• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • Le sexe des (or)anges

    « L'île italienne a plus d'une agrume dans son sac [...]. Rien qu'à l'odeur, je sais que ce sont des agrumes siciliennes. »
    (Nastasia Haftman, sur TF1, le 9 mars 2021.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Entendu au journal de vingt heures de TF1 : agrume au féminin. Voilà qui ne manque pas de piquant quand on sait que les dictionnaires usuels modernes font de ce nom un masculin pur jus : « L'orange est un agrume » (Robert en ligne), « La mandarine est un agrume » (Larousse en ligne), « Ces agrumes sont délicieux » (Dictionnaire du français, Josette Rey-Debove), « Le cédratier semble être le premier agrume introduit en Europe » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Un agrume » (Bescherelle pratique(1).

    Force est toutefois de constater, à la décharge de notre journaliste, qu'il n'en fut pas toujours ainsi : « Le genre de agrume ne s'est fixé qu'au cours du XXe siècle, lit-on sur le site de la Semeuse. Les premiers dictionnaires Larousse en faisaient un nom féminin. » Il n'est que de consulter le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1866) pour en avoir confirmation : « Agrume, substantif féminin. Horticulture. Espèce de prune employée pour faire les pruneaux d'Agen. » Seulement voilà : il ne vous aura pas échappé que cette définition, que Pierre Larousse a directement empruntée à Maurice Lachâtre (2), n'a pas grand-chose à voir, a priori, avec le nom générique par lequel on désigne les espèces du genre citrus et leurs fruits. Surtout, écrit en 1939 un Albert Dauzat très remonté contre des académiciens qui venaient de se prononcer à leur tour pour le féminin, « le Larousse a reproduit le genre usité par les paysans de l'Agenais, qui ont compris l'agrume = la grume [3] (comme les illettrés de Paris et d'ailleurs disent la cétylène) − ce que les linguistes appellent une déglutination. Ce n'est pas à l'Académie − soucieuse de maintenir les bonnes traditions − à entériner des bévues et des vulgarismes de cette sorte ». Goosse se montre à peine moins acide : « Agrume, pour désigner une prune, a pu aussi favoriser le féminin, sans pour cela le rendre légitime : c'est somme toute un autre mot, de même formation, mais venu par les dialectes du Midi » (Façons de parler, 1971), « Divers Larousse signalent aussi une agrume, mot régional pour un pruneau d'Agen, ce qu'une enquête que nous avons faite sur place n'a pas confirmé » (Le Bon Usage, 2011).

    Revenons donc à nos citrons. À l'origine, nous dit-on, est le latin médiéval acrumen (« substance de saveur aigre ») − lui-même dérivé de acer, acris (« aigu, pointu » et, au figuré, « piquant au goût, aigre ») −, qui a donné l'italien agrume, l'ancien provençal agrum et l'ancien français aigrum (aigrun, egrun), tous masculins. Rien que de très logique pour Dauzat : « Le suffixe latin -umen étant neutre, il doit être et est toujours rendu par le masculin en français : bitume, légume, volume. » Ledit masculin aigrum, donc, désigne depuis le XIIIe siècle toute espèce d'herbe, de légume ou de fruit à saveur aigre : « Aus, oingnons et toute autre maniere d'aigrun » (Étienne Boileau, 1268), « Tout fruit et tout egrun » (Coutumier de la vicomté de l'eau de Rouen, fin du XIIIsiècle), « Esgrun est appelé pommes, poires, noix, pronnes [tiens, revoilà nos prunes !], serises, sesses [merises], aulx, ongnons, porioux, choux et toutes manières de fruiz » (Mémoire de Compiègne, 1448). Et c'est tout naturellement qu'il en vient à servir d'équivalent à l'italien agrume (pluriel agrumi) : « Acrume, agrume, aigrum : toutes sortes d'oignons, etc. », « Agrumi, aigrums » (Antoine Oudin, Recherches italiennes et françoises, 1640). Et les agrumes niçois, dans tout ça ? me demanderez-vous avec un zeste d'impatience. J'y viens : « Agrumi, aigrums, toutes sortes de sausses aigres, comme aussi les citrons, melons et oranges aigres avec tous autres semblables fruits aigres, et puis aussi les oignons, porreaux, ciboulles, aulx et autres herbes fortes de goust », selon le détail donné par Nathanäel Düez dans l'édition de 1660 de son Dictionnaire italien et françois. De là la remarque de Paul Lacroix : « Au XIIIe siècle on désignait sous le nom générique d'aigrun les plantes potagères, parmi lesquelles on comprit plus tard les oranges, citrons et autres fruits acides. Saint Louis ajouta même à cette catégorie les fruits à écorce dure, comme les noix, les noisettes et les châtaignes. Quand la communauté des fruitiers de Paris reçut des statuts, en 1608, ils étaient encore désignés sous le nom de marchands de fruits et d'aigrun » (Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la Renaissance, 1878).

    Les choses auraient pu en rester là si agrumes, graphie francisée du pluriel italien agrumi, n'avait fait entre-temps son apparition sous la plume du lexicographe Gabriel Meurier : « Les agrumes ou choses aspres et acres » (La Perle de similitudes, 1583) (4). On en relève quelques occurrences aux siècles suivants, d'abord au compte-gouttes − si j'ose dire −, chez des auteurs ayant séjourné en Italie ou chez des botanistes peu satisfaits des appellations citrus et hespéridées (5) : « Le plus beau jardin d'Europe en agrumes » (Louis Fouquet, frère de Nicolas, 1656) ; « Toutes sortes d'agrumes », « Le jardin est rempli d'orangers, citroniers, grenadiers et autres agrumes plantés ou dans des vases » (François-Jacques Deseine, 1699) ; « Un vaste jardin, rempli des plus beaux agrumes » (Jean-Baptiste Labat, 1730) ; « Agrume anguleux » (Giorgio Gallesio, 1811) ; « L'oranger, le citronnier et tous les arbres de cette nature, connus dans ce pays [niçois] sous le titre général d'agrumes » (François-Emmanuel Fodéré, 1821) ; « C'est donc un traité des hespérides ou des agrumes, suivant l'expression italienne » (Louis-Gabriel Michaud, à propos d'un ouvrage de Sterbeeck sur la culture des citronniers, 1845) − notez les accords au masculin. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour qu'elle devienne usuelle et qu'apparaissent les premières hésitations sur son genre : « Des agrumes italiennes » (Charles Lutaud, 1912), « L'exportation en grand de cette agrume [la mandarine] nécessite des soins particuliers » (journal Paris-municipal, 1925), « La culture intensive de certaines agrumes » (Bulletin de la Société nationale d'acclimatation de France, 1930), « Les diverses agrumes » (Comptes rendus des séances de l'Académie d'agriculture de France, 1933), « Agrumes fraîches ou sèches » (Journal officiel, 1947), « Le soleil, impersonnelle agrume » (Hervé Bazin, 1947), « Toutes les agrumes » (Henri Troyat, 1958).

    Toujours est-il que, dans sa séance du 14 septembre 1939, l'Académie, toute amertume bue, se rangea à l'avis de Dauzat : c'est bien le genre masculin qui s'impose pour le mot agrume, sans l'ombre d'un pépin. Ouf ! On n'allait quand même pas déclencher une guerre des sexes pour des prunes...
     

    (1) Si les spécialistes consultés s'accordent à dire que le mot est « le plus souvent employé au pluriel » (Larousse, Girodet), le singulier est aujourd'hui admis pour désigner une espèce du genre citrus.

    (2) « Agrume, s. f. Prune employée pour faire les pruneaux d'Agen » (Dictionnaire universel, 1853).

    (3) L'existence du substantif féminin grume (du bas latin gruma, « écorce d'un fruit »), qui désigne la peau du grain de raisin ou l'écorce laissée sur le bois coupé, a-t-elle pu favoriser cette confusion ?

    (4) Le terme est donc beaucoup plus ancien dans notre lexique que ne le disent les ouvrages de référence.

    (5) « Le nom [citrus] reçu par les botanistes pour exprimer ce genre [...] portoit souvent de la confusion dans les idées, parcequ'il est en même temps le nom du genre et le nom d'une espece. Ainsi j'ai cru devoir adopter dans la diction le mot italien d'agrumi, dont je me suis servi concurremment avec celui de citrus. Ce nom, qui exprime collectivement toutes les especes réunies, est certainement le plus propre à donner l'idée exacte du genre. La langue française n'offrant point d'équivalent pour le rendre avec précision, j'ai cru pouvoir l'adopter sans crainte de blesser par un néologisme qui devient nécessaire, et qu'il nous seroit impossible de remplacer par aucun des mots reçus » (Giorgio Gallesio, Traité du citrus, 1811). Un « néologisme » déjà attesté depuis plus de deux siècles...
    « Les hespéridées, famille de plantes dite aussi aurantiacées, à laquelle l'oranger appartient » (Littré).

    Remarque : Selon Pierre Guiraud, les paroxytons (mots qui portent un accent d'intensité sur l'avant-dernière syllabe) masculins tendent à prendre le genre féminin en français populaire : abîme, adage, aéroplane, agrume, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un agrume, des agrumes siciliens.

     


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  • Visite de contrôle

    « Un homme venu visiter un ami dans son logement [...] a découvert ce dernier sans vie au pied de ses escaliers. »
    (paru sur ledauphine.com, le 10 janvier 2021.)  
     

    FlècheCe que j'en pense


    Il est des mises en garde qui gagneraient à être rédigées et étayées avec plus de soin. Ainsi de celle de l'Académie concernant l'emploi du verbe visiter : « Le verbe visiter s'emploie, dans certaines tournures figées, avec, comme complément d'objet, un nom de personne. Dans ce cas, les personnes désignées sont en situation de souffrance et leur rendre visite est une marque de compassion. On dit ainsi visiter les malades, visiter les prisonniers. En dehors de ces contextes précis, il est d'usage aujourd'hui d'employer des locutions verbales avec le nom visite et de conserver visiter pour des objets, des monuments. » (1) Il n'en fallait pas plus pour que se multiplient sur la Toile écrits et vidéos affirmant, sans rire, qu'en dehors de quelques exceptions « on ne dit pas visiter quelqu'un, mais rendre visite à quelqu'un », « il est incorrect de dire ou d'écrire elle va visiter ses parents ».

    Qu'il me soit ici permis de rappeler cette évidence : être sorti d'usage ne veut pas dire être incorrect, tant s'en faut. Et j'ajouterai encore ceci : affirmation sans argument ne vaut pas démonstration. Car enfin, l'Académie, dans cette affaire, a-t-elle seulement pris soin de... visiter ses propres enfants ?

    « Un commerçant [...] accoutumé à visiter sa clientèle » (René Doumic, 1921), « Avant de faire une seule visite, j'aurai commencé par être visité » (Pierre Benoit, 1935), « Vers le soir, allant visiter un ami qui m'assurait une liaison postale avec ma famille en France [...] » (Robert Aron, 1950), « Aller moi-même visiter la plupart des personnes et des œuvres récompensées » (André Maurois, 1953), « C'est en 1893 qu'il commença de visiter ses futurs confrères » (Georges Grente, 1954), « Il fit un voyage en Normandie pour visiter sa famille » (Pierre Gaxotte, 1957), « J'y montais chaque année pour visiter une inspiratrice, amie de ma mère (Jean Guitton, 1974), « De paisibles touristes [...] venaient le visiter aux fourneaux » (Erik Orsenna, 1977), « Il m'est singulièrement agréable de succéder à M. Jacques Rueff, que j'allais parfois visiter dans son petit bureau » (Jean Dutourd, 1980), « Hugo s'en va visiter M. Villemain, nouveau secrétaire perpétuel de l'Académie » (Alain Decaux, 1985), « Il demande ensuite à se rendre à Oufa pour visiter sa femme » (Hélène Carrère d'Encausse, 1998), « On songe à Gide visitant Paulhan et Arland dans leur thébaïde de Port-Cros » (Bertrand Poirot-Delpech, 1999), « Bagni fit l'honneur à son nouvel ami de le visiter plusieurs fois » (Marc Fumaroli, 2006), « Il se rend à Volterra [...] pour y retrouver Métilde venue visiter ses fils élevés dans un collège de la ville » (Dominique Fernandez, 2013), « Une dame de vingt ans plus âgée que lui venait parfois le visiter » (Marc Lambron, 2017).

    Ou encore de consulter les médias en ligne ?

    « Visiter un ami » (Ouest-France, 2021), « Lors d'un séjour en Algérie pour visiter sa famille » (Europe 1, 2021), « On séjourne au Room Mate Gérard comme [on] vient visiter un ami » (Le Figaro, 2020), « Un homme part à cheval visiter un ami » (La Croix, 2020), « [Ceux] qui voudront me faire l'honneur de me visiter » (L'Est républicain, 2020), « Il continuait de visiter sa fille de façon impromptue » (LCI, 2020), « Aller visiter sa famille et faire des achats » (La Voix du Nord, 2020), « Elle rejoint Stockholm pour visiter un ami » (Le Monde, 2019), « [L'homme] était en Dordogne pour visiter des amis » (France Bleu, 2019), « [Il] a indiqué venir de Rives pour visiter ses enfants » (France 3, 2019), « Barack Obama visite sa famille kenyane » (Le Point, 2018), « Si vous veniez me visiter chez moi, vous viendriez très certainement avec des fleurs » (Le Parisien, 2017), « Visiter ses enfants et se retrouver couché dans un loft sans rideaux » (L'Express, 1996), etc.

    Dans ces exemples, les personnes qui reçoivent de la visite sont-elles « en situation de souffrance » ? Bien malin qui pourrait l'affirmer. Aussi convient-il de relativiser les avis péremptoires des spécialistes et de s'en tenir prudemment aux faits.

    Commençons par rappeler que visiter quelqu'un, au sens de « aller le voir chez lui », est attesté sans discontinuer depuis le XIIe siècle − excusez du peu − et « sans la nuance spéciale de politesse ou de déférence qu'a cru devoir noter l'Académie ». Cette observation de Hanse, confirmée par d'innombrables exemples de visites amicales ou galantes relevés au cours des siècles (2), fait référence à la remarque d'usage ajoutée au XVIIIe siècle par les hôtes du quai Conti à l'article « visiter » de leur Dictionnaire : « Aller voir quelqu'un chez lui. Visiter son ami. Il n'est guère en usage qu'en parlant de visites de cérémonie » (1718-1798). En 1788, Féraud la reprend à son compte dans son propre Dictionnaire et apporte la précision suivante : « On ne dit pas, j'ai été visiter Mr un tel, et encore moins je suis allé visiter Madame de ; ce qui ferait une équivoque ridicule. » Mais de quelle équivoque parle-t-il ? De celle qui consisterait à confondre visiter « aller voir » et visiter « examiner » (spécialement une femme pour voir si elle est vierge ou si elle est enceinte [3]) ?

    L'argument de la bienséance est revisité par Théodore Joran quelque cent cinquante ans plus tard : « Voici une remarque qui est surtout à l'adresse des étrangers. Ils disent indifféremment : visiter des monuments, des musées, des églises, et visiter une personne. En français, visiter, quand il s'agit d'une personne, ne peut se dire que du médecin, qui examine un malade – ou du douanier qui fouille vos vêtements, pour s'assurer si vous n'avez pas de contrebande. Mais il serait peu séant de dire : "J'ai visité Mme une telle, chez qui j'ai dîné il y a huit jours" » (Les Manquements à la langue française, 1930). Seulement, cette fois, les défenseurs de visiter quelqu'un sont au rendez-vous, et leurs réponses sont cinglantes :

    « Un vénérable abbé, tout suffoqué d'avoir lu dans un journal parisien : "Le prince impérial du Japon a visité le Saint-Père", m'écrit que "le verbe visiter veut un complément d'ordre purement matériel [...]". Bonté divine ! monsieur l'abbé, où avez-vous pris cela ? "Aller voir quelqu'un chez lui" est, au contraire, le premier sens du verbe visiter. Vous avez certainement lu Héraclius [de Corneille] : avez-vous oublié que "Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter, S'en ouvrit à Félix qui vint le visiter" ? [4] "Leibnitz, écrit Diderot, alla d'Altorf à Nuremberg visiter des savants." "Aucun juge par vous ne sera visité ?" dit Philinte au Misanthrope ; et La Bruyère dit du courtisan qu'il a "des formules de compliment pour l'entrée et pour la sortie, à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité" [...]. Visiter, à l'époque classique, n'était donc pas une impertinence, mais une politesse » (Abel Hermant, 1930).

    « Visiter, faire visite ou rendre visite ? Peut-on employer indifféremment l'une de ces trois formes pour exprimer l'action d'aller voir quelqu'un chez lui ? On est frappé de la prétention avec laquelle certains puristes énoncent leurs opinions. Ils veulent défendre la langue française contre toutes les corruptions, maintenir la correction du langage. Leur intention est excellente, mais le résultat auquel ils arrivent est quelquefois déplorable, car ils font naître le doute chez ceux qui les lisent, et, tout compte fait, ils servent très mal la cause qu'ils croient défendre. [Ainsi de Théodore Joran qui] fait de l'esprit, mais quel esprit ! Il suffit de consulter les dictionnaires et de lire quelques bons auteurs pour le confondre [...]. Visiter quelqu'un n'est pas incorrect » (Armand Bottequin, 1945).

    « On dit plutôt "faire une visite à quelqu'un" que "visiter quelqu'un". Mais si les manuels du bon usage ont éprouvé le besoin de mettre les usagers en garde contre la seconde forme, c'est qu'elle s'emploie, et pas seulement chez les étrangers ! En fait, c'est un scrupule de puristes, car de bons écrivains ont employé visiter avec un nom de personne » (Le Français dans le monde, 1967).

    Comment expliquer pareille divergence de vues, autrement que par le fait que les observateurs consultés ne décrivent pas la même réalité ? Hermant et Bottequin se réfèrent à l'usage ancien, que les spécialistes présentent désormais comme « classique » (selon le Grand Larousse), « vieilli en France » (selon le dictionnaire québécois Usito), « désuet » (selon le Wiktionnaire), voire « rare » (selon le Robert), quand bien même il perdure dans la langue littéraire. Joran, de son côté, dénonce un usage semble-t-il plus récent, d'abord repéré dans la bouche des apprenants du français, mais qui se répand également chez les natifs de France − sous l'influence probable de visiteurs venus de Belgique, d'Afrique, du Canada et d'autres contrées francophones où le tour est donné comme courant −, et ce d'autant plus facilement que la langue ordinaire aspire, ici comme ailleurs, à toujours plus de brièveté (5). De là le traitement éminemment paradoxal de l'expression visiter quelqu'un, qui passe tantôt pour un archaïsme littéraire, tantôt pour un tour familier suspecté d'influence étrangère (6) ! Avouez qu'il y a de quoi en perdre son latin − lequel, soit dit en... visitant, construisait déjà le verbe visitare, fréquentatif de visere (« aller ou venir voir »), avec un accusatif de personne (aliquem visitare, « voir souvent quelqu'un »).

    Le piquant de l'affaire, cela dit, c'est qu'il n'est que de visiter les bistrots (lorsqu'ils rouvriront) pour s'aviser que aller voir quelqu'un est autrement répandu, dans la langue courante actuelle, que rendre visite à quelqu'un ou visiter quelqu'un... Qui s'en plaindra ?
     

    (1) Même son de cloche du côté de Girodet : « [Visiter] ne s'emploie guère au sens de "faire une visite à quelqu'un". En revanche, on dit très bien : visiter les pauvres, les malades, leur faire des visites de charité. De même : Le médecin visite les malades », de Josette Rey-Debove : « Visiter ne s'emploie pas au sens de rendre visite à (qqn) » et du Larousse en ligne : « Visiter quelqu'un (= lui rendre visite) n'est plus guère usité de nos jours, sauf dans quelques emplois, comme médecin qui visite ses malades, représentant de commerce qui visite ses clients, et en français d'Afrique. » 

    (2) « He ! vens de France [...] ! Pour mon ami me viens ci visiter » (Beuve de Hanstone, fin du XIIe siècle), « E il souvent la visitait Maint beau sermon li recitait » (Le Roman de la Rose, XIIIe siècle), « Souvent doiz visiter t'amie » (La Clef d'amors, fin du XIIIe siècle), « Visiter ses amis » (Oresme, vers 1370), « Li rois Artus n'estoit pas seulz En alant visetant les dames » (Jean Froissart, vers 1380), « Par l'ordonnance de sa dame, il print regle et coustume de la venir visiter a toutes les foiz qu'il sentoit le mary estre absent » (Les Cent nouvelles nouvelles, vers 1460), « Je m'en vaiz visiter ma mere » (La Passion d'Auvergne, 1477), « Grandgousier [...] visita son filz Gargantua » (Rabelais, 1534), « [L'Infante] estoit allée visiter Lucencio son amy » (Nicolas Herberay des Essarts, 1546), « [Il] estoit lors venu de Neufchastel ici voir l'Eglise et visiter ses amis » (Théodore de Bèze, 1565), « Il alloit visiter privément ses amis » (Nicolas Coeffeteau, 1623), « Mon dessein [...] étoit d'aller visiter mes amis de Poitou » (Agrippa d'Aubigné, avant 1630), « Ma sœur est allé visiter ma mere » (Vaugelas, 1647), « Elle les [= ses frères] vint un jour visiter » (Bossuet, 1653), « Il employa le tems de mon absence à visiter ses amis » (abbé Prévost, 1741), « Visiter un ami que j'avais perdu de vue depuis longtemps » (Ducray-Duminil, 1794), « Je ne suis pas étonné que tu prennes plus de plaisir à visiter un ami, dont la société ne te procurera que des jouissances, qu'à t'enfermer » (Charles Nodier, 1811), « À Florence, Milton visita Galilée presque aveugle » (Chateaubriand, 1836), « Est-il défendu à un ami de visiter un ami ? » (Alexandre Dumas, 1844), « Madame était allée voir sa famille, visiter une amie ou faire des emplettes » (George Sand, 1846), « Louise sortit avec la servante pour aller, dit-elle, visiter une amie dans le voisinage » (Eugène Sue, 1853), « Il eût été chez des amis ou dans ses terres, [...] il eût visité ses voisins » (Hector Malot, 1880), « La matinée du lendemain se passa à visiter ses amis » (Jules Verne, 1884), « On ne peut aller d'une chambre à l'autre pour visiter son voisin ou lui parler » (Huysmans, 1895), « Un ami de ses parents [...] vint le visiter un dimanche » (René Benjamin, 1925), « Quand [...] un ami célibataire va visiter un ami marié » (Jean Giraudoux, 1935), « Il était allé visiter des amis dans un pays qu'il ne connaissait pas » (Henri Pourrat, 1948), « La moto a succédé au train pour venir de Paris et visiter sa famille » (Jean-Michel Blanquer, 1992).

    (3) « [Les matrones] ont veue et visitée Jehanne La Cordiere, prisonniere detenue en Chastellet, et tiennent et croyent fermement et en leurs consciences que icelle prisonniere est grosse d'enfant » (Registre criminel du Châtelet de Paris, 1390), « Telle au contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'œil, feuillet par feuillet, sera reconnue intacte [...] » (Anatole France, 1908).

    (4) En 1764, Voltaire écrivit à propos de ce vers de Corneille : « Venir visiter, expression de comédie. » À cause du soupçon de pléonasme ?

    (5) « Au lieu d'énoncer les mots et les syntagmes tout au long de la chaîne parlée, l'esprit cherche sans cesse à les représenter à l'aide de signes plus brefs et plus maniables […]. Un groupe verbal peut être représenté par un verbe simple : Elle ne visite jamais personne » (Henri Frei, La Grammaire des fautes, 1929).

    (6) « Germanisme qu'on entend encore souvent aujourd'hui » (Léon Zeliqzon, Expressions appartenant au français populaire messin, 1930), « Wohl zu unrecht als germanismus betrachtet ; es ist wohl eher ein archaismus [probablement considéré à tort comme un germanisme ; c'est plus un archaïsme] » (Wartburg, 1962), « [...] les items qui ont été considérés parfois comme des germanismes parfois comme des régionalismes : visiter quelqu'un » (Jean-Michel Eloy, 1995), « En dehors de ces emplois [visiter un prisonnier, un client, un patient], visiter quelqu'un est senti comme un anglicisme et certains recommandent de n'employer que rendre visite à quelqu'un » (Bescherelle pratique), « Le verbe visiter est considéré comme un canadianisme, un régionalisme ou un verbe vieilli au sens de "se rendre auprès de quelqu'un en lui faisant une visite" » (Portail linguistique du Canada), « Familier. Rendre visite à quelqu'un, aller le voir : Elle est allée visiter sa grand-mère » (Larousse).

    Remarque 1 : Visiter se construit aussi avec un complément direct de personne quand il est employé comme terme de religion au sens de « se manifester auprès de (en parlant de Dieu) » : « Le Seigneur se hâte de visiter ses élus » (Jean-Baptiste Massillon).

    Remarque 2 : Il est cocasse d'observer que les critiques n'ont pas davantage épargné le tour rendre visite : « Faut-il, comme certains puristes l'enseignent, vouer aux gémonies l'expression courante rendre visite ? Évidemment, elle convient proprement lorsqu'on va chez quelqu'un de qui l'on reçut la visite peu de temps auparavant. Mais cette distinction va se perdant, et Littré note rendre visite comme équivalent de faire visite » (G.-O. d'Harvé, 1923). Hanse confirme : « Rendre visite à quelqu'un n'implique nullement une idée de réciprocité [...]. Si l'on veut spécifier qu'on rend à quelqu'un une visite reçue, on emploie un article ou surtout un possessif : Rendre une visite à quelqu'un. Je lui ai rendu sa visite. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou Un homme est venu rendre visite à un ami).

     


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  • « Les barrages n'ont pas vocation à éviter les crues. »
    (Justine Brichard, sur ouest-france.fr, le 8 février 2021.)  
     

     

    FlècheCe que j'en pense


    On a beaucoup dénoncé l'usage du mot vocation hors du domaine religieux, et pas seulement parmi les grenouilles de bénitier : « L'expression avoir vocation à ou pour, qui signifie "être qualifié, légitimé", vient du jargon administratif et politique. Détournement assez peu légitime de ce mot du vocabulaire latin, vocatio ("appel"), dérivé du verbe vocare, où l'on reconnaît sans peine la voix. La vocation est un appel, irrésistible lorsqu'il procède de dieu, ou bien du sacré, et qui n'est pas à l'humble portée humaine d'une administration » (Alain Rey, 2007) (1). La critique n'est pas récente : « Si l'on fait abstraction de Dieu, à quoi bon ce mot de vocation, [...] qui ne joue [alors] que le rôle de synonyme, soit de l'inclination, soit des aptitudes ? » s'interrogeait déjà un certain B. Bernard en 1870. Est-elle pour autant fondée ? Si j'osais... Oui, je me jetterais bien à l'eau pour rembarrer Alain Rey qui, une fois n'est pas coutume, fait preuve d'une mauvaise foi débordante. Car enfin, pourquoi (feu) ce linguiste de la plus belle eau passe-t-il sous silence le fait que le latin vocatio (« action d'appeler, d'inviter ») fut lui-même d'abord employé, à l'époque classique, dans le jargon juridique − qui l'eût... cru ? − avec le sens de « assignation (en justice) », avant de se spécialiser en latin ecclésiastique pour désigner l'appel de Dieu (à Le suivre ou à comparaître devant Lui après la mort) ainsi que la condition, la situation de celui qui a embrassé la foi ? Tenir le français vocation loin des effleuves, pardon des effluves d'encens et des projections d'eau bénite ne saurait donc constituer un crime de lèse-étymologie, tant que l'idée originelle d'appel reste plus ou moins vaguement perceptible : « Les vocacions [= appels en justice] et les citacions » (Grandes Chroniques de France, XIVe siècle), « La vocacion [= ce à quoi on est appelé] de tous nobles cuers » (Raoul Lefèvre, vers 1460), « Mes tres chieres voisines et compaignes, en ceste vocation [= réunion, rencontre à laquelle on est appelé] » (Les Évangiles de quenouilles, vers 1480), « De toute vocation de batailles tu gardes ce temple » (Livre de Josephus de l'ancienneté des Juifs, fin du XVe siècle, cité par Godefroy), « Respondre à la vocation de leurs noms » (Julien Fossetier, 1517).

    Quant au supposé dévoiement du sens de vocation dans avoir vocation, il ne me paraît pas résister à l'épreuve des faits. Prenez cette citation de Pascal : « Il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d'une maison pestiférée ou embrasée » (Lettres à Mlle de Roannez, 1656). On y découvre que notre expression est attestée depuis au moins le XVIIe siècle, qu'elle n'est pas propre à la langue administrative et que son sens premier est on ne peut plus conforme à l'étymologie latine : avoir vocation pour, c'est proprement « être appelé à » − que ledit appel soit ou non émis sur les ondes divines. Or, que nous apprennent les ouvrages de référence ? Qu'il est rare d'être sollicité pour rien et, partant, que être appelé à en est venu à se dire pour « être désigné par le sort ou par ses qualités pour remplir telle fonction, tel rôle » (Grand Larousse), « pour remplir une fonction, une mission » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir la locution avoir vocation se couler dans son sillage et glisser d'un sens existentiel (« être, se sentir appelé à ») vers un sens plus fonctionnel (« avoir les qualités requises, être qualifié pour ») : « Les ministres des Eglises reformees ont legitime vocation pour redresser l'Eglise » (Philippe de Mornay, 1578) (2), « Si on peut appeller sentence l'opinion d'un corps qui n'avoit pas vocation à sentencer » (lettre d'un certain Pierre Bon au doyen des avocats, 1788), « Nous avons vocation pour juger Homère [...] aussi bien que ses contemporains » (Joseph Planche, 1822), « Lorsqu'un attentat a été commis, [...] toute personne a vocation à dénoncer le fait au juge compétent » (Jules Muret, 1835), « Je n'ai pas vocation pour juger et critiquer les actes des gouvernements réguliers » (Jean-Baptiste Capefigue, 1853), « Avoir vocation pour un état, c'est y être appelé et posséder, au moins en principe, le fonds de dispositions nécessaires pour en remplir les obligations » (Les Principes de la perfection chrétienne et religieuse, 1866), « Le Conseil supérieur de l'Office national [...] a vocation pour décider de quelle façon l'État doit intervenir au mieux de leurs intérêts » (Rapport du sénateur J. Perchot, 1915), « DROIT. Qui a les qualités requises, qui a vocation à » (article « apte » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Mais voilà que se présente un nouvel écueil : est-on fondé à employer le mot vocation à propos d'un objet inanimé ?

    « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? Pouvez-vous émettre ou répondre à un appel ? [...] On décrète qu'un terrain a "vocation d'être urbanisé" (sic), un château a "vocation d'être maison de repos" (sic), un village a "vocation d'abriter un centre touristique" (sic), etc. Ne serait-il pas plus clair de dire tout bonnement que tels lieux ou telles choses sont destinés à ou qualifiés pour tel ou tel usage ? » (Jacqueline de Chimay, 1973).

    « Que signifie une "vocation" qu'on attribue à un objet comme dans cet exemple [Une centrale nucléaire n'a pas vocation à faire des arrêts et des redémarrages (Gérard Creuzet, 2017)] ? » (Jean Maillet, 2018).

    Là encore, consultons les ouvrages de référence : selon le TLFi, être appelé à se dit, en parlant d'une chose, pour « être destiné à » (3). Pourquoi ne pourrait-il en être de même pour avoir vocation, à l'instar de ces exemples directement puisés aux sources de l'Académie : « Qui est appelé à être remplacé, n'a pas vocation à durer, temporaire » (article « provisoire » de la neuvième édition de son Dictionnaire), « Il s'agit d'une trouvaille charmante [le néologisme flaquer], mais qui n'a pas vocation à sortir du cadre familial » (rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet) ? Force est de constater que de bonnes plumes n'y trouvent pas davantage à redire : « Cette aporie qui consiste à faire durer ce qui n'a pas vocation à durer » (Philippe Bonnefis, 1997), « Le dictionnaire n'a pas vocation à être une encyclopédie » (Michel Onfray, 2012), « [Le démonstratif ceci] a vocation à désigner ce qui est le plus proche » (Bruno Dewaele, 2016), « Une langue a vocation à cohabiter [...] avec d'autres langues » (Amin Maalouf, 2018) (4). L'idée, limpide, est celle de la finalité, de ce pour quoi quelque chose est fait.

    Pour autant, cela justifie-t-il le déluge de « avoir vocation » qui s'abat de nos jours sur la scène politique, administrative et médiatique ? Non, rétorque le polémiste René Pommier, qui n'a pas pour habitude de mâcher ses mots ni de noyer le poisson : « Alors qu'on ne devrait utiliser [ladite locution] que pour signifier "être appelé à" ou "être destiné à", on le fait de plus en plus souvent d'une manière tout à fait abusive, comme en témoigne cette phrase entendue sur TF1 en 2003 : "Sur le plan strictement judiciaire, les choses ont vocation à être appréciées de manière beaucoup plus calme." Dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, il n'y a aucune raison d'employer "avoir vocation à" quand le verbe "devoir" convient parfaitement » (Sanglades, 2006). Coup d'épée dans l'eau, ne manqueront pas de railler les oiseaux de mauvais augure. Que voulez-vous ? Vocation fait tellement plus... spirituel !

    (1) Et aussi : « En prodiguant le mot prestigieux de vocation pour désigner autre chose [que cette mystérieuse rencontre de la grâce de Dieu et de la liberté humaine qui constitue l'Appel de Dieu au Sacerdoce ou à la vie religieuse, la Vocation], on l'a dévalorisé » (mise en garde des responsables des vocations de Vendée en 1955, citée par Charles Suaud), « Il faut signaler l'expression "avoir vocation", qui est en passe de devenir un véritable cliché » (Robert Le Bidois, 1961), « L'Éducation nationale n'a cependant pas le privilège du jargon néologique [...] : professions donnant vocation à un prêt... » (Id., 1970), « En ce temps où l'imprécision et l'impropriété des termes utilisés semble de plus en plus de mise, le mot vocation jouit d'une faveur spéciale » (Jacqueline de Chimay, 1973), « Ce mot est constamment galvaudé dans une acception uniquement fonctionnelle. On parle de la vocation de l'économie française, de la vocation de Bruxelles à être la capitale des Six... » (Pierre Emmanuel, 1976), « Jean Thévenot, dans son pamphlet Hé ! La France, ton français fout le camp !, raille avec esprit la "jargoncratie". Et de citer quelques mots à la mode : avoir vocation... » (Jean-Pierre Colignon, 1978), « Il arrive, aujourd'hui, que le mot vocation soit mis à toutes les sauces » (Laurent Camiade, 2014), « Avoir vocation à est une périphrase pompeuse, surtout utilisée en politique, [où] le sens du mot vocation est dépouillé de ses notions d'appel et de devoir » (Jean Maillet, 2018).

    (2) On perçoit ici, derrière l'idée étymologique d'appel, celle de crédit, d'autorité, de légitimité, ainsi que le laisse entendre Mornay lui-même dans l'édition de 1599 de son Traicté de l'Eglise : « Nos adversaires [...] nous demandent quelle est la vocation de nos ministres pour réformer l'Eglise [...]. C'est ce que disoi[ent] les pharisiens à Jesus Christ : "Tu es le fils d'un charpentier, et qui t'a envoié ?" et les sacrificateurs aux apostres : "En quelle authorité faites-vous ces choses ?" ».

    (3) « Aucune [province] ne nous paraîtra, par sa situation, plus appelée à être heureuse » (Pierre-Jean-Baptiste Le Grand d'Aussy, 1787), « Les marchandises appelées à s'échanger contre de la laine » (Jean-Baptiste Say, 1832), etc.

    (4) De même, le tour (équivalent ?) avoir pour vocation (+ substantif ou de + infinitif) semble s'accommoder de toute sorte de sujets : « L'on semble considérer le Tribunat comme un corps d'opposition permanente, ayant pour vocation spéciale de combattre tous les projets qui lui seront présentés » (Benjamin Constant, 1800), « Aucune entreprise ne prospère sans l'impulsion d'un homme qui a pour vocation de la conduire » (Jacques Chardonne, 1932), « L'ontogonie fait sans doute toute la différence entre l'apparaître et le paraître, celui-là qui a pour vocation l'apparition infinie, celui-ci qui n'est friand que d'apparences » (Vladimir Jankélévitch, 1957), « Juridiction [qui] a pour vocation de régler les litiges simples » (à l'article « tribunal » du Petit Larousse illustré), « Le mot désigne un espace clos ayant pour vocation de contenir, d'enfermer une chose » (à l'article « cage » du Dictionnaire historique de la langue française), « Université populaire, nom donné à divers organismes ayant pour vocation l'instruction du plus grand nombre » (à l'article « populaire » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Remarque 1 : Les ouvrages de référence, qui ont vocation à véhiculer une norme, soulèvent plus de questions, dans notre affaire, qu'ils n'apportent de réponses. Ainsi, le TLFi distingue avoir la vocation de + infinitif, où vocation s'entend au sens de « inclination, penchant », de avoir vocation à, pour + substantif ou infinitif (« être qualifié pour »), qu'il rattache de façon assez inattendue au sens juridique moderne de vocation (« droit latent dont l'exercice est subordonné à la survenance d'un fait juridique, d'un évènement qui l'actualisera) contrairement au Petit Robert, qui le mentionne sous l'acception « destination (d'une personne, d'un peuple, d'un pays) », et au Dictionnaire historique de la langue française, qui le lie à la valeur moderne « disposition pour une activité, un rôle ». Comprenne qui pourra ! Et que penser de la construction hybride avoir vocation de + infinitif (ou substantif), passée sous silence à l'article « vocation » desdits ouvrages mais pas inconnue pour autant : « Qui a vocation de prêcher » (à l'article « prédicant » du TLFi), « Héritier présomptif qualifie une personne qui, du vivant de quelqu'un, a vocation de lui succéder » (à l'article « présomptif » du Dictionnaire historique), « Tout mot spécialisé [...] a vocation de terme de langue par la simple inclusion dans le dictionnaire de langue » (à l'article « lexique » du Grand Larousse) ?

    Remarque 2 : « Par extension de la valeur religieuse, lit-on dans le Dictionnaire historique, le mot [vocation] désigne la destination d'une personne et l'inclination qu'éprouve quelqu'un pour une profession, un état ; de là viennent les emplois [...] pour "profession" et "condition sociale". » Signalons que ces dernières acceptions ont sans doute été favorisées par la confusion avec le paronyme vacation, dénoncée de longue date : « Il se faut garder de confondre ces termes de vocation et de vacation, qui sont fort differens [...]. La vacation c'est une condition de vie à laquelle on vacque, c'est à dire on s'employe, et la vocation c'est un appel [...]. Cependant parce que l'on suppose que celuy qui est en une vacation y a esté appellé de Dieu, on prend souvent la vocation pour la vacation [...]. Or il y a des vocations de deux sortes : la premiere, à la foy ou à la grace ; la seconde, à quelque vacation ou maniere de vie » (Jean-Pierre Camus, 1640). Où l'on apprend que l'on peut avoir vocation à quelque vacation !
    Selon Jean Céard, c'est le magistrat protestant Pierre de La Place (1520-1572) qui, « le premier et dans un texte écrit en français, emploie d'une manière systématique le mot vocation pour désigner tous les états de la vie : non seulement celui des religieux, mais celui des magistrats, des marchands, des soldats, des domestiques ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou, plus simplement, les barrages ne sont pas faits pour éviter les crues.

     


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  • Fausse piste

    « Nous avons monté un protocole qui vise à dépister jusqu'à un million d'enfants et d'enseignants par mois. »
    (Olivier Véran, lors d'un déplacement à Metz, le 14 janvier 2021.)  
     

    FlècheCe que j'en pense


    Il faut croire que notre ministre de la Santé n'a pas eu le temps de lire la fameuse rubrique Dire, ne pas dire de l'Académie française, sinon il saurait qu'on dépiste une maladie, pas la personne qui est susceptible d'en être atteinte. Piqûre de rappel : « Le verbe dépister a de nombreux liens avec la chasse, puisque, si son premier sens est "découvrir un gibier en suivant ses traces" (dépister un lièvre, un cerf), il signifie aussi "détourner la piste, lancer sur une fausse piste". On peut dire ainsi que "le renard a réussi à dépister les chiens". La langue de la médecine s'est emparée du premier sens et l'a étendu pour lui donner celui de "découvrir une affection latente par une recherche systématique" ; on dit ainsi dépister une maladie contagieuse. On évitera d'ajouter, par métonymie, au verbe dépister, un nom complément d'objet direct qui ne serait plus celui de la maladie mais celui du malade. » Force est toutefois de constater que l'avis des experts du quai Conti est loin de faire l'unanimité parmi les chasseurs d'abus de langage, à en juger par cette réponse cinglante débusquée dans les profondeurs de la Toile : « [L'Académie française] n'a pas compris qu'il s'agit de retrouver le malade en question dans une sorte de jeu de piste urbain pour éviter qu'il ne propage la maladie… » (site agauche.org, 2020). La vénérable institution serait-elle prise en défaut sur un point de langue ? Enquête hors des pistes et des sentiers battus.

    Le premier sens du verbe dépister, nous dit-on, serait « découvrir un gibier en suivant ses traces » ? Les académiciens ont la mémoire courte. Car enfin, telle n'était pas l'opinion de leurs collègues de 1798, lorsqu'ils logèrent pour la première fois l'intéressé dans leur gibecière lexicale :

    « DÉPISTER. Découvrir ce qu'on veut savoir, en suivant les pistes de quelqu'un. On eut quelque peine à dépister cet intrigant » (cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1798).

    Non seulement dépister n'y est pas présenté comme un terme de chasse, mais il se trouve en outre construit avec un objet direct de personne. Vous parlez d'un drôle de gibier ! Bien sûr, des esprits aux abois ne manqueront pas de faire remarquer que les Immortels changèrent leur fusil d'épaule dès l'édition suivante − en partie, du moins :

    « DÉPISTER. Terme de Chasse. Découvrir la trace, les pistes d'un animal qu'on chasse. Dépister un lièvre. Dépister le gibier.
    Il signifie aussi, figurément et familièrement, Découvrir ce qu'on veut savoir, en épiant les démarches de quelqu'un. On eut quelque peine à dépister cet intrigant » (sixième édition, 1835).

    Il n'empêche, le doute est permis. D'autant que d'autres pistes généalogiques sont explorées. « En lisant ce que les dictionnaires disent du verbe dépister [...], on pourrait croire, tant cela semble aller de soi, que c'est à un chasseur que nous devons la création de ce verbe. C'est une erreur. Nous la devons aux antiquaires », affirmait ainsi Éman Martin, en 1875, sur la foi d'une source ancienne :

    « DÉPISTER. Rechercher comme à la piste, découvrir des choses inconnues par d'autres connues [...]. Ce terme est forgé pour marquer l'attention d'un auteur à faire des recherches sur des antiquités, comme d'un homme qui suit à la piste les choses qu'il cherche » (Dictionnaire de Trévoux, édition de 1743).

    L'ennui, n'en déplaise à tous ces fin limiers de la langue, c'est qu'il n'y a pas plus de traces de dépister un gibier que de dépister une antiquité parmi les plus anciennes attestations qu'il m'ait été donné de... dépister, chez l'abbé Jean-Baptiste Drouet de Maupertuy : « Je connois le personnage, et je me fais fort de le dépister » (1708) et, surtout, dans le Journal de Trévoux : « Cette habileté des sauvages à dépister [en italique et en emploi absolu]. Le grand usage qu'ils font de cette science [la science des vestiges] » (1725), « Avoir dépisté le subterfuge » (1735), « Jusqu'à me dépister moi-même » (1735), « À moins qu'il ne me copie, ce qui seroit encore facile à dépister » (1736), « On y dépiste les premières traces du territoire Liégeois » (1737), « Le problème de la pesanteur est irrésolu jusqu'à ce qu'on ait dépisté ce mouvement » (1739), « Il est subtil à les [= les difficultés] dépister » (1743), « L'Auteur dépiste, si l'on peut parler ainsi, les premiers [sic] traces de ces connoissances parmi les descendants de Noé » (1758), « Nous avons bien parcouru trente ouvrages [...] sans pouvoir dépister ce passage » (1759) (1). Aurait-on levé un premier lièvre ? En fait, tout porte à croire que notre verbe fut forgé, au début du XVIIIe siècle (2), par allusion au flair du chien de chasse (qui lui permet de suivre le gibier « à la piste ») ou à l'aptitude du « sauvage » à repérer et à interpréter les « vestiges » (signes, traces, peu visibles ou dissimulés), mais qu'il n'appartenait pas à proprement parler au langage cynégétique, à l'origine. Il faut attendre les années 1760, semble-t-il, pour trouver les premiers emplois en vénerie : « Il [= le chasseur] court, il dépiste » (Pierre Poivre, 1763), « Deux chiens [...] se mirent un jour en voyage pour dépister du gibier » (Jean-Baptiste-René Robinet, 1769), « Comme un chien de chasse pour dépister le gibier » (Bertrand de La Tour, 1773), « Un levraut dépisté » (M. Dupuy, 1796), « Dépister le cerf timide et le sanglier courageux » (M. Gastermann, 1806)... et encore cent ans de plus pour voir le mot figurer dans un traité de chasse ! (3)

    Entre-temps, un autre emploi avait fait son apparition : « Quelques courses particulières, bruyantes et mal concertées qui avoient [...] totalement dépisté l'animal » (abbé de Vienne, 1765), « Dépister les curieux » (Louis de Bonafous de Fontenai, 1771), « Le scélérat déloge chaque jour, il a le secret de dépister les limiers » (Mirabeau père, 1776), « Je dépiste l'homme opiniâtre qui me poursuit, comme ces vieux cerfs qui en font partir de plus jeunes et les exposent à leur place à la fureur des chiens » (Journal historique et littéraire, 1787), « Dépister la meute de vos créanciers » (Edmond de Favières, 1790), « Les chiens sont dépistés [...]. La bête a disparu » (Jean-Antoine Lebrun-Tossa, 1794) (4). Étonnamment, il n'est plus ici question de découvrir la piste laissée par les traces d'une chose, d'un animal ou d'une personne, mais bien plutôt de la faire perdre. À tel point qu'en 1891 un lecteur du Journal of Education en vint à se demander, perplexe, si c'est « l'agent de police [qui] a dépisté (trouvé la piste du) le voleur » ou « le voleur [qui] a dépisté (caché sa piste de) l'agent de police » ! (5) Avouez que le risque de confusion est de moins en moins négligeable, par les temps troublés qui courent...
    S'agit-il du même verbe, avec deux acceptions contraires, ou de deux verbes différents, à la fois homonymes et antonymes ? s'interroge de son côté le linguiste Michel Arrivé. André Goosse (à l'instar du TLFi) penche pour la seconde option. « Du nom piste ["trace qu'un animal laisse de son passage, par son odeur, ses empreintes..."], lit-on dans Le Bon Usage, sont issus, par dérivation parasynthétique, deux verbes dépister, de sens contradictoire » : l'un formé avec le préfixe dé- intensif (issu du latin de-), l'autre avec le préfixe dé- privatif (issu du latin dis-). Toujours est-il que l'on trouve trace des deux emplois jusque dans des contextes médicaux : (avec préfixe intensif) (en parlant d'un mal, d'une maladie) « Moi, jeune mais faible champion, autant qu'excellent braque, plus prompt à dépister, ou un polype, ou l'infection qui couve sous les poils d'une aisselle empestée, que ce chien n'est alerte à découvrir la bauge du sanglier » (Jacques-Joseph Rouvière, 1807), « C'est donc de toutes les formes de l'affection calculeuse du foie la plus difficile à dépister » (Dr Armand Trousseau, 1854), « La maladie appartient à qui en a dépisté les symptômes » (Cléon Galoppe d'Onquaire, 1858), « Comment dépister le mal ? » (Charles Dreyss, 1859), « Après avoir dépisté la maladie » (Dr Auguste Louis Jules Millard, 1866), « Dépister des signes d'infection » (Dr Jean-Alfred Fournier, 1873), « Dépister un diabète jusque-là méconnu » (Dr Ferdinand Dreyfous, 1883) ; (avec préfixe intensif) (en parlant d'une personne malade) « Nous avons tout mis en oeuvre pour dépister la malade et éviter toute supercherie » (Dr Louis Landouzy, 1879), « Pour dépister les hommes qui deviennent ainsi justiciables de la réforme [au sens militaire], le médecin ne doit plus se borner à attendre qu'ils viennent le consulter » (Dr Burlureaux, 1890), « La plus grande difficulté [...] est de dépister les malades. On a inventé plusieurs stratagèmes. On choisit comme informateurs ceux qui connaissent le mieux le quartier et ses habitants, et qui paraissent le mieux disposés à écouter tous les bavardages ; pour chaque cas découvert on leur donne une roupie » (Journal d'hygiène, 1898), « Création de commissions d'inspection à domicile pour y dépister les malades » (Dr Aragon, 1899), « Dépister les tuberculeux » (Dr E. Malvoz, 1900) ; (plus rarement avec préfixe privatif) « J'imaginais que tu donnais à tes clients toujours le même remède, et que, si tu as plusieurs flacons dans ta boîte, c'est pour dépister les malades » (Dr Adolphe Ginestet, 1850).

    Il ne vous aura pas échappé qu'il ne s'agit pas là de nouvelles acceptions médicales, mais bien des acceptions usuelles du verbe dépister appliquées au domaine particulier de la médecine : si l'on s'attachait déjà surtout à dépister une maladie (c'est-à-dire « découvrir la piste d'une affection latente, déceler ses symptômes »), il était également possible de dépister un malade, à savoir (selon le contexte) « le mettre sur une fausse piste, l'induire en erreur » (citation de Ginestet ; la plus ancienne, quoique la plus anecdotique), « épier ses démarches pour découvrir ce qu'on veut savoir ; lui faire tomber le masque » (citation de Landouzy, sur le modèle de dépister un intrigant, un simulateur) ou, plus fréquemment, « découvrir sa trace, sa retraite » (citation de Burlureaux et suivantes, sur le modèle de dépister un débiteur, un voleur). Autrement dit, le contributeur anonyme au site agauche.org avait vu juste : à cette époque antécovidienne, on recherchait activement les malades dès l'apparition des premiers symptômes (de la tuberculose, notamment), dans une sorte de jeu de piste sanitaire (6).

    La position actuelle des académiciens est d'autant plus incompréhensible qu'un des exemples proposés par Littré à l'article dépister de son propre Dictionnaire aurait dû leur mettre la puce (celle du chien de chasse) à l'oreille. Comparez : « Il se dit [des personnes et] des choses, dans le même sens. Dépister une intrigue » (Littré, 1863) et « Dépister cet intrigant » (Académie, 1798), « Dépister une intrigue. Dépister un intrigant » (Jean-Charles Laveaux, 1828). Partant, est-il besoin d'avoir fait médecine pour comprendre que dépister un malade est tout aussi correct, sur le plan de la langue, que dépister une maladie ? Le TLFi, lui, ne s'y est pas trompé (7) : « Dépister. Spécialement. Découvrir une maladie, une personne malade, grâce à des méthodes scientifiques. » Il n'en reste pas moins vrai que dépister quelqu'un tend à prendre, dans l'usage courant moderne, le sens − que d'aucuns trouveront abusif − de « le soumettre à un test de dépistage », par une confusion entre le moyen et la fin : « On dépiste une maladie ou encore une personne malade [...], mais c'est une erreur de déclarer que 400 personnes ont été dépistées en une journée. En vérité, ces personnes ont été testées ou examinées », fait observer Martine Lauzon dans Propos de pandémie (2020). Allez, on n'en fera pas une maladie...

    (1) Autres exemples : « Vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté » (Beaumarchais, 1775), « Un tour de passe-passe, tel qu'on en trouve dans toutes les démarches des gens de parti, quand on le temps de les dépister » (François-Xavier de Feller, 1789), « L'extrême attention avec laquelle elle était suivie fit que, ne la dépistant de nulle part, on ne douta pas qu'elle ne fût rentrée dans Paris » (Saint-Simon, 1791), « Si je ne réussis pas à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque [...], tout est perdu » (Beaumarchais, 1792).

    (2) Les attestations antérieures avancées par certains ouvrages de référence (TLFi, Dictionnaire historique de la langue française) sont erronées, par confusion entre les graphies depister et despiter (« mépriser ») : « Dame, ne pensez pas ce grand Dieu despiter, Comme si vous pouviez contre luy résister » (Jacques Grévin, 1560, édition Robert Estienne).

    (3) Dépister est notamment absent du Dictionnaire des termes de vénerie, de fauconnerie et de toute espèce de chasse (1769) de Charles-Jean Goury de Champgrand, de Vénerie normande (1778) de Jean-Baptiste-Jacques Le Verrier de La Conterie et du Traité de vénerie (1788) de Jacques d'Yauville.

    (4) Cet emploi, pourtant attesté sous des plumes avisées − « Dépister de sa trace les gens de justice » (Gérard de Nerval, 1832), « Pour être sûr de dépister les espions si j'en avais encore quelqu'un sur ma trace » (Sainte-Beuve, 1834), « Le renard venait de traverser un étang, afin de dépister les chiens » (Eugène Sue, 1846), « [Les criminels] ont su dépister la justice humaine » (Alexandre Dumas, 1846), « [Elle] trompait les sentinelles, dépistait les espions » (Hugo, 1859), « Ce coquin [croit] avoir dépisté la police » (Jules Verne, 1873), « Le lièvre se blottit dans la haie, regarde les chiens dépistés » (Jules Renard, 1907), « Dépistant les poursuites de la lente Mme Acker » (Henry Bordeaux, 1911), « Une ruse destinée à dépister les soupçons » (Proust, 1921), « Un voleur dépiste les gendarmes » (Bernanos, 1927) −, fut dénoncé au début du XXe siècle : « Dépister est une expression employée souvent à contresens pour : dérouter. Dépister, au contraire, est un terme de chasse qui signifie retrouver la piste d'un lièvre, etc. Dépister un complot, le découvrir. Dépister quelqu'un, c'est le retrouver en suivant sa trace » (Claude Vincent, 1910), « Dans l'acception de "faire perdre la trace, la bonne direction", le terme propre est dérouter. En effet, dépister quelqu'un ou quelque chose, c'est le découvrir en s'aidant de leurs traces ; dérouter quelqu'un, c'est le mettre hors de sa route » (G.-O. d'Harvé, 1913), « L'usage veut que dépister signifie : découvrir, retrouver le gibier à la piste, et le poursuivre en conséquence (terme de chasse). Par extension : retrouver la trace de quelqu'un. Il ne faut donc pas employer ce mot dans le sens de dérouter, qui signifie exactement le contraire. Il faut dire : ce bandit avait dérouté les agents, mais ceux-ci l'ont dépisté. Ajoutons toutefois que la forme du mot prête à confusion » (Étienne Le Gal, 1924), « Ne disons jamais dépister quelqu'un, car cela signifie : le retrouver en suivant sa trace. Disons toujours dérouter quelqu'un, lui faire perdre la trace, la bonne direction » (Joseph Poitevin, 1929), « On ne dit pas : "le bandit a dépisté les agents" car dépister, c'est trouver la piste. Dépister les agents, le bandit n'y tient pas ; il les déroutera de meilleur cœur » (Marcel Gaudillière, 1945). Dans le sens concret, il est désormais considéré comme vieilli, au profit de semer.

    (5) On pourrait encore citer ce jeu de mots de Lacan, à propos du détective Dupin des contes de Poe : « Dépistons donc sa foulée là où elle nous dépiste » (1966).

    (6) Autres témoignages : « À Lille, Calmette [a] des enquêteurs, qui sont chargés de dépister les tuberculeux et de les faire inscrire au dispensaire » (Lyon médical, 1911), « Le dispensaire est un bureau d'information et, en quelque sorte, de recherche des tuberculeux » (Revue scientifique, 1913), « Alors que fait le malade non repéré ? Il se donne bien garde de se faire dépister par le dispensaire (qui serait [pourtant] son salut) » (Joseph Angot, 1934).

    (7) Et Le Larousse médical non plus : « [Les dispensaires doivent] dépister et diagnostiquer les cas de tuberculose [...]. La tâche des infirmières visiteuses est très ardue : il leur faut dépister et éduquer le tuberculeux » (édition de 1924).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tester jusqu'à un million d'enfants et d'enseignants par mois (pour dépister la COVID-19).

     


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  • Aux armes, citoyens !

    « Vaccins contre le Covid-19 : un comité citoyen pour restaurer la confiance. »
    (paru sur lemonde.fr, le 16 décembre 2020.)  


    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de l'inconséquence de nos ouvrages de référence ? En voici une nouvelle.

    À l'article « citoyen » de la neuvième édition de son Dictionnaire, rédigé en 1988, l'Académie ne donne l'intéressé que comme substantif. Tout au plus signale-t-elle un emploi en apposition : « Le Roi-Citoyen, surnom du roi Louis-Philippe, qui se considérait lui-même comme le premier des citoyens. » (1) Mais voilà que la vénérable institution semble changer son fusil d'épaule vingt-huit ans plus tard, lors de la rédaction de l'article « réserve » : « Ensemble des civils amenés à rejoindre l'armée en cas de mobilisation générale. On distingue la réserve opérationnelle, qui regroupe d'anciens militaires de carrière et des volontaires ayant reçu une formation spécifique, de la réserve citoyenne, composée de bénévoles participant à des actions de communication de la Défense nationale. » Réserve citoyenne ? Les bras (et la tête ?) du citoyen Luc Ferry ont dû tomber d'étonnement, lui qui dans une chronique publiée en 2015 dans les colonnes du Figaro tenait ladite formule pour une « faute de français crasseuse (citoyen est un substantif, pas un adjectif, et le mot "civique" pouvait parfaitement faire l'affaire) ».

    Il faut croire que la crasse n'est pas toujours là où on l'attend : n'en déplaise aux académiciens de 1988 et à l'ancien ministre de l'Éducation nationale (2), citoyen − dérivé de cité sous les formes citeain, citeien, puis refait en citoien − est attesté comme substantif et comme adjectif (quoique moins fréquemment à l'époque, il est vrai) depuis... le XIIe siècle ! Je n'en veux pour preuve que ces quelques exemples (3) : « L'une constitucion est citeaine » (traduction du Gratiani Decretum, vers 1170), « Dreit [= droit] citeien » (Étienne de Fougères, vers 1175), « La grant gent citaaine » (Benoît de Sainte-Maure, vers 1175), « Commune citaaine » (Id.), « Cause citoiene » (Pierre de Fontaines, vers 1253), « Vertus citeines » (Brunetto Latini, vers 1265), « Les citeaines actions » (traduction du Digestum vetus, fin du XIIIe siècle), « Vie citaine » (Li Ars d'amour, vers 1300), « Batailles citoiennes » (Raoul de Presles, vers 1375), « Besongnes cytoiennes » (Jean Duchesne, 1473), « Discorde citoyenne » (Nicolas Herberay des Essarts, 1528), « Jeunesse citoyenne » (Gilles d'Aurigny, 1544), « La couronne civique ou citoyenne [couronne décernée, dans la Rome antique, à qui avait sauvé un citoyen] » (Claude Gruget, vers 1552), « Citoyenne tranquilité » (Pontus de Tyard, 1557), « Rage citoyenne » (Robert Garnier, 1568). Qu'on se le dise : citoyen fut pleinement adjectif dès l'ancien français !

    Adjectif, certes, concède Alain Rey dans Le Réveille-mots (1995), mais « au sens de "citadin", alors qu'aujourd'hui il est tout proche de civique, par rapport auquel il prend une allure plus politique et plus sociale, moins morale » (4). Il n'est pourtant que de consulter le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy (et son Complément) pour constater que l'adjectif citoyen n'était pas cantonné dans sa seule acception étymologique (latin civis, « membre libre d'une cité ») : « De la ville, urbain ; de la cité », mais aussi « mondain, séculier ; terme de jurisprudence, civil ; civique [en parlant de vertu] » (cf. les exemples précédemment cités). Quant aux accents patriotiques liés au sens de « dévoué aux intérêts de son pays », ils se sont surtout développés au XVIIIe siècle, aussi bien sous les formes substantives qu'adjectives : « Ils n'étoient pas assez citoyens pour sacrifier au bien public l'intérêt de leur grandeur et celui de leur vengeance » (abbé Raynal, 1748), « J'entens ces qualités citoyennes, cette vigueur de l'ame qui nous fait faire et souffrir de grandes choses pour le bien public » (Gabriel-François Coyer, 1755), « Énerver [...] les sentimens citoyens pour trahir sa patrie » (M. de Saleles, 1763), « Oh ! si ces vers, vengeurs de la cause publique, [...] Obtiennent de mon roi quelques regards amis, [...] On verra de nouveau ma muse citoyenne Flétrir ces novateurs » (Nicolas Gilbert, 1775), « Au lieu d'une ame citoyenne, il en prend une financière : [...] l'amour de la patrie et du bien public s'éteint, et est remplacé par un vil et cruel égoïsme » (Louis-Sébastien Mercier, 1792).

    Mais voilà qu'un nouvel emploi adjectif apparaît dans les années 1990 (à en croire le Dictionnaire historique de la langue française) « dans le vocabulaire de la gauche devenue majoritaire, avec un sens distinct de civique, mais assez voisin ». Et c'est précisément cette « extension de sens abusive » que l'Académie dénonce depuis 2012 dans sa fameuse rubrique Dire, ne pas dire : « Il est fait aujourd'hui un fréquent mais curieux usage du nom Citoyen, qui devient un adjectif bien-pensant associant, de manière assez vague, souci de la bonne marche de la société civile, respect de la loi et défense des idéaux démocratiques. Plus à la mode que l'austère Civique, plus flatteur que le simple Civil, Citoyen est mis à contribution pour donner de l'éclat à des termes jugés fatigués, et bien souvent par effet de surenchère ou d'annonce. Les vertus civiles ou civiques sont ainsi appelées vertus citoyennes. On ne fait plus preuve d'esprit civique, mais d'esprit citoyen. Les jeunes gens sont convoqués pour une journée citoyenne. Les associations citoyennes, les initiatives et entreprises citoyennes fleurissent, on organise une fête citoyenne, des rassemblements citoyens. Les élections sont citoyennes, ce qui pourrait aller sans dire. »

    Passons sur la thèse (qui a décidément la vie dure) du nom devenu récemment adjectif pour nous intéresser aux exemples avancés. Vertus citoyennes au lieu de vertus civiques ? Vous parlez d'une révolution ! Est-il besoin de rappeler aux Immortels que la première formule est attestée bien avant la seconde, l'adjectif civique n'étant apparu qu'au début du XVIe siècle ? Elle se trouve notamment chez Brunetto Latini (XIIIe siècle), chez François-Antoine Chevrier (1761), chez Antoine Sabatier de Castres (1789), chez Proudhon (1841), chez Balzac (1856). Esprit citoyen ? Chez Saint-Simon (avant 1755) et dans l'édition de 1771 du Dictionnaire de Trévoux. Fête citoyenne ? Chez Alexandre Dumas (1855). On pourrait encore citer : « Ordre citoyen » (Mirabeau père, 1756), « Plan d'éducation cytoyenne et militaire » (Claude-Antoine de Thélis, 1777), « Voix citoyennes » (Antoine Sabatier de Castres, 1779), « Administration citoyenne » (Charles-Joseph de Mayer, 1788), « Conduite décente et citoyenne » (Correspondance secrète, 1789), « L'armée la plus formidable et la plus citoyenne » (Jacques-François de Menou, 1789), « Milice citoyenne » (Mirabeau fils, 1790 ; Eugène-François Vidocq, 1844), « Pensée citoyenne » (Raymond de Sèze, 1790), « Conscience citoyenne » (journal L'Aigle, 1820), « Cartouche citoyenne [= qui appartient à un vrai citoyen ?] » (Casimir Delavigne, 1830), « Tableau citoyen [= d'inspiration patriotique ?] » (Musset, 1831), « Monarchie citoyenne [= qui se veut proche, à l'écoute des citoyens ?] » (Vigny, 1832), « Une âme vraiment citoyenne [= qui a les qualités d'un bon citoyen ?] » (Balzac, 1833), « Patriotisme citoyen [!] » (Ferdinand Eckstein, 1834), « En importance citoyenne [= populaire ?] » (Stendhal, 1836), « Joie citoyenne » (Claude Fouque, 1837), « Drapeau libre et citoyen » (Charles-Victor Prévost d'Arlincourt, 1837), « Société citoyenne » (François Broussais, 1839), « Garde citoyenne » (Louis Reybaud, 1842), « Masses citoyennes [= de citoyens] » (Chateaubriand, 1848), « Artillerie citoyenne » (Hugo, 1862), « Bals citoyens [= populaires ? entre citoyens ?] » (Goncourt, 1867), « Attitude citoyenne » (Ernest Billaudel, 1876), « Harangues citoyennes, union citoyenne » (Théodore Véron, 1889), « Ferveur citoyenne » (journal La Liberté, 1889). N'en jetez plus, ça ira, ça ira ! Vous l'aurez compris : cela fait belle lurette que l'adjectif citoyen est accommodé à toutes les sauces, au gré des fluctuations de son sémantisme.

    « Donc, rien de neuf, concluait Claude Duneton à la fin des années 1990 dans une chronique du Figaro littéraire, mais nous l'avions oublié de fait, les ouvrages du XXe siècle ne relèvent pas cet adjectif-là, tombé pendant une centaine d'années en désuétude [5]. » Force est de constater − et c'est là le piquant de l'affaire − que les académiciens, eux, n'ont pas toujours eu la mémoire aussi courte que leur Dictionnaire pouvait le laisser croire. Jugez-en plutôt : « Il étoit trop citoyen pour prendre ce parti extrême » (Antoine Léonard Thomas, 1761), « Cette idée vraiment citoyenne » (Charles Batteux, 1772), « Une plume sage et citoyenne » (Antoine-Louis Séguier, 1781), « Nos écoles citoyennes » (Philippe-Paul de Ségur, 1839), « Son origine citoyenne » (Sainte-Beuve, 1874), « Une année entière de vie exclusivement citoyenne » (Abel Hermant, 1903), « Dès son entrée dans la vie citoyenne » (Maurice Donnay, 1919), « Cette âme citoyenne » (Jacques Bainville, 1931), « Il écrivait de petites choses [...] qu'il traitait volontiers de citoyennes et festives » (Jean d'Ormesson, 2001), « Permettez-moi de vous faire une déclaration citoyenne » (René de Obaldia, 2005), « Développer les consciences citoyennes » (Hélène Carrère d'Encausse, 2013), « Ma conviction citoyenne » (Erik Orsenna, 2018), « Les vertus citoyennes » (Dominique Fernandez, 2019), « Une démarche solidaire, écologique et citoyenne » (Marc Lambron, 2020) (6)(7).

    Pour autant, il n'en demeure pas moins vrai que la fortune actuelle de l'adjectif citoyen a de quoi surprendre, par sa soudaineté et son ampleur (inversement proportionnelle à celle de la participation de nos compatriotes aux élections, allez comprendre...) : « rassemblement citoyen », « débat citoyen », « référendum d'initiative citoyenne », « marché citoyen », « café citoyen », « voiture citoyenne », « entreprise citoyenne », à chaque jour son lot « citoyen ». C'est que le mot ne signifie plus seulement « relatif à la citoyenneté », « de citoyen » ou « qui fait preuve de civisme, qui est conforme à l'esprit civique » ; il qualifie aussi désormais « tout ce qui est bon et généreux, soucieux et conscient de ses responsabilités, et plus généralement, comme on disait autrefois, "social" » (L'Impasse citoyenniste, 2001), « toute activité de bonne volonté dans la cité, sans qu'y reste attaché, la plupart du temps, de lien perceptible avec la citoyenneté » (Renaud Camus, 2002), « [ce] qui cherche à allier éthique, responsabilité et rentabilité » (Larousse en ligne), « [ce] qui a un rôle à jouer dans la société » (Petit Robert), voire « [ce qui] favoris[e] la diversité » (Jean de Viguerie, 2014). Quel chemin parcouru depuis l'ancien français ! D'abord simple « habitant d'une cité » (non noble, non clérical et non criminel), puis « membre libre d'une communauté politique organisée » au XVIIe siècle − par référence au modèle de la Grèce antique où le citoyen, jouissant du droit de cité, prenait part à la vie politique de la collectivité −, le « bon citoyen », respectueux des lois et des intérêts de son pays, est devenu « citoyen du monde » (avec l'humanité entière pour patrie) et, enfin, humaniste militant, animé par des idéaux antiracistes, solidaires et écologiques (8). À chaque époque sa définition élargie du mot citoyen

    Aussi ne s'étonnera-t-on pas que le locuteur épris de clarté et de précision tende à préférer à ce fourre-tout « aussi vague que systématiquement positif » (Jacques Doly, 2011) les adjectifs civil, civique − en voie de disparition ? − ou, selon le contexte, démocratique, écologique, engagé, exemplaire, patriotique, populaire, respectueux, responsable, social, solidaire, vertueux, etc. Cela dit, la remarque vaut aussi bien pour nos contemporains que pour leurs aînés : les emplois actuels et envahissants de l'adjectif citoyen sont-ils tellement plus ridicules que la « cartouche citoyenne » de Delavigne, le « tableau citoyen » de Musset, le « patriotisme citoyen » d'Eckstein ou encore la « pique citoyenne » qu'un archiviste fit forger en 1789 « pour la liberté française » ?

    Il faut croire que le charabia, lui, est citoyen de toutes les époques !
     

    (1) Cet exemple fait écho à une remarque figurant dans la sixième édition (1835) dudit Dictionnaire : « [Le nom] CITOYEN se prend quelquefois adjectivement dans le sens de Bon citoyen. Un ministre citoyen. Un roi citoyen. Un soldat citoyen. »

    (2) Et à quelques autres observateurs qui se sont laissé abuser : « Citoyen est un substantif, l'adjectif correspondant est civique. Mais civique a quelque chose de rude et de romain qui implique autant de devoirs que de droits. C'est un mot qui effraie. On l'évite au prix d'un solécisme » (Michel Zink, 1998, pris en flagrant délit d'inconséquence, seize ans plus tard, dans son ouvrage D'autres langues que la mienne : « Signes de leur émancipation et de leur égalité citoyennes » !), « [Les dirigeants] ont inventé l'adjectif "citoyen" (le dictionnaire ne connaît que le nom) » (Arlette Laguiller, 1999), « Le mot "citoyen" n'est pas un adjectif ! » (Gilbert Salem, 2010), « La classe dominante prend la peine d'inventer un mot ("citoyen") employé comme adjectif » (Jean-Claude Michéa, 2012), « La France de gauche n'avait pas encore adopté sa novlangue : le mot citoyen employé comme adjectif... » (Christian Billon, 2017), « Les journalistes [modifient] le sens des mots qu'ils martèlent ad nauseam ("citoyen" employé comme adjectif...) » (Armand Farrachi, 2018), « Le mot citoyenne n'a jamais été un adjectif en français ; c'est le féminin du substantif citoyen » (site barbarisme.com), « Ce qui est relatif au citoyen est civique... et non "citoyen" » (Mission linguistique francophone).

    (3) Je laisse de côté les cas ambigus où citoyen, qualifiant une personne, peut être analysé comme nom attribut ou apposé : « Li borjois citeen » (Doon de la Roche, fin du XIIe siècle), « Se il n'estoit citain parfait neis a Liege » (Jacques de Hemricourt, XIVe siècle), « Un simple soldat citoyen » (Antoine du Pinet, 1562), etc.

    (4) Sur la nuance sémantique actuelle entre les adjectifs civique et citoyen, voici d'autres points du vue : « L'adjectif civique concerne aujourd'hui davantage la vie politique et les droits et devoirs des citoyens en la matière. L'adjectif citoyen me paraît avoir un sens plus large et couvrir l'ensemble des droits et devoirs des personnes les unes vis-à-vis des autres, l'ensemble des obligations quotidiennes qui permettent à chacun une vie décente en harmonie avec une société démocratique équitable » (Pierre Hazette, ministre belge de l'Enseignement secondaire, 2003). Autrement dit, résume la revue Sciences humaines, « la citoyenneté ainsi évoquée ne concerne plus tellement le rapport qu'entretient l'individu avec l'État, mais bien [celui qu'il entretient] avec la société civile en général ». Ainsi, « une attitude civique consisterait à remplir ses devoirs de citoyen, tandis qu'une "démarche citoyenne" afficherait une volonté d'intégrer dans ses actes des considérations éthiques et des finalités ou des solidarités sociales plus affirmées » (article « citoyenneté » de Wikipédia).
    L'hésitation entre les deux adjectifs n'est, au demeurant, pas nouvelle. On peut lire dans un numéro de juillet 1792 du Mercure français : « Liquidation de la dette citoyenne de chaque municipalité (il fallait, de la dette civique). »

    (5) L'adjectif figure toutefois dès 1960 dans le Grand Larousse encyclopédique, avec le sens de « populaire » et la mention « vieilli ».

    (6) Sans oublier les exemples déjà cités de Chateaubriand, de Delavigne, de Vigny, de Hugo et de Musset.

    (7) L'adjectif se trouve également chez nos meilleurs linguistes : « Je suis favorable à la féminisation des noms de métiers pour des raisons grammaticales, sociales, morales et citoyennes » (Bernard Cerquiglini), « Croisade citoyenne » (Alain Rey).

    (8) « On voit cet adjectif recouvrir le champ sémantique de l'engagement politique et social. Citoyen est alors synonyme de "militant", "engagé", "antiraciste", "écologique". Son emploi sert de signe de reconnaissance à toute la mouvance associative qui, à la marge de la gauche politique et des services sociaux, cherche à réparer à la fois la panne idéologique de la première et la démission des seconds » (Luc Borot, 2000).

    Remarque : Concernant le genre de COVID-19, voir cet article.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vaccins contre la COVID-19 : un comité de citoyens (?) pour restaurer la confiance.

     


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