• « Cristiano Ronaldo ne cache pas ses envies d’ailleurs et serait cette fois bien décidé à plier bagages. »
    (Thomas Pisselet, sur sports.fr, le 7 juin 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration des incohérences de nos ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, qui porte sur le nombre de bagage dans l'expression plier bagage(s) : ne lit-on pas « plier bagages », puis « plier bagage » respectivement aux articles « bagage » et « plier » d'un Dictionnaire historique de la langue française prompt à retourner sa veste d'une page à l'autre ou, à tout le moins, à changer d'avis comme de chemise ? L'Académie elle-même se prend les pieds dans la valise orthographique, en laissant échapper un « Vous n'avez plus qu'à plier bagages » à l'article « avoir » de la neuvième édition de son Dictionnaire, alors qu'elle n'a jamais opté que pour la forme sans s depuis 1694 !

    La plupart des spécialistes, pourtant, s'en tiennent au seul singulier, comme c'est généralement le cas dans les locutions formées d'un verbe et d'un nom sans déterminant (1) : « Plier bagage » (Littré, Godefroy, Huguet, Georgin, Hanse, Dupré, Rey-Debove, Duneton, Colignon), « Plier bagage (sans s) » (Thomas), « Avec bagage au singulier : plier bagage » (Girodet), « Bagage est au singulier dans plier bagage » (Bescherelle) − seul Larousse laisse le choix du nombre, histoire de ne pas être pris à son tour la main dans le sac de l'inconséquence : « Plier bagage(s) ». Même unanimité chez leurs aînés : « Plier bagage » (Antoine Oudin, 1640 ; Pierre Richelet, 1680 ; Thomas Corneille, 1687), « Chacun plie bagage » (Claude Favre de Vaugelas, avant 1650), « Il faut plier bagage » (Antoine Furetière, 1690). C'est que, d'après ce dernier, « bagage se dit en nom collectif de tout l'équipage d'une armée [et, plus généralement, de tout équipage de voyage] », lequel est porté « sur des chariots, sur des charettes et sur des chevaux », selon Richelet ; l'Académie, dès la première édition (1694) de son Dictionnaire, confirme ce sens collectif : « Bagage, Se prend quelquefois absolument pour l'Amas de tous les bagages d'une armée. » (2) Vous l'aurez compris : c'est sur les champs de bataille (où bagage désigne le contenu) que notre expression puise son origine, et non pas dans les halls d'aéroport encombrés de valises de voyageurs (où bagage, le plus souvent au pluriel, désigne désormais le contenant).

    Mais au fait, pourquoi « plier » bagage, me demanderez-vous, s'il ne s'agit précisément de rabattre, de (re)plier l'une sur l'autre les deux parties de sa valise avant de partir en voyage ? La réponse est à chercher du côté des soldats romains qui, dans la perspective de lever le camp, recevaient, nous dit-on, l'ordre de vasa colligere, à savoir rassembler et préparer tout leur barda : « Pour se mettre en marche, la légion attendait trois signaux donnés au son de la trompette ; au premier les soldats pliaient les tentes et préparaient le bagage, vasa colligere, au second ils les plaçaient sur les bêtes de somme et les chariots de transport, au troisième ils se mettaient en rangs pour commencer la marche » (Manuel d'antiquités romaines, Auguste-Amédée-Guillaume Arendt, 1837). À l'instar du latin colligere, plier s'entend donc, dans notre expression, au double sens de « rassembler » : « Plier bagage, rassembler ses bagages, ses affaires ; décamper, en parlant de troupes » (Grand Larousse encyclopédique, 1960) et de « resserrer » : « Plier bagage, serrer les tentes, les bagages, et, par suite, décamper, se retirer, en parlant d'un corps de troupes » (Littré). On a d'abord dit, du reste, trousser bagage, avec trousser mis pour « ramasser [et] faire occuper un plus petit espace » (Furetière), « assembler en tas maintenus par des liens, empaqueter, charger (en vue d'un déplacement) » (3). Toujours est-il que notre expression, associée au signal du départ, en est venue par métonymie à signifier « s'apprêter à partir, s'en aller ». C'est du moins ce qu'indique le Grand Larousse encyclopédique, car des nuances se sont fait jour d'un lexicographe à l'autre (quand ce n'est pas, une fois encore, chez un même lexicographe !), certains introduisant dans leurs définitions une idée de hâte, de fuite même, qui semble pourtant absente de la locution originale. Comparez : « Trousser ou plier bagage, s'enfuir, s'en aller » (Oudin, 1640) ; « Plier bagage, c'est s'en aler d'un lieu pour n'y pas revenir » (Richelet, 1680) ; « On dit figurément et adverbialement qu'il faut plier, trousser bagage pour dire qu'il faut s'enfuir, qu'il faut déménager » (Furetière, 1690) ; « Plier bagage. S'en aller sans dire mot, s'enfuir, déloger, quitter, abandonner un lieu en hâte et sans bruit, s'échapper, dénicher, se retirer » (Philibert-Joseph Le Roux, 1718) ; « On dit figurément, dans le style familier, plier bagage, trousser bagage (le premier est le meilleur), s'enfuir, décamper, déménager » (Féraud, 1788) ; « On dit plier bagage comme plier son paquet, pour s'en aller furtivement » (Pierre-Benjamin Lafaye, 1858) ; « Plier bagage, se dit d'une armée qui décampe, qui se retire devant une autre. Fam., S'en aller furtivement » (Charles Nodier, 1865) ; « Familièrement. Plier, trousser bagage, décamper, s'en aller » (Littré, à l'article « bagage » de son Dictionnaire, 1877), mais « Fig. Plier bagage, s'en aller, fuir à la hâte, furtivement » (à l'article « plier ») ; « On dit figurément et familièrement, Plier bagage, trousser bagage, pour dire, Déloger furtivement, s'enfuir » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1935), mais « Plier bagage, se préparer à décamper et, par affaiblissement, partir » (neuvième édition, 1992) ; « Trousser bagage (vieux), plier bagage. Décamper, s'enfuir hâtivement » (TLFi) (4). D'aucuns verront peut-être dans ces différences l'influence du verbe décamper, dont le sens a évolué de « lever le camp » à « s'en aller au plus vite, s'enfuir précipitamment ». Précisons enfin que notre expression s'est aussi employée, « par extension de métaphore » (Féraud) et « populairement » (Académie), comme euphémisme de « mourir » : « On dit d'un homme mort qu'il a plié bagage » (Furetière), « Mais en cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prens plus particulierement plaisir a ne faire guiere ny de plaisir ny de deplaisir a personne en mourant » (Montaigne), « Je ne vais pas tarder à plier bagage. Faites-moi donc la grâce de me laisser mourir ici en paix » (Paul Morand) (5).

    Mais revenons à notre substantif. Grande est assurément la tentation, dans cette affaire, d'écrire bagages au pluriel, hier en souvenir du latin vasa (qui n'est autre que l'accusatif pluriel de vas, vasis, « vase, meuble, vaisselle ») et de nos jours sous l'influence de faire, préparer ses bagages (notez la présence du déterminant). Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'y voir succomber quelques plumes, fussent-elles dotées d'un bagage respectable : « Il y a aussi peu de jugement à dire à une personne qui se meurt "il faut plier bagages" qu'à dire "adieu paniers, vendanges sont faites" à un amant dont on se sépare » (Roger de Bussy-Rabutin, 1678), « On détend les tentes et on plie bagages » (Vincent Thuillier, 1730), « Turenne se décida à plier bagages » (Pierre Larousse, 1870), « Je prierai notre hôte de plier bagages et de déguerpir ! » (Henri Bernstein, 1913), « On plia bagages et l'on attendit les avant-trains » (Guillaume Apollinaire, 1917), « On va plier bagages et filer » (Jean Giono, 1929), « Les forains plient bagages » (Raymond Queneau, 1968), « Albert plia bagages et disparut sans laisser d'adresse » (Edmonde Charles-Roux, 1977), « Puisque apparemment je ne suis pas le bienvenu, je préfère plier bagages et m'en aller » (Philippe Gaillard, 2014). Il n'empêche, c'est bien le sens collectif singulier qui s'est imposé dans l'usage. Pas de quoi se lamenter pour autant de voir notre langue ainsi mise à... mal(le) !
      

    (1) Que l'on songe à avoir affaire, faire effet, prendre note, rendre service, souffler mot, tenir parole, tirer profit...

    (2) De même lit-on dans le Dictionnaire de l'armée de terre (1841) d'Étienne Alexandre Bardin : « L'expression Bagage [désigne] l'ensemble des effets que les armées et les troupes doivent emporter avec elles ; c'est leur matériel légal, c'est l'ensemble des ballots et caisses d'emballage qu'elles sont autorisées à avoir à leur suite. »

    (3) Exemples avec trousser : « Le roy Edouart [...] fist trousser et baguer tout son bagaige » (Jean de Roye, vers 1460), « [Ils] firent trousser tout le bagage du roy et chariot et charrettes et malles » (Charles de Hongrie, vers 1495-1498), « [Ils] trousserent leur bagaige » (Jean Marot, vers 1523) et, sans déterminant, « L'empereur Charles V ayant commandé de trousser bagage » (Henri Estienne, 1566), « Car il feit trousser bagage et marcher son armée » (Jacques Amyot, 1567), « Les plus sages [...] troussèrent de bonne heure bagage » (Étienne Pasquier, 1581) ; exemples avec plier : « Il pouvoit bien plier bagage » (Jean Crespin, vers 1560), « Ces petites gens [...] commencèrent plier bagaige » (Claude de Rubys, 1577), « Plions bagage » (Montaigne, 1580), « Mon bagage est plié, tout est demesnagé » (Philippe Desportes, 1603), « Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage » (Molière, 1666) ; exemples avec ployer (doublet de plier) : « Aiant ploié bagage » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Allez ployer bagage » (Corneille, 1639).

    (4) Est également attestée au XVIIe siècle l'expression à trousse-bagage, « en toute hâte ».

    (5) Varron écrivait déjà au Ier siècle avant Jésus-Christ : « Ut sarcinas colligat, antequam proficiscatur e vita. »


    Remarque 1 : Le substantif masculin bagage est le dérivé collectif de l'ancien français bagues, « objets, effets, paquets que l'on emporte avec soi », probablement issu de baga ou bage, formes dialectales d'Italie du Nord, ou de l'ancien provençal baga, « sac ». On se gardera de toute confusion graphique avec l'homophone baguage (« action de baguer un oiseau ») et avec l'anglais baggage.

    Remarque 2 : Le même flottement est observé avec l'expressions avec armes et bagage(s), qui signifie « avec tout son matériel, avec tout son équipement » : « Sortir avec armes et bagages » (à l'article « honneur » du Dictionnaire de Littré), mais « La garnison capitula et obtint de sortir avec armes et bagage » (à l'article « bagage »).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il serait bien décidé à plier bagage.

     


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  • « En plus d'annoncer de nouveaux projets, il a de nouveau apporté son soutien à son "frère" Donald Trump, qu'il considère, à son instar, comme un "dragon d'énergie" » (à propos du rappeur américain Kanye West).
    (paru sur bfmtv.com, le 2 mai 2018)

    Donald Trump (photo Wikipédia sous licence GFDL par Michael Vadon) 

      FlècheCe que j'en pense


    Une fois n'est pas coutume, les sentinelles de la langue seront unanimes pour cracher le feu de leur réprobation : « La locution à l'instar exige un complément avec de ; on ne dit pas [à son instar] » (Hanse), « Ne pas dire à mon instar, à ton instar, à son instar, etc., mais à l'instar de moi, à l'instar de toi, à l'instar de lui, etc. » (Girodet), « La locution étant à l'instar de, on ne dira pas à son instar, à leur instar » (Thomas), « À l'instar de est une locution figée qui ne peut pas être construite avec un adjectif possessif : on ne peut pas dire *à son instar, *à votre instar » (Larousse en ligne).

    Oserai-je l'avouer ? L'argument de la locution figée me fait l'effet d'un pétard mouillé. Car enfin, ne vaut-il pas aussi bien pour à l'insu de, que les mêmes experts s'accordent pourtant à employer − de leur plein gré ! − avec un possessif remplaçant le complément de personne : « On dit à mon insu, à ton insu, à son insu, à notre insu, etc. et non à l'insu de moi, de toi, de lui, de nous, etc. » (Girodet) ? Leurs aînés, au demeurant, ne trouvaient rien à redire à cette construction − attestée, soit dit en passant, depuis aussi longtemps que son pendant avec insu (1). Qu'on en juge : « [Des cours des aides] ont été démembrées de celle de Paris, ou ont été établies à son instar dans quelques-unes des provinces qui ont été réunies par la suite au royaume de France » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1754), « Puisqu'ils avouoient n'avoir été créés qu'à leur instar » (Encyclopédie méthodique, 1782), « Bescher, et à son instar Bescherelle, en font un régime direct » (Grammaire de Napoléon Landais, 1835), « Il aime les Français, s'habille à leur instar » (Cours de langue française de Pierre-Alexandre Lemare, 1835), « À son instar, de semblables établissements s'élevèrent à Palerme » (Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle, 1845), « Les Persans, et, à leur instar, les Turcs » (Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, 1873). Ajoutez à cela qu'aucune restriction d'usage ne figure aux articles « instar » du Littré, du Dictionnaire de l'Académie, du TLFi (mais qui ne dit mot consent-il vraiment ?), et vous ne saurez bientôt plus à quel saint dragon vous vouer.

    Sans doute les anciens, qui connaissaient leur latin sur le bout des griffes, avaient-ils encore à l'esprit que instar était dans cette langue un véritable substantif − fût-il devenu indéclinable −, lequel signifiait proprement « grandeur, valeur égale ; équivalent » (2) avant de prendre le sens étendu de « ressemblance, image » : « Haec navis urbis instar habere videbatur [ce navire semblait avoir l'apparence d'une ville] » (Cicéron). En tant que nom, instar pouvait donc se laisser qualifier par un adjectif : « Quantum instar in ipso est ! [Quelle grandeur en lui !] » (Virgile). On le trouvait surtout, régulièrement suivi d'un génitif, dans diverses constructions (en apposition, puis précédé de la préposition ad, marquant la relation) avec le sens de « à la ressemblance de, à l'exemple de, à l'imitation de, à l'image de, à la manière de, selon le modèle de, équivalent à, de même que, comme » : « Instar montis equus [un cheval pareil à une montagne] » (Virgile), « Navem, triremis instar [un navire aussi gros qu'une trirème] » (Cicéron), « Vallis ad instar castrum clauditur [la vallée est fermée comme un camp] » (Justin). C'est sur ce modèle, un peu brouillon, que le mot est passé dans la langue juridique française du XVIe siècle (3), avec (plus souvent que sans) le soutien de la préposition à : « En la forme et instar de nostre pays de Normandie » (Ordonnance de François Ier, 1520), « Comme nostre Court de parlement de Bourdeaulx ait esté creée, erigée, stablye et ordonnée a l'ymitacion et instar de nostre Court de parlement de Paris » (Ordonnance de François Ier, 1524), « Comme nostre Chambre des comptes de Dijon soit establye et ordonnée a l'instar de celle de nostre Chambre des comptes de Paris » (Ordonnance de François Ier, 1530), « Les quatre anciens tresoriers de France et generaulx des finances, instar desquels ils sont creez » (Ordonnance d'Henri II, 1552), « Tout ainsi et à l'instar et pareil pouvoir » (Déclaration de Charles IX, 1565).

    Quand il resterait anecdotique, l'emploi substantivé de instar (donné pour masculin dans l'édition de 1802 du Dictionnaire français-anglais d'Abel Boyer) n'est pas « absolument exceptionnel », comme l'affirme le Dictionnaire historique de la langue française avec une énergie qui pousse à l'imprudence ; il s'est maintenu du XVIe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle environ, au prix d'une connotation péjorative qui a fait évoluer son sens de « ressemblance, image, conformité, modèle » à celui de « copie, imitation, contrefaçon » (4) : « Que ladite Chambre fut reglée a l'instar de celle de Paris ; qu'en l'an 1575, ledit instar fut jugé parties oüyes » (Déclaration d'Henri III, 1581), « C'est à quoi aboutit tout cet instar, dont la Chambre fait éternellement parade » (Recueil d'édits, déclarations et arrêts, 1724), « Comme nous évitions tous les instars de Paris, nous allâmes dîner au Lion d'Or » (Pierre-Marie-Michel Lepeintre-Desroches, 1829), « Dans chacune des choses qui sont chez l'homme, il y a un instar de l'âme et du corps » (Jean-François-Étienne Le Boys des Gays, 1863), « Bruxelles, qui est un instar » (Auguste Poulet-Malassis, 1869), « Un instar assez réussi » (Edmond Texier, 1877), « Je t'appelle l'Instar parce que tu singes toujours quelqu'un » (Georges de Porto-Riche, 1897), « Un conte philosophique, à la façon de Voltaire, ou, comme on dirait à Marseille, à l'instar de Voltaire. Ce n'est pas Candide, c'est un instar » (Francisque Sarcey, 1899), « Chaque grand centre, Bordeaux, Lyon, Toulouse, Marseille [...], vit sa vie propre et ne rêve plus d'être un instar de la capitale » (Jean Mesnil, 1900), « Vous vous imaginez sans doute [...] que nous avons feutré nos trottoirs pour en faire comme qui dirait des instars de salons » (Alphonse Allais, 1900), « Des sonnets à l'instar de Herredia, mais qui ne seront tout de même que des "instars", comme on disait jadis en Brabant » (Auguste Dorchain, 1906), « La Belgique est le pays de l'instar » (Guillaume Apollinaire, avant 1918), « Cette critique locale l'exaspérait, non seulement comme une injure, mais comme une laideur, un provincialisme, un instar misérable de Paris » (Albert Thibaudet, 1924), « On doit tenir le bol de Rhagès pour un instar, une contrefaçon, donc une pièce plus tardive » (Charles Vignier, 1925), « Là, ils trouveraient une annexe ou un instar de l'Ecole coloniale » (Albert de Pouvourville, 1927), « Les êtres les moins cultivés sont [le plus souvent] les moins capables de critique, les plus à la merci de l'instar, les mieux disposés [...] à adopter des sentiments de convention » (André Gide, 1929), « J'aime mon compartiment. Dépourvu de miroirs, de coussins, de tout cet instar qui [...] s'efforce de faire regretter une chambre d'hôtel » (François de Croisset, 1930), « Orléans, cet "instar" de Paris » (Armand Bouvier, 1932), « Cet "instar" n'ajoute rien, si ce n'est une note factice » (Henri Austruy, 1932), « Les étoiles et les stars qui sont, si souvent hélas, des instars » (Robert Trébor, 1939) (5). Aussi est-on fondé à se demander dans quelle mesure l'utilisation de instar comme substantif a pu favoriser les modifications morphologiques et syntaxiques subies de longue date par à l'instar de (à cet instar, à son instar... [6]).

    Résumons : quand bien même le nom instar ne serait plus employé de façon autonome par nos contemporains, l'usage en a conservé le souvenir dans la construction à l'instar de, dont le sens ne diffère pas (ou guère) de la combinaison du sens de chacun de ses éléments et dont la structure, de surcroît, n'a jamais cessé d'être manipulable. Difficile dans ces conditions, vous en conviendrez, de continuer à considérer ladite locution comme figée... Vous l'aurez compris : n'en déplaise aux cracheurs de feu cités en introduction, il ne faudra plus compter sur moi pour descendre à son instar... en flammes !

    (1) Comparez : « Lesdicts vendeurs et controolleurs de vins, et à leur instar y ayant pareille raison que [...] » (Lettres patentes de Louis XIII, 1625), « Tant de sa Chancelerie du Palais à Paris, que de celle de Dauphiné establie à son instar » (Règlement de Louis XIV, 1667) et « A mon insceu » (Jean Nicot, 1606, cité par le TLFi et par le Dictionnaire historique de la langue française).

    (2) Le Dictionnaire historique de la langue française suppose, à la suite du linguiste Eduard Wölfflin, que instar désignait, à l'origine, le poids que l’on place sur le plateau d’une balance pour en assurer l’équilibre.

    (3) Il est vraisemblable que la locution à l'instar de soit apparue avant le XVIe siècle. Les Archives historiques et statistiques du département du Rhône font ainsi mention d'un édit daté du 9 février 1419, où l'on peut lire ceci : « Le tout à l'instar des foires de Champagne et de Brie. » Problème : c'est « (Ils jouyssent de tels et semblables privilèges) que les foires de Champagne et de Brie » qui figure dans le recueil des Ordonnances des rois de France. Qui croire ?

    (4) « Instar s'est employé comme substantif masculin, avec le sens de "ressemblance, conformité" », confirme Frédéric Godefroy dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française. Au XIXsiècle, prestige des expressions savantes oblige, le mot s'affiche pompeusement sur les enseignes de province, comme en témoignent ces quelques exemples : « Tailleur à l'instar de Paris [= à la manière de ce qui se fait à Paris] » (Littré), « Bazar à l'instar de Paris » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Le client achetait des chaussures toutes faites, dans des magasins à l'instar de Paris » (Anatole France, 1897). « L'instar » fait tout à coup « province », observe Abel Hermant, il est devenu « péjoratif ».

    (5) Et aussi : « Il tient depuis peu la Maison connue sous le nom d'Instar de Paris » (Journal du département du Mont-Blanc, 1809), « Un magasin de nouveautés [à Bruxelles], le Printemps (instar de Paris) a brûlé de la cave au grenier » (Le Figaro, 1883), « Allait-on servir aux hôtes nombreux venus de si loin "un instar de Marseille" ? » (Revue de l'enseignement secondaire, 1890), « [Il] dirige un important sanatorium d'enfant, un instar de notre Berck, en Belgique » (Gazette des eaux, 1894), « Comme notre ville n'est jamais en retard pour établir un "instar de Paris" » (Revue comique normande, 1897), « D'aucuns trouveront sans doute que nous faisons tout à l'instar des Parisiens ; mais cette fois l'instar a du bon » (La Lutte, 1898), « La duchesse [...] organisa dans son chalet d'Houlgate un instar des Tréteaux de Tabarin [un cabaret parisien] » (La Vie parisienne, 1901), « Dans cet "instar" du Paradis de Mahomet » (La Lanterne, 1907), « Vous vous imaginez cet instar bourgeois » (L'Intransigeant, 1925), « La maladie du samedi est soupçonnée de préparer subrepticement un instar de semaine anglaise » (Paris-municipal, 1942).

    (6) Pour preuve, ces exemples glanés sur la Toile : (À cet instar) « Entre nos Cours de Parlement et Chambre des Comptes de Paris, que Nous voulons à cet instar » (Règlement d'Henri II, 1580), « Ne pourroit-on pas échantillonner toutes autres mesures à cet instar ? » (Laurens Melliet, 1618), « C'est à cet instar que M. le Maréchal de Belle-Ille a fait voûter toutes les écuries de son château » (lettre datée de 1750), « A cet instar, on se propose à Londres de recevoir [...] » (texte daté de 1784), « Nous souhaitons que [...] la marine marchande de France soit, à cet instar, assez forte » (Nicolas Edouard Delabarre-Duparcq, 1875), « Si l'on croit bon de disposer, à cet ennuyeux instar [à l'instar des abrégés géographiques], des cadres historiques que l'enseignement devra s'efforcer de remplir, je n'y contredirai point » (Thérèse Alphonse Karr, 1876), « Tout se modèle autour d'eux à cet instar » (Alexandre Lefas, 1916), « L'abbé Eudes s'était enthousiasmé pour cette fondation [...]. C'est à cet instar qu'il voulut fonder une Maison des orphelins » (Bulletin religieux de l'archidiocèse de Rouen, 1935), « Ne pourrait-on pas "créer", à cet instar, une école du syndicalisme ? » (Le Midi syndicaliste, 1936), « On a surnommé Virgile "le cygne de Mantoue". A cet instar, comment furent appelés Bossuet et Fénelon ? » (Paris-Soir, 1941) ; (à mon, son... instar) « À leur instar [...] à nostre instar » (Jean d'Auvray, 1623), « En ce cas, mignonne, j'irai me messifier à votre instar » (Paul Lacroix, 1829), « Quelquefois les brigands eux-mêmes [...] finissaient par devenir agriculteurs à leur instar » (Charles de Montalembert, 1860), « Sa pensée est claire comme de l'eau de roche, et à son instar elle épouse la forme de toutes les carafes » (Aristide Briand, 1911), « L'imparfait, avatar aspectuel des formes en -rais, corrige à leur instar la relative brutalité du présent » (Marc Wilmet, 1996), « Et si l'on convient que, chez Voltaire, promptitude vaut profondeur, il ne semble pas interdit de supposer que, à son instar, André Frossard s'était assuré un style visant à exprimer tout ce qui, autour de lui, réclamait, d'urgence, d'être exprimé » (Hector Bianciotti, 1997), « Pourquoi, à son instar, ne m'étais-je pas accoutumé au centre de rétention ? » (Éric Emmanuel-Schmitt, 2008), « Le discours constitue, de fait, un corps analogue au corps physique et doté à son instar d'un volume » (Baldine Saint Girons, 2014) ; (À quel instar) « Chambre des Requêtes de l'Hôtel (la), à quel instar établie ? » (Description de Paris, 1742), « On sait à quel instar... » (Henri Galoy, 1906). On trouve même un ad instar suum chez Louis Ellies Dupin (De Antiqua Ecclesiae disciplina dissertationes historicae, 1686).

    Remarque 1 : Au XVIIe siècle, à l'instar était présenté comme une préposition « trop latin[e] et point en usage parmi les bons Français » par Antoine Oudin (Grammaire française, 1645), « décriée » par Laurent Chifflet (Essay d'une parfaite grammaire de la langue française, 1653). Ces condamnations, modérées deux siècles plus tard par Littré (« À l'instar n'est plus décrié ; mais il a toujours quelque chose de technique qui l'écarte du haut style »), n'ont pas empêché nos écrivains d'en faire bon usage : « L'empereur [voulut] joindre, à l'instar du culte évangélique, la morale à la religion » (Chateaubriand), « Le grand sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu'ils portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres » (Stendhal), « Port-Royal a été conçu comme une pièce en un seul acte, à l'instar des tragédies grecques » (Montherlant).

    Remarque 2 : On lit sur le site de Françoise Nore : « À l'instar de est une locution prépositionnelle, comme en face de, etc. On ne peut donc convertir instar en nom et le faire précéder d'un déterminant, tout comme on ne peut transformer en face de X en *en sa face, même si instar en latin et face en français sont des noms. » C'est oublier, me semble-t-il, que, si en sa face n'est certes pas équivalent à en face de X, l'alternance est possible entre à l'instar de X (= à l'image de X, à l'exemple de X, à la manière de X) et à son instar (= à son image, à son exemple, à sa manière).

    Remarque 3 : On ne donnera pas à à l'instar de le sens de « à l'opposé de » (par confusion avec à l'inverse de) ni de « en cachette de » (par confusion avec à l'insu de).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Donald Trump, qu'il estime être, tout comme lui, un "dragon d'énergie".

     


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  • « Dans les premières vingt-quatre heures, plus de 12 000 personnes avaient candidaté » (à propos du tirage au sort organisé pour sélectionner les participants à l'inhumation du scientifique britannique Stephen Hawking, photo ci-contre).
    (paru sur lemonde.fr, le 12 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Précisons-le d'emblée, voilà une formulation que Girodet voudrait voir disparaître au fond de quelque trou noir : « Éviter les anglicismes les dernières vingt-quatre heures, les prochaines vingt-quatre heures. Dire plutôt : les vingt-quatre dernières heures, les vingt-quatre prochaines heures. » Il est vrai qu'en français, lorsqu'un nom est accompagné d'un déterminant numéral et d'un adjectif comme autres, derniers, mêmes, premiers, prochains, celui-ci se place d'ordinaire après celui-là, contrairement à l'usage anglais : les deux autres personnes, les trois derniers livres, les quatre mêmes chiffres, les cinq prochains jours, les dix premières secondes (mais the first ten seconds), etc. L'acteur Raymond Souplex aurait-il accepté, en son temps, d'interpréter le rôle du commissaire Bourrel dans... Les Dernières Cinq Minutes ?

    Seulement voilà : il est des cas, n'en déplaise à notre expert − dont le rayonnement, soit dit en passant, n'est plus à démontrer −, où la place de l'adjectif associé à une expression numérale n'est pas indifférente, mais porteuse d'une nuance de sens bienvenue. Dupré fait ainsi observer qu'« il y a une différence entre la dernière semaine (prise en bloc) et les sept derniers jours (pris séparément). C'est cette différence que l'usage tente de transférer en opposant les derniers quinze jours à les quinze derniers jours ; il ne s'agit pas d'un anglicisme comme certains linguistes l'ont affirmé, à tort » − voilà Girodet rhabillé pour les dix prochains hivers... Et Dupré d'ajouter : « Bien entendu, il serait plus simple et plus correct de dire : la dernière quinzaine. » En d'autres termes, il arrive, dans notre syntaxe, que l'adjectif précède le numéral quand l’ensemble que celui-ci forme avec le nom est considéré « comme un tout » (selon Hanse), « comme la subdivision d'un tout » (selon Nyrop) ou « comme une sorte d’unité (par exemple quand on compte par dizaines, par centaines, etc.) » (selon Grevisse). Comparez : les huit prochains jours (pris séparément) et les prochains huit jours (= la prochaine semaine), les cent derniers mètres (l'unité est le mètre) et les derniers cent mètres (l'unité est la centaine de mètres), les mille premiers euros et les premiers mille euros (= la première tranche de mille euros). De là les subtilités d'ordre pécuniaire évoquées par Grevisse dans ses Problèmes de langage (1970), à une époque où l'on comptait encore en francs : « Un gros commerçant, par exemple, remueur de millions, s’il rappelle ses débuts très modestes, parlera des mille premiers francs qu’il a gagnés ; s’il pense à l’époque où son commerce a prospéré, il parlera des cent premiers mille francs qu’il a mis de côté, ou encore des premiers cent mille francs qu’il a portés à la banque… On le voit, il s’agit d’une échelle d’unités : ce commerçant a d’abord compté par francs, puis par mille francs, puis par cent mille francs. » L'antéposition de l'adjectif, note toutefois Goosse dans Le Bon Usage, « est moins justifié[e] et plus rare (sauf au Québec, sans doute sous l’influence de l’anglais) quand cette sorte d’unité n’est pas perceptible ». Aussi évitera-t-on d'écrire à la mode d'outre-Manche : Les derniers (ou premiers ou prochains) deux jours, à moins que le contexte n'oblige à les compter par groupe de deux.

    Quant à ceux qui voudraient nous faire croire que cet usage (ou cette dérive, selon le point de vue) est récent (1), sans doute seront-ils étonnés d'apprendre qu'il est attesté depuis au moins le XIVe siècle : « Dedans les prochains huit jours » (lettre d'Édouard III d'Angleterre à son cousin Jehan III de Brabant, 1339), « Les premiers trois characteres à la dextre » (L'Arithmétique de Simon Stevin, 1535), « Aux premiers cinq ans de son empire » (Guillaume de La Perrière, 1555), « Les premiers cinq ans il fut homme de bien » (François Bourgoing, 1560), « Quand deux choses sont egales ľune à l'autre, et si on adiouste à l'une autant que à l'autre, les deux produitz [...] auront leur proportion comme les premieres deux choses ont l'une à l'autre » (Practicque pour brievement apprendre a ciffrer, 1565), « Appellons des premiers cent ans les Apostres » (Théodore de Bèze, 1580), « Après les premiers trois ans » (Responses du droict françois, 1596), « Les premieres six ou sept annees sembleront steriles à quelques uns » (Charles Lalemant, 1626), « Après les deux premieres vingt quatre heures » (Traité de marine, 1676), « Dans les premieres vingt-quatre heures » (Le Journal des savants, 1708), etc., et sous plus d'une plume respectable : « Il ne doibt au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie » (Montaigne, 1580) (2), « Les trois dernières mille livres qui restent dues » (Bossuet, 1702), « Il en meurt près d'un quart dans les premiers onze mois de la vie » (Buffon, 1749), « Je veux m'ensevelir ici ces derniers huit jours » (Chateaubriand, 1811), « Pendant les premières sept années de sa séparation d'avec sa maîtresse » (Flaubert, 1846), « Les premières dix minutes » (Michelet, 1854), « Une absence complète d'aliments [...] devra être observée pendant les premières quarante-huit heures » (Grand Larousse universel du XIXe siècle, avant 1877), « Ces derniers dix-huit mois [...] furent pour moi des mois chargés outre mesure et difficiles » (Littré, 1880), « Les premiers cinq cent mille francs » (Zola, 1883), « Ces dernières quarante-huit heures contenaient trois faits » (Paul Féval, 1889), « Tous les malheurs et les cataclysmes de l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures » (Proust, 1919), « Voir les héritiers dépenser les premiers mille francs de leur legs » (Giraudoux, 1921), « Tous les événements et états de ces derniers quinze jours » (Charles Du Bos, 1927), « Durant ces premiers six jours de quiétude » (Gide, 1930), « Les autres cinq cents francs […] les derniers cinq cents francs [il s’agit explicitement de billets de 500 francs] » (Georges Duhamel, 1934), « Ce qui a été fait par mon gouvernement au cours des derniers trois mois » (Mendès France, 1954), « Pendant les mêmes cinq années » (Charles de Gaulle, 1959), « Combien de fois est-ce arrivé pendant les derniers six mois » (Simenon, 1967), « Quelques yachts pimpants […] égaient les premiers cent mètres » (Michel Tournier, 1977), « Un événement échu au cours des dernières vingt-quatre heures » (Robert Martin et Marc Wilmet, 1980), « Après le coup de collier des dernières quarante-huit heures, il dort » (Henri Queffélec, 1982), « Ce sont les derniers cent mètres » (Daniel Pennac, 1990), « Ces dernières vingt-quatre heures » (Bruno Dewaele, 2011), « Parmi les questions des internautes de ces dernières quarante-huit heures » (Jean-Pierre Colignon, 2015).

    Vous l'aurez compris : dans cette affaire, qui en surprendra plus d'un par sa singularité, il convient de se garder de tout jugement hâtif. Nul besoin de sortir d'Oxford ou de Cambridge pour s'aviser que c'est le sens qui doit nous guider, plutôt que le refus aveugle d'une construction perçue − à tort ou à raison − comme une concession à l'anglais. Aussi parlera-t-on régulièrement des vingt-deux, vingt-trois ou vingt-quatre dernières heures quand s'impose l'idée d'un décompte précis, mais des dernières vingt-quatre heures dès lors qu'il est question de la locution synonyme de « un jour ». Pas de quoi crier au chaos syntaxique pour autant...


    (1) « Dans 99 % des cas, il est question des "dernières vingt-quatre heures", traduction littérale (probablement des dépêches d'agences anglo-saxonnes) de the last twenty four hours » (Robert Massin, 1988), « La langue française subit depuis 2007 une sévère poussée de désorganisation dans l'emploi des adjectifs dernier, premier, prochain placés au contact d'un nombre [...], sous l'influence de mauvaises traductions de l'anglais, langue étrangère dans laquelle l'ordre des mots est ici l'inverse du nôtre » (Mission linguistique de la langue française, 2008).

    (2) Avouons que l'on peine à voir dans « quinze ou seize ans » une unité de temps au sens strict...

    Remarque : Concernant l'emploi du verbe candidater, voir ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Dans les premières vingt-quatre heures ou Dès le premier jour.

     


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  • « La grève peut également être un événement de nature à exonérer [la SNCF] de sa responsabilité lorsqu’elle constitue un cas de force majeure [...]. Les tribunaux évaluent la situation au cas par cas. »
    (paru sur leparisien.fr, le 17 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Avez-vous remarqué comme les ouvrages de référence font peu de cas des tours formés de la préposition par encadrée par deux substantifs identiques, à l'instar de étape par étape, image par image, ligne par ligne, mètre par mètre, mot par mot, page par page, pierre par pierre, secteur par secteur, sous par sous, etc. ? Cas par cas n'échappe pas à la règle : absent du Littré, du TLFi, de mes dictionnaires usuels, il apparaît au détour d'un exemple à l'entrée « cas » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, sans toutefois disposer d'une définition qui lui soit propre : « Nous examinerons les demandes cas par cas. » Rien que de très normal, me direz-vous, dans la mesure où le sens de ces syntagmes à valeur distributive se laisse aisément déduire de la combinaison du sens de chacun de ses éléments.

    Certains ont pourtant droit à un régime de faveur, dès lors que l'usage leur a conféré le statut de locution : que l'on songe à heure par heure, employé au sens de « à intervalles réguliers ». Il est un autre cas « privilégié » qui mérite qu'on s'y arrête un instant, tant il est proche de celui qui nous occupe : je veux parler de point par point − littéralement « un élément (d'un ensemble de propositions) après l'autre » − qui, à en croire les spécialistes (Académie en tête), aurait produit dans notre lexique une expression figée (avec le sens de « méthodiquement, dans le détail ; sans rien omettre »), alors que cas par cas − littéralement « un ensemble de circonstances (définissant une situation particulière) après l'autre » − se voit refuser l'acception de « en prenant en compte les particularités de chaque situation ; sans généraliser ». Comprenne qui pourra.

    Mais poursuivons. « Dans certains cas, observe Andrée Borillo dans Quelques schémas de syntagmes à redoublement (1995), il arrive qu'une expression [du type nom-préposition-nom identique], suffisamment autonome, change de catégorie, par exemple se transforme en véritable nom : faire du porte à porte, pratiquer le mot à mot, brancher un goutte à goutte, etc. » Grande est ainsi la tentation, de nos jours, de faire du cas par cas : « Les magistrats font du cas par cas » (La Voix du Nord), « Bien souvent, les médecins font du cas par cas » (L'Express), « L'ancien maire du Havre fait du cas par cas » (Le Monde), « Emmanuel Macron aurait préféré laisser les préfets faire du cas par cas » (Le Parisien), voire − programme présidentiel oblige − de se prononcer sur le cas par cas : « Le cas par cas garde toute sa pertinence » (L'Express), « Macron prône "le cas par cas" » (Le Figaro), « Le cas par cas, c'est l'arbitraire le plus total » (La Croix). Ce phénomène est assez récent ; il a commencé à se développer dans les années 1960-1970, période à laquelle le tour cas par cas, apparu au milieu du XIXe siècle, s'est vu concurrencer par la variante au cas par cas, probablement sous l'influence de au coup par coup. Comparez : « statuer cas par cas » (1901) et « statuer au cas par cas » (1970), « examiner les possibilités cas par cas » (1904) et « examiner les possibilités au cas par cas » (1993), « rechercher des solutions cas par cas » (1947) et « rechercher des solutions au cas par cas » (1986), « réagir cas par cas » (1956) et « réagir au cas par cas » (1961), etc.

    Là encore, les différences de traitement observées au sein de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie ne laissent pas de surprendre : d'un côté (à l'article « coup »), les sages du quai Conti entendent régler une affaire au coup par coup (au sens de « la régler en traitant l'une après l'autre les difficultés qu'elle présente ») ; de l'autre (à l'article « cas »), ils se contentent d'examiner les demandes cas par cas. Deux poids deux mesures... Toujours est-il que la forme au cas par cas n'en finit pas de fleurir comme locution (adverbiale ou adjective) sous des plumes avisées : « Une évaluation au cas par cas sera requise » (Office québécois de la langue française), « Une étude lexicale au cas par cas » (Pierre Le Goffic), « [Un usage] toujours défini par exclusion, au cas par cas » (Bernard Cerquiglini), « Je serais tenté de raisonner au cas par cas » (Bruno Dewaele), « Je laisse de côté les difficultés plus rares et plus pointues que tu résoudras au cas par cas » (Patrick Rambaud) et jusque sur le propre site Internet de l'Académie : « Cette commission [des œuvres sociales] est chargée d’étudier au cas par cas les dossiers des familles nombreuses », « La prononciation des consonnes finales en français se traite au cas par cas ». Il faut croire que tous les Immortels ne s'en font pas... un cas de conscience.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les tribunaux évaluent la situation (au) cas par cas.

     


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  • « Avant de vous confier un marché, confirme un directeur de production travaillant chez un sous-traitant automobile, le donneur d’ordre s’assure de votre fiabilité, c'est-à-dire de votre capacité à fournir des pièces de qualité à flux tendu. »
    (Cyprien Boganda, sur humanite.fr, le 7 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de passer pour un donneur de leçons, mais il me semblait que les spécialistes de la langue établissaient d'ordinaire une distinction entre donneur d'ordre (avec ordre au singulier) − terme de finance qui désignait autrefois « celui par ordre duquel une lettre de change est tirée » (dixit Littré) et, de nos jours, le « client passant des ordres de Bourse à un intermédiaire agréé » (dixit le Dictionnaire de la Bourse d'Olivier Coispeau) − et donneur d'ordres (avec ordres au pluriel), employé en économie au sens de « entrepreneur principal, par rapport aux sous-traitants qu'il a choisis » (dixit l'Académie, qui ajoute en exemple : Le donneur d'ordres est le titulaire du marché). Telle est, en tout cas, la position du Larousse en ligne : « Donneur d'ordre, celui qui donne un ordre de Bourse » et « Donneur d'ordres, entreprise qui, dans le cadre de la sous-traitance, confie à une autre le soin d'exécuter pour elle des travaux dans des conditions dûment précisées ».

    Mais voilà que le bel édifice montre des signes de faiblesse. Ne lit-on pas à l'article « couverture » dudit ouvrage : « Bourse. Caution représentant un ensemble de valeurs ou de sommes déposées par un donneur d'ordres entre les mains d'un intermédiaire à titre de garantie pour les opérations à terme qu'il conclut » ? à l'article « exécution » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Bourse. Achat ou vente d'office pour le compte d'un donneur d'ordres qui n'a pas remis dans les délais les titres à vendre et les fonds destinés à un achat » ? et à l'article « sous-traitance » du TLFi : « Mode de production qui, pour une entreprise, consiste à exécuter des produits semi-finis ou à traiter des opérations de marché dont le donneur d'ordre est une autre entreprise » ? La confusion est telle que les deux graphies se succèdent parfois au sein d'une même définition : « Donneur d'ordre : entreprise liée à une autre entreprise par un contrat de sous-traitance qui fait réaliser une partie de sa production par l'entreprise sous-traitante. La production est donc réalisée sous les propres directives du donneur d'ordres » (Objectif Bac 1re STMG Économie Droit).

    Comme si cela ne suffisait pas, la Mission linguistique francophone vient ajouter au désordre en laissant entendre sur son site Internet que l'on aurait affaire − horresco referens ! − à un anglicisme : « À de très rares exceptions près, l'expression "donneur[s] d'ordre" est incorrecte en français, [dans la mesure où elle désigne en réalité] ceux qui passent commande (anglais order) et non ceux qui donnent des ordres. Le terme correct, préconisé [...] par le bon sens en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire ». Commanditaire, vraiment ? Voilà qui paraît malvenu quand on sait que l'intéressé désigne, d'après les dictionnaires usuels, un bailleur de fonds dans une société en commandite (*) et, par extension, toute personne qui finance une entreprise, un organisme, un projet (le mot, du reste, a été choisi par l'Office québécois de la langue française pour remplacer l'anglicisme sponsor). Vous l'aurez compris, le commanditaire est, jusqu'à nouvel ordre, celui qui apporte des fonds, pas nécessairement celui qui passe commande. Force est toutefois de reconnaître, là encore, que l'ambiguïté règne en maîtresse... jusque dans les colonnes pourtant bien ordonnées de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. Qu'on en juge : « Maîtres anonymes, artistes dont le patronyme est inconnu. (On désigne souvent ces artistes par référence à une œuvre, à un lieu ou à un commanditaire.) » (à l'article « maître »), « Les diverses opérations de contrôle par lesquelles on s'assure qu'un ouvrage a été réalisé de façon conforme aux attentes formulées par le commanditaire » (à l'article « recette »). Avouez que, dans ces deux exemples, commanditaire semble bien plutôt désigner la personne physique ou morale qui passe commande (d'un bien, d'un service...) − acception couramment admise de nos jours dans le jargon des affaires, mais qui n'était manifestement pas inscrite à l'ordre du jour des séances de travail des académiciens lors de la rédaction de l'article concerné.

    Dans le doute, un seul mot d'ordre : ne prendre aucun risque ! Aussi vaut-il mieux s'en tenir à la forme donneur d'ordres, dûment consignée dans une source que l'on veut encore croire... de premier ordre.


    (*) « Société formée de deux sortes d'associés, les uns solidairement et indéfiniment tenus des dettes sociales (commandités ou gérants), les autres tenus dans les limites de leur apport (commanditaires) » (Petit Robert).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le donneur d’ordres s’assure de la fiabilité de ses sous-traitants.

     


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