression du pourcentage) ou Seule 60% de la production est destinée à l'exportation (accord avec le complément).

    Les 10% d'intérêts supplémentaires sont défavorables (présence de l'article les).

    Remarque : L'Académie précise que « si le pourcentage ne possède pas de complément, l’accord se fait avec l’expression du pourcentage, au singulier si celui-ci est inférieur à 2, sinon au pluriel : 1,9% a voté contre la motion ; 97,1% ont voté pour la motion ; 1% s’est abstenu. »
    D'autres grammairiens ajoutent que l'expression d'un pourcentage est toujours au masculin singulier quand il s'agit d'un rendement : 10% lui semble une marge suffisante.

    Flèche Les noms numéraux


    Après dizaine, douzaine, centaine, millier, etc., l'accord se fait le plus souvent avec le complément au pluriel (notamment quand il s'agit d'une évaluation approximative), mais l'accord avec le nom numéral est possible selon le sens ou l'intention.

    Une douzaine d'œufs devraient suffire mais Cette douzaine d'œufs devrait suffire (rejoignant en cela la règle d'accord des noms collectifs).

    Une douzaine d'œufs achetés (ou achetée) mais le sens exige Une douzaine d'œufs cassés.

    Une quinzaine d'euros suffiront (ou suffira) pour son achat.

    Un millier de personnes ont défilé dans les rues (le sens favorise le pluriel : ce sont les personnes qui défilent).

    Séparateur de texte


    Remarque 1
    : Avec espèce, façon, manière, sorte, type, voire genre suivis d'un complément, l'accord se fait le plus souvent avec ce dernier sauf si un démonstratif met en relief le nom et détermine l'accord.

    Une espèce de fou est venu me parler mais Cette espèce de fou est venue me parler (NB : on dit une espèce de, quel que soit le genre du complément du nom).

    Remarque 2 : L'accord du verbe avec son sujet (Une dizaine de personnes pense que...) est qualifié de grammatical (accord selon la grammaire) ; l'accord avec le complément du nom collectif (Une dizaine de personnes pensent que...), de logique (accord selon la logique). Dans ce dernier cas, la subordination logique l’emportant sur la subordination grammaticale, on parlera d’accord par syllepse (obligatoire avec la plupart, notamment).

    Remarque 3 : La liberté en matière d'accord du verbe après un nom collectif ne doit pas se faire au détriment du bon sens. Ainsi ne dira-t-on pas : Une grande partie des électeurs est indécis (l'accord du verbe avec le collectif une grande partie est incohérent avec l'accord de l'attribut indécis avec le complément du nom des électeurs). De même n'a-t-on guère d'autre choix que d'écrire : La majorité des voyageurs ont composté leur billet.

    Remarque 4 : Voir également l'accord avec ce : C'est / Ce sont ainsi que les articles consacrés à chaque, à chacun, chacune et à ensemble.

    Accord avec un sujet singulier ayant un sens pluriel

     


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