• « Car la ville [de Paris] sait qu’elle ne peut pas répondre seule aux défis qui se posent à elle, qu’ils s’agissent des transports, des risques liés à la Seine, à l’alimentation, à l’énergie… »
    (Laetitia Van Eeckhout, sur lemonde.fr, le 21 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Après les hésitations sur sa conjugaison aux temps composés (voir ce billet), voilà que le verbe s'agir fait de nouveau parler de lui. Grande est en effet la tentation, pour l'usager guidé par la seule oreille, de substituer à l'irréprochable (qu')il s'agisse le barbare (qu')ils s'agissent, par confusion homophonique entre les formes conjuguées du verbe agir et celles du verbe s'agir.

    Rappelons à toutes fins utiles que le second, forme pronominale du premier, est un verbe impersonnel qui, en tant que tel, ne saurait se mettre au pluriel puisqu'il ne se conjugue qu'à la troisième personne du singulier (avec le pronom impersonnel il pour sujet) : il s'agit (indicatif présent et passé simple), il s'agissait (indicatif imparfait), il s'agira (indicatif futur), il s'est agi (indicatif passé composé), il s'était agi (indicatif plus-que-parfait), il se fut agi (indicatif passé antérieur), il se sera agi (indicatif futur antérieur), il s'agirait (conditionnel présent), il se serait agi (conditionnel passé), qu'il s'agisse (subjonctif présent), qu'il s'agît (subjonctif imparfait), qu'il se soit agi (subjonctif passé), qu'il se fût agi (subjonctif plus-que-parfait). Vous l'aurez compris : (qu')ils s'agissent n'est rien d'autre qu'une forme hybride et fautive, née du télescopage ô combien regrettable entre l'indicatif présent du verbe agir à la troisième personne du pluriel (ils agissent) et le subjonctif présent de l'impersonnel s'agir (qu'il s'agisse).

    Las ! cette impropriété se répand contre toute attente, sur les bords de Seine comme partout ailleurs dans le pays. Jugez-en plutôt : « À moins qu'ils ne s'agissent de leurs ressortissants » (Le Point), « Qu'ils s'agissent de sa consommation de tabac [...] » (L'Express), « Qu’ils s’agissent de son entourage familial proche, celui éloigné, mais aussi de ses réseaux d’amitiés » (Atlantico), « Qu'ils s'agissent de grands groupes, de PME ou de start-up » (Les Échos), « Qu'ils s'agissent du politique et des services de l'Etat, du show-biz ou des médias » (RFI), « Qu'ils s'agissent de militaires de contrat ou de carrière » (BFM TV), « Qu'ils s'agissent de modèles à très bas prix ou plus avancés » (Europe 1), « Je ne pense pas qu’ils s’agissent d’actes délibérés » (Ouest-France), « Qu'ils s'agissent des créateurs ou encore des cinéastes » (Marie Claire). La confusion est telle que certains en viennent même à associer le sujet singulier il à la forme conjuguée au pluriel : « Qu'il s'agissent de prévention, médiatisation ou formation » (RTL), « Qu'il s'agissent de villes, de services militaires ou de compagnies aériennes » (Les Échos), « Qu'il s'agissent de la mise en place de la Société du Grand Paris [...] » (Libération), « Qu'il s'agissent de guêpes, d'abeilles ou de frelons » (France Soir), « Qu'il s'agissent d'hommes ou de femmes n'a pas d'importance » (Sud Ouest). À ce rythme-là, nul doute que l'on finisse par voir fleurir sur la Toile des ils se peuvent que... de facture tout aussi saugrenue.

    Si encore il se fût agi d'humour...

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Qu’il s’agisse des transports, des risques liés à la Seine, à l’alimentation, à l’énergie…

     


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  • Il faut le faire !

    « Près de Rennes, une femme enceinte s'est faite enlever. »
    (sur lefigaro.fr, le 26 septembre 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Le Figaro a beau avoir mis en ligne, au mois d'août, un article opportunément intitulé « Elle s'est fait(e) faire : ne faites plus la faute », rien n'y fait. Mauvaise compréhension de la règle, confusion phonétique (due à la liaison orale devant les infinitifs à initiale vocalique, comme dans l'affaire qui nous occupe), hypercorrection (1) ? Le faux accord continue de faire recette dans les colonnes dudit journal (comme dans celles de ses concurrents, du reste). Jugez-en plutôt : « La personne s'est faite agresser à la sortie de son domicile », « La directrice précédente s'était faite épingler par la Cour des comptes », « La reprise s'était faite sentir au dernier trimestre », « Plusieurs critiques sur la stratégie du groupe se sont faites entendre », « [Ils] se sont faits porter pâle », « [Ils] se sont faits piéger par un hackeur »... (2) On n'est décidément pro-faite, pardon prophète ni en son pays ni en son journal.

    Le fait est que l'explication avancée dans l'article du mois d'août a de quoi laisser le lecteur sur sa faim : le participe passé fait (qu'il soit employé avec avoir ou à la forme pronominale) est toujours invariable, nous dit-on, quand il est immédiatement suivi d'un infinitif. Soit... mais pourquoi ? Pourquoi l'invariabilité serait-elle de rigueur dans tous les cas où (se) faire est attelé à un infinitif ? Ne peut-on au moins envisager, comme nous l'enseigne la règle générale, d'accorder le participe passé fait avec son complément d’objet direct quand celui-ci, placé avant le participe, fait l’action exprimée par l’infinitif ? Du genre : Elle s'est fait enlever (parce que ce n'est pas se, mis pour elle, qui enlève), mais Elle s'est faite vomir (parce que c'est se, mis pour elle, qui vomit). Eh bien, figurez-vous que ce n'est ni fait ni à faire ! Et Grevisse nous en donne la raison : « Le participe fait immédiatement suivi d'un infinitif est invariable, parce qu'il fait corps avec l'infinitif et constitue avec lui une périphrase factitive [comprenez : dont le sujet fait faire ou cause l'action, mais ne la fait pas lui-même]. » Les choses vous paraissent-elles plus claires ? Je vous sens un rien perplexe... Tournons-nous vite fait vers Hanse : « Fait, suivi immédiatement d'un infinitif, doit rester invariable ; le pronom qui précède ne peut jamais être complément de fait, il l'est de l'ensemble factitif avoir fait + infinitif. » Ah ! cette fois, ça le fait ! On comprend que faire, ici employé comme semi-auxiliaire factitif, forme avec l'infinitif qu'il précède une seule et même expression, une combinaison de mots inséparables qui a la valeur d'un verbe unique, autrement dit une locution verbale (3), et, par conséquent, que se, dans les deux précédents exemples d'emploi pronominal, n'est pas complément d'objet direct de fait − sur l'accord duquel il n'a donc aucune influence −, mais de a fait enlever, a fait vomir. Même analyse à la forme active : Les personnes qu'elle a fait venir (puisqu'on ne peut pas dire : Elle a fait les personnes, mais : Elle a fait venir les personnes(4).

    On écrira donc correctement : la robe qu'il a fait faire, les femmes qu'il a fait pleurer, les peurs qu'il a fait naître, l'allocution qu'on lui a fait rédiger, il les a fait chercher partout ; elle s'est fait couper les cheveux, elle s'est fait gronder, la maison qu'il s'est fait construire, la somme qu'ils se sont fait donner, elles se sont fait entendre. Que voulez-vous, il va falloir vous y faire...


    (1) Selon Henri Frei (La Grammaire des fautes, 1929), l'accord du participe (par exemple dans : C'est lui qui l'a faite venir) pourrait aussi s'expliquer par le besoin, dans la langue populaire parlée, de distinguer la forme du présent (C'est lui qui la fait venir) de celle du passé (C'est lui qui l'a fait venir) quand l'objet est un féminin. De là à écrire, comme le fait le linguiste suisse, que « l'incorrect peut [ici] être considéré comme un procédé servant à réparer un déficit du langage correct »...

    (2) Ce genre d'accord, fréquent jusqu'au XVIe siècle − « Et les portes a faites ovrir » (Première Continuation de Perceval, XIIIe siècle), « Il l'avoit faicte venir à la cour » (Brantôme, XVIe siècle), − était déjà considéré comme irrégulier au XVIIe siècle. Ainsi Malherbe, à la lecture de ce vers de Philippe Desportes : « Qui ma flamme a nourrie et l'a faite ainsi croistre », ne manqua-t-il pas de faire observer qu'« il faut dire fait et non faite ; on ne dit pas je l'ai faite venir ». Des exemples fautifs perdurent toutefois chez quelques écrivains : « L'ignorance de l'écriture les [= les Wisigoths] a faits tomber en Espagne » (Montesquieu, 1748), « Un homme [...] qui n'a jamais expliqué sa pensée, mais qui vous l'a faite deviner » (Jean-Pierre Louis de Luchet, 1785), « Je l'ai faite inscrire depuis longtemps » (George Sand, 1840), « [Ces professeurs qui] se sont faits naturaliser » (Joseph Arthur de Gobineau, 1859), « Il l'avait faite inscrire parmi les personnes qu'il désirait recevoir » (Émile Zola, 1891), « La joie l'a faite changer de couleur » (Charles Ferdinand Ramuz, 1926), « Je l'ai faite taire » (Jean Giono, imitant le parler populaire, 1929), « C'est lui, qui t'a faite, qui t'a faite partir » (Jacques Audiberti, 1942), « Une autre [...] s'est faite engrosser » (Yves Navarre, 1978, cité par Grevisse).

    (3) « Le participe fait [...] forme toujours un sens indivisible avec l'infinitif, tellement qu'on ne saurait, sans changer entièrement le sens de la phrase, mettre immédiatement après ce participe le substantif dont le régime pronom tient la place », observait déjà Girault-Duvivier dans sa Grammaire des grammaires (1811).

    (4) Fait est également invariable à la forme impersonnelle : Quelle chaleur il a fait aujourd'hui ! Une maison où il a fait bon vivre.


    Remarque 1 : Il va sans dire que (se) faire, quand il n'est pas immédiatement suivi d'un infinitif, suit les règles d'accord habituelles : les erreurs que j'ai faites, elle s'est faite belle.

    Remarque 2 : On peut lire çà et là sur la Toile que le participe passé de faire ou se faire est toujours invariable devant un infinitif, parce que « ce n'est jamais le sujet de fait qui fait l'action exprimée par l'infinitif ». Au risque de me répéter, cet argument n'est pas recevable (cf. Elle s'est fait vomir). Fait immédiatement suivi d'un infinitif est invariable − même quand le pronom antéposé ou réfléchi fait l'action de l'infinitif −, parce que ledit pronom n'est pas complément d'objet direct du participe seul, mais de fait + infinitif.

    Remarque 3 : Le verbe laisser peut aussi être assimilé à un semi-auxiliaire quand il est suivi d'un infinitif et former avec ce dernier une périphrase analogue à fait + infinitif. Comparez : Ils se sont laissé rattraper et Ils se sont fait rattraper. C'est pourquoi le Conseil supérieur de la langue française a proposé, en 1990, de rendre invariable le participe de laisser immédiatement suivi d'un infinitif, sur le modèle de celui de faire. Pour autant, l'accord de laissé selon la règle traditionnelle (évoquée plus haut) ne saurait être considéré comme fautif : Elle s'est laissé(e) mourir. Elle s'est laissé séduire. (Voir également l'article Accord du participe passé, § Participe passé suivi d'un infinitif.)

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une femme enceinte s'est fait enlever.

     


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  • « On vous raconte le premier grand oral télévisuel d'Edouard Philippe. »
    (sur lejdd.fr, le 29 septembre 2017)

     

    Édouard Philippe, source assemblee-nationale.fr

     

      FlècheCe que j'en pense


    Télévisé, participe passé de téléviser, s'emploie comme adjectif au sens de « transmis, diffusé par la télévision 
    » : un débat télévisé, le journal télévisé. Il convient de le distinguer de l'adjectif télévisuel, nettement moins courant, qui signifie « relatif, propre à la télévision, en tant que moyen d'expression » : le langage télévisuel, une émission qui présente de réelles qualités télévisuelles. Une phrase extraite du livre de Marie-Françoise Lévy, La Télévision dans la République (1999), illustre bien la différence sémantique entre les deux paronymes : « Le journal télévisé constitue un genre télévisuel à part. » Pas sûr, en revanche, que les rares exemples d'emploi (à ce jour) de l'adjectif télévisuel dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie soient de nature à éclairer le commun des téléspectateurs : « Partie d'un programme radiophonique, télévisuel, etc. » (à l'entrée « plage ») et, au féminin, « une émission radiophonique ou télévisuelle » (aux entrées « prise », « réalisation » et « réaliser »). Car enfin, ne parle-t-on pas usuellement, aux étranges lucarnes, d'un programme télévisé, d'une émission télévisée ? Le trouble s'accentue au fur et à mesure de la consultation dudit ouvrage. Jugez-en plutôt : « une émission radiophonique ou télévisée » (aux entrées « bruitage », « chroniqueur », « passer », « preneur », « présentateur », etc.), mais « une émission radiodiffusée, télévisée » (aux entrées « émission », « présenter », « recevoir »). Avouez que tout cela manque singulièrement de conséquence, tant la logique voudrait qu'au couple télévisé/télévisuel correspondît, sur d'autres ondes, le couple radiodiffusé/radiophonique.

    Qui a dit que la télé rend fou ?

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le premier grand oral télévisé d’Édouard Philippe.

     


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  • « Pour tenter de faire infléchir les cadres du parti présidentiel, Tiphaine Beaulieu et ses "marcheurs en colère" ont décidé d’écrire à l’Élysée et à Matignon. »
    (sur valeursactuelles.com, le 9 septembre 2017)

     

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    Formé au XVIIIe siècle sur le modèle de fléchir/flexion pour servir de correspondant verbal à inflexion, lui-même issu du latin inflectere (« courber, plier, infléchir ; faire dévier »), le verbe infléchir est à l'origine un terme d'optique, surtout employé à la forme pronominale avec le sens de « dévier » (des rayons lumineux qui s'infléchissent) ou comme participe passé adjectivé (des rayons infléchis). Dans la langue courante, il signifie « fléchir insensiblement, courber, faire ployer » − il peut alors être synonyme de fléchir : fléchir ou infléchir une branche d'arbre (*) − et, par extension, « écarter un objet en mouvement de sa direction initiale, en modifier l'orientation » (infléchir la course d'un navire, la trajectoire d'une fusée), d'où, figurément, « influer sur l'évolution, modifier la tournure de quelque chose » (infléchir le cours des choses, la politique du gouvernement). Partant, on pourra infléchir un comportement, une décision, un projet... mais pas une personne. Avec un complément animé, il convient de recourir à fléchir, non pas dans son sens usuel de « plier, courber » − en faisant jouer les muscles (fléchir les genoux) ou sous une charge, une pression, un effort (une poutre qui commence à fléchir) −, mais dans son sens figuré de « faire céder peu à peu (quelqu'un), lui faire perdre un sentiment ou une attitude de fermeté, de dureté, l'amener à une meilleure compréhension » : « Vostre filz un cuer de pierre a. Il n'est nul qui le puist flechir » (Miracle de Barlaam et Josaphat, XIVe siècle), « Quel moyen puis-je avoir de vous fléchir ? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir ? » (Musset), « Il allait se dénoncer au pape, l'implorer, le fléchir » (André Gide), « Et Gandhi choisit de ne pas manger pour fléchir son adversaire » (Paul Ricœur), « Peut-être il arriverait à fléchir cette âme rebelle » (Georges Duhamel) et, absolument, « Pécuchet avait sermonné Bouvard ; ils allaient fléchir » (Flaubert), « Quoi qu'on fasse, je ne fléchirai pas » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). J'en veux également pour preuve la définition de l'adjectif inflexible dans son emploi figuré : « Qu'on ne peut faire fléchir, que rien ne saurait émouvoir, ébranler ni abattre » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) − notez le choix du verbe : fléchir et non pas infléchir.

    Seulement voilà, il n'aura pas échappé aux esprits les plus observateurs que fléchir, à en croire le TLFi et l'Académie, se dit également « par métonymie » à propos d'un sentiment, d'une attitude, au sens figuré et littéraire de « faire perdre en rigueur, en intensité, ou faire céder, relâcher » : « Ni les instances de la Duchesse, ni les prières de l'enfant ne purent fléchir la fermeté de la Religieuse » (Bossuet), « Rien ne pouvait fléchir sa rigueur » (Maupassant), « Toi seul pourras fléchir l'intransigeance de son père » (Henry de Monfreid), « Fléchir la dureté, la cruauté d'un tyran » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Dès lors, pourquoi refuser le chemin inverse à infléchir ? Pourquoi l'objet dudit verbe ne pourrait-il passer, à la faveur d'une métonymie « en marche arrière », du comportement à la personne elle-même, je vous le demande ? Virgile, déjà, n'hésitait pas à employer le verbe inflectere au sens figuré de « fléchir, faire céder, émouvoir » : « Solus hic inflexit sensus [Il est le seul à avoir ému mes sens] ». On ne s'étonnera donc pas de constater, quelque vingt et un siècles plus tard, que notre journaliste n'est pas le seul à avoir cédé à la tentation : « Avoir à l'usure (quelqu'un) : Le pousser à bout pour l'infléchir » (Dictionnaire d'expressions idiomatiques), « Elle a tenté tout l'été de faire infléchir Marine Le Pen » (Libération), « Réunion d'urgence à Bruxelles pour infléchir Angela Merkel » (Le Monde), « Macron va tenter d'infléchir Trump » (Marianne), « L'Allemagne et la France espèrent faire infléchir le président russe sur le dossier syrien » (RFI). Gageons qu'il sera difficile d'infléchir la tendance...

    (*) Mais on distinguera les constructions suivantes : Les étagères de la bibliothèque fléchissent sous le poids des livres et Les étagères de la bibliothèque s'infléchissent sous le poids des livres.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Pour tenter d'infléchir la politique, la position des cadres du parti présidentiel.

     


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  • « Le RB Leipzig jouit d'une réputation désastreuse : celle du club [de football] le plus détesté d'Allemagne. »
    (sur orange.fr, le 13 septembre 2017)



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    Jouir, nous dit-on, est issu, par l'intermédiaire du latin vulgaire gaudire, du latin classique gaudere, qui signifie « se réjouir intérieurement, éprouver une joie intime ; se plaire à, se complaire dans ». Partant, le verbe ne peut se prendre qu'en bonne part, dans son ancien emploi transitif au sens de « accueillir chaleureusement, faire fête à (quelqu'un) ; goûter, savourer (quelque chose) » (1) comme dans sa construction régulière avec la préposition de au sens de « tirer plaisir, joie, satisfaction, agrément, profit (d'une situation, d'un état, d'une relation sexuelle...) » ou de « avoir l'usage, la possession (d'un bien, d'un privilège, d'une faculté...) » (2). Tel est, en tout cas, l'avis des spécialistes de la langue, qui distribuent les cartons jaunes en guise d'avertissement : « Jouir [...] emporte l'idée d'une chose agréable, d'un plaisir, d'un avantage. On ne saurait donc dire sans commettre un barbarisme : Jouir d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation, etc. » (Thomas), « Ne peut être suivi que d'un nom désignant une chose agréable ou avantageuse » (Girodet), « Jouir, impliquant une satisfaction, ne se dit pas des choses mauvaises. Ainsi c'est parler ridiculement que de dire : Il jouit d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation » (Littré). Dirait-on moins ridiculement : souffrir d'une bonne santé, d'une bonne réputation ?

    Littré − dont j'ai ouï dire qu'il jouit toujours d'une excellente réputation sur le terrain... linguistique −  s'empresse d'ajouter : « Toutefois, quand la chose mauvaise dont il s'agit (malheur, peine, souffrance) peut être, par une hardiesse de l'écrivain, considérée comme quelque chose dont l'âme se satisfasse, alors jouir est très bien employé. » Pour preuve, ces exemples où « le souvenir [des peines] cause une sorte de jouissance à l'homme sensible et malheureux » (Girault-Duvivier) : « Il ne croit rien avoir s'il n'a tout ; son âme est toujours avide et altérée, et il ne jouit de rien que des malheurs » (Jean-Baptiste Massillon), « Je t'ai perdu. Près de ta cendre / Je viens jouir de ma douleur » (Jean-François de Saint-Lambert), « Agathe jouissait d'être victime » (Jean Cocteau), « Elles avaient peur de lui et jouissaient délicieusement d'avoir peur » (André Maurois). La nature humaine est ainsi faite qu'elle se réjouit plus volontiers encore du malheur d'autrui : « Vous voulustes joüir de toutes mes douleurs » (Gilles Ménage) (3), « Il se retourna vers les laveuses pour jouir de leur désarroi » (Stendhal), « Jouir de l'embarras de quelqu'un, en éprouver du plaisir » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Souvent, l'intention se veut ironique : « Je jouis ce soir d'un mal à la tête fou, et de plus il me vient des idées noires » (Stendhal, encore), « Ismaël avait reçu le nom de Borgne, quoiqu'il ne jouît, à vrai dire, d'aucune infirmité » (Alexandre Arnoux). Il n'est que trop clair que l'affaire qui nous occupe est différente. Point d'effet de style, ici, point de sous-entendus masochistes, sadiques ou ironiques ; seulement un journaliste qui s'est pris les crampons dans la pelouse... « En voulant éviter le verbe avoir qui leur semble sans doute trop banal, observe Robert Le Bidois dans Les Mots trompeurs, ceux qui parlent ainsi ne se rendent pas compte qu'ils prennent le bien pour le mal ou le plaisir pour la peine, ce qui est tout ensemble abusif et absurde. »

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons toutefois avec le TLFi que l'on relève sous de bonnes plumes quelques emplois à contre-pied, où le complément désigne sans ambiguïté et sans arrière-pensée un désagrément : « Malfamé. Qui jouit d'une mauvaise réputation » (Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française, 1842), « Nous jouissons d'un été horrible » (George Sand), « C'est un hôtel qui jouit d'une mauvaise réputation, qui est une sorte de bordel » (Edmond et Jules de Goncourt), « Il est vrai que certains châtelains jouissaient d’un mauvais renom » (Charles Géniaux). J'irai droit au but : la prudence impose de laisser ces hardiesses au vestiaire.

    (1) « De luin en mer bien oïrent / Cum li oiseals les goïrent » (Le Voyage de saint Brendan, début du XIIe siècle), « Ils jouyssent les autres plaisirs » (Montaigne). Cet usage fut reproché à Montaigne par le poète Étienne Pasquier qui y voyait un gasconisme.

    (2) Jouir de quelqu'un s'est dit au sens mondain de « avoir tout loisir de converser avec lui, de l'entretenir, de tirer quelque satisfaction de son agréable compagnie ». De là − une chose en entraînant une autre − l'acception moderne « disposer de quelqu'un afin de combler ses désirs et de satisfaire ses besoins sexuels », qui a fini par éclipser la précédente. Comparez : « L'espérance de jouir du gouverneur » (Agrippa d'Aubigné), « Deux amis étans ensemble, ils [sont] fort aises d'avoir occasion de joüir l'un de l'autre » (Jean Barbier d'Aucour), « Jouir à l'instant de soi-même » (Mme de Staël), « Nous jouirons de lui pendant son séjour à la campagne » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Ils assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur [...]. Et ainsi chacun jouit de celle qu'il préfère » (Anatole France) et, absolument, « Le phallus, [...] cette simple machine à pisser et à jouir » (Edmond et Jules de Goncourt).

    (3) À propos de ce vers, Ménage écrivit : « Comme cette locution jöuir de mes douleurs est hardie, elle n'a pas été approuvée de tout le monde, mais je la tiens heureusement hardie. Les Latins ont dit demesme frui dolore. »


    Remarque 1 : Quelques esprits rebelles font observer que le tour jouir d'une mauvaise santé n'est peut-être pas aussi barbare qu'on le pense : « Une santé est une propriété et par conséquent une jouissance quelle qu'elle soit. On jouit moins d'une mauvaise que d'une bonne, mais pourtant on en jouit, ou, en d'autres termes, on en use, ce qu'on ne pourrait faire si l'on n'en avait pas » (Jacques Boucher de Perthes, Petit glossaire, 1835).

    Remarque 2 : Au passé simple, jouir fait je jouis et non je jouissai, comme l'écrivit Voltaire dans sa correspondance : « Je jouissai d'une pension considérable, par laquelle mon roi avait daigné récompenser mes services. »

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le club souffre d'une réputation désastreuse (ou a une réputation désastreuse).

     


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