• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « On a vu récemment nombre de comptes Twitter insulter, menacer, agonir d'injures à caractère antisémite un couple d'élus condamné par la justice dans une affaire de fraude fiscale » (à propos des époux Balkany).
    (Gaël Brustier, sur atlantico.fr, le 13 octobre 2019)  

    Patrick Balkany (photo Wikipédia sous licence GFDL par Matt92300 Dark Attsios)

    FlècheCe que j'en pense


    L'expression agonir quelqu'un d'injures relève-t-elle du pléonasme ? Plusieurs spécialistes de la langue ont la faiblesse de le croire : « Si agonir signifie à soi tout seul "accabler d'injures" [ainsi que l'écrit Littré], agonir d'un torrent d'injures serait un pléonasme » (José Vincent, chroniqueur littéraire au journal La Croix, 1929), « Agonir signifie "couvrir d'insultes, injurier" et, par conséquent, agonir d'injures est un pléonasme de la même eau que dune de sable ou prévoir à l'avance » (Jean-Pierre Colignon, 2018), « Un pléonasme a la vie dure : agonir d'injures. Pourquoi en rajouter, puisque le verbe monosémique agonir signifie "accabler d'injures" ou tout simplement "injurier" ? » (correcteurs du site lemonde.fr, 2019). Mais rien n'y fait, se désole Colignon : « La dégradation du niveau de français a entraîné les lexicographes du Larousse à entériner cette faute. » Colignon n'y va pas de main agonisante. Aurait-il une dent contre la grande Faucheuse, pardon contre la petite Semeuse ? Car enfin, renseignements pris, le Larousse n'est pas le seul ouvrage de référence en cause. Que l'on songe au Petit Robert (et au TLFi), qui propose une subtile distinction entre l'emploi « absolu » du verbe, au sens de « injurier, insulter » : « Rare. Il s'est fait agonir », et son emploi avec un complément − circonstanciel ou d'objet second, selon les analyses − introduit par de, au sens de « accabler » : « Par renforcement, courant. Elle s'est fait agonir d'injures. » Que l'on songe surtout au Dictionnaire de l'Académie, qui n'hésite pas à prendre l'exact contre-pied de la position défendue par Colignon : « Agonir ne s'emploie que suivi d'un complément circonstanciel, tel que de reproches, d'injures, de malédictions, et signifie Accabler. Il m'a agoni de sottises. » Qui croire ? Un retour aux sources s'impose.

    À l'origine était le nom agonie, ou plutôt ses formes anciennes : aigoine, agone, agoine... Emprunté du grec agônia (« lutte [dans les jeux publics] », d'où « agitation, angoisse ») par l'intermédiaire du latin chrétien agonia (« angoisse » et, dans la Vulgate, « angoisse de la mort »), le mot désignait un tourment, physique ou moral (1), avant de se spécialiser dans ceux accompagnant la dernière lutte d'un être vivant contre la mort : « Il passa la nuict en grande agonie et puis mourut » (Jacques Amyot, 1559). Quand l'ancienne langue entreprit de dériver un verbe dudit substantif, elle hésita entre plusieurs formes, mal attestées et donc mal définies : agoner (« jeter dans l'angoisse, dans une violente agitation », selon Godefroy et le Dictionnaire du moyen français(2), agonier (« vivre de grandes souffrances morales », selon le Dictionnaire du moyen français(3) et peut-être agonir (« être en agonie »), que Godefroy croit repérer dans un document de 1390 (4) et que Dauzat fait remonter au XVe siècle sans citer la moindre source. Ces formes ne réussirent pas à s'imposer face à être en agonie (attesté de longue date), puis à agoniser (surtout employé à partir de la fin du XVIe siècle), qui avait pour lui d'être dérivé du latin chrétien agonizare (« combattre ; souffrir le martyre ») et d'appartenir à la première conjugaison : « Et quand il agonisera et vendra a sa fin » (Philippe de Mézières, 1392 ; attestation semble-t-il isolée), « Et la derniere parolle qu'il dist [en] agonizant fut [...] » (Guillaume de La Perrière, 1539). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'absence du verbe agonir (si tant est que le bougre ait jamais existé en moyen français) dans les dictionnaires anciens ; seul agoniser y avait droit de cité, au sens de « être dans un état d'extrême angoisse (spécialement celle qui précède la mort) » (5) : « Agonizar, agoniser, estre en agonie » (César Oudin, Thresor des deux langues française et espagnole, 1607).

    Il fallut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que le verbe agonir entrât officiellement en scène... par la porte de service : « Eh ! pourquoi voulez-vous qu'al' se laisse agonir ? » (Pierre Boudin, 1754), « J'étois agonie par ste femme » (Jean-Joseph Vadé, 1756), « Ne m'agonie [sic] pas de complimens, car je suis dans mon humeur massacrante » (Le Panier de maquereaux disputé, 1764), « Elles vont vous agonir de sottises » (Roger-Timothée Régnard de Pleinchesne, 1772), « Si bien que je fus si tourmentée, si agonie de sottises par les envieuses » (Restif de la Bretonne, 1783). Plus populacier, tu meurs ! Les uns − on les entend d'ici − crièrent au barbarisme aussi fort que nos barbares harengères : « Agonir n'est pas français. Ne dites donc pas : agonir quelqu'un de sottises ; dites : accabler quelqu'un d'injures » (Dictionnaire des locutions vicieuses, 1813 ; Manuel de la pureté du langage, 1835). D'autres crurent préférable de s'en tenir à la graphie agoniser pour les deux sens : « Agoniser, verbe neutre, être à l'agonie. Agoniser, verbe actif, quelqu'un de sottises, l'accabler d'injures ; populaire » (Joseph Planche, 1822), « Agonir quelqu'un d'injures, l'en accabler. S'agonir, s'invectiver. On devrait dire agoniser et s'agoniser » (Napoléon Landais, 1836)... et s'attirèrent les foudres de leurs confrères : « Agonir quelqu'un de sottises [...]. Quelques-uns disent agoniser. Ces deux manières de parler sont également vicieuses » (Jean-François Rolland, Dictionnaire du mauvais langage, 1813), « Agoniser ou agonir quelqu'un de sottises, expression ridicule adoptée par les dames de la Halle et par messieurs de la Correctionnelle » (Dictionnaire de tout le monde, par trois académiciens, 1842) − sans doute le contraste entre les amen prononcés au chevet d'un agonisant et les aménités échangées par les poissonnières était-il trop violent... D'autres, enfin, se demandèrent si le nouveau venu ne serait pas une altération, d'après agonie, du vieux verbe ahon(n)ir (« faire honte à, déshonorer, insulter », du francique haunjan, « railler, insulter »), attesté jusqu'au XVIIe siècle en français et survivant en normand (6) : « Ce mot, tout populaire, n'a point de rapport grammatical ou étymologique avec agoniser ; c'est tout simplement la corruption de l'ancien et très bon verbe ahonir [...] dont l'h s'est changée en g dur » (Maurice La Châtre, 1853). Voilà qui appelle plusieurs remarques.

    1/ Quoi qu'en dise La Châtre, l'origine du verbe agonir « n'est pas claire », de l'aveu même de Goosse (7). Mais l'étymologie par agonie et ahon(n)ir, généralement admise de nos jours, a ceci de séduisant qu'elle fait écho à l'expression mourir de honte. Agonir quelqu'un (de), c'est littéralement (et par exagération plaisante) « le mettre à l'agonie, le faire mourir de honte (en l'accablant de) ». Claude Duneton y voit une allusion à l'ancien pilori du quartier des Halles, à Paris : « Il faut savoir que les malheureux condamnés au carcan étaient alors copieusement ahonis − abreuvés d'insultes par une foule enchantée de pouvoir maltraiter ses malfaiteurs ! D'où l'amalgame inconscient entre le déshonneur et l'article de la mort » (Au plaisir des mots, 2004). Les premières attestations confirment, au demeurant, que le complément introduit par de − qui peut ou non accompagner le verbe agonir (en plus de l'objet direct), comme le rapportent le Robert et le TLFi − exprimait le plus souvent une idée d'agression verbale : sottises (au sens populaire de « injures ») ou injures (au sens restreint de « paroles offensantes »). Force est toutefois de constater que ce n'était pas toujours le cas : « Mutiler le fantassin [= le piéton] ou l'agonir de poussiere » (Michel Marescot, 1754), « [Il] l'agonit de coups de poing » (Bayard et Dumanoir, 1837), « Un enfant de quatre ans, qu'un M. Nicot avait agoni de sangsues » (Armand Trousseau, 1839), « C'est la vieille qui m'a agoni de coups » (La Correctionnelle, 1840), « [Elle] m'a agoni de coups de bâton » (Charles Charbonnier, 1847), « Il a eu grand' raison de vous agonir de coups de fouet » (Jean-Bernard Mary-Lafon, 1860), « Le premier titi venu vous agonirait de sottises, ou d'écorces d'orange, si vous étiez à quelque théâtre du Boulevard » (Charles de Saint-Julien, 1866), et encore de nos jours : « [Elle] l'agonissait de regards furibonds » (Daniel Cario, 2006), « Ils m'agonissent de coups de poing, de coups de pied » (Diniz Galhos, 2019), « J'étais agoni de coups » (Yann Moix, 2019). Même constat avec agonir employé « absolument » : « Dérangez-vous de là, vous autres, que j'agonisse ce damné voleur ! [...] Si tu avais mes deux mains pour carcan, tu serais bientôt étranglé ! » (Georges Touchard-Lafosse, 1833), où le contexte montre assez qu'il n'est pas seulement question de lutte orale mais aussi physique ; et, cela va sans dire, avec agoniser pris au sens de agonir : « Rev'là la bourgeoise avec son monsieur [...] qui m'ont agonisé de coups » (Journal des débats, 1834), « J'l'agonise de coups de fouet » (Alfred Fouquet, 1857), « Les sales camouflets dont chacun l'agonise » (Marius Allègre, 1879), « Ces malheureux chevaux [...] qu'on agonise de coups » (La Fronde, 1899), « Agoniser. Maltraiter en paroles ou autrement, quereller, tarabuster » (William Pierrehumbert, Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse, 1902), « Les parents [...] finissent par s'agoniser de coups » (Georges Hérelle, 1918). Et quand bien même l'agression se manifesterait par des paroles, celles-ci ne sont pas toujours injurieuses : « Les croyant riches, [...] on les agonise de demandes exigeantes » (Sainte-Beuve, 1864), « [Il s'était vu] agonisé de questions » (Marie Quinton, 1895), « [Elle] voudrait la rencontrer pour aussitôt l'agonir de conseils » (Jean-Michel Olivier, 2007). Aussi l'Académie est-elle fondée à présenter agonir comme un synonyme de accabler (avec une idée d'abondance ou de répétition) − et non pas seulement de « accabler (en paroles) », ainsi que l'écrivent abusivement André Goosse et Michèle Lenoble-Pinson. Les chasseurs de pléonasmes en seront pour leurs frais.

    2/ « Agoniser de sottises. Exemple intéressant de corruption. Agoniser n'a ici aucun sens. Il est pour agonir, qui est lui-même pour ahonir. Le populaire a changé agonir pour agoniser qu'il connaissait mieux », lit-on dans Le Littré de la Grand' Côte (1897). Nous aurions donc affaire à une double corruption populaire : ahon(n)ir > agonir, puis agonir > agoniser. Las ! pas plus que sur la première, nous allons le voir, les spécialistes ne s'accordent sur la seconde... Au chapitre des arguments plaidant en faveur de l'attraction de agonir par agoniser, notons tout d'abord le fait que ce dernier verbe « ne s'emplo[yait] guère dans le sens "être à l’agonie" en langage populaire », selon Henri Bauche (8) ; autrement dit, la graphie agoniser était sémantiquement disponible pour le bas peuple, en plus d'être « paronymiquement admissible » (si j'ose dire). Ensuite, elle satisfaisait le « besoin factice et déraisonnable d'allonger avec des suffixes mille mots qui s'en passeraient bien » (Paul Stapfer, 1909) et, plus encore, la tendance de la langue à ramener tous ses verbes à la première conjugaison : « Le nouveau sens octroyé à certains verbes ne saurait s'expliquer autrement que par le fait qu'ils servent à éliminer par assonance un verbe à radical variable : agonir > agoniser » (Henri Frei, La Grammaire des fautes, 1929). Ajoutez à cela « l'analogie de verbes comme brutaliser, martyriser, tyranniser » ou encore « l'analyse sémantique de verbes comme humaniser, immortaliser "rendre humain, immortel" (d'où agoniser "rendre agonisant") » (TLFi), et tous les ingrédients étaient réunis pour précipiter agonir, la mort dans l'âme, dans les bras de son concurrent. Seulement voilà : d'autres observateurs font entendre un son de glas quelque peu différent. Ainsi de l'écrivain Gustave Le Vavasseur, qui présente agoniser « accabler (à plusieurs reprises) » comme « le fréquentatif » de agonir « combattre » (Remarques sur quelques expressions usitées en Normandie, 1884), et du linguiste Alphonse Juilland, qui y voit plutôt « le résultat d'un jeu de mots qui combine la forme du verbe courant agoniser "être à l’agonie" avec le sens du verbe familier agonir » (Les Verbes de Céline, 1985). La chronologie et le sens de l'influence entre nos deux paronymes en viennent même à être remis en question. Je pense au linguiste Paul Ackermann, qui soutient que le peuple tend plutôt à enlever de certains verbes le suffixe -iser, de formation savante : « D'agoniser ["être à l'agonie"], verbe neutre, il a fait agonir, verbe actif [...]. C'est que le peuple forme ses verbes simplement en er ou en ir, et non point en iser » (Discours sur le bon usage de la langue française, 1839) − pourquoi venir ensuite rallonger ce que l'on s'est évertué à raccourcir, je vous le demande ? Plus inattendue est la thèse défendue par Walther von Wartbug, selon laquelle c'est agoniser « accabler » qui aurait été simplifié dans les milieux populaires en agonir (sous l'influence probable de ahonnir), et non l'inverse. Le peuple a bon dos et il est facile, dans cette histoire qui s'est surtout jouée à l'oral, de lui faire dire tout et son contraire... Contentons-nous donc d'observer, avec le Dictionnaire historique de la langue française, que agonir et agoniser sont tous deux attestés dans ce sens populaire au milieu du XVIIIe siècle, et, avec Lazare Sainéan, que « l'une et l'autre formes sont encore usuelles aussi bien dans les parlers provinciaux (Berry, Poitou, Normandie, etc.) [9] que dans le langage parisien [du XIXe siècle] ».

    3/ Jean-Joseph Vadé, l'inventeur du genre dit « poissard », n'hésitait-il pas lui-même entre « Ne l'agonisons plus » (1743) et « J'étois agonie par ste femme » (1756) ? C'est là que les choses se corsent (et pas seulement pour les Maures...). Car, tenez-vous bien, certains observateurs, et pas des moindres, tiennent cet agonisons-là pour une forme conjuguée du verbe... agonir : « Les deux verbes possèdent des formes communes : nous agonisons, j'agonisais… Mais il en est suffisamment pour les différencier : j'agonis et j'agonise, j'agonirai et j'agoniserai... » (André Moufflet, 1929), « Les verbes agonir et agoniser ne se distinguent guère qu'à l'infinitif et au participe passé (agoni en face de agonisé). Mais la conjugaison de agoniser a contaminé celle de agonir ; ainsi, l'imparfait de agonir est agonisait (et non agonissais) » (Grand Larousse encyclopédique, 1960) (10), « Agonir : Il l'agonisait de sottises » (Thomas, 1971), « Il faut reconnaître que ces deux verbes ont tout pour être confondus, jusqu'à leur participe présent, agonisant » (Claude Duneton, 2004) et, de façon plus nuancée, « On trouve agoniser notamment aux formes où l'emploi de agonir obligerait l'emploi des formes en -iss-, que la langue a probablement cherché à éviter, qui en tout cas ont pu servir de point de départ à l'attraction paronymique » (TLFi), « Agonir se conjugue en principe comme finir [comme abonnir, selon Bescherelle, 1843] ; pourtant, on trouve assez rarement les formes avec l'affixe -iss-. À leur place, des formes en -is- empruntées à agoniser, qu'il vaut mieux éviter » (Goosse, 2011). On voudrait mettre les usagers à la torture, sinon à l'agonie, qu'on ne s'y prendrait pas autrement...
    Qu'il me soit ici permis de faire remarquer à ces éminents spécialistes que c'est le phénomène d'attraction exactement inverse qui s'est d'abord observé dans la langue. Je n'en veux pour preuve que les graphies agonissoit, agonissant qui s'invitèrent, dès le XVIIe siècle, dans la conjugaison du verbe agoniser « être à l'agonie » à côté des agonisoit, agonisant attendus, accréditant par là-même l'idée d'une forme verbale en -ir du deuxième groupe de même sens (11). De là, la confusion gagna les autres modes et temps : « Vous n'entendez donc pas ce vaisseau qui agonit [pour agonise] là-bas ? » (Frédéric Soulié, 1838), « Après avoir longtemps agoni [pour avoir agonisé], l'enfant avait perdu tout sentiment de froid et de faim » (Cornélius Holff, 1852), « On y entend gémir des voix, semblablement à celles des malades qui agonissent [pour agonisent] » (Henri de Lacretelle, 1859), « Voir couler son sang... le voir agonir [pour agoniser] sous ma main » (Ernest Capendu, 1862), « La Démocratie pacifique agonira [pour agonisera] jusqu'au 2 décembre, et mourut » (Eugène de Mirecourt, 1867), « Des constructions en bois dans lesquelles ont agoni [pour ont agonisé] par milliers de malheureuses victimes de la guerre » (Le Populaire, 1935), « Ma grande rivale c'est la musique, elle est coincée, elle se détériore dans le fond de mon esgourde... Elle en finit pas d'agonir... » (Céline, cherchant à reproduire la langue populaire, 1936), « Le Marais n'a pas oublié la masse grise du donjon du Temple où agonit [pour agonisa] le Dauphin » (Jean Prasteau, 1973), « Combien furent blessés et agonirent [pour agonisèrent] sans soins ? » (Éric Lebreton, 2012) (12). Parallèlement à ce phénomène, des formes propres à la conjugaison de agoniser (n'en déplaisent aux incrédules) commencèrent à être employées au sens de « accabler », dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : « On ricane, on se fâche, puis on s'agonise en relais » (Les Porcherons, 1773), « Voir la canaille de cette ville l'agoniser de sottises » (Claude-René Guezno de Penanster, vers 1812), « Ce sont trois perronnelles [sic] qui m'ont agonisée » (Sewrin, Dumersan et Merle, 1813), « De sottises chacun viendra m'agoniser » (Dame-Jane, 1824). Côté agonir, les formes en -iss- n'étaient pas aussi rarement observées qu'on voudrait nous le faire croire (13). Quant à celles en -is-, prétendument « ambivalentes », force est de reconnaître que les exemples relevés dans Le Bon Usage ne prouvent rien à eux seuls. Certes, il semble bien que Maupassant, qui connaissait le patois de sa Normandie natale, ait écrit : « La mère Tuvache les agonisaient d'ignominies » (1882), mais que faut-il en déduire ? Qu'il avait pour habitude de conjuguer le verbe agonir sur un modèle plus proche de dire que de finir ? qu'il cherchait à éviter les formes en -iss- en leur substituant celles en -is- empruntées à agoniser, comme semble le croire Goosse ? ou, plus simplement, qu'il assumait le choix du verbe agoniser dans cet emploi, à l'instar de cette autre phrase placée dans la bouche de « la mère aux monstres » : « J'sais t'i c'que vous avez tous à m'agoniser comme ça ? » (1883) ? De même, l'exemple emprunté à la comtesse de Ségur (« Les Léonard nous agonisaient d'injures », 1861) ne peut s'analyser qu'à l'aune des suivants : « Il m'interrompait dès les premiers mots pour m'agoniser de sottises », « Je l'agonise d'injures » (1866). Parfois, guillemets ou italiques nous renseignent sur l'intention de l'auteur ; comparez : « C'était des petits mendiants qu'il avait agonisés de sottises » et « Est-ce que par hasard vous vous imaginez, madame, que je me laisserai agonir de sottises par votre cuisinière ? » (Eugène Sue, dont on peut supposer qu'il tenait agoniser dans ce sens pour plus populaire que agonir). Mais, là encore, chacun voit midi à sa porte : « Elle m'a presque agonie de sottises » (Balzac, 1847), « Il "agonit" tout le temps la pauvre fille [...] de sottises » (Jules Lemaître, 1889). Vous l'aurez compris : dans cette affaire, mieux vaut ne pas tirer de conclusions trop hâtives de l'analyse des formes verbales. Entre les inévitables coquilles d'éditeur, les erreurs franches de conjugaison, les formes prétendument susceptibles d'être rattachées à l'un et à l'autre verbe et celles volontairement confondues pour imiter la langue populaire, l'exercice s'apparente à un authentique parcours de l'agonisant...

    4/ L'argument généralement opposé par les détracteurs de agoniser « accabler » est celui de l'intransitivité : « Agoniser est un verbe neutre qui signifie "être à l’agonie" » (Jean-François Michel, Dictionnaire des expressions vicieuses, 1807), « Agoniser est toujours neutre et ne peut jamais, par conséquent, signifier "mettre à l'agonie" » (Louis Platt, Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux, 1835). À y bien regarder, la réalité est plus complexe qu'il n'y paraît. Le Dictionnaire du moyen français ne relève-t-il pas, parmi les anciens sens de agoniser, celui, transitif, de « tourmenter (quelqu'un) » (en parlant d'une chose, il est vrai), indirectement attesté par la construction passive agonisé de : « Regarde [...] ton filz humble et humain, Agonizé d'un ennuy tres grevain [= pénible à supporter] » (Jean Michel, 1486) ? « Tourmenter » ! N'est-ce pas peu ou prou la signification du verbe agonir ? (14) Qui plus est, fait valoir Sainéan contre l'avis de Platt, « le passage du neutre à l'actif [est] un phénomène courant dans le développement historique de la langue » ; « être à l'agonie » devient « mettre à l'agonie » : « Il est livré à une inquiétude qui l'agonise » (Martin-François Thiébault, Homélies sur les épîtres, 1766) et, avec un complément introduit par de, « Ses fils [...] l'agonisent de chagrins [en parlant d'un mourant] » (Journal général de la littérature de France, 1824), d'où « mettre à l'agonie à force d'injures, de reproches, de coups... ».

    Le piquant de toute cette affaire, c'est que agonir est parvenu, par un tour de force que l'on s'explique mal, à s'extraire des bas-fonds (Littré le trouvait « du plus mauvais langage ») pour s'imposer − un comble ! − dans le registre soutenu : « "Agonir quelqu'un" est devenu une manière huppée, voire légèrement précieuse, de dire "le traiter de tous les noms", note Claude Duneton, alors que "l'agoniser" est perçu comme une faute, un vulgarisme, une bourde de concierge ignorante. » Réservé à la langue populaire et aux parlers régionaux, agoniser quelqu'un ? Le Robert se montre plus nuancé : « Le verbe s'entend et se lit chez des auteurs reflétant la langue parlée, mais on le trouve [aussi] chez des écrivains sans caractère "populaire" » ; et Charles Maurras, étonnamment bienveillant : « [Les puristes] me font de la peine quand ils refusent à la fruitière ou à la boulangère le droit d'agoniser leurs clients de sottises ; agonir est pédanterie qui fait mal au cœur… » (Dictionnaire politique et critique, 1932). Qu'importe ! L'Académie, dans un louable souci de clarté, entend soigneusement distinguer les deux acceptions et les deux conjugaisons : à agoniser, verbe du premier groupe (il agonisait), le sens de « lutter contre sa fin toute proche » et à agonir, verbe du deuxième groupe (il agonissait), celui de « accabler ». Et gare à l'effronté qui s'imaginerait que « agoniser pour agonir, ce n'est pas la mort » : il se verrait aussitôt opposer... une tête d'enterrement.
     

    (1) « E tot lo mont mist en si grant aigoine » (Alexandre le Grand, vers 1160), « Th[e]ophilus est en agoine » (Gautier de Coinci, début du XIIIe siècle), « Quant elles sont en agonie D'enfanter » (Le Bestiaire et le lapidaire du Rosarius, vers 1330), « [Agonie] est excercitation pour faire les corps agiles et fors [sens grec]. Agonie est pris aucunes fois pour labeur de pensee fort et angoisseux [sens latin] » (Oresme traduisant Aristote, vers 1374).

    (2) « Pour moy seulement agoner Et en merencolie mettre » (Guillaume de Machaut, 1349).

    (3) « Mon ame s'agonye si fort Qu'elle est triste jusq'a la mort » (Jean Michel, 1486), « L'ame des Catholiques agonians » (Philippe de Marnix, avant 1598).

    (4) « Ledit Geoffroy leur avoit promis en agonnir [= à l'article de la mort, au moment de mourir ?] a cause de sadite fille bailler et aseir [la somme de...] en ses heritages » (Archives de Talhoet, 1390). S'agit-il de la forme verbale, comme le croit Godefroy, ou d'une graphie déformée de en agonie ?

    (5) Le verbe agoniser est également attesté au sens grec de « combattre, lutter » : « Ne agonizeroit ou emprendroit soy combatre en aucun bon peril » (Oresme, vers 1374) et au sens latin de « souffrir, endurer le martyre » : « Sans vesteure agoniseray vaillamment en defendant et soustenant la vraye foy » (La Vie de sainte Febronne, XVe siècle).

    (6) Selon Alfred Delvau, ahon(n)ir, attesté dès le XIIe siècle − « Ains se laissascent tot morir Qu'il me soufrissent ahonir [= Ils se laisseraient plutôt mourir que de me voir déshonorer] » (Partonopeus de Blois) − est « un vieux verbe français encore employé en Normandie » (Dictionnaire de la langue verte, 1867).

    (7) On ne compte plus les pistes explorées par les spécialistes : le gallois achwyn « accuser, blâmer » (Louis-Nicolas Bescherelle, 1845), le bas latin acanizare « crier comme un chien après quelqu'un » (Glossaire français polyglotte, 1846) ou le latin (ad)gannire « criailler, grogner, gronder » (Jean-Baptiste Jouancoux, 1880), le breton ankenia « chagriner » (Édélestand et Alfred Duméril, 1849), le celtique gonu « devenu gonir [« frapper »] et augmenté du préfixe a pour ad » (Pierre Malvezin, 1903), etc. Citons encore Jean Fleury, pour qui « la racine ahonnir est inacceptable. L'o de honnir est bref, et l'h normande, qui passe très bien à r, ne passe jamais au g, au moins n'en connais-je pas d'exemple » (Essai sur le patois normand de La Hague, 1886).

    (8) On trouve toutefois : « Pour nou faire agonisé d'faim » (Haguinettes, 1774), « On za que des chiffons en magnière d'écus que sont déjà agonisés à moitié » (Jean Fenouillot, La Table d'hôte à Provins, 1792).

    (9) « Agonir (arrondissement de Bayeux et Orne), Agoniser (arrondissement de Valognes ; employé aussi dans le Berry) » (Dictionnaire du patois normand, 1849), « Agoniser, verbe actif. Insulter, injurier, outrager de paroles. Après avoir agonisé sa femme, il l'a chassée du logis. Terme suisse, savoisien, comtois, lorrain, etc. Nous disons aussi, avec un complément indirect, agoniser de sottises, agoniser d'injures. Dans le langage parisien populaire on dit : Agonir, Agonir quelqu'un de mauvais propos » (Jean Humbert, Nouveau Glossaire genevois, 1852), « Agonir de sottises, accabler d'injures. On dit à Paris (langage populaire) : agoniser de sottises » (Eugène Robin, Étude sur le patois normand en usage dans l'arrondissement de Pont-Audemer, avant 1864).

    (10) Dix ans plus tard, le Grand Larousse de la langue française s'en tiendra prudemment à cette seule remarque : « La conjugaison de [agonir] a été parfois contaminée par celle de agoniser. »

    (11) « Le Sauveur agonissant au destroit de sa passion » (Louis Richeome, 1601 ; « agonisant », 1628), « Sur le point qu'il agonissoit » (Denis de la Mère de Dieu, 1618), « Agonisant et mourant » (François Bourgoing, 1635 ; « agonissant », 1649), « Philippe Crivelly [...] agonissoit à la mort » (Vincent Willart, 1636), « Les larmes du cerf, agonisant aux abois » (Jean-Pierre Camus, 1619 ; « agonissant », 1636), « Comme elle agonissoit » (Louis de Sainte-Thérèse, 1662) et même « Agonissant, mourant, expirant, décédant, trépassant. Je l'ai vu agonissant » (Recueil des sinonimes françois qui entrent dans le beau stile [!], 1745).

    (12) Et aussi : « Telle est la réponse de la femme à son mari agonissant » (Pierre Capelle, 1810), « Il revenait sanglant Agonir à mes pieds » (Marius Ledoux, 1864), « Son père blessé grièvement, agonissant peut-être » (Paul Féval, 1866), « Ce doit être un coup bien rude pour un mourant que de voir un autre homme agonir auprès de lui » (Henry Ratel, 1872), « La lampe agonissait » (Raoul de Navery, 1876), « [Le cerf], livré à une meute de chiens dévorants, agonira lentement sous leurs morsures » (Georges Eekhoud, 1896), « Une image [...] où se voyait Jésus au Jardin des Olives agonir sous le poids de nos fautes » (Maria Biermé, 1901), « C'est d'abord l'écrasement de la solitude et l'impatiente angoisse de songer qu'il va y agonir si longtemps » (Ernest Delahaye, 1923), « Comme au champ d'Austerlitz agonissaient les braves, Je me meurs » (Annie Spillebout, 1977), « Un corps qui, trop chauffé, risque d'agonir si on le plonge brutalement dans l'eau froide » (Philippe Claudel, 2012).

    (13) « Ne l'agonissons plus » (dans des éditions posthumes des œuvres de Vadé), « Agonissez-moi » (Adolphe Salvat et Charles Henri, 1837), « Croyez-vous qu'elles m'agonissent depuis la rue Montorgueil ? » (Charles Dupeuty et Louis-Émile Vanderburch, 1838), « Les poissardes s'agonissent » (Laurent Joseph Remacle, 1839), « Voilà qu'on va m'agonir maintenant... Eh bien ! oui, je veux bien... Agonissez, mes braves gens, agonissez... » (Adolphe Lemoine et Henri Horace Meyer, 1840), « Tous, ils m'agonissent » (Laurencin, Cormon et Grangé, 1852), « Ils l'agonissent de sottises et de coups de bec [en parlant d'oiseaux] » (Le Petit Parisien, 1908), « Les deux amants s'agonissent » (Revue musicale de Lyon, 1910), « Une vieille femme qui [...] l'agonissait de sottises » (Charles Silvestre, 1929), « Les mêmes officieux qui l'agonissaient d'injures » (Léon Blum, 1930) et aussi « Un agonissement d'injures » (Antoine-Alexandre-Henri de Poinsinet, 1758).

    (14) « Ne dites pas : Il l'agonise du matin au soir. Dites : Il le tourmente, il le vexe du matin au soir » (Jean-François Rolland, Dictionnaire du mauvais langage, 1813).

     

    Remarque 1 : On lit chez Thomas : « Après le glissement de sens vers "insulter", agonir a été remplacé, à la fin du XVIe siècle, par agoniser [...], qui signifie à son tour "être à l'agonie". » Et aussi chez Pierre Guiraud : « C'est le vieux mot agonir "être en agonie" qui s'est croisé avec ahonnir pour prendre, en moyen français, le sens de "insulter" » (Cahiers de lexicologie, 1967). Agonir employé au sens de « insulter » avant 1600 ? Voilà une affirmation qui mériterait d'être étayée de quelques références...

    Remarque 2 : Agonir est parfois présenté comme un verbe défectif : « Plusieurs temps du verbe agonir sont inusités » (Colignon), « Ne s'emploie qu'à l'infinitif, aux temps composés et au singulier de l'indicatif présent » (Girodet), « Du fait des hésitations sur la conjugaison, agonir est en réalité un défectif, employé au présent de l'indicatif, aux temps composés et à l'infinitif, parfois au futur et au conditionnel, presque jamais à l'imparfait » (Robert). Il n'est pourtant que de consulter la production littéraire de ces cinquante dernières années pour se convaincre que l'indicatif imparfait (en -iss-) de notre verbe n'est pas encore à l'agonie : « Ils s'étaient levés et m'agonissaient d'injures » (Jean-Pierre Attal, 1962), « J'agonissais indistinctement le mâle et la femelle » (Gaston Cherpillod, 1969), « Ils agonissaient les mouflets d'injures » (Pascal Bruckner, 1986), « La même foule haineuse qui l'agonissait d'injures » (Gerald Messadié, 2006), « Je l'agonissais d'injures » (Andrea H. Japp, 2007), « [Il] l'agonissait alors d'injures » (Jean Diwo, 2008), « Toi qui agonissais les curés » (Nicolas d'Estienne d'Orves, 2011), « Ces "plumitifs" qu'agonissait Voltaire en son temps » (Éric Dussert et Éric Walbecq, 2014), « Les gosses nous agonissaient de bêtises » (Marie Charrel, 2017), « Elle l'agonissait de jurons » (Marcu Biancarelli, 2018).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (selon l'Académie).

     


    votre commentaire
  • « J'ai été surprise par les violences que cela a engendré. »
    (Mathieu Giua, sur 37degres-mag.fr, le 9 octobre 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire : les violences que cela a engendré ou, conformément à la règle selon laquelle le participe passé des verbes conjugués avec avoir s'accorde avec son complément d'objet direct si celui-ci précède, que cela a engendrées ? L'affaire ne date pas d'hier : elle remonte... à 1672 ! C'est à cette époque que le grammairien Gilles Ménage, analysant dans ses Observations sur la langue française la règle établie un siècle plus tôt par Clément Marot, formula une exception « qui est d'autant plus remarquable qu'elle n'a été remarquée de personne » : « L'usage veut qu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cela m'a donné, et non pas m'a donnée, quoique le substantif [antécédent du complément d'objet direct que] soit devant le verbe, et quoiqu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cet accident [= évènement] m'a donnée. » Contre toute attente, plusieurs de ses confrères lui emboîtèrent le pas sans discuter, mais en prenant soin de désigner clairement le coupable : « Donné agrees with cela, not with joie [= donné s'accorde avec cela, pas avec joie] » (Guy Miège, A New French Grammar, 1678), « Le mot cela servant de nominatif, quoiqu'il soit devant le verbe, empêche que le participe ne prenne le genre et le nombre du substantif. Vous ne sauriez croire la peine que cela m'a donné, les inquiétudes que cela m'a causé » (Thomas Corneille, note sur les Remarques de Vaugelas, 1697).

    Vous, je ne sais pas, mais moi, quand j'entends parler d'une exception jusqu'alors passée inaperçue, je suis comme saint Thomas : je demande à voir. Quel était l'usage en la matière au XVIIe siècle ? Difficile à dire, en vérité, tant les exemples pertinents (avec un COD féminin ou pluriel) et de première main sont rares, et nombreuses les discordances entre les éditions. Jugez-en plutôt : « Je suis très marri de la peine que cela vous a donnée » (Malherbe, lettre datée de 1621) ; « La joie que cela a donnée ici à tout ce que vous aimez » (Vincent Voiture, lettre datée de 1635, dans une édition de 1654), mais « que cela a donné » (dans une édition de 1657) ; « L'affection que cela lui a donnée de servir votre maison » (Jeanne de Chantal, 1638) ; « La peine que cela lui avoit donnée » (Anne-Marie-Louise d'Orléans, 1661) ; « Mon frère voyant l'émotion que cela avoit causé » (Gilberte Périer, 1663) ; « La confusion de mon départ m'a détournée de l'inquiétude que cela m'auroit donnée dans un autre temps » (Mme de Sévigné, lettre datée de 1677, dans une édition de 1734), mais « que cela m'auroit donné » (dans une édition de 1736) ; « Ce concile n'approuva pas la variété excessive que cela avoit causé dans sa province » (Louis Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, édition de 1678), mais « que cela avoit causée » (édition de 1679) ; « Les sujets de crainte que cela a donné autrefois au roi » (Mercure historique et politique, 1687) ; « S'ils veulent savoir quelle est la peine que cela m'a fait » (Jean-Baptiste de La Quintinie, 1690) ; « Je suis très marri de la peine que cela vous aura donnée » (Bernard de Montfaucon, 1700). Vous conviendrez avec moi que l'exception de Ménage paraît très exagérée, et l'usage écrit de l'époque, très hésitant.

    Mais ce n'est pas tout : le grammairien lui-même reconnaît qu'il s'agit là d'« une des bizarreries de notre langue, dont il est difficile de rendre raison » ! Ne serait-ce pas plutôt une bizarrerie de Ménage ? Toujours est-il que la question divisa les spécialistes du XVIIIe siècle : « Corneille et Ménage [...] prétendent que lorsque le sujet qui régit le verbe est énoncé par le pronom cela, il n'y a plus de concordance à observer, et qu'il faut dire : Les soins que cela a exigé. Mais il me paraît que ces exceptions ne subsistent plus : je vois la règle générale également observée dans ces exemples par le plus grand nombre [1] » (Gabriel Girard, 1747), en face de « Le participe est encore indéclinable, lorsque le verbe est mis à l'impersonnel avec il, ou bien lorsque ceci, cela est le nominatif du verbe : Ne savez vous pas la douleur que cela m'a causé. La perte que ceci m'a occasionné est irréparable » (Jean-François-Augustin Belin, 1788). Il fallut attendre le XIXe siècle pour que les grammairiens accordassent enfin leurs violons : « Ménage et Thomas Corneille, après avoir reconnu le principe sur lequel l'usage est fondé, y faisaient [des] exceptions ; lorsque le mot cela servait de nominatif, ils croyaient que l'on devait dire : La peine que cela m'a donné ; les inquiétudes que cela m'a causé. [Ces] exceptions n'étant [pas] fondées en raison, l'usage les a rejetées, et il a tout soumis à une règle simple » (Jean-François Marmontel, avant 1799), « Les anciens grammairiens avaient encore cherché à établir une exception bien singulière ; ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d'un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s'accordât point avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d'avis de dire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné, au lieu de : Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données. Mais depuis longtemps cette exception n'est plus admise » (Charles-Pierre Girault-Duvivier, 1811), « Ménage [...] admet des exceptions tout à fait arbitraires » (Ernest Bouvier, 1853), « Ne croyons pas [...] que Ménage ait toujours la logique pour lui. Pourquoi écrit-il : La joie que cela m'a donné, et : La joie que cet accident m'a donnée. Les deux cas ne sont-ils pas aussi les mêmes ? » (Jean Bastin, 1880), « Une exception, inventée par Gilles Ménage et acceptée par Thomas Corneille » (Ferdinand Brunot, 1924), « La langue parlée la [= la règle d'accord du participe passé avec avoir] respecte très mal, et, même dans l'écrit, on trouve des manquements : Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait (Maurice Druon, 1962) » (André Goosse, 1986). Fin de l'histoire ?

    Las ! voilà qu'André Thérive remet le sujet sur le tapis, en 1926, dans une de ses fameuses chroniques de langue : « L'impression que cela m'a faite est absolument correct, [mais] choque l'oreille et, pour ainsi dire, l'esprit même. Il n'y a pas un pédant qui oserait faire l'accord dans une telle occasion, malgré les lois formelles de la grammaire. Avouons donc que la règle est morte, et donc néfaste. Il faut proclamer invariables certaines expressions verbales (généralement courtes, où le participe est même monosyllabique). Et dans cette humiliation devant l'usage, ne cherchons pas de raisons. Seuls des phonéticiens très subtils pourraient en inventer ; je ne suis pas sûr qu'elles fussent excellentes [...]. Je crois personnellement que dans l'impression que ça m'a fait, le neutre ça contamine de sa neutralité toute la proposition relative, laquelle a déjà tendance à être invariable comme toutes les expressions verbales composées. » Retour à la case départ ? À y bien regarder, des différences d'analyse apparaissent entre le chroniqueur du XXe siècle et les grammairiens du XVIIsiècle : Thérive, établissant une distinction entre l'usage oral et l'usage écrit (2), soupçonne des considérations phonétiques et euphoniques, quand Ménage et Corneille donnent des exemples où l'accord du participe passé est purement graphique ; quant à l'argument selon lequel le caractère « non décomposable » des locutions verbales favoriserait l'invariabilité, il ne saurait s'appliquer aux exemples de Ménage et de Corneille, qui reposent sur des expressions non figées (et des participes non monosyllabiques). Reste le pronom cela (ou, par contraction, ça), qui tendrait donc à lui seul à bloquer l'accord...

    Dans Le Participe passé autrement (1999), Marc Wilmet avance une explication à ce phénomène : « L'“étrangeté” imputable au pronom cela ne naîtrait-elle pas d'une confusion de support [comprenez : objet qui impose l'accord à un apport, en l'occurrence le participe passé] : "qu'est-ce qui a été fait ?" ; 1° que → l'impression (la bonne source du pronom que), 2° cela (source erronée de que, mais le pronom masculin singulier cela se superpose à l'impression, dont il sauvegarde le trait "inanimé" [3]) ? » À en croire Hanse, ladite confusion serait d'ailleurs facilitée, dans les constructions de ce type, par le voisinage immédiat du complément d'objet direct et du pronom sujet : « On a signalé maintes fois la tendance à ne pas faire l'accord avec un complément féminin qui précède quand le sujet, pas trop éloigné, est cela : L'impression que cela m'a faite peut paraître étrange, mais l'accord s'impose aussi bien que dans L'impression que ce jeune homme vous a faite. » D'autres observateurs, se réclamant cette fois d'une remarque de Grevisse (4), tentent plutôt de justifier l'invariabilité du participe passé par une analogie (que d'aucuns qualifieront d'abusive) entre le pronom neutre cela et le il impersonnel. L'Académie, quant à elle, nous apprend par la voix du service de son Dictionnaire qu'elle n'entend pas déroger à l'orthodoxie grammaticale (mais gageons que de cela vous ne doutiez pas) : « On fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d'exception. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires [...] que Charles-Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : "Les anciens grammairiens... [cf. plus haut]." Était-il possible d'imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée [et] le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d'accord » (rubrique Dire, ne pas dire, 2017).

    Oserai-je l'avouer, au risque de passer pour un pédant fini ? cette affaire me met d'autant plus mal à l'aise que, contrairement à la plupart des usagers (si j'en crois les nombreux témoignages glanés sur les forums de langue [5]), mon oreille n'éprouve aucune surprise à entendre ledit accord, avec ou sans cela comme sujet. Cela dit, il est toujours possible, pour le locuteur plongé dans le doute ou pourvu d'un pavillon plus délicat que le mien, de contourner la difficulté en évitant les temps composés, en précisant la réalité représentée par le pronom sujet ou, comme le suggère Hanse, en formulant la phrase autrement : « On peut, si l'on veut, modifier la phrase [L'impression que cela m'a faite] et dire : L'impression que j'ai ressentie. » C'est aussi simple que cela...
     

    (1) Affirmation tout aussi exagérée. Comparez : « Les malheurs que cela a attiré sur nos flottes » (texte daté de 1712), « La douleur que cela auroit causé » (Pierre Noguez, 1725), « La perte que cela lui a causé » (Jean Barbeyrac, 1734) et « L'inquiétude que cela vous a donnée » (Marie-Anne de La Trémoille, 1707), « Les murmures que cela avoit causez » (Jean Le Clerc, 1728), « Jugez de l'affliction que cela m'a causée » (Charles de Fieux Mouhy, 1736).

    (2) « C'est sur de tels points que l'on surprend la séparation entre la langue écrite et la langue parlée [...]. Pratiquement, arrangeons-nous pour dire sans crainte les phrases où l'accord sonne de façon trop baroque, et pour ne les écrire jamais... [!] »

    (3) Cela sauvegarderait aussi bien le trait « animé » d'un complément direct de personne : La femme que cela a intéressé(e), les gens que cela a choqué(s). Ne lit-on pas sous la plume de Victor Hugo : « Comme cela dort, ces jeunes gens » ?

    (4) « [Les démonstratifs neutres cela, ça] s'emploient aussi comme des espèces de sujets vagues ayant de l'analogie avec le pronom il des verbes impersonnels » (Le Bon Usage, 1959).

    (5) « Cet accord me gêne, je dirais même qu'il me choque », « Cela frotte mes oreilles », « Cela sonne mal », « À mon oreille, cela sonne faux », « Ça fait pleurer mes yeux », « Curieusement, je ne fais pas l'accord, alors que je le fais sans difficulté dans tous les autres cas », etc.
     

    Remarque 1 : Et les écrivains « modernes », dans tout ça ? Ils semblent tout aussi partagés que leurs aînés : « La contrariété que cela m'a donnée » (François Roger, 1838) ; « La peine que cela vous a donnée » (Pierre-Jean de Béranger, 1851) ; « Voici la poésie que cela m'a donnée » (Camille Doucet, 1860) ; « L'émotion que cela m'a donné » (Georges Sand, 1867) ; « On parle de l'alcoolisme de Verlaine, de la déliquescence que cela avait mis dans sa chair » (frères Goncourt, 1896) ; « La peine que ça m'a fait » (Jules Romains, Mort de quelqu'un, édition de 1923), mais « La peine que ça m'a faite » (édition de 1933) ; « Les gens que cela a choqués » (Proust, 1920) ; « Et vous n'imaginez pas toute la peine que cela m'a fait » (Giono, 1930) ; « Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait » (Maurice Druon, 1962), « Les mauvais résultats que cela avait entraînés » (Patrick Besson, 1985), « Sous des formes assez éloignées de celles que ces mots ont pris en français moderne » (Dictionnaire historique de la langue française, 2012). Reste encore à déterminer si ces graphies sont à mettre à la charge des auteurs ou des éditeurs...

    Remarque 2 : Jacques Drillon, dénonçant la piètre qualité de la traduction du roman policier suédois Millénium, écrit en 2008 sur le site BibliObs.com : « Que diriez-vous d'un livre où l'on lirait : "Je suis désolée de la tournure que cela a prise" ? » Que notre journaliste n'a-t-il précisé sa pensée ! Car enfin, considère-t-il que l'invariabilité est ici de rigueur du seul fait de la présence du pronom cela ou bien, comme cela se lit çà et là sur la Toile, parce que l'on a affaire à une locution (partiellement) figée, où tournure est devenu difficilement analysable comme complément d'objet direct de prendre ? Dans le doute, contentons-nous de faire observer aux partisans de la seconde opinion que, avec tout autre sujet que cela, l'accord prévaut chez les écrivains : « La tournure que vous avez prise est très habile » (Voltaire, 1766), « Juliette fut charmée de la tournure que les choses avaient prises [sic] » (Restif de La Bretonne, 1776), « La tournure que l'affaire avait prise » (Louis Domairon, 1777), « Heureuse de la tournure que les choses avaient prise [remplacé dans les éditions suivantes par : que les choses prenaient] » (Balzac, 1839), « J'étais fort étonné de la tournure que l'affaire avait prise » (Baudelaire traduisant Poe, avant 1867), « Lionel s'applaudissait de la tournure que l'affaire avait prise » (Jules Verne, 1889), « Ils étaient déconcertés par la tournure que les événements avaient prise » (Gaston Boissier, 1894), « La tournure que les événements ont prise tient à ma chance plutôt qu'à mon mérite » (Maurice Barrès, 1912).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les violences que cela a engendrées (selon l'Académie).

     


    4 commentaires
  • « Fier de supporter l'équipe de France de basket. »
    (Publicité Amazon, diffusée en septembre 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Il n'y a pourtant pas de quoi être fier − sur le plan de la langue, s'entend −, si l'on en croit le chroniqueur Alain Feutry : « Nos joueurs sont-ils si mauvais qu'il faille les supporter au lieu de les encourager ? » s'interrogeait-il non sans ironie dans les colonnes du Figaro, à la fin du siècle dernier. Saisissant la balle au bond, le service du Dictionnaire de l'Académie se fendit à son tour d'un curieux avertissement : « On évitera d’employer ce verbe [supporter au sens de "soutenir"], formé à partir de l'anglais to support, pour parler de rencontres sportives et, à plus forte raison, d'autres compétitions. Le substantif Supporteur peut être employé, sous cette forme francisée et non sous la forme anglaise Supporter, dans le langage sportif » (Dire, ne pas dire, 2011). Reconnaissons, à la décharge des contrevenants, que l'on a connu coup plus franc : l'arbitre de la langue vous donne sa bénédiction pour être supporteur de l'équipe nationale, mais vous risquez le carton rouge (si l'on me permet ce parallèle avec le football) en déclarant la supporter. Comprenne qui pourra... lire entre les mailles du filet ! Allez savoir pourquoi, mon petit doigt me souffle que la vieille dame du quai Conti, trop attachée à viser le dessus du panier linguistique, se refuse à préconiser le terme de souteneur, autrement connoté... Mais soutien ne pouvait-il trouver grâce à ses yeux ?

    Las ! les académiciens ne sont pas les seules pointures à faire preuve de maladresse dans cette affaire. Prenez les auteurs du Grand Livre de la langue française (2003) : « Le sens sportif du verbe supporter ("encourager une équipe") est tellement installé dans nos mœurs qu'on ne peut plus guère le récuser efficacement. Il est certain que ceux qui ont appris un français relativement classique ont du mal à admettre [c]es élargissements de sens », écrivent-ils sous la direction de Marina Yaguello. Il y a là, pour le moins, une formulation malheureuse, quand on sait que l'idée de soutien est bel et bien attestée − à côté des autres sens communs de supporter : « soutenir (une chose pesante) », « avoir comme charge (financière, morale) », « tolérer, endurer » − dans la langue classique du XVIIe siècle, ainsi que le confirme Littré : « Prendre le parti de, soutenir. "Supporter l'orfelin contre le meurtrier injuste du pere" (Agrippa d'Aubigné, 1630), "Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions" (Molière, 1668), "Celui-ci est un grand faux-monnayeur et qui supporte certains corsaires" (Tallemant des Réaux, avant 1692). » On pourrait encore citer Furetière : « Supporter, signifie encore, Donner appuy, secours, protection. Les gens d’un même corps se supportent les uns les autres. La fortune de cet homme est bien appuyée, les ministres le supportent, le protègent. Ce docteur supporte les hérétiques, il écrit en leur faveur, il les excuse » (Dictionnaire, 1690) et l'Académie : « Supporter, signifie figurément Favoriser, appuyer. Ce grand seigneur, ce ministre supporte, soustient un tel » (Dictionnaire, 1694) − alors pourquoi pas un joueur de paume ?

    À y regarder de près, cet emploi de supporter est encore plus ancien : « Mais les deffaillans supportoies » (Miracle de saint Jean le Paulu, vers 1372), « Car le seigneur en devient plus puissant ou plus riche, et pourra au tems advenir plus supporter et aider sez subjés » (Le Songe du verger, 1378), « Sens faire partie ne sorporteir [= favoriser, avantager] l'une partie encontre l'autre » (Jean d'Outremeuse, avant 1399), « [Ceux] qui sont riches et puissants, et qui doivent supporter les pauvres » (Enguerrand de Monstrelet, vers 1450), « Voz biens et monnoye Dont vous deussiez le peuple suporter » (Charles d'Orléans, avant 1457), « En flattant, favorisant et supportant les voullentez des seigneurs » (Jean de Bueil, 1466), « Qui pourra surporter Desormais nostre pauvre fait [...] ? » (Andrieu de La Vigne, 1496), « Et pour ce qu'entendons qu'ilz soient supportez en leurs droiz » (Charles VIII, 1496), « Saichez qu'il est requis Que supportez voz serfs et voz vassaulx » (Pierre Gringore, 1505), etc. (1) De là à affirmer avec le Dictionnaire historique de la langue française que « supporter a eu du XIIe siècle jusqu'à l'époque classique le sens d'“appuyer (quelqu'un), prendre son parti” et spécialement “subvenir à ses dépenses” (1543) », il y a un cadrage chronologique que je ne suis pas près de cautionner. Autant je renverrais bien au vestiaire les attestations antérieures au XIVe siècle, qui me paraissent en l'espèce peu pertinentes (2), autant je ne vois pas ce qui pousse Alain Rey à croire que cette idée de soutien se serait éteinte avec le XVIIe siècle. Car enfin, les faits sont têtus : « Se rendre partie, tant pour le soûtenement de ses droits que pour supporter ses sujets » (Augustin Calmet, 1728), « Obtenir un pouvoir suffisant pour supporter le prince et les mesures que prennent les ministres » (James de La Cour, 1744), « Les Marbuts [...] n'étant plus supportés par le roi de Maroc se trouvèrent trop foibles pour leur résister » (Antoine François Prévost, 1746), « Parmi les divines écritures, où on trouve écrit qu'il faut que les forts supportent les faibles » (Saint-Simon, avant 1755), « Un évêque [...] qui résiste aux méchans et supporte les foibles » (Bernardin de Saint-Pierre, 1784), « La Providence, qui supporte les faibles plantes et nourrit les petits oiseaux » (Chateaubriand, 1802), « Quand il verra qu'on le supporte dans son malheur » (Honoré de Tuffet, 1818), « J'ai trouvé peu de personnes [...] qui supportassent et compatissent » (Louis-Marie Baudouin, 1820), « Cette masse, éclairée et pacifique, […] qui supporte le parti de l'ancien régime à condition que ce parti supporte les institutions » (Le Courrier français, 1823), « Il est loisible de […] supporter le parti protestant » (François Pélier de Lacroix, 1830), « J'aurais, pour ma part, supporté les Bourbons eux-mêmes s'ils eussent exécuté la charte » (Étienne Cabet, 1832), « Je ne puis y rentrer [= dans ma patrie] que supporté et aidé par le parti national » (Louis-Napoléon Bonaparte, 1833), « Le régime militaire ne lui convient plus ; il n'est point assez robuste pour supporter le gouvernement constitutionnel » (Jacques Crétineau-Joly, 1843), « Quoiqu'ils eussent fortement supporté le roi dans ses prétentions à la suprématie » (Léon de Wailly, 1843), « Les principes qui fondent et supportent la thèse » (M. Malan, 1844), « Les richesses des couvents, qui avaient servi à supporter les pauvres » (Antoine-Martin Bureaud-Riofrey, 1846), « Quand le pays [...] sera disposé à la supporter, elle [= ma proposition] pourra devenir un grand acte définitif de réconciliation » (Jules Dufaure, 1849), « Il veut aussi que, par toute sorte de moyens honnêtes, on supporte le pauvre peuple qui est courbé sous le faix des impôts » (François-Armand de Gournay, 1852), « [La supérieure] doit recevoir et supporter les faibles » (Valérie de Gasparin, 1855), « Le marquis de Hartinhton a annoncé son intention de [...] supporter la demande d'autonomie en faveur de [...] » (Le Petit Parisien, 1876), « [Ce récit] qu'ils ont voulu soutenir et supporter à tout prix » (Léon Delbos, 1879), « Le voilà favori de Mme de Pompadour, et supporté du roi » (La Grande Encyclopédie, 1886), « Un allié est tenu de supporter la cause de son allié » (Antoine Pillet, 1892), « [L'Allemagne] a des agences de renseignements dans toutes contrées, des ligues de négociants qui supportent ces agences » (Paul Valéry, 1897), « [L'Italie] a, enfin, pour rester avec l'Allemagne, à supporter l'alliance avec l'Autriche » (Le Guetteur, 1902), « Les syndicats supportent le parti et en font la propagande dans les milieux ouvriers » (Rapport international sur le mouvement syndical, 1909), « J'ai songé un instant à supporter la cause des suffragettes » (Marc Logé, 1911), « Il y a ceux qu'il faut supporter et aider » (Mlle Le Bidan de Saint-Mars, 1925). Vous l'aurez compris : contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, le sens ancien de « encourager, donner aide, soutien (moral, matériel...) à (quelqu'un, une cause) », hérité du latin médiéval supportare (« aider, encourager ; supporter le coût de ») (3), n'est pas totalement tombé en désuétude au XVIIIe siècle. Il s'est maintenu tant bien que mal jusqu'à nous, notamment dans le vocabulaire de la morale religieuse et de la politique. Il n'est toutefois pas exclu, au vu du nombre d'occurrences issues de traductions de textes anglais, que ce supporter-là ait en partie dû sa survie dans notre lexique à sa propre acclimatation outre-Manche, depuis que les sujets de Sa Gracieuse Majesté nous l'avaient emprunté à la fin du XIVe siècle.

    Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c'est que notre verbe s'est offert une seconde jeunesse en passant dans le domaine du sport (4), au début du XXe siècle, sous l'influence − cette fois indéniable − de l'anglais : « Sport que désire "supporter" le candidat » (L'Auto, 1904), « Supporter l'équipe fanion » (Le Grand Écho du Nord de la France, 1922). Pour autant, il ne saurait s'agir à proprement parler d'une reprise du sens ancien, comme le laisse entendre le Dictionnaire historique (« Cette idée de soutien s'exprime à nouveau au XXe siècle par anglicisme »), mais plutôt d'une extension de son champ d'application, ledit sens n'ayant jamais disparu de nos contrées. Alors, me demanderez-vous, que reproche-t-on au juste à ce malheureux supporter ? Ses acceptions contraires ! (5) répondent en chœur les spécialistes : « Le verbe supporter au sens de "soutenir financièrement" ou "encourager" (anglais to support) doit absolument être évité, notre verbe supporter ("subir") signifiant quasiment l'inverse » (Jean-Paul Colin, 1994), « L'emploi, au sens sportif (et anglais) du terme, du verbe supporter prête pour le moins, dans certaines circonstances, à confusion. Non que ledit emploi constitue un péché mortel contre l'étymologie. Après tout, le bas latin supportare a eu, entre autres significations, celle de "soutenir, aider". [...] Mais pour peu qu'un journal se risque aujourd'hui à clamer en une : "La France supporte Domenech et les Bleus", comment s'y prendra-t-on pour distinguer entre ceux qui les encouragent et ceux qui se contentent de subir sans broncher leurs frasques ? » (Bruno Dewaele, 2010). Oserai-je avouer que les arguments allégués par ces deux champions des terrains linguistiques me laissent pour le moins perplexe ? Car enfin, les mots hôte et louer doivent-ils être sifflés hors-jeu au seul motif que le premier désigne aussi bien la personne qui reçoit que celle qui est reçue et que le second peut avoir pour sujet le propriétaire d'un bien immobilier tout autant que son occupant ? Le verbe soutenir lui-même n'est pas exempt de toute ambiguïté : La France soutient l'assaut (ou la concurrence) des États-Unis signifie-t-il qu'elle y résiste ou qu'elle l'encourage ? Surtout, le risque de confusion est à relativiser dans la mesure où il existe depuis l'origine (peut-être même dès le bas latin) et que nos aînés semblent s'en être accommodés. Comparez : « Supportéz l'un l'autre [= se tolérer, selon le Dictionnaire du moyen français] en patienche » (Jean Daudin, vers 1380) et « Si ne doit l'un l'autre mocquer, Mais doit l'un l'autre supporter [= s'aider mutuellement, selon le TLFi] » (Eustache Deschamps, 1385).

    Voilà donc un bien mauvais procès fait au verbe supporter employé non pas avec un sens spécifiquement anglais, comme on le croit souvent, mais − et la nuance est de taille − avec un sens français (hérité du latin et attesté sans discontinuer depuis le XIVe siècle) que la langue anglaise a étendu au domaine sportif. Que ses détracteurs se montrent beaux joueurs et laissent à l'usager le choix du terme qu'il juge le mieux approprié au contexte, tant que la clarté du propos n'en souffre pas ! La langue française est assez forte pour supporter en son sein ce rescapé-là.
     

    (1) Et aussi : « Jacquemart dartevelle qui les supportoit et honoroit en tout ce qu'il pouvoit » (Chroniques de Jean Froissart, édition de 1530), « Si nous avons affaire de secours [...] nous serons supportez de mon pere » (Nicolas Herberay des Essarts, vers 1540), « Tousjours seray ton humble serviteur, Et ton amy [...] Pour supporter ton bon renom et fame » (Jean Bouchet, 1545), « Supporter et favoriser » (Robert Estienne, 1549), « Nous jurons de ne jamais aider ni supporter l'empereur » (Journal du siège de Metz, 1552), « Car lors que tu estois serviteur, tu eusses bien voulu qu'on t'eust supporté » (Calvin, 1555), « Pource que Jean estoit supporté par l'empereur Maurice, on ne le peut destourner de son propos » (Id., 1560), « Ceulx qui favorisent et supportent mes plus grands et mortels ennemis » (Vincent Carloix, vers 1562), « Prince amoureux, tu n'as Besoin de guide : un Dieu qui te supporte, En lieu de moy te sert d'heureuse escorte » (Ronsard, 1572), « L'empereur Louys de Baviere supportant la cause de l'Anglois » (François de Belleforest, 1579), « Combien il avoit supporté la cause de la religion » (Théodore de Bèze, 1580), « Vostre evesque [...] supporte nostre party et deteste le vostre » (Dialogue d'entre le maheustre et le manant, édition de 1594), « Supporter et favoriser » (Jean Nicot, 1606), « Le prince avoit tort d'avoir voulu braver, bien qu'il fust assez supporté de messieurs de Guise » (Pierre de Bourdeilles, avant 1614), « Et le Ciel accusé de supporter tes crimes » (Malherbe, 1616).

    (2) En ancien français, les graphies so(r)porter, sou(r)porter... s'employaient surtout au sens de « emporter au-delà, entraîner ». On lit toutefois dans les Sermons de saint Bernard (vers 1180 ?) : « Sorportiens li uns de nos l'atre en tote pacience. » Le Dictionnaire historique se réclame-t-il de cet exemple ? Le sens y paraît pourtant plus proche de « tolérer, endurer », selon Godefroy, que de « aider ».

    (3) Et peut-être même hérité du bas latin supportare (« soutenir ; souffrir, tolérer, endurer », selon le TLFi), lui-même issu du latin classique supportare, composé de sub (« sous ») et de portare (« porter »), d'où « porter, transporter ».

    (4) Et aussi dans le domaine boursier : « Le marché [des mines australiennes] est plus actif. Les Lake Views ont été fortement supportés » (Journal des mines, 1899), « L'intérêt porté au marché par les spéculateurs était trop insignifiant pour supporter les cours » (La Liberté, 1911).

    (5) Les linguistes parlent à ce sujet d'énantiosémie.

    Remarque 1 : Dans un entretien accordé en 2016 au journal La Montagne, la linguiste Henriette Walter évoque le cas du verbe supporter en ces termes : « Il vient du vieux français dans le sens "soutenir positivement" – aujourd'hui "encourager (une équipe de football, de basket)". Ce sens-là, le premier donc, l'anglais nous l'a rapporté, plus tard, alors que supporter signifiait pour nous une action négative : "tolérer" ou "assumer une charge". » Voilà un raccourci qui donne à croire que supporter s'employait uniquement avec un sens positif quand il est apparu dans notre lexique et avec un sens négatif quand son avatar nous est revenu d'Angleterre. La réalité, nous l'avons vu, est autrement contrastée. À tel point que le doute s'immisce − enfin ! − dans l'esprit de certains observateurs : « Il y aurait peut-être lieu de se demander si les emplois [critiqués du verbe supporter], que l'on entend au Québec, sont réellement des calques de l'anglais, ou s'ils pourraient être une survivance du français d'origine consolidée sous l'influence de l'anglais » (site Internet de l'Université de Montréal, 2012). Nos cousins québécois ne sont pas loin du but...

    Remarque 2 : Le nom supporteur, quant à lui, est attesté vers le mitan du XVIe siècle avec le sens de « personne qui supporte, qui endure avec courage » : « Supporteur, endureur » (Christophe Plantin, Dictionnaire flamand-français-latin, 1573) et, plus fréquemment, avec celui de « personne qui apporte son appui, son soutien ; partisan, complice » : « Logeur, aydeur, sollageur, recepveur, supporteur et excuseur de toutz vivantz » (Guillaume Postel, 1553), « Supporteurs de larrons, trahistres et meschans » (Factum contre les Hamiltons, pamphlet traduit de l'écossais vers 1574), « [Il] s'est en fin monstré manifeste supporteur des heretiques » (Justification de la guerre entreprise sous la conduite du duc de Mayenne contre les hérétiques, texte anonyme de 1589), « Fauteur, supporteur » (James Howell, Dictionnaire français-italien-espagnol, 1660), en particulier dans le domaine militaire : « Supporteur d'enseigne » (Archives départementales du Nord, 1555), « Johan de la Court, son supporteur » (Cartulaire de la commune de Dinant, 1577), « Les supporteurs des portenseignes » (Cornille de Roosenbourg, traduction de l'espagnol, 1589). Contrairement au verbe supporter, ledit substantif semble bien avoir été expulsé de notre lexique au cours du XVIIe siècle... pour mieux y reparaître au milieu du XIXe siècle, sous l'influence de l'anglais, dans le vocabulaire de la politique : « La principale partie de ses supporters [ceux de l'Angleterre] » (Louis-Philippe, 1846), « Les supporters des orléanistes » (La Liberté, 1875), « [Il] avait bon nombre de supporteurs parmi les hommes et femmes » (L'Émancipation ouvrière, 1895), puis dans celui du sport : « Les "supporters" de son club [de football] » (L'Auto, 1907), « Les "supporteurs" des Lillois étaient moins nombreux » (Le Matin, 1913), « Une aimable "supportrice" du Stade rouennais » (Match : l'intran, 1926). Notez les guillemets, l'italique et la variante en -er, qui soulignent le caractère nouveau et étranger que revêtait alors ce mot, pourtant bien français et déjà vieux de trois siècles − comment le fervent supporteur d'une équipe de foot aurait-il pu savoir qu'il chaussait là les crampons émoussés du « manifeste supporteur des heretiques » ? Suivirent dans la foulée le retour de l'acception liée à supporter « endurer » : « Le grand supporteur d'adversité » (Ernest Blum et Louis Huart, 1860), « Supporteur, euse. Personne qui supporte » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1875), « Son rôle de supporteur de toutes les pertes » (L'Économiste français, 1895) et l'apparition d'un sens technique médical, mentionné par Littré (supporteur abdominal, supporteur anal).
    Le terme supporte(u)r s'est d'autant plus facilement imposé dans le langage des sports que ses détracteurs peinaient à lui trouver un remplaçant satisfaisant. Que l'on songe à adepte, partisan (trop teintés d'idéologie), admirateur (trop passif), sympathisant (trop Bisounours), défenseur (trop ambivalent), voire fauteur (trop vieilli). Le sportif soucieux de sa langue (il en existe !) sera soulagé d'apprendre qu'il n'est pas obligé de recourir auxdits substituts... tant qu'il s'en tient à la graphie supporteur, considérée non pas comme la forme francisée de l'anglais supporter mais comme une forme anciennement et régulièrement dérivée du verbe français supporter et qui ne demandait qu'à reprendre du service. Tout au plus risque-t-il de se voir taxer... d'archaïsme !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Fier de supporter (ou, selon l'Académie, de soutenir) l'équipe de France de basket.

     


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  • « Alexis se bloque le dos ; Vincent a des calculs biliaires ; Paul développe des problèmes auditifs ; Joël déclare une maladie cardiovasculaire... »
    (Jehanne Essa, sur latribune.fr, le 29 août 2019 )  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « En voilà une belle brochette de bras cassés ! » ne manqueront pas de s'exclamer les esprits carabins. Las ! la langue ne semble pas en meilleure santé que les protagonistes de cette affaire. Car enfin, j'en étais resté pour ma part aux constructions pronominales une maladie se développe, se déclare (chez un patient, chez un animal...) : « Cette maladie se développe fréquemment chez les jeunes gens » (Grand Larousse du XIXe siècle), « Chez les bovins, la maladie s'est développée à partir de 1988 » (Larousse en ligne) ; « La maladie s'est enfin déclarée » (Dictionnaire de l'Académie), « La fièvre se déclara brusquement » (Robert illustré), « Une maladie du corps se déclare bien [...] chez quelqu'un qui nous paraissait en parfaite santé » (Jules Romains).

    D'où vient donc cette fâcheuse tendance à confondre le sujet et l'objet d’une action, celui qui l'accomplit et celui qui la subit, s'interroge à bon droit Renaud Camus dans son Dictionnaire des délicatesses du français contemporain ? Mais d'outre-Manche, pardi ! C'est du moins clairement le cas du tour développer une maladie, calque de l'anglais to develop a disease (« contracter une maladie ») (1). Seulement voilà : développer, en bon français, signifie « déployer ; faire croître » ; développer une maladie ne peut donc s'entendre sous nos latitudes qu'au sens de « lui donner de la force, de l'ampleur », à l'instar de cette citation prélevée dans La Vie littéraire d'Anatole France : « Elle souffrait depuis longtemps d'une maladie de foie que le chagrin avait développée. » Mais rien n'y fait. Le site Internet de l'Académie a beau mettre en garde l'usager contre l'emploi impropre de développer une maladie (2), le tour se répand comme une lèpre jusque dans les dictionnaires usuels : « Développer une maladie, en être effectivement atteint » (Larousse en ligne), « Personne qui développe une maladie, chez qui cette maladie s'installe et progresse [donc se développe !] » (Robert illustré). Pis, il surgit au détour de l'article « prédisposer » de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie : « Rendre quelqu'un susceptible de développer une maladie ou d'être affecté par un dérèglement physiologique. » Un comble !

    Quant au verbe déclarer, il est certes attesté de longue date dans la langue médicale, mais sous sa forme pronominale : « Ce mot commence à se dire parmi les médecins polis [!], et il est usité en parlant des maux et des maladies. Il signifie paraître, se faire connaître, se montrer en quelque endroit du corps [j'ajoute : commencer à se manifester]. La maladie s'est déclarée au bras, le mal s'est déclaré à l'épaule », lit-on en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet. Mais voilà que le bougre se voit à son tour contaminer par le mal anglais : à force d'entendre dire, sous l'influence de la perfide Albion, quelqu'un développe une maladie au lieu de une maladie se développe chez quelqu'un, le patient français en est récemment venu à dire de même quelqu'un déclare une maladie au lieu de une maladie se déclare chez quelqu'un. Pas de quoi en faire une maladie, pensez-vous ? Le hic, c'est que déclarer une maladie a une tout autre signification dans notre langue, à savoir « en faire état, en communiquer l'existence (en particulier auprès de l'Administration) » ; on peut aussi déclarer une maladie incurable (mortelle, contagieuse, etc.), comprenez : la reconnaître ouvertement comme telle. Pour preuve ces exemples que je soumets à votre examen : « On courut appeler le médecin, qui déclara la maladie sérieuse » (Eugène de Mirecourt), « Il lui déclare la maladie dont son œil est affligé » (François Guizot), « La victime doit déclarer la maladie à la Caisse primaire d'assurance maladie dans un délai de quinze jours » (Code de la Sécurité sociale).

    L'ambiguïté observée est d'autant plus regrettable que les constructions régulières ne manquent pas : contracter, attraper (3), avoir, couver une maladie ; souffrir d'une maladie ; être affecté, atteint, touché par une maladie. Mais il faut croire que les mauvaises habitudes sont plus contagieuses que les bonnes...

    (1) On notera que le patient anglais dit aussi to contract a disease (« gagner, contracter, attraper une maladie », selon le Royal Dictionary d'Abel Boyer, 1699).

    (2) « On évitera également d’employer l’anglicisme Développer un cancer » (rubrique Dire, ne pas dire, 2013).

    (3) Encore présenté comme familier dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie, le tour attraper une maladie est désormais donné sans marque d'usage. La langue soignée continue toutefois de lui préférer contracter une maladie, où ledit verbe reprend le sens latin de « tirer ensemble » (contrahere), d'où « faire venir à soi ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Paul souffre de problèmes auditifs, Joël a contracté une maladie cardiovasculaire.

     


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  • Vous parlez d'une histoire !

    « Solutré : la préhistoire, c'est tout une histoire ! »
    (Christophe Tarrisse, sur francetvinfo.fr, le 28 juillet 2019 )  

     
    La Roche de Solutré (photo Wikipédia sous licence GFDL par Yelkrokoyade)

    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de la complexité d'emploi du mot tout en français ? En voici une nouvelle : doit-on écrire c'est tout une histoire ou c'est toute une histoire ? Bienheureux les hommes de Cro-Magnon qui n'avaient pas à s'occuper de pareilles finasseries...

    La réponse du TLFi est représentative de la confusion ambiante : « Tout [avec une valeur de renchérissement, devant un déterminant indéfini]. Véritable. C'est tout un art, tout un programme. Loc. C'est toute une histoire, tout un roman. Rem. Certains ne font pas l'accord au féminin : "[Il] l'avait injurié tout une soirée" (Dorgelès, Croix de bois, 1919). » Avouez que la remarque a de quoi laisser tout chose. Car enfin, que vient faire la citation de Roland Dorgelès dans cette affaire ? Le sens y est-il celui de « une véritable soirée » ? Certes pas ! Il s'agit bien plutôt de l'emploi « traditionnel » de l'adjectif tout au sens de « entier, complet », et tout porte à croire que l'invariabilité observée relève ici de la simple coquille (de fossile). Ne trouve-t-on pas ailleurs dans le même ouvrage tout régulièrement accordé avec le substantif qui suit : « pendant toute une après-midi », « toute une nuit », etc. ?

    Las ! le TLFi n'est pas le seul spécialiste à s'être laissé abuser. Robert mériterait tout autant qu'on lui jetât le premier silex : « Tout, adjectif qualificatif, avec l'article indéfini [...]. Devant un féminin, certains laissent tout invariable, comme s'il était adverbe. C'est tout une écurie ! (Hugo). » L'écurie a beau être « véritable », c'est bien la graphie toute qui figure dans la publication originale du Roi s'amuse, parue chez Renduel en décembre 1832 ; on trouve de même c'est toute une histoire dans le manuscrit de Marion de Lorme (1829)... Pas de quoi en faire toute une histoire pour le linguiste danois Kristian Sandfeld, tout persuadé qu'il est que dans ladite locution « l'orthographe flotte entre toute et tout : "C'est toute une histoire" (André Lichtenberger, Paul Margueritte), "C'est tout une histoire" (Lucien Fabre, Jules Lévy, Charles Lexpert) » (Syntaxe du français contemporain, 1928). Y aurait-il vraiment anguille sous la roche (de Solutré) ? Plongeons donc entre deux eaux, pour étudier de plus près ces exemples d'invariabilité :

    - Il m'est difficile de me prononcer sur les cas de Lucien Fabre et de Charles Lexpert, dans la mesure où je n'ai pas pu consulter l'intégralité des œuvres alléguées, respectivement Rabevel (1923) et Nouvelles Gauloises (1887). On trouve toutefois sous la plume du premier : « toute une théorie intellectuelle et morale », « toute une chose » (Le Rire et les rieurs, 1929) ; « toute une vie », « toute une nuit » (Le Paradis des amants, 1931).

    - Jules Lévy, quant à lui, écrit : « C'est tout une histoire ! » dans Ça vient d'paraître ! (1902), mais : « Oh ! c'est toute une histoire ! » dans Tout ça, c'est des histoires de femmes (1895).

    - On pourrait encore citer Ponson du Terrail : « Ah ! c'est tout une histoire ! », mais « passer toute une soirée » (Les Nuits du quartier Breda, 1865) ; « C'est tout une histoire » (Le Dernier Mot de Rocambole, volume III, 1867), mais « C'était toute une histoire » (Id., volume IV) ; « C'est tout une histoire, allez ! », « C'était toute une conspiration qu'il avait à déjouer » (La Jeunesse du roi Henri, édition de 1870), mais « C'est tout une histoire, allez ! », « C'était tout une conspiration », « C'est là toute une longue histoire », « C'est toute une histoire, Sire, une histoire véritable » (La Jeunesse du roi Henri, édition de 1884) ; etc. Vous l'aurez compris : tout cela relève du grand n'importe quoi !

    Mais poursuivons notre tour d'horizon. Dans Études sur la syntaxe et la sémantique du mot français tout (1954), Sven Andersson écrit sans plus de précaution : « Devant l'article indéfini, tout est souvent invariable. [Philipp] Plattner, qui d’ailleurs désapprouve cet usage, en donne quelques exemples : "C'est tout une histoire" (Barrière), "Il a fallu tout une révolution dans les études historiques" (Vermorel), "Tu as tout une vie, toi ; moi, j'ai à peine quelques mois" (Dumas), "Il lui importait de finir cette affaire, dans laquelle il sentait tout une fortune" (id.). » Penchons-nous tout de suite sur cette nouvelle moisson :

    - Si Théodore Barrière opte en effet pour la graphie c'est tout une histoire dans Un Monsieur qui suit les femmes (1850) et dans Les Parisiens (1854), il écrit : « Mais c'est toute une fortune », « Elles disent toute une histoire romanesque et terrible » dans Malheur aux vaincus (1870).

    - Dans son ouvrage sur Mirabeau (1864), Auguste Vermorel hésite entre « il a fallu tout une révolution » et « c'est toute une nation », « dans toute une nation », « toute une ville si industrieuse ».

    - Le cas d'Alexandre Dumas paraît plus troublant, dans la mesure où l'on trouve sous sa plume, en plus des deux extraits déjà cités du Collier de la reine (d'abord paru dans La Presse en 1849), plusieurs attestations de la graphie c'est tout une histoire (dans Ascanio, Albine...). Il n'empêche, les exemples d'accord sont tout aussi nombreux : « toute une garde robe », « toute une armée de mendians », « il y avait naturellement là-dessous toute une intrigue politique », « toute une vallée », « toute une haie de princes » (Le Collier de la reine) ; « toute une vie », « toute une partie » (Ascanio, 1843) ; « pendant toute une nuit », « toute une minute » (Albine, 1843) ; « son installation fut toute une affaire », « toute une histoire » (Black, 1858) ; etc. De plus, c'est toute qui figure en lieu et place de tout dans l'édition du Collier chez Meline, Cans et compagnie (1849).

    « Voici encore deux exemples avec un tout invariable, croit utile d'ajouter Andersson : "Ça me prit tout une après-midi" (Daudet), "Quand lui-même avait trimé tout une longue vie" (Bordeaux). » Vérification faite, la réalité est, là encore, autrement contrastée : chez Alphonse Daudet, « tout une après-midi », « tout une mimique d'impatience », « ce fut tout une affaire » côtoient sans la moindre cohérence « toute une causerie », « toute une carriole de gens », « toute une vie de vertu », « toute une saison », « toute une nuit », « toute une forêt » ; même désolant constat du côté d'Henry Bordeaux : « tout une longue vie », mais « toute une soirée », « toute une part », « toute une séquelle d'huissiers », « toute une existence ». Quel crédit apporter dans ces conditions à ce flot de citations, je vous le demande ? Et Andersson de conclure : « L'invariabilité de tout se trouve, comme on vient de le voir, aussi bien dans le cas où tout a son sens primitif que dans celui où il offre "une nuance de sens spéciale". Il est probable qu'il s’agit d'une simple variante graphique. » On ne peut s'empêcher de sourire : une simple variante graphique ? Une joyeuse cacophonie, oui, où l'on peine à distinguer les coquilles des éditeurs des hésitations des auteurs ! Le grand Grevisse lui-même, persuadé d'avoir mis la main sur un exemple d'invariabilité chez Anatole France, se fait reprendre par son propre gendre : « "C'est tout une histoire" (Crainquebille et autres récits profitables, 1904). Plutôt qu'à un emploi adverbial, on pense à une faute d'impression. Certaines éditions ont toute », lit-on dans la quinzième édition du Bon Usage. Goosse a mille fois raison. France n'écrivait-il pas par ailleurs : « C'était toute une affaire de me coucher » (Le Livre de mon ami, 1885), « Quant à les [= les femmes du monde] aimer, c'est toute une affaire » (Le Lys rouge, 1894) ? La confusion est telle que même des ouvrages de référence en viennent à écrire tout et son contraire. Comparez : « C'est tout une histoire, c'est un fait long à raconter, compliqué et plein de rebondissements » (Grand Larousse, à l'article « histoire ») et « C'est toute une affaire, c'est une chose difficile » (à l'article « affaire »). Comprenne qui pourra. (Les cervelles de diplodocus passeront leur chemin, histoire de ménager leurs neurones clairsemés...)

    Mais reprenons depuis le (tout) début − sans pour autant remonter jusqu'aux temps préhistoriques. À l'origine, écrit Kristoffer Nyrop dans sa Grammaire historique de la langue française (1925), « tout n'admet aucun déterminatif devant le substantif, et cela s'explique facilement puisque tout généralise. Mais petit à petit, à mesure que l'emploi de l'article devient de plus en plus général, il s'introduit après tout. Comme déterminatif, on emploie aussi le pronom possessif, le pronom démonstratif et l'article indéfini : toute ville, toute la ville, toute ma maison, toute cette misère, toute une histoire » (1). La combinaison tout un est attestée sans discontinuer depuis au moins la fin du XIIe siècle dans des emplois où tout, gardant son sens primitif de « entier, complet », s'accorde normalement avec le nom qu'il détermine : « tote une nuit » (Benoît de Sainte-Maure, vers 1175), « presque tote une quinzainne » (Chrétien de Troyes, vers 1180), « procurer le bien de toute une cité, et encore plus le bien de tout un pays » (Nicole Oresme, vers 1370), « toute une sepmaine » (Christine de Pizan, 1403), « Dieu [...] a saulvé toute une ville de mourir de fain » (Rabelais, 1532), etc. Très vite, pourtant, apparurent des exemples d'invariabilité : « Tout une cuve en fist emplir » (Le Roman de Rou, fin du XIIe siècle), « tout une bille » (Le Roman de la Rose, XIIIe siècle), « tout une meson » (Henri de Lancastre, 1354), « gouverner tout une navie [= flotte] » (Oresme), « tout une sepmaine » (Martial d'Auvergne, 1493), « tout une journée » (Jacques Vincent, 1549), « le labeur de tout une vie » (Pierre Victor Palma Cayet, 1593), « perdre tout une partie » (Antoine Oudin, 1640). Lapsus d'auteurs ? fautes de copistes ? coquilles de typographes ? (2) Le Dictionnaire du moyen français avance une autre explication : tout reste parfois invariable devant un substantif féminin précédé de l'article indéfini « en raison de la proximité de l'emploi adverbial ». C'est que, toujours selon ledit ouvrage, tout s'employait aussi au sens de « entièrement, pleinement » dans le tour être tout + numéral un(e), qui signifiait « le même, la même » : « Ce n'est pas tout une chose en tous cas faire juste et faire justement » (Oresme), « Eins ont tout une volenté » (Machaut, avant 1377), « Penses tu que ce soit tout une chose [...] ? » (Étienne Dolet, 1544). Est-il besoin de préciser que le phénomène inverse − accord de tout à valeur d'adverbe « en raison de la proximité de l'emploi adjectival » − s'observait également : « Que c'iert toute une volenté » (Machaut, vers 1340), « voulenté toute une » (Christine de Pizan, vers 1418) ? Autrement dit, les flottements de l'usage ne seraient que le reflet des difficultés de l'époque à nettement distinguer l'adverbe tout de l'adjectif tout. Mais voilà que deux nouvelles citations me mènent sur une tout autre piste : « [La beauté] ne semble jamais tout'une à touts les hommes » (Louis Le Caron, 1556), « Or la fin [...] en est tout'une » (Montaigne, 1580). Et si l'hésitation entre toute une et tout une ressortissait à des considérations phonétiques plutôt que grammaticales ? (3) Si la seconde forme le devait plus à la liaison entre ses éléments qu'à la valeur adverbiale de tout ? Après tout, le recours à l'apostrophe (qui marque ici l'élision du e de toute devant le u de une) confirme assez que les deux graphies concurrentes se prononcent de la même façon. Ce ne serait pas la première fois, au demeurant, que la grammaire cède le pas à la prononciation. Que l'on songe à l'anomalie que constitue la règle d'accord à venir de l'adverbe tout devant un adjectif féminin commençant par une consonne : dans l'ancienne langue, explique Georges Gougenheim (Système grammatical de la langue française, 1963), la dernière syllabe de toute(s) était nettement prononcée devant un mot à initiale consonantique. « Les grammairiens ont dû transiger et admettre une graphie qui répondait à la prononciation. »

    C'est dans ce contexte de grande confusion que se développa un emploi « particulier » de tout un : « C'est toute une histoire, tout un roman » (Dictionnaire français-hollandais de Pieter Marin, édition de 1717), « C'est toute une histoire » (Dictionnaire de Richelet, édition de 1732). D'après les auteurs de ces ouvrages, le sens était celui de « une (très) longue histoire », et la plupart des lexicographes s'y conformeront : « C'est toute une histoire, se dit d'un récit qui sera long » (Littré), « C'est toute une histoire, c'est une affaire longue et compliquée » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Des subtilités d'analyse se firent pourtant jour entre les grammairiens. Selon Kristian Sandfeld, tout sert ici à « renchérir sur l'idée représentée par le substantif en question ». Selon les Le Bidois, tout « marque encore la totalité mais avec une nuance spéciale de superlatif. Cf. l'expression emphatique de la langue familière : "Oh ! mais c'est toute une affaire !" (= une très grande affaire) » (Syntaxe du français moderne, 1935). Selon Wartburg et Zumthor, tout suivi de l'article un s'emploie « pour opposer le substantif qui suit à un autre substantif sous-entendu [ou exprimé], représentant une entité moins considérable » (Précis de syntaxe du français contemporain, 1947) : Que me proposes-tu là ! C’est toute une entreprise ! − Sa vie est tout un roman. Selon Andersson, « tout garde à la rigueur ici son sens de totalité massive, mais il souligne à la fois d’une manière plus ou moins nette l’exactitude de la caractérisation, de sorte qu'on peut le traduire par "vrai" ou "véritable". Toute une affaire signifie donc, plutôt qu'“une grande affaire”, quelque chose qui mérite vraiment d'être appelé "une affaire", tout un roman, "un véritable roman", etc. » Selon Grevisse, « dans la langue moderne, l'assemblage tout(e) un(e) sert souvent à souligner le sens authentique et complet du nom devant lequel il est placé ; il prend alors à peu près le sens de "vrai", "véritable" : C'est tout un roman ! C'est tout un problème. C'est toute une histoire » (Le Bon Usage, 1975). Selon Knud Togeby, toute une dans c'est toute une histoire « exprime l'emphase » (Grammaire française, 1982). Selon Marc Wilmet, « tout(e), tous, toutes modifient adverbialement [le déterminant qui suit], dans le sens de l'exhaustivité [...]. L'alliance tout(e) + un(e) redevient compréhensible : toute une histoire = "du début à la fin" » (La Détermination nominale, 1986). Selon Michel Arrivé, « au singulier, tout [prédéterminant] marque la notion de totalité dans l'unité. Le contexte fait cependant apparaître parfois des effets de sens dérivés : c'est toute une histoire » (La Grammaire d'aujourd'hui, 1986). Selon le Larousse en ligne, enfin, « tout au singulier, devant un déterminant, [peut] exprime[r] la grandeur ; considérable : C'est toute une affaire ». Ouf ! Tout bien pesé, (c'est) toute une histoire a donc comme équivalent, selon les sources et le contexte : « une longue histoire », « une très grande histoire », « une histoire compliquée », « une histoire considérable », « une véritable histoire », « une histoire du début à la fin », voire, en suivant l'analyse de Wartburg et Zumthor, « tout comme une histoire ». Allez vous étonner, après cela, que l'homo sapiens des temps modernes n'y comprenne plus rien du tout...

    De toute cette cacophonie digne d'un troupeau de mammouths dans un magasin de porcelaine on retiendra que c'est la graphie toute une (histoire, affaire...) qui prévaut parmi les spécialistes (4), jusques et y compris ceux qui sont enclins à octroyer une valeur adverbiale à tout dans cet emploi − c'est tout dire ! Et quand la forme « élidée » (ou, selon l'analyse, « non accordée ») se voit mentionner − sur la foi de citations sujettes à caution −, c'est en tant que variante nettement moins usuelle : « Rarement, en ce sens, [tout est] traité comme adverbe » (Grevisse), « Rare. C'est tout une histoire » (Petit Robert), « Certains ne font pas l'accord au féminin » (TLFi) (5). Autrement dit, toute une est la règle, et tout une, l'exception.
    Mais brisons là : je suis attendu par la famille Pierrafeu et le capitaine Caverne pour une initiation au régime paléolithique. Ce sera tout pour aujourd'hui.

    (1) Des grammairiens font la distinction entre tout déterminant (directement suivi d'un substantif : toute ville) et tout prédéterminant (directement suivi d'un déterminant : toute la ville, toute une ville...).

    (2) Là encore, les divergences entre les différentes sources n'aident pas du tout à y voir clair. Comparez : « Après lui broiche [= éperonne] toute une randonnee » (Raoul de Cambrai, cité par Godefroy) et « Après lui broiche tout une randonnée » (Id., cité par Littré). On peut aussi signaler les incohérences suivantes : « On dit qu'une affaire intéresse tout le corps de la noblesse, toute une province » (Dictionnaire de l'Académie, 1718-1798), accidentellement orthographié « tout une province » dans la troisième édition (1740) ; « Les termes synonimes presentent touts une même idée principale » (Gabriel Girard, 1718), déformé en « presentent tout une même idée principale » dans le Dictionnaire de Richelet (édition de 1758).

    (3) C'est peut-être ce qu'avait à l'esprit Andersson quand il qualifiait, un peu vaguement, tout une de « simple variante graphique »...

    (4) On peut encore citer à la barre Girodet : « Toute une affaire, toute une histoire. Dans ces expressions, tout s'accorde », Hanse : « Tout est adjectif qualificatif [...] devant un article défini (toute la nuit, tout le monde) ou indéfini (toute une nuit, tout un temps ; c'est toute une affaire, toute une histoire, tout un problème, c'est une véritable (et grave) affaire, etc.) », Bénédicte Gaillard et Jean-Pierre Colignon : « Il ne faut pas en faire toute une histoire », l'Office québécois de la langue française : « Son voyage au Rwanda fut toute une aventure », le site canadien du Bescherelle : « Le mot tout et le déterminant qui le suit forment un bloc. Ils reçoivent tous les deux les traits de genre et de nombre du nom qu'ils accompagnent : C'est toute une aventure ! », etc.

    (5) Seul André Jouette, à ma connaissance, met encore de nos jours les deux graphies sur le même pied : « C'est tout(e) une histoire » (Dictionnaire de l'orthographe, 1991).
     

    Remarque 1 : L'argument traditionnellement avancé selon lequel tout est adverbe quand il peut être remplacé par entièrement ne vaut pas devant un nom précédé d'un déterminant, comme l'observe avec malice François Cavanna dans Mignonne, allons voir si la rose... (1989) : « Un autre cas embarrassant est celui de tout. Tout, vous le savez ou êtes censé le savoir, peut être, selon le cas, adjectif ou adverbe. S'il est adjectif, il s'accorde. S'il est adverbe, il ne s'accorde pas. Quand je dis "J'ai mangé tout le boudin", tout est ici adjectif. Bien. Au pluriel, nous aurions par conséquent "J'ai mangé tous les boudins" [...]. Par contre, si je dis "Ces femmes sont tout heureuses", tout est adverbe et reste invariable. Parfait. Mais comment reconnaître à coup sûr si l'on a affaire à un tout adjectif ou à un tout adverbe ? Eh bien, il y a un truc, qu'on m'a appris quand j'étais petit. Ce truc est comme je vais vous dire, pour le cas où vous ne le connaîtriez pas. On essaie de remplacer le tout suspect par un adverbe qui signifie la même chose mais qui possède une physionomie d'adverbe absolument indubitable, reconnaissable à vingt pas comme une enseigne de bureau de tabac. Par exemple : entièrement. Un adverbe en ment, ça, c'est de l'adverbe ! Essayons. "Ces femmes sont entièrement heureuses." Ça marche ! Ce n'est pas joli joli, mais ça marche. Pas de doute, notre tout était bien un adverbe [...]. Pardon ? Oui, vous, là, au fond... Vous avez essayé avec "tout le boudin" ? Très bien. Là, tout est adjectif, aucun problème. Comment ? Ça donne "J'ai mangé entièrement le boudin" ? Tiens donc [...]. C'est pourtant vrai. Je ne sais plus quoi dire, moi. »

    Remarque 2 : Le tour tout une autre (histoire, affaire...), dans lequel la grammaire moderne voit l'adverbe tout modifier l'adjectif autre, a-t-il favorisé la graphie c'est tout une histoire ? Rien n'est moins sûr, tant la forme fléchie toute une autre, qui avait cours au XVIIe siècle, semble vouloir se maintenir malgré tout. Comparez (si tant est que l'on puisse se fier aux citations qui suivent) : « Et vestir en trois jour tout une autre figure » (Du Bellay, 1558), « Il semble que l'on ait toute une autre âme quand on aime que quand on n'aime pas » (Pascal, 1653), « La gloire où j'aspire est toute une autre gloire » (Corneille, 1663), « Elle seroit toute une autre personne » (Mme de Sévigné, 1690), « C'est toute une autre histoire » (Henri Richer, 1723), « [Il] aurait donné toute une autre forme à son poème » à côté de « C'était tout une autre affaire » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1875), « C'était là toute une autre affaire » (Léon Daudet, 1931), « Mais ce serait tout une autre étude » (Paul Hazard, 1932), « C'est toute une autre manière » (Georges Bernanos, 1935), « Cela nécessiterait tout une autre procédure (c'est-à-dire : une procédure tout à fait autre) » (Office québécois de la langue française). On dit plus couramment, avec le même sens, une tout autre (histoire, affaire...).

    Remarque 3 : Selon la linguiste Hava Bat-Zeev Shyldkrot, l'évolution de sens de tout marqueur de la totalité à tout marqueur d'intensité est facile à expliquer : « Prenons par exemple le cas de "sa vie fut tout un roman" : un roman "pris dans sa totalité" possède évidemment toutes les qualités d'un roman, c'est donc un véritable roman. » C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que les formules de ce type se disent tout aussi bien sans tout : « C'est une histoire, toute une histoire » (Petit Robert), « Ce fut une affaire pour l'installer » (Zola, 1880), « Tu as tort de faire un plat de cette histoire » (Sartre, 1945), « En fais pas un roman » (Auguste Le Breton, 1953).

    Remarque 4 : D'aucuns sont tentés de distinguer par l'orthographe les emplois de tout au sens de « entier » de ceux au sens de « véritable » : Il a écrit toute une histoire en anglais mais Il a fait tout une histoire de ce malentendu. Cette répartition n'est appuyée par aucune autorité.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La préhistoire, c'est toute une histoire !

     


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