• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « L'ADN est porteuse de l'information génétique. »
    (lu sur futura-sciences.com, le 29 avril 2024.)

      

     

    FlècheCe que j'en pense


    Gênant, cet accord au féminin qui s'est glissé dans les colonnes d'un site de vulgarisation scientifique. Rappelons à toutes fins utiles que ADN correspond aux initiales des éléments du mot composé acide désoxyribonucléique (à vos souhaits !), « constituant essentiel des chromosomes, support matériel de l'hérédité ». C'est donc en toute logique que le sigle prend le genre, masculin, de acide : « L'incorporation de nucléotides dans un ADN » (Michel Privat de Garilhe, 1963), « [Dominique Fernandez] est manifestement pourvu d'un ADN certifié beyliste » (Jean-Paul Enthoven, 2016).

    Seulement voilà : ADN étant plus couramment associé à l'idée de molécule (« molécule d'ADN ») qu'à celle d'acide, grande est la tentation de modifier son code génétique pour en faire un représentant du beau sexe. Qu'on en juge :

    « Son ADN a été retrouvée » (Ouest-France, 2015 ; Le Parisien, 2017 ; France Bleu, 2023), « Une ADN mitochondriale » (Le Parisien, 2006), « Une ADN synthétique » (France 24, 2014), « Une ADN de vache » (CNews, 2017), « L'étude de cette ADN » (France 3, 2023) ; « Mais si le film [Intouchables] est aussi fédérateur, c'est parce que son ADN est fédératrice » (Première, 2011), « Nice est un club unique avec une ADN très particulière » (Nice-Matin, 2017), « Lyon a une ADN de victoire » (RMC, 2023).

    Contribuent également à la confusion son initiale vocalique, qui le condamne à un l' désespérément asexué, et sa sonorité finale féminine (enne).

    Mais là n'est pas le seul écueil que nous réserve le mot du jour. Il faut encore s'entendre :

    - sur sa forme écrite : avec ou sans points entre les lettres capitales ? Le fait qu'il ne s'agit pas d'un acronyme (*) plaide en faveur de la graphie avec points (A.D.N. selon le Dictionnaire de l'Académie et le Larousse en ligne ; A. D. N. selon le Grand Robert), mais le Dictionnaire historique de la langue française, le site France Terme, le Robert en ligne et même l'Imprimerie nationale, me dit-on, ne s'embarrassent pas (plus ?) de ces subtilités (ADN) ;

    - sur son acception figurée : « Caractéristique fondamentale d'une entreprise, d'une marque, porteuse de son identité et de son savoir-faire : Un couturier qui a su intégrer l'A.D.N. de la maison à sa nouvelle collection » (selon le Larousse en ligne), « Caractères propres, particuliers (comparés aux caractères génétiques que fournit l'ADN) » (selon le Dictionnaire historique de la langue française). De là l'expression familière c'est dans son ADN (« c'est sa nature profonde », selon le site Orthodidacte). Hélis ! pardon hélas ! cette métaphore biologique n'est pas du goût de l'Académie : « C'est dans l'A.D.N. de l'équipe. De la même manière qu'il convient de ne pas abuser des métaphores informatiques, on évitera d'emprunter trop systématiquement au vocabulaire de la biologie quand des locutions déjà validées par l'usage sont à notre disposition », lit-on dans la rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet.

    Vous, je ne sais pas, mais moi, je vais finir par croire qu'il y a de la gêne dans les gènes...


    (*) Parmi les sigles, il convient de distinguer ceux dont on épelle les lettres (ADN, HLM, TVA...) de ceux qui se prononcent comme des mots ordinaires (les acronymes, tels CAPES, OTAN, SIDA, etc.).
     

    Remarque : Les mêmes observations valent pour ARN (abréviation de acide ribonucléique), récemment popularisé par son rôle de messager dans la synthèse des protéines.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La molécule d'ADN est porteuse de l'information génétique ou L'ADN est porteur de l'information génétique.

     


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  • « L'attaque [de l'Iran contre Israël] a été "déjouée" mais a suscité de vives condamnations dans le monde [et] des appels à la retenue pour ne pas que la situation ne s'embrase davantage dans la région. »
    (lu sur marianne.net, le 14 avril 2024.)

      

    FlècheCe que j'en pense


    Chronique de langue oblige, je me garderai bien de me prononcer sur le fond de l'affaire. Pour ce qui est de la forme de l'article paru sur le site du journal Marianne, c'est une autre histoire...

    La question de l'emploi de pour (ne) pas que a fait couler beaucoup d'encre et suscité bien des controverses, dont Étienne Le Gal nous donne un aperçu :

    « Si vous dites, selon le tour officiellement admis : je lui téléphone pour qu'il ne m'attende pas, la négation complète n'apparaît qu'après le verbe. La portée négative de la phrase en est d'abord affaiblie. Or, ce que veut l'esprit, c'est insister sur le côté négatif de la phrase. Ce qui lui importe, c'est que la chose ne se fasse pas. La marche de la pensée est telle que, naturellement, la négation est mise en avant, entière, en bloc, pourrait-on dire. C'est pourquoi on dit souvent : [je lui téléphone pour ne pas qu'il m'attende]. Bref, pour ne pas que, ainsi employé, devient une sorte de locution conjonctive négative, réplique de pour que. Il est possible, au surplus, que si pas développe sa force négative − et il peut la développer, car il porte l'accent et ne s'élide pas − pour ne pas que se réduise à pour pas que, aujourd'hui populaire. Telle est la thèse des partisans de pour ne pas que.
    Que leur répondent les partisans du tour officiel [pour que... ne... pas] ? Ils répondent d'abord que pour ne pas que, sorte de locution conjonctive, n'est pas heureux, parce que nos locutions conjonctives pour que, bien que, afin que forment un tout dans lequel on ne peut introduire un élément étranger. Certes, répondent les premiers, il faut éviter, en principe, de désarticuler une locution conjonctive. Mais peut-on méconnaître l'usage ? N'écrit-on pas couramment "à condition, bien entendu, que", "ainsi d'ailleurs que", "pourvu néanmoins que", "sans toutefois que" ? La règle, par suite, souffre des tolérances. Les adversaires de pour ne pas que mettent alors en avant l'analogie et la logique. Si l'on dit pour ne pas que, pour pas que, il faut admettre afin ne pas que, parce que pas que, bien pas que. Cette influence analogique, leur dit-on, n'est pas à craindre ici. C'est l'emploi répété de pour ne pas devant l'infinitif qui nous a valu pour ne pas que [1] ; pour ne pas étant devenu, en quelque sorte, inséparable. Rien de tel avec bien que, parce que. A-t-on jamais dit : bien ne pas faire, parce que ne pas faire ? Même avec afın que, le cas est différent, car, dans afin de ne pas faire, la préposition de s'intercale entre afin et ne pas précédant l’infinitif. La cohésion de pour ne pas n'existe donc pas ici. Ainsi pensent les défenseurs du tour nouveau » (Parlons mieux, 1953) (2).

    Est-il besoin de préciser le camp choisi par l'Académie ?

    « La subordonnée complétive de but, encore appelée complétive finale, peut être introduite par la locution conjonctive pour que : Il prie pour qu'il pleuve. Lorsque cette subordonnée est à la forme négative, la négation se trouve à l'intérieur de la subordonnée, c'est-à-dire après pour que : Il prie pour qu'il ne pleuve pas. Placer [...] ne pas entre pour et que est une incorrection, qui s'accompagne souvent de l'omission de la négation ne » (rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, 2014).

    Seulement voilà : l'auteur dudit avertissement serait sans doute surpris d'apprendre que se multiplient les exemples, à l'instar de celui qui nous occupe aujourd'hui, où ne prend sa revanche en se maintenant dans la subordonnée. Je vous laisse apprécier l'ampleur de la riposte :

    « Pour ne pas qu'ils ne causent de nouveaux dégâts » (journal Le Bien public, 1906), « Protégez toujours vos viroles par un obturateur [...] pour ne pas qu'elles ne s'encrassent » (La Revue limousine, 1927), « Pour ne pas que cela ne devienne une rengaine » (journal Le Populaire, 1950) et, plus près de nous, « Pour ne pas que la France ne cède à la tentation de donner des leçons sur tous les sujets » (Hubert Védrine, 1998 ; discours), « Pour ne pas que l'affaire ne se termine en eau de boudin » (Le Télégramme, 2017), « Nathalie Quintane a écrit ce livre pour ne pas qu'on n'oublie qu'il s'est passé quelque chose » (site des éditions P.O.L., 2018), « Racheter des locaux pour ne pas qu'ils ne restent vides » (L'Est éclair, 2020), « Pour ne pas que la situation ne dégénère » (France 3, 2022), « Pour ne pas que cela ne se reproduise » (Radio France, 2023), « Pour ne pas que cela ne l'épuise complètement » (Ça m'intéresse, 2023), « Pour ne pas qu'il n'y ait de préjudices » (France Bleu, 2023), « Encercler la victime pour ne pas qu'elle ne s'enfuie » (Ouest-France, 2024), « Pour ne pas que sa femme ne le croise dans un état second » (Le Télégramme, 2024) (3).

    J'entends d'ici les mauvaises langues railler l'esprit de contradiction des Français, qui n'aiment rien tant que se passer de la négation ne le lundi (« Ils sont entrés en donnant des ordres : "Bougez plus !" ») et la redoubler le mardi (« J'ai fait le mort. Je n'ai pas voulu bouger pour ne pas qu'ils ne viennent me finir »). Pourrait, à la rigueur, se justifier la séquence pour pas que... ne, dont l'ordre singulier des termes trahit le trouble de l'usager, partagé entre « le désir instinctif d'énoncer la particule négative aussi près que possible du début de la phrase » (dixit les Le Bidois) et le souci de respecter la règle qui veut que ne soit directement lié à un verbe :

    « Pour pas qu'il ne s'enferre en essayant de nier » (Alfred Rastoul, 1887), « Pour pas qu'il ne l'ignore » (journal Le Diable rouge, 1910), « Pour pas qu'il ne s'évade » (Sorj Chalandon et Pascale Nivelle, 1998), « Pour pas que l'Histoire ne soit un éternel recommencement » (Le Télégramme, 2010), « Pour pas qu'il ne m'oublie » (Le Monde, 2018), « Pour pas qu'elle ne s'abîme » (France Bleu, 2021), « Pour pas qu'elle ne bascule » (BFM TV, 2022), « Pour pas qu'elle ne pleure » (AFP, 2023), « Pour pas qu'il ne se passe ce genre de chose » (TF1 Info, 2023), « [Du riz] tiède pour pas qu'il ne cuise le poisson » (Libération, 2024), « Pour pas qu'il ne s'enfuie » (La Voix du Nord, 2024).

    Mais l'argument ne vaut pas pour pour ne pas que... ne. Que peut bien expliquer cette déroutante combinaison ? Une nouvelle analogie, pardi ! Et c'est un linguiste suédois qui nous met sur la voie : « Ce qui est nié [avec pour ne pas que], ce n'est pas le prédicat de la subordonnée, mais la relation, le rapport qu'exprime la conjonction pour que, c'est-à-dire l'intention. Pour ne pas qu'il vienne est proche, pour le sens, de pour éviter qu'il ne vienne » (Alf Lombard, Den franska Konjunktionen pour pas que, 1948). Vous aurez compris que les deux ne de pour ne pas que... ne ne sont pas forcément de même nature : si le premier est toujours négatif, le second peut être analysé comme explétif.

    Quitte à subir l'influence du verbe éviter, me direz-vous, pourquoi ne pas inviter l'intéressé aux premières loges ? André Thérive approuve l'idée : « Vous n'osez point [écrire, selon l'instinct, pour pas que] ? Alors employez d'autres artifices, avec empêcher, éviter, etc. » (Les Nouvelles littéraires, 1927). « Usons, si possible, de l'infinitif, qui est léger, renchérit Le Gal : faisons tout pour l'empêcher de [venir]. » Bref, évitons autant que faire se peut de sortir l'artillerie lourde et redondante...
     

    (1) Dans l'ancienne langue (et encore souvent à l'époque classique), la locution négative encadrait l'infinitif : « [Pour ce] est-il bon de ne se haster point » (Geoffroi de La Tour Landry, 1372), « Elle amast mieulx n'y aller point » (Les Quinze Joyes de mariage, vers 1430), « [Elle] commencea à ne le chercher pas » (Marguerite de Navarre, avant 1549), « Falloit-il que je te revisse pour ne te revoir jamais plus ? » (Honoré d'Urfé, 1619), « Il verra ce que c'est que de n'obeïr pas » (Corneille, 1637), « Pour ne vous perdre pas, j'ay longtemps combattu » (Jean de Rotrou, 1647). Il faut attendre le XVIe siècle pour voir apparaître les premières attestations de la construction moderne (avec les deux éléments de la négation placés avant l'infinitif) : « Car par ainsi pourrés estre quicte de n'en point donner » (Philippe de Vigneulles, vers 1505) et la fin du siècle siècle suivant pour qu'elle se répande dans l'usage, avec la bénédiction de Vaugelas : « Il est à noter qu'avec les infinitifs pas et point ont beaucoup meilleure grace estant mis devant qu'apres, par exemple pour ne pas (ou point) tomber dans les inconvenients est bien plus elegant que de dire pour ne tomber pas (ou point) dans les inconvenients » (Remarques, 1647).

    (2) Un autre argument en faveur de la construction pour (ne) pas que est parfois avancé : « Il paraît souvent normal de dire que l'on a le même sens dans le couple d'énoncés suivant : pour qu'il tombe pas, pour pas qu'il tombe. Or ici les formes concurrentes sont révélatrices d'un découpage différent des significations [...]. Seule la forme pour pas que permet de faire porter la négation sur un couple de verbes, comme c'est le cas dans : je fais ça pour pas que plus on l'énerve moins il parle, ce qui est impossible avec pour que... pas » (Groupe aixois de recherche en syntaxe, 1980), « Il est possible de mettre en regard pour pas qu'il parle et (qu'il) fasse tout rater, avec une négation externe portant sur les deux propositions, et pour qu'il ne parle pas et (qu'il) ne fasse pas tout rater, avec une négation interne qu'il est nécessaire de répéter dans chaque proposition » (Frédérique Fleck, 2008).

    (3) Je laisse de côté les pures redondances du type pour ne pas que... ne... pas (combinaison de pour ne pas que et de pour que... ne... pas), dont la fréquence ne laisse pas d'étonner : « Pour ne pas que ses parents ne sachent pas qu'il est acteur » (Guy Deloeuvre, 2017), « Pour ne pas qu'ils ne soient pas eux-mêmes vecteurs de la maladie » (La Voix du Nord, 2020), « Pour ne pas que les gens ne se croisent pas » (Ouest-France, 2020), « Ils ont juste fait ça pour ne pas qu'il n'y ait pas de jurisprudence » (La Provence, 2022), « Pour ne pas que sa femme ne se lasse pas » (Puremédias, 2022), « Passer [les fêtes] avec lui pour ne pas qu'il ne soit pas tout seul » (Marie Claire, 2023), « Il faudrait un incroyable concours de circonstances pour ne pas qu'on ne revoie pas les Malouins en N2 la saison prochaine » (Ouest-France, 2023), « Pour ne pas qu'il [= le mot de passe] ne soit pas déchiffré trop facilement » (La Voix du Nord, 2023).

    Remarque 1 : Curieusement, le TLFi mentionne un exemple (emprunté à la langue populaire) avec redoublement de pas : « Pour pas qu'on se casse pas la gargoulette avec » (Auguste Robinet, Cagayous aviateur, 1909), mais n'en donne aucun avec redoublement de ne !

    Remarque 2 : Selon Grevisse, « la construction pour ne pas que, formée par analogie avec pour ne pas + infinitif, tend à passer de la langue populaire dans la langue littéraire, mais [...] elle reste suspecte d'incorrection ». Goosse apporte les précisions suivantes : « Cette construction, isolée parmi les locutions conjonctives, reste généralement mal accueillie, même par les observateurs non puristes : "laisser à la langue populaire [le remplacement de pour qu'il n'y ait pas de jaloux par pour ne pas qu'il y ait de jaloux]" (Hanse) ; "parler populaire" (Riegel, Pellat et Rioul, Grammaire méthodique) ; "populaire" (TLFi) ; "langue familière" (Jean-Paul Colin) ; "langue très familière" (Robert 2001). Pour pas que (que Ferdinand Brunot trouvait "logique et commode") n'est que du français parlé négligé. »

    Remarque 3 : Voir également les articles Pour ne pas que et L'école est finie !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des appels à la retenue pour que la situation ne s'embrase pas (ou pour éviter que la situation ne s'embrase).

     


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  • « Paris 2024 : les dispendieux du stade. »
    (titre du reportage diffusé dans l'émission Complément d'enquête, le 28 mars 2024 sur France 2.)

      

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de juger du fond de l'affaire : avec un sujet aussi sensible, grand est le risque de prendre cher, comme disent (disaient ?) les jeunes. Je laisse cela aux champions du journalisme d'investigation et me bornerai ici, chronique de langue oblige, à saisir le jeu de mots au bond.

    À en croire les lexicographes modernes, dispendieux est emprunté du latin impérial dispendiosus (« dommageable, préjudiciable »), lui-même dérivé du latin dispendium (« dépense, frais » et « dommage, perte »), de dispendere (« distribuer, partager »). Selon le TLFi, l'adjectif est attesté isolément en 1495, avant de reparaître au début du XVIIIe siècle : « Une campagne aussi dispendieuse » (Journal historique sur les matieres du tems, mai 1709). Même son de cloche du côté du Dictionnaire historique de la langue française : « Le mot semble quasi inusité avant le début du XVIIIe siècle. »

    L'ennui, c'est qu'un ouvrage paru en 1846 met à mal cette présentation communément admise : « Columelle [agronome romain de la première moitié du Ier siècle de notre ère] s'est servi [du mot dispendiosus] dans le sens de "nuisible, préjudiciable", mais dans la basse-latinité on l'a employé dans l'acception moderne "qui ne se fait qu'avec beaucoup de dépense, très coûteux". [L'adjectif dispendieux] est du XVIIe siècle » (Louis Gaudeau et al., Glossaire français polyglotte). Vérification faite, et quoi qu'en disent les équipes du TLFi ou d'Alain Rey, les attestations antérieures au XVIIIe siècle ne manquent pas, en effet, d'abord avec le sens qu'avait l'adjectif dispendiosus en latin impérial, puis avec celui qu'il avait en bas-latin (le contexte, du reste, ne permettant pas toujours de les distinguer nettement) (1) :

    « Il nest rien plus dispendieux ne plus desplaisant que de ire, il nest rien plus precieux que de paix » (Le Miroir historial, édition de 1495), « Ce qui est contentieux et incertain [...] consume par contagion dispendieuse le liquide et le certain » (Guillaume Budé, De l'institution du prince, édition posthume de 1547), « Dispendieux, Schadelijc [= nuisible, dommageable] » (Gabriel Meurier, Dictionaire françoys-flameng, édition de 1584), « De peur que son labeur et hazard ne luy soit dispendieux » (Louis Gollut, 1589), « Un long et dispendieux proces [...]. Ce dispendieux chemin » (Guillaume d'Oncieu, 1591), « Procez dispendieux » (Édit de Charles-Emmanuel Ier, 1598), « Outre ce qu'il est dispendieux [...] » (Jean de Marnix, Résolutions politiques, édition posthume de 1612 ; l'édition de 1610 comporte « outre ce qu'il est de grand despence »), « Une guerre incommode, dispendieuse, et à la fin ingrate » (Lettre de Raymond Phélypeaux d'Herbault à Richelieu, 1625), « Esviter les suittes et consequences dispendieuses qui peuvent arriver à la Province » (Délibérations et ordonnances faictes en l'assemblée générale des communautés du pays de Provence, 1636), « Tous ces penibles, dispendieux et dangereux voyages » (Charles-Auguste de Sales, 1659), « Et ce pour obvier à la longue et dispendieuse vacation des benefices » (Claude Bernard, avocat, 1660), « Une chose tres inutile, et mesme dispendieuse et incommode » (Advertissement pour Me Jacques Michel, 1667), « Il l'envoye dans une ambassade [= mission] dispendieuse » (Mathias de Grati, 1676), « Long et dispendieux sejour » (Le Mercure hollandois, 1680), « On ne peut disconvenir que cela ne soit et fort pénible et fort dispendieux » (Jacques Bernard, 1686), « Des fâcheuses et frequentes maladies qui estoient extrémément dispandieuses [sic] » (Reglement de l'hospital des insensés d'Aix, 1705), etc.

    Il n'en demeure pas moins que dispendieux ne semble pas d'usage courant avant la seconde moitié du XVIIIe siècle : « Ce terme, qui n'est pas encore bien accrédité, manquoit à notre langue et est d'un grand secours [pour servir d'adjectif à dépense] » (Supplément au Dictionnaire de Trévoux, 1752), « Dispendieux est très commun chez [François] Quesnay et ses disciples. Mais ils ne l'ont pas inventé » (Ferdinand Brunot, Histoire de la langue française, Le XVIIIe siècle, 1930). Le mot a beau recevoir les honneurs du Dictionnaire de Trévoux, en 1743, puis du Dictionnaire de l'Académie, en 1762, il ne fait pas l'unanimité parmi les spécialistes :

    « [Dispendieux] n'est pas du beau style » (Féraud, Dictionnaire critique, 1787).

    « Je ne sais [...] dans quel intérêt, puisqu'on avait coûteux, on est allé chercher à la fois "frayeux" et "dispendieux". C'était du luxe » (Ferdinand Brunot, op. cit.).

    « On utilise cet adjectif tout simplement parce qu'il fait chic [...]. C'est le type même de mot savant que l'on croit noble et qui est cuistre [...]. Il est synonyme de cher, onéreux, coûteux, voire ruineux, que l'on doit largement lui préférer » (Bernard Cerquiglini, Petites Chroniques du français comme on l'aime, 2012).

    Surtout, Féraud met en garde contre le risque de confusion avec dépensier (« qui est porté à la dépense ») : « Plusieurs disent cet homme est dispendieux, cette femme est fort dispendieuse. L'usage n'admet pas cette acception dans l'emploi de ce mot. Il ne se dit point des personnes. »
    Cette condamnation a de quoi surprendre. D'abord, parce que l'emploi de dispendieux pour qualifier une personne ne courait pas les rues à l'époque (cf. les maigres attestations mentionnées plus bas). Ensuite, parce que ledit emploi s'explique par la même métonymie qui fait dire de quelqu'un (commerçant, ouvrier...) qu'il est cher, au sens de « qui vend une denrée ou exécute un travail à plus haut prix que les autres ». Pourquoi refuser à dispendieux ce que l'on concède depuis belle lurette à la concurrence ? (2) Toujours est-il que la condamnation de Féraud sera reprise aux siècles suivants : « [Dispendieux] ne se dit que des choses, et se met ordinairement après son substantif » (Jean-Charles Laveaux, Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires, 1818), « Expensive, (choses) dispendieux ; (personnes) dépensier » (Alexander Spiers, General English and French Dictionary, 1846) et, plus récemment, « Ne pas confondre [dispendieux] avec dépensier, "qui aime dépenser" » (Jean-Paul Colin, Dictionnaire des difficultés du français, 1994), « Il ne faut pas confondre [dispendieux] avec dépensier qui, lui, s'applique essentiellement à des personnes » (rubrique Dire, ne pas dire du site Internet de l'Académie, 2020).

    Mais voilà que d'autres spécialistes, prompts à introduire des subtilités supplémentaires, exigent que la chose qualifiée par l'adjectif dispendieux soit en outre :

    - grande : « Coûteux a cela de propre qu'il ne se dit que dans le petit, qu'en parlant d'objets peu considérables [...]. Mais dispendieux a un caractère tout opposé : il ne convient que dans le grand. Une guerre, par exemple, se qualifie de dispendieuse (Voltaire, La Harpe, Beaumarchais, Marmontel), et non pas de coûteuse » (Pierre-Benjamin Lafaye, Supplément du Dictionnaire des synonymes, 1865), « Dispendieux se dit toujours de dépenses considérables, et ne s'emploie qu'au sujet de grandes entreprises, tandis que coûteux se dit pour les moindres dépenses » (Bergerol et Bourguignon, Dictionnaire des synonymes, 1884), « Dispendieux, qui provoque des frais élevés, se dit d'une grande chose ou d'un luxe et implique le gaspillage » (Henri Bénac, Dictionnaire des synonymes, 1957) ;

    - abstraite : « On le dira d'une taxe, d'un emploi, non d'un objet » (Ferdinand Brunot, 1930), « L'adjectif dispendieux [...] s'emploie, non pour qualifier des personnes, mais le plus souvent des noms abstraits : des habitudes dispendieuses, un train de vie dispendieux ; des guerres, des voyages dispendieux » (rubrique Dire, ne pas dire du site Internet de l'Académie, 2020), « Dispendieux implique plusieurs dépenses, en parlant de quelque chose d'abstrait » (Office québécois de la langue française), « En français de France, dispendieux se dit plutôt d'habitudes, d'activités ou d'entreprises entraînant des dépenses considérables » (Dictionnaire historique du français québécois, 2023).

    Force est de constater que nombreux sont les auteurs à ne pas s'embarrasser de telles restrictions :

    (en parlant d'une personne, dont le train de vie, les habitudes, les goûts, les exigences nécessitent de grandes dépenses) « Les femmes n'en sont pas moins dispendieuses [...]. En vérité, il n'y a plus moyen d'y tenir ; il faut voler, ou faire banqueroute » (Louis-Sébastien Mercier, 1775), « [Il] fut bientôt las d'un revenu qu'on bornoit et d'une épouse dispendieuse » (Jean-Gaspard Dubois-Fontanelle traduisant l'anglais d'Anna Maria Bennett, 1788), « L'expérience est un maître dispendieux » (La Décade philosophique, littéraire et politique, 1795), « [Il] avait pensé qu'une petite actrice des boulevards serait peu dispendieuse ; mais en onze mois, Florine lui coûta cent mille francs » (Balzac, 1839), « Il était naturel à Claire Derveneuse d'être dispendieuse » (Henri de Régnier, 1925), « Famille dispendieuse et fantasque » (Guy Mazeline, 1951), « Le bon roi craintif et sa femme dispendieuse » (Henri Queffélec, 1969), « L'antithèse de l'artiste dispendieux est donc le bourgeois » (Michel Onfray, 1993), « Je ne dis pas qu'il faut entretenir l'ignorance comme une courtisane dispendieuse. Elle pourrait finir par nous coûter cher, elle aussi » (Jean-Claude Carrière, 2006), « Il en avait vu des adolescents dispendieux, des flambeurs » (Pierre Lemaitre, 2013), « Tahiti faisait figure de danseuse dispendieuse » (Patrick Deville, 2021) (3) ;

    (en parlant d'une chose concrète, dont le coût est plus ou moins élevé) « La difficulté de rassembler tant d'éditions dispendieuses » (Journal de Trévoux, 1737), « Les vêtemens ne sont pas plus compliqués, quoiqu'ils soient bien plus dispendieux » (Volney, 1787), « Livrés aux spéculations de la mode et de la nouveauté, les ouvrages de l'art ne sont plus recherchés que comme des objets dispendieux » (Encyclopédie méthodique, 1825), « Mets dispendieux et délicats » (Narcisse-Achille de Salvandy, 1829), « Il y a aussi un avantage à ce costume dispendieux des paysannes » (Jean de Sismondi, 1834), « Objets peu dispendieux » (Louis-Marie Quicherat, Dictionnaire français-latin, 1844), « Tous les bijoux dispendieux qu'il pouvait acquérir » (Arthur de Gobineau, 1869), « Des denrées jusque-là trop dispendieuses à acquérir » (Proust, 1922), « La plupart des livres n'ont besoin d'être lus qu'une fois. Tout gros lecteur finit par être encombré d'un tas de détritus dispendieux aussi inutiles que ceux de la digestion » (Paul Claudel, 1926 ; Lafaye doit se retourner dans sa tombe), « Les accessoires du cotillon le plus modeste étaient encore assez dispendieux » (Abel Hermant, 1935), « Grand-mère nous chaussait de galoches en été et de bottillons de caoutchouc en hiver. Madame mère les trouva dispendieux » (Hervé Bazin, 1948), « La petite combinaison de soie dispendieuse et sexy qu'elle vient d'acheter » (Madeleine Chapsal, 1998), « L'endroit avait la réputation d'être abominablement cher — le plus dispendieux des établissements parisiens » (Claude Duneton, 2009), « Des achats dispendieux » (Michel Peyramaure, 2017) (4).

    Il faut dire que les censeurs eux-mêmes ne sont pas toujours à l'aise avec leurs propres recommandations. La médaille de la maladresse, en la matière, revient à l'auteur de l'article Dire, ne pas dire du site Internet de l'Académie, partiellement cité plus haut : « L'adjectif dispendieux, écrit-il, signifie "qui occasionne des dépenses, qui coûte cher". Il s'emploie, non pour qualifier des personnes, mais le plus souvent des noms abstraits. » Pourquoi « le plus souvent » ? ne peut-on s'empêcher de se demander. Sans doute parce que figure dans les éditions de 1835, de 1878 et de 1935 du Dictionnaire de l'Académie un exemple d'emploi avec un nom de chose concrète : « Une maison dispendieuse. » Vous parlez d'un embarras ! Quant à l'acception « qui coûte cher », elle est étrangère audit ouvrage, lequel ne connaît que « ce qui ne se fait qu'avec beaucoup de dépense » (1762-1798), « qui exige beaucoup de dépense » (1835-1935) et « coûteux [pauvre Lafaye, décidément !] » (depuis 1992). Cette initiative est d'autant plus malvenue que l'emploi de dispendieux au sens étendu de « qui coûte cher », quand il serait courant au Canada, « est critiqué par les puristes, en France » d'après le Dictionnaire historique de la langue française. Pour quelle autre raison nous déconseillerait-on d'employer ledit adjectif avec un nom de chose concrète ? « On confond souvent cher et dispendieux, confirme Paul Roux, ancien chroniqueur de langue au journal québécois La Presse. Le premier [qualifie] une chose dont le prix est élevé ; le second, une chose qui entraîne des dépenses. Une voiture de grand luxe est plus chère qu'une [petite citadine], mais l'une et l'autre peuvent être dispendieuses. » (5) De là l'ambiguïté de l'ancien exemple donné par les académiciens : une maison dispendieuse, comprenez qui exige beaucoup de dépenses (de remise en état ou d'entretien), peut s'entendre au sens litigieux de « dont le prix (d'achat) est élevé », contrairement à un train de vie dispendieux, des goûts dispendieux, etc.
    On retiendra que la nature, concrète ou abstraite, du nom qualifié importe moins, n'en déplaise au service du Dictionnaire de l'Académie, que le sens dans lequel l'adjectif est employé (6).

    Vous l'aurez compris : les spécialistes de la langue ont bien du mal à rendre scrupuleusement compte de l'usage de dispendieux. Ajoutez à cette situation déjà confuse le fait que le mot, qui n'était pas du beau style à l'origine, est désormais considéré comme soutenu ou littéraire (selon le Robert méthodique et le Larousse en ligne [7]) dans son acception « régulière », mais comme populaire ou familier (selon le Grand Robert, mais pas selon le Larousse en ligne) dans son acception critiquée − laquelle est d'usage courant chez nos cousins québécois −, et vous ne manquerez pas de vous demander, avec Bernard Cerquiglini, si dispendieux est un adjectif qui vaut vraiment... le coût !

    (1) On notera qu'avant de se spécialiser dans le domaine financier dispendieux s'est également employé − sous l'influence de onéreux (dérivé du latin onus, oneris « charge, fardeau, poids ») ? − au sens de « lourd, pénible, difficile à faire ou à supporter », quel que soit le domaine d'application. Déjà, en latin : « Dispendiosus. 1 Dommageable, nuisible, préjudiciable. 2 Lourd, onéreux. Dispendioso labore quaerere (Cassiodore, VIe siècle). Rechercher à grand'peine » (Louis-Marie Quicherat, Dictionnaire français-latin, 1844). Cette acception ancienne est encore attestée au XIXe siècle : « Le travail lent et dispendieux des grands bœufs [de labour] » (Sand, 1857).

    (2) Le même phénomène s'observe en latin : « Sumptuosus. 1 Coûteux, onéreux, somptueux. 2 Dépensier, prodigue, fastueux » (Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français, 1934) et en grec : « Dapaniros. 1 Dépensier. 2 Dispendieux » (Alexis Chassang, Lexique grec-français, 1880).

    (3) Et aussi : « [Dorat] peuploit la salle d'amis dispendieux qui donnoient à sa pièce l'air d'être suivie » (Jean-Baptiste-Denis Despré, 1827), « Mais comment avait-il pu tenir ses ressources [...] au niveau d'une maîtresse dispendieuse ? » (Eugène Deligny, 1877), « Les caprices des comédiens dispendieux » (Jacques de Launay, 1988), « Mademoiselle de Kœnigsmark était une compagne dispendieuse » (Frédéric Hulot, 1989), « Tout fonctionne comme si chaque ministre était perçu comme un irresponsable ou un enfant dispendieux » (Lionel Jospin, 1991), « [Gustav Ottrott] était difficile à nourrir, exigeant, dispendieux » (Elvire de Brissac, 1993), « Leurs épouses dispendieuses ou infidèles » (Jean Hatzfeld, 2007), « Une épouse dépossédée de ses biens par un mari dispendieux » (Robert Alexis, 2008), « On le taxait [...] de pédant oiseux et dispendieux » (Patrick Roegiers, 2010), « Un maire dispendieux » (Alfred Gilder, 2014), « Naturellement dispendieux, très généreux avec la gent féminine, von Bismarck finira par s'endetter lourdement » (Michel Meyer, 2019).

    (4) Et aussi : « En mettant [...] la voix au rang des instrumens musicaux, il sera vrai de dire qu'il en est le premier, le plus attrayant et le moins dispendieux » (Mercure de France, 1805), « Un ouvrage rare et dispendieux » (J. Estinbert-la-Servière, 1806), « Ce potage, très dispendieux, ne se montre que sur les tables somptueuses » (Charles-Yves Cousin d'Avallon, 1825), « Les épaulettes [d'officier] coûtent moitié plus cher qu'il y a trente ans. Elles seront encore plus dispendieuses à présent qu'une nouvelle ordonnance vient d'en augmenter le luxe » (François-Gervais-Édouard Lecouturier, 1825), « Tel instrument coûteux d'agriculture qu'il peut y avoir de l'économie à employer dans une grande exploitation serait d'un usage onéreux dans une petite ferme où il n'y a pas assez d'ouvrage à faire pour qu'un outil dispendieux y rapporte l'intérêt du prix qu'il a coûté » (Charles Dunoyer, 1845), « Cette étoffe dispendieuse » (Francisque Michel, 1852), « Pour lui, un piano était un meuble dispendieux mais nécessaire » (Paulin Niboyet, 1885), « Ils tâchaient d'obtenir [...] quelques-uns de ces rares et dispendieux instruments de travail. Une grammaire manuscrite était une petite fortune » (Gustave Carré, 1888), « Qu'il n'y ait dorénavant aucun tableau dispendieux ou recherché (tabulae sumptuosae seu curiosae) au-dessus de l'autel » (Christian Mouchel, 2001), « Des tenues dispendieuses » (Mona Ozouf, 2001), « Montre dispendieuse au poignet » (Maxime Chattam, 2022).

    (5) Et aussi : « − Dispendieux n'est-il pas français ? − Si, Madame. Mais vous l'avez improprement employé dans le sens de coûteux ou de cher. Dispendieux se dit d'une chose qui occasionne beaucoup de dépenses prévues ou imprévues. Un cheval et une voiture sont dispendieux, parce qu'en dehors du prix d'achat il faut compter la dépense indispensable d'un palefrenier, des harnais et de leur entretien, du fourrage, de la ferrure, d'une écurie, d'une remise, et de bien des frais accidentels. La fréquentation habituelle du théâtre, même si l'on y va sans payer, est dispendieuse à cause des dépenses de toilette, de voitures, etc., que cela occasionne. Mais un piano, même lorsqu'on le paie à haut prix, n'est pas un objet dispendieux, attendu qu'une fois payé il n'entraîne d'autres frais que les frais d'accordage, ce qui est insignifiant [...]. Coûteux se dit de toute dépense élevée. Mais une chose peut être très coûteuse et n'être nullement dispendieuse. Elle peut même être très avantageuse. Ainsi certaines valeurs de tout repos, des actions de certaines lignes de chemins de fer, par exemple, qui produisent 10 ou 12 pour cent d'intérêt annuel, peuvent avoir été acquises pour un prix bien supérieur à leur prix d'émission. Elles ont coûté cher, mais elles sont d'un bon rapport, par conséquent avantageuses et non dispendieuses. Une ouvrière qui achète une machine à coudre à crédit la paiera deux fois sa valeur, c'est vrai. Ce sera un achat coûteux. Mais lorsqu'elle se sera libérée, le travail qu'elle accomplira avec sa machine lui donnera toutes les compensations désirables. L'acquisition d'une machine à coudre dans ces conditions est donc coûteuse, elle n'est pas dispendieuse. Vous voyez, Madame, qu'il y a une très grande différence de sens entre ces deux mots. On dit un objet cher, une étoffe chère, pour indiquer qu'ils sont d'un prix relativement élevé, tandis que coûteux marque l'élévation réelle de ce prix. Une maison de 100 000 francs peut être très bon marché par rapport à sa valeur réelle, c'est toujours une dépense coûteuse, à laquelle il faut appliquer une somme considérable dans toutes les circonstances et dans tous les pays. D'une pièce de drap vendue 200 francs, et manifestement au-dessus de sa valeur, on dira que c'est une marchandise chère, et non une marchandise coûteuse. Cependant il n'y a là qu'une nuance, car coûteux et cher peuvent à la rigueur se dire l'un pour l'autre. Mais je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il vaut toujours mieux observer la nuance » (Henri Roullaud, Rectification du vocabulaire, 1908).

    (6) Comparez avec : « L'emploi de dispendieux associé à des objets concrets dans le sens de "cher à l'achat" est parfois critiqué » (dictionnaire en ligne Usito).

    (7) « Littéraire. Qui nécessite une grande dépense, de grands frais ; cher, onéreux : Train de vie dispendieux » (Larousse), « On dit plus simplement coûteux » (Jean-Paul Colin).

    Remarque 1 : On se gardera d'altérer dispendieux en dispensieux, graphie fautive (par attraction de dépense ?) qui se trouve, par exemple, dans une édition de 1840 des Stuarts d'Alexandre Dumas.

    Remarque 2 : Pour ne rien simplifier, un adjectif despendeux est également attesté en moyen français, avec un sens sur lequel les spécialistes ont tout autant de mal à s'accorder : « dépensier » (selon Godefroy) mais « dispendieux » (selon Sainte-Palaye).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (jeu de mots oblige).

     


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  • Olympiades

    « Les Chevaliers du Fiel se chauffent pour les Olympiades.
    Le duo toulousain ne pouvait rater l'occasion d'épingler la frénésie autour de Paris 2024. »

    (Sylvie Roux, sur ladepeche.fr, le 9 mars 2024)

      

    FlècheCe que j'en pense


    Sans doute devrait-on décerner à l'Académie la médaille de l'opiniâtreté. Car enfin, l'arbitre de la langue ne nous a-t-il pas mis en garde à trois reprises ?

    « Le mot olympiade ne saurait désigner les Jeux olympiques mais désigne l'espace de quatre ans qui s'écoule entre deux célébrations de ces jeux » (communiqué du 5 novembre 1964).

    « Il est déconseillé d'employer le terme olympiades pour désigner les Jeux olympiques eux-mêmes » (neuvième édition de son Dictionnaire, 2011).

    « Le nom olympiade désigne la durée de quatre ans qui, en Grèce antique, séparait la tenue des Jeux olympiques ; la liste des olympiades servait d'ailleurs de référence dans le système de datation des Grecs, qui prenaient comme point de départ la première olympiade, qui commença en 776 avant Jésus-Christ. On ne doit pas confondre ce terme avec les Jeux olympiques comme cela se fait trop souvent depuis la renaissance de ces derniers, en 1896 » (rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, 2016).

    Déjà, en 1922, l'académicien Jean Richepin, président du Comité de Lettres-Arts-Sports, s'était ému de cette confusion dans une lettre adressée aux clubs sportifs et aux journaux de l'époque :

    « Un très vieux mot, un mot grec vieux de 2 700 ans, et qui est un beau mot, est en train, sous des efforts tenaces, de glisser au barbarisme : c'est le mot olympiade. Chacun sait que olympiade désigne la période de quatre années qui séparait, en Grèce, la célébration des Jeux Olympiques, et il n'est que plus étrange de constater que ceux qui savent se laissent imposer, par ceux qui ne savent pas, un faux sens caractérisé. C'est tous les jours, en effet, que nous voyons ou que nous entendons le mot olympiade employé pour désigner la fête olympique elle-même [...]. Or c'est à peu près comme si l'on donnait le nom d'“année” à la journée du 1er janvier, couramment appelée "le jour de l'an". »

    Et puisque l'important est de participer, Coubertin lui-même s'était volontiers prêté au... jeu pour relayer la leçon de bon langage :

    « Je n'aurai pas besoin de rappeler qu'une olympiade est un intervalle de calendrier, intervalle de quatre années dont on célèbre l'ouverture par des jeux [...]. Il est donc incorrect historiquement et grammaticalement de faire du mot olympiade l'équivalent de Jeux olympiques et quand on dit, comme certains le font vulgairement, "les Olympiades d'Amsterdam", on profère un double barbarisme qui écorche les oreilles » (Olympie, conférence donnée à Paris en 1929).

    Seulement voilà : le barbarisme n'est pas aussi flagrant qu'il en a l'air, et l'affaire, à y regarder de près, est bien plus complexe que ne le laissent entendre Richepin et Coubertin. C'est un (autre) académicien qui le dit :

    « [D]es puristes imaginaires vont déclarant à tout venant que l'olympiade est une "période de quatre ans, entre deux célébrations successives des Jeux olympiques [...]", et que, partant, appeler les Jeux olympiques eux-mêmes "les olympiades" est aussi ridicule qu'il le serait d'appeler des jeux séculaires "les siècles". Oui et non.
    Avant de prononcer une condamnation si catégorique, peut-être faudrait-il rechercher le sens originel du mot grec dont nous avons fait olympiade. Or, il semble n'avoir désigné d'abord que la fête de Zeus Olympios, occasion de la célébration des jeux, et seulement ensuite l'intervalle de quatre ans qui séparait deux célébrations de ces jeux [1]. La fête de Zeus Olympios et les Jeux olympiques n'étant pas une même chose, de ce que la fête s'appelait l'Olympiade il ne s'ensuit pas que l'on pût légitimement donner aux jeux ce même nom, et il est vrai que l'on appelait couramment les jeux ta olumpia ; remporter la victoire aux Jeux olympiques, ta olumpia nikan ; mais Hérodote a écrit, et tous les dictionnaires citent cet exemple : olumpiada nikan.
    Je sens que les personnes qui disent et qui écrivent "l'olympiade de Berlin" vont aussitôt marquer un point et me remercier [...]. Eh bien, en dépit de l'origine première d'olumpias (fête de Zeus Olympios), et malgré l'exemple d'Hérodote, je ferais, quant à moi, scrupule d'écrire "l'olympiade de Berlin", et, supposé même que ce soit une faute défendable, je pense que c'est une faute.
    Les Latins, qui ont emprunté des Grecs le nom officiel des Jeux olympiques, Olympia, ne se sont jamais autorisés de l'exemple, peut-être unique d'Hérodote, pour les nommer olympiade. C'est seulement depuis la restauration moderne des jeux que l'on trouve cette confusion chez les Français, et l'on me permettra de douter qu'ils en soient allés chercher la justification dans leur dictionnaire grec ou dans les histoires d'Hérodote. [Sans doute préfèrent-ils] à Jeux olympiques, soit, au télégraphe, deux mots, olympiade qui n'en fait qu'un.
    Aux temps heureux où, faute de télégraphe, on pouvait ignorer ces économies de bouts de mots, jamais les écrivains français, non plus que les latins, ne se sont avisés de dire olympiade pour Jeux olympiques. "Olimpiade, dit notre vieux Richelet, c'est le cours de quatre ans entiers, espace de quatre ans. Les Anciens comptoient par olimpiades, etc. » (Abel Hermant, journal Le Temps, 1936).

    Avouez qu'il y a de quoi y perdre son grec et son latin !
    La querelle littéraire autour du mot olympiade était lancée et menaçait de tourner au pugilat, tous les quatre ans, entre les tenants de la position de l'Académie :

    « Une fois de plus et à l'envi, par ignorance ou par distraction, tout le monde a écrit : l'Olympiade d'Anvers ou, pis encore, les Olympiades de 1920. [Rappelons que, en bon grec,] le mot olympiade a un sens purement chronologique » (revue Le Cri de Paris, 1920), « Avez-vous remarqué l'emploi tout à fait incorrect que l'on fait chez nous − et probablement ailleurs aussi − du mot olympiade [...] ? Par une étrange impropriété de termes, on confond les jeux olympiques avec l'intervalle même qui séparait ces solennités fameuses » (Philippe Godet, La Gazette de Lausanne, avant 1922), « Révoltons-nous, après tant d'autres, contre olympiade » (André Moufflet, Le Français, langue malade, 1925), « On ne peut donc parler des Olympiades d'Oslo, mais des Jeux olympiques d'Oslo » (Pierre Chessex, Écrivons et parlons mieux, 1954), « Il ne faut pas faire le contresens de qualifier d'olympiade les jeux Olympiques » (Fernand Feugère, Le Figaro, 1964), « Se garder d'employer olympiades pour désigner les jeux Olympiques eux-mêmes » (Thomas, 1971), « La piteuse confusion entre ce qu'est une olympiade et ce que sont les Jeux olympiques » (Frédéric Schlatter, La Gazette de Lausanne, 1972), « Ne pas dire les olympiades pour désigner les jeux Olympiques » (Girodet, 1986), « Jeux, JO, oui ; Olympiades, non » (Pierre Bénard, Le Figaro, 2000), « Il est incorrect de faire d'olympiades un synonyme de jeux Olympiques » (Jean-Pierre Colignon, 2024),

    et les supporteurs du camp adverse, prompts à tirer parti des arguments étymologiques d'Hermant :

    « Olympiade signifie bel et bien "jeux olympiques", surtout en grec. C'est même son sens premier et essentiel » (André Thérive, Querelles de langage, 1928), « Le double sens du mot [Olympiade] correspond aux nécessités de la langue vivante » (communiqué du Comité d'organisation des Jeux Olympiques, 1934), « Jeux olympiques. Cet athlète se prépare pour les prochaines olympiades » (Robert, à l'article « olympiade », 1959), « [Le grec olumpias signifie] à la fois "Jeux Olympiques" et "période de quatre ans qui s'écoulait entre deux célébrations des Jeux" [...]. Cependant, les puristes sont si fortement persuadés, en dépit d'Hérodote et de Pindare, que ce deuxième sens est le seul valable qu'on entend traiter d'ignorants ceux qui se risquent à dire que les prochaines Olympiades auront lieu dans telle localité ! » (Dupré, 1972), « Une olympiade est la période de quatre ans entre deux Jeux olympiques, remarquez le singulier ; au pluriel, et avec capitale, c'est le synonyme de Jeux olympiques (bien que l'Académie française n'en soit pas d'accord) » (correcteurs du Monde.fr, 2012).

    Pas sûr, de nos jours et dans ces conditions, que le sportif amateur soucieux de la langue (si si, il y en a...) sache, d'entrée de jeu(x), vers quelle équipe se tourner. D'autant que l'argumentation d'Abel Hermant − horresco referens ! − est loin d'être impeccable. Reprenons les choses depuis le début.

    Olympiade est emprunté, par l'intermédiaire du latin olympias, -adis, de l'adjectif grec olumpias, -ados, dont l'helléniste Anatole Bailly nous détaille les différentes acceptions suivant leur ordre d'apparition :

    « I. Habitante de l'Olympe (Hésiode, Sophocle, en parlant de nymphes, de muses...).
    II. D'Olympie, d'où substantivement :
    1 célébration des jeux Olympiques (Hérodote, Pindare, etc.) ; olumpiada nikan (Hérodote, Simonide) remporter la victoire aux jeux Olympiques,
    2 période de quatre ans (Thucydide, Xénophon, Plutarque) » (Dictionnaire grec-français, 1895) (2).

    Ce que Bailly ne précise pas, c'est que olumpiada, dans olumpiada nikan, serait un « accusatif singulier féminin dépendant de panegurin ["fête"] sous-entendu » (Jean-Baptiste Gail dixit dans Le Philologue, 1818). Toujours est-il que nous avons là la confirmation que le mot a désigné, pour les Grecs − et pas seulement pour Hérodote −, la fête (de Zeus Olympios) aussi bien que les jeux (fût-ce au prix d'une ellipse), avant de servir d'unité de temps. En fut-il de même pour les Romains ? Il semble que non, si l'on en croit les lexicographes du latin, lesquels ne consignent à ma connaissance que le sens chronologique du nom commun (3). Là où Hermant se trompe lourdement, c'est sur la partie française de son analyse. Il n'est, en effet, que de consulter les dictionnaires d'ancienne langue pour s'aviser que toutes les acceptions grecques sont passées dans notre lexique depuis des lustres. Jugez-en plutôt :

    (« Période de quatre ans révolus ») « Olympiade est espace de .iiij. anz » (Pierre, seconde moitié du XIIIe siècle, cité par Paul Meyer), « Car jadis les Grecs comptoient les ans par olimpiades » (Simon de Hesdin, vers 1380), « Le thier an de la XIIIe olimpiade » (Jean d'Outremeuse, avant 1399), « Les ans de l'incarnacion Et de l'Olimpiade dicte » (Eustache Deschamps, vers 1400), « [Aristote nasquit] en l'an premier de la 99. Olympiade » (Gentien Hervet, 1567).

    (« Ensemble des compétitions sportives qui se déroulaient à Olympie après quatre ans révolus ; [relatif aux] jeux olympiques ») « Hercules establi la lite [mis pour luite, "lutte, combat"] olimpiade » (Jean de Vignay, vers 1330 ; notez l'emploi de olimpiade comme adjectif), « En le jeu de Olimpiades estoit coroné » (Nicholas Trivet, vers 1334), « Et pour ce, aussi come es Olimpiades, les tres bons et les tres fors ne sont pas coronnés, mais ceuls qui bien besoignent » (Nicole Oresme, vers 1370), « Lequel avoit eue victoire en olimpiade » (Id., vers 1374), « Il gaingna la coronne en la .xxxiii.e olimpiade » (Simon de Hesdin, vers 1380), « Es gieus olimpiades qui sont gieus de apertise et gieus de force » (Évrart de Conty, vers 1380), « Olimpiades se faisoient ou mont Olimpus [4] ou le plus fort et le myeulx combatant avoit la couronne » (Jean Miélot, 1460), « Les jeux [...] que l'on appella Olympiades » (Simon de Phares, 1498), « [Quatre] chevaux pour mener aux jeux de la feste Olympiade [...]. En ceste mesme Olympiade [...] fut adjouxtee la course du chariot à deux chevaux » (Jacques Amyot, 1553), « Te voila donc vaincueur [...] et es coronné aux olimpiades » (Filbert Bretin, 1581), « 1. Olympiade, ou Jeux Olympiques restablis et finis de quatre en quatre ans par Ip[h]itus » (Jean Doujat, 1672).

    (« Déesse de l'Olympe ») « Muses aquariades, Nayades [...], fresches Olympiades » (André de La Vigne, 1501), « [On appelloit les Muses] Olimpiades à l'imitation d'Homere, qui souvent les qualifie habitantes és maisons de l'Olympe, c'est à dire du ciel » (Jean de Montlyard, 1597).

    Et le fait qu'Hermant se réclame du Dictionnaire (1680) de Richelet n'y change rien. On lui opposera celui de Moréri : « Olimpiades ou Olimpiques, Jeux celebres de Grece » (1674) ou encore le Nouveau et Ample Dictionnaire de trois langues (française, italienne et allemande) : « Olympiades, olimpiade, die Olympische Spiele » (1674).
    La découverte du site archéologique d'Olympie, en 1766, remet en honneur le mot olympiade sous la Révolution (la première « olympiade de la République » s'est tenue à Paris en 1796) et favorise la diffusion, dans la foulée, de son acception non chronologique :

    « Quelle réserve dans le récit de leurs olympiades ! » (Revue de Paris, 1844), « La tenue de concours périodiques, tels qu'étaient les Olympiades de la Grèce antique » (Alphonse Chaudron de Courcel, 1894), « M. de Coubertin ouvre le séance en rappelant brièvement pourquoi les prochaines olympiades se dérouleront à Londres » (revue L'Éducation physique, 1902), « Nous avons été battus par l'Amérique à l'Olympiade de Stockholm » (Joseph Paul-Boncour, 1912), « Il aura été plus intéressant [...] de lire les comptes rendus des Olympiades que de les suivre elles-mêmes des yeux » (Jean Giraudoux, 1920), « J'ai donc vu avec joie l'annonce des Olympiades, ou Jeux Olympiques de 1924 » (Eugène Montfort, 1922), « Trente-six millions de sportifs bourgeois, subissant l'influence impérialiste de la France, organisent une olympiade à Los Angeles » (Eulalie Piccard, 1932), « À son retour de Perse [...], Hérodote lit aux Jeux Olympiques, en 456 avant J.-C., une relation de son voyage (excellente coutume que nous souhaiterions voir reprendre aux prochaines Olympiades) » (Paul Morand, 1935), « Des sportifs étrangers venus pour les Olympiades » (Malraux, 1937), « À l'olympiade de 324 » (René Grousset, 1949), « Les vainqueurs des dernières olympiades, un à un, paraissent sous les platanes sacrés » (Maurice Genevoix, 1960), « [Les] caramels des Olympiades de Berlin » (Patrick Rambaud, 1970), « [Le spectacle] des Olympiades de Mexico où les coureurs noirs, sur le podium, acceptèrent les médailles d'or en saluant poing fermé » (Jean Genet, 1977), « Je n'ose pas imaginer ce que penserait un contemporain de Périclès, pour qui le mot "Olympiade" signifiait grâce, force, beauté, paix sur la terre, devant ces étalages d'animaux de concours » (Jean Dutourd, 1977), « On compare beaucoup ces temps-ci les Olympiades de Berlin en 1936 à celles de Moscou en 1980 » (Marek Halter, 1991), « Les Olympiades de Sarajevo » (Bernard-Henri Lévy, 2004), « Admirateur de Hitler, [Coubertin] défend le choix de Berlin pour les Olympiades de 1936 » (Dictionnaire de l'histoire de France, sous la direction de Jean-François Sirinelli, 2006), « Les parades à relents nationalistes dont les Olympiades de Pékin nous imposent quotidiennement l'image » (Jean Clair, 2009), « En 1924, ils représentaient tous deux l'Angleterre aux Olympiades de Paris » (Jean Tulard, 2013).

    N'en déplaise une fois de plus à Hermant, ces emplois s'expliquent moins, de nos jours, par la volonté de gagner en concision (JO fait un bien meilleur candidat) que par le souci d'éviter les répétitions : « Pour ne pas réemployer les mots Jeux olympiques, la tentation d'utiliser le terme olympiade peut être forte » (Le Français facile avec RFI, 2023).
    Du reste, c'est surtout en dehors des stades que le mot s'est imposé, avec le sens étendu de « compétition [dans quelque domaine que ce soit] organisée selon le modèle des Jeux olympiques » :

    « France, voici le jour de tes Olympiades ! » (Jouvet-Desmarand, Poésie à l'occasion de l'Exposition de 1827), « Les Olympiades de l'Académie des Poètes » (Auguste de Vaucelle, 1872), « L'Olympiade d'échecs à La Haye » (Les Dernières Nouvelles de Strasbourg, 1928), « Les élèves qui auront brillé dans les concours (dits "olympiades") de mathématiques et de physique » (Georges Cogniot, 1959), « Je n'avais pas l'intention de participer cette année aux Olympiades du beau langage » (René Georgin, 1966), « Le Concours général, c'est les Olympiades de l'Université » (Jean Dutourd, 1978), « Les Olympiades d'orthographe de la ville de Tournai » ; « Sorte d'olympiade de l'ascèse : épreuve de réclusion comme saut à la perche » (Roland Barthes, 1977), « Le sentiment de participer à une olympiade mentale » (Marc Lambron, 2004).

    Mais ce n'est pas tout. À ces désaccords sémantiques sont venues s'ajouter des hésitations formelles. Il ne vous aura pas échappé que olympiade comme jeux olympiques sont mis à toutes les sauces orthographiques : avec ou sans la marque du pluriel (pour le premier), avec ou sans majuscule (pour les deux). Il faut dire, là encore, que les spécialistes de la langue ne nous aident guère à dégager une règle claire.
    Déjà, Littré hésitait entre jeux olympiques (par exemple aux articles « jeu » et « olympiade » de son Dictionnaire) et jeux Olympiques (par exemple aux articles « instauration » et « olympique »). Un siècle plus tard, Hanse reprit le flambeau : « Les jeux Olympiques » (à l'article « jeu » de son Nouveau Dictionnaire des difficultés de la langue française) mais « Les jeux olympiques » (à l'article « olympiade »). Robert, de son côté, introduisit une curieuse distinction graphique entre les jeux anciens (les jeux Olympiques) et les jeux modernes (les Jeux olympiques)... à laquelle il lui arrive de déroger : « L'institution des jeux Olympiques », lit-on à l'article « institution » de son édition en ligne. Quant à Larousse et à l'Académie, ils s'en tiennent à une graphie unique dans les deux cas, respectivement jeux Olympiques et Jeux olympiques − esprit de contradiction oblige.
    Même cacophonie autour de la graphie du mot olympiade, quelle que soit l'acception considérée :

    (acception chronologique) « La première olympiade commence en l'an 776 avant Jésus-Christ » (Dictionnaire de l'Académie, lequel a abandonné la majuscule depuis l'édition de 1835), « Le temple fut construit la deuxième année de la quatre-vingtième olympiade » (Girodet, 1986), « Olympiade est un nom commun (donc sans majuscule) » (Jean-Pierre Colignon, 2024), mais le TLFi donne plusieurs exemples avec majuscule : « Quant aux ères, ici on compte par l'année de la création, là par Olympiade » (Chateaubriand, 1802), « Il y avait chez les Grecs trois manières de compter les Olympiades » (Flaubert, 1880), « La première année de l'ère des Olympiades date de 776 av. J.-C. » (Chauve-Bertrand, 1920), auxquels on peut ajouter : « Les Jeux d'Amsterdam en 1928 furent ceux de la IXe Olympiade » (Pierre de Coubertin, 1929), « L'ère des Olympiades » (Marguerite Yourcenar, 1951), « [Hercule] fournit même une unité de temps : l'Olympiade » (Yves Landerouin, 2000) (5) ;

    (acception non chronologique) « Au pluriel » (selon le Larousse en ligne, qui donne un exemple avec minuscule, et le TLFi, qui en livre deux avec majuscule), « Souvent au pluriel. Cet athlète se prépare pour les prochaines olympiades » (selon le Grand Robert), « Olympiades (ou olympiades), parfois écrit au singulier » (selon le Grand Dictionnaire terminologique), « Débutant par une majuscule » (selon le dictionnaire Cordial) (6).

    Est-il besoin de préciser que ce manque de cohérence n'aide pas à limiter les risques de confusion ? Comparez : « Les XIIes olympiades » (Grand Robert) et « La Xe olympiade » (Thomas). Le premier coup d'œil repère-t-il à coup sûr ici la période entre deux Jeux consécutifs, là les Jeux eux-mêmes ? N'arrange guère nos affaires le fait que le numéro de la période ne coïncide plus, de nos jours, avec celui des Jeux, compte tenu de ceux qui n'ont pu se dérouler en 1916, en 1940 et en 1944 : « Du 26 juillet au 11 août 2024, Paris accueillera les XXXIIIe Jeux olympiques d'été », lit-on dans la rubrique Le Français facile du site de RFI. Non ! Il s'agit des Jeux de la XXXIIIe olympiade, lesquels ne sont en réalité que les trentièmes de l'ère moderne. Voilà le revers de la médaille de la polysémie...

    Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir fleurir, depuis ces cinquante (?) dernières années, des analyses autrement mitigées que celles évoquées plus haut, où l'emploi de olympiade dans son acception non chronologique (mais étymologique) n'est pas définitivement mis hors jeu par la préférence donnée à celui, moins ambigu, de Jeux olympiques :

    « Ce mot [olympiade] désigne, en termes d'antiquité grecque, l'espace de quatre ans compris entre deux célébrations des fêtes olympiques. Tel est le seul sens donné par l'Académie. Cependant olympiade, en dépit des puristes, peut désigner aussi les jeux olympiques eux-mêmes (en grec olympias avait la double valeur de "célébration des jeux olympiques" et de "période de quatre ans"). Toutefois, de nos jours, pour désigner les jeux eux-mêmes, c'est presque toujours jeux olympiques qu'on emploie » (Grevisse, Le Français correct, 1973), « Olympiade désigne la période de quatre ans entre les jeux olympiques, en Grèce, mais aussi, surtout au pluriel, les jeux eux-mêmes ; dans ce dernier sens, jeux olympiques l'a emporté » (Hanse, 1983 [7]), « L'emploi d'olympiades au pluriel pour désigner les Jeux olympiques eux-mêmes est déconseillé par l'Académie française, mais il se répand » (Michèle Lenoble-Pinson, Le Français correct, 2009), « Le terme olympique est un adjectif et non un substantif. On ne peut donc parler des Olympiques. On peut par contre employer le mot olympiades en ce sens. Cet emploi est parfois critiqué, mais ne soyons pas puriste » (Paul Roux, Lexique des difficultés du français dans les médias, édition de 2010), « Au singulier, période de quatre ans entre deux célébrations successives des jeux Olympiques (de nos jours ou chez les anciens Grecs) ; emploi normal et correct. Au pluriel, jeux Olympiques (emploi critiqué) ; dans ce sens, dire plutôt jeux Olympiques » (Larousse en ligne).

    Vous, je ne sais pas, mais moi, ma décision est prise : demain, j'arrête le sport !

    (1) Hermant reprend ici les éléments fournis dès 1898 par le Nouveau Larousse illustré : « Le mot olympiade paraît avoir simplement désigné d'abord la fête de Zeus Olympios, qui se célébrait à Olympie, et qui était l'occasion des jeux Olympiques. Peu à peu, l'on prit l'habitude de donner le même nom à l'intervalle de quatre ans qui séparait deux de ces fêtes consécutives. » On notera le sens de la relation métonymique : fête → intervalle de temps, que confirme le Dictionnaire du moyen français : « 1. Ensemble des compétitions sportives qui se déroulaient à Olympie. 2. Par métonymie. Période de quatre ans révolus. »

    (2) Et aussi : « Olumpias, Olympiorum victoria, Olympiaca victoria, Olympiaci certaminis victoria (Hérodote) » (Henri Estienne, Thesaurus Græcæ linguæ, 1572 ; l'édition de 1831 par Hase et Dindorfius comporte l'ajout suivant : « Vel Olympicum certamen [Pindare, Simonide, Isocrate] »), « Nempe "olumpiada" plane etiam dicit Noster Victoriam olympicam, et Olympiaca victoriæ laudem » (Jean Schweighaeuser, Lexicon Herodoteum, 1824).

    (3) On trouve toutefois trace de la « confusion » en latin du Moyen Âge et de la Renaissance : « Phlego, olimpiadum egregius disputator » (Jean de Haute-Seille, Dolopathos, vers 1184), « Olimpias, dis festum vel sollempnis ludus qui olim fiebat ad honorem Jovis semel per quinquennium [in Olimpo] » (Huggucio de Pise, Liber derivationum, avant 1210), « Vicit Olympiada » (Jean Passerat, 1608).

    (4) Force est de constater que la confusion entre Olympie (ville d'Élide près de laquelle se déroulaient les jeux antiques) et Olympe (mont où résident les dieux, dans la mythologie grecque) ne date pas d'hier...

    (5) Exemples avec minuscule : « Alexandre, qui avait fait enterrer avec son nom et l'olympiade de son règne des mors de chevaux d'une grandeur gigantesque » (Alexandre Dumas, 1837), « Ces paroles [de Socrate] ont été prononcées, ou du moins écrites, aux environs de la quatre-vingt-quatrième olympiade » (Jules Simon, 1876), « Trente ans ont passé depuis lors, c'est-à-dire huit olympiades » (Jean de Pierrefeu, 1927, cité par le TLFi).

    (6) Et aussi :

    « Quant à l'expression les Olympiades (d'Anvers), pluriel employé couramment aujourd'hui par analogie avec les Jeux olympiques, c'est un contre-sens doublé d'un non-sens, comme dirait un professeur de grammaire » (revue Le Cri de Paris, 1920).

    « C'est seulement au pluriel que les olympiades peuvent désigner les Jeux en eux-mêmes [...]. Dans l'usage, il devient [pourtant] fréquent de lire olympiade (au singulier) comme synonymes de Jeux olympiques » (Le Français facile avec RFI, 2023).

    « Bien que la graphie employée dans la Charte olympique du Comité international olympique soit Jeux Olympiques, selon les règles générales d'écriture des dénominations de manifestations commerciales, culturelles et sportives proposées par l'Office québécois de la langue française, le nom Jeux olympiques, masculin pluriel, s'écrit avec une majuscule initiale à Jeux seulement [...]. On trouve aussi la forme courte les Jeux, ou les jeux. L'Office a longtemps préféré la minuscule. Or, dans les faits, la majuscule est très courante et tout à fait correcte [...].
    Au singulier, olympiade (avec une minuscule) s'emploie le plus souvent pour parler de la période de quatre ans qui s'étend entre deux Jeux olympiques d'été » (Grand Dictionnaire terminologique).

    « Bien qu'au Canada on recommande l'emploi de Jeux olympiques, avec une minuscule au mot olympique, la forme Jeux Olympiques est aussi admise. Également attestée, la graphie jeux Olympiques n'est pas conseillée » (Clefs du français pratique).

    « Les jeux Olympiques (absolument : les Jeux). L'écriture inverse, assez fréquente, est admissible : les Jeux olympiques » (André Jouette, Dictionnaire de l'orthographe, 1989).

    (7) Le même Hanse se montrait un tantinet plus sévère en 1949 : « Malgré la fréquence de la confusion, qui n'étonnait pas les Grecs, mieux vaut ne pas employer olympiades pour désigner les jeux eux-mêmes » (Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicales).

    Remarque 1 : La linguiste Danielle Corbin s'étonne de voir figurer olympiade, à l'article « -ade » du TLFi, dans la série des noms formateurs de numéraux, à côté de décade, monade, etc. « Alors que décade est paraphrasable par "ensemble de dix N", écrit-elle, olympiade n'est pas paraphrasable par "ensemble de olympie N". Il n'entretient donc pas le même rapport que décade avec sa base, et ces mots ne sont pas passibles du même traitement » (Morphologie dérivationnelle et structuration du lexique, 1991).

    Remarque 2 : En 1934, le Comité d'organisation des Jeux olympiques soulignait l'analogie entre l'olympiade des Grecs et le lustre des Romains : « Le mot latin Lustrum [désignait] à l'origine l'acte religieux de l'absolution qui termine le Census [= recensement de la population, effectué tous les cinq ans] et par la suite le temps durant lequel cet acte était valable. De même que les Olympiades, on se mit à compter les lustres » (Échos des sports du département de Constantine).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou, plus couramment, Ils se préparent pour les Jeux olympiques (façon Académie et Robert) ou pour les jeux Olympiques (façon Larousse, Thomas et Girodet).

     


    3 commentaires
  • Retour de flamme

    « Depuis que le Conseil d'État a demandé à l'Arcom de durcir son contrôle des médias, Europe 1, CNews et Le Journal du Dimanche font feu de tout bois. »

    (paru sur huffingtonpost.fr, le 18 février 2024.)

     

    FlècheCe que j'en pense

     
    Chronique de langue oblige, il sera moins question, dans les lignes qui suivent, de liberté d'expression que de... détournement d'expression. Jugez-en plutôt :

    « Faire feu de tout bois. Comme il est de pratique courante d'employer toutes sortes de bois pour faire du feu, on voit mal le rapport qui existe entre cette locution et un désir de réussite à tout prix. [Il s'agit là encore d'une] expression qui s'est pervertie : le "feu" a fini par [...] chasser le mot correct qui est "flèche". Faire flèche de tout bois : utiliser tous les morceaux de bois dont on peut disposer pour les tirer avec un arc en direction de l'objectif à atteindre » (Claude Gagnière, Pour tout l'or des mots, 1997).

    « On rencontre assez souvent l'expression fautive "faire feu de tout bois", confusion avec "faire flèche de tout bois". Tout bois étant combustible, ce n'est pas une difficulté d'y mettre le feu. En revanche, l'expression imagée "faire flèche de tout bois" signifie "mettre tout en œuvre pour arriver à quelque chose" (Littré) » (bulletin suisse Défense du français, 2012).

    « Un excellent historien présent sur une radio de grande audience use à tort d'une expression devenue malheureusement courante : "Faire feu de tout bois". Embraser quelques branches sèches relève du savoir-faire de tout campeur tant soit peu aguerri. En revanche, "faire flèche de tout bois" exige habileté et expérience, car toutes les essences ligneuses n'y sont pas prédisposées. Seul celui qui sait "faire flèche de tout bois" est adroit ou... opportuniste » (Maurice Véret, Défense de la langue française, 2022).

    « L'expression convenable pour signifier que l'on utilise inconsidérément tous les moyens qui se présentent est "faire flèche de tout bois" [et non "faire feu de tout bois"] » (François Rollin, Dictionnaire amoureux de la bêtise, 2022).

    Le moins que l'on puisse dire, c'est que nos spécialistes n'y vont pas avec le dos de la cuillère (en bois).
    Dénué de sens, faire feu de tout bois ? Allez expliquer ça à Bernard Palissy, potier du XVIe siècle, qui aurait été jusqu'à brûler le mobilier et le plancher de sa maison pour alimenter le four devant lui permettre de percer le secret des émaux ; à Rabelais, qui connaît « l'admirable nature d[u] boys [de mélèze], lequel de soy ne faict feu, flambe, ne charbon » (Le Tiers Livre, 1546) ; ou encore à Pline le Jeune, qui rappelle avec juste raison que « l'invention de tirer du feu de certains boys est venue des espies [= éclaireurs] qui vont de nuyt de camp en camp, et des pasteurs aussi, lesquels n'ont tousjours des pierres et des fuzils à leur poste pour faire du feu quand ils en ont de besoin. Et de là vient que pour avoir du feu, ils frottent ces boys l'un contre l'autre et font tomber les estincelles qui en sortent sur du boulet ou sur quelque fueille seche » (L'Histoire du monde, traduction d'Antoine Du Pinet, 1561) ! Autant de témoignages qui expliquent et justifient l'emploi de notre expression au sens propre : « On fait feu de tout bois, arbres morts ou brisez, peupliers, trembles, même des aulnes et des saules » (La Nouvelle Maison rustique, édition de 1740), « Faisant feu de tout bois, brûlant charpentes et meubles des villages abandonnés » (Paul et Victor Marguerite, 1900), « On a fait feu de tout bois pour se réchauffer, on a ratissé alentour tout ce qu'il était possible de brûler et d'enfourner dans les poêles » (Bernadette Pecassou-Camebrac, 2019).

    Fautif, perverti, faire feu de tout bois ? Il n'est que de consulter la documentation médiévale pour s'aviser que l'hésitation entre les mots feu et flèche remonte aux origines de l'expression.

    Les anciens recueils de proverbes (comme les recueils de proverbes anciens) nous apprennent que l'on a d'abord dit faire flèche de tel bois (ou de tel fust, du meilleur fust) qu'on a (ou comme on a) : « Si ferai [...] Du meillor fust que j'aurai fleche » (Guillaume de La Villeneuve, Les Crieries de Paris, avant 1300) ; « Dou meillor fust que len a doit len faire floiches », « De tel fust que on a fait on fleche » (Joseph Morawski, Proverbes français antérieurs au XVe siècle, 1925) ; « De tel comme on a fust on a fleche » (Étienne Le Gris, Recueil de proverbes, vers 1440) ; « Fay de tel bois que tu as flesche » (Jean Miélot, Proverbes en françois, 1456) ; « Il me couvient faire De tel bois que j'ay flesches » (Proverbes en rimes, vers 1490). Mais déjà le mot feu se tenait en embuscade au coin du bois, si l'on en croit Joseph Barrois : « Comme l'en dit de coustume, il convient de tel boys comme l'on a faire le feu », relève ce bibliophile émérite dans un manuscrit du Livre du très chevalereux comte d'Artois (vers 1460), à côté de la variante « faire fleschez ». La substitution peut s'expliquer par une simple association d'idées : on pense évidemment au bois dont on se sert pour faire du feu, mais aussi aux flèches ardentes qui visent l'ennemi sur le champ de bataille (1) ou le cœur à conquérir dans la représentation guerrière d'Amour-Cupidon (2).

    Peu avant 1500, on trouve chez le prédicateur Jean Sérée l'interpellation « Et de quel boys faictes vous fleiches ? », qui annonce l'expression figurée ne savoir de quel bois faire flèche (« ne savoir que faire ; être à bout de ressources, de moyens ») : « Lequel ne sçait de quel boys faire flesche » (Michel d'Amboise, 1532), « Plusieurs ne scauront de quel boys fayre fleches » (Rabelais, 1533), « Ne sçachant plus de quel boys faire flesches » (Nicolas Herberay des Essarts, 1546). De la même époque date (savoir) de quel bois quelqu'un se chauffe (« connaître les sentiments, les opinions de quelqu'un ; savoir de quoi il est capable ») : « Que faictes vous, que dites vous, brief de quel bois vous chauffez-vous » (Étienne Pasquier, 1554), « [Ceux] ayans experimenté de quel boys se chauffoit Fleurus » (Jean Millet, 1556), « Si je n'eusse bien sceu de quel bois elle se chauffe, pour l'avoir cognue des le berceau » (Odet de Turnèbe, vers 1580), « Il sçavoit bien de quel bois je me chauffois » (Antoine Du Verdier, 1585). Du bois (de chauffe) au feu il n'y avait là encore qu'une étincelle, que la langue finit par faire jaillir : « Et que ces seigneurs [...] congnoissent de quel boys il faict feu » (Catherine de Médicis, 1564), « Ces discours [...] contre la foy et l'honneur de la religion font bien connoître de quel bois on fait feu dans nôtre siecle » (Bonaventure de Langres, 1654).

    Parallèlement se développèrent les constructions proverbiales du type de tout bois faire quelque chose ou quelqu'un : « Car de tous bois et verd, et sec, Le plus souvent on faict passaige » (Guillaume Coquillart, 1532) ; « Tout bon tailleur de tout boys fait image » (Guillaume de La Perrière, 1553), « Tout bon tailleur de tout boys faict ouvrage » (Pierre Habert, 1556) ; « Il a esté dict que la statue de Mercure ne doibt estre faicte de tous boys indiferentement » (Rabelais, 1552), « On ne fait de tout bois l'image de Mercure, Dit le proverbe vieil : mais nous voyons icy De tout bois faire Pape, et cardinaux aussi » (Joachim du Bellay, 1558).
    Les exemples abondent avec flèche(s) :

    « Thevet, qui en ses escrits fait de tout bois flesches, comme on dit , c'est à dire, ramasse à tors et à travers tout ce qu'il peut pour allonger et colorer ses contes » (Jean de Léry, 1577), « Contre son ennemy on peut de tout bois faire fleches » (Blaise de Monluc, Commentaires, édition posthume de 1592), « Nos Jesuites, faute de meilleur, sçavent faire de tous bois flesches » (Philippe de Mornay, 1600), « Faire flesches de tout bois est s'ayder proprement au besoin de tout moyen qui se presente » (Jean Baudoin, Dictionnaire françois-latin, 1607), « Faisans flesche de tout bois [...] vous confondez tout » (Thomas Pelletier, 1609), « Cette vieille rusée qui sçavoit faire flesche de tout bois » (Jean-Pierre Camus, 1627),

    et, de là, avec divers mots ayant trait au feu :

    (avec feu) « Faisant feu de tous bois, il met toutes pieces en œuvre pour brouiller les François » (André Favyn, 1612), « Voila comment vous resistez à la vérité, et faites feu de tout bois » (P. Bocquet, 1621), « J'ay fait feu de tout bois » (Julian Manceau, 1622), « Quelques esprits traversez qui font feu de tout bois à leur vehemente humeur » (Jean-Pierre Camus, 1622), « La deffiance a cela qu'elle faict feu de tout bois » (Id., 1627), « Faire fleche et feu de tout bois » (Id., 1632), « Faire par apres feu de tout bois » (Jean de Giffre de Rechac, 1647), « [La colère] fait feu de tout bois » (Antoine Le Grand, 1662) ;

    (avec charbon ou cendre) « [Les adversaires] faisans ou cendre ou charbon de tout bois pour [les] denigrer » (Louis Richeome, 1597), « Il fait flesche et charbon de tout bois pour la tentation » (Pierre Matthieu, 1605), « Faire charbon de tout bois » (Randle Cotgrave, 1611), « Faire charbon de tout bois, se servir de tout » (Antoine Oudin, Curiositez françoises, 1640) ;

    (avec fumée) « [Ceux dont l'humeur est de] fere feu et fumée de tout bois » (Louis Richeome, 1614) ;

    (avec bûche ou fagot) « Faire de tout bois fagot » (Gomes de Trier, 1611), « Engin qui de tout bois fait bûche » (Satyre ou Imprécation contre l'engin du surnommé Mazarin, 1652). (3)

    Vous l'aurez compris : faire flèche de tout bois est l'arbre qui cache la forêt de variantes lexicales et orthographiques (commutation et combinaison de termes, graphies au singulier ou au pluriel).
    Ce que l'on comprend moins, c'est le traitement desdites variantes par les spécialistes de l'époque. Pourquoi Cotgrave et Oudin, pour ne citer qu'eux, consignent-ils celles avec flèche et charbon (respectivement faire de tout bois fleches, faire charbon de tout bois et il ne sçait de quel bois faire fleche, je sçay de quel bois il se chauffe, faire charbon de tout bois), mais pas celle avec feu ? Je ne saurais le dire. Le fait est que faire feu de tout bois a longtemps été ignoré par les lexicographes (Féraud, Bescherelle et Littré, en particulier, ne connaissent que la version avec flèche, au singulier).
    Mais ça, c'était avant. Avant que les auteurs ne commencent à changer leur carquois d'épaule et à manier le feu plus volontiers que la flèche :

    « La plupart font feu de tout bois » (André-Robert Andréa de Nerciat, 1792), « C'est en mettant ses dernières ressources en jeu et, comme on dit, en faisant flèche et feu de tout bois » (Journal de Paris, 1807), « L'ambition de notre temps fait feu de tout bois » (Charles-Philippe de Chennevières-Pointel, 1845), « Dans le commerce, il faut faire feu de tout bois » (Ferdinand Dugué, 1854), « Voulant, en homme habile, faire feu de tout bois » (Charles Hugo, 1860), « [Ils sont] habitués à faire feu de tout bois » (Jean Macé, 1861), « Qui fait de serment industrie, Feu de tout bois, argent de tout » (Émile Bergerat, 1871), « [Ils] font feu de tout bois pour cuire leur soupe » (Alphonse Karr, 1880), « Il m'est nécessaire de rassembler toutes mes forces et de faire feu de tout bois » (Georges Duhamel, 1937), « Aucune discrimination ; il fait feu de tout bois » (Gide, 1945), « Là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois » (Aimé Césaire, 1946), « Ces belles personnes qui font feu de tout bois pour briller » (Anouilh, 1950), « Les hommes se font chaud de tout ce qui est feu, et ils font feu de tout bois » (Claude Roy, 1960), « Vous faites feu et flèche de tout bois » (Jacques Bens, 1965), « L'Esprit qui souffle où il veut peut de tous [sic] bois faire feu ardent » (Jean-Marie Paupert, 1967), « Aussi [...] préféra-t-il faire front et feu de tout bois » (Claude Michelet, 1972), « On sera obligé de faire feu de tout bois » (Jean Carrière, 1972), « Je fais feu de tout bois » (Alphonse Boudard, 1974), « L'auteur fait déjà feu de tout bois » (Pascal Ory, 1980), « Le pédagogue sagace sait faire feu de tout bois » (Yves Gentilhomme, 1990), « L'auteur savait faire bois de tout et feu de tout bois » (Charles Le Quintrec, 1996), « Ainsi faites-vous feu, faites-vous France de tout bois » (Pierre-Jean Remy, 2003), « Le Mal fait feu de tout bois » (Alain Rey, 2006), « Il fait feu et flamme de tout bois » (François Bon, 2008), « Les Parisiens firent feu de tout bois pour édifier leurs barricades » (Régine Deforges, 2011).

    L'Académie, qui avait enregistré faire flèche de tout bois dans son Dictionnaire dès 1740, attendra tout de même 1992 (!) pour reconnaître la variante avec feu : « Expression figurée. Faire flèche, faire feu de tout bois, avoir recours à tous les moyens possibles pour atteindre un but. » N'en déplaise aux esprits chagrins, cette dernière figure désormais dans tous les dictionnaires (4) et est même parfois tenue pour plus claire et plus usuelle que son aînée (5). Belle revanche !

    Un mot encore. Quelle ne fut pas ma surprise, en consultant les anciens numéros de Défense de la langue française, de trouver, sous la plume de Denis Lemordant cette fois, la définition suivante : « Faire flèche (ou feu) de tout bois. Mettre tout en œuvre pour réussir » (2009).
    Pour le dire sans langue de bois... il y a des volées de bois vert qui se perdent !

    (1) « Flesches ardantes enveloppées d'estouppes, de poix et d'uille » (Jean de Bueil, vers 1465), « [Ils] lançoient des javelots et pierres de grands poids, avec feu et fleisches qui pleuvoient bien espais » (Antoine de La Faye, 1597).

    (2) « Cupido est descript et peingt ayant eles, [...] arc et fleches, [...] torche et feu » (traduction de La Généalogie des dieux de Boccace, 1498), « Ce bel enfant tenoit [...] une fleche, estincellant de feu ardant » (Hypnerotomachie, 1546), « Jette (ô Amour) ton arc flesches et feu » (Jacques Gohory, 1554), « Pourquoy donna on a Amour fleches et feu ? » (Questions d'amour, 1558), « Celui qui feu, l'arc et les fléches porte S'appelle Amour, volant par aisle forte » (Jean Louveau, 1559).

    (3) Et aussi : « La fureur fait arme de tout bois » (Thomas Guyot, 1669).
    Le modèle syntaxique se décline depuis à l'infini : « Faire flèche de tout bois, faire argent de tout meuble » (Mirabeau, vers 1770), « Faire argent de tout bois » (Anatole de Montaiglon, 1882), « Une sorte de Bel Ami, faisant − si l'on veut nous permettre l'expression − femme de tout bois » (Revue de Belgique, 1911), « Mensonges, dénonciations, calomnies à l'égard des syndiqués, les patrons essaient de faire flamme de tout bois » (journal L'Insurgé, 1911), « Excuse ce pauvre papier, on fait lettre de tout bois ! » (Henri Pourrat, 1916), « Faire trait de tout bois » (Raymond Las Vergnas, 1976), « L'écrivain fait fumée de tout bois, rempart de toute feuille » (Jean Suquet, 1996), « C'était l'époque où l'on faisait costume de tout bois et justement le tissu en fibre de sapin avait belle allure » (Henri Cueco, 1998), « Faire fortune de tout bois » (Abdelhak Serhane, 2013), « [Les langues] font vocable de tout bois » (Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini, 2022) ; « [Prévert] fait flèche de tout mot » (Claude Roy, 1949), « Quelle adresse à faire feu ou flèche de ses yeux, à user de ses lèvres ou de sa gorge comme d'appas » (Léon Bopp, 1959), « Faire flèche de toute pierre, et utiliser jusqu'au dernier tous les matériaux disponibles » (Raymond Oursel, 1973), « Le langage en ce temps-là faisait feu de tout bruit » (Vénus Khoury-Ghata, 1999), « [Voltaire] fait feu de tout argument et de tout style » (Michel Delon, 2011), etc.

    (4) Robert, Larousse et le TLFi ont précédé de peu le Dictionnaire de l'Académie.

    (5) « L'expression [faire feu de tout bois] est quasi synonyme de faire flèche de tout bois, mais la métaphore est plus claire » (Alain Rey et Sophie Chantreau, Dictionnaire d'expressions et locutions, 1993).
    Par ailleurs, on commence à trouver des recueils d'expressions idiomatiques où, des deux versions, seule celle avec feu est répertoriée. Ainsi de Tu donnes ta langue au chat (2012) de Philippe Gaillard, Tout le français (2014) de Benoît Priet, 300 expressions pour réussir (2020) de Jean K. Mathieu et Expressions (2023) de José Minotti.
     

    Remarque 1 : Selon l'Office québécois de la langue française, faire feu de tout bois serait « un amalgame des expressions faire flèche de tout bois et faire feu de tribord et de bâbord ["attaquer sur tous les fronts"] ». Je n'en mettrais pas ma main au feu, la variante navale n'étant pas attestée (à ma connaissance) avant 1674 : « [Des] vaisseaux, faisant feu de babord et de stribord » (Relation de ce qui s'est passé entre les armées navales de France et d'Angleterre, et celle de Hollande), et même 1800 pour ce qui est de ses emplois figurés : « Vous me feriez faire feu de tribord et bas-bord, ma sœur » (Adélaïde-Isabelle-Jeanne Rochelle de Brécy, 1813), « Quiconque se chauffe de tout bois fait feu de tout bord » (Le Dieu malgré lui, 1832), « Figuré et familier, Faire feu de tribord et de bâbord, faire usage de tous ses moyens, de toutes ses ressources » (Dictionnaire de l'Académie, 1835).
    Signalons également un article paru en 1966 dans la revue Vie et langage, qui revient cette fois sur l'origine de faire flèche de tout bois : « M. Albert Thys, de Bruxelles, s'applique à recueillir les expressions dérivant de la pratique des attelages hippomobiles [...]. "Quand la flèche, le timon d'une voiture légère, se rompait, nous dit-il, on était parfois amené à la remplacer par une branche d'arbre coupée dans un taillis voisin. Cette réparation de fortune aurait donné naissance à la locution faire flèche de tout bois". » L'ancienne graphie avec flèches au pluriel semble pourtant mieux s'accorder avec les traits de l'archer qu'avec le timon de l'attelage...

    Remarque 2 : Feu Claude Duneton avait-il l'esprit de contradiction ? C'est la question que l'on peut légitimement se poser en lisant son Bouquet des expressions imagées (1990). L'auteur y range le tour avec feu sous la rubrique « opiniâtreté » et celui avec flèche sous la rubrique « bonne volonté » (?), alors que les intéressés sont unanimement présentés comme synonymes par la concurrence. Mais ce n'est pas tout. Duneton écrit, contre l'usage moderne, faire flèche de tous bois (avec tous au pluriel) à côté de faire feu de tout bois. Un mot d'explication aurait été le bienvenu...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou Ils font flèche de tout bois.

     


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