• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « Des caisses régionales du Crédit agricole [proposent] une, deux, voire trois offres [de crédit] qui sont fonctions de la durée du découvert autorisé. »
    (Thibaut Lamy, sur capital.fr, le 14 octobre 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Un habitué de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Je voudrais savoir si on doit écrire au pluriel le mot fonction dans la phrase "Vos impôts sont fonction(s) de vos revenus". »

    Inutile à lui de se précipiter sur le Dictionnaire de l'Académie : il n'y trouvera que des exemples avec un sujet au singulier − pourquoi faire compliqué quand on peut faire... dans la facilité ? La moisson se révélera autrement fructueuse dans les colonnes du Robert illustré : « Les résultats sont fonction des efforts » (à l'article « fonction ») ou du TLFi : « Les pensions militaires [...] sont fonction de la durée des services accomplis par les bénéficiaires » (citation de Lubrano-Lavadera, à l'article « pension »). L'affaire paraît donc entendue, à en croire Jean Girodet et Jean-Paul Colin : être fonction de s'écrit « toujours avec fonction au singulier ». Reste à comprendre pourquoi. Et c'est là que les choses se compliquent...

    Selon Hanse et le Grand Larousse (mais pas selon Littré [1]), on écrit être en fonction de ou, « couramment », être fonction de (2). Autrement dit, pour qui veut bien lire entre les lignes, être fonction de serait une ellipse de « être en fonction de », ce qui suffit à justifier le recours au singulier. CQFD ? Voire. Car l'analyse historique, à y regarder de près, révèle une réalité quelque peu différente.

    Commençons par rappeler ce point d'étymologie, sur lequel tous les spécialistes s'accordent : l'expression être fonction de est un emprunt à la langue de la mathématique, dans laquelle le mot fonction désigne depuis la fin du XVIIe siècle l'opération qui associe à tout élément x d'un premier ensemble une image y d'un second ensemble et, par abus de langage, l'image même que l'on note f(x). De là la formule du mathématicien Pierre Boutroux : « Concevoir une fonction d'une variable [mathématique], c'est, en définitive, admettre qu'entre deux termes variant simultanément il existe une relation toujours identique à elle-même » (L'Idéal scientifique des mathématiciens, 1920).

    Eh bien, figurez-vous que, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, ce n'est pas le tour être en fonction de qui est apparu en premier sous la plume des mathématiciens du XVIIIe siècle, mais bien être fonction de ou être une fonction de : « Le second membre de cette équation est une fonction de » (D'Alembert, 1747), « Parce que Uv=V, qui est fonction de v [...] » (Leonhard Euler, 1750), « Lorsque F est fonction de x » (Condorcet, 1786), puis « Maintenant x est en fonction de deux indéterminées » (Pierre-Henri Suzanne, 1807). Vous l'aurez compris : tout porte à croire que être fonction de est bien plutôt une ellipse de « être une fonction de » que de « être en fonction de ».

    Cela change-t-il quelque chose à notre affaire, me demanderez-vous ? Là encore, consultons les premiers intéressés : « Toutes les quantités sont fonctions de x, y, z » (Condorcet, 1772), « x et y sont fonctions de t » (Lagrange, 1797), « Mémoire sur les approximations des formules qui sont fonctions de très grands nombres » (Laplace, 1809), « Les phénomènes vitaux sont fonctions d'un plus grand nombre de variables indépendantes que les phénomènes inorganiques » (Dictionnaire de médecine, édition de 1865 entièrement refondue par un certain... Émile Littré). Inutile de multiplier les exemples : à l'évidence, la graphie fonctions a longtemps été de rigueur avec un sujet pluriel. On me rétorquera qu'il s'agissait là d'emplois spécialisés et que le singulier s'est imposé dans les emplois figurés qui intéressent le commun des mortels. Là encore, le doute est permis : « Les mobiles intérieurs du déterminisme moderne sont fonctions de l'ensemble des causes extérieures » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1866), « Notre commerce colonial, le prestige de la France à l'étranger sont fonctions de notre flotte de commerce » (Le Monde illustré, 1921), « Les taux des primes d'engagement et de rengagement sont fonctions de la durée du lien contracté » (Projets de loi du Sénat, 1932).

    Mais ce n'est pas tout. À l'hésitation sur le nombre du nom fonction en... fonction d'attribut vient s'ajouter une certaine ambiguïté sémantique dans les emplois modernes de l'expression être fonction de. Je n'en veux pour preuve que les trois définitions suivantes : « Être dans une relation de dépendance avec, suivre les variations de » (Grand Larousse), « Dépendre de [suivi d'un renvoi analogique à la locution à la mesure de] » (Robert illustré), « Dépendre de ; être proportionnel à » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), où la notion première de lien de dépendance aux allures de loi mathématique se voit peu à peu concurrencer par celle de rapport proportionnel. L'imprécision est encore plus marquée, observait en 1971 le traducteur William Pichal, avec la locution en fonction de, qui a progressivement pris « nombre d'acceptions inconnues des dictionnaires » au point d'indiquer « tantôt le terme de référence et tantôt le rapport proportionnel », « ici la relation causale et là l'origine ou la provenance », « chez l'un une explication et chez l'autre la finalité ». La conclusion dudit spécialiste est sans appel : « Tout usager soucieux d'être compris sans équivoque s'abstiendra donc de recourir [à ce type de tournures savantes que la langue courante a chargé de trop de sens différents]. »

    De là à ce qu'on l'accuse de raviver la querelle entre les scientifiques et les littéraires...


    (1) Littré établit une distinction implicite entre être fonction de (avec fonction pris dans son acception mathématique : « Une quantité est dite fonction d'une autre quand elle en dépend, que cette dépendance puisse ou non s'exprimer analytiquement ») et être en fonction de (avec fonction employé au sens de « charge, emploi » : être en fonction de vedette).

    (2) Hanse précise que seul en fonction de est possible avec un verbe autre que être : « Considérer une chose en fonction d'une autre (par rapport à). »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des offres qui sont fonction de la durée du découvert autorisé (selon Robert, Girodet et Colin) ou, plus sûrement, Des offres qui varient selon la durée du découvert autorisé.

     


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  • Le mot de la fin

    « Alain Rey, célèbre linguiste et figure tutélaire du dictionnaire "Le Robert", est décédé à Paris dans la nuit de mardi 27 à mercredi 28 octobre, à l'âge de 92 ans. »
    (Paru sur francetvinfo.fr, le 28 octobre 2020.)  
    (Crédit photo lerobert.com)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Alain Rey n'est plus.

    Le célèbre linguiste et lexicographe, dont le nom restera à jamais attaché aux éditions Le Robert, s'en est allé se confiner dans le panthéon des amoureux de la langue française. Les mots nous manquent...

    Mais, au fait, comment prononce-t-on le mot linguiste ?

    Les spécialistes sont unanimes : « Prononcez ui comme dans lui, puis » (Hanse), « On prononce [gu-ist] et non [gou-ist] » (Bescherelle pratique), « Dans le groupe gu, u se fait parfois entendre, comme dans aiguille, linguiste » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). D'aucuns me rétorqueront, avec quelque apparence de raison, que c'est pourtant gou que l'on entend dans lingual, ainsi que le confirme Thomas : « Lingual se prononce lin-goual, mais linguiste se prononce lin-ghuist'. » Comment expliquer cette anomalie ? C'est là que l'on se perd en arguties...

    Ouvrez le Grand Larousse (qu'Alain Rey me pardonne) : « Dans quelques mots, le groupe gu est à prononcer [gw] devant a : guano (emprunté à l'espagnol), lingual (emprunté au latin) ; et [gμ] devant e et i : arguer, aiguille, linguiste », y lit-on à l'article « g ». Voilà qui laisse entendre que lingual serait d'origine étrangère, contrairement à linguiste ; il n'est pourtant que de consulter les entrées respectives dudit ouvrage pour s'aviser que les intéressés ont été tous deux savamment formés au XVIIe siècle sur le même latin lingua (« langue ») (*). Il ne faudrait pas davantage croire que tous les mots en -gua- se prononcent forcément goua : que l'on songe, par exemple, à aiguade (« provision d'eau douce »), à baguage (« action de baguer un oiseau ») et, cela va sans dire, aux verbes en -guer, qui gardent le u du radical dans toute la conjugaison.

    Prenez maintenant le Gouide, pardon le Guide de la langue française (1969) de René Georgin : « Dans le groupe gu, u ne se prononce pas devant un e ou un i ; il sert seulement à indiquer que g a le son guttural [ex. : fatiguer, sanguin]. Mais il se prononce parfois devant une autre voyelle : lingual, jaguar, guano et aussi, sans doute par analogie, dans linguiste. » Doit-on comprendre que, contre l'avis général, le célèbre grammairien prononce linguiste et lingual de la même façon ? Vous, je ne sais pas, mais moi, je donne mon muscle lingual au chat...

    Vous l'aurez compris : dans le doute, l'homme de goût n'a pas fini de tourner sa langue dans sa bouche avant de parler...

    (*) L'honnêteté m'oblige toutefois à préciser que feu Alain Rey, dans le Dictionnaire historique de la langue française, évoque aussi la possibilité que lingual ait été directement emprunté du bas latin lingualis.

    Remarque : Linguiste a d'abord désigné une personne qui étudie une langue ancienne, avant d'être repris au début du XIXe siècle pour désigner le spécialiste de linguistique.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose.

     


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  • Comme de bien entendu ?

    « La classe politique est frileuse à mon goût [sur les questions de laïcité], elle se cache derrière des arguments qui ne sont pas entendables ou des raisons électoralistes. »
    (Propos anonymes rapportés sur actu.fr, le 18 octobre 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'entends d'ici le service du Dictionnaire de l'Académie pousser des cris d'orfraie. N'a-t-il pas récemment pris fait et cause pour l'adjectif audible au détriment de entendable ? « Il arrive parfois en français que des adjectifs marquant la possibilité viennent de deux verbes ayant le même sens, un verbe latin et un verbe français. C’est le cas pour le couple croyable/crédible. [...]. Mais, généralement, il n’y a qu’une forme adjectivale [...]. Ainsi, à l’idée d’entendre correspond l’adjectif audible, emprunté du latin chrétien audibilis, lui-même tiré de audire, "entendre". On veillera bien à ne pas employer, en lieu et place de cet adjectif, le barbarisme entendable », lit-on dans sa fameuse rubrique Dire, ne pas dire.

    Barbare, l'adjectif entendable ? Mieux vaut entendre ça que d'être sourd. Car enfin, il n'est que de consulter les textes anciens pour s'aviser que le bougre, directement formé sur le verbe entendre, a fait partie de notre lexique pendant près de six siècles − excusez du peu −, que ce soit dans le domaine sensoriel (avec le sens de « qu'on peut percevoir par l'ouïe, audible ») ou, surtout, dans le domaine intellectuel (avec le sens passif de « qu'on peut comprendre, intelligible » et le sens actif de « qui peut comprendre, intelligent ») : « [Une] beste entendable » (Philippe de Thaon, vers 1130), « Jo, Marie, ai mis [tel livre] En romanz, k'il seit entendables A laie genz » (Marie de France, vers 1190), « Garde que tu ne dies oscures paroles, mais entendables » (Brunetto Latini, fin du XIIIe siècle), « A halte voise et entendable » (Jean d'Outremeuse, avant 1400), « Ornez d'esprit entendable » (Martin Le Franc, 1442). L'apparition, au XIVe siècle, du doublet entendible trahit les hésitations de la langue en matière de suffixation adjectivale : « [Des paraboles] qui ne sont pas bien entendibles sans aucune glose » (Philippe de Mézières, 1389), « [Des syllabes] entendibles » (Louis Meigret, 1550), « Un bruit non pas si distinct et si entendible » (Jacques Amyot, 1547), « Le muet ne se rend pas moins entendible par les signes de ses deux mains » (Étienne Pasquier, 1583). Seule cette dernière graphie figure encore dans le Trésor de la langue française (1606) de Jean Nicot : « Entendible. Intelligibilis. Ainsi dit on un parler ou langage entendible, c'est-à-dire aisé à entendre. » Tombé en désuétude au cours du XVIIe siècle, l'adjectif fait figure de néologisme utile aux oreilles du XIXe siècle naissant : « Une sonnette entendable » (Louis Verdure, 1792) (1), « La cloche de cette commune, quoiqu'à six lieues de distance, est entendable » (Louis-Sébastien Mercier, Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles, 1801), « Ce témoin est entendable » (Jean-Baptiste Richard, Enrichissement de la langue française, 1845), avant de (re)pénétrer dans la langue courante : « Un petit éclat de rire, à peine entendable » (Jean Richepin, 1889), « Je suis même de cette époque bête où l'on croyait que [Meyerbeer] fabriquait de la musique entendable » (Ernest Blum, 1898), « Nous avons dû renoncer à une seconde audition, ce n'était pas entendable » (Émile Vuillermoz, 1909), « Un mot commun, entendable de chacun » (Jean Bessière, 1999). Nous n'avons donc pas affaire à un barbarisme, mais à un archaïsme médiéval (ou à une recréation tardive), d'autant plus facilement remis en circulation qu'il est compréhensible de tous et que audible, terme savant calqué sur le latin audibilis, « semble complètement inusité avant la seconde moitié du XIXe siècle », puis réservé à des emplois « très didactique[s] » jusqu'au milieu du XXe siècle (selon le Dictionnaire historique de la langue française(2).

    Mais là n'est pas, me semble-t-il, la seule erreur commise par l'Académie. En dénonçant la confusion entre audible (« que l'oreille est capable de percevoir, en parlant d'un son », selon la définition de son propre Dictionnaire) et entendable, elle laisse... entendre que ce dernier se cantonnerait dans le seul domaine physique. Est-il besoin de préciser que cette vision est aussi incomplète aujourd'hui qu'elle l'était hier ? Observons, à ce sujet, que l'adjectif entendable se rencontre surtout de nos jours dans des tours négatifs, avec un sens moral proche de acceptable, supportable : « La fameuse phrase du grammairien Nicolas Beauzée qui, en 1767, n'hésitait pas à déclarer que "le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur le femelle" n'est évidemment plus entendable aujourd'hui » (Jean-Loup Chiflet, 2020), « Ce discours n'est pas entendable » (Valérie Rey-Robert, 2020). Voilà qui, à y bien regarder, n'est pas sans rappeler l'acception originelle « qui mérite d'être entendu, qui est digne de foi » (Lois de Guillaume le Conquérant, fin du XIe siècle), consignée dans tous les dictionnaires d'ancien français.

    D'ici à ce que l'usage entérine une opportune répartition d'emploi entre nos différents adjectifs, il n'y a pas loin : un son audible (= perceptible par l'ouïe), un texte intelligible (= compréhensible), un argument entendable (= qui mérite d'être entendu). À bon entendeur...
     

    (1) Dans le Journal de la langue française, le grammairien Louis Verdure dénonçait, non sans humour, l'arbitraire de la formation des adjectifs en -able et -ible : « Entendable, pour le coup, ne passera pas, va-t-on s'écrier, car nous avons intelligible, qui a prescrit. Oh bien ! la première fois que j'irai dans une certaine maison, où l'on a coutume de me laisser sonner quatre ou cinq fois, parce que, me dit-on, on n'entend pas, je leur conseillerai de faire aboutir leur sonnette dans un endroit où elle soit intelligible ; la maîtresse de la maison a du bon sens, elle me rira au nez, parce qu'elle sait qu'intelligible est consacré pour le moral, mais elle n'en concevra que plus la nécessité d'avoir une expression pour désigner la possibilité d'être entendu au physique, et je crois que, quand je lui dirai de rendre sa sonnette entendable, elle me trouvera fort intelligible. »

    (2) Vérification faite, les attestations anciennes de l'adjectif audible sont effectivement très rares : « [Le nom Symeon] est interprété audible » (La Mer des hystoires, 1488), « figures audibles » (Fremin Capitis, 1564). L'Académie elle-même attendra 1992 (!) pour lui ouvrir les colonnes de son Dictionnaire. Qui a dit que les Immortels étaient durs d'oreille ?

    Remarque : Contre toute attente, le Grand Robert et le Grand Larousse ignorent entendable, mais reconnaissent inentendable, pourtant nettement moins usité : « Rare. Qui est impossible ou difficile à entendre, dont on ne peut supporter l'audition. Une inentendable Marseillaise (Alphonse Daudet, 1881). » Voilà qui dépasse l'entendement...

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Des arguments qui ne sont pas acceptables, recevables.

     


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  • Syntaxe déconcertante

    « "Nous voulons que l’Etat révise ses annonces", a demandé le premier adjoint marseillais [Benoît Payan, photo ci-contre, source Twitter] lors de sa conférence de presse au cours de laquelle il a dénoncé un "quasi-confinement sans que personne n’ait été concerté" dans la ville. »
    (Paru sur nouvelobs.com, le 24 septembre 2020.)  

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de soulever un concert de protestations contre notre élu marseillais, mais mon esprit confiné en était resté à concerter quelque chose, pas quelqu'un. Vérification faite, l'emploi dudit verbe avec un complément d'objet direct de personne n'est attesté par aucun ouvrage de référence. Il se répand pourtant dans l'usage, depuis la fin du siècle dernier : « [Les citadins] sont écartés ou ignorés par le gouvernement et les pouvoirs publics qui pratiquent une gestion pour laquelle ils n'ont pas été concertés » (Michel Cornaton, 1969), « Concerter les parents sur tout objet concernant les intérêts moraux et matériels de leurs enfants » (Déclaration à la préfecture de la Corrèze, 1976).

    Ce solécisme, récemment condamné par l'Académie, s'explique sans doute par la confusion avec le verbe consulter qui, lui, s'accommode aussi bien d'un objet animé que d'un objet inanimé : consulter un dictionnaire, consulter ses amis avant de prendre une décision. Il s'est d'autant plus facilement installé dans la langue courante moderne que la construction transitive régulière concerter (un projet, une décision, des mesures...) y était pour ainsi dire tombée en désuétude, au profit du tour équivalent avec l'adjectif concerté (un plan concerté, une action concertée).

    Rappelons donc, à toutes fins utiles, les trois constructions consignées dans la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie :

    • (transitive directe) concerter quelque chose (avec quelqu'un), au sens de « projeter quelque chose en accord avec une ou plusieurs personnes »,
    • (pronominale) se concerter (sur quelque chose), au sens de « chercher une entente en vue de l'exécution d'un projet commun »,
    • (intransitive) concerter, au sens musical de « tenir sa partie dans un orchestre ».


    Vous l'aurez compris : en matière de langue comme en matière de santé, il est toujours préférable de se concerter avec un spécialiste.

    Remarque 1 : On évitera le pléonasme se concerter ensemble.

    Remarque 2 : Le dérivé concertation fut d'abord attesté au sens de « conflit, débat » (en 1497, selon le Dictionnaire du moyen français), de « lutte au stade » (vers 1550, selon le Französisches Etymologisches Wörterbuch), conformément à l'étymologie (latin classique concertatio, « dispute, conflit, contestation »). Le glissement vers l'idée tout opposée d'accord, d'entente, héritée de concert, concerter et de l'italien concertare, s'est observé dès le XVIIe siècle : « Dans la concertation [...], chacune des parties doit proposer ses differends [...] et doit contribuer de bonne foy pour les lever » (Hyacinthe Lefebvre, 1681).

    Remarque 3 : Voir également les articles De concert et Ne après sans que.

     

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    Sans que personne ait été consulté.

     


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  • « "Commenter l'accent de Jean Castex, je trouve cela complètement déplacé, pathétique", déplore le député Christophe Euzet. »
    (Nicolas Bonzom, sur 20minutes.fr, le 8 juillet 2020.)  
    (photo gouvernement.fr)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Se moquer du côté « terroir » de notre nouveau Premier ministre n'est assurément pas chose charitable. Mais prendre la défense de son accent du Sud-Ouest en recourant à une formule qui fleure la verte campagne d'outre-Manche risque de passer pour une provocation. C'est que nombreux − et, pour la plupart, québécois − sont les observateurs à tenir l'acception péjorative de l'adjectif pathétique pour un anglicisme sémantique : « L'emploi de pathétique est critiqué comme synonyme non standard de lamentable, médiocre, minable, navrant, pitoyable » (dictionnaire Usito), « En français, le mot pathétique comporte toujours l'idée d'émotions vives. Par contre, en anglais, l'adjectif pathetic signifie aussi "inadéquat, misérable, qui ne vaut rien, qui est infructueux". C'est avec ces sens qu'il faut éviter d'employer pathétique en français, car il s'agit d'anglicismes sémantiques » (Office québécois de la langue française), « Ce sens [négatif] est parfois critiqué parce qu'il est emprunté à l'anglais pathetic et qu'il ne découle pas d'une évolution en français des autres sens de pathétique » (site Orthodidacte), « La prudence s'impose lorsqu'on utilise l'adjectif pathétique [au sens anglais de "dérisoire, misérable, pitoyable"] » (André Racicot), « The French word pathétique is never a translation for pathetic in the sense of appalling, useless, worthless or lamentable » (Saul H. Rosenthal, French Faux Amis).

    Il est vrai que, jusqu'à très récemment, le mot pathétique − emprunté au XVIe siècle (1), par l'intermédiaire du latin tardif patheticus, au grec pathêtikos (« capable de fortes émotions, émouvant »), lui-même dérivé de pathos (« ce qu'on éprouve ; tout ce qui affecte le corps ou l'âme, en bien et en mal ») − n'était consigné dans les ouvrages de référence, comme adjectif et comme substantif masculin, qu'avec le sens « neutre » (si j'ose dire) de « (ce) qui émeut vivement et profondément, notamment par le spectacle ou l'évocation de la souffrance ». Mais voilà qu'en 2010 l'Académie ajouta dans la neuvième édition de son Dictionnaire l'acception « figurée et familière » suivante : « Pitoyable, désastreux. Des efforts pathétiques. » Comparez : « Nul génie n'est aussi pathétique que le Christ mort, aux yeux d'un homme qui pense réellement que le Christ est mort pour lui » (André Malraux) et « Harponner le premier homme comestible et roucouler à son bras ? Mille fois fait. Stratégie éculée, pathétique, pitoyable » (Katherine Pancol). Larousse et Robert lui emboîtèrent le pas : « Par extension. Qui inspire une pitié méprisante. Son arrogance est pathétique » (Robert en ligne), « Mauvais au point de susciter le mépris et la consternation ; lamentable, pitoyable. On a trouvé son intervention pathétique » (Larousse en ligne).

    Il ne vous aura pas échappé que, dans ces trois dictionnaires, l'emploi figuré ou étendu de pathétique n'est accompagné d'aucune mention d'anglicisme. Il faut croire que, contrairement à leurs homologues canadiens, les spécialistes hexagonaux considèrent le plus souvent que cette évolution de sens n'a rien que de très attendu. Que l'on songe au substantif pathos, qui recouvre en français la partie de l'ancienne rhétorique traitant des moyens propres à émouvoir l'auditeur : « Par extension, le mot désigne un caractère pathétique et, plus souvent péjorativement, un pathétique outré, déplacé (dans un ouvrage littéraire) », précise le Dictionnaire historique de la langue française. Le même glissement péjoratif est encore observé à propos de l'adjectif pitoyable, d'abord employé au sens de « naturellement enclin à la pitié » (XIIe siècle) et de « qui inspire la pitié, la compassion » (XIIIe siècle), puis, avec une nuance de mépris ou de moquerie, au sens de « qui inspire un mépris apitoyé ; médiocre » (à partir du XVIIe siècle). Aussi ne peut-on s'empêcher de trouver pour le moins cocasse la recommandation de l'Office québécois de la langue française consistant à « remplacer avantageusement » pathétique par pitoyable dans les contextes péjoratifs : « Encore devant la télévision ! Tu es pitoyable ! (et non : Tu es pathétique !) »

    Pourquoi refuser à pathétique l'extension de sens accordée à pitoyable ? Parce que l'emploi connoté du second est attesté depuis plus de trois siècles quand celui du premier fait figure de néologisme ? Voire. Il n'est que de consulter Rousseau pour s'aviser que l'adjectif pathétique n'a pas attendu le XXIe siècle pour être pris en mauvaise part : « Ajoutez à tout cela les monstres qui rendent certaines scènes fort pathétiques, tels que des dragons, des lézards, des tortues, des crocodiles, de gros crapauds qui se promènent d'un air menaçant sur le théâtre, et font voir à l'Opéra les tentations de saint Antoine. [...] je n'ai jamais été curieux de voir comment on fait de petites choses avec de grands efforts », lit-on dans Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761). Charlotte Reunbrouck fait observer que le sens ironique ici donné à pathétique est « très proche de celui qu'il a actuellement : ces spectacles sont ridicules et dérisoires parce qu'ils ratent l'effet visé ! » De fait, le ridicule n'est jamais loin du pathétique mal dominé ou mal placé : « On se rend ridicule en voulant estre trop pathetique, sur tout en des sujets qui ne le souffrent pas » (René Rapin, 1684), « Le pathétique y [= au barreau] est superflu ; il y paroîtroit même ridicule, parce qu'il ne s'agit pas d'émouvoir le cœur des juges » (1738), « Un argument si patétique [sic], Ne demeura pas sans replique » (L'Exilé à Versailles, 1738), « Avec la ridicule emphase des mauvais faiseurs de récits, [...] je devais prendre le ton larmoyant et pathétique » (Jean François Cailhava de L'Estendoux, 1799) et, plus près de nous, « Je suis gêné aussi de l'entendre exprimer son désespoir par ses phrases un peu pathétiques. [...] elle parle où se tait avec emphase, dès qu'elle est émue » (Jean Giraudoux, 1911). Vous l'aurez compris : n'en déplaise au site Orthodidacte, l'acception péjorative de l'adjectif pathétique s'est d'autant plus facilement imposée dans l'usage moderne courant − sous l'influence (indéniable et récente ? [2]) de l'anglais pathetic − qu'elle n'avait rien de contraire à l'esprit du français.

    Tout bien considéré, l'écueil, dans cette affaire, ne réside pas tant dans une présomption d'anglicisme que dans une réelle ambiguïté sémantique. Car enfin, une attitude pathétique est-elle poignante, persuasive ou dérisoire ? Le contexte, comme toujours, est censé nous guider. Comparez : « Son vêtement, son caractère, son attitude sont nobles et pathétiques » (Diderot, 1763), « L'attitude [de telle figurine] est pathétique et heureusement choisie » (Edmond Pottier, 1890), « La noblesse des personnages et l'attitude pathétique de la Comtesse tendraient à rapprocher la pièce [...] du drame » (Elsa Jollès et Camille Zimmer, 2018) et « Il baissait le nez, dans une attitude pathétique [...]. Le bourgeois hautain laissait place à un homme misérable » (Jean-Luc Bizien, 2012), « Il faut le lire pour le croire tant son attitude est pathétique » (Didier Rykner, 2013), « Elle ne savait même plus si son attitude était pathétique ou touchante » (Karine Lebert, 2017). Force est toutefois de constater que le scripteur doit souvent redoubler d'efforts pour préciser sa pensée : « La Provence maritime est claire et belle, un peu "pathétique" au sens américain du mot − oui, désespérément prodigue, envers moi, de sa complicité voulue, qui ressemble parfois à une supplication... » (Saint-John Perse, 1957), « L'homme religieux ou pathétique au sens de Kierkegaard » (Pierre Paroz, 1985), « Seule une certaine sorte limitée de musique peut être dite pathétique au sens tchaïkowskien, mais en revanche toute musique "exprime des affects" − pathétique en ce sens large » (Jean-Claude Piguet, 1996), « DeLillo est souvent drôle, il est toujours pathétique − au sens de ce pathos que Barthes [...] voulait réhabiliter comme la raison d'être du Roman » (Philippe Roger, 2003), « [La situation] est pathétique au sens étymologique du terme, car elle comporte de grandes souffrances » (Jacques Jouanna, 2007), « Un regard oblique qui a les caractères d'un regard "pathétique", au sens de dédié uniquement à l'expression de la passion intérieure » (Maurice Corcos, 2009), « Plus belle la vie, série pathétique au sens noble du terme » (Renaud Chenu, 2010), « Si l'opinion le [= l'appel lancé le 20 octobre 1942 par le président Laval] juge souvent pathétique, c'est au sens péjoratif du terme » (Raphaël Spina, 2017) (3). On le voit : pathétique est un mot fourre-tout, qui recouvre, selon le contexte et le locuteur, des notions parfois opposées. Pour une langue qui passe pour un modèle de clarté et de précision, cela en devient pour ainsi dire... pathétique ?
     

    (1) « Puis luy leut la lettre, laquelle, quelque pathetique qu'elle fust, si ne peut elle emouvoir ceste cruelle plus envenimee qu'un vieil coleuvre [...] », « Toutes ses contenances, lettres pathetiques ou messages amoureux » (François de Belleforest, 1564).

    (2) Selon le Online Etymology Dictionary, l'emploi familier de pathetic (au sens de « so miserable as to be ridiculous ») n'est attesté que depuis 1937. L'adjectif se rencontre pourtant dès le XIXe siècle avec des connotations négatives : « We have had nothing but speeches, declarations, vague technicalities, many violent threats, and some few pathetic attempts at a settlement » (The New York Daily Herald, 1850).

    (3) Le constat vaut aussi pour pitoyable : « Pathétique, pitoyable au sens élevé du mot, tragique, le héros est poignant précisément par son impuissance » (Dominique Catteau, 2001).

    Remarque : Pathétique est également un terme d'anatomie : « Muscle pathétique, le grand oblique de l'œil, ainsi nommé parce qu'il sert grandement à l'expression de l'œil » (Littré).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Je trouve cela complètement déplacé.

     


    1 commentaire


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