• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • Aux armes, citoyens !

    « Vaccins contre le Covid-19 : un comité citoyen pour restaurer la confiance. »
    (paru sur lemonde.fr, le 16 décembre 2020.)  


    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de l'inconséquence de nos ouvrages de référence ? En voici une nouvelle.

    À l'article « citoyen » de la neuvième édition de son Dictionnaire, rédigé en 1988, l'Académie ne donne l'intéressé que comme substantif. Tout au plus signale-t-elle un emploi en apposition : « Le Roi-Citoyen, surnom du roi Louis-Philippe, qui se considérait lui-même comme le premier des citoyens. » (1) Mais voilà que la vénérable institution semble changer son fusil d'épaule vingt-huit ans plus tard, lors de la rédaction de l'article « réserve » : « Ensemble des civils amenés à rejoindre l'armée en cas de mobilisation générale. On distingue la réserve opérationnelle, qui regroupe d'anciens militaires de carrière et des volontaires ayant reçu une formation spécifique, de la réserve citoyenne, composée de bénévoles participant à des actions de communication de la Défense nationale. » Réserve citoyenne ? Les bras (et la tête ?) du citoyen Luc Ferry ont dû tomber d'étonnement, lui qui dans une chronique publiée en 2015 dans les colonnes du Figaro tenait ladite formule pour une « faute de français crasseuse (citoyen est un substantif, pas un adjectif, et le mot "civique" pouvait parfaitement faire l'affaire) ».

    Il faut croire que la crasse n'est pas toujours là où on l'attend : n'en déplaise aux académiciens de 1988 et à l'ancien ministre de l'Éducation nationale (2), citoyen − dérivé de cité sous les formes citeain, citeien, puis refait en citoien − est attesté comme substantif et comme adjectif (quoique moins fréquemment à l'époque, il est vrai) depuis... le XIIe siècle ! Je n'en veux pour preuve que ces quelques exemples (3) : « L'une constitucion est citeaine » (traduction du Gratiani Decretum, vers 1170), « Dreit [= droit] citeien » (Étienne de Fougères, vers 1175), « La grant gent citaaine » (Benoît de Sainte-Maure, vers 1175), « Commune citaaine » (Id.), « Cause citoiene » (Pierre de Fontaines, vers 1253), « Vertus citeines » (Brunetto Latini, vers 1265), « Les citeaines actions » (traduction du Digestum vetus, fin du XIIIe siècle), « Vie citaine » (Li Ars d'amour, vers 1300), « Batailles citoiennes » (Raoul de Presles, vers 1375), « Besongnes cytoiennes » (Jean Duchesne, 1473), « Discorde citoyenne » (Nicolas Herberay des Essarts, 1528), « Jeunesse citoyenne » (Gilles d'Aurigny, 1544), « La couronne civique ou citoyenne [couronne décernée, dans la Rome antique, à qui avait sauvé un citoyen] » (Claude Gruget, vers 1552), « Citoyenne tranquilité » (Pontus de Tyard, 1557), « Rage citoyenne » (Robert Garnier, 1568). Qu'on se le dise : citoyen fut pleinement adjectif dès l'ancien français !

    Adjectif, certes, concède Alain Rey dans Le Réveille-mots (1995), mais « au sens de "citadin", alors qu'aujourd'hui il est tout proche de civique, par rapport auquel il prend une allure plus politique et plus sociale, moins morale » (4). Il n'est pourtant que de consulter le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy (et son Complément) pour constater que l'adjectif citoyen n'était pas cantonné dans sa seule acception étymologique (latin civis, « membre libre d'une cité ») : « De la ville, urbain ; de la cité », mais aussi « mondain, séculier ; terme de jurisprudence, civil ; civique [en parlant de vertu] » (cf. les exemples précédemment cités). Quant aux accents patriotiques liés au sens de « dévoué aux intérêts de son pays », ils se sont surtout développés au XVIIIe siècle, aussi bien sous les formes substantives qu'adjectives : « Ils n'étoient pas assez citoyens pour sacrifier au bien public l'intérêt de leur grandeur et celui de leur vengeance » (abbé Raynal, 1748), « J'entens ces qualités citoyennes, cette vigueur de l'ame qui nous fait faire et souffrir de grandes choses pour le bien public » (Gabriel-François Coyer, 1755), « Énerver [...] les sentimens citoyens pour trahir sa patrie » (M. de Saleles, 1763), « Oh ! si ces vers, vengeurs de la cause publique, [...] Obtiennent de mon roi quelques regards amis, [...] On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs » (Nicolas Gilbert, 1775), « Au lieu d'une ame citoyenne, il en prend une financière : [...] l'amour de la patrie et du bien public s'éteint, et est remplacé par un vil et cruel égoïsme » (Louis-Sébastien Mercier, 1792).

    Mais voilà qu'un nouvel emploi adjectif apparaît dans les années 1990 (à en croire le Dictionnaire historique de la langue française) « dans le vocabulaire de la gauche devenue majoritaire, avec un sens distinct de civique, mais assez voisin ». Et c'est précisément cette « extension de sens abusive » que l'Académie dénonce depuis 2012 dans sa fameuse rubrique Dire, ne pas dire : « Il est fait aujourd'hui un fréquent mais curieux usage du nom Citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques. Plus à la mode que l'austère Civique, plus flatteur que le simple Civil, Citoyen est mis à contribution pour donner de l'éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d'annonce. Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d'esprit civique, mais d'esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire. »

    Passons sur la thèse (qui a décidément la vie dure) du nom devenu récemment adjectif pour nous intéresser aux exemples avancés. Vertus citoyennes au lieu de vertus civiques ? Vous parlez d'une révolution ! Est-il besoin de rappeler aux Immortels que la première formule est attestée bien avant la seconde, l'adjectif civique n'étant apparu qu'au début du XVIe siècle ? Elle se trouve notamment chez Brunetto Latini (XIIIe siècle), chez François-Antoine Chevrier (1761), chez Antoine Sabatier de Castres (1789), chez Proudhon (1841), chez Balzac (1856). Esprit citoyen ? Chez Saint-Simon (avant 1755) et dans l'édition de 1771 du Dictionnaire de Trévoux. Fête citoyenne ? Chez Alexandre Dumas (1855). On pourrait encore citer : « Ordre citoyen » (Mirabeau, 1756), « Plan d'éducation cytoyenne et militaire » (Claude-Antoine de Thélis, 1777), « Voix citoyennes » (Antoine Sabatier de Castres, 1779), « Administration citoyenne » (Charles-Joseph de Mayer, 1788), « Conduite décente et citoyenne » (Correspondance secrète, 1789), « L'armée la plus formidable et la plus citoyenne » (Jacques-François de Menou, 1789), « Milice citoyenne » (Mirabeau, 1790 ; Eugène-François Vidocq, 1844), « Pensée citoyenne » (Raymond de Sèze, 1790), « Conscience citoyenne » (journal L'Aigle, 1820), « Cartouche citoyenne [= qui appartient à un vrai citoyen ?] » (Casimir Delavigne, 1830), « Tableau citoyen [= d'inspiration patriotique ?] » (Musset, 1831), « Monarchie citoyenne [= qui se veut proche, à l'écoute des citoyens ?] » (Vigny, 1832), « Une âme vraiment citoyenne [= qui a les qualités d'un bon citoyen ?] » (Balzac, 1833), « Patriotisme citoyen [!] » (Ferdinand Eckstein, 1834), « En importance citoyenne [= populaire ?] » (Stendhal, 1836), « Joie citoyenne » (Claude Fouque, 1837), « Drapeau libre et citoyen » (Charles-Victor Prévost d'Arlincourt, 1837), « Société citoyenne » (François Broussais, 1839), « Garde citoyenne » (Louis Reybaud, 1842), « Masses citoyennes [= de citoyens] » (Chateaubriand, 1848), « Artillerie citoyenne » (Hugo, 1862), « Bals citoyens [= populaires ? entre citoyens ?] » (Goncourt, 1867), « Attitude citoyenne » (Ernest Billaudel, 1876), « Harangues citoyennes, union citoyenne » (Théodore Véron, 1889), « Ferveur citoyenne » (journal La Liberté, 1889). N'en jetez plus, ça ira, ça ira ! Vous l'aurez compris : cela fait belle lurette que l'adjectif citoyen est accommodé à toutes les sauces, au gré des fluctuations de son sémantisme.

    « Donc, rien de neuf, concluait Claude Duneton à la fin des années 1990 dans une chronique du Figaro littéraire, mais nous l'avions oublié de fait, les ouvrages du XXe siècle ne relèvent pas cet adjectif-là, tombé pendant une centaine d'années en désuétude [5]. » Force est de constater − et c'est là le piquant de l'affaire − que les académiciens, eux, n'ont pas toujours eu la mémoire aussi courte que leur Dictionnaire pouvait le laisser croire. Jugez-en plutôt : « Il étoit trop citoyen pour prendre ce parti extrême » (Antoine Léonard Thomas, 1761), « Cette idée vraiment citoyenne » (Charles Batteux, 1772), « Une plume sage et citoyenne » (Antoine-Louis Séguier, 1781), « Nos écoles citoyennes » (Philippe-Paul de Ségur, 1839), « Son origine citoyenne » (Sainte-Beuve, 1874), « Une année entière de vie exclusivement citoyenne » (Abel Hermant, 1903), « Dès son entrée dans la vie citoyenne » (Maurice Donnay, 1919), « Cette âme citoyenne » (Jacques Bainville, 1931), « Il écrivait de petites choses [...] qu'il traitait volontiers de citoyennes et festives » (Jean d'Ormesson, 2001), « Permettez-moi de vous faire une déclaration citoyenne » (René de Obaldia, 2005), « Développer les consciences citoyennes » (Hélène Carrère d'Encausse, 2013), « Ma conviction citoyenne » (Erik Orsenna, 2018), « Les vertus citoyennes » (Dominique Fernandez, 2019), « Une démarche solidaire, écologique et citoyenne » (Marc Lambron, 2020) (6)(7).

    Pour autant, il n'en demeure pas moins vrai que la fortune actuelle de l'adjectif citoyen a de quoi surprendre, par sa soudaineté et son ampleur (inversement proportionnelle à celle de la participation de nos compatriotes aux élections, allez comprendre...) : « rassemblement citoyen », « débat citoyen », « référendum d'initiative citoyenne », « marché citoyen », « café citoyen », « voiture citoyenne », « entreprise citoyenne », à chaque jour son lot « citoyen ». C'est que le mot ne signifie plus seulement « relatif à la citoyenneté », « de citoyen » ou « qui fait preuve de civisme, qui est conforme à l'esprit civique » ; il qualifie aussi désormais « tout ce qui est bon et généreux, soucieux et conscient de ses responsabilités, et plus généralement, comme on disait autrefois, "social" » (L'Impasse citoyenniste, 2001), « toute activité de bonne volonté dans la cité, sans qu'y reste attaché, la plupart du temps, de lien perceptible avec la citoyenneté » (Renaud Camus, 2002), « [ce] qui cherche à allier éthique, responsabilité et rentabilité » (Larousse en ligne), « [ce] qui a un rôle à jouer dans la société » (Petit Robert), voire « [ce qui] favoris[e] la diversité » (Jean de Viguerie, 2014). Quel chemin parcouru depuis l'ancien français ! D'abord simple « habitant d'une cité » (non noble, non clérical et non criminel), puis « membre libre d'une communauté politique organisée » au XVIIe siècle − par référence au modèle de la Grèce antique où le citoyen, jouissant du droit de cité, prenait part à la vie politique de la collectivité −, le « bon citoyen », respectueux des lois et des intérêts de son pays, est devenu « citoyen du monde » (avec l'humanité entière pour patrie) et, enfin, humaniste militant, animé par des idéaux antiracistes, solidaires et écologiques (8). À chaque époque sa définition élargie du mot citoyen

    Aussi ne s'étonnera-t-on pas que le locuteur épris de clarté et de précision tende à préférer à ce fourre-tout « aussi vague que systématiquement positif » (Jacques Doly, 2011) les adjectifs civil, civique − en voie de disparition ? − ou, selon le contexte, démocratique, écologique, engagé, exemplaire, patriotique, populaire, respectueux, responsable, social, solidaire, vertueux, etc. Cela dit, la remarque vaut aussi bien pour nos contemporains que pour leurs aînés : les emplois actuels et envahissants de l'adjectif citoyen sont-ils tellement plus ridicules que la « cartouche citoyenne » de Delavigne, le « tableau citoyen » de Musset, le « patriotisme citoyen » d'Eckstein ou encore la « pique citoyenne » qu'un archiviste fit forger en 1789 « pour la liberté française » ?

    Il faut croire que le charabia, lui, est citoyen de toutes les époques !
     

    (1) Cet exemple fait écho à une remarque figurant dans la sixième édition (1835) dudit Dictionnaire : « [Le nom] CITOYEN se prend quelquefois adjectivement dans le sens de Bon citoyen. Un ministre citoyen. Un roi citoyen. Un soldat citoyen. »

    (2) Et à quelques autres observateurs qui se sont laissé abuser : « Citoyen est un substantif, l'adjectif correspondant est civique. Mais civique a quelque chose de rude et de romain qui implique autant de devoirs que de droits. C'est un mot qui effraie. On l'évite au prix d'un solécisme » (Michel Zink, 1998, pris en flagrant délit d'inconséquence, seize ans plus tard, dans son ouvrage D'autres langues que la mienne : « Signes de leur émancipation et de leur égalité citoyennes » !), « [Les dirigeants] ont inventé l'adjectif "citoyen" (le dictionnaire ne connaît que le nom) » (Arlette Laguiller, 1999), « Le mot "citoyen" n'est pas un adjectif ! » (Gilbert Salem, 2010), « La classe dominante prend la peine d'inventer un mot ("citoyen") employé comme adjectif » (Jean-Claude Michéa, 2012), « La France de gauche n'avait pas encore adopté sa novlangue : le mot citoyen employé comme adjectif... » (Christian Billon, 2017), « Les journalistes [modifient] le sens des mots qu'ils martèlent ad nauseam ("citoyen" employé comme adjectif...) » (Armand Farrachi, 2018), « Le mot citoyenne n'a jamais été un adjectif en français ; c'est le féminin du substantif citoyen » (site barbarisme.com), « Ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen" » (Mission linguistique francophone).

    (3) Je laisse de côté les cas ambigus où citoyen, qualifiant une personne, peut être analysé comme nom attribut ou apposé : « Li borjois citeen » (Doon de la Roche, fin du XIIe siècle), « Se il n'estoit citain parfait neis a Liege » (Jacques de Hemricourt, XIVe siècle), « Un simple soldat citoyen » (Antoine du Pinet, 1562), etc.

    (4) Sur la nuance sémantique actuelle entre les adjectifs civique et citoyen, voici d'autres points du vue : « L'adjectif civique concerne aujourd'hui davantage la vie politique et les droits et devoirs des citoyens en la matière. L'adjectif citoyen me paraît avoir un sens plus large et couvrir l'ensemble des droits et devoirs des personnes les unes vis-à-vis des autres, l'ensemble des obligations quotidiennes qui permettent à chacun une vie décente en harmonie avec une société démocratique équitable » (Pierre Hazette, ministre belge de l'Enseignement secondaire, 2003). Autrement dit, résume la revue Sciences humaines, « la citoyenneté ainsi évoquée ne concerne plus tellement le rapport qu'entretient l'individu avec l'État, mais bien [celui qu'il entretient] avec la société civile en général ». Ainsi, « une attitude civique consisterait à remplir ses devoirs de citoyen, tandis qu'une "démarche citoyenne" afficherait une volonté d'intégrer dans ses actes des considérations éthiques et des finalités ou des solidarités sociales plus affirmées » (article « citoyenneté » de Wikipédia).
    L'hésitation entre les deux adjectifs n'est, au demeurant, pas nouvelle. On peut lire dans un numéro de juillet 1792 du Mercure français : « Liquidation de la dette citoyenne de chaque municipalité (il fallait, de la dette civique). »

    (5) L'adjectif figure toutefois dès 1960 dans le Grand Larousse encyclopédique, avec le sens de « populaire » et la mention « vieilli ».

    (6) Sans oublier les exemples déjà cités de Chateaubriand, de Delavigne, de Vigny, de Hugo et de Musset.

    (7) L'adjectif se trouve également chez nos meilleurs linguistes : « Je suis favorable à la féminisation des noms de métiers pour des raisons grammaticales, sociales, morales et citoyennes » (Bernard Cerquiglini), « Croisade citoyenne » (Alain Rey).

    (8) « On voit cet adjectif recouvrir le champ sémantique de l'engagement politique et social. Citoyen est alors synonyme de "militant", "engagé", "antiraciste", "écologique". Son emploi sert de signe de reconnaissance à toute la mouvance associative qui, à la marge de la gauche politique et des services sociaux, cherche à réparer à la fois la panne idéologique de la première et la démission des seconds » (Luc Borot, 2000).

    Remarque : Concernant le genre de COVID-19, voir cet article.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vaccins contre la COVID-19 : un comité de citoyens (?) pour restaurer la confiance.

     


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  • Frag(r)ance

    « Êtes-vous prêts à passer aux catalogues 100% numériques ? [...] chacun sait que c'est irréversible. On a bien mis fin aux sacs plastiques jetables. »
    (Michel-Édouard Leclerc, sur son blog, le 9 décembre 2020.)  


    FlècheCe que j'en pense


    Plastique est-il adjectif (donc variable) ou nom apposé (au singulier) dans la construction familière des sacs plastique(s) ? La plupart des spécialistes de la langue (Académie et Robert en tête) penchent pour la seconde hypothèse : des sacs plastique pour « des sacs en (ou de) plastique », « conformément à la raison et à l'usage » (selon Goosse). À y regarder de près, nous aurions même affaire à une double ellipse, dans la mesure où le substantif plastique, dans cet emploi, est lui-même présenté comme l'abréviation de « matière plastique » (avec plastique adjectif) : des sacs en matière plastique → des sacs en plastique → des sacs plastique.

    Mais voilà que Hanse vient semer le trouble, en faisant entendre une voix discordante. Ne préconise-t-il pas d'écrire des sacs plastiques comme des matières plastiques ? L'ennui, c'est que ce parallèle donne à penser qu'il s'agit dans les deux cas du même adjectif plastique, alors que le sens diffère. En parlant d'une matière (substance, composition...), l'adjectif plastique s'est d'abord dit de ce qui est susceptible de recevoir une forme, qui est malléable (« L'argile pure est plastique », Littré), avant de se spécialiser en français moderne pour qualifier divers matériaux synthétiques qui peuvent être moulés ou modelés (le plus souvent à chaud). Convenons que l'acception courante de plastique dans sac plastique est tout autre : il ne s'agit pas tant d'un sac qui est susceptible de recevoir une forme que d'un sac qui est fait en matière plastique. Et c'est là que le bât blesse : les dictionnaires de référence rattachent d'ordinaire ce dernier sens au nom employé adjectivement, pas à l'adjectif. Mais pour combien de temps encore ? La tentation de l'accord est telle que l'Académie elle-même se fait prendre la main dans ledit sac à l'article « filage » de la dernière édition de son Dictionnaire : « Opération de façonnage permettant d'obtenir, par passage d'une matière en fusion à travers une filière, ou à l'aide d'une presse, des fils métalliques ou plastiques. » Fils plastiques... mais sacs plastique ? La langue française, quel sac de nœuds !

    Remarque 1 : La graphie des sacs papiers (pour « des sacs en papier »), qui se répand sur Internet, se justifie d'autant moins que papier, à la différence de plastique, n'est jamais adjectif.

    Remarque 2 : D'aucuns verront dans la tendance à l'élision de la préposition introduisant le complément du nom de matière une nouvelle illustration de l'influence de la syntaxe anglaise (plastic bag, paper bag).

    Remarque 3 : L'adjectif plastique connaît de nombreux emplois spécialisés : les arts plastiques (« qui s'intéressent à l'élaboration des formes »), la chirurgie plastique (« qui vise à corriger ou à réparer certaines malformations »), un explosif plastique (encore appelé plastic).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    On a mis fin aux sacs plastique jetables (selon l'Académie) ou, mieux : aux sacs jetables en plastique.

     


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  • Ces raccourcis qui valent le détour

    « [Le styliste japonais Kenzo Takada, photo ci-contre] emprunte, tout au long de sa vie, des chemins de travers, créant des ponts entre le design, l'art et la création de vêtement. »
    (Iseult Cahen-Patron, sur connaissancedesarts.com, le 5 octobre 2020.)  
    (photo Wikipédia sous licence GFDL)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Vous connaissiez les mots, les paroles et les regards lancés de travers ; voici désormais les chemins empruntés de travers ! Après tout, pourquoi pas ? me direz-vous. Nous aurions affaire à la locution de travers, ici rattachée au syntagme verbal emprunter un chemin pour signifier que ledit chemin est parcouru de biais, selon une direction qui s'écarte de la direction normale, régulière − en d'autres termes, que feu le styliste japonais allait, marchait de travers ! Avouez que ce qui est défendable du point de vue de la grammaire ne l'est pas forcément au regard du sens... Tout porte bien plutôt à croire que notre journaliste s'est emmêlé les traverses d'aiguillage entre la locution adverbiale de travers et la locution adjective invariable de traverse.

    Déverbal de traverser, le substantif féminin traverse s'entend ici dans son acception spatiale de « ce qui coupe transversalement » (1). Partant, un chemin de traverse (ou, elliptiquement, une traverse) désigne, au sens propre, un « chemin plus court, qui coupe » (selon Hanse), un « chemin plus direct que la grand-route » (selon la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie), un « chemin étroit, plus direct que la route ; dans une ville, [un] passage étroit reliant deux rues » (selon le Larousse en ligne), un « chemin qui, en coupant à travers champs, abrège le trajet par rapport à la route ordinairement empruntée » (selon le TLFi), un « chemin qui s'écarte de la route, qui permet de couper court (généralement à travers champs) » (selon le Dictionnaire Hachette). Me laisse autrement perplexe le sens figuré donné par certains lexicographes : « voie détournée » (selon Hatzfeld et Darmesteter), « moyen détourné » (selon Robert). C'est que d'ordinaire, convenons-en, l'idée de détour s'accommode mal de celle de raccourci.

    Et pourtant : « Il y a pour arriver aux dignités ce qu'on appelle la grande voie ou le chemin battu ; il y a le chemin détourné ou de traverse, qui est le plus court », écrivait en son temps La Bruyère. Un détour par les dictionnaires de l'époque permet de lever cette apparente contradiction : on y apprend, en effet, qu'un chemin détourné − qu'« on appelle [aussi] chemin de traverse » − est celui « qui n'est pas fort fréquenté, qui va à la traverse » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « qui est peu fréquenté, écarté » (Dictionnaire de l'Académie, 1740) (2). L'ennui, c'est qu'à ce sens particulier de l'adjectif détourné est venu plus souvent qu'à son tour se substituer celui, courant, de « qui n'est pas direct ». Ainsi Littré n'y va-t-il pas par quatre chemins pour illustrer l'emploi figuré de voie détournée (au sens de « moyen indirect ») à l'aide de la citation de La Bruyère... au risque de perdre le lecteur en rase campagne : un moyen indirect qui est le plus court ? Voilà qui vaut le détour !

    Et que penser du cas particulier du tour prendre, emprunter des chemins de traverse ? L'Académie l'enregistre dans la dernière édition de son Dictionnaire avec le sens propre de « prendre des chemins qui coupent à travers la campagne » et avec le (seul) sens figuré de « agir d'une façon dissimulée » (hérité en chemin du moyen détourné précédemment évoqué). Est-ce à dire, pour reprendre le chemin de notre affaire, que Kenzo Takada a usé toute sa vie durant de moyens secrets ou retors pour arriver à ses fins ? ou, bien plutôt, que sa force est d'avoir su sortir des sentiers battus pour explorer des voies nouvelles ou ignorées ?

    Vous l'aurez compris : les spécialistes de la langue ont bien du mal à rendre compte de façon satisfaisante de la notion de chemin de traverse, qui n'en finit pas de se livrer à un grand écart sémantique. Comparez : « Les femmes influentes [...] vous apprendront les alliances, les secrets de toutes les familles, et les chemins de traverse qui peuvent vous mener rapidement au but » (Balzac), « Il faut aller à la sagesse par le plus court, par des chemins de traverse » (Jules Renard), « [Une] sorte de chemin de traverse, de raccourci » (Proust), « Ce qu'on appelle une faute de français est le plus souvent le mouvement instinctif du langage qui cherche un chemin de traverse pour éviter le détour, l'obstacle ou la cacophonie que les pédants opposent à sa marche » (Claudel) et « La position de l'ennemi obligeoit les convois à de longs détours, par des chemins de traverse très mauvais » (Charles François Dumouriez, 1792), « Élias, au lieu d'entrer dans le village par la grand'route, fit un détour par un chemin de traverse » (Alexandre Weill, 1857), « Sa pensée, il la présentait par des détours, des chemins de traverse » (Georges Lecomte, 1954), « La digression c'est le contraire du "raccourci", c'est le "chemin de traverse" » (Sophie Moirand), « L'opposition symbolique de la ligne droite (droit chemin) et de la ligne courbe ou de la voie anormale (chemin de traverse) » (Dictionnaire historique de la langue française).

    Mais revenons à la confusion initiale entre les locutions de travers et de traverse. Il n'est que de consulter les textes anciens pour constater, à la décharge des contrevenants de grand chemin, qu'elle ne date pas d'hier : « Chemin de travers » (François Mesgnien, Thesaurus linguarum orientalium, 1680), « Dieu témoigne partout son horreur contre ceux qui vont de travers et dont les chemins sont tortus. [Il dit] qu'ils périront dans leurs sentiers de travers » (Augustin Calmet, Commentaires, 1714), « Un chemin de travers, une traverse » (Johann Leonhard Frisch, Dictionnaire français-allemand, édition de 1737), « En prenant les chemins de travers, je me suis détourné d'une lieue » (Jean Laurent Lambert Remacle, Dictionnaire wallon-français, 1839). Las ! elle chemine de nos jours jusque sous la plume d'un académicien (ou de son éditeur) : « Puisse le Très-Haut nous guider hors des chemins de travers ! » (Amin Maalouf, 1986) et, me dit-on, jusque sous la baguette d'un certain Harry Potter.

    Que voulez-vous ? On ne répétera jamais assez que les chemins de traverse sont souvent semés d'embûches...

    (1) Traverse possède aussi plusieurs acceptions concrètes (« pièce de bois mise en travers de certains ouvrages pour les assembler », « talus de terre », « vent d'ouest », etc.) et un ancien sens figuré (« difficulté, obstacle »).

    (2) On lit encore dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Une rue détournée, qui n'est pas celle que l'on emprunte habituellement ou, vieilli, une rue écartée. »

    Remarque : Il fut un temps où la locution de traverse n'était pas réservée aux seuls chemins, sentiers, routes, rues, voies... et s'entendait au sens large de « qui est en dehors de la voie, du courant, de la vie ordinaire » : « Il y a quelques lettres de traverse », « Ce commerce de traverse me fatigue un peu », « Le dessein de ce voyage de traverse » (Mme de Sévigné), « Sans empêcher les passades et les goûts de traverse » (Saint-Simon). Dans sa correspondance, la marquise l'employait même à l'occasion comme adverbe, avec le sens de « par voie détournée » : « Nous n'avons point de ses nouvelles que de traverse. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le styliste emprunte des chemins de traverse.

     


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  • « Des caisses régionales du Crédit agricole [proposent] une, deux, voire trois offres [de crédit] qui sont fonctions de la durée du découvert autorisé. »
    (Thibaut Lamy, sur capital.fr, le 14 octobre 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Un habitué de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Je voudrais savoir si on doit écrire au pluriel le mot fonction dans la phrase "Vos impôts sont fonction(s) de vos revenus". »

    Inutile à lui de se précipiter sur le Dictionnaire de l'Académie : il n'y trouvera que des exemples avec un sujet au singulier − pourquoi faire compliqué quand on peut faire... dans la facilité ? La moisson se révélera autrement fructueuse dans les colonnes du Robert illustré : « Les résultats sont fonction des efforts » (à l'article « fonction ») ou du TLFi : « Les pensions militaires [...] sont fonction de la durée des services accomplis par les bénéficiaires » (citation de Lubrano-Lavadera, à l'article « pension »). L'affaire paraît donc entendue, à en croire Jean Girodet et Jean-Paul Colin : être fonction de s'écrit « toujours avec fonction au singulier ». Reste à comprendre pourquoi. Et c'est là que les choses se compliquent...

    Selon Hanse et le Grand Larousse (mais pas selon Littré [1]), on écrit être en fonction de ou, « couramment », être fonction de (2). Autrement dit, pour qui veut bien lire entre les lignes, être fonction de serait une ellipse de « être en fonction de », ce qui suffit à justifier le recours au singulier. CQFD ? Voire. Car l'analyse historique, à y regarder de près, révèle une réalité quelque peu différente.

    Commençons par rappeler ce point d'étymologie, sur lequel tous les spécialistes s'accordent : l'expression être fonction de est un emprunt à la langue de la mathématique, dans laquelle le mot fonction désigne depuis la fin du XVIIe siècle l'opération qui associe à tout élément x d'un premier ensemble une image y d'un second ensemble et, par abus de langage, l'image même que l'on note f(x). De là la formule du mathématicien Pierre Boutroux : « Concevoir une fonction d'une variable [mathématique], c'est, en définitive, admettre qu'entre deux termes variant simultanément il existe une relation toujours identique à elle-même » (L'Idéal scientifique des mathématiciens, 1920).

    Eh bien, figurez-vous que, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, ce n'est pas le tour être en fonction de qui est apparu en premier sous la plume des mathématiciens du XVIIIe siècle, mais bien être fonction de ou être une fonction de : « Le second membre de cette équation est une fonction de » (D'Alembert, 1747), « Parce que Uv=V, qui est fonction de v [...] » (Leonhard Euler, 1750), « Lorsque F est fonction de x » (Condorcet, 1786), puis « Maintenant x est en fonction de deux indéterminées » (Pierre-Henri Suzanne, 1807). Vous l'aurez compris : tout porte à croire que être fonction de est bien plutôt une ellipse de « être une fonction de » que de « être en fonction de ».

    Cela change-t-il quelque chose à notre affaire, me demanderez-vous ? Là encore, consultons les premiers intéressés : « Toutes les quantités sont fonctions de x, y, z » (Condorcet, 1772), « x et y sont fonctions de t » (Lagrange, 1797), « Mémoire sur les approximations des formules qui sont fonctions de très grands nombres » (Laplace, 1809), « Les phénomènes vitaux sont fonctions d'un plus grand nombre de variables indépendantes que les phénomènes inorganiques » (Dictionnaire de médecine, édition de 1865 entièrement refondue par un certain... Émile Littré). Inutile de multiplier les exemples : à l'évidence, la graphie fonctions a longtemps été de rigueur avec un sujet pluriel. On me rétorquera qu'il s'agissait là d'emplois spécialisés et que le singulier s'est imposé dans les emplois figurés qui intéressent le commun des mortels. Là encore, le doute est permis : « Les mobiles intérieurs du déterminisme moderne sont fonctions de l'ensemble des causes extérieures » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1866), « Notre commerce colonial, le prestige de la France à l'étranger sont fonctions de notre flotte de commerce » (Le Monde illustré, 1921), « Les taux des primes d'engagement et de rengagement sont fonctions de la durée du lien contracté » (Projets de loi du Sénat, 1932).

    Mais ce n'est pas tout. À l'hésitation sur le nombre du nom fonction en... fonction d'attribut vient s'ajouter une certaine ambiguïté sémantique dans les emplois modernes de l'expression être fonction de. Je n'en veux pour preuve que les trois définitions suivantes : « Être dans une relation de dépendance avec, suivre les variations de » (Grand Larousse), « Dépendre de [suivi d'un renvoi analogique à la locution à la mesure de] » (Robert illustré), « Dépendre de ; être proportionnel à » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), où la notion première de lien de dépendance aux allures de loi mathématique se voit peu à peu concurrencer par celle de rapport proportionnel. L'imprécision est encore plus marquée, observait en 1971 le traducteur William Pichal, avec la locution en fonction de, qui a progressivement pris « nombre d'acceptions inconnues des dictionnaires » au point d'indiquer « tantôt le terme de référence et tantôt le rapport proportionnel », « ici la relation causale et là l'origine ou la provenance », « chez l'un une explication et chez l'autre la finalité ». La conclusion dudit spécialiste est sans appel : « Tout usager soucieux d'être compris sans équivoque s'abstiendra donc de recourir [à ce type de tournures savantes que la langue courante a chargé de trop de sens différents]. »

    De là à ce qu'on l'accuse de raviver la querelle entre les scientifiques et les littéraires...


    (1) Littré établit une distinction implicite entre être fonction de (avec fonction pris dans son acception mathématique : « Une quantité est dite fonction d'une autre quand elle en dépend, que cette dépendance puisse ou non s'exprimer analytiquement ») et être en fonction de (avec fonction employé au sens de « charge, emploi » : être en fonction de vedette).

    (2) Hanse précise que seul en fonction de est possible avec un verbe autre que être : « Considérer une chose en fonction d'une autre (par rapport à). »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des offres qui sont fonction de la durée du découvert autorisé (selon Robert, Girodet et Colin) ou, plus sûrement, Des offres qui varient selon la durée du découvert autorisé.

     


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  • Le mot de la fin

    « Alain Rey, célèbre linguiste et figure tutélaire du dictionnaire "Le Robert", est décédé à Paris dans la nuit de mardi 27 à mercredi 28 octobre, à l'âge de 92 ans. »
    (Paru sur francetvinfo.fr, le 28 octobre 2020.)  
    (Crédit photo lerobert.com)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Alain Rey n'est plus.

    Le célèbre linguiste et lexicographe, dont le nom restera à jamais attaché aux éditions Le Robert, s'en est allé se confiner dans le panthéon des amoureux de la langue française. Les mots nous manquent...

    Mais, au fait, comment prononce-t-on le mot linguiste ?

    Les spécialistes sont unanimes : « Prononcez ui comme dans lui, puis » (Hanse), « On prononce [gu-ist] et non [gou-ist] » (Bescherelle pratique), « Dans le groupe gu, u se fait parfois entendre, comme dans aiguille, linguiste » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). D'aucuns me rétorqueront, avec quelque apparence de raison, que c'est pourtant gou que l'on entend dans lingual, ainsi que le confirme Thomas : « Lingual se prononce lin-goual, mais linguiste se prononce lin-ghuist'. » Comment expliquer cette anomalie ? C'est là que l'on se perd en arguties...

    Ouvrez le Grand Larousse (qu'Alain Rey me pardonne) : « Dans quelques mots, le groupe gu est à prononcer [gw] devant a : guano (emprunté à l'espagnol), lingual (emprunté au latin) ; et [gμ] devant e et i : arguer, aiguille, linguiste », y lit-on à l'article « g ». Voilà qui laisse entendre que lingual serait d'origine étrangère, contrairement à linguiste ; il n'est pourtant que de consulter les entrées respectives dudit ouvrage pour s'aviser que les intéressés ont été tous deux savamment formés au XVIIe siècle sur le même latin lingua (« langue ») (*). Il ne faudrait pas davantage croire que tous les mots en -gua- se prononcent forcément goua : que l'on songe, par exemple, à aiguade (« provision d'eau douce »), à baguage (« action de baguer un oiseau ») et, cela va sans dire, aux verbes en -guer, qui gardent le u du radical dans toute la conjugaison.

    Prenez maintenant le Gouide, pardon le Guide de la langue française (1969) de René Georgin : « Dans le groupe gu, u ne se prononce pas devant un e ou un i ; il sert seulement à indiquer que g a le son guttural [ex. : fatiguer, sanguin]. Mais il se prononce parfois devant une autre voyelle : lingual, jaguar, guano et aussi, sans doute par analogie, dans linguiste. » Doit-on comprendre que, contre l'avis général, le célèbre grammairien prononce linguiste et lingual de la même façon ? Vous, je ne sais pas, mais moi, je donne mon muscle lingual au chat...

    Vous l'aurez compris : dans le doute, l'homme de goût n'a pas fini de tourner sa langue dans sa bouche avant de parler...

    (*) L'honnêteté m'oblige toutefois à préciser que feu Alain Rey, dans le Dictionnaire historique de la langue française, évoque aussi la possibilité que lingual ait été directement emprunté du bas latin lingualis.

    Remarque 1 : Sachant que, dans la plupart des cas, gui se prononce ghi comme dans une touffe de gui, le linguiste belge Albert Doppagne préconise d'écrire « linguïstique et linguïste pour reproduire la prononciation correcte qui doit faire entendre l'u ».

    Remarque 2 : Linguiste a d'abord désigné une personne qui étudie une langue ancienne, avant d'être repris au début du XIXe siècle pour désigner le spécialiste de linguistique.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose.

     


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