• « François Fillon a offert à Nathalie Kosciusko-Morizet sa circonscription pour les législatives [...]. Seulement, Rachida Dati, qui lorgnait sur cette circonscription, est ulcérée et se lance dans une guerre sans merci. »
    (Tanguy Pastureau, sur rtl.fr, le 22 janvier 2017)

     

     FlècheCe que j'en pense


    Si l'on en croit les ouvrages de référence, lorgner, au sens propre de « regarder, observer d'une façon particulière (à la dérobée, du coin de l’œil, avec un lorgnon, avec insistance, intérêt ou envie) » comme au sens figuré de « avoir des vues sur (quelque chose que l'on convoite) », est un verbe transitif direct : on lorgne quelque chose ou quelqu'un. Pour preuve, ces exemples sur lesquels je vous invite à jeter un coup d’œil : « Cette dame avait de la fraîcheur [...] et mes yeux la lorgnaient volontiers » (Marivaux), « La princesse de Babylone regarda le roi d'Égypte du coin de l’œil, ce qui plusieurs siècles après s'est appelé lorgner » (Voltaire), « Les chats lorgnent une souris sans avoir l'air d'y faire attention » (Balzac), « Deux jeunes gens [...] la lorgnèrent avec une intention libertine » (Anatole France), « Il avait vu un garde qui le lorgnait avec un œil noir » (Montherlant), « Il avait alors atteint cet âge et cette situation sociale où les hommes sérieux préfèrent généralement lorgner les conseils d'administration » (Vercors), « Il ne pouvait se retenir [...] de lorgner nostalgiquement les rondeurs féminines » (Jean Dutourd), « Le dragon auquel Lejeune confia son cheval de luxe lorgna avec envie les fontes et la selle dorée » (Patrick Rambaud).

    Mais voilà, observe Goosse dans Le Bon Usage : « Sous l'influence de loucher, on commence à dire lorgner vers, lorgner sur », sans différence de sens. Il n'est que de lorgner du côté de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie (« Pressé d'en finir, il lorgnait vers la sortie. Lorgner sur un héritage ») ou du Larousse en ligne (« Lorgner sur l'assiette de son voisin ») pour prendre la mesure du phénomène, à l’œuvre jusque chez des écrivains ayant pignon (et lorgnon) sur rue. Qu'on en juge :  « Il pousse le battant et lorgne vers l'intérieur » (Bernard Clavel), « Il lorgnait sur les autres et sur leurs réussites » (Jean d'Ormesson), « Moi je lorgnais vers le manteau entrouvert » (Jacques Chessex), « Des administrateurs olympiens qui lorgnent sur la multitude » (Philippe Sollers), « Je lorgnais sur mon chef-d'œuvre » (Jean-Marie Rouart), « On sait que vous lorgnez vers la mairie » (Didier Decoin), « Ses collègues le jalousent, en disent du mal et lorgnent sur son portefeuille du Grand Paris » (Frédéric Mitterrand), « Son corps mort lourdement attaché à la croix lorgne vers l'Orient » (Jean Rouaud), « Sartre lorgne vers lui-même et sa carrière » (Michel Onfray), « Je lorgnais vers Eugène et Marthe » (Marie Desplechin).

    À y regarder de plus près, l'étymologie n'est peut-être pas étrangère à l'emploi de la préposition sur. C'est que, nous apprend Littré, « il y avait un autre lorgner qui signifiait "frapper" et qui paraît sans relation avec lorgner, "regarder de côté" » : « Et à grands coups de poing il lorgnoit dessus luy » (Bonaventure des Périers, 1558), « Il trouva une pierre plate [...] sur laquelle congna, torcha, lorgna, frappa par plusieurs fois de son pic » (Philippe d'Alcripe, 1579). Sans relation, vraiment ? Tel n'est pas l'avis de Godefroy, qui note dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française que le vieil adjectif lorgne (« qui louche »), à l'origine de notre verbe, est attesté comme substantif au sens de « coup capable de faire loucher », en lien − suivez mon regard − avec lorgner « frapper rudement ». De là la tentation de la construction prépositionnelle, par confusion entre les deux acceptions ? Allez savoir. À moins que ce ne soit, plus simplement, par analogie avec avoir des vues sur...

    Toujours est-il que les plus sourcilleux d'entre nous seront priés de fermer les yeux sur ce genre de construction.


    Remarque : Les mêmes observations valent pour le verbe guigner (« regarder du coin de l'œil, à la dérobée ; convoiter »).

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle lorgnait (sur) cette circonscription.

     


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  • « De toutes ces histoires de superstition, Mathieu Blin s'en méfie comme la peste. »
    (Baptiste Gay, sur ladepeche.fr, le 13 janvier 2017)

     

     

     FlècheCe que j'en pense


    Gageons que les spécialistes de la langue − plus que ceux du rugby ? − ne manqueront pas de pester contre notre contrevenant. Car enfin, n'écrit-on pas correctement : craindre, éviter, fuir quelqu'un ou quelque chose comme la peste, mais se garder, se méfier de quelqu'un ou de quelque chose comme de la peste ? J'en veux pour preuve ces quelques exemples trouvés sous des plumes immunisées : « Aussi craignait-il comme la peste un rhume pour lequel il eût gardé le lit » (Marcel Proust), « Un homme fuyant le diable comme la peste » (Joseph Kessel), « C'est un mot ridicule [...] qu'il faut fuir comme la peste » (Maurice Grevisse) et « Ici les patrons s'en méfient comme de la peste » (Jules Romains), « Je me méfie, comme de la peste, des gens qui n’ont qu’un seul mot à la bouche » (Érik Orsenna), « Nous avons tous appris à l’école que le verbe faire était un verbe fourre-tout dont il fallait se méfier comme de la peste » (Académie).

    Dans ces emplois elliptiques, la construction du verbe (transitive directe ou transitive indirecte) doit en effet être la même dans les deux membres de la comparaison coordonnés par comme, ici pris au sens de « ainsi que, autant que » : Il le craint comme (il craindrait) la peste. Il se méfie de lui comme (il se méfierait) de la peste. Vous l'aurez compris : la forme s'en méfier comme la peste (que l'on trouve − horresco referens ! − jusque sur des sites consacrés à la langue française) empeste le solécisme. De là à mettre notre journaliste au banc des pestiférés pour endiguer l'épidémie...


    Remarque : L'expression, qui fait référence à la maladie contagieuse et souvent mortelle qu'est la peste, est attestée − d'abord sans déterminant − dès le milieu du XVIe siècle au sens figuré de « au plus haut point, à tout prix, comme s'il s'agissait d'un fléau » : « J'admonneste tous les simples qui ayment la vérité et leur salut [...] de fuyr comme peste la lecture de telles abominations » (Pierre Boulenger, 1558) ; « Je l'abhorre et le fuy et le hay comme peste », « Fuy-le comme la peste » (Ronsard, 1564) ; « Chacun en notre cour céleste / La hait et fuit comme la peste » (Scarron, 1650).

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    De toutes ces histoires de superstition il se méfie comme de la peste.

     


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  • « Qu'en a pensé votre frère, qui n'a pas co-écrit le livre avec vous ? » (à propos de l'adaptation au cinéma du livre de Joseph Joffo Un Sac de billes.)
    (Claire Bommelaer, sur lefigaro.fr, le 18 janvier 2017)

     

     

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    Un lecteur de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Que pensez-vous de cette tournure dont les médias abusent : co-écrit avec... Le préfixe co- signifiant "avec", ne devrait-on pas dire simplement "écrit avec" ? »

    Précisons tout d'abord que ledit préfixe se joint d'ordinaire sans trait d'union − pourquoi faire compliqué quand les spécialistes de la langue, une fois n'est pas coutume, nous autorisent à faire simple ? (1) − au mot avec lequel il entre en composition : coaccusé, codirecteur, coefficient, coéquipier, coexistence, cofondateur, colocataire, copilote, copropriétaire, coreligionnaire, coïncidence, coïnculpé (notez le tréma quand le radical commence par un i, pour éviter une prononciation fautive) and co.

    Venons-en à la question de mon correspondant. Certes, lui répondra-t-on bille en tête, il y a pléonasme entre le préfixe co- (hérité du latin cum, « avec »), qui exprime l'association ou la simultanéité, et la préposition avec, qui introduit la relation. Partant, la langue soignée veillera à donner pour sujet au verbe coécrire l'ensemble des auteurs ayant travaillé à la rédaction d'un ouvrage, d'un texte, d'une loi : Ces deux chercheurs ont coécrit plusieurs publications scientifiques (de préférence à Ce chercheur a coécrit plusieurs publications avec son collègue). Toutefois, lit-on dans le Grand Dictionnaire universel Larousse (1866) à propos de la construction analogue coexister avec (2), « cette faute est autorisée par l'usage »... et depuis longtemps consacrée par l'Académie elle-même, qui n'hésite pas à écrire dans la dernière édition de son Dictionnaire : « L'homme a coexisté en Europe avec des espèces aujourd'hui disparues comme le mammouth et l'aurochs. » Il faut croire que notre grammaire, si souvent décriée pour ses infinies subtilités, a naturellement tendance à fermer les yeux sur les redondances de ce genre. Voilà qui est pour le moins... co-casse !

    (1) L'Office québécois de la langue française préconise toutefois d'utiliser le trait d'union quand l’élément qui suit co- est un nom composé : « Ce parti politique vient d’annoncer le nom de son nouveau co-porte-parole. »

    (2) Certes, le verbe coexister − à la différence de coécrire − est directement emprunté du latin (coexsistere, « exister ensemble ») si l'on en croit le TLFi, mais il « est senti en français moderne comme dérivé de exister, préfixe co- ». À tel point que le Dictionnaire historique de la langue française se croit autorisé à affirmer que « exister a fourni le préfixé coexister ».

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Qu'en a pensé votre frère, qui n'a pas écrit le livre avec vous ?

     


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  • « En tous les cas, les adhérents et collaborateurs du Mouvement E.Leclerc comptent bien tenir le cap qu'ils se sont fixés. »
    (Michel-Édouard Leclerc, sur son blog, le 2 janvier 2017)

     

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    Sur le front de la grammaire, les années se suivent... et se ressemblent fort, hélas ! Il n'est que trop clair que les participes passés des verbes pronominaux donnent toujours autant de fil à retordre à l'usager de la langue, que l'on sait prompt à s'emmêler les pinceaux entre les règles d'accord avec l'auxiliaire être et celles avec l'auxiliaire avoir. L'exercice, dans le cas présent, n'est pourtant pas insurmontable, dès lors que l'on s'applique à procéder avec méthode. Le participe fixé a-t-il un complément d'objet direct ? Oui : ils ont fixé quoi ? le cap. Ledit COD est-il placé avant le participe passé ? Oui derechef. Partant, le cap est tout tracé : fixé s'accorde au masculin singulier avec son complément − et non pas avec le sujet ils.

    Sans doute est-il grand temps, en ce début d'année que je mets à profit pour vous présenter mes vœux les meilleurs, de prendre quelques bonnes résolutions...


    Voir également le billet Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tenir le cap qu'ils se sont fixé.

     


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  • « Depuis novembre, tous ces arbres hibernent [dans l'orangerie du château de Versailles, photo ci-contre]. En cette fin de printemps, il est temps pour eux de prendre l'air. »
    (entendu dans le reportage Versailles : dans les coulisses du plus beau château du monde, diffusé le 27 décembre 2016 sur TMC)

     

     FlècheCe que j'en pense


    Hiberner et hiverner ont beau avoir le latin hibernum (« hiver ») en commun, ils n'ont pas le même sens. Hiverner, formé à la fin du XIIe siècle d'après hiver, suppose simplement de passer la mauvaise saison à l'abri des intempéries. Que l'on songe aux troupes militaires qui regagnent leurs cantonnements, aux navires qui s'abritent dans les ports et aux animaux qui, tout en restant actifs, trouvent refuge dans un terrier, dans une étable ou dans un lieu tempéré : Les troupes d'Hannibal hivernèrent à Capoue. Les oiseaux migrateurs hivernent dans des régions chaudes. En parlant de végétaux, ledit verbe s'emploie transitivement au sens de « mettre à l'abri de la gelée, dans une serre, une orangerie » : À Versailles, l'orangerie a été créée sous Louis XIV pour hiverner les orangers ; on dira de même hiverner le bétail (« le mettre à l'abri pour l'hiver »), voire hiverner une terre (« la travailler une dernière fois avant la venue de la saison froide »).

    Hiberner, quant à lui, est de formation beaucoup plus récente (toute fin du XVIIIe siècle [*]) : il s'agit d'un emprunt savant au latin hibernare (« être en quartiers d'hiver »), qui se dit des animaux passant l'hiver dans un état d'engourdissement ou de profonde léthargie que ne suppose pas hiverner : La marmotte, le loir, le hérisson, l'escargot, la chauve-souris hibernent, c'est-à-dire subissent un phénomène biologique au cours duquel toutes leurs fonctions vitales sont ralenties à l'extrême. Sur le terrain − autrement glissant − de la syntaxe, on notera que le TLFi fait preuve de moins de frilosité que les dictionnaires usuels en affirmant que le verbe hiberner se construit à l'occasion avec un complément d'objet : hiberner un malade, comprenez « provoquer par des moyens physiques et l'emploi de produits pharmaceutiques un abaissement considérable de la température du corps à des fins généralement thérapeutiques ».

    La confusion entre nos doublets est fréquente (il n'aura échappé à personne qu'ils ne diffèrent que par une seule lettre) et perdure jusque sous des plumes avisées : « C’est la première fois qu’un navire ait hiberné dans la zone glaciale du Sud, au delà du cercle polaire » (Gaston Boissier), « Me voici pauvre et sans butin, ayant vécu de ma substance, ayant estivé comme les marmottes hivernent, nourri de ma propre moelle » (Alexandre Arnoux), « L'œil mi-clos et une dent mise au bord du sourire il [le crocodile] hiverne, endormi pour cent jours par un enchantement étrange » (Jean Cocteau). Pas de quoi frissonner d'indignation pour autant.

    (*) La forme hiberner figure toutefois dès 1620 dans un texte de Philippe de Mornay, mais avec le sens d'hiverner : « Le Turc menace pour le printemps la Pologne et va hiberner sur la frontière vers la Podolie. »


    Remarque 1 : De même distinguera-t-on froidement les adjectifs hivernal (un froid hivernal) et hibernal (le sommeil hibernal de la marmotte), ainsi que les substantifs hivernation et hibernation.

    Remarque 2 : À l'approche de l'hiver, lit-on dans Sur la piste des mammifères sauvages de Patrick Haffner et Audrey Savouré-Soubelet, l'ours, à la différence de la marmotte, « entre dans un état de somnolence interrompu par de nombreuses phases de réveil où il peut alors se déplacer, s'alimenter, uriner ou allaiter ses petits ». Aussi dit-on que l'ours hiverne quand la marmotte hiberne.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tous ces arbres sont hivernés depuis novembre.

     


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