• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • Trêve de banalités !


    « Samia Ghali, "femme de gauche" en rupture de ban avec le PS. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 4 juillet 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention d'envoyer notre journaliste (de l'AFP ?) plaider sa cause aux assises depuis le banc des accusés. Peuchère ! J'aurais même toutes les raisons de le féliciter : n'a-t-il pas su déjouer le piège tendu par ce ban affublé plus souvent qu'à son tour d'un c hérité de son paronyme banc ? Mais il faut croire que l'on ne se refait pas et je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la pertinence de l'emploi de la préposition avec dans cette affaire.

    Attestée depuis le début du XVIIe siècle (1), la locution rupture de ban nous vient de l'ancien droit pénal français. C'est proprement le crime commis par celui qui rompt son ban, qui contrevient à sa condamnation à l'exil, au bannissement. Dans l'usage moderne décrit par Littré puis par le Dictionnaire de l'Académie, il est question de la rupture du ban dit « de surveillance », à savoir l'action par laquelle un individu placé sous la surveillance de la police et condamné à demeurer en un certain lieu quitte cette résidence et revient dans le territoire interdit avant l'expiration de sa peine. Est donc en rupture de ban le hors-la-loi qui a enfreint une interdiction de séjour (ou, plus généralement, les prescriptions d'une condamnation juridique) et, au figuré, celui qui s'est « soustrai[t] à quelque obligation pénible » (selon le Grand Larousse du XIXe siècle), celui qui s'est « affranchi des contraintes de son état » (selon le Dictionnaire historique de la langue française) et qui « vi[t] d'une manière moralement condamnable » (selon le Dictionnaire de l'Académie), voire spécialement celui qui a « chang[é] de profession » (selon le Juridictionnaire de Jacques Picotte). Comparez : (sens propre) « Mes délits, mes crimes, [...] entr'autres la double rupture de mon ban » (Mirabeau, 1780), « Les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban » (Victor Hugo, 1862) et (sens figuré) « Les collégiens en rupture de ban [= qui font l'école buissonnière] » (Ferdinand Fabre, 1863), « J'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle » (Alphonse Daudet, 1868), « Les professeurs en rupture de ban qui se jettent dans la littérature » (Émile Zola, 1882), « Cet universitaire en rupture de ban se complaît dans les explications de textes » (André Maurois, 1941) − on trouve même « un bouton en rupture de ban [= qui n'est pas à la place qui lui a été assignée ?] » sous la plume de François-Posper-Aimé Barthélemy (1858).

    Il ne vous aura pas échappé que, dans ces exemples, la locution être en rupture de ban est employée de façon absolue. Mais voilà que George Sand rompt avec cet usage : « Une espèce de sauvage, en rupture de ban avec cette société fausse et ce monde fourvoyé », écrit-elle en 1858 dans Histoire de ma vie. Renseignements pris, le terrain avait été préparé quelques années plus tôt : « En rompant leur ban de leur plein gré avec le sénat de l'Institut, ces deux praticiens ne protestaient-ils pas les premiers contre l'arbitraire de ses décrets ? » (Roger de Beauvoir, 1836), « Des hommes de bonne naissance qui [...] avaient dû rompre leur ban avec la maison paternelle, avec la société civilisée qui les avait formées » (Paul Chaix, 1853). Vous, je ne sais pas, mais moi, ces constructions me laissent perplexe. D'abord, elles sont inconnues de la quasi-totalité des ouvrages de référence ; et si le TLFi s'en fait l'écho (« Être en rupture de ban avec la société, le monde, la famille »), il se garde bien d'en donner une définition. Car enfin, que peut bien signifier être en rupture de ban avec (quelqu'un ou quelque chose) ? Être affranchi des contraintes de son milieu avec (son milieu) ? Voilà qui ne serait pas banal ! (2) La confusion est telle que l'on ne s'étonnera pas de voir convoquer le ban et l'arrière-ban des prépositions (et locutions prépositives), selon l'humeur et la libre interprétation du scripteur. Jugez-en plutôt : « La nation grecque en rupture de ban à l'égard de l'Europe diplomatique » (G.-A. Mano, 1863), « [Le] duc impérial, en rupture de ban vis-à-vis de l'empire » (Alexandre Saint-Yves d'Alveydre, 1882), « L'Italie s'est mise en rupture de ban envers la Société des Nations » (J. Derain, 1936), « Des enfants perdus, en rupture de ban contre les heureux et les dirigeants de ce monde » (Joseph Calmette, 1948), « Les membres de l'ancien tribunal révolutionnaire de Brest, en rupture de ban à l'encontre de la loi du 5 ventôse an III » (Yves Tripier, 1993), « [Le] fidèle en rupture de ban de son Église [à moins qu'il ne s'agisse d'un jeu de mots...] » (Élie Barnavi, 2006). Pour autant, c'est bien avec qui tient la corde, du fait de son emploi traditionnel avec rompre, rupture. Et c'est là que je veux en venir : tout se passe comme si nous avions affaire à un télescopage entre deux expressions distinctes, être en rupture de ban et être en rupture avec (au sens de « être en opposition complète, en désaccord total avec »). Je n'en veux pour preuve que cette citation qui en dit long sur l'embarras de son auteur : « C'est ainsi que les histoires à faire peur des grand-mères bourgeoises deviennent l'histoire à dormir debout des petites filles en rupture (de ban) avec la bourgeoisie » (Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires, 2002).

    À force de voir fleurir des « [fils] en rupture de ban avec la bourgeoisie » (Michel Onfray) en lieu et place de « fils de bourgeois en rupture de ban », on en est venu à parler de « prêtres en rupture de ban avec l'Église » (Denise Bombardier), formule où percent des accents pléonastiques. Pourquoi ne pas laisser ban sur le banc de touche et se contenter de « prêtre en rupture avec l'Église » (Édouard Tallichet, 1877) ou « prêtre en rupture d'Église » (Étienne Borne, 1936) − depuis que l'on donne à la locution en rupture de le sens secondaire de « affranchi de certaines contraintes » (TLFi), « qui renie ses attaches à » (Robert) (3) −, voire, absolument, « prêtre en rupture » (Michel Clévenot, 1989) ? Vous l'aurez compris : dans le doute, mieux vaut s'en tenir à l'emploi absolu de l'expression être en rupture de ban et recourir à être en rupture avec (ou de) en présence d'un complément. Pas de quoi mettre les contrevenants au ban de la communauté pour autant...

    (1) « Que la Cour n'aye fait droit de la rupture du ban » (jugement daté de 1616), « Rupture de ban ou de temps de galeres » (Laurent Bouchel, 1622), « En cas de rupture de ban » (Claude Armand, 1628).

    (2) « Couper les ponts » passe, aux yeux de certains observateurs, pour une définition séduisante, car compatible avec la préposition avec ; mais elle présente l'inconvénient de rendre un verbe d'état par un verbe d'action.

    (3) « Les mauvaises langues disent [que je suis déserteur] ; mais il ne faut pas les croire, je suis en rupture de garnison » (Alexandre Dumas, 1844), « Un moine espagnol en rupture de froc » (Jean Vaucheret, 1882).


    Remarque : Voir également le billet Ban, Banc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Samia Ghali, femme de gauche (ou socialiste) en rupture de ban.

    Samia Ghali, femme de gauche en rupture du PS. 

     


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  • Vaste débat

    « Liz Hurley et son fils Damian sont dévastés par la mort de Steve Bing. »
    (paru sur 20minutes.fr, le 23 juin 2020.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL pr Mingle Media TV)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Plus d'un observateur de la langue a cru devoir nous mettre en garde : « David Beckham se dit "dévasté" [par la mort d'un proche] parce que le mot anglais est devastated. "I was devastated" se traduit en général par "j'étais anéanti" » (Didier Pourquery, 2014), « Un calque de plus en plus courant est l'utilisation du verbe dévaster dans le sens figuré qu'il peut avoir en anglais. On entend ainsi "j'ai été dévasté" (I was devastated) en lieu et place de terrassé, foudroyé » (Bernard Gensane, 2015), « L'emploi de l'adjectif dévasté, appliqué à une personne, s'est répandu dans les médias aussi bien au Québec qu'en France : Il est dévasté par cette terrible nouvelle. Il s'agit d'un anglicisme de sens » (Lionel Meney, 2019). Bref, résume le Portail linguistique de l'Institut d'assurance de dommages du Québec : « On ne peut jamais dire que quelqu'un est dévasté. C'est un anglicisme patent. » Oserai-je affirmer à mon tour que... ces affirmations péremptoires ne résistent pas à l'analyse historique ?

    Dévaster est emprunté du latin devastare (« détruire, ravager en faisant le vide »), composé du préfixe de- à valeur intensive et de vastare, lui-même dérivé de vastus (avec son sens premier de « vide, désert »). À en croire les ouvrages de référence, le verbe est relevé « à diverses époques » (dixit le Dictionnaire historique de la langue française) dans des « attestations isolées » (dixit le TLFi) : vers 980 sous la forme devastar (1) et en 1499 sous la forme moderne (« Leur cyté commencée a devaster », Jean d'Authon). Est-ce à dire que dévaster était rare dans l'ancienne langue ? Pas exactement. Les textes anciens attestent l'existence, selon les régions, de graphies en v, en w et en g(u), depuis que le latin vastare se prononçait gwastare sous l'influence du synonyme germanique wostjan et de son initiale altérée en gw par les bouches romanes : devaster, dewaster, degaster, deguaster, desgaster, desguaster... C'est donc un raccourci que Littré emprunte quand il écrit : « Devastare donna, dans l'ancien français, degaster, remplacé chez les modernes par dévaster, calqué sur le latin. » Disons plus justement que, jusqu'au XVIe siècle environ (2), les formes en g furent nettement plus fréquentes que leurs concurrentes. Eh bien, figurez-vous que ledit degaster se construisait aussi bien (quoique plus souvent, il est vrai) avec un nom de chose qu'avec un nom de personne :

    [degaster une chose (concrète ou abstraite), la détruire, l'anéantir, la consumer, la détériorer, la gaspiller] « [Il] m'ad ma tere deguastee » (Chanson de Roland, XIe siècle), « Mes iretages et mes fies [= fiefs] M'a trestos uns rois degastes » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Qu'il arge et dewasteche et anientisse en moi l'amour del monde » (psautier du XIIIe siècle), « Que toute la char degastee [= la chair altérée] soit restauree » (traduction de la Chirurgie d'Henri de Mondeville, vers 1314), « Et quant celle monnoie de pappier est trop vielle et degastee » (Jean le Long, vers 1330), « Ces pays [...] estoient lors grandement degastez par les Sarrasins » (Étienne Pasquier, 1581) ;

    [degaster une personne (ou ses facultés), la mettre à mal, la corrompre (physiquement ou moralement)] « Par ces tourmens [ceux qui vont en enfer] sont degasté » (Raoul de Houdenc, vers 1220), « Cascuns doit [...] luxure qui le dewaste Haïr » (Robert le Clerc d'Arras, vers 1250), « Il seroient tyrant et degasteroient lour genz » (Henri de Gauchy, XIIIe siècle), « Et sa biauté a degastee » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Je me vois defriant Par ennui toute et degastant » (Guillaume de Digulleville, vers 1330), « Jeo siu si fiebles et si degastee par ma maladie » (Henri de Lancastre, 1354), « Tout est degasté par luxure. Sens, los, temps, corps, avoir et ame » (Jean Le Fèvre, avant 1380), « Quant elle verroit Tedald estre degasté par la misere et tristesse d'amour » (Laurent de Premierfait, 1414), « C'est par la miséricorde de nostre Seigneur que nous sommes ainsi degastez » (édition de la Bible de Guyart des Moulins, vers 1500), « Un homme degasté par tant de maladies » (lettre d'Henri II, traduite du latin en français par Barthélemy Aneau, 1553).

    À partir du XVIIe siècle, c'est donc la réfection savante dévaster qui prend le relais, d'abord timidement (3) et dans des emplois qui se font rares au figuré : « Des meschancetés atroces, lesquelles devastent et destruisent directement la conscience » (Richard-Jean de Nérée, 1624), « Les Capitainies de Rio grande et autres totalement devastez » (Traité commercial, 1648), « Il devasta l'Egipte » (Germain Sibin, 1696). En 1718, le verbe fait son entrée dans le Dictionnaire de l'Académie, mais au seul sens de « désoler, ruiner un pays ». Les attestations du sens figuré « altérer, tourmenter, miner (notamment en parlant d'une personne [de ses facultés ou d'une partie de son corps] soumise à de graves perturbations [passions, maladies...]) » ne vont pourtant pas cesser de se multiplier, en dépit de réticences ponctuelles (4). Jugez-en plutôt : « Un esprit dévasté qui cherche un aliment » (Ambroise de La Cervelle, 1746), « Alexandre se répand comme une flamme rapide pour dévaster les hommes, les champs et les cités » (Louis-Antoine Caraccioli, 1760), « Le dernier rejeton d'une famille dévastée [par la petite vérole] » (Jean-Jacques Menuret de Chambaud, 1769), « Ce peuple [...] est dévasté par la perversité de ses mœurs » (François Dujardin, 1774), « Une ame que le temps et le malheur ont dévastée » (Chateaubriand, 1802), « Cette passion [= l'amour] peut dévaster à jamais l'esprit comme le cœur » (Mme de Staël, 1807), « Ces hommes dévastés et mourants » (Félix Davin, 1836), « Hier, nous avions encore l'homme erreinté ; mais [...] les gens de qualité voulaient un autre mot pour traduire leur élégans vieillis avant l'âge, leurs robins décrépits et leurs lions sans crinière. Ils ont trouvé le dévasté » (journal Les Coulisses, 1841), « Un homme dévasté moralement par la douleur » (Gustave Bourdin, 1856), « C'est alors que je la rencontrai en Angleterre, mourante de désespoir et de fatigue dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur que j'hésitai à la reconnaître » (George Sand, 1859), « La dévotion, balayée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux » (Hippolyte Taine, 1860), « Ce bel homme [...] à qui une grande passion n'avait ni creusé les yeux ni dévasté les tempes » (George Sand, 1868), « L'âme a ses vandales, les mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu » (Victor Hugo, 1869), « Un gentilhomme français, vieilli plutôt que vieux, usé, dévasté, ruiné » (Alphonse Daudet, 1875), « [La secousse] qui ne laisse plus dans l'homme dévasté qu'une seule idée, le désir furieux d'une désolation plus parfaite encore » (Émile Faguet, 1883), « Je suis dévasté, suffoqué par le vide » (Romain Rolland, 1919), « Tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient » (Maurice Barrès, 1922), « J'étais dévasté de fatigue » (André Beucler, 1952), « Ni mes regrets, ni ma compassion ne justifiaient l'ouragan qui me dévasta pendant deux jours » (Simone de Beauvoir, 1958), « Un homme habité par une idée qui le dévaste » (Jean Dutourd, 1959), « Vénus est littéralement dévastée par la jalousie » (Luc Ferry, 2016), « [Jean d'Ormesson] était dévasté. Il souffrait de la pire souffrance qui soit » (Jean-Marie Rouart, 2017) (5). Alors oui, concède Paul Roux dans son Lexique des difficultés du français dans les médias (2004), « il n'est pas impossible que ce sens figuré connaisse aujourd'hui un second souffle sous l'influence de l'anglais, mais je ne vois rien là de contraire à l'esprit du français ». Et pour cause !

    Mais voilà que de nouvelles réserves viennent alimenter le mauvais procès fait à l'emploi prétendument moderne du verbe dévaster :

    « Le mot dévaster, en français, ne saurait être utilisé à la légère. Son sens est très fort. Il vient de vastus (le vide) et signifie donc "rendre désert". D'où dépouiller, piller, ravager, etc. Au sens figuré, on va trouver des expressions du style "un vieillard dévasté par l'âge", [c'est-à-dire physiquement] délabré. Mais l'emploi au sens "moderne" de "anéanti" [à propos d'une simple défaite sportive, par exemple] est ridicule », nous dit en substance Bernard Gensane. C'est oublier que la critique vaut aussi bien pour anéantir − qui a vu de la même façon son sens s'affaiblir de « réduire à néant » (au propre) à « mettre dans un état de faiblesse, d'abattement, de consternation » (au figuré) −, pour abattre, pour effondrer, etc.

    « Dévaster un visage, lit-on sur le site L'Internaute, c'est lui faire subir d'importantes déformations, lors d'une agression physique ou d'une opération chirurgicale, par exemple ». Il ne faut pas exagérer. Car enfin, cela fait belle lurette que la langue littéraire se passe de coups de poing ou de bistouri pour qualifier de dévasté un visage « pâle, défait, amaigri par l'âge, la maladie ou le chagrin » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870) (6).

    Non, décidément, l'évolution du sens du verbe dévaster n'a rien que de très naturel, me semble-t-il. Le tour critiqué − et désormais consigné dans le Robert en ligne − la nouvelle l'a dévasté (littéralement : l'a rendu vide) peut même se justifier comme une ellipse de (la tristesse, la douleur consécutive à l'annonce de tel évènement) l'a dévasté. Cela dit, l'usager scrupuleusement respectueux de l'étymologie a tout loisir de se dire désolé, attristé, bouleversé, affligé, effondré, abattu, anéanti, dévasté, selon le degré de tristesse, d'affliction, d'abattement ou de vide (intérieur) que justifie la situation. Le choix, au demeurant, est aussi vaste en français qu'en anglais ! 

    (1) Provençalisme vraisemblablement dû à un copiste, selon le linguiste Joseph Linskill.

    (2) « Selon Bloch et Wartburg, degaster est usuel en France jusqu'au XVIe siècle », confirme François Carré dans un bulletin de la Société archéologique d'Eure-et-Loir (1996). Et c'est encore la graphie dégaster qui figure, en 1606, dans le Thresor de Jean Nicot.

    (3) Ce qui fait écrire à l'Académie : « Dévastation, du verbe dévaster, qui n'est point en usage » (première édition de son Dictionnaire, 1694) et à Adolphe Hatzfeld : « [Dévaster] semble inusité au XVIIe siècle » (Dictionnaire général, 1890).

    (4) « Dévaster paroissait étranger à M. [Pierre] de la Touche. Il avoue pourtant que l'Académie l'avait admis dans son Dictionaire. Il est bien établi aujourd'hui, et l'on ne doit pas faire difficulté de s'en servir, aussi bien que du substantif dévastation » (Jean-François Féraud, 1787), « On trouvera aussi, dans [le roman Valérie de Barbara Juliane von Krüdener], des locutions peu françaises : Il voyoit cette même ame dévastée » (Mercure de France, 1803).

    (5) Et aussi : « Une ame dévastée par les passions » (Guillaume-François Berthier, 1788), « Les traces d'une beauté dévastée » (Souvenirs de voyage, 1840), « Ces femmes dévastées et glacées par le vice » (Alfred Philibert-Soupé, 1869), « Vous me trouvez changé, n'est-ce pas ? Méconnaissable, dévasté peut-être... » (Adrien Marx, 1874), « Cette pauvre femme, dévastée par la maladie » (Henry de La Madelène, 1879), « Ils ressemblent à de jeunes amoureux plutôt qu'à un vieil homme dévasté par la maladie » (Françoise Giroud, 1992).

    (6) Je vous laisse apprécier les nuances : « La douleur et l'effroi dévastent son visage » (Charles-François-Philibert Masson, 1799), « Ce visage dévasté par la souffrance » (Mme Charles de Montpezat, 1833), « Le feu céleste exhalé de son âme avait dévasté son visage » (Frédéric Mab, 1833), « Pourquoi sa figure est-elle si pâle, si dévastée par le chagrin ? » (Mme A. Dupin, 1834), « Un visage dévasté par la petite vérole » (Achille Tardif de Mello, 1840), « On pourrait lire sur son visage dévasté le nombre de nuits qu'elle a consacrées à [la danse] » (Frédéric Lacroix, 1845), « Ce visage dévasté par la maladie et la souffrance » (Jules Lacroix, 1845), « Les passions précoces avaient dévasté son visage » (Jules Janin, 1864), « Un visage dévasté par la vieillesse » (Littré, 1869), « Aucune déception n'a dévasté son visage » (Jean Alesson, 1895), « De grosses larmes tombaient de ses paupières flétries sur son visage dévasté » (Xavier de Montépin, 1899), « Ce visage dévasté par les larmes » (Aragon, 1936), « Le visage dévasté par un reste de joie, d'amabilité que leur brusque retombée rendait grimaçantes » (Françoise Sagan, 1957), « Le chagrin avait dévasté son visage » (Dictionnaire de l'Académie, 1992).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Ils sont bouleversés, anéantis par la mort de...

     


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  • « Je suis heureux de vous partager la pochette de mon nouveau single. »
    (Jean-Baptiste Guegan, sur Instagram, le 16 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Voilà que le sosie vocal de feu notre Johnny national pousse le souci du détail jusqu'à imiter la syntaxe approximative de son modèle ! Car enfin, Guegan a-t-il seulement conscience que vous est ici complément d'objet indirect et que sa phrase revient à légitimer la construction partager quelque chose à quelqu'un ?

    Eh bien figurez-vous que, contre toute attente, cela s'est dit autrefois : « Un bien qu'il vous doit partager » (Corneille), « [L'oiseau] partage son butin à ses petits » (Bossuet), « Cette impossibilité de partager à mes inclinations le peu de temps que j'avais de libre » (Rousseau) et, plus près de nous, « Cette autre caisse [d'or] qu'on leur partagera » (Alfred Jarry), « Partager le travail entre les ouvriers ou aux ouvriers » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Gageons toutefois que notre rockeur n'entendait pas remettre en piste un tour aujourd'hui considéré comme « classique et littéraire » (Grand Larousse), « vieilli » (Académie), « légèrement archaïque » (Girodet), voire carrément fautif : « Quand on conserve une portion de ce qu'on partage, on doit dire partager avec ; et quand on ne réserve rien pour soi, on dit : partager entre, et non pas à », écrivait Féraud en 1788... Pour autant, la nouvelle idole des jeunes aurait-elle été mieux inspirée de partager avec nous la pochette de son nouveau disque ? Les avis sur ce point sont partagés.

    C'est que le verbe partager, quand il est employé avec un complément d'objet direct désignant une chose concrète, signifie « diviser en parts, en lots, en portions » (partager une somme d'argent, un bien, un gâteau), « prendre part à » (partager un repas) ou « posséder en commun » (partager un appartement avec des colocataires). Rien à voir, convenons-en, avec le propos de notre homme qui, loin de vouloir éparpiller son disque façon puzzle, cherche simplement à en faire la publicité. Seulement voilà : à ces acceptions traditionnelles Robert, que l'on sait prompt à suivre l'air virussé du temps, a récemment ajouté celle de « rendre accessible ; faire connaître » : partager une recette, partager son expérience... alors pourquoi pas partager la pochette d'un album ? Et c'est là que les choses se compliquent.

    Cette extension de sens est en effet rejetée par de nombreux observateurs (surtout canadiens) : « Le verbe partager a pris un sens nouveau [celui de "diffuser, faire connaître, communiquer, transmettre, envoyer"] et tend à s'aligner sur la définition que donne l'anglais à share » (André Racicot), « Partager n'a pas le sens de "communiquer [exprimer, raconter, faire part de]", sens que l'on recense parfois maintenant pour le verbe anglais to share » (Office québécois de la langue française), « On ne doit pas donner [au verbe partager] le sens de "échanger des propos" ou de "discuter" » (site Internet de l'Académie), « Partager une opinion veut dire "[souscrire, adhérer à] l'opinion de quelqu'un d'autre", et non "communiquer sa propre opinion à quelqu'un d'autre" [sous l'influence de l'anglais to share] » (Jacques Desrosiers), « À l'ère du Web 2.0 [...], on voit de plus en plus souvent le verbe partager employé dans le sens de "diffuser des ressources ou les rendre accessibles à plusieurs internautes" » (Emmanuelle Samson). Nous aurions donc affaire à un anglicisme qui se serait récemment propagé dans le jargon de l'Internet et des réseaux sociaux. Voire. Car, à y regarder de près, tout porte à croire que cette valeur sémantique du verbe partager était déjà présente de longue date dans notre langue.

    Quand il est employé avec un complément d'objet abstrait désignant ce que l'on ressent ou pense (sentiment, opinion, goût...), partager prend le sens figuré général de « avoir en commun » : partager une grande joie, une vive douleur, des idées avec quelqu'un et, particulièrement, celui de « faire sien » : partager la joie, la douleur, les goûts, le point de vue de quelqu'un. Mais il arrive que le sujet du verbe se confonde avec l'unique possesseur du COD ; dans ce cas, nous dit l'Académie, on a recours au tour factitif faire partager : « Dans une conversation, on ne partage pas son point de vue, ses idées, son opinion, mais on cherche à les faire partager à son interlocuteur, c'est-à-dire que l'on fait en sorte que celui-ci les fasse siens », lit-on sur son site Internet (1). Lafaye partage cet avis : « Je partage une opinion déjà admise par un plus ou moins grand nombre d'hommes ; je fais partager mon sentiment [à quelqu'un] » (Dictionnaire des synonymes, 1858). Force est pourtant de constater que la construction partager ses (propres) sentiments, ses (propres) pensées avec quelqu'un est bel et bien attestée − et depuis fort longtemps −, comme elle l'est, au propre, avec un complément d'objet concret (biens, fortune...). Jugez-en plutôt : « C'estoit avec luy que je partageois mes pensées [et] mes labeurs » (Guillaume du Vair, avant 1621), « Je viens partager avec vous mon trop juste déplaisir » (Les Galanteries de Monseigneur le Dauphin et de la comtesse du Roure, 1696), « Que je suis à plaindre de ne point partager mes douleurs avec vous ! » (lettre anonyme citée par Richelet, 1698), « Mon impatience était violente de pouvoir partager mon secret avec vous » (Marie-Catherine d'Aulnoy, 1698), « Je voulois être heureux et partager mon bonheur avec deux personnes qui m'étoient chères » (abbé Prévost, 1739), « Il me pressa vivement à partager avec lui ma douleur [libre traduction de He importuned me to tell him what it was] » (Mémoires et aventures de Mlle Moll Flanders, 1761), « J'aime à partager avec toi mes plaisirs » (Rousseau, 1761), « Je veux partager avec vous mes pensées, ma vie et tout ce que je possède » (Marie-Louise Mignot, 1780), « Ceux avec qui je pourrai partager mes opinions et mes sentimens » (Corneille-François de Nélis, 1792), « [L'homme] avec lequel je pourrai communiquer et partager mes sentimens comme mes pensées » (Manon Roland, avant 1793), « Je me connaissais moi-même et j'étais parvenu à partager mes connaissances avec certaine petite paysanne » (C.-J. Sonnerat, 1806), « Je veux partager avec quelques-uns de ses amis mes impressions et mes souvenirs » (Prosper Mérimée, 1850), « Je partage avec vous mes idées qui mûrissaient longtemps avant de devenir paroles » (Stefan Buszczyński, 1867), « Mon père haussa les épaules, en homme qui renonce à partager son expérience » (Georges Duhamel, 1925), etc. Comme on peut l'observer dans ces exemples, l'inversion de la relation a probablement favorisé le glissement de sens de « avoir en commun, faire sien » à « exprimer, raconter, faire part de ». Comparez : Je partage sa joie (= je m'associe en pensée à la joie de quelqu'un d'autre, j'en prends pour ainsi dire une part) et Je partage ma joie avec vous (= je vous associe à ma propre joie, je vous en donne une part, d'où je vous la transmets, je vous la communique).

    Bref, cela fait au moins quatre siècles que partager lorgne du côté de communiquer − ce qui, soit dit en passant, n'a rien que de très conforme à l'étymologie quand on s'avise que le latin communicare a d'abord signifié « mettre ou avoir en commun, partager » avant de prendre le sens de « entrer en relation, communiquer avec » ! Aussi comprend-on mieux la confusion de Guegan : c'est parce que partager en est venu à partager un sens avec communiquer, transmettre que grande est la tentation de le soumettre à la même syntaxe. De là l'emploi fautif de partager quelque chose à quelqu'un, non plus au sens vieilli de « distribuer, répartir entre » mais au sens critiqué de « communiquer, diffuser, transmettre à ». Quant à l'anglais to share, sa fréquentation à l'ère de l'Internet et des réseaux sociaux − Ah ! Facebook et son fameux lien « partager » ! − a surtout eu pour effet de conforter l'acception controversée et de l'étendre à de nouvelles réalités : photos, vidéos et autres contenus numériques que d'aucuns préfèrent transmettre ou diffuser (2). À ce propos, est-il besoin de préciser que la photo d'une pochette de disque sera plus aisément partagée, sur Instagram, que la pochette elle-même ? Non, bien sûr : vous connaissez la musique ! 


    (1) À ce compte-là, la réserve ne devrait-elle pas aussi valoir pour cet exemple emprunté à l'article « répertoire » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Personne toujours prête à partager avec les autres les souvenirs, les anecdotes qu'elle a en mémoire » ? Et pour cette définition trouvée dans le TLFi : « Secret. Qui garde pour lui ses sentiments, ses pensées, qui ne les partage pas naturellement ou volontairement » ?

    (2) Signalons également, dans le domaine informatique, l'utilisation de partager au sens de « utiliser (une imprimante, une application...) en commun via un réseau », qui rejoint un des emplois traditionnels du verbe (partager un appartement).

    Remarque 1 : Notre chanteur n'est apparemment pas le seul à s'emmêler les prépositions : « Je dois tenter de faire partager mes idées, mes convictions avec les autres » (Luc Ferry).

    Remarque 2 : Partager tendant à prendre le sens de « communiquer, transmettre », il ne faut pas s'étonner que le tour faire partager ne soit plus compris : « J'entends souvent la forme "faire partager" plutôt que "partager" [...]. Il me semble qu'on partage sa passion [avec quelqu'un d'autre] et que faire partager n'aurait pas de sens ici », s'interroge un internaute. Pas sûr, hélas ! que la consultation des ouvrages de référence l'aide à y voir plus clair. Comparez : « Faire partager ses idées, ses sentiments..., essayer de convaincre autrui de leur justesse » (Grand Larousse) et « Faire partager, communiquer » (TLFi).

    Remarque 3 : Il est cocasse d'observer que l'association Défense du français conclut un article consacré aux anglicismes par cette perle : « Merci de partager ce lien autour de vous » !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Je suis heureux de partager avec vous la photo de la pochette de mon disque (admis par Robert et l'Office québécois de la langue française).
    Je suis heureux de vous faire découvrir, de vous présenter la pochette de mon disque.

     


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  • Tous les coups sont-ils permis ?

    « [À Besançon,] deux jeunes se sont acharnés à coups de poings et de couteau sur un troisième âgé seulement de 17 ans. »
    (Dimitri Imbert, sur francebleu.fr, le 10 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Employé au sens propre de « en donnant ou en recevant plusieurs coups de », le tour à coups de s'écrit logiquement − et, pour le coup, tragiquement − avec coups au pluriel pour exprimer l'idée d'une action répétée. Comparez : Il a été blessé à coups de couteau (= il a reçu plusieurs coups de couteau) et Il a été blessé d'un coup de couteau. Mais quid du nombre du nom complément : doit-on écrire se battre à coups de poing ou à coups de poings ? Et c'est là que les ennuis commencent...

    Il n'est que de jeter un coup d'œil sur la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser de la coupable inconséquence dont les ouvrages de référence font preuve en la matière. Jugez-en plutôt : à coups de poing (aux articles « battre », « boxe », « boxer », « casser », « dauber », « pugilat » et « pugnace ») mais à coups de poings (aux articles « expliquer » et « gourmer ») ; à coups de coude (à l'article « coup ») mais à coups de coudes (à l'article « coude ») ; à coups de pierre (à l'article « pierre ») mais à coups de pierres (aux articles « assaillir », « attaquer » et « lapider »), etc. Avouez que tout cela ne fait pas très sérieux (1).

    Renseignements pris, l'hésitation ne date pas d'hier. Au XVIIe siècle, déjà, le grammairien Gilles Ménage avait cru frapper un grand coup en prenant nettement position en faveur du singulier : « Il faut dire à coups de bâton, à coups d'épée, à coups de flèche, à coups de pique, à coups de canon, etc. » (Observations sur la langue française, 1675). Ce fut un coup d'épée dans l'eau : « Monsieur Ménage est allé trop vite, quand il a condamné le pluriel dans ces locutions, lui répondit Louis-Augustin Alemand dans ses Nouvelles Observations sur la langue (1688). On peut [user du singulier ou du pluriel], puisque nos auteurs s'en servent indifféremment ; la raison voudroit mesme qu'on se servit plutôt du pluriel puisque à coups est en ce nombre, outre que ce n'est pas avec un seul trait, avec une seule flèche ou avec une seule pique qu'on attaque et qu'on frappe [...]. C'est bien assez qu'on dise à coups de bec, à coups d'épée et de bâton, quand on ne frappe ou qu'on n'est frappé que par une seule épée ou par un bâton seul, et ainsi des autres choses uniques. » Le sujet fut de nouveau débattu en 1831, au sein de la Société grammaticale et littéraire de Paris, sans faire l'objet d'un plus grand consensus : « Dans toutes ces locutions [à coups d'épée, de poignard, de bâton, de poing, de pied, de pierres], le mot coups doit désigner la pluralité. Il y a eu plusieurs coups. Mais quant à l'instrument dont on s'est servi, il n'y a que le mot pierres qui doive prendre le signe du pluriel. On ne suppose pas que chacun se soit servi d'une seule pierre, on s'en est lancé plusieurs, tandis qu'on s'est battu avec le pied, avec le poing, avec le bâton, avec le poignard, avec l'épée. Tous ces mots doivent rester au singulier », argumenta Pierre-Alexandre Lemare ; « Chacun des combattans n'a-t-il pas pu faire usage de ses deux pieds, de ses deux poings ? Pourquoi préférer ici le sens générique ? Je mettrais ces mots pieds et poings au pluriel. Je ne vois pas sur quoi serait fondé le reproche qu'on pourrait m'en faire », lui rétorqua à coups à peine retenus un certain A.-J. Sabatier. Ne manquait plus que Louis-Nicolas Bescherelle pour porter le coup de grâce : « À coups de pied, à coups de pieds. À coups de poing, à coups de poings. À coups de bâton, à coups de bâtons » (Dictionnaire national, 1845). Gagnerait-on vraiment à tous les coups ?

    Dans cette affaire, vous l'aurez compris, plusieurs logiques sont à l'œuvre pour décrire une même réalité. Quand la pluralité des coups résulte de l'usage répété d'un unique instrument (bâton, matraque, gourdin, barre, bélier, boutoir, couteau, épée, hache, marteau, maillet, pelle, pic, cravache, fouet, crosse, bec, langue...), elles s'accordent d'ordinaire sur le singulier après coups : des coups de couteau, à coups de couteau. Mais les divergences se font jour dès lors que l'instrument en jeu peut se décliner (si l'on me permet ce tour néologique) en plusieurs exemplaires discernables, décochés coup sur coup (pied, poing ; pierre, boule de neige, flèche, bombe, torpille et autres projectiles) voire en même temps (griffe, dent). Les uns, s'attachant à la nature de chacun des coups, mettront après à coups de le même nombre qu'après un coup de : à coups de poing comme un coup de poing, avec poing logiquement au singulier (essayez donc de frapper avec les deux poings à la fois !). Enchaînerait-on les crochets du gauche et du droit que cela n'y changerait rien : il s'agit à chaque fois d'un coup de poing, d'un coup donné avec le poing, un poing c'est tout. C'est l'interprétation générique de Ménage. « Dans l'usage général, confirme Hanse, le complément déterminatif de coup reste au singulier, même après les coups [...]. On écrit même, au sens propre et au sens figuré : un coup de griffe, des coups de griffe [alors qu'il] ne serait pas illogique de mettre griffes au pluriel. » Les autres, sensibles justement à la pluralité des instruments employés (fussent-ils de même nature) pour porter l'ensemble des coups, opteront spontanément pour le pluriel : à coups de pierres, de flèches, puisqu'il en faut d'ordinaire plusieurs pour donner des coups ; à coups de griffes, de dents, car il est rare de n'en solliciter qu'une à la fois ou de solliciter la même à chaque coup. C'est l'interprétation détaillée, laquelle permet de distinguer entre :

    • Il l'a frappé d'un coup de poing (un coup, un poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poing (plusieurs coups assénés avec un seul poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poings (plusieurs coups assénés avec les deux poings).


    Bref, tout cela est affaire de perception ou d'intention... mais aussi de sens. Et il va sans dire que le pluriel s'impose, après à coups de, avec des noms qui prennent au pluriel un sens particulier ou qui s'emploient uniquement au pluriel :

    • « L'accusé [...] avait tué à coups de ciseaux un autre aveugle » (Bertrand Poirot-Delpech), mais « Autrefois, on écrivait à coups de ciseau l'histoire sur les murailles sacrées » (Maxime Du Camp, faisant allusion au ciseau de sculpteur) ;
    • « [Les sangliers fouillaient] le sol à coups de défenses » (Jules Verne, considérant que chaque coup dans le sol est donné avec les deux défenses en même temps), mais Les narvals se battent à coups de défense (chacun n'en a qu'une) ;
    • « Autrefois, on châtiait les écoliers à coups de verges » (Dictionnaire de l'Académie) ; avec le singulier, on verserait dans le scabreux ;
    • « Ils bâtissoient le monde à coups de dés » (Rousseau) ;
    • « [Il] n'avançait plus qu'à coups de reins » (Courteline) ;
    • « Ces fleurs qui semblent annoncer à coups de cymbales dorées le printemps » (Jean et Jérôme Tharaud).


    Et voilà qui nous amène à l'emploi figuré de notre locution : « à coups d'écu [= la monnaie] » (Charles Loyseau, avant 1627), « à grands coups d'épigrammes » (Scarron, 1650), « à coups de volonté » (Louis Bertrand Castel, avant 1757), « à coups de billets de banque » (Balzac, Leblanc, Duhamel), « à grands coups de sentences » (Frédéric Soulié), « à coups de décrets » (Viollet-le-Duc), « à coups de logique » (Ernest Renan), « à coups de punitions » (Émile Boutroux), « à coups de raisonnements » (Paul Bourget), « à coups d'injures » (Romain Rolland), « à coups de proverbes et de lieux communs » (Jean Paulhan), « à coups d'articles de presse » (De Gaulle), « à coups de statistiques et d'ordinateurs » (Jean Mistler), « à coups de remarques aigres-douces » (Patrick Lapeyre). Le retour en force du pluriel (au complément du nom) ne vous aura pas échappé. C'est qu'il n'est plus tant question de déterminer la nature de coups à proprement parler que de préciser le ou les moyens − fussent-ils « expéditifs, inefficaces ou répréhensibles », selon l'Académie − auxquels on a systématiquement recours (2). Mais voilà que Girodet vient semer le trouble : « Au sens figuré, indique-t-il sans plus d'explication, on écrira traduire un texte à coups de dictionnaire (en se servant souvent du dictionnaire), mais acquérir quelque chose à coup [sic] de billets de banque, à coup [resic] de dollars. » Vous parlez d'un coup de théâtre ! Que faut-il comprendre ? Que le pluriel coups se maintient, au figuré, seulement quand prévaut l'idée de répétition (« en se servant souvent du dictionnaire ») ? Celle-ci ne paraît pourtant pas absente de l'expression à coups de billets, qui donne à voir les coupures jetées coup sur coup au visage de l'interlocuteur ou alignées les unes à côté des autres sur la table des négociations... Que dans ses emplois figurés, la locution s'écrit avec coups au pluriel quand elle est suivie d'un complément au singulier et avec coup au singulier quand elle est suivie d'un complément au pluriel ? Tel n'est pas l'avis des autres spécialistes de la langue qui, à l'exception notable de Robert (3), n'envisagent notre expression, au propre comme au figuré, qu'avec coups au pluriel. Sans doute m'objectera-t-on que la graphie à coup de est attestée (peut-être sous l'influence de à grand renfort de ?) chez de bons écrivains, parfois même dans des emplois au sens propre ; mais, là encore, comment faire le tri entre ce qui relève de l'intention de l'auteur et ce qui ressortit au lapsus ou à la coquille ? « À coup de maillet », mais « à coups de billets de banque » (Huysmans) ; « J'avais beau m'efforcer dans l'idéal à coup de suprêmes énergies », mais « On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses » (Céline) ; « Les avocats se battent à coup de citations », mais « Ce bonheur [...] édifié à coups de de clichés » (Jacqueline de Romilly) ; « à coup de citations bibliques », mais « à coups de souvenirs approximatifs » (Frédéric Vitoux) ? Bien malin qui peut percevoir une logique derrière pareille ca-coup-phonie...

    Dans le doute, mieux vaut encore aller au moins compliqué :

    1. On s'en tiendra à coups au pluriel dans tous les emplois de à coups de.
    2. Concernant le nom complément :
      • lorsque l'expression à coups de est employée au sens propre, le choix du nombre se fera selon l'interprétation générique ou détaillée, quand il ne s'impose pas par le sens ;
      • dans les emplois figurés, le nombre sera le même qu'après à grand renfort de.


    Pas si simple, me direz-vous. De là à accuser le coup... de tous les maux de la langue !

    (1) Le constat est, hélas ! le même chez la concurrence : [Littré] à coups de poing (aux articles « boxer », « combattant », « dauber », « délivrer », « grenier », « pelauder », « poing », « pomme », « pugilat » et « pugiliste ») mais à coups de poings (aux articles « battre », « ceste », « daubé » et « gourmer ») ; [Larousse en ligne] à coups de poings (à l'article « se battre ») mais à coups de poing (partout ailleurs). Et que dire du TLFi, qui n'hésite pas à recourir aux deux graphies au sein du même article (« pugilat », en l'occurrence) : « Exercice, jeu de lutte à coups de poings [...]. Bagarre à coups de poing » ?

    (2) N'allez pas croire pour autant que l'hésitation sur le nombre du nom complément soit levée à coup sûr dans les emplois figurés : « Un thème fait à coups de dictionnaire » (à l'article « dictionnaire » de celui de l'Académie), mais « Faire une version latine à coups de dictionnaires » (à l'article « coup »). Décidément, il y a des coups de pied au c... qui se perdent !

    (3) Et encore, pas de toutes ses publications : « à coup(s) de, à l'aide de » (Petit Robert), mais « à coups de, à l'aide de » (Robert illustré).

    Remarque 1 : D'après Girodet (encore lui !), « on écrit à coup de revolver ou à coups de revolver ». Selon le nombre de balles tirées ? Gageons que l'on dira plus couramment d'un coup de revolver en cas de tir unique... Autrement pertinente paraît à André Jouette la distinction entre à coups de revolver, de fusil, de canon (plusieurs coups tirés avec la même arme) et à coups de revolvers, de fusils, de canons (plusieurs coups tirés avec plusieurs armes) : « C'est le contexte qui détermine le nombre du complément de coups. »

    Remarque 2 : Avec deux traits d'union, coup-de-poing désigne une arme de main faite d'une masse de métal percée de trous où l'on introduit les doigts : un coup-de-poing américain, des coups-de-poing américains.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À coups de poing et de couteau (selon Joseph Hanse, Jean-Paul Colin, Jean Girodet, André Jouette, Irène Nouailhac), mais la graphie à coups de poings et de couteau ne saurait être considérée comme fautive.

     


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  • « Le président Trump a décidé [de se rendre] à pied jusqu'à l'église Saint-John [...]. Pour parcourir la quelque centaine de mètres jusqu'à l'édifice, la police a dû faire dégager les manifestants. »
    (Adrien Jaulmes, sur lefigaro.fr, le 2 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Repéré sur le site du Figaro, au cœur d'un article consacré aux rassemblements en hommage à George Floyd, mort étouffé dans les circonstances que l'on sait : « la quelque centaine de mètres ». Voilà une formule qui n'aura pas manqué de susciter quelque interrogation chez des lecteurs déjà passablement troublés. Car enfin, que nous disent les grammairiens ? Quand quelque, adjectif indéfini, qualifie un nom singulier, il indique une indétermination portant sur l'identité ou la quantité, alors que, avec un nom pluriel, l'indétermination porte sur le nombre, toujours petit. Comparez : (avec le sens de « un certain, un quelconque ; un peu de » devant un nom singulier) Connaissez-vous quelque personne qui soit de cet avis ? Il a montré quelque agacement. Il y a de cela quelque temps ; (avec le sens de « plusieurs, un petit nombre de » devant un nom pluriel) Nous avons quelques amis communs. Il a commis quelques erreurs. Partant, est-on fondé à écrire, au singulier : quelque centaine de mètres comme on écrirait : « Je me trouvais à quelque distance [= à une certaine distance peu importante] de lui » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ? J'avoue ne pas bien en voir l'intérêt, dans la mesure où le nom centaine, qui a pris par extension le sens courant de « environ cent unités », exprime déjà une approximation. Mais enfin, il faut croire que l'on faisait moins la fine bouche, autrefois : « À quelque centaine de pas » (Paul-Émile Piguerre, 1582), « Quelque centaine de gens » (Élie Benoît, 1695) et, avec d'autres noms numéraux, « Votre marché à quelque cinquantaine de pistoles » (Voltaire, 1724), « Vous me survivrez de quelque quarantaine d'années » (Chateaubriand, 1827), « Depuis quelque vingtaine d'années » (frères Goncourt, 1852), « Un trajet de quelque soixantaine de millions de lieues autour du soleil » (Hector Berlioz, 1859) (*). Rien que de très régulier, même, selon Régnier-Desmarais, pour qui sait lire entre les lignes de son Traité de la grammaire française (1705) : « Avec les noms collectifs de nombre, comme dixaine, centaine, [quelque est adjectif indéfini] et il se construit en genre et en nombre avec le substantif. » Pour autant, précise Bénédicte Gaillard, « quelque avec un nom au singulier ne peut jamais être précédé d'un autre déterminant » (Pratique du français de A à Z), contrairement à quelques se rapportant à un nom pluriel. Autrement dit, pour en revenir à l'exemple qui nous occupe, Trump peut parcourir les quelques centaines de mètres (qui le séparent de l'église) ou la centaine de mètres (la distance est alors un peu plus courte), mais pas la quelque centaine de mètres.

    Qu'à cela ne tienne ! Des voix s'élèveront par centaines pour objecter, avec quelque apparence de raison, que quelque sans s peut être précédé d'un déterminant quand, devant un adjectif numéral, il est adverbe (et invariable) au sens de « environ, à peu près, approximativement » : Les quelque cent mètres qui séparent la Maison-Blanche de l'église Saint-John. Sauf qu'il ne vous aura pas échappé, même à cette distance, que centaine est − je vous le donne en cent − un nom numéral, pas un adjectif numéral ! Ce qui vaut pour dix, douze, vingt, cent, mille, etc. ne vaut donc pas pour dizaine, douzaine, vingtaine, centaine, millier, etc.

    Vous l'aurez compris, tout porte à croire que notre journaliste n'a pas su discriminer entre les constructions suivantes : les quelque cent mètres, les quelques centaines de mètres et la centaine de mètres. L'ennui, c'est qu'il n'est apparemment pas le seul : « La quelque centaine de radicaux qui font l'appoint de sa chancelante majorité » (Charles Le Goffic, futur académicien, 1919), « La quelque cinquantaine de politiciens » (Léon Daudet, 1926), « Il lui indiqua la quelque vingtaine d'hommes » (José Giovanni, 1969), « Mon regard balayait la quelque centaine de mètres de mon champ de vision » (Yves Simon, 2011), « La quelque centaine de clients » (traduction d'une nouvelle d'Arthur Miller, 2011), « Dans la quelque vingtaine de secondes » (Marc Trillard, 2016). De là à soumettre tous les contrevenants à quelque quarantaine...

    (*) On observe toutefois assez souvent une hésitation (ou une confusion) entre le singulier et le pluriel. Comparez : « quelque centaine de louis par mois » (Joseph Marie Piccini, Le Faux Lord, 1783) et « quelques centaines de louis par mois » (Ibid., édition de 1787) ; « à quelques centaines de toises de la terre » (Journal encyclopédique, 1790) et « à quelque centaine de toises de la terre » (L'Esprit des journaux, citant le Journal encyclopédique, 1790) ; « à quelques centaines de pas de la maison » (Jules Verne, Kéraban-le-Têtu, 1883) et « à quelque centaine de pas de la maison » (Ibid., édition de 1889).


    Remarque 1 : Centaine est emprunté du bas latin centena (« groupe de cent hommes »), forme féminine substantivée de l'adjectif centenus, d'abord attesté au pluriel comme distributif au sens de « chacun(e) cent », puis « cent ».

    Remarque 2 : Voir également le billet Quelque.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Pour parcourir la centaine de mètres (ou les quelque cent mètres) jusqu'à l'édifice.

     


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