• « Nicolas Sarkozy m'a toujours témoigné de son soutien. »
    (Virginie Calmels, dans Le Point n2393, juillet 2018)  

     

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par europeanpeoplesparty)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Il faut croire − je prends Hanse à témoin − que l'« on ne dit pas : Il leur a témoigné de sa reconnaissance, mais Il leur a témoigné sa reconnaissance ». En effet, c'est quand il est employé au sens de « porter témoignage, être témoin de » (le plus souvent avec un nom d'animé pour sujet) ou de « être la preuve, le signe de » (avec un nom de chose) que le verbe témoigner se construit, nous dit-on, avec la préposition de : « Je témoignerai de son innocence, de sa probité, de sa bonne foi » (Académie), « Ces chefs-d'œuvre témoignent de la vitalité de l'art français » (Girodet), « Il est courageux, sa conduite en témoigne » (Robert), « Le tranquille courage dont témoignait l’ampleur de son génie créateur » (Jacques Rueff), « Ses œuvres témoigneront de ce qu'il fut » (Albert Camus). Rien à voir, vous en conviendrez, avec la phrase qui nous occupe, où il est bien plutôt question de montrer, de manifester « ce qu'on sait, ce qu'on sent, ce qu'on a dans la pensée » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie). Dans ce sens, témoigner est transitif direct et se passe donc des services de la préposition de. Témoin ces exemples relevés sous des plumes expertes : « Témoigner sa tendresse à quelqu'un » (Larousse), « Je vous ai assez témoigné quelle était ma pensée là-dessus » (Académie), « L'amitié qu'il m'a toujours témoignée » (Bescherelle).

    L'ennui, c'est que derrière l'apparente simplicité de cette répartition d'emploi se cache une réalité autrement complexe. Que peut bien justifier, par exemple, la présence de la préposition de dans les exemples suivants (où les sujets sont des noms d'animés) : « Le petit chat était fourré sous la couverture et témoignait par son ronron de la jouissance qu'il éprouvait à se sentir hors des atteintes du froid » (Champfleury), « La sincère épouvante dont il témoignait » (Henri de Régnier), « Renée allait, incertaine, déjà détachée, et témoignant d'une modestie indifférente » (Colette), « [Il] témoignait [...], dans le choix de ses serviteurs, d'un optimisme absurde » (Georges Bernanos) ? « Par extension. Manifester », s'empresse d'ajouter Robert, en guise de réponse, à la liste des acceptions de la construction indirecte (1). À l'inverse, comment expliquer ces exemples de témoigner sans de avec un nom de chose pour sujet : « Cette position [aux échecs] témoigne chez l'adversaire une si grande maladresse qu'on le regarde comme ayant perdu la partie » (Littré, à l'article « pat »), « Se dit de ce qui témoigne un manque d'honnêteté » (Grand Larousse, à l'article « indélicat »), « Il lui avait effleuré le bras, comme le témoignait une rougeur subite à la manche » (Théophile Gautier), « Pareille question, qui témoigne une sollicitude peu compétente, mais pleine de bonne volonté » (Abel Hermant), « Merci de votre lettre : l'empressement d'y répondre vous témoigne le plaisir que j'en ai » (Gide) ? (2) Réponse embarrassée des experts-témoins : l'emploi transitif direct au sens de « être la preuve, le signe de » est « vieilli » (selon Robert), « littéraire » (selon Larousse) ; de nos jours, renchérit Hanse, « on dit beaucoup plus souvent témoigner de... ».  

    Ajoutez à cela que l'article partitif peut donner l'illusion de la préposition de dans certains emplois transitifs directs (témoigner de l'estime, du mépris, de la haine...), que la construction témoigner que est attestée dans les différentes acceptions du verbe (3), et vous aurez compris que toutes les conditions sont réunies pour entretenir la confusion dans les esprits. De là le réquisitoire de Renaud Camus dans son Répertoire des délicatesses du français contemporain (2000) : « La plupart des grammairiens et lexicographes posent comme un fait acquis qu’il existe une différence de sens entre témoigner et témoigner de… Mais ils sont bien en peine de l’expliquer nettement, et de se mettre d’accord sur ce qu’elle est vraiment. » C'est peu de le dire ! Georges Bernard, toutefois, propose une analyse intéressante dans le cas où le sujet est un être animé : quand le témoignage porte sur autrui, observe-t-il, on emploie témoigner de Je témoigne de son innocence ; « quand le témoignage porte sur soi-même, on hésite entre "il a témoigné sa/de sa bonne foi", mais il suffit qu'un complément introduit par à, explicite ou non, s'insère, pour que la construction directe soit la seule possible : Il nous a témoigné un certain intérêt » (La Transitivité du verbe en français contemporain, 1972). Reste à savoir si les académiciens appelleront ce linguiste à la barre lors de la rédaction de l'article « témoigner » de la neuvième édition de leur Dictionnaire...

    (1) Voilà sans doute pourquoi on peut lire sur le site Internet de l'Académie : « Henri de Régnier témoigna d’un égal talent de conteur et de romancier », « [Cocteau] témoigna dans son écriture d’une égale curiosité », alors que Dupré maintient la distinction entre Cet écrivain témoigne [= manifeste] un grand talent dans son roman (tour que Hanse qualifie de « vieilli ») et Ce roman témoigne [= est le signe] d'un grand talent. Gageons que cette extension de sens (?), qui n'est pas mentionnée à l'article « témoigner » de la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie, figurera en bonne place dans la neuvième.

    (2) Bien qu'ayant pour sujets des noms abstraits,  les cas suivants me paraissent différents, dans la mesure où ils peuvent être rattachés, par métonymie, à l'emploi transitif direct de témoigner au sens de « manifester » : « Un jeune homme dont [...] le visage témoignait l'assurance » (Lamartine), « Son attitude témoigne une grande humilité » (Grand Larousse), « Votre attitude témoigne un sens profond du sacrifice » (Jean-Paul Jauneau).

    (3) D'après Irène Kalinowska (La Préposition, 2018), « les propositions conjonctives s'introduisent normalement sans préposition » dans toutes les acceptions de témoigner : Il a témoigné qu'il avait vu l'accusé (dans cet exemple, que Hanse rattache au sens intransitif du verbe [« rapporter ce qu'on sait, notamment en justice »], témoigner signifie selon Larousse et Robert « attester, certifier », acception que Hanse et Thomas rattachent pour leur part... à son emploi transitif indirect. Comprenne qui pourra !), « Nous témoignons [= portons témoignage] à tous et devant tous que le bonheur est possible » (Sartre), « Le beau témoigne [= est la preuve] que la nature nous est amie » (Alain), « Elle désirait témoigner [= montrer, manifester] au prochain, de si pauvre ou de si humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas » (Proust). Goosse observe toutefois que, « témoigner de quelque chose [étant] plus fréquent aujourd'hui que témoigner quelque chose, on comprend que témoigner que soit concurrencé par témoigner de ce que » dans les acceptions transitives indirectes du verbe : « Témoigner de ce que l'auparavant surclassait l'ensuite » (Hervé Bazin), « Ce plan témoigne de ce que les concepts renvoient eux-mêmes à une compréhension non conceptuelle » (Alain Badiou), « Une minuscule cheminée [...] témoignait de ce que des bergers passaient là parfois de longues périodes avec leurs bêtes » (Louis-Olivier Vitté), « La dureté de son visage témoignait de ce que son inconscience épouvantable s'était finalement retournée contre lui » (Laurence Nobécourt).

    Remarque 1 : Le verbe témoigner est dérivé de témoin, lui-même emprunté du latin testimonium (« témoignage, déposition, attestation, preuve ; témoin »).

    Remarque 2 : Comme si cela ne suffisait pas, la commission du Dictionnaire de l'Académie vient ajouter à la confusion en écrivant (en 2017) : « Le verbe témoigner peut se construire avec un complément d’objet direct (témoigner son amitié) ou avec un complément d’objet indirect (ses toiles témoignent de son grand talent). Dans le premier cas, témoigner signifie "manifester, exprimer", dans le second cas, témoigner de signifie "être la preuve, le signe de". On pourra donc écrire : "Je vous remercie de la confiance que vous m’avez témoignée", ou bien : "Je vous remercie de la confiance dont vous avez témoigné envers moi". » Sauf que, si dans la confiance que vous m'avez témoignée le sens est bien celui de « manifester, exprimer », il y a erreur, me semble-t-il, sur la signification du verbe dans la confiance dont vous avez témoigné envers moi : témoigner de ne peut avoir ici pour acception que « porter témoignage de », pas « être la preuve, le signe de » ; les deux formulations n'ont donc pas strictement le même sens. On lit dans un autre article (paru cette fois en 2014) : « Témoigner sa reconnaissance signifie "exprimer, manifester, faire connaître sa reconnaissance" (le sujet est un être animé). Témoigner de sa reconnaissance signifie "se porter garant de sa reconnaissance" (le sujet est un être animé), "être la preuve manifeste de sa reconnaissance" (le sujet est une chose). » Encore conviendrait-il de préciser que, dans le cas où le sujet est un être animé, le possessif sa recouvre deux réalités différentes : on témoigne (= exprime, manifeste) sa propre reconnaissance, mais on témoigne (= porte témoignage, se porte garant) de la reconnaissance d'autrui.
    Mentionnons enfin cette inconséquence relevée chez René Georgin : « Il faut dire, sans article partitif ni préposition : témoigner un grand zèle, les plus belles qualités d'écrivain » (Pour un meilleur français, 1951), puis « Faire des yeux de crapaud mourant d'amour (témoigner d'une sentimentalité excessive) » (Jeux de mots, 1957). Un avocat n'y retrouverait pas ses témoins...

    Remarque 3 : Selon Hanse, témoigner au sens transitif direct de « montrer, manifester » (« marquer, faire connaître ce qu'on sait, ce qu'on sent, ce qu'on a dans la pensée », écrivait l'Académie dans la sixième édition de son Dictionnaire) inclut l'idée de « marques » ; partant, on ne témoignera pas des marques de sympathie. Afin d'éviter toute redondance, mieux vaut écrire : « Touchés des marques de sympathie que vous leur avez données » ou « Touchés de la sympathie que vous leur avez témoignée ».

    Remarque 4 : Voir également les billets Attester et De ce que.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il m'a toujours témoigné son soutien.

     


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  • « "Je suis impressionné qu'elle garde ainsi le silence. Mais je suis sûr que je ne paie rien pour attendre, et qu'elle est seulement trop polie pour déclencher une dispute devant un étranger. »
    (Laurence Richard, traduisant Les Derniers Battements du cœur de Kelley York et Rowan Altwood, paru aux éditions Pocket Jeunesse)  

     

    FlècheCe que j'en pense

    La traductrice de ce livre pour adolescents aurait-elle perdu la tête ? Tout porte à croire qu'elle s'est bien plutôt laissé abuser par son oreille : paie rien ne se prononce-t-il pas quasiment comme perd rien ? La confusion, au demeurant, est d'autant plus attendue que le sens plaide également, dans plus d'un esprit, en faveur du verbe payer : n'entend-on pas par là, d'ordinaire, menacer quelqu'un de payer tôt ou tard pour ce qu'il a fait ? Il n'empêche, l'expression consacrée n'en demeure pas moins ne rien perdre pour attendre (*).

    Ledit tour s'est d'abord pris en bonne part, dès le XVIIe siècle, pour annoncer la promesse d'un avantage, d'une satisfaction : « Une fille ne perd rien pour attendre [sous-entendu un bon parti], vivant avec un chaste honneur [et une] attrempée modestie » (Étienne Pasquier, avant 1615), « Mais il ne perd rien pour attendre, et ne sera pas moins avantagé pour avoir esté différé » (François Chevillard, 1664), « Patience, vous ne perdrez rien pour attendre, et vous allez tout à l'heure avoir contentement » (Anne-Marguerite Petit Dunoyer, 1707). Employé par antiphrase ou par ironie, il en est venu à servir de formule de mauvais augure, voire de menace (à l'instar de Vous aurez de mes nouvelles !) : « Je promets à mon ennemi qu'il ne perdra rien pour attendre » (Beaumarchais, vers 1778), « S'il [un poison] ne tue pas immédiatement, vous ne perdez rien pour attendre ; son effet est aussi sûr qu'il est caché » (Barbey d'Aurevilly, 1874), « Je ne sais pas où il s'est sauvé le bougre, mais il ne perd rien pour attendre, ce voyou-là ! » (Jean Anouilh, 1953). Et voilà comment on est passé du sens premier de « ne pas être désavantagé par la remise d'une décision ; tirer finalement profit du retard apporté dans l'exécution d'une action » à celui, opposé et désormais courant, de « ne pas échapper à une punition, à un châtiment, à une vengeance ; recevoir ce que l'on mérite, récolter ce que l'on a semé, quelque délai que cela exige ».

    Las ! l'ironie qui sous-tend l'acception moderne n'est plus perçue par nos contemporains, ce qui favorise la réinterprétation en ne rien payer pour attendre. C'est là le prix à payer, feront observer les mauvais esprits, pour que la langue ne perde pas la faculté de dire une chose... et son contraire.

    (*) On trouve aussi les variantes (non reconnues par l'Académie) ne rien perdre à attendre et ne pas perdre pour (ou à) attendre, parfois accompagnées du pronom y : « Madame de Polignac n'a rien perdu à attendre ! » (Alexandre Dumas, 1854), « Vous n'avez pas perdu pour attendre » (Eugène Scribe, avant 1861), « Mais soyez tranquille, vous n'y perdrez pas pour attendre » (Joris-Karl Huysmans, 1879).

     
    Remarque 1 : Fred Vargas s'amuse de cette confusion phonétique dans son roman Sans feu ni lieu (1997) : « − Il criait : "Tu paies rien pour attendre ! Tu paies rien pour attendre !" Je n'ai pas compris. − "Tu ne perds rien pour attendre", proposa Louis. − Je vois pas la différence. − Ça veut dire qu'il t'en voulait. »

    Remarque 2 : Les spécialistes ne s'accordent pas sur la valeur de l'infinitif introduit par pour : expression de la cause (« Il ne perd rien pour attendre (parce qu'il attend) », selon Hanse) ou de l'hypothèse (selon Knud Togeby) ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Je ne perds rien pour attendre
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  • Qui se joue de la syntaxe ?

    « Vous préféreriez jouer les Croates ou les Anglais ? »
    (Harold Marchetti, sur leparisien.fr, le 10 juillet 2018)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    J'en étais resté, pour ma part, à jouer contre quelqu'un quand il est question d'affronter un adversaire lors d'une rencontre sportive. Car enfin, jouer suivi d'un complément direct de personne n'a jamais signifié, en bon français, autre chose que « interpréter (un rôle, un personnage) » ou encore « railler ; tromper, abuser (quelqu'un) » : Cet acteur a joué Hamlet. Ne jouez pas les Cassandre (ou mieux : les cassandres! Cet escroc vous a joué (= s'est joué de vous).

    Mais voilà que, sous l'influence de l'anglais (1), la construction transitive directe se répand dans le jargon sportif depuis le début du XXe siècle (2) : jouer un adversaire, jouer une équipe, d'où une équipe jouée... Et tant pis pour les risques d'équivoque : dire que « des footballeurs parisiens vont en province pour jouer les locaux » signifie-t-il, je vous le demande, qu'ils s'apprêtent à affronter l'équipe locale... ou qu'ils entendent passer pour des gens du cru, faire couleur locale ? Allons droit au but : mieux vaut se garder de jouer Andy Murray ou de jouer l'équipe d'Angleterre de football, leur langue se jouant déjà suffisamment de la nôtre. En ce qui concerne les Croates, l'affaire, depuis un certain 15 juillet 2018, paraît entendue... avec ou sans la préposition contre.

    (1) « Par influence très probable de la syntaxe du verbe anglais playjouer a reçu plusieurs usages transitifs en sport » (Dictionnaire historique de la langue française), « Jouer qqn, tour employé dans le monde du tennis pour jouer contre qqn, est un anglicisme » (Irène-Marie Kalinowska, La Préposition, 2018).

    (2) « La Suisse, la Belgique, la Bohème et l'Angleterre doivent également jouer l'équipe de France [de football] » (L'Aéro, 1911), « [Telle équipe de rugby] ira jouer les locaux au Havre » (Le Populaire, 1928) ; « Jouer est en train de devenir un verbe actif », se désolait Abel Hermant à la même époque.

    Remarque 1 : L'Académie jouerait-elle contre son camp ? Sur son site Internet, elle recommande de réserver l'expression jouer le rôle de à des emplois figurés : jouer le rôle de conseiller, de confident ; au sens propre, « un acteur tient le rôle de tel ou tel personnage, il joue tel ou tel personnage ». Pourquoi diable donne-t-elle alors, à l'article « jouer » de la neuvième édition de son Dictionnaire, le contre-exemple suivant : « Cet acteur a joué le rôle d'Oreste, a joué Oreste » ?

    Remarque 2 : Voir également le billet Jouer (du piano).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vous préféreriez jouer contre les Croates ou contre les Anglais ?

     


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  • Un homme en colère

    « Jean-Pierre Pernaut traité de colérique et violent. »
    (paru sur voici.fr, le 9 juillet 2018)  

     


    (photo twitter.com/pernautjp)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Il est des occasions, heureusement rares, où les colonnes du Dictionnaire de l'Académie, autant que celles du magazine Voici, auraient de quoi provoquer l'ire de l'ami Pernaut. Prenez les définitions des adjectifs colérique et coléreux. Dans la huitième édition, on lit respectivement : « Qui est enclin à la colère. C'est un homme très colérique. Être d'une humeur colérique » et « Qui est prompt à se mettre en colère. Il est familier ». Et dans la neuvième édition : « Enclin à la colère. Un tempérament colérique » et « 1. Prompt à se mettre en colère, très irritable. Un homme coléreux. Une fillette coléreuse. Par métonymie. Un caractère coléreux. Il était, comme à l'accoutumée, d'humeur coléreuse. 2. Qui traduit la colère. Des paroles coléreuses. Un ton coléreux ». Que doit-on comprendre ? Que colérique, hier employé à propos des personnes comme de leurs traits de comportement, serait désormais réservé aux seuls seconds, sans toutefois pouvoir exprimer le sens de « qui dénote, qui traduit la colère » ? Que coléreux, naguère considéré comme familier, serait devenu tout à fait fréquentable ? Quant à la différence entre « enclin à » (= que sa nature porte à) et « prompt à » (= qui se laisse aller rapidement à) − laquelle, convenons-en, n'est pas à la portée du premier journaliste venu −, elle donne à croire que colérique correspond à une disposition naturelle, à un état durable, et coléreux, à une réaction brusque et passagère (un accès de colère) ... ce que semble pourtant contredire l'expression « comme à l'accoutumée ». Au petit jeu des devinettes, l'Académie risque de nous mettre les nerfs en pelote.

    Un rappel historique s'impose. À l'origine (XIIIe siècle) étaient le nom colère et l'adjectif colérique, de formation savante : empruntés respectivement des latins cholera (proprement « choléra », puis, sous l'influence du grec kholê, « maladie bilieuse », « bile ») et cholericus (« bilieux, soumis à l'influence de la bile »), le premier désignait l'une des quatre humeurs fondamentales de l'organisme (sens propre qui perdura jusqu'au XVIe siècle) et le second se disait pour « qui a rapport à la bile, qui produit de la bile » (1). De l'emploi figuré de ces acceptions humorales est issu, à partir de la fin du XIVe siècle, le sens moderne de « émotion violente accompagnée d'agressivité » (2) − « la colère étant tenue pour un échauffement de la bile et couramment appelée chaude chole ("bile chaude") et cholère », précise le Dictionnaire historique de la langue française. C'est à cette époque qu'apparaît l'adjectif coléreux (3) (directement dérivé de colère), que Godefroy présente dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française comme un synonyme régional de colérique (4). Le Sarthois Robert Garnier en fit grand usage à la fin du XVIe siècle : les colereux flots, les armes colereuses, la colereuse main, une ardeur colereuse, etc. Mais voilà que colère, avec son sens moderne, a le vent en poupe : non seulement il réussit à supplanter, comme substantif, les vieux mots ire et courroux dans l'usage courant, mais il en vient aussi à concurrencer colérique et coléreux... comme adjectif ! Qu'on en juge : « Leur cerveau fier, colère et trop chault » (Pierre Gringore, 1505) ; « déjà tout colère », « ses mains colères de rage » (Ronsard, entre 1550 et 1555) ; « Ce n'est pas ma faute, disons-nous, si je suis cholere » (Montaigne, 1588). Trois adjectifs pour exprimer une même émotion : belle pagaille en perspective...

    Les spécialistes des XVIIIe et XIXe siècles, quand ils n'ignoraient pas carrément le doublet coléreux, alors jugé vulgaire ou barbare, ont tenté, plus ou moins artificiellement, de répartir les emplois entre les membres de la famille. Selon l'Académie (1694-1798), « colérique n'est guère d'usage que dans le style dogmatique », puis « dans le style didactique ». Selon l'abbé Roubaud (1786), « colère, adjectif, désigne proprement l'habitude, la fréquence des accès ; colérique, la disposition, la propension, la pente naturelle à cette passion. [...] Un homme peut être colérique sans être colère, s'il parvient à se vaincre [lui-même] ». « Colère, adjectif, se dit plus proprement des personnes, et colérique de ce qui a rapport aux choses », écrit de son côté Napoléon Landais en 1834, tout en observant avec quelque apparence de raison que « le substantif colère ne devrait peut-être pas être employé adjectivement, puisque l'on dit colérique » ; il ajoute : « Coléreux a le même sens que colérique, et paraît moins usité. »

    De nos jours, c'est l'emploi adjectival de colère qui est tenu pour archaïque, populaire ou régional. Quant à colérique et coléreux, si la plupart des experts actuels (à l'exception notable de l'Académie) tendent à reconnaître qu'ils diffèrent non par le sens (5), mais par le niveau de langue, des désaccords subsistent : pour Girodet, « coléreux, longtemps condamné par les grammairiens, est accepté de nos jours dans le registre courant. Dans le style surveillé, on préférera colérique » ; pour le Larousse en ligne (et le Bescherelle pratique), « de ces synonymes, coléreux est le plus moderne et le plus employé » ; pour Dupré, enfin, « coléreux est maintenant usuel, [alors que] colérique est désuet et presque comique [!] ». Il n'est pourtant que de consulter la Toile pour constater que l'usage est loin d'être aussi tranché : « grossier et colérique » (Nice-Matin), « son caractère colérique » (Le Figaro), « des vents colériques » (Libération), « un homme colérique » (TF1), « ce nouveau tweet colérique » (L'Express), à côté de « coléreux et joyeux » (L'Humanité), « son comportement coléreux » (Télé Star), « vents coléreux » (Le Figaro), « une femme coléreuse » (Le Monde), « un tweet coléreux » (Ouest-France). Coléreux, attesté chez les frères Goncourt, Gide, Morand, Genevoix, etc., doit-il son surprenant retour en grâce à l'homonymie entre colérique et cholérique (adjectif de même étymologie, attesté au sens de « atteint par le choléra » depuis le début du XIXe siècle) ? C'est possible. Il n'empêche, colérique n'a pas dit son dernier mot. Ne vous faites pas de bile pour ça.
     

    (1) « Colere est chaude et seche, et a son siege au fiel » (Brunetto Latini, vers 1265) ; « Qui les orroit de colerique / Pledoier, ou de fleumatique, / Li uns a le foie eschaufé, / Et li autres ventouseté » (Guiot de Provins, vers 1204).

    (2) « De grant colère le nez leur fronce » (Chronique messine rimée), « Laysse espasser la collere paisiblement » (Le Livre Caumont, 1416), « Quand je suis en cholere » (Olivier Basselin, avant 1418 ?) ; « Un homme trop colerique est enclin a yre » (Nicole Oresme, vers 1370).

    (3) « J'estoie plus dolereus / Que ne soit un cops collereus » (Jean Froissart, 1354). Le passage est obscur : y est-il question d'un accès de bile ? d'un corps bilieux ? d'un coup porté avec colère ? Chaque éditeur y est allé de son interprétation.

    (4) « Dans la Haute-Normandie, vallée d'Yères », précise Godefroy. Le mot se trouve également dans le Dictionnaire du patois du pays de Bray (Jean-Eugène Decorde, 1852).

    (5) « Colérique adj. Coléreux » (Robert illustré), « Coléreux ou, vieilli, Colérique » (Petit Larousse illustré), « Colère, coléreux, colérique : pratiquement ces trois adjectifs ont aujourd'hui le même sens : "qui est sujet ou prompt à se mettre en colère" » (Hanse).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il est traité de colérique (ou de coléreux).

     


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  • « France - Belgique : La fan zone de Paris déchaînée au coup de sifflet final. »
    (paru sur rmcsport.bfmtv.com, le 10 juillet 2018)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Loin de moi l'intention de casser l'ambiance, mais enfin, avouez que le composé fan zone, quand il associerait deux termes déjà lexicalisés en français, sent l'anglicisme à plein nez (1). Le bougre, peut-être apparu dans le milieu de la formule 1, désigne un espace de rassemblement où les supporteurs (2) ne disposant pas de billets peuvent assister à la diffusion en direct d'une manifestation sportive dans les meilleures conditions de convivialité (écran géant, animations gratuites proposées par les sponsors, pardon par les parraineurs, buvettes, etc.) et de sécurité possibles.

    L'Académie, dans un article paru en 2016, écrit tout le mal qu'elle pense de cet emprunt : « On peut regretter que l’abréviation anglaise fan ait éliminé l’abréviation familière française fana, deux formes remontant, par l’intermédiaire de fanatic et de fanatique [3], au latin fanaticus, lui-même dérivé de fanum, qui désignait un temple et, plus précisément, un espace consacré » − gageons, dans ces conditions, que l'équivalent zone de(s) fans ne la satisferait pas davantage ; et seul un fada pourrait miser sur le succès de zone de fanas... Surtout, les académiciens insistent sur le fait que « ce système d’apposition [propre à l'anglais] est tout à fait éloigné du génie de la langue française, qui préfère recourir à des tours prépositionnels, et que, s’il est regrettable d’altérer notre vocabulaire, altérer les structures de notre langue l’est plus encore. Il est tout à fait possible de trouver sans mal des équivalents français comme zone, espace réservés aux supporteurs pour désigner cette réalité ». Las ! ce louable effort de traduction semble d'entrée de jeu voué à l'échec quand on sait le tribut que nos sociétés pressées sont prêtes à payer à la brièveté : allez persuader un supporteur hystérique de dire en huit syllabes ce qu'il peut formuler en deux !

    Pour autant, la concision de l'anglais fan zone ne doit pas occulter les hésitations graphiques qui accompagnent sa naturalisation : trait d'union (comme dans fan-club), soudure, majuscules, guillemets, genre, pluriel, il n'est probablement pas de rédaction où l'on ne se soit posé ces questions. Jugez-en plutôt : « La fan-zone de l'Hôtel de Ville » (France Soir), « Créer une fanzone » (France Info), « Une FanZone » (Télé Loisirs), « Aux abords de la Fan Zone » (Ouest-France), « La décision de ne pas accueillir de Fan zone » (20 minutes), « La "fan zone" sera reconduite » (France Bleu), « Au cœur d’un fan-zone » (Le Monde), « Les fan-zones en Russie » (L'Équipe), « Quelle(s) fan(s) zone(s) pour la finale ? » (La Nouvelle République), etc. La palme de l'indécision revient au site Internet du ministère de l'Intérieur, où se succèdent, parfois dans un même document, les graphies une fan-zone, une fans-zone, la fan zone, la fans zone, les Fan zones, les Fans-zones, les fans zones, les fan zones. Il y a des cartons rouges qui se perdent...

    Alors quoi ? Point de solution idéale en vue ? Les formations plaisantes fanagora et fanarena, bien que préservant artificiellement l'abréviation fana, présentent l'inconvénient, pour la première, d'associer une racine latine (fanum) à une racine grecque (agora, « lieu où l'on se réunit »), pour la seconde, d'introduire une idée (latin arena, « sable ») étrangère à notre affaire. Qui dit mieux ?
    En attendant, fan zone vient de faire son entrée dans le Dictionnaire Hachette 2018 (sous la direction de Bénédicte Gaillard). Je crains fort que le match ne soit déjà plié...

    (1) « Fan zone : an area outside or away from a sports stadium for people to watch the game on a large screen » (Cambridge Dictionary).

    (2) La graphie supporteur est attestée dès le XVIe siècle au sens de « celui qui apporte son appui, son soutien » (chez Guillaume Postel, en 1553), de « partisan, complice » (chez James Howell, en 1660) et aussi de « celui qui supporte, qui endure avec courage » (1573).

    (3) Rappelons ici que fanatique, adjectif et nom, s'est d'abord dit d'une personne qui se croit inspirée de l'esprit divin, puis de quelqu'un qui est animé d'un zèle aveugle envers une religion, une doctrine, et, par affaiblissement, d'un amateur passionné.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La zone des supporteurs (?) de Paris.

     


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