• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « A la recherche d'incarnation, Emmanuel Macron investit les monuments. »
    (Olivier Faye, sur lemonde.fr, le 15 août 2021.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par)

    FlècheCe que j'en pense


    En voilà des manières ! Notre président aurait-il à ce point perdu la tête pour ordonner le siège de nos monuments nationaux, après en avoir déjà restreint l'accès aux seuls visiteurs munis de leur pass(e) sanitaire ? Ou pis : se prendrait-il pour Christo, à vouloir envelopper façon rôti chaque centimètre carré de nos édifices emblématiques ? Que nenni ! Il suffit, pour s'en convaincre, de lire la suite de l'article du Monde, où le journaliste précise sa pensée : « Depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron "habite" avec gourmandise les grands monuments nationaux et tout ce qui contribue à bâtir l'imaginaire hexagonal. » Autrement dit, l'idée ici développée est que, pour mieux incarner la France aux yeux de ses concitoyens comme de ses homologues internationaux, le locataire de l'Élysée n'hésite pas, à l'occasion, à prendre possession de Versailles pour y recevoir Poutine, à s'emparer de la tour Eiffel le temps d'un dîner avec Trump, à occuper Chambord pour y accueillir un sommet franco-italien, etc. Rien à voir, nous met en garde l'Académie, avec le sens stratégique du verbe investir : « cerner, entourer (un objectif militaire et, par extension, un lieu d'habitation ou de travail) de façon à interdire toute entrée, toute sortie », auquel il convient de ne pas ajouter celui de « envahir, occuper, prendre, pénétrer dans ». Voilà qui est dit.

    L'ennui, c'est que tous les ouvrages de référence ne sont pas aussi catégoriques. Ainsi du TLFi et du Grand Larousse qui, dans les années 1970, semèrent le trouble en associant plus ou moins directement les deux acceptions concurrentes dans la définition du sens figuré de investir : « Au fig. Entourer, cerner de toutes parts. Synon. assaillir, envahir [!] » (TLFi [1]), « Fig. Entourer de tous côtés, envahir [!] » (Grand Larousse). La chose est d'autant plus curieuse, chez Larousse notamment, que les citations choisies pour illustrer ledit sens figuré n'expriment en réalité que l'idée de entourer, environner : « N'y a-t-il pas de honte de vivre sous ce doux ciel quand, investis de spectacles gigantesques, on ne peut exhaler sa part d'âme et de génie [...] ? » (Sainte-Beuve, 1834), « Toute cette splendeur végétale dont nous étions investis » (Gauguin, 1894). Qu'à cela ne tienne ! Le dictionnaire à la Semeuse a depuis lors clarifié sa position... en gratifiant l'acception critiquée d'une définition propre : « Se répandre en un lieu au point de l'occuper ou de paraître l'occuper complètement : La police a investi tout le quartier » (Larousse en ligne). Ce faisant, il entérine l'ambiguïté : investir une ville, est-ce l'encercler sans y pénétrer ou déjà l'occuper ? Le plus souvent, le contexte nous aide à choisir le bon camp. Comparez : (sens « classique ») « La mort nous a si bien investy qu'il n'y a plus de moyen d'en échapper » (Malherbe, avant 1628), « Le galant donc près de la forteresse Assied son camp, vous investit Lucrèce » (La Fontaine, 1671), « [Cette femme] m'obsède, m'investit, m'assiège » (Victor Hugo, 1833), « La cité de l'acier s'était vue investie par une véritable armée de reporters [...]. Mais cette armée vint se briser comme une vague contre l'enceinte extérieure » (Jules Verne, 1879), « [L'été] investit Paris, puis l'emporta d'assaut » (Georges Duhamel, 1929), « Une bande de feu, de quelque cinquante mètres de large, investissait le village » (Montherlant, 1939), « Il cerne l'écrivain, il l'investit » (Sartre, 1948) et (sens « moderne » critiqué) « Cette entreprise étrange, qui consiste d'abord à briser les sceaux d'un livre, à le forcer, le pénétrer ; puis à se laisser pénétrer à son tour, investir, envahir par ce livre » (Bernard-Henri Lévy, 1988), « "Habiter les fonctions présidentielles" [...] ; il s'agit bien de pénétrer à l'intérieur, dans cet espace réservé, quasi sacré, des grandes fonctions. D'aller dedans, d'investir, version militaire, de pénétrer » (Alain Rey, 2008). Mais il est des cas où le doute est permis : « Investir cet espace, le peupler des créatures de son imagination est le premier jeu de l'enfance » (Michel Déon, 1985) et d'autres, dont on ne sait s'il faut rire ou pleurer : « Au lieu d'investir Alésia, [César] décide de la cerner » (Pascal Ceaux, 2015).

    Et si nous laissions les a priori au vestiaire pour mieux comprendre de quelle étoffe notre verbe est fait ?

    À l'origine est le latin investire − formé de in (préfixe marquant « l'aboutissement d'une action » selon le Grand Larousse, « une idée d'enveloppement » selon Auguste Brachet) et de vestire (« vêtir, habiller ») −, qui signifie proprement « revêtir, recouvrir (comme un vêtement), orner » (2). À la faveur d'une métaphore, le verbe a pris dans la langue juridique médiévale le sens de « revêtir solennellement d'un pouvoir, d'une dignité (par la remise symbolique d'une pièce de vêtement ou d'un attribut) ; donner ou recevoir en jouissance (un bien, un fief, une charge, etc.) » (3). Ce sont là les deux seules acceptions mentionnées par Du Cange et Niermeyer. D'autres latinistes (dont Gaffiot) croient pourtant en déceler une troisième dans un texte de Mécène, rapporté par Sénèque : « Focum mater aut uxor investiunt. » Voici ce qu'en disait Gilles Ménage en 1694 : « Sénèque, blâmant le stile de Mécénas, dont il dit que les paroles sont affectées ou basses ou détournées de leur naturelle signification, rapporte ce fragment où, décrivant un homme pauvre, il dit que son foyer est si petit que, quand sa sœur [!] et sa mère se rangent à l'entour, elles l'environnent tout à fait. Or comme les façons de parler les plus étranges, quand elles partent de la bouche de quelque personne de grande autorité, se glissent facilement dans l'usage, il est croiable que le verbe investir, pris pour environner, trouva des imitateurs » (Dictionnaire étymologique). Loin de moi l'intention de tailler une... veste à notre éminent grammairien, mais enfin, quel crédit accorder, je vous le demande, à une analyse fondée sur un fragment particulièrement confus et décousu, dont l'interprétation est depuis l'objet d'une querelle de spécialistes ? (4) Lesdites femmes recouvrent-elles (de leurs vêtements), décorent-elles (de divers plats et objets) ou encerclent-elles le foyer ? Inutile de tourner plus longtemps autour de l'âtre : supposer, sur la seule foi de cette attestation empruntée à une plume moquée pour son affèterie, que l'idée d'encerclement, d'environnement (par des personnes) circulait sous le manteau du latin investire me paraît hautement hasardeux.

    Dès le XIIIe siècle, les acceptions latines passent en français, d'abord sous la forme populaire envestir (5) : « De tote ceste chose [= un moulin] me suy je desvestuz et en a l'abbé et lo covant devant diz envestu » (Charte de la Haute-Marne, 1240), « Li église en [= de tels biens] est enviestie » (Cartulaire de l'abbaye de Flines, 1274), « Mais au reformer home Diex envesti teil haire [= chemise] » (Allégorie des quatre filles de Dieu, XIIIe siècle), « Or se doivent ilh entremetre D'iauz envestir en la presence D'Amor » (Jacques de Bésieux, fin du XIIIe siècle), « De toutes les choses dessus dites, fu lidis Symons investus » (Trésor des chartes du comté de Rethel, 1365), « La royne Jehanne seconde fust couronnee et investie dudit royaume » (Antoine de La Sale, vers 1445), « Me suis envestu De ton blanc habit » (Le Pèlerinage de Jésus-Christ de Guillaume de Digulleville, version remaniée vers 1500 [6]). Mais voilà que le verbe investir se sent à l'étroit dans le costume deux pièces qu'on lui a taillé. Au début du XIVe siècle, il en passe un nouveau, fait sur mesure pour le domaine naval : « [Ils] alerent envestir les guallées des Pizans » (Les Gestes des Chiprois, vers 1320), « Vous [et vos treize galées] me veinstes courir sus et investir » (Le Livre des faits de Jean Le Meingre, dit Boucicaut, vers 1410), « La dite nef fut investie et combattue très asprement » (Georges Chastellain, vers 1470). Il s'agit, nous dit-on, d'un italianisme, comme on en trouve tant dans les textes de cette époque ; encore convient-il de s'entendre sur le sens du mot emprunté. Et c'est là que les choses se compliquent : le TLFi et le FEW croient y voir celui de « encercler, cerner (pour attaquer) » (7)... à tort ! « Investir, c'est attaquer » − sans idée obligée d'encerclement, donc −, rectifie Étienne Cleirac dans Les Us et coutumes de la mer (1636). « Attaquer, assaillir », « Heurter ou frapper un vaisseau », complètent respectivement César Oudin (en 1607) et son fils Antoine Oudin (en 1640) (8). Rien que de très conforme, il est vrai, à l'usage maritime italien, où investire est attesté depuis la même époque avec le sens de « assalire un'imbarcazione nemica ; abbordare, arrembare », selon le Grande Dizionario della lingua italiana de Salvatore Battaglia.

    Il faut attendre le XVIe siècle (et le perfectionnement des techniques de siège ?) pour que notre verbe, passant dans la langue militaire terrestre à l'imitation de son équivalent italien, commence à développer le sens de « entourer avec des troupes, cerner (une place forte, une garnison) », qui finira par l'emporter sur celui de « attaquer ». Comparez : (attaquer, sans idée d'encerclement) « Nous courusmes tout droict à eux pour les envestir avec les picques » (Blaise de Monluc, avant 1577), « [Les Romains] investissent les Alemans et les enferment par derrière » (Achille de Harlay traduisant la phrase de Tacite « tergis Germanorum circumfunduntur », 1644) et (encercler, assiéger) « [Il] alla en attendant l'artillerie l'[= la ville d'Arlon] investir, à ce que personne n'y peust entrer ou en sortir » (Martin du Bellay, avant 1559), « Ils investissoient ia Pise avec quarante mille hommes » (Jean Hamelin de Sarlat traduisant la phrase de Tite-Live « Pisas jam quadraginta millibus hominum circumsedebant », 1580 ; « avoient enveloppé » chez Blaise de Vigenère, édition de 1606 ; « avoient enfermé » chez Pierre Du Ryer, 1653), « Mon avis est, dit il, que l'on ne tienne conte D'assaillir du matin la tour, mais l'investir Afin que l'ennemy n'en puisse ressortir » (Jean du Vignau, traduction d'un texte italien, 1595). Seulement voilà : les ambitieux finissant toujours par s'emparer du pouvoir eux-mêmes sans attendre qu'on les en coiffe (dixit Duneton), la langue en est venue à la même époque à former sur investir quelqu'un de « le mettre en possession de » le pronominal s'investir de avec le sens de « s'emparer de, usurper ». Pour preuve ces exemples, empruntés pour la plupart à Huguet : « Le roy mort, ce meschant s'investit aiséement du royaulme » (Amadis de Gaule, 1540), « Elichus s'envestit de plusieurs places fortes » (Jean Millet, 1556), « Auparavant que les Bourguignons se fussent investis d'une partie des Gaules » (Étienne Pasquier, vers 1570), « Alexandre le Grand s'estant emparé de l'Empire et richesses de Darie, vint aussi s'investir de la ville capitale » (André Thevet, 1575) (9). Autrement dit, en contexte guerrier, on pouvait investir un navire (= l'attaquer, l'aborder), investir une ville (= l'encercler, l'assiéger) et s'investir d'une ville (= s'en emparer) (10). Vous parlez d'une pagaille !

    Une pagaille qui remonte au XVIe siècle...

    Mais j'entends d'ici les esprits tatillons protester que le tour critiqué n'est pas s'investir de au sens de « s'emparer de » mais investir au sens de « envahir, occuper, pénétrer dans », ce qui n'est pas tout à fait la même chose. « Je n'aime pas, mais alors pas du tout, l'usage actuel, pourtant répandu, du verbe investir, confessait ainsi Bernard Cerquiglini en 2013. Je lisais récemment que l'armée américaine à Bagdad avait investi un immeuble ; on voulait dire l'avait occupé. » Encercler, occuper... D'aucuns expliquent ce glissement de sens par l'attraction paronymique du verbe envahir, d'autant plus irrésistible que celui-ci a un temps partagé avec investir le sens de « attaquer, assaillir » (11). D'autres y voient plutôt l'influence du sens financier que investir a emprunté cette fois à l'anglais to invest (qui l'avait lui-même repris à l'italien investire [12]) : « C'est, je crois, ce sens nouveau, "placer de l'argent dans une entreprise", qui a fait bouger le sens ancien : investir ne signifie plus "assiéger une ville" mais "y pénétrer" » (Bernard Cerquiglini). D'autres enfin soulignent le poids sémantique du préfixe latin : « Investir se prêtait mal à exprimer le fait de "rester à l'extérieur, ne pas occuper", [en raison du préfixe in qui,] comme son doublet en (envahir), situe le résultat de l'action dans son objet : on investit quelqu'un d'une fonction, mais aussi dans une fonction ; on investit de l'argent dans une opération [j'ajoute : on investit l'armée ennemie dans son camp]. Le glissement observé dans l'emploi militaire ou policier de ce verbe [tendrait donc] à redonner une cohésion sémantique à un signifiant dont les acceptions étaient devenues disparates et presque contradictoires » (Charles Muller, 1981).

    Un détail, cependant, me chiffonne : ce glissement de sens − qui, soit dit en passant, est également observé en italien (13) − est-il aussi récent que Cerquiglini le prétend ? Rien n'est moins sûr. Car enfin, la prise d'une place forte ayant d'ordinaire pour préliminaire un investissement (« manœuvre stratégique qui consiste à cerner ou à bloquer l'ennemi de sorte qu'il ne puisse ni sortir ni être secouru »), on peine à croire que la langue courante ait attendu le XXIe siècle pour se laisser aller à quelque raccourci ou confusion entre le moyen et l'objectif militaires (14). Je n'en veux pour preuve que ces exemples anciens de maisons investies... de fond en comble : « Un capitaine [avec sa compagnie] investit la maison de du Molin et le trouvant dans son estude luy commanda de [...] vuider la ville » (Julien Brodeau, avant 1653), « Le capitaine de guet alla avec une bonne partie de ses gens investir la maison où logeoit mademoiselle de Chaunes. L'ayant trouvée preste à se coucher [...] » (Relation de l'établissement de l'institut des Filles de l'Enfance de Jésus, 1689), « Le duc de Roquelaure fit investir la maison : on les [= les insurgés] trouva dans le grenier » (Mercure historique et politique, 1710), « On fit investir la maison où [un canonnier autrichien] s'était caché, à cette fin de la fouiller » (journal du dragon Marquant, 1792). Toute similitude avec l'immeuble investi par l'armée américaine... ne saurait être fortuite ! Plus troublant encore est cet emploi figuré déniché dans Les Vies des dames galantes (vers 1590) de Brantôme : « Son amy la tenoit embrassée et investie. » Huguet y glose le participe investie par « entourée » et, de fait, on imagine bien les deux amants en train de s'embrasser et de « s'entourer étroitement (comme on le ferait d'un vêtement) », bref de s'enlacer. Mais intéressons-nous à la suite : « Son amy la tenoit embrassée et investie sur le bord de son lit, quand ce vint sur la douce fin qu'il eut achevé [...]. » Vous ne rêvez pas : c'est bien d'une scène de coït qu'il s'agit, où la demoiselle est moins « entourée » que « prise, pénétrée » par son amant ! « Investir [est ici] employé dans un sens obscène pour "faire l'acte vénérien" », confirme Auguste Scheler dans son Glossaire érotique de la langue française (1861).

    Résumons : le sens militaire « entourer de troupes » − qui « n'existait pas en latin », insiste Claude Duneton (Au plaisir des mots, 2004) − est apparu après celui de « attaquer », que investir partageait autrefois avec... envahir ! Quant au sens aujourd'hui critiqué, force est de constater qu'il était en germe de longue date : dès le XVIe siècle, avec l'emploi de s'investir de au sens de « s'emparer de », puis à partir du XVIIe siècle, avec les premières attestations de ce que j'appellerai investir 2 en 1, au sens double de « encercler, puis forcer, pénétrer » (la première valeur s'effaçant peu à peu au profit de la seconde). Ces considérations suffiront-elles à obtenir l'indulgence de ceux, nombreux, qui répètent à l'envi que « le sens d'“envahir, occuper” n'a jamais été [celui du verbe investir] » (Bruno Dewaele, 2009), « investir un lieu consiste précisément à ne pas y entrer » (Pierre Jourde, 2010), « investir ne doit pas être confondu avec envahir, mais limité au sens de "cerner" » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ?

    Il m'étonnerait que les sages en habit vert envisagent de retourner leur veste...
     

    (1) Citons également cette définition rattachée au sens propre militaire : « Par analogie. (L'objet désigne un lieu d'habitation ou de travail) Envahir par la force » et que vient contredire l'exemple qui l'accompagne : « Les gardes du commerce investirent mon domicile. Je fus épié, surveillé, saisi à l'improviste, et conduit à la prison de Clichy » (Louis Reybaud, 1842).

    (2) « [Terga monstri] scrupeo investita saxo » (Ennius), « Quas [silvas] nemore nudo primus investit tepor » (Sénèque), « Publicas porticus investivit pictura » (Pline l'Ancien), « Investivit confessionem beati Petri ex argento puro » (Liber Pontificalis).

    (3) « Per suos wadios advocatum [de quodam praedio] investiverunt » (texte daté de 781) et autres exemples cités par Niermeyer.

    (4) « Le fragment [de Mécène] est d'interprétation incertaine et aussi riche en raretés linguistiques », observe Silvia Mattiacci. Voir notamment à ce sujet les analyses de Norden, de Lunderstedt et d'Avallone.

    (5) Comme ce fut souvent le cas, le préfixe latin in finit par l'emporter sur le préfixe français en : encarcerer > incarcérer, enfernal > infernal, etc.

    (6) La date donnée par le FEW (« ca. 1350 ») est erronée : c'est « Et en toi me suis ja vestu De ton blanc habit » qui figure dans le manuscrit original (selon Stürzinger et Stumpf).
    L'attestation signalée dans Guillaume de Dole semble pâtir de la même confusion entre vestir et envestir.

    (7) Huguet, de son côté, tend à établir une distinction entre envestir « entourer » et investir « attaquer ». Les exemples qu'il cite ne sont, hélas ! guère édifiants : « Encercler. Les chevaliers [...] Ont envesty de rame et de courage [...] quatre fustes (Germain Colin-Bucher) », « Attaquer. Leurs vaisseaux tendoient les flancs à ceulx des ennemys qui venoient impétueusement à les investir (Amyot) ».

    (8) Investir contre (la) terre s'est dit, par ironie, pour « gagner la terre, fuir (afin d'éviter la poursuite d'un navire ennemi) ».

    (9) Et, figurément : « S'investir du bien d'autruy » (Jean de Monluc, avant 1579), « Nous nous investissons de celles [les facultez] d'aultruy » (Montaigne, 1588), « Nous nous coiffons et investissons les vices et passions les uns aux autres » (Pierre Charron, 1601).

    (10) Les trois acceptions se trouvent, par exemple, chez François de Belleforest (1530-1583) : (attaquer) « Aussi tost qu'une armee ennemie se presentera [en mer] pour nous investir », (assiéger) « Il l'[= la ville de Neufchastel] envoya investir par les sieurs de Guitry et de Hallot », (s'emparer, usurper) « Il s'investit de l'empire de Trapezonde ».

    (11) « [Les guallées des Jenevés] les envaïrent et les envestirent, et fu la bataille entr'eaus » (Les Gestes des Chiprois, vers 1320), « [Ilz] envahirent et envestirent couraigeusement lesditz navires » (Jean Lemaire de Belges, avant 1525), « Terga invadere jubet, Tacite. Il commanda de les investir [= les attaquer] par derrière » (Pierre Danet, Dictionnaire latin-français, 1680).

    (12) Le français investir ayant emprunté dès le XIVe siècle plusieurs sens à l'italien investire, on se demande pourquoi il ne s'est pas intéressé dans la foulée à son acception financière, pourtant attestée outre Alpes en 1333. Il faudra attendre le XIXe siècle pour voir apparaître les premiers emplois de investir en contexte économique, dans des traductions de textes anglais : « Il y a plus de cent millions de capitaux britanniques investis dans ces possessions » (traduction d'une lettre à l'éditeur du Times, 1810).
    À propos de l'anglais to invest, Jean-Paul Kurtz précise : « La signification "utiliser de la monnaie pour produire des profits" date de 1613 en relation avec le commerce réalisé avec les Indes orientales et est probablement un emprunt à l'italien investire (13e siècle) de la même racine que le latin via la notion de donner à son capital une nouvelle forme » (Dictionnaire étymologique des anglicismes, 2013).

    (13) « Assaltare, assediare (un luogo fortificato, una città). Anche : invadere », lit-on dans le Grande Dizionario de Salvatore Battaglia.

    (14) Mary Munro-Hill n'est pas loin de penser la même chose : « One can appreciate the rather fine dividing line between besieging and invading, since a siege often precedes an invasion » (Aristide of Le Figaro, 2017).

    Remarque 1 : Par quel mystère est-on passé, en français comme en italien, de l'idée de revêtir à celle de attaquer, entourer de troupes ? La thèse traditionnellement admise repose sur une nouvelle métaphore : « Investir une place. Comme qui diroit, l'entourer ; de la façon qu'une robe entoure le corps de la personne qui la porte » (Gilles Ménage, Dictionnaire étymologique, 1694), « Du sens de "entourer quelqu'un d'un vêtement", la langue militaire est passée à "entourer de troupes", c'est-à-dire "cerner des ennemis, assiéger une ville" » (Bernard Cerquiglini, 2013). Claude Duneton n'hésite pourtant pas à la tailler en pièces : « Rien n'est moins assuré que cette comparaison vestimentaire légèrement absurde. » Et il ajoute : « [En revanche,] on comprendrait parfaitement que les Italiens aient puisé dans une vieille technique attaquante qui se pratiquait encore au Moyen Âge, et qui consistait à jeter un filet, une couverture, une chape enfin, sur son adversaire afin de le maîtriser plus facilement. En auraient-ils tirer le verbe investire, pour assaillir, qu'on ne pourrait s'étonner beaucoup. »

    Remarque 2 : Au sens de « mettre en possession », investir a pour nom correspondant investiture. Au sens de « encercler, assiéger » et de « placer (des fonds) », il a pour nom investissement.

    Remarque 3 : On notera que investir se conjugue comme finir et non comme vêtir.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À vous de voir...

     


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  • « Dans certains de ces pays, la vaccination [contre la COVID-19] est compliquée voire impossible pour les jeunes. "Le Brésil n'a pas de vaccin, donc pour l'instant seul les plus de 30 ans y ont accès", explique Eduardo, étudiant de 24 ans. »
    (Morgane Moal, sur franceinter.fr, le 22 juillet 2021.)  


    FlècheCe que j'en pense


    Avez-vous remarqué comme nos contemporains rechignent à accorder l'adjectif seul quand, placé en tête de phrase ou de proposition, il prend une valeur d'exclusivité ? Témoin ces exemples dénichés sur la Toile : « Un prix que seul la tonnellerie [...] peut se permettre de débourser » (Le Point, 2015), « Seul importe la finesse de ces pièces » (Vogue, 2015), « Du grand art comme seul les grands toreros peuvent en exécuter » (La Dépêche du Midi, 2017), « Seul comptent pour lui les désirs de ceux qu'il aime » (Le Monde, 2017), « Seul importent l'audimat et la part de marché » (L'Express, 2018), « [Il] mène une vie tranquille, où seul comptent les moments en famille » (Le Parisien, 2019), « Seul une femme a répondu » (France Bleu, 2019), « Seul compte la qualité de la dramaturgie et le style » (RFI, 2021), « Seul une vraie période de calme et de repos prolongée permettra de vous remettre d'applomb [sic] » (Madame Figaro, 2021), « Un record que seul les Irlandais du Leinster ont depuis égalé » (Le Monde, 2021).

    Et pourtant, seul, en tant qu'adjectif, n'est-il pas censé s'accorder en genre et en nombre avec le nom ou le pronom auquel il se rapporte ? Nos auteurs, eux, ne s'y sont pas trompés : « Seuls les bouddhistes et les fondateurs du christianisme eurent souci de la prédication populaire » (Ernest Renan, 1877), « Seuls les hommes supérieurs devraient être appelés aux affaires » (Zola, 1882), « Elle a changé, physiquement ; seuls sont restés les mêmes ses yeux de chatte » (Romain Rolland, 1912), « Seule la table des enfants criait la joie » (Mauriac, 1922), « Seules restaient les difficultés professionnelles » (Martin du Gard, 1923), « À l'état sauvage, seuls les êtres robustes prospèrent » (Gide, 1925), « Seule l'impression [...] est un critérium de vérité » (Proust, 1927), « La France possède cette particularité d'avoir un destin si net que seuls des esprits chimériques peuvent s'imaginer la conduire » (Giraudoux, 1928), « Passer inaperçu ! [...] Seuls le pourraient espérer des fantômes entièrement transparents » (Jules Romains, 1932), « Seule a abouti à la gloire la colonne du temple » (Saint-Exupéry, 1944), « Seules les Chinoises [...] ont besoin du pédicure » (Roger Vailland, 1945), « Seuls les produits de luxe renchériront à volonté » (De Gaulle, 1959), « Seule compte l'approche du mystère de l'écriture » (Poirot-Delpech, 1973) « Mais ici, seule l’ancienneté de l'élection compte » (Jean-François Deniau, 1999), « Il y a toujours un mot, un sentiment [...], dont je me dis qu'ils sont là pour moi, que seuls lui et moi sentons ainsi » (Jacqueline de Romilly, 2012).

    Pourquoi la langue courante fait-elle cavalier... seul, dans cette affaire ? Pourquoi est-elle à ce point tentée par l'invariabilité, me demanderez-vous ? Parce que deux facteurs semblent l'y encourager, à en croire Éric Tourrette, professeur agrégé de lettres modernes : « D'une part, [seul exprimant l'exclusivité] est le plus souvent antéposé au nom auquel il est rattaché [1]. Or, il est toujours moins naturel d'accorder un terme avec ce qui suit qu'avec ce qui précède [...]. D'autre part, la position initiale incite l'usager à percevoir, même de façon floue, une inflexion adverbiale de seul [2] » (Seul en position initiale, 2016). C'est l'effet Canada Dry : on croit avoir affaire à un adverbe, mais il ne s'agit que d'« un adjectif qui occupe une position syntaxique propre aux adverbes » (Marleen Van Peteghem). La meilleure preuve en est que seul et seulement ne sont pas toujours interchangeables pour marquer l'exclusion : le premier ne peut modifier qu'un nom (ou un pronom) et non des éléments adverbiaux ou prépositionnels (3) − comparez : Ce livre est seul/seulement pour les adultes −, quand le second s'accommode mal de la position en tête de phrase pour signifier autre chose qu'une réserve, une opposition (4) − comparez : Seule ma mère ne nous a pas crus et Seulement (= toutefois, mais ?) ma mère ne nous a pas crus.

    Robert Le Bidois livre une description plus fine de la construction qui nous occupe : « L'adjectif seul, tout en se rapportant grammaticalement au sujet postposé avec lequel il s'accorde en genre et en nombre, prend en réalité la valeur d'un adverbe. Il marque que l'action verbale est faite exclusivement par le nom sujet » (L'Inversion du sujet dans la prose contemporaine, 1952). Ce qui est déclaré seul, commente Tourrette, ce n'est donc pas le sujet, mais bien l'articulation entre le sujet et le verbe. Et le professeur de conclure : « Une glose recevable du tour serait donc être seul à + infinitif. »
    Cela suffira-t-il à vacciner les récalcitrants contre l'invariabilité ? Dieu seul le sait...

    (1) D'autres positions sont possibles, mais peuvent prêter à confusion sémantique. Comparez : Seule une femme pourrait le consoler (ou, avec inversion du sujet, Seule pourrait le consoler une femme), Une femme pourrait seule le consoler et Une femme seule (non accompagnée ?) pourrait le consoler, Une seule femme (une seule parmi les femmes ?) pourrait le consoler.

    (2) D'autres spécialistes parlent d'adjectif employé avec une valeur « adverbiale » (Martin Riegel), « presque adverbiale » (Michel Glatigny), « quasi adverbiale » (Maurice Grevisse), « semi-adverbiale » (Robert Le Bidois) − qui dit moins ?

    (3) La remarque vaut pour le français moderne et non pour l'ancien français, où l'on relève des exemples où seul est séparé du nom déterminé par une préposition : « N'il n'ont que seul en Dieu fiance » (Gautier d'Arras, vers 1180), « Seul de leurs regars m'esbahissent [= leurs regards suffisent pour me troubler] » (Jean Froissart, fin du XIVe siècle). Voir également la Remarque 1 ci-dessous.

    (4) Des contre-exemples existent toutefois chez des auteurs qui n'ont pas reculé devant le risque d'ambiguïté : « Pas un être ne parla, ne remua. Seulement le feu bruissait, comme pour faire comprendre la profondeur du silence » (Balzac). Il n'empêche, Éric Tourrette observe le plus souvent une répartition des rôles entre seul et seulement placés immédiatement à gauche du nom support, selon que celui-ci est ou non sujet de la phrase. Comparez : Seule/Seulement cette mission concerne les militaires et Cette mission concerne seulement/seuls les militaires.

    Remarque 1 : Ce phénomène de « porosité » entre adjectif et adverbe n'est pas nouveau, comme le confirme le linguiste Albin de Chevallet :

    « Les Latins avaient certains adjectifs neutres dont ils se servaient comme adverbes : nimium, plurimum, multum, facile, breve, etc. Dans notre langue, vrai, faux, juste, clair, net, fort, bas, haut, court, menu, vite, fin, ferme, etc. font également fonction d'adverbes : dire vrai, chanter faux, parler fort, couper court, etc. L'ancien français avait un plus grand nombre de ces expressions que n'en possède le français moderne ; il employait sol, sul, seul, pour seulement ; petit, pour petitement, un peu ; grand, pour grandement, beaucoup, etc.

    Donez-mei sul le cors de lui. (La Résurrection du Sauveur, XIIIe siècle.)
    Sol une nuit sont en un leu [= ils ne restent qu'une seule nuit en un endroit]. (Le Roman de Tristan, vers 1170.) » (Origine et formation de la langue, 1857).

    Il est toutefois intéressant de noter : 1°) que la flexion de l'adjectif solus dans des emplois adverbiaux est attestée en latin − « Solos novem menses Asiæ præfuit [= Il gouverna l'Asie pendant neuf mois seulement] », « Sola sapientia in se tota conversa est [= Seule la sagesse est tout entière tournée vers soi] » (Cicéron) ; 2°) que la flexion de seul, dans ces mêmes emplois, avait déjà tendance, en ancien français, à dépendre de sa place par rapport au nom déterminé − comparez : « Que seul les penons et la floiche Ne donroie por Antioiche » (Chrétien de Troyes, vers 1175), « En seul cinq ans » (Floire et Blancheflor, XIIIe siècle), « Par seul beauté [= rien que par beauté] » (Jean Froissart, fin du XIVe siècle), « Et demeura seul la foy audit seneschal » (Philippe de Commynes, vers 1495) et « Je seule an doi estre blasmee » (Chrétien de Troyes, vers 1170), « Fors a cele meslee sole » (Id., avant 1190), « Dame, qui seule renlumines » (Un Miracle de Nostre-Dame de l'empereris de Romme, 1369) ; 3°) que l'emploi de seul en position initiale, qui était autrefois possible même quand celui-ci ne se rapportait pas au sujet de la phrase, reste rare avant le XIXe siècle − citons : « Seuls les beaux yeux [...] devant le soir finissent ma journée » (Ronsard, 1552), « Seuls les Dieux reclamez ne m'ont pas abusé » (Philippe Desportes, 1585), « Seule la religion catholique les réunit » (François Para du Phanjas, 1767), « Seules les provinces belgiques fleurissoient à l'ombre de la paix » (Paul Jérémie Bitaubé, 1774).

    Remarque 2 : Les grammairiens ont du mal à s'accorder sur la fonction de seul à valeur d'exclusivité : épithète détachée (Grevisse), adjectif en apposition (Damourette et Pichon), adjectif détaché (Glatigny), attribut indirect (Togeby) ? On se bornera ici à observer que la ponctuation des textes littéraires fait assez rarement apparaître la virgule de détachement après seul en tête de phrase (à cause du risque d'ambiguïté avec le sens « en l'absence de toute compagnie » ?). Signalons toutefois ces exemples : « Seuls, les génies hors de ligne de M. de Chateaubriand et de madame de Staël ne ressentirent nulle atteinte » (Sainte-Beuve), « Seuls, les fantassins grecs avaient des armures d'airain ; tous les autres, des coutelas au bout d'une perche » (Flaubert), « Seuls, les naturels du Cantal s'adonnent à la maçonnerie » (Bescherelle), « Seules, les femmes voient vraiment les choses » (Marcel Aymé).

     

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  • La majuscule, c'est tous les jours sa fête !

    « Fête du Travail : Macron espère "retrouver les 1er mai joyeux, chamailleurs". »
    (paru sur huffingtonpost.fr, le 1er mai 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Sans doute eût-il été plus opportun d'aborder le sujet ô combien épineux de la graphie des noms de fête un 1er mai ou un 25 décembre. Mais enfin, je ne me voyais pas retarder plus longtemps ma réponse à la question de mon correspondant : « Je trouve dans un roman d'Eugène Dabit l'expression "(les) premiers mai", sans majuscules mais avec l'accord du premier mot au pluriel ! Au singulier, il faudrait assurément écrire "Premier Mai". Mais qu'en est-il au pluriel ? Merci d'avance. »

    Avant de nous chamailler à propos de la forme plurielle, commençons déjà par faire le point sur la graphie au singulier et par rappeler que les noms des jours et des mois ne prennent pas la majuscule (le joli mois de mai)... sauf quand ils désignent, sans le millésime, des évènements historiques (la monarchie de Juillet mais les évènements de mai 68) ou, précisément, des fêtes civiles ou religieuses. Et c'est là que les choses se compliquent. Selon l'Office québécois de la langue française, « lorsque le nom [de fête] ne comporte qu'un seul mot, la majuscule est de rigueur. Lorsque le nom comporte plusieurs mots, la règle générale est de mettre une majuscule au nom spécifique (celui qui vient préciser la fête dont il s'agit) et à l'adjectif qui le précède, le cas échéant, ainsi qu'une minuscule au nom générique (par ex. fête, jour) ». Autrement dit, on écrira : (la fête de) Noël, le jour de l'An, la fête du Travail... et on distinguera le Premier Mai ou 1er Mai (= la fête) de le premier mai ou 1er mai (= la date).

    Seulement voilà : ladite règle est loin de faire l'unanimité, à en juger par les divergences relevées entre les ouvrages de référence, quand ce n'est pas au sein d'un même dictionnaire ! Prenez au hasard celui de l'Académie. On lit dans la neuvième édition : « Le premier jour de mai ou, elliptiquement, le premier mai est la journée de la fête internationale du Travail » (à l'article « premier »), « Le muguet du 1er mai, jour de la fête du Travail » (à l'article « muguet »), mais « Le 1er Mai, le jour de la fête du Travail » (à l'article « mai ») − pourquoi cette majuscule à mai alors qu'il est question du jour de la fête, non de la fête elle-même ? Déjà, dans la huitième : « Le Jour de l'An, le premier jour de l'an » (à l'article « an »), mais « Le jour de l'an » (à l'article « jour ») (1). Comprenne qui pourra !

    Ces contradictions ne sont hélas ! pas propres à l'Académie. Ne lis-je pas, avec le même agacement, dans mon Robert illustré 2013 : « Muguet du premier mai » (à l'article « mai »), mais « Le muguet du 1er Mai » (à l'article « muguet ») ? Et dans le TLFi : « La fête des mères » (à l'article « mère » ; graphie adoptée par l'Académie et par Hanse), mais « La fête des Mères » (à l'article « fête » ; également chez Robert, Girodet et Nouailhac). Et que dire encore de Girodet, qui prône l'emploi de la majuscule et du trait d'union quand la date désigne une fête : « Le 14-Juillet est une fête populaire et patriotique à la fois. Le 1er-Mai, fête des travailleurs » et qui ajoute aussitôt : « On écrit d'ailleurs plutôt : le Premier Mai »... sans trait d'union ? Terminons ce défilé des spécialistes en signalant que Larousse se montre le plus exhaustif : « Le Premier-Mai, le 1er-Mai (= la fête du Travail), avec une majuscule à mai et un trait d'union ; on trouve parfois le Premier Mai, sans trait d'union : les défilés du Premier-Mai, du 1er-Mai ou du Premier Mai, du 1er Mai. Mais jamais de majuscule ni de trait d'union s'il s'agit du simple énoncé de la date : Nous nous verrons le premier mai. » Et Hanse, le plus conciliant : « On écrit : la fête du travail ou du Travail, du premier mai ou du Premier Mai. » (2)

    Mais venons-en à la question de mon interlocuteur : quid de la graphie au pluriel ? Comme on pouvait s'y attendre, la cacophonie règne là encore en maîtresse absolue. Jugez-en plutôt : « Les Premier Mai, répétés, auront raison de la société bourgeoise » (Jules Guesde, 1892), « Les Premier Mai étaient agités » (Charles Ferdinand Ramuz, 1948) ; « Et les premiers Mai ! » (Maurice Thorez, 1954) ; « [Les] défilés des premiers mai d'avant-guerre » (Frédo Krumnow, 1979) ; « [Les] sempiternels défilés des premiers mais praguois » (Ivo Fleischmann, 1982) ; « Les 1ers Mai français » (Danielle Tartakowsky, 2005), mais « Les Premiers mai se suivent sans se ressembler » (Id., 2013) ; « Défilés des 1er Mai » (Olivier Fillieule, 2018) ; « Le muguet des Premiers Mai » (Éloïse Lièvre, 2020). Vous parlez d'une fanfare ! Rares sont, au demeurant, les grammairiens qui osent s'aventurer sur ces sentes escarpées, si ce n'est pour traiter le cas particulier de la simple indication de date au pluriel : les premiers mai, sur le modèle de les premiers du mois « chaque premier jour » (Petit Robert), « le premier jour de chaque mois » (Le Bon Usage(3). André Goosse, que l'on a connu plus précis, se contente d'évoquer « une gêne devant la marque du pluriel, parce que le premier janvier, le premier mai ne désigne pas un jour comme les autres, mais très souvent une fête » (pas un mot à cette occasion sur la majuscule distinctive !) et soulève plus de questions qu'il n'en résout quand il ajoute : « Ces formules sont des locutions » − sous-entendu invariables ? À peine moins évasif, un autre spécialiste se jette à l'eau... sans davantage se mouiller :

    « Les noms propres de fêtes, tout en gardant la majuscule graphique, sont susceptibles de pluralité, avec déterminant, quand ils indiquent la répétition de la fête. La marque du pluriel est facultative lorsqu'il s'agit des noms composés.

    j'ai passé un excellent Noël à la montagne [durée de la fête, le jour de Noël], j’ai passé Noël en famille.
    vs j'ai passé plusieurs Noëls à la montagne [jours de Noël].

    le Premier-Mai
    de cette année a été unitaire [le défilé syndical du Premier Mai].
    vs les Premier(s)-Mai(s) sont l'occasion d'offrir des brins de muguet.

    Le 14(-)Juillet
    est le jour de la fête nationale en France.
    vs les 14-Juillet(s) sont l'occasion de défilés militaires » (Jean Dubois, Le Nombre en français, 2008).

    Vous l'aurez compris : l'usage, dans cette affaire, de la majuscule, du trait d'union et de la marque du pluriel se dérobe à toute tentative de synthèse. Aussi préféré-je à mon tour botter en touche, au risque de me faire sonner les clochettes, et inviter mon interlocuteur à s'en remettre à ce bon vieux dicton : en mai, fais ce qu'il te plaît !
     

    (1) Précisons que la graphie avec minuscules est seule retenue dans les deux articles de la neuvième édition.

    (2) Et aussi : « Le 1er-Mai » (Thomas), « Le 1er Mai » (Jouette, Nouailhac), « Le Premier Mai » (Colin, Bescherelle), « Le Premier Mai ou 1er Mai » (Office québécois de la langue française).  

    (3) Mais même dans ce cas, des divergences existent. Comparez : « Les premiers janvier de Paris ne bénéficient pas souvent d'un climat indulgent » (Colette) et « La même chose se renouvela tous les 1er mai » (Alexandre Dumas).
    « Pour les quantièmes autres que premier, on emploie le numéral cardinal et on le laisse invariable, précise Goosse : Tous les onze novembre. »
    On écrira par ailleurs : des mais ensoleillés, des septembres pluvieux, les noms des mois (comme ceux des jours) étant des noms communs qui, en tant que tels, sont susceptibles de prendre la marque du pluriel.

    Remarque : Il semble qu'Eugène Dabit, cité par mon correspondant, était lui-même en proie aux hésitations − à moins que ce ne fussent ses éditeurs. Comparez : « Les copains l'avaient entraîné dans la politique ; on faisait de "vrais" premiers mai » (L'Hôtel du Nord, chez Robert Denoël, 1929) et « On faisait de "vrais" premier mai » (Ibid., chez Fayard, 1934, et chez Denoël, 1977) ; « Des premiers Mai, il en avait connus de plus mouvementés à Paris » (La Zone verte, chez Gallimard, 1935).

     

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  • Pluriels classés X

    « Le commissaire Laurence sous les verroux. »
    (vu sur France 2, dans un épisode de la série Les Petits Meurtres d'Agatha Christie, rediffusé le 16 juillet 2021.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Plus d'un téléspectateur a dû s'étrangler devant son petit écran, ce vendredi soir, tant est restée gravée dans la mémoire de l'écolier qui sommeille en chacun de nous la liste des sept exceptions qui font leur pluriel en -oux : bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou et pou. Point de verrou né sous X, donc.

    Et pourtant... Force est de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi : « Verroux, vertevelles pour les clourres » (Compte de l'hôtel de la reine Isabeau de Bavière, 1401), « Les gons, les verroux et serrures de toutes portes » (Olivier de La Marche, vers 1470), « Mercure [...] ouvrit la porte à gros verroux fermée » (Clément Marot, 1543), « Et les soins deffians, les verroux et les grilles / Ne font pas la vertu des femmes ny des filles » (Molière, 1661). L'Académie écrivait encore en 1740, dans la troisième édition de son fameux Dictionnaire : « Verrouil, substantif masculin. On prononce verrou et il fait au pluriel verroux. Fermer une porte à deux verroux. » Mais dès l'édition suivante, l'intéressé prenait la porte de ce club très fermé pour aller rejoindre le bataillon des pluriels réguliers : « Verrou. On écrivoit autrefois verrouil. Fermer une porte à deux verrous » (Dictionnaire de l'Académie, 1762) (1).

    Ne me demandez pas de vous donner la clef de ce subit revirement, je serais bien en pêne, pardon en peine d'avancer ne serait-ce qu'un début d'explication. « La répartition entre s et x est souvent arbitraire, concède André Goosse. Ainsi, parmi les noms en -ou, il n'y a pas de raison de traiter chou (ancien français chol, chous) autrement que fou (ancien français fol, fous) » − ni verrou autrement que genou (ancien français genouil) et pou (ancien français pouil(2). Même constat désabusé de la part de la linguiste Nina Catach : « L'x des sept pluriels en -oux [...] n'est qu'un grigri ridicule, fantaisie abréviative pour -us au Moyen Âge [3], dont la conservation depuis dix siècles tient du miracle de Lourdes. » Pas sûr, cela dit, que les gourous réformateurs aient un jour la peau de notre clan des sept, tant « le Français tient à ses anomalies comme à ses droits acquis » (Claude Weill).

    En attendant, prions Marlène à genoux de ne pas céder au plus violent courroux quand elle apprendra que son chouchou de patron a été mis au clou comme le dernier des voyous.
     

    (1) À y bien regarder (fût-ce par le trou de la serrure), la réalité est autrement contrastée. En effet, notre substantif (issu du latin veruculum « petite broche, petite pique ») a connu en ancien français d'innombrables variantes graphiques − avec un seul r (veroul, veroil, vereil, verel, vesreil, veriel, vierel, verail, veriail, veral, verial, verill, varail...) ou deux, sous l'attraction probable du latin ferrum −, qui ont engendré autant de pluriels différents : ver(r)aulx, vieraulx, veroulx, ver(r)oux... et quantité de formes analogiques en -s : « Nes pot tenir verels ne serre » (Le Roman de Thèbes, milieu du XIIe siècle), « Et ont les bares et les verrois coulé » (La Prise d'Orange, fin du XIIIe siècle, cité par Tobler), « Gons et verrous » (Travaux aux châteaux des comtes d'Artois, 1325, cité par Godefroy), « Obeissance [...] tient ses portes fermees par les serrures et verrous de divers pechiez » (Jean de Gerson, vers 1389), « Ceste main qui vous escrit en a deffaict les verrouils (Aubigné, 1577). Au XVIIe siècle coexistaient encore les trois pluriels verrouils, verrous et verroux.
    Quant à la finale en -l du singulier, sa réfection sur le pluriel que l'on sait est attestée dès la fin du XIVe siècle : « Ung gros verrou » (Inventaires mobiliers des ducs de Bourgogne, 1387). Partant, les confusions étaient inévitables : « Un verroux » (Dictionnaire de Richelet, 1694 et 1709), « Le verroux des targettes » (Encyclopédie de Diderot, 1754).

    (2) « Autrefois verrou, genou, pou prenaient tous trois une s au pluriel : verrouils, genouils, pouils ; nous avons encore verrouiller, s'agenouiller, épouiller. Il est à désirer que tous les trois se terminent par une s, comme précédemment, en supprimant il » (Benjamin Pautex, Errata du Dictionnaire de l'Académie, 1862).

    (3) On lit à ce sujet dans Le Bon Usage : « Au Moyen Âge, le groupe final -us se notait souvent par un signe abréviatif qui ressemblait à la lettre x et qui finit par se confondre avec celle-ci. Un mot comme faus (nom ou adjectif) s'écrivait donc fax. Lorsqu'on eut oublié la fonction du signe x, on rétablit l'u exigé par la prononciation, tout en maintenant l'x : faux. Cela explique des mots comme deux, roux, doux, heureux, etc., des formes verbales comme veux, peux..., des pluriels comme manteaux, choux, chevaux... » On trouve ainsi sous la plume de Robert de Clari : « Il rompirent les verax de fer [...] et ouvrirent le porte » (avant 1216).


    Remarque 1 : L'ancienne forme verrouil survit dans la locution épée en verrouil (ou en verrou), c'est-à-dire « portée horizontalement » : « Un large baudrier supportant une épée en verrouil » (Théophile Gautier), « Le beau Léandre en habit Watteau, l'épée en verrouil comme un gentilhomme de cour » (Alphonse Daudet), « Huit vieux courtisans râpés, portant la culotte courte, l'habit à la française, les bas farcis et l'épée en verrou » (Edmond About).

    Remarque 2 : Dans la sixième édition (1835) de son Dictionnaire, l'Académie distingue les locutions tenir quelqu'un sous le verrou (« le tenir enfermé ») et être sous les verrous (« être en prison »). Là encore, la réalité n'a pas toujours été aussi tranchée. Comparez : « Cette Dame fut allarmée de se voir sous le verrou avec un homme si entreprenant » (Furetière, 1696) et « Elle est sous les verroux d'un vieux tuteur » (Mercure de France, 1733).

     

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    Le commissaire Laurence sous les verrous.

     


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  • Encore et encore...

    « Meghan Markle et le prince Harry seraient invités à célébrer les 70 ans de règne de la reine [...]. La reine a hâte de les y voir, d'après une source proche de la royauté. Mais faudrait-il encore qu'ils acceptent l'invitation... »
    (Elisa Gerlinger, sur voici.fr, le 27 juin 2021.)  

    FlècheCe que j'en pense


    Pas sûr que le sujet de la chronique du jour passionne nos amis d'outre-Manche, autrement préoccupés par leur défaite contre l'Italie en finale de l'Euro de football. Toujours est-il que s'offre à moi l'occasion de vous parler de ce qu'il est convenu d'appeler l'inversion du sujet (rien à voir avec ceux de sa Gracieuse Majesté, cela va sans dire). En 1926, Lucien Foulet écrivait à ce... propos dans la revue Romania : « On sait qu'en ancien français tout déterminatif placé en tête de la phrase, que ce soit un substantif, un adjectif ou un adverbe, qu'il joue le rôle de régime direct, indirect ou circonstanciel, entraîne le rejet du sujet après le verbe. Il y a des exceptions, mais elles n'entament pas la règle. Ce qui rend cet ordre possible, c'est l'existence de la déclinaison qui permet de distinguer le sujet du régime. Une fois la déclinaison disparue, cet ordre [...] ne s'est pas maintenu. Pour être clair il a fallu désormais mettre le sujet avant le verbe et le régime après. Pourtant l'ordre ancien s'est conservé dans quelques cas, [notamment pour exprimer l'interrogation]. On le rencontre aussi après certains adverbes ou locutions adverbiales, aussi, peut-être, à plus forte raison. Et ici aucun motif d'utilité pratique n'en explique le maintien. C'est simplement un reste de l'emploi d'autrefois, un archaïsme [...] encore très solide dans la langue littéraire. »

    Tellement solide que le linguiste Robert Le Bidois avouait, dans une de ses chroniques du Monde en date du 27 mars 1957, « [être] frappé de voir à quel point les écrivains d'aujourd'hui abusent du tour inverti [sans toujours se soucier] d'observer la règle du "jeu" ». C'est que si l'inversion du sujet (1) (ou la reprise du nom sujet par un pronom personnel postposé) est habituelle, et parfois même obligatoire, après ainsi, aussi, à peine, à plus forte raison, au moins, du moins, tout au plus, en vain, peut-être, sans doute, probablement, etc. − comparez : Il sera sans doute en retard → Sans doute sera-t-il en retard −, elle ne saurait être justifiée quand ledit adverbe est placé après le verbe ni être étendue artificiellement à toute espèce de mots invariables ou de locutions (2). Force est pourtant de constater que ces conditions sont loin d'être toujours remplies : « Mais l'abbé Lebel eut-il à peine la lettre dans ses mains, qu'il la rendit comme si elle le brûlait » (Alexandre Dumas), « Elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-être, au prétexte de leur rupture » (Flaubert), « Si tous ces parlers sont partie intégrante de la langue française, néanmoins se laissent-ils ranger en groupes » (Damourette et Pichon), « Davantage doit-il présenter à qui veut le transporter dans une langue étrangère des difficultés presque insurmontables » (Paul Valéry).

    L'adverbe encore n'échappe pas à la confusion. Certes, la langue moderne a conservé l'inversion du sujet quand l'intéressé, placé en tête de la proposition, prend une valeur restrictive : « Encore y aurait-il lieu de fixer l'attention critique sur ces objets eux-mêmes » (André Breton), « On parle beaucoup du merveilleux. Encore faudrait-il s'entendre et savoir ce qu'il est » (Jean Cocteau), « Encore le don subit de la mémoire n'est-il pas toujours aussi simple » (Marcel Proust). Mais, observe à bon droit Étienne Le Gal, « on ne voit pas pourquoi cette inversion se ferait [quand encore est] rejeté d'office après elle. Il n'y a plus alors de raison pour qu'on place le pronom après le verbe. Pourtant, on entend souvent : faut-il encore, pour encore faut-il » (3). Il est vrai que les exemples irréguliers ne manquent pas : « Mais faut-il encore que votre grandeur ait la bonté d'en armer mes mains » (Mathieu-François Pidansat de Mairobert, 1771), « Mais avant de donner un laissez-passer au génie, faut-il encore qu'il ait fait ses preuves » (Balzac, 1839), « Je dormirai, je vous le promets ; mais pour cela faut-il encore que Votre Majesté me laisse dormir » (Alexandre Dumas, 1846), « Mais avant de s'exposer à faire un essai, faut-il encore qu'on voie à cet essai des chances de réussite ! » (Tocqueville, 1847), « Pour admirer quelqu'un, faut-il encore le connaître un peu mieux que vous me connaissez » (Ernest Daudet, avant 1921), « — Me jurez-vous, ce soir, qu'il sera votre amant ? — Faut-il encor que je lui plaise... » (Sacha Guitry, 1923), « L'auteur est un donneur de sang, oui, mais faut-il encore que le roman trouve l'artère par où s'infiltrer » (Elsa Triolet, 1964), « Si je veux avoir un descendant [...], faudra-t-il encore que je trouve à épouser quelqu'un » (Michel Foucault, 1979) (4). Pis ! ils fleurissent jusque sous la plume des académiciens : « Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit signée » (Anatole France, 1892), « − Veux-tu que je m'en charge ? − Faudrait-il encore que ce fût fait convenablement » (Henri Lavedan, 1898), « Faut-il encore que l'individu, pour tirer de l'illumination tout le bénéfice souhaitable, ait des vues sur plusieurs domaines » (Georges Duhamel, 1947), « Mais faut-il encore vouloir ! » (Léopold Sédar Senghor, 1973), « Pour piller faut-il encore trouver un peu de butin » (Jean Dutourd, 1977), « Pour démontrer aux collègues qu'on est un scientifique respectable, faut-il encore respecter les règles du genre » (Jean-François Deniau, 1992). Les grammairiens sont pourtant unanimes : pour que ces exemples expriment, comme le sens l'impose, une restriction, une réserve qui corrige ce que l'on vient de dire, c'est encore faut-il qui est requis ; faut-il encore ne peut introduire qu'une interrogation. Comparez : Il est prêt à vous aider, encore faut-il que vous le lui demandiez ! et Faut-il encore que vous lui demandiez de vous aider ?

    Et c'est là que les choses se compliquent. D'abord, l'argument implicite selon lequel l'inversion du sujet devant l'adverbe déclencheur aurait « l'inconvénient de donner un tour interrogatif qui met le lecteur sur une fausse piste » (Robert Le Bidois) (5) me laisse pour le moins perplexe. Condamne-t-on l'exclamation Est-il bête ! au seul motif qu'elle prête à confusion avec l'interrogation Est-il bête ? ? Pour autant que je sache, la ponctuation (ou, à l'oral, l'intonation) et le contexte suffisent d'ordinaire à lever l'ambiguïté. Ensuite, il me semble que tous les faut-il encore ne se valent pas. Je n'en veux pour preuve que les deux exemples suivants : « En amour, il ne suffit pas d'avoir les mêmes désirs ; faut-il encore les exprimer au même moment ! » (Maurice Druon, 1959), « Ce n'est pas tout que d'être un bienfaiteur, faut-il encore se le faire pardonner » (Paul Morand, 1971). Encore y indique, non pas une restriction (« du moins, cependant »), mais une addition, un supplément (« en outre, aussi, de plus »). Aussi en vient-on à douter de l'opportunité de rétablir dans ce cas l'adverbe en tête de la proposition. Larousse s'en tient prudemment au modèle canonique : « Il ne suffit pas d'avoir de bonnes idées, il faut encore savoir les exposer », « Ce n'est pas tout d'être intelligent ; il faut encore apprendre le métier ». Mais l'Académie sème le trouble en remplaçant, à l'article « pratiquer » de la neuvième édition de son Dictionnaire, l'ancien exemple « Il ne suffit pas de savoir les règles de cet art, il faut aussi les pratiquer » par « Il ne suffit pas de connaître les règles de cet art, encore faut-il les pratiquer ». Allez vous étonner, après cela, que le quidam ne sache plus à quelle syntaxe se vouer !

    Vous l'aurez compris : entre il faut encore, encore faut-il et faut-il encore, l'usage n'en a pas fini d'hésiter... et les observateurs de la langue, de se perdre en conjectures. Tout ce que l'on peut dire sans trop se tromper, c'est que la « tendance à l'inversion » observée par Le Bidois ne se dément pas. Devant l'adverbe déclencheur, elle résulterait, selon Claude Hagège, d'un phénomène d'hypercorrection : « Un domaine foisonnant de tournures caractéristiques du français parlé est celui des hypercorrectismes, c'est-à-dire des expressions employées parce qu'elles paraissent élégantes et qui sont ou bien archaïques ou bien sans attestation en langue écrite. On rencontre ainsi faut-il encore (en emploi non interrogatif) là où la norme écrite utilise encore faut-il » (Combat pour le français, 2006). Dupré y voit « une pseudo-élégance de style », Foulet « une élégance nouvelle greffée sur une élégance ancienne ». Croit-on renouveler l'expression en changeant l'ordre de ses éléments ? s'interroge encore ce dernier, un rien pince-sans-rire. Anatole France et consorts apprécieront...
     

    (1) « [Expression] historiquement fau[sse, donc], mais néanmoins juste si l'on considère la langue moderne et son modèle canonique Sujet + Verbe + Complément », précise Bernard Cerquiglini.

    (2) Pour ne rien simplifier, la liste des adverbes déclencheurs d'inversion a fluctué au cours des siècles. Ainsi Jean-Charles Laveaux signalait-il encore, en 1818, que l'adverbe difficilement, placé au début de la phrase, entraînait l'inversion du sujet : « Difficilement trouvera-t-on des gens qui veuillent... »

    (3) Vous pouvez dire... mais dites mieux (1935).
    Même constat chez Foulet : « En faisant passer encore après faut-il, [on] supprime la raison même de cette inversion. » Et encore chez Jean-Paul Colin : « Cette inversion est injustifiée si encore ne figure pas en tête de la proposition. On dira correctement : Encore faut-il que l'émotion amoureuse soit entretenue (Suzanne Allen), mais non pas Faut-il encore que l'émotion..., construction souvent usitée dans les médias − à moins évidemment qu'on ne soit plus dans la concession, mais dans l'interrogation : Faut-il encore le redire ? » (Dictionnaire des difficultés du français).

    (4) Citons encore ces exemples où faut-il encore est précédé d'un adverbe non déclencheur d'inversion : « Néanmoins faut-il encore que l'inculpé se trouve dans des conditions normales d'imputabilité » (Grand Larousse, 1869), « Seulement faut-il encore que les faits soient nettement établis » (Zola, 1880).

    (5) Même son de cloche chez Bruno Dewaele : « L'inversion du sujet n'est ici recevable que dans la mesure où elle suit l'adverbe encore. Si elle doit le précéder, au contraire, le risque est grand que l'on croie avoir affaire à une construction interrogative. »

    Remarque 1 : L'ancien tour si faut-il que, de même sens (« il est nécessaire, malgré tout, que », selon l'Académie et Littré), a-t-il joué un rôle dans notre affaire ? On peut le supposer dans la mesure où il n'était pas rare de le faire suivre de l'adverbe encore : « Si fault il encor qu'il confesse que [...] » (Pontus de Tyard, 1551), « Si faut-il encores prier quoy qu'il en soit » (Calvin, avant 1558), « Si faut-il encore que je vous die [que...] » (Guez de Balzac, 1645). De quoi favoriser l'installation du syntagme faut-il encore dans des contextes non interrogatifs.

    Remarque 2 : Les mêmes observations valent pour il faut au moins : « Mais pour que je vous serve, dit-il, faut-il au moins que je connaisse vos projets » (Alexandre Dumas, 1847), « Si, par une raison d'économie, on ne peut faire un canal de drainage, faut-il au moins descendre les fondations du mur d'amont plus bas que celles du mur d'aval » (Viollet-Le-Duc, 1872), « Mais, enfin, pour divorcer faut-il au moins articuler un motif » (Paul Hervieu, 1895).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Mais encore faut-il qu'ils acceptent l'invitation...

     


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