• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • Retour de flamme

    « Ces petits boutons rouges inflammés sont aussi connus sous le nom de folliculite. »
    (paru sur madmoizelle.com, le 2 juillet 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Doit-on dire inflammer ou enflammer ? inflammation ou enflammation ? Loin de moi l'intention d'attiser les braises d'un débat prompt à enflammer les esprits, mais enfin la question mérite d'être posée. Hanse y répond de façon catégorique : on dit « inflammation, et non enflammation, bien que le verbe soit enflammer ». À y regarder de près, cette bizarrerie de la langue n'a rien de surprenant pour qui sait que le préfixe des verbes latins en in- a conservé sa forme originelle, en passant en français, dans quelques verbes de formation tardive et savante, mais s'est transformé en en- dans ceux de formation plus ancienne et populaire. Que l'on songe aux doublets empreindre et imprimer (du latin imprimere), employer et impliquer (implicare), enduire et induire (inducere), etc.

    Emprunté du latin inflammare (« mettre le feu à ; exciter quelqu'un, une passion ; irriter une plaie, un organe »), enflammer (et ses variantes enflamber, enflambler, enflaber, enflamer...) est ainsi apparu le premier dans notre lexique (à la fin du Xe siècle), avec le sens transitif de « mettre en flammes » puis de « rendre d'un rouge flamboyant », avant d'être rejoint par son doublet savant inflammer (parfois orthographié inflamber), attesté aux XVe et XVIe siècles au sens de « s'allumer, s'enflammer ; communiquer la flamme » (selon le Dictionnaire du moyen français), de « enflammer ; exciter ; irriter » (selon le Dictionnaire de la langue française du seizième siècle d'Edmond Huguet) : « [Louis d'Orléans, tout feu tout flamme, avait] une verge faite pour inflamber toute femme de luxure » (Jean Petit, cité par Alfred Coville, 1410), « Il va faire inflammer feu sy merveilleux que les pilliers de marbre et aultres pierres vont commencer a bruler » (Jehan Bagnyon, vers 1470), « Inflammer quant à soy la charité d'Eglise militante » (Jean Bouchet, 1545), « La véhémence de ses esprits trop inflammés d'ambition inusitée » (Guillaume Budé, 1547). Le verbe figure encore dans le Dictionnaire de Furetière, publié en 1690 : « Inflammable. adj. Qui se peut inflammer. »

    Aussi s'étonne-t-on de voir Bernard Pivot affirmer bien imprudemment, dans un tweet daté de mai 2012, que « le verbe inflammer n'existe pas ». Si ledit mot, carbonisé et remplacé par son aîné, est sorti d'usage depuis belle lurette, il a bel et bien existé, fût-ce le temps d'un feu de paille. À l'inverse, sur le front des substantifs associés, ce sont les formes en in- qui ont fini par s'imposer au détriment de celles en en-. Inflammation, calqué au XIVe siècle sur le latin inflammatio (« action d'incendier, incendie ; inflammation »), n'a-t-il pas fini par éclipser la graphie enflammaison, attestée au XVIe siècle : « La raison du motif naturel d'une telle enflammaison » (Baïf), « L'enflamézon coulisse d'un long trait blanchissant » (Ibid.), « pure enflammaizon » (Rémy Belleau), « une enflammaison » (Guy Le Fèvre de La Boderie), « Les montaignes ardentes [du Soleil] qui de luy-mesme tirent l'origine de leur enflammaison » (Jacques Davy du Perron), « Enflammaison. Signifiait autrefois inflammation, incendie » (Louis-Nicolas Bescherelle), « Enflammaison. (Vieux langage.) Inflammation. Incendie » (Complément du Dictionnaire de l'Académie, 1839) ? On trouve toutefois trace, aux siècles suivants, de la forme enflammation, que ce soit dans des ouvrages de référence : « Il est bon de prévenir en même temps l'enflammation » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1777), « Il survient des enflammations dans la bouche » (Ibid.), « Cystite. Enflammation de la vessie » (Dictionnaire de Hocquart, 1837), « Enflammation. Inflammation » (Nouveau Glossaire genevois, 1852) ou sous quelques plumes réputées : « En cas d'enflammation de l'estomac et des entrailles » (Alexandre Dumas), « Une sourde enflammation gonflait la terre » (Giono). Coquilles d'impression ? Fautes franches ? Toujours est-il que l'on se gardera, de nos jours, de toute confusion entre les deux préfixes : enflammer, mais inflammation, inflammable, inflammatoire. Histoire d'éviter de se faire descendre en flammes.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ces petits boutons enflammés.

     


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  • « Le ministre de l'agriculture, Stéphane Travert, s'est défendu jeudi d'avoir mis un frein considérable aux aides à l'agriculture biologique, comme l'ont dénoncé les producteurs biologiques la semaine dernière. "Je m'inscris en faux sur des déclarations comme celles-là", a-t-il dit sur RTL. »
    (paru sur boursorama.com, le 3 août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il n'aura échappé à personne que la préposition sur, qui pousse de nos jours à la vitesse d'une mauvaise herbe, est en passe d'envahir la plupart des champs autrefois réservés à ses congénères : on habite sur Paris (au lieu de à), on trouve à redire sur quelque chose (au lieu de à), on n'aboutit sur rien de concret (au lieu de à), on fait quelque chose sur deux heures (au lieu de en), on va voir mamie sur les quatre heures (au lieu de vers), on est sur un dossier important, etc. Dernière victime en date de cette culture surintensive : la locution s'inscrire en faux. Jugez plutôt : « Une société de conseil [...] s'inscrit d'emblée en faux sur ce sujet » (BFM TV), « Le sénateur-maire [...] tient à "s'inscrire en faux sur ces déclarations infondées et inexactes" » (France Bleu), « L'OPH 32 s'inscrit en faux sur cette allégation » (La Dépêche), « Le spécialiste s'inscrit en faux sur l'idée, largement répandue, selon laquelle [...] » (L'Obs), « Nous nous inscrivons en faux sur ce point » (Le Monde), « Elle s'inscrivait en faux sur les arguments avancés dans la note » (Le Figaro(1). J'en étais resté, pour ma part, à la construction avec contre au sens courant de « opposer un démenti, s'élever contre (une proposition, une allégation...) » : « Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles » (Molière), « Invariable ? On peut hardiment s'inscrire en faux là contre » (Maurice Grevisse), « Je m'inscris en faux contre ce que vous venez de dire » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) et, elliptiquement, « Une méprise de mots contre laquelle Nay semblait s'être inscrit d'avance » (Buffon).

    Le tour, attesté au XVIe siècle (2), serait emprunté à la langue juridique, où s'inscrire en faux (ou à faux) se disait proprement pour « écrire son nom sur un registre en vue d'établir la fausseté d'une pièce », soit « soutenir en justice qu'un acte produit par la partie adverse est faux ou falsifié ». De là, selon toute vraisemblance, la tentation de la préposition sur, semée à tout vent dans le langage commun par confusion entre le support utilisé (s'inscrire sur un registre, sur une liste) et la chose dénoncée (s'inscrire contre quelque chose). Il n'empêche, on n'hésitera pas à poursuivre les contrevenants − fussent-ils animés d'intentions biologiquement pures − pour faux et usage de faux...

    (1) On récolte aussi sur la Toile de nombreux exemples avec la préposition avec (sous l'influence de être en froid avec ?) : « S'inscrire en faux avec l'idée que [...] » (Le Point), « Donald Trump s'inscrit en faux avec les différents concepts qui [...] » (Les Échos).

    (2) « S'inscrire en faux contre ceste loy Salique » (Responce des vrays catholiques françois à l'avertissement des catholiques anglois pour l'exclusion du roy de Navarre de la Couronne de France, 1588).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le ministre de l'Agriculture s'inscrit en faux contre ces déclarations.

     


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  • Délivrez-nous du mal

    « Dans un entretien à la chaîne marocaine Medi 1 TV, le président du PSG n’a bien entendu pas confirmé l’arrivée du Brésilien [Neymar], conscient de traiter un dossier délicat et épineux. Mais il a délivré quelques messages. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 1er août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Emprunté du latin deliberare (« mettre en liberté »), le verbe délivrer a d'abord signifié « libérer, rendre à la liberté », avant de voir son sens se spécialiser au XIIe siècle, d'une part, en « accoucher une femme » (pour la libérer de son fardeau ?), d'autre part, en « remettre après certaines formalités », par référence à celles accompagnant la remise de captifs libérés ou, plus vraisemblablement, à en croire le Dictionnaire historique de la langue française, sous « l'influence formelle et sémantique de livrer ». L'Académie confirme cette filiation dans la dernière livraison de son Dictionnaire : « Livrer ; mettre, remettre entre les mains de quelqu'un ; distribuer. » Partant, on comprend que délivrer ne s'emploie en ce sens qu'en parlant de marchandises, d'argent, de documents ou de tout objet susceptible d'être matériellement remis à quelqu'un (dans un contexte administratif, juridique ou officiel) : délivrer un colis, un paquet, un chargement, un médicament, une quantité déterminée d'un produit ; délivrer des fonds, des bons, des actions au porteur ; délivrer des papiers, un acte, la copie conforme d'un acte, un titre de propriété, une fiche d'état civil, un passeport, un visa, un agrément, une autorisation, une attestation, une licence, une quittance, un reçu, un récépissé, un mandat, un titre de transport, un laissez-passer, un permis, une carte grise, un certificat, un diplôme, une récompense, une ordonnance, etc. Et l'Académie de préciser dans les colonnes de son site Internet (à défaut de celles de son Dictionnaire) : « Rappelons donc qu’on ne délivre que des personnes ou des objets concrets et qu’il convient de ne pas ajouter à ces sens celui de "donner des informations", qui serait un anglicisme. » (1)

    Oserai-je livrer ici un sentiment que l'on aura tôt fait de prendre pour de l'irrespect ? Le coup de sifflet des arbitres de la langue prête à sourire. Car enfin, il n'est que trop clair que les membres de l'équipe du quai Conti ne sont pas les derniers à enfreindre leurs propres recommandations. Ne lit-on pas à l'entrée « distanciation » de la neuvième édition de leur Dictionnaire : « [...] afin que le spectateur donne priorité au message social ou politique que l'auteur a voulu délivrer » ? Tout aussi suspects sont ces emplois au sens de « donner, dispenser », trouvés quelques pages plus loin : « délivrer des soins médicaux » (à l'entrée « hospice »), « soins à domicile délivrés sous contrôle des membres du corps hospitalier » (à l'entrée « hospitalisation »), « délivrer [...] les premiers éléments d'un art, d'une technique, d'une science, les rudiments d'une discipline » (à l'entrée « initiation »), « délivrer les sacrements » (à l'entrée « pouvoir »), « délivrer [d]es prédictions » (à l'entrée « pythie »), « toute femme délivrant des prédictions, des prophéties » (à l'entrée « pythonisse »). Et que dire encore de cette phrase extraite d'un discours prononcé en 1990 par Maurice Druon lui-même à l'Assemblée générale de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) : « L’Académie, Messieurs, se réjouit fort de ce que l’AUPELF réponde sans cesse davantage à la mission que son président, le recteur Bakary Tio Touré, hier, définissait et résumait dans cette magnifique formule [...] : "Délivrer en français le message du progrès" » ? Magnifique formule ou anglicisme de la plus belle eau ? Le secrétaire perpétuel de l'Académie française récidiva en 1995 : « Si de surcroît ils [= des membres d’autres Compagnies] délivrent sur les écrans leur propre philosophie sur l’état des mœurs et du monde, on est en pleine confusion des genres. » Il ne croyait pas si bien dire... Maurice Druon, au demeurant, n'est pas le seul académicien, tant s'en faut, à compter parmi les contrevenants. Jugez plutôt : « Un monument si riche, si complet, si pleinement significatif du message que l’humanité d’alors avait à délivrer » (Henri Petiot), «  [...] laissant à l’orateur de service le soin de délivrer le message » (Jean Delay), « Le troisième message de l’histoire fut délivré par "un homme aux traits fins" » (Edgar Faure), « L’occasion, non point de délivrer un message, mais de peindre » (Georges Duby), « Nous voudrions [...] vous "délivrer un message" » (Jean Dutourd, notez les guillemets), « Délivrer, en quelque sorte, sa recette du bonheur » (Yves Pouliquen), « Cet hymne aux grandes œuvres contemporaines, qui nous délivrent la vérité de notre temps » (Pierre Nora), « Un orateur qui doit délivrer le message qui sauve » (Marc Fumaroli), « J'ai un message à délivrer au monde » (Amin Maalouf), « Harrow parut écouter cette fragile mélodie, comme si elle lui délivrait un message » (Jean-Christophe Rufin), « [...] sérieux comme des médecins avant de délivrer leur diagnostic » (Erik Orsenna), « Ce haut enseignement était délivré à des centaines de garçons » (Alain Peyrefitte), « [Les] écoles dites "réales" (délivrant un enseignement secondaire moderne) » (Hélène Carrère d'Encausse), « Ne pas informer, [...] c'est délivrer un autre type de connaissance que l'information » (Alain Finkielkraut). Avouez que pareille liste de cautions a de quoi semer le trouble... Aucune délivrance n'est, hélas ! à attendre du côté du TLFi, où l'acception qui nous occupe, ignorée comme il se doit à l'entrée « délivrer », s'invite à l'entrée « message » : « Délivrer, remplir un message », ainsi qu'à l'entrée « injuste », au détour d'une citation d'André Gide : « [...] c'est peut-être le meilleur du message qu'ils nous délivrent. » On pourrait encore évoquer cette définition pour le moins ambiguë trouvée dans le Larousse en ligne : « Émettre quelque chose : Délivrer un signal »... au sens physique (comme dans ce « délivrer un courant » consigné à l'entrée « électrode » du Dictionnaire de l'Académie) ou au sens controversé (délivrer un signal de fermeté) ?

    À la réflexion, tout porte à croire qu'il s'agit là d'un mauvais procès. Nul besoin, tout d'abord, d'invoquer l'anglais to deliver (a course, a lecture, a message...) pour expliquer l'emploi de délivrer à propos de choses immatérielles. Il n'est que de consulter les dictionnaires d'ancien français pour s'aviser que tel était déjà le cas au XIVe siècle, où notre verbe est attesté au sens d'« expliquer » (selon le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy) : « Ung seul ne pourroit entendre ne bien delivrer ou expedier toutes les causes et les controversies d'ung grant peuple » (Oresme), « En loquence étoit paisible et abundant et appertement délivroit et manifestoit par paroles quanques il voulloit » (Les Grandes Chroniques de France) ; au sens juridique d'« expédier (une affaire, une cause) » (selon le Dictionnaire du moyen français) : « Il est à entendre qu'ils delivreront toutes les enquestes qui ne toucheront l'honneur du corps ou heritages » (ordonnance de 1307), « Le Roy veut et ordonne qu'il ayt en son parlement une personne qui ayt cure de faire avancier et delivrer les propres causes du Roy [et] qu'en la chambre des enquestes ayt une autre personne qui ayt cure de faire cerchier et delivrer les enquêtes qui touchent le Roy » (ordonnance de 1318), « Il [= le juge] doit les autres causes qui sont entre parties appeller et delivrer l'un après l'autre » (Instrucions et ensaignemens, vers 1390). Ensuite, il est permis de penser que les tours délivrer un enseignement, une formation, un message, un avertissement, etc. ont pu éclore à la faveur d'une métonymie prompte à substituer la formation au diplôme qui la sanctionne, l'information orale à sa notification écrite... ou au messager chargé de la transmettre : « Ne fist mie moult longue attente / Ma dame bonne, belle et sage / Ainsois delivra mon message [comprenez : le messager fut laissé libre, rendu disponible une fois le message remis] / Si brief, que ce fu la journee / Que ma lettre li fu donnee » (Guillaume de Machaut, 1364). De même, la formation du tour délivrer sa vérité, attesté au XVIIe siècle dans des lettres de religieuses de Port-Royal − « Dieu delivre sa verité par des Miracles visibles » (1656), « [Le Sauveur] ne nous veut point délivrer qu'en délivrant sa verité » (1666) −, semble le devoir moins à la perfide Albion qu'à l'idée de libérer une parole, considérée elle-même comme libératrice. Enfin, quand bien même l'influence d'outre-Manche serait avérée, force est de constater qu'elle ne date pas d'hier : « Autrefois un Message étant délivré à l'une des Chambres, il étoit aussi tôt communiqué à l'autre » (Histoire de la rébellion et des guerres civiles d'Angleterre, 1709), « Le Comte d'Oxford, Grand Tresorier, délivra un Message de la Reine » (Recueil des gazettes, 1712), « Je m'en vais vous délivrer mon message » (Philippe Néricault Destouches, académicien, 1751), « [...] après que j'eus délivré le message » (Journal historique et politique de Genève, 1779), « Le message que M. Pitt avait à délivrer [...] » (Mercure de France, 1784), « [...] le Juge lorsqu'il délivre son opinion » (Charles-Alexandre de Calonne, 1787), « Le discours délivré par le roi à son parlement » (L'Esprit des journaux, 1792), « Si quelqu'un osoit délivrer une opinion contraire à la faction » (Chateaubriand, 1797). Est-il vraiment justifié, quelque trois cents ans plus tard, de s'entêter à livrer bataille au cri de « Sus aux Anglais ! » pour une cause aussi incertaine ? Le silence de Girodet, Grevisse, Hanse et Thomas sur ce sujet est éloquent (2).

    Si René Georgin, de son côté, endosse sa livrée de combat, c'est pour prendre position sur le front du style. Plus que d'anglicisme, c'est de pédantisme, nous assure l'auteur de La Prose d'aujourd'hui (1956), que l'usager de délivrer s'expose à être taxé : « On ne parlera plus de l’originalité d’un poète, mais de son message ; cela fait plus d’effet : "Rousseau, père de la révolution française, et Gobineau, père du racisme, nous ont envoyé des messages l’un et l’autre" (J.-P. Sartre, Situations). Le mot, déjà prétentieux par lui-même, le paraît plus encore, flanqué du pompeux délivrer. Ce sont alors les grandes orgues du lyrisme qui se déchaînent : "Ainsi doit-on recommander aux auteurs contemporains de délivrer des messages, c’est-à-dire de limiter volontairement leurs écrits à l’expression involontaire de leurs âmes" (ibid.). "J’attendais qu’ils me délivrent quelque message éclatant ; et ils me parlaient de gens quelconques" (S. de Beauvoir, Les Mandarins). La phrase serait encore plus pédante avec un imparfait du subjonctif, mais c'est un temps dont notre auteur semble ignorer l’existence. » Gageons que la langue soignée saura se délivrer de ce travers et reprendre goût au simple fait d'adresser un message, de prononcer un discours, de donner une réponse, de faire une prédiction, de remettre un rapport, de dispenser un enseignement, d'assurer un service...

    (1) Un anglicisme sémantique, donc, dans la mesure où c'est l'anglais to deliver qui a d'abord été emprunté à l’ancien français delivrer, avant de nous revenir avec un sens que d'aucuns jugent dénaturé.

    (2) À ma connaissance, seul Robert Le Bidois, dans Les Mots trompeurs (1970), partage les réserves des académiciens sur « cet affreux délivré » puisé aux sources corrompues d'Albion et promis à un succès grandissant.

    Remarque 1 : La distinction entre livrer et délivrer (que l'anglais confond dans un même verbe) n'est pas toujours aisée à percevoir. Délivrer une marchandise, lit-on dans le Petit Lexique juridique d'Edouard Umberto Goût et de Frédéric-Jérôme Pansier, « c'est la libérer d'un point de vue matériel (transférer sa possession) et juridique (abandonner ses droits sur elle) » ; livrer ladite marchandise, c'est la transporter au lieu convenu pour la remettre à son bénéficiaire. Ainsi la FNAC est-elle dans l'obligation de délivrer à l'internaute le livre qu'il a acheté, quand la société Chronopost est tenue de le lui livrer.
    Ajoutons avec Hanse qu'il est abusif, « malgré la fréquence et certaines cautions », de dire livrer quelqu'un dans le sens de « lui livrer la marchandise commandée ». Selon Dupré, il faut dire : Je vais livrer chez M. Martin, et non : Je vais livrer M. Martin, ce qui supposerait qu'on le transporte avec soi.

    Remarque 2 : Littré observe que délivrer s'est dit familièrement pour « appliquer, donner (des coups) » : « [Il] lui délivre un coup de poing dans le dos » (Laurent Decointre), « [Les boxeurs] se délivraient des crochets dans les côtes » (Paul Morand).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il a donné (ou fait passer) quelques messages.

     


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  • « À la Mission locale [de Wattrelos-Leers], on travaille sur les savoirs-faire et le savoir être !" »
    (Myriam Zenini, sur lavoixdunord.fr, le 3 juillet 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Sans doute notre journaliste serait-elle bien inspirée d'y travailler aussi son orthographe. Car enfin, je ne sache pas que les composés de savoir puissent s'écrire autrement, de nos jours, qu'avec un trait d'union, qu'il s'agisse de savoir-faire (« habileté à résoudre les problèmes pratiques ; compétence dans l'exercice d'une activité », attesté dès la seconde moitié du XVIIe siècle), de savoir-être (néologisme formé au milieu des années 1960 sur le même modèle pour désigner des caractéristiques de personnalité), de savoir-vivre (« qualité d'une personne qui connaît et sait appliquer les règles de la politesse, les usages de la vie en société ») ou de quelques autres fantaisies verbales créées pour l'occasion (savoir-aimer, savoir-bâtir, savoir-décliner, savoir-dire, savoir-écrire, savoir-lire, savoir-manger, savoir-mourir, savoir-peindre, savoir-rire, faire-savoir, d'après ce que croit savoir le TLFi).

    Surtout, on s'avisera que lesdits noms masculins, formés à partir d'infinitifs non substantivés, restent invariables, à l'instar de ces exemples trouvés sous des plumes qui savent y faire : « Il résulta de ces petits savoir-faire cette apparence de succès qui trompe la jeunesse » (Balzac), « Les beaux-arts et la poésie [sont] des savoir-faire dédaliens, où n'atteint pas le grand nombre » (Sainte-Beuve), « Il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tous leurs savoir-vivre » (Camus). À dire vrai, l'emploi de ces mots au pluriel est plutôt rare dans la langue ordinaire (*) : Il a du savoir-faire. Il devrait acquérir un peu de savoir-vivre. Mais il se répand dans le jargon des ressources humaines et de la pédagogie : développer des savoir-faire spécifiques, « On liste d'abord les savoir-faire pour en déduire les savoirs requis ainsi que les savoir-être adéquats » (Sabine Wojtas, Les Ressources humaines pour les nuls).

    Qui sait, à ce rythme-là, je ne serais pas outre mesure surpris de voir fleurir sur la Toile des savoirs(-)faires et des savoirs(-)êtres de curieuse facture.

    Pourquoi diable ai-je voulu en avoir le cœur net ? Allez savoir...


    (*) Girodet (comme Thomas) va jusqu'à écrire que savoir-faire et savoir-vivre sont « inusité[s] au pluriel ».


    Remarque : On ne sait trop pourquoi Bouhours condamna en son temps le nouveau-né savoir-faire : « Quoique ce terme exprime assez bien, les personnes qui parlent le mieux ne peuvent s'y accoutumer ; il n'y a pas d'apparence qu'il subsiste, et je ne sais même s'il n'est point déjà passé ; aussi est-il très irrégulier, et même contre le génie de notre langue, qui n'a point de pareils substantifs » (Les Entretiens d'Aristide et d'Eugène, 1671). L'usage ne lui a pas donné raison.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le(s) savoir-faire et le savoir-être.

     


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  • « Vingt ans après la campagne "Oui, je parle français" créée à l'initiative du Ministère des affaires étrangères, l'Institut français lance "Et en plus, je parle français !" »
    (Alice Develey, sur lefigaro.fr, le 20 juillet 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Heureuse initiative, s'il en fut, que cette opération de promotion de la langue de Molière. Encore eût-il fallu, ne manqueront pas d'objecter les mauvais esprits, que la presse s'en fît l'écho... dans un français irréprochable. D'une part, nous enseigne Girodet, on ne met pas la majuscule à ministère, mais à son complément : le ministère de l'Agriculture, le ministère des Affaires étrangères. D'autre part, toujours d'après notre spécialiste, on dit « sur l'initiative de et non à l'initiative de, tour fautif dû à l'attraction de à l'instigation de ». Hanse acquiesce : « Quelque chose est fait sur l'initiative de quelqu'un. À l'initiative de est calqué sur à l'instigation de. » Las ! l'Académie fait voler en éclats cette touchante unanimité : « À l'initiative, sur l'initiative de quelqu'un », lit-on à l'entrée « initiative » de la neuvième édition de son Dictionnaire. Et qu'on ne s'y trompe pas : si les Immortels donnent l'impression que les deux formes sont correctes et équivalentes, force est de constater qu'ils ont clairement choisi leur camp. Jugez plutôt : « À la diligence de, aux bons soins de, sur la demande de, à l'initiative de » (à l'entrée « diligence »), « Fontaine Wallace, édicule de distribution d'eau potable qui fut installé dans les rues de Paris, à la fin du XIXe siècle, à l'initiative du philanthrope anglais Richard Wallace » (à l'entrée « fontaine »), « Les Forces françaises libres, nom donné aux unités de volontaires constituées à l'initiative du général de Gaulle après l'armistice de juin 1940 » (à l'entrée « force »), « Funérailles officielles, célébrées à l'initiative des pouvoirs publics, pour rendre hommage à un défunt en raison des services rendus » (à l'entrée « funérailles »), « Calendrier grégorien, calendrier institué à l'initiative de ce pape, en 1582 » (à l'entrée « grégorien »), « Demande incidente par laquelle un tiers intervient dans un procès en cours ou est contraint d'intervenir à l'initiative d'une des parties en cause » (à l'entrée « intervention »), « L'Organisation des Nations unies ou, par abréviation, l'O.N.U., l'organisation internationale fondée en 1945 selon les mêmes principes que la Société des Nations, à l'initiative des Alliés vainqueurs de l'Axe » (à l'entrée « nation »), « L'ouvroir de littérature potentielle (par abréviation Oulipo), atelier de création littéraire expérimentale, fondé en 1960 à l'initiative de divers hommes de lettres, dont Raymond Queneau » (à l'entrée « ouvroir »), « Le premier pronunciamiento eut lieu en Espagne en 1820 à l'initiative du général Riego » (à l'entrée « pronunciamiento »), « Les pyramides de Gizeh, qui furent bâties au XVIe siècle avant Jésus-Christ à l'initiative de Chéops et de ses descendants, forment un ensemble monumental » (à l'entrée « pyramide »), « Le groupe républicain radical-socialiste, créé en 1892, à l'initiative notamment de Clemenceau et de Camille Pelletan » (à l'entrée « radical-socialiste »). Bref, aucun exemple n'est proposé avec la graphie sur l'initiative de !

    Le constat est d'autant plus surprenant que le mot initiative signifie « action de celui qui, le premier, propose, suggère, entreprend quelque chose » ; partant, n'est-on pas fondé à dire sur l'initiative de comme on dit sur (et non à) la proposition de, la suggestion de ? Au demeurant, la forme avec sur est apparue la première, à la toute fin du XVIIIe siècle, avant de se voir concurrencer au milieu du XXe siècle par celle avec à : « Sur l'initiative de deux sections qu'on avait visitées la veille » (Jean-Baptiste Louvet de Couvray, 1793), « La procédure en purge des créances hypothécaires se réalisera donc, soit sur l'initiative de l'acheteur, soit sur la mise en demeure des créanciers » (Jassuda Bédarride, 1877), « Les autres, sur l'initiative de la Russie, formaient une ligue des neutres » (Jacques Bainville, 1924), « Des contributions importantes qui ont été versées à différents fonds sur l'initiative des autorités locales » (Charles de Gaulle), « Jacques et Nadine s'étaient tutoyés au premier abord (sur l'initiative de Nadine) » (Jean Dutourd), à côté de « Un marché commun créé à l'initiative des pouvoirs publics » (La Communauté européenne du charbon et de l'acier, 1953), « C'est à l'initiative de Messaline [...] que le procès s'engagea » (Lucien Jerphagnon), « C'est à l'initiative de Georges Pompidou que vient d'être créé un secrétariat d'État à l'Emploi » (Jacques Chirac), « La première Nomenclature grammaticale a vu le jour en France à l'initiative et sous l'impulsion de Ferdinand Brunot » (Marc Wilmet), « Une grande campagne de souscription nationale a même permis, à l'initiative de Radio France, sa réhabilitation » (Bernard-Henri Lévy). Toujours est-il que l'Académie, le TLFi, Larousse, Robert, Bescherelle et l'Office québécois de la langue française laissent clairement le choix entre les deux prépositions. Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes, va encore un peu plus loin : « On dit généralement agir à l'initiative de quelqu'un, mais on peut dire également sur l'initiative : C'est sur votre initiative que nous avons écrit au préfet. » J'entends d'ici Girodet et Hanse s'étrangler d'indignation...

    Il n'empêche : difficile, dans ces conditions, de prendre des initiatives, fussent-elles légitimes, pour aller à l'encontre de l'usage...

    Remarque 1 : Rien à redire, en revanche, sur la formule dû à l'initiative de, où la préposition à est rattachée au participe  : « Une campagne, due à l'initiative de M. Eugène Rostand, a été menée en France pour conférer à nos caisses d'épargne les mêmes libertés qu'à l'étranger » (Charles Gide) − à comparer avec : Une campagne a été menée à l'initiative de M. Eugène Rostand...

    Remarque 2 : Pour une fois que l'anglais aurait pu nous aider : ne dit-on pas on somebody's initiative dans la langue de Shakespeare ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vingt ans après la campagne créée sur (mieux que à ?) l'initiative du ministère des Affaires étrangères.

     


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