• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « Les deux [cercueils] ont quitté la cour d'honneur des Invalides, les familles et le couple Macron à leur suite alors que les militaires entonnaient a capela "Loin de chez nous en Afrique". »
    (Alexis Boisselier, sur lejdd.fr, le 14 mai 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Nul doute que mon propos paraîtra bien dérisoire au regard des tragiques circonstances que l'on sait. Mais enfin, rappelons à notre journaliste (et accessoirement aux lecteurs soucieux d'éviter toute fausse note) que la cappella en question s'écrit traditionnellement avec deux p et deux l. Je dis traditionnellement car, si la seconde double consonne semble acquise, l'hésitation est permise sur la première : n'avons-nous pas affaire à l'équivalent italien de notre chapelle, tous deux dérivés du latin capella − avec un −, que le Dictionnaire historique de la langue française présente comme le diminutif de cappa (« manteau à capuchon » [1]) − avec deux ? Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir les deux graphies se faire concurrence, surtout depuis le milieu du XIXe siècle : « Ce qui se chante da Capella » (Sébastien Brossard, 1703), « Le contrepoint que les Italiens nomment à Capella » (Michel Pignolet de Montéclair, 1736), « Les musiques da Capella » (Jean-Jacques Rousseau, 1767), « Les compositions à Capella » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1782), « A capella » (Alexandre-Étienne Choron, 1808 ; Louis-Nicolas Bescherelle, 1845), « A cappella » (Encyclopédie des gens du monde, 1833), « À capella » (Littré, 1863), « A cappella. On rencontre également la forme a capella (avec un seul p), correcte mais moins fréquente » (Larousse en ligne). Les spécialistes de la musique eux-mêmes peinent à accorder leurs violons : « Ne plus entendre que les chants "a cappella" des bonnes petites poules » (Claude Debussy, 1913), « J'en fis un [psaume] pour chœur d'hommes a capella » (Darius Milhaud, 1927), « L'orthographe capella, parfois employée, est mauvaise » (Roland de Candé, La Musique, 1969), « A capella n'est pas une orthographe correcte » (Alain Bonnard, Le Lexique des termes musicaux, 1993), « A cappella ou A capella » (Marc Vignal, Dictionnaire de la musique, 2005). Plus étonnant : l'Académie, dans le premier tome de la neuvième édition de son Dictionnaire (paru en 1992), s'en tient à la seule forme a cappella, alors que la graphie rectifiée (et francisée) qu'elle est pourtant censée avoir avalisée deux ans plus tôt n'est autre que... à capella (avec un a accentué, un p et deux l) ! Vous parlez d'un couac...

    Mais laissons là ces querelles de chapelle et venons-en au sens de la locution musicale a cappella (et ses variantes da cappella, alla cappella), directement empruntée à nos voisins italiens. Selon Marc Vignal, elle « désignait à l'origine les compositions polyphoniques religieuses exécutées dans les églises "comme à la chapelle" », allusion aux chapelles de collégiale, de cathédrale ou de cour (princière, royale et surtout papale [2]) où était en usage un style d'écriture particulier − généralement à quatre voix, de caractère grave, de rythme binaire alla breve (3) et aux mélodies empruntées au plain-chant (ou chant grégorien) et répétées en imitation −, employé autrefois dans la messe et le motet. On a longtemps cru que ce modèle musical s'était appliqué aux seules voix sans accompagnement instrumental. Force est de constater que les traités musicaux du début du XVIIIe siècle ne l'entendaient pas de cette oreille. Jugez-en plutôt : « Les Italiens prennent ce mot [capella] pour une assemblée de musiciens propres à chanter ou à jouer toutes les parties d'une musique ou d'un concert. Ainsi ces mots da Capella, "par la Chapelle", marquent qu'il faut que toutes les voix et les instruments de chaque partie chantent ensemble la même chose pour faire plus de bruit, même dans les entrées des fugues » (Sébastien de Brossard, Dictionnaire de musique, 1703), « Aux premiers temps, il est certain que les offices divins ne se chantaient qu'avec des voix. Puis, une fois les orgues introduites, on adopta au fil du temps toutes sortes d'instruments, ce que démontre clairement l'usage actuel. Une double méthode de ce style a capella est en vigueur à notre époque : avec les voix seules, sans orgue et autres instruments ; et avec orgue et instruments. La première est encore conservée dans la plupart des cathédrales et à la cour impériale lors du carême, par une piété singulière de notre très auguste monarque et par respect du culte divin » (Jean-Philippe Navarre traduisant Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux, 1725). Autrement dit, notre expression en est venue à désigner deux pratiques d'un même style musical : l'une strictement vocale (que d'aucuns préfèrent qualifier de alla Palestrina [4]) et l'autre qui s'accommodait du soutien de l'orgue ou d'autres instruments, à condition que ceux-ci accompagnassent les voix « à l'unisson ou à l'octave » (Encyclopédie des gens du monde, 1833). Il faut croire que la langue courante n'a retenu que la première pratique, puisque la locution a cappella s'emploie désormais par extension, comme adjectif (invariable) ou comme adverbe, à propos d'une musique vocale privée de tout soutien instrumental, quel qu'en soit le style ou le caractère : des chants de Noël a cappella, chanter a cappella.

    « De la musique avant toute chose », réclamait ce bon Verlaine. Fût-ce au prix de doubles croche(-pied)s consonantiques...

    (1) Selon le Dictionnaire de l'Académie, le latin capella désignait en effet le manteau de saint Martin, relique conservée à la cour des rois francs. De là le nom donné à leur oratoire.
    On l'a échappé belle... quand on songe que le mot se disait aussi d'une petite chèvre !

    (2) D'aucuns y voient une référence directe au chœur de la chapelle Sixtine : « L'école romaine se spécialisait dans le chant purement vocal, a capella, qui prit son nom de la chapelle Sixtine, dénuée d'orgue » (Lucien Bourguès et Alexandre Denéréaz, 1921), « L'expression a capella signifie "à la manière du chœur de la chapelle Sixtine", autrement dit sans accompagnement musical » (Baudouin Bollaert et Bruno Bartoloni, 2009), « Littéralement, a cappella renvoie à une chapelle, comme le mot latin le laisse entendre ; en l'occurrence à la chapelle par excellence pour l'Église catholique : la chapelle Sixtine au Vatican » (Thierry Geffrotin, 2011), « [Au début du XVIIe siècle,] seules quelques rares maîtrises, parmi lesquelles la cappella Sixtina, conservaient l'usage du chant a cappella, qui leur dut sans doute ce nom » (Dictionnaire des musiques, 2016). Précisons encore que cappella s'est aussi dit par opposition à camera (« chambre ») ; la musicologue Nanie Bridgman nous apprend ainsi que la Renaissance italienne distinguait deux catégories de voix : les voix da camera, douces et agiles, et les voix da capella (ou da chiesa), plus amples et sonores.

    (3) Roland de Candé apporte les précisions suivantes : « L'indication alla breve dans un mouvement à 4/4 signifie que la blanche prend désormais la valeur de la noire. [...] En tête de certaines œuvres instrumentales du XVIIe siècle, la mention a cappella devient synonyme de alla breve. » Preuve que a cappella et instruments ne rechignaient pas à esquisser un pas de deux à l'occasion...

    (4) « L'expression style ou musique a cappella désigne plus précisément les pièces d'église destinées aux voix avec accompagnement d'orgue, par opposition à la musique alla Palestrina [du nom du compositeur italien du XVIe siècle qui porta ce style à sa perfection], qu'exécutent les voix sans aucun accompagnement musical » (Adrien de La Fage, 1852).

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les militaires entonnaient un chant a cappella (selon l'Académie) ou à capella (orthographe rectifiée).

     


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  • « A titre de comparaison, aux élections européennes de 2014 marquées par une participation de 42,4 %, le Front national avait terminé en tête avec 4,7 millions de voix (24,86 %). L'étiage devrait être similaire pour l'emporter le 26 mai. »
    (dépêche AFP publiée sur lepoint.fr, le 9 mai 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    L'anecdote est rapportée par Bernard Pivot dans son livre La Mémoire n'en fait qu'à sa tête (2017) : « Dans sa diatribe, l'académicien [Maurice Druon] avait écrit que le français s'était autrefois "élevé à cet étiage de clarté, de précision, de subtilité, d'élégance, de charme, de politesse [...] qui en a fait, longtemps, la langue universelle". Or l'étiage est "le niveau le plus bas atteint par un cours d'eau ou un lac" (Dictionnaire de l'Académie). Druon, coupable d'un méchant barbarisme, avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire ! »

    La critique n'est pas nouvelle. En 1934, Abel Hermant s'en faisait déjà l'écho dans ses fameuses Chroniques de Lancelot : « Dans une histoire de la littérature anglaise parue voilà une dizaine d'années, on rencontre ceci : "La même ardente passion du beau qui marque ses sonnets et fait des meilleurs le plus haut étiage de beauté atteint par le vers anglais." [...] Que deux agrégés de l'Université, l'un professeur de lettres dans une faculté, l'autre à la Sorbonne s'il vous plaît (je ne les désignerai pas autrement), ignorent le sens du mot étiage et en fasse un emploi ridicule dans un livre destiné à l'enseignement, voilà qui passe l'imagination d'abord, et ensuite la permission. » (1) Pour autant, la jubilation revancharde de Pivot et le mea (minima) culpa de Druon (2) sont-ils fondés ? Voire. Car enfin, il n'est que de puiser dans les écrits de bons auteurs pour gonfler la liste des exemples de étiage employé au sens général et critiqué de « niveau, degré, hauteur ». Jugez-en plutôt : « Ces grands rochers blancs peuvent se suivre du regard à plusieurs centaines de pieds sous la transparence de l'azur dont ils sont baignés, ce qui produit un effet assez effrayant pour ceux qui les rasent dans une frêle barque, en donnant en quelque sorte l'étiage de l'abîme » (Théophile Gautier, 1853), « Depuis dix ans, depuis vingt ans, l'étiage prostitution, l'étiage mendicité, l'étiage crime, marquent toujours le même chiffre ; le mal n'a pas baissé d'un degré » (Victor Hugo, 1864), « Mettre de niveau toutes ces inégalité de civilisation, et les élever au plus haut point de l'étiage humain » (Ibid.), « Chaque fois que le sou ou le franc, jeté par l'ouverture, tombe au fond du vase, le bruit qu'il fait cause à l'enfant une commotion intime et profonde ; car ce bruit, plus clair ou plus sourd, plus proche ou plus éloigné, dit l'étiage de la tirelire, c'est-à-dire la hauteur où en est le trésor, le degré de plénitude de la caisse » (Ernest Legouvé, 1874), « Les forces spontanées ne dépasseront pas l'étiage qu'elles ont atteint » (Ernest Renan, 1876), « Il faut un clergé dont l'étiage concorde avec le niveau des fidèles » (Joris-Karl Huysmans, 1895), « Ces fleuves, dont l'étiage varie dans des proportions considérables depuis la saison sèche jusqu'à la saison pluvieuse » (Jules Verne, 1898), « Le mercure du thermomètre a regagné un étiage plus raisonnable » (Alphonse Allais, 1899), « Le chrétien ne se définit pas par l'étiage, mais par la communion. On n'est point chrétien parce qu'on est à un certain niveau moral, intellectuel, spirituel même » (Charles Péguy, 1911), « Le nombre des dérivés donne l'étiage de la vogue des mots » (Albert Dauzat, 1918), « Le niveau... que dis-je, l'étiage moral de la France ne fut jamais aussi haut » (Octave Mirbeau, 1918), « On ne peut juger objectivement si les hommes ont accru à un moment ou à l'autre la somme de leurs douleurs. Je crois que leur souffrance atteint un étiage constant qu'elle ne dépasse jamais » (André Thérive, 1926), « Les vivats de ses hommes [...] auxquels il pouvait mesurer l'étiage grandissant [...] de sa popularité » (Charles Le Goffic, 1927), « Il a vu baisser rapidement l'étiage de sa petite réserve d'argent » (Romain Rolland, 1933), « C'est là le bienfait de l'enfouissement, sous la carapace de sable, dont l'étiage se mesure, à quatre ou cinq mètres d'élévation, au mur du fond du Temple de Septime » (Émile Henriot, 1935), « Si j'étais mort il y a vingt-cinq ans, j'aurais emporté dans la tombe l'illusion que l'humanité suivait une courbe ou une spirale ascendante ; au lieu que je constate aujourd'hui que l'étiage est invariablement le même » (Maurice Maeterlinck, 1936), « La pensée nous paraît encore d'un haut étiage moral » (Julien Benda, 1948), « Le chiffre des privilégiés, lui, a eu des hauts et des bas, mais il s'est maintenu à un étiage élevé » (Georges Izard, 1957), « C'était là au contraire le sentiment le plus exact de la connaissance littéraire à son plus haut étiage » (Marc Fumaroli, 1985) (3). On peine à croire que pareilles autorités se soient à ce point fourvoyées. La langue littéraire serait-elle tombée à l'étiage ? Pis, aurait-elle touché le fond ?

    « L'emploi impropre d'étiage vient sans doute d'une vague confusion avec étage », avancent sans rire Dupré et Girodet. L'argument paraît bien faible (si j'osais, je dirais qu'il fait un flop...). Afin d'y voir plus clair, mieux vaut encore revenir aux sources − en l'espèce, au numéro d'octobre 1754 du Journal économique, où l'on peut lire la définition suivante : « L'étiage est une ligne tracée au bout du pont de la Tournelle. Quand l'eau y arrive (ce qui est son état ordinaire en été, d'où sans doute a été donné le nom d'étiage à cette ligne ou marque) on est assuré que la rivière [la Seine] est navigable ; et elle ne l'est pour ainsi dire point quand l'eau est au-dessous : aussi appelle-t-on cet état de la rivière, basses eaux. Une mesure graduée de six pouces en six pouces au-dessus et au-dessous de ladite ligne ou étiage annonce de combien les eaux sont basses ou hautes, et c'est de cette mesure que nous tirerons la connoissance de l'état de la rivière. » (4) Un mois plus tôt, le même journal apportait cette précision : « Crues et diminutions de la Seine prises à l'étiage [...]. L'étiage donne exactement les degrés de la crue ou de la diminution de la rivière. » Autrement dit, résume Éman Martin, « étiage se prend dans trois acceptions différentes : [état d'une rivière aux plus basses eaux ou, par extension,] temps des plus basses eaux ; point marquant le niveau le plus bas ; et échelle ayant ce niveau pour point de départ » (Le Courrier de Vaugelas, 1872). Et voilà qu'émergent aux pieds du Zouave du pont de l'Alma les premières contradictions. Car enfin, avouez qu'il n'est pas banal qu'un même mot puisse désigner un point fixe (le zéro de l'échelle d'étiage) aussi bien qu'un niveau fluctuant (Jean-Charles Laveaux n'observe-t-il pas fort justement, dans son Nouveau Dictionnaire de la langue française, que « l'étiage d'une rivière est susceptible de varier, car, s'il arrive que, dans une année, les eaux deviennent plus basses que dans celle où l'on a fait l'observation et marqué le zéro, le véritable étiage sera alors plus bas que celui qui est indiqué par l'échelle » ?). De là la remarque d'Abel Hermant, selon laquelle l'étiage « ne saurait être plus ou moins haut, mais peut être plus ou moins bas » : « Après la fonte des dernières neiges, les rios descendraient à leur plus bas étiage » (Jules Verne, 1906), « La rivière est tombée très bas au-dessous de l'étiage » (Henri Bosco, 1945), « Le Nil descendit de surcroît au plus bas de l'étiage » (Jean Dutourd, 1995).

    Mais ce n'est pas tout. Par ellipse, étiage s'est également employé très tôt pour « hauteur de l'eau relevée à l'échelle d'étiage de tel pont ». Je n'en veux pour preuve que ces exemples clairs comme de l'eau de roche : « Étiage de la rivière [la Seine]. Du jeudi 1er avril, la rivière étoit à 6 pieds 9 pouces au-dessus des plus basses eaux [...]. Nota. L'étiage de la rivière se prend sur une échelle gravée à la culée du pont de la Tournelle » (revue Le Négociant, 1762), « Les eaux de la Seine montent dans de fortes proportions. Voici l'étiage de ce matin : Pont-Royal, 3 m. 22 ; Pont de la Tournelle, 3 m. 16 [...] » (journal La France, 1878). Gageons qu'il n'a pas dû couler beaucoup d'eau sous lesdits ponts parisiens avant que le sens de l'intéressé ne verse de « niveau mesuré à partir de l'étiage » à « niveau (tout court) », au propre comme au figuré. Alors oui, sans doute est-il regrettable, pour la limpidité de la langue, qu'un même mot puisse en venir, selon le contexte, à signifier une chose et son contraire. Mais de là à crier au barbarisme avec Bernard Pivot, il y a un fleuve que je me garderai bien de franchir...
     

    (1) Citons encore : « Le mot étiage est pris au sens général de hauteur. Il y a là une impropriété contre laquelle on ne saurait trop tôt protester avant que le nouveau sens s'enracine dans la langue par les journaux » (Revue critique d'histoire et de littérature, 1910), « Combien de fois lisons-nous dans les journaux : la Seine était ce matin à l'étiage de tant, alors même qu'elle sort de son lit. Cet été, en première colonne, Le Temps publiait un article [où j'ai lu] avec tristesse que nos effectifs [militaires] avaient été maintenus, depuis le début de la guerre, à un "étiage constant". Ce qui signifierait que nos effectifs étaient toujours restés au chiffre minimum. [...] Moralité : avant d'employer un mot qui n'appartient pas au langage courant, ou qui se rapporte à une branche spéciale qui n'est pas de notre compétence, consultons le dictionnaire. Nous éviterons ainsi bien des erreurs » (P. Morel, 1917), « Ce mot [étiage] est souvent pris, fautivement, au sens de "niveau le plus élevé", ou même de "niveau" tout court, ce qui conduit à des étiages élevés et à des bas étiages » (Adolphe Thomas, 1956), « Étiage et degré ne sont synonymes que si le mot degré est assorti du superlatif "le plus bas" » (Fernand Feugère, 1963), « C'est une erreur constante de parler d’"étiage élevé" ou de "bas étiage" quand il s'agit de la crue ou de la décrue d'un cours d'eau. L'étiage est le plus bas niveau d'un fleuve ou d'une rivière. On retrouve aussi cette confusion dans le sens figuré attaché parfois au mot étiage pris dans le sens de niveau (étiage des finances, des personnalités, de la popularité) » (Claude Vallette, 1978), « [Étiage] ne doit en aucun cas être employé comme synonyme de niveau, ni au propre ni au figuré » (Jean Girodet, 1981), « [Ne dites pas :] L'eau a atteint un étiage très élevé (contradiction). [Dites :] L'eau a atteint un niveau bien au-dessus de l'étiage » (Code du bon français, 1991), « Bas étiage est un pléonasme. Haut étiage est un non-sens » (Pascal-Raphaël Ambrogi, 2005), « Les commentateurs politiques utilisent volontiers ce mot, qu'ils comprennent pourtant de travers. Nous les invitons donc à consulter un dictionnaire à cette entrée. L'étiage est le niveau le plus bas des eaux d'une rivière. Quand ils parlent d’"étiage électoral" [...], c’est dans le simple sens de "niveau" ; or les deux ne sont pas synonymes » (blog des correcteurs du monde.fr, 2015), « Ne pas employer le mot [étiage] au sens de "niveau quelconque" ou de "niveau le plus haut" » (Larousse en ligne).

    (2) « L'avantage d'être "empesé, figé, hautain, sinistre", c'est de me laisser de marbre devant la longue, longue diatribe de M. Pivot. Je ne lui concède qu'un point, sur "étiage". L'horreur de la répétition, souci trop français, m'a fait employer ce mot, pour ne pas redire niveau, en oubliant son sens précis » (Le Figaro, 1er mars 2004).

    (3) Et aussi : « Lorsqu'elle [= la crue du Nil] dépasse de beaucoup l'étiage maximum » (Grand Dictionnaire d'Adolphe Bitard, 1884), « Le Paraguay atteint son étiage minimum en février, et son maximum à la fin de juin » (Dictionnaire de Larive et Fleury, 1889), « Quitte à embourgeoiser son sujet pour le ramener à l'étiage des médiocres partenaires dont il dispose » (Benjamin Crémieux, 1922), « Quel que fût l'étiage de ses finances » (Gustave Fuss-Amoré et Maurice Des Ombiaux, 1925), « Le saint-simonisme, une philosophie sociale qui atteint alors son étiage le plus haut » (Jean Lebrun, 1981), « Maintenir la littérature française dans son plus haut étiage » (Alain Borer, 2014), « En hausse de 69 % en 2018, les actes antisémites ont retrouvé en France leur tragique étiage de 2015 » (Cécile Guilbert, 2018). Avec le sens de « échelle » : « Ce procédé servirait aisément d'étiage pour qui voudrait mesurer la profondeur psychologique des divers écrivains » (Paul Bourget, 1883), « Elles faisaient assaut de faste, comme pour mesurer l'intensité de leur passion à l'étiage de leurs moyens financiers » (Michel Peyramaure, 2009).

    (4) La définition proposée par Jean-Charles Laveaux dans son Nouveau Dictionnaire de la langue française (1820) est de la même eau : « On entend ordinairement par ce mot le plus grand abaissement connu des eaux d'une rivière. Sur les échelles destinées à indiquer l'accroissement ou l'abaissement des eaux d'une rivière, l'étiage est indiqué par un zéro, et les chiffres marqués au-dessus de ce zéro indiquent les diverses hauteurs des eaux au-dessus de l'étiage. [...] On entend aussi, par ce mot, le plus grand abaissement des eaux d'une rivière dans chaque année. C'est dans ce sens qu'on dit le temps de l'étiage. Les eaux sont à l'étiage. L'étiage de la Loire dure environ trois mois. »

    Remarque 1 : Les spécialistes de la langue ne s'accordent pas davantage sur l'étymologie de l'intéressé. Littré, toujours très au courant, rattache ce dernier au latin aestus (« été ») par l'intermédiaire de estivaticus, sous le prétexte que l'été est ordinairement la saison des plus basses eaux, quand l'Académie, le TLFi et le Dictionnaire historique y voient plutôt un dérivé irrégulier de étier (« petit canal reliant la mer à un marais salant »).

    Remarque 2 : Dans son livre Navigation intérieure (1957), René Jenoudet distingue utilement, en un point déterminé d'un cours d'eau, l'étiage de l'année (« le niveau des plus basses eaux au cours de l'année »), l'étiage moyen (« la moyenne des étiages annuels au cours d'une période donnée ») et l'étiage minimum (« le niveau des plus basses eaux connues »).

     

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  • Information de dernière minute

    « Les futurs élèves intéressés sont invités à des réunions d'informations. »
    (Charlotte Hautin, sur tendanceouest.com, le 3 mai 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Doit-on écrire réunion d'information ou réunion d'informations ? me demande en substance un correspondant. C'est le sens, répondent en chœur les spécialistes les mieux informés, qui doit nous guider en cas d'hésitation sur le nombre du complément du nom (1). Las ! il faut croire que l'exercice n'a rien d'évident avec le mot information, tant les divergences sont nombreuses d'un dictionnaire à l'autre − comparez : « bulletin d'informations » (Larousse), « bulletin d'information » (Dictionnaire de l'Académie) et « bulletin d'information (ou d'informations) » (Office québécois de la langue française) ; « des notes d'information » (Bescherelle) et « des notes d'informations » (Dictionnaire de l'Académie) ; « source d'informations » (Dictionnaire de l'Académie), « source d'information(s) » (TLFi) −, quand ce n'est pas au sein d'un même ouvrage : « bulletin d'information » (à l'article « bulletin » du Petit Robert), mais « bulletin d'informations » (à l'article « information ») ; « des chaînes d'information en continu », mais « une chaîne d'informations en continu » (site Internet de l'Académie) ! Pourquoi pareille cacophonie ? Parce que le substantif information peut s'entendre au sens général de « action d'informer ou de s'informer » (Une note distribuée pour information), mais aussi au sens métonymique de « renseignement qu'on donne ou qu'on obtient (spécialement, fait ou évènement porté à la connaissance du public par un média) », lequel s'accommode fort bien du pluriel comme cela n'aura échappé à personne (Recueillir des informations). Partant, résume l'outil Clefs du français pratique (diffusé par le gouvernement fédéral du Canada), information employé comme complément déterminatif s'écrirait au singulier pour insister sur l'action d'informer, de donner de l'information ou sur l'ensemble des informations (vision globale), au pluriel pour mettre l'accent sur les éléments constituant ladite information (vision détaillée). 

    Mais quid de réunion d'information ? s'impatiente mon interlocuteur. Pour le coup, ledit attelage ferait plutôt figure d'exception, tant la graphie avec information au singulier semble s'être imposée parmi les experts consultés (Académie, Larousse, Robert, Bescherelle, Office québécois, TLFi) : une réunion d'information − avec information pris dans son sens général, donc − comme on écrirait une réunion de présentation, de conciliation, de négociation. Renseignements pris, l'unanimité n'est, là encore, pas complète : le linguiste Charles Muller, par exemple, laisse le choix, dans l'expression une réunion d'information et d'échange, « entre un singulier à valeur très générale, presque symbolique... et un pluriel plus concret, un peu terre à terre. De l'information et de l'échange, ou des informations et des échanges » (La Langue française vue d'Orthonet, 2004) (2). L'ennui, c'est que cette latitude laissée au scripteur se prête mal à la subtile distinction que Josette Rey-Debove introduit dans son Dictionnaire du français entre réunion d'information, fait de réunir des personnes pour les informer, et réunion d'informations, fait de réunir des informations (dans le cadre d'une enquête, par exemple) ; comparez : « Le syndicat a organisé une réunion d'information » et « Recherche de la vérité par l'écoute des témoins, la réunion d'informations » (3).

    Vous l'aurez compris : en l'absence de règle clairement établie, mieux vaut s'en tenir à la graphie réunion(s) d'information... jusqu'à plus ample informé.

    (1) « Plutôt que de chercher une règle fantôme ou un usage incertain, essayons d'écouter le sens » (Charles Muller, La Langue française vue d'Orthonet, 2004), « Il n’y a pas de règle absolue qui détermine si le complément du nom se met au singulier ou au pluriel. C’est généralement le sens qui nous fait opter pour l’un ou l’autre » (Office québécois de la langue française), « Il faut généralement analyser chaque cas séparément et se demander si le complément évoque l’idée d’un seul élément ou, au contraire, l’idée de plusieurs éléments » (Clefs du français pratique). Goosse se montre moins confiant : « La logique ne permet de trancher nettement que dans peu de circonstances » (Le Bon Usage, 2011).

    (2) Bruno Dewaele, de son côté, opte pour la graphie hybride réunion d'information et d'échanges.

    (3) Dans le premier exemple, le complément information désigne l'objet de la réunion ; dans le second, les renseignements collectés.

    Remarque : L'hésitation sur le nombre à donner à information n'est pas nouvelle. Témoin ces exemples où le mot est employé dans son sens premier juridique de « enquête faite en matière criminelle » : « Demander que informations soient faites » et « La Cour a ordonné que information soit faite » (Le Thresor de la langue française de Jean Nicot, 1606).

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des réunions d'information (selon l'Académie et les dictionnaires usuels).

     


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  • Vous m'en direz tant...

    « Tant de solitude et de grandeur donne à ces lieux un visage inoubliable. »
    (Albert Camus, dans Le Minotaure, rédigé en 1939)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Littré est pourtant catégorique : « Avec tant de et un substantif, le verbe et l'adjectif qui suivent s'accordent avec le substantif, non avec tant. » Un siècle plus tôt, l'académicien Pierre-Joseph Thoulier d'Olivet tenait déjà le même discours sans nuances : « Aussi est-ce une règle sans exception que, dans toutes les phrases où l'adverbe de quantité fait partie du nominatif, la syntaxe est fondée sur le nombre et le genre du substantif. Tant de philosophes se sont égarés » (Remarques sur la langue française, 1767). Pour preuve ces exemples de tous les temps : « Tant de richeces sont destruictes » (Guyart des Moulins, fin du XIIIe siècle), « Tant de belles gens d'armes [...] se departoient sans riens faire » (Jean Froissart, XIVe siècle), « D'ou me viennent [...] Tant de remors furieux » (Joachim du Bellay, avant 1560), « Tant de cœurs [...] sont forcés à vous déplaire » (Molière, 1671), « Tant de politesses me supposeroient un amour propre ridicule » (Marivaux, 1732), « Tant de richesse est bien belle » (Proust, vers 1895), « Tant d'admiration n'était pas absolument désintéressée » (Émile Henriot, 1953). Sans doute ces auteurs considéraient-ils que, placé devant un nom concret pour indiquer une grande quantité ou devant un nom abstrait (ou indénombrable) pour exprimer une intensité de haut degré, tant de joue le rôle d'un déterminant indéfini et que ledit nom déterminé porte l'idée principale et commande donc l'accord. Louis-Nicolas Bescherelle se montre plus exhaustif que ses aînés, en évoquant le cas particulier qui nous intéresse : « Le verbe se mettrait également au pluriel, si l'adverbe de quantité était suivi de plusieurs noms singuliers, ou s'il était lui-même répété » (Grammaire nationale, 1834). Le lecteur un tant soit peu attentif peut aisément en juger : « Comme si tant de guerres et tant de carnages n'étaient pas capables de rassasier notre impitoyable inhumanité » (Bossuet, XVIIe siècle), « Tant de soins, tant de flamme, Tant d'abandonnement ont pénétré ton âme » (Voltaire, 1740), « Tant de galanterie et tant d'esprit n'étaient pas bon signe » (Marivaux, avant 1742), « Tant de barbarie et tant d'acharnement m'ont surpris au dépourvu » (Rousseau, 1762), « Tant de charmes et de grâces seront-ils perdus ? » (Rétif de la Bretonne, 1784), « À cette époque [...] où brillaient tant de talent et de génie » (Charles-Marie de Feletz, 1827), « Tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions m'indiquent assez que [...] » (Stendhal, 1830), « Tant de délicatesse d’âme, tant de prévenance de cœur, tant de noblesse morale n’ont pas été dépensées vainement » (Robert de Flers, 1921), « Tant d'étroitesse et d'ingratitude l'indignèrent » (Marcel Aymé, 1938). Albert Camus se serait-il donc fourvoyé, me demande une correspondante ? Le conditionnel prudemment employé par Bescherelle (« se mettrait ») montre assez que les certitudes ne sont jamais absolues en matière de langue...

    C'est que les exemples d'accord au masculin singulier avec l'adverbe tant ne sont pas si rares, tant s'en faut, depuis la fin du XVIIIe siècle : « Tant de grandeur et de bonté ne put toucher les cœurs de ses fils » (Gabriel-Henri Gaillard, avant 1777), « Tant d'indifférence et de coquetterie ne semblait pas aisé à comprendre » (Musset, 1839), « Comme s'il n'eût pas pu comprendre que tant de prudence, de courage et de dévouement s'alliât avec [ce] visage » (Alexandre Dumas, 1844), « Tant de lieues le tenait séparé de sa ville » (Charles Maurras, 1901), « Tant de douceur et de tristesse embellissait ce visage fané » (Martin du Gard, 1928), « Il ressentait un peu d'amertume de ce que tant de joie et de pureté fût, en somme, bêtement réservé » (Marcel Aymé, 1941), « Tant de prévenance était écœurant à la longue » (Henri Troyat, 2011). Alexandre Boniface témoigne de cette évolution de l'usage dès 1844, dans sa Grammaire française : « Il y a des cas où l'accord doit se faire avec le substantif, et d'autres avec l'expression de quantité qui le précède ; ainsi je dirais avec Voltaire : Tant de témérité serait bientôt punie. Mais je dirais aussi : Comment tant de vertu peut-il être ignoré ! parce que l'esprit se porte principalement sur le mot tant. L'accord dans ce cas dépend donc du point de vue. » Cet accord selon l'intention avec tant de, Goosse le tolère du bout des lèvres : « [C'est le nom qui suit] qui détermine ordinairement l'accord. Il en va de même s'il y a plusieurs noms coordonnés après tant de, répété ou non. Il arrive pourtant que l'accord se fasse avec l'adverbe, lorsque celui-ci exprime l'idée dominante » (Le Bon Usage, 2011). Il faut dire qu'il avait eu la dent particulièrement dure, quelque cinquante ans plus tôt, contre les auteurs du Précis de syntaxe du français contemporain : « Voici d'autres endroits où l'exposé est absurde ou faux, écrivait-il en 1964 dans Raisonnement et observation dans l'étude de la syntaxe : "Il peut arriver que l'idée principale repose sur l'adverbe, non sur son régime ; en ce cas, le verbe est au singulier : trop d'élèves vaut mieux que trop peu ; tant de lieues le tenait séparé de sa ville (Maurras). » Au moins le continuateur de Grevisse a-t-il eu le mérite d'assouplir sa position. D'autres n'ont pas fait preuve de tant de scrupules et persistent dans leur entêtement : « Lorsqu'un nom est précédé de cette expression [tant de], l'accord du verbe, du participe ou de l'attribut qui le suit se fait avec le nom, et non avec tant de » (Office québécois de la langue française) ou entretiennent la confusion : « S'il y a plusieurs sujets, le pluriel s'impose : Tant de cruauté, tant de cynisme montrent bien la personnalité de l'accusé » (Henri Briet, L'Accord du verbe, 2009). En fait, corrige à bon droit Dupré, « l'accord est différent selon le sens. L'accord se fait avec le complément de tant quand ce complément est le véritable sujet logique, tant de lui ajoutant seulement la nuance : "... et en telle quantité" ; c'est le cas le plus souvent au pluriel, quand chacun des objets considérés est séparément sujet du verbe : tant d'erreurs sont surprenantes de sa part ("il y a beaucoup d'erreurs dont chacune est surprenante"). Au contraire, on ne doit pas faire l'accord quand tant de signifie "le chiffre atteint par", "le degré atteint par" et est donc le véritable sujet : tant d'intelligence est exceptionnel ("ce degré d'intelligence...") ; tant d'erreurs est surprenant de sa part ("l'accumulation des erreurs, non chaque erreur prise séparément"). Dans la langue classique, l'accord se faisait même dans ce cas, mais aujourd'hui cela aurait un parfum d'archaïsme, comme dans la citation de Proust. » Autrement dit, il est théoriquement possible de distinguer les tours suivants :

    • Tant de mauvaise foi est révoltante (= une si grande mauvaise foi),
    • Tant de mauvaise foi est révoltant (= un tel degré de mauvaise foi),
    • Tant de sottises sont révoltantes (= il y a beaucoup de sottises dont chacune est révoltante),
    • Tant de sottises est révoltant (= l'accumulation des sottises, le fait de dire tant de sottises),
    • Tant de sottises et de mauvaise foi sont révoltantes (= il y a beaucoup de sottises et une si grande mauvaise foi, qui toutes sont révoltantes),
    • Tant de sottises et de mauvaise foi est révoltant (= l'accumulation des sottises et de la mauvaise foi).


    Dans la pratique, la nuance de sens avec un féminin singulier désignant une réalité abstraite est parfois difficile à saisir (cf. les deux premiers tours), ce qui fait écrire à Dupré (peut-être un peu précipitamment) : « En général, avec un féminin singulier, on ne fera pas l'accord. » (2)

    Mais revenons-en à l'exemple qui nous occupe. Que nous dit Camus, en optant pour l'accord avec l'adverbe tant plutôt que pour celui avec les noms coordonnés ? que ce n'est pas tant la solitude et la grandeur qui donnaient à ces lieux un visage inoubliable que le fait qu'il y en avait... tant !

    (1) Et aussi : « Tant de belles choses qui passent ma portée » (Vaugelas, 1647), « Si tant de mères se sont tues, Que ne vous taisez-vous aussi ? » (La Fontaine, 1678), « Tant d'années d'habitude étoient des chaînes de fer » (Fénelon, 1699), « Tant et de si belles actions meritoient bien la glorieuse récompense » (Observations de l'Académie française sur les Remarques de M. de Vaugelas, 1704), « Ainsi furent accomplies tant de prédictions » (Noël-François De Wailly, avant 1770), « Voilà pourquoi Tant d'angoisse est empreinte au fond des cénobites » (Hugo, 1856), « Tant d'ingénuité est apaisante » (Émile Hinzelin, 1897), « Tant de scrupules m'assaillent » (Léon Blum, 1907), « Tant de politesse devient extrêmement suspecte » (Charles Péguy, 1910), « Tant d'années écoulées depuis ce témoignage d'amour doivent avoir guéri la blessure » (Apollinaire, 1918), « Tant de vigilance est perdue ! » (Montherlant, 1924), « Tant de beauté est effrayante à méditer » (Francis Jammes, avant 1938), « Jamais tant de vaisselle ne fut cassée » (Cocteau, 1947), « Tant de persévérance était récompensée » (Henri Calet, 1952), « Tant de souffrance était passée par là » (Paule Constant, 1994).

    (2) Force est pourtant de constater que, si l'invariabilité de l'attribut après tant de est désormais admise dans plusieurs ouvrages de référence − « Tant de stupidité lui paraissait navrant » (Grand Larousse), « Tant de gentillesse me semble suspect » (Jean-Paul Jauneau) −, les exemples d'invariabilité avec un seul féminin singulier ne sont pas légion dans l'usage littéraire contemporain, où l'accord reste privilégié.

    Remarque 1 : Dans sa Nouvelle Grammaire française (1876), Alexis Chassang se demande si Racine n'appliquait pas déjà à tant de la règle de l'accord selon l'intention. Comparez : « Jamais tant de beauté fut-elle couronnée ? » et « Je sais que tant d'amour n'en peut être effacé » (alors que amour, au singulier, était resté féminin en poésie). 

    Remarque 2 : Tant peut s'employer absolument, comme nominal désignant un nombre indéterminé : Il gagne tant par mois. Le tant du mois.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose.

     


    1 commentaire
  • Ad libitum ?

    « La majorité des Français ne travaille pas le lundi de Pentecôte. »
    (paru sur francetvinfo.fr, le 23 avril 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Les grammairiens ne le savent que trop : l'accord du verbe avec un nom collectif suivi d'un complément au pluriel arrive en bonne place, après celui du participe passé, dans les préoccupations des usagers de la langue. Il faut dire que la règle communément admise de nos jours par les premiers n'est pas de nature à rassurer les seconds : l'accord se ferait selon le sens (des mots), mais aussi selon l'intention (du locuteur), forcément subjective. Témoin cet exemple trouvé à l'article « majorité » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « La majorité des habitants de ce pays pratique ou pratiquent la religion catholique. » L'accord avec le collectif insiste sur l'idée abstraite d'ensemble, sur l'effet de masse (vision globale), nous assure-t-on, quand celui avec le complément souligne la pluralité d'unités (vision détaillée). Est-ce à dire que la personne qui s'exprime a toujours l'embarras du choix ? Pas exactement, si l'on en croit les exemples donnés par Hanse : La majorité des actionnaires a approuvé les comptes (« le singulier s'impose s'il s'agit de la majorité [ou de la minorité] au sens strict et mathématique » [1]), L'immense majorité des maires demande une réforme (accord avec le collectif, quand celui-ci est caractérisé par un adjectif, un possessif ou un démonstratif [2]), La majorité des naturalisés sont des hommes (accord avec le complément à cause de l'attribut pluriel). 

    Seulement voilà : dans ce concert d'accords, Knud Togeby fait entendre une note quelque peu dissonante. Selon le linguiste danois, « la majorité des… se construit avec le singulier, non seulement lorsqu'il s'agit d'un vote [à rapprocher du sens mathématique de Hanse ?], mais aussi s'il s'agit d'un grand nombre [...]. Mais dans ce dernier sens, la majorité a subi l'influence de son synonyme la plupart, ce qui fait qu'on peut trouver le pluriel. » Vous l'aurez compris, l'accord au singulier est ici considéré comme la norme, l'accord au pluriel comme l'exception analogique (3). Comparez : « La majorité des hommes préfère l'oisiveté à une vie active » (Noël et Chapsal, 1854), « La grande majorité des hommes, à l’égard de ces problèmes, se divise en deux catégories » (Ernest Renan, 1876), « La majorité des hommes ne vit pas autrement » (Romain Rolland, 1900), « La majorité des Français s'est toujours montrée flattée par l'alliance franco-russe » (Roger Martin du Gard, 1936), « La grande majorité des élèves ne sait plus écrire en français » (Albert Dauzat, 1946), « La majorité des Allemandes s'est prononcée pour le parti de l'ordre » (Simone de Beauvoir, 1949), « La grande majorité des lecteurs ne s'en aperçoit même pas » (Robert Le Bidois, 1963), « Si la majorité des Français aimait ou simplement respectait encore sa langue » (Étiemble, 1964), « La majorité des Français vivait mal » (André Maurois, 1966), « La majorité des lecteurs fut [...] déconcertée, déroutée » (Jean-Louis Curtis, 1995), « Beaucoup de savants ne croient pas à une explosion primitive. La majorité d'entre eux y croit » (Jean d'Ormesson, 2010), « L’immense majorité des comparatifs français est analytique » (rubrique Dire, ne pas dire du site Internet de l'Académie, 2015) et « Cependant l'immense majorité des gens qui n'ont pas l'âge d'Arnolphe aiment encore mieux une Agnès religieuse qu'une Célimène en herbe » (Balzac, 1838), « La majorité des demeures sont construites à l'image d'un modèle ancien » (Georges Duhamel, 1940), « La majorité des lecteurs s'en tiennent là » (Maurice Genevoix, 1960), « La majorité des enfants font leur première communion » (Simone de Beauvoir, 1966), « En 1900, la majorité des humains, sur la planète, s’occupaient de labourage et de pâturage » (Michel Serres, 2011). (4)

    Mais qu'en est-il du nom collectif employé sans complément ? me demande opportunément un correspondant. Hanse, encore lui, est un des rares spécialistes à prendre position sur ce cas particulier : « S'il n'est pas suivi d'un complément, c'est le collectif qui détermine l'accord. Toutefois si, d'après le contexte qui précède, il est clair qu'un complément pluriel est sous-entendu, on applique la règle [générale, à savoir : "c'est le sens ou l'intention qui règlent l'accord ou laissent parfois le choix" (5)]. » Autrement dit, on écrira :

    • La majorité applaudit. La majorité a approuvé le projet de loi (accord avec le collectif seul, dans un contexte « vague » ou quand il s'agit du sens mathématique ou politique),
    • Les spectateurs étaient nombreux ; la majorité applaudit ou applaudirent (choix de l'accord selon l'intention, dans un contexte au pluriel), 
    • Les spectateurs étaient nombreux ; l'immense majorité applaudit (à cause de l'adjectif immense),
    • Les spectateurs applaudirent ; la majorité étaient des hommes (à cause de l'attribut pluriel [6]).


    Force est de constater que l'analyse des occurrences fait apparaître une réalité autrement contrastée. Prenez le site Internet de l'Académie ; sauf erreur de ma part, les verbes ayant pour sujet (une, la) majorité sans complément y sont invariablement accordés (si j'ose dire...) au singulier (7). À l'inverse, l'accord au pluriel a la préférence de certaines grammaires modernes (à moins d'un sens mathématique ou politique, ou d'un complément singulier sous-entendu) : « La majorité (des maisons) sont détruites, mais La majorité a voté contre la proposition » (Sophie Piron, Grammaire française, 2017), « On distinguera ainsi : La majorité est morte [au sens politique] et La majorité sont morts (par exemple, les gens atteints de telle maladie, ils sont presque tous morts) » (site Internet de Bernard Bouillon, enseignant à l'université d'Artois). C'est que sévit là encore l'analogie avec la plupart : « Lorsqu'un déterminant quantifiant (la plupart, la majorité, beaucoup, peu, etc.) non suivi d'un nom est un sujet, le verbe se met à la troisième personne du pluriel : La majorité étaient des ouvriers non qualifiés » (Catherine Black et Louise Chaput, Invitation à écrire, 2016). Le nom collectif la majorité mis sur le même plan grammatical que la locution de quantité la plupart ? Le sang d'André Choplin ne fait qu'un tour : « Plupart est certes un nom, issu de (la) plus (grande) part, attesté au moins jusqu'au XVe siècle, selon le Robert en six volumes. Mais il n'est jamais précédé d'un article indéfini et n'a pas de pluriel, à la différence de majorité. La plupart de se comporte donc en français moderne comme beaucoup de, locution dont l’adverbe beaucoup est composé de beau et de coup. [...] Lorsqu'on utilise spontanément ces tournures figées, on n'a plus conscience que part et coup sont originellement des noms au singulier. Les pluriels qu'elles amènent sont prédominants à l'esprit du locuteur et l'accord du verbe suit. D'ailleurs, comme après beaucoup, le pluriel du verbe s’impose aussi lorsqu'un nom au pluriel est sous-entendu après la plupart » (revue Défense de la langue française, 2017).

    Est-il besoin de préciser qu'il faudra plus qu'une opération du Saint-Esprit pour que la majorité des spécialistes se mette(nt) enfin à parler d'une même voix ?...

    (1) Cette notion, qui gagnerait à être précisée, fait écho à celle de « sens précis et technique » figurant dans Description de la langue française (1934) de Gustave Michaut et Paul Schricke : « La majorité des votants a renversé le ministère (sens précis et technique : la moitié plus un) ; et Mais, dans les couloirs, la majorité des députés le regrettaient (sens approximatif : la plupart). »

    (2) Le Grand Larousse et l'Office québécois de la langue française ne sont guère sensibles à cet argument : « Une grande majorité de personnes s'est prononcée ou se sont prononcées en sa faveur » (Larousse), « Une minorité de citoyens sont opposés à ce parti, et une grande majorité d’entre eux ont voté en sa faveur » (BDL).

    (3) Thomas n'est pas loin de partager cet avis : « Avec le collectif la majorité, ou une majorité, pour sujet, le verbe qui suit se met généralement au singulier. » Même constat du côté d'André Jouette : « En général, c'est le premier terme qui est le mot principal et qui commande l'accord du verbe [...]. Cet accord avec le nom principal doit être fait notamment après la majorité de. » L'Académie, elle-même, a bien du mal à ne pas privilégier l'accord avec le collectif dans son Dictionnaire : « La majorité des confédérés de Genève était favorable à la Réforme » (à l'article « huguenot »), « La majorité des tragédies de Sophocle est perdue, seules quelques-unes sont conservées » (à l'article «quelqu'un »). Mais la tendance semble s'inverser, si l'on en croit Sophie Piron : après majorité pris au sens large de « le plus grand nombre », l'accord avec le complément pluriel est présenté dans sa Grammaire française (2017) comme « le plus fréquent ».

    (4) Certains auteurs sont particulièrement hésitants : « La majorité des écrivains emploient le pluriel », « Quelque fondé en raison que soit ce dernier sentiment, la majorité des écrivains ne l'a pas adopté » (Charles Girault-Duvivier, 1827).

    (5) Affirmation qui fit dire à Marc Wilmet que « Joseph Hanse ne craignait pas le pire subjectivisme » ! La grammaire est pourtant loin d'être systématique...

    (6) Pour Ferdinand Brunot, toutefois, le choix de l'accord reste ouvert : « "La majorité étaient des Picards." Dans cette phrase, deux concepts peuvent imposer leur forme au verbe, le concept abstrait : "la majorité", le concept concret : "les Picards" ; c'est le second qui l'emporte dans la pensée de Michelet. » Et il ajoute en note : « Il est possible aussi que Michelet, comme Joinville et les écrivains du moyen âge, mette le verbe au pluriel quand le sujet est un nom collectif. »

    (7) Pour preuve ces exemples : « Une majorité hostile à ses convictions fut ébranlée par cette parole » (François-Joseph de Champagny, 1870), « Au sortir de la Révolution, tous les esprits avaient besoin d'une synthèse. La grande majorité retournait au christianisme » (Jules Simon, 1889), « Bien rares sont celles [= les sœurs infirmières] qui atteignent la soixantaine ; la grande majorité meurt avant quarante ans » (Pierre de Ségur, 1908), « Une majorité mit un jour barrière entre le sol de France et l'héritier de la race royale » (Georges Goyau, 1923), « Les tours de scrutin se succédaient sans qu'une majorité pût s’établir » (Georges Lecomte, 1957), « Nous avons été quelques-uns à le souhaiter. La majorité s’y est refusée » (Alain Decaux, 1987), « Vous avez été abreuvée d'insultes par une minorité, et une large majorité voue une sorte de culte à l'icône que vous êtes devenue » (Jean d'Ormesson, 2010), « Il est exact que certaines personnes ne font plus la différence, mais la majorité continue à la faire » (rubrique Dire, ne pas dire, 2017). Même position adoptée par René Georgin dans Difficultés et finesses de notre langue (1952) : « Quand le sujet est une expression collective sans complément, le verbe reste au singulier » et par Bénédicte Gaillard dans sa Pratique du français de A à Z (1995) : « Si le nom collectif est employé sans complément, le verbe s'accorde avec ce nom : il est au singulier. »

    Remarque 1 : Les mêmes observations valent pour la minorité, la totalité, la (plus grande) partie.

    Remarque 2 : Rappelons, au risque d'ajouter à la confusion, que la plupart (agglutination de « la plus part », comme l'écrivait encore Furetière) a pu aussi déterminer l'accord du verbe, autrefois, notamment en l'absence de complément ! Comparez : « La plus part des voluptez du corps [...] sont contraires aux mouvements de la raison » et « La plus part estoient massacrez sur les chemins », « La plus part se delivra par ce moyen de la captivité dont ils estoient menacés » (Nicolas Coeffeteau, avant 1623). Vaugelas lui-même fit preuve d'une certaine inconséquence en ce domaine : On se demande sur quoi se fonde l'auteur des Remarques, s'étonne Ferdinand Brunot, pour imposer le singulier avec la plus grand'part et le pluriel avec la pluspart... De nos jours, l'accord du verbe avec la plupart plutôt qu'avec son complément, exprimé ou sous-entendu, est considéré comme « vieilli » ou « littéraire » : « La plupart n'avait plus même ni terre, ni abri » (Michelet), « La plupart avait de petits carnets » (Zola).

    Remarque 3 : Selon Littré, « majorité dans le sens de pluralité est un anglicisme. Avant l'introduction de ce mot, qui date du XVIIIe siècle, on disait la pluralité, qui valait infiniment mieux ». Le Dictionnaire historique de la langue française apporte quelques précisions : c'est dans son acception politique que majorité « est emprunté à l'anglais majority, lui-même emprunté au français majorité au XVIe siècle et spécialisé au XVIIe siècle avec la valeur de "plus grand nombre" (avec ou sans idée de vote). Jusqu'au XVIIIe siècle, c'était le mot pluralité qui exprimait ce sens en français ; majorité reste rare avant le XIXe siècle où il est consacré par l'usage, comme une bonne partie du vocabulaire parlementaire venu d'Angleterre ». N'en déplaise à Littré, pluralité a pris de nos jours un autre sens : « Il désigne ce qui est "plus d'un", et non plus ce qui est "le plus nombreux" », écrit Dupré.

    Remarque 4 : Marc Wilmet distingue : Une majorité des députés ont voté (= plus de 50 % de l'effectif parlementaire) et Une majorité de députés ont voté  (= les députés ont fourni plus de 50 % des votants)... mais n'envisage pas pour autant l'accord du verbe au singulier dans ces exemples.

    Remarque 5 : Voir également l'article Accord avec un collectif.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La majorité des Français ne travaille pas ou ne travaillent pas le lundi de Pentecôte (accord graphique).

     


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