• « Profitez de la meilleure pelouse que vous n'ayez jamais eue. »
    (publicité télévisée pour une tondeuse de la marque Worx)  

     


    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de couper les brins chevelus en quatre, mais je trouve à ce ne, fût-il prononcé par une délicieuse voix hors champ, des allures de mauvaise herbe au beau milieu d'un gazon anglais. Car enfin, l'absurdité du slogan ainsi taillé à coups de serpe n'aura pas échappé aux esprits affûtés qui parcourent les allées régulièrement entretenues de ce site : il ne s'agit pas tant, en l'espèce, de profiter de la meilleure pelouse parmi celles que l'on n'a eues « à aucun moment » [!] (sens négatif de jamais, employé avec la particule ne) que de profiter, à l'inverse, de la meilleure pelouse parmi celles que l'on a eues « un jour, à un moment quelconque » (sens positif de jamais, employé seul). Las ! force est de constater que plus d'un journaliste en herbe hésite à couper celle qui pousse sous le pied dudit ne parasite : « Il considérait son père comme le meilleur homme qu'il n'ait jamais vu et le meilleur ami qu'il n'ait jamais eu » (Paris Match), « Il nous a dit qu'on était le meilleur public qu'il n'ait jamais vu ! » (Le Figaro), « [Il] est le meilleur gardien qu'il n'ait jamais rencontré » (L'Express). C'est que deux idées fleurissent de conserve sur la même plate-bande : Profitez de la meilleure pelouse (jamais vue) ! et Vous n'avez jamais eu une pelouse aussi belle...

    À cette confusion somme toute classique entre les deux valeurs opposées de jamais est peut-être aussi venue se greffer celle entre les constructions meilleur que et le meilleur... que. Comparez : Le temps est meilleur qu'il n'était hier et C'est le meilleur temps que nous ayons eu depuis une semaine. Dans le premier exemple, meilleur, comparatif de supériorité, est suivi d'une subordonnée comparative dont le verbe se voit, en effet, ordinairement flanqué d'un ne en guise de tuteur (*) ; sauf qu'il ne s'agit pas alors du ne (vraiment) négatif évoqué précédemment mais du ne dit « explétif ». Dans le second exemple, le meilleur, superlatif relatif, est suivi d'une proposition relative dont le verbe s'emploie cette fois sans ne explétif et se met le plus souvent au subjonctif (« pour marquer une légère réserve, une atténuation », selon Hanse), parfois à l'indicatif (« si l'on affirme sans réserve un fait considéré dans sa réalité bien constatée »). Avouez que ces subtilités ne sont pas à la portée du premier tondu venu − a fortiori d'un robot condamné à évoluer au ras des pâquerettes...

    (*) Quand la principale est négative ou interrogative, ne est parfois omis, même s'il reste de meilleure langue selon Dupré.

    Remarque 1 : L'honnêteté m'oblige à préciser que la faute ne figure pas sur le site Internet de ladite marque : « Une toute nouvelle gamme [de tondeuses] pour vous donner la meilleure pelouse que vous ayez jamais eue. » C'est l'agence de publicité qui va se faire rentrer dans le chou...

    Remarque 2 : Voir également ce billet.

        

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Profitez de la meilleure pelouse que vous ayez jamais eue !

     


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  • Vive la langue française

    « Vive les Bleues : fort engouement pour le foot féminin. »
    (paru sur arte.tv, le 7 juin 2019)  

     


    FlècheCe que j'en pense


    Allons droit au but : faut-il écrire Vivent les Bleues ! ou Vive les Bleues ! ? Voilà un pavé jeté dans les eaux troubles d'une mare traversée par des courants longtemps opposés. Qu'on en juge : « Locution vicieuse : Vivent les Bourbons ! Locution corrigée : Vive les Bourbons ! » (Jean-Noël Blondin, Manuel de la pureté du langage, 1823), « Orthographe vicieuse : Vive les gens d'esprit ! Orthographe corrigée : Vivent les gens d'esprit ! » (Louis Platt, Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux, 1835). Un partout, le ballon au centre... et la faute pour horizon. Mais ça, c'était au XIXe siècle ! Renseignements pris auprès des arbitres de la langue contemporaine, l'usager devrait désormais échapper au carton rouge, quelle que soit la graphie sélectionnée (même si celle accordée au pluriel est tenue pour vieillie par mon Robert illustré 2013). C'est que, nous assène-t-on d'un coup franc, l'accord peut se faire ou non avec un nom pluriel (ou deux noms au singulier unis par et), selon que l'on considère que vive a conservé sa valeur verbale devant son sujet (il s'agit du subjonctif présent du verbe vivre, sous une forme archaïque sans que) ou qu'il joue le rôle d'une interjection (d'après Grevisse, Hanse, Thomas, Girodet et l'Office québécois de la langue française), d'un introducteur (d'après Goosse), d'une particule à valeur prépositionnelle (d'après l'Académie), d'un adverbe antonyme de « à bas » (d'après le site Orthonet) ou de tout autre joyeuseté invariable. Comparez : « Vivent les vacances et vive la rentrée ! » (Robert Sabatier) et « Vive les mouches ! » (André Brincourt). Les supporteurs de l'accord feront valoir que « quelle que soit la place du sujet, le verbe doit toujours en revêtir le nombre » (Grammaire nationale de Louis-Nicolas Bescherelle, 1834) et, partant, écriront : Vivent les femmes de caractère ! comme Périssent les traîtres ! Meurent les tyrans ! Puissent les dieux du stade vous être favorables ! Les défenseurs de l'invariabilité, quant à eux, argueront qu'il s'agit là d'une formule d'exclamation (« un cri d'exaltation », selon Goosse) qui a perdu son sens premier impliquant un souhait de longue vie et de prospérité (1), au profit de celui de « gloire à, honneur à » ou « bravo » marquant un enthousiasme ou une simple approbation à l'égard d'une personne, d'une idée, d'une pratique.

    Seulement voilà, si la plupart des forces vives du bon usage linguistique s'accordent sur le fait que la seconde analyse tend à s'imposer de nos jours, il ne faudrait pas croire que le phénomène de figement en jeu soit de date récente, comme le donnent encore à penser trop de raccourcis : « [À l'origine,] vive était perçu comme un subjonctif elliptique du verbe vivre [...] et l'accord allait de soi. Petit à petit, pourtant, vive a perdu son sens premier en même temps qu'il étendait son rayon d'action à ce qui n'était pas doué de vie [...] et l'on n'a bientôt plus perçu en lui qu'un "introducteur" qui n'avait pas lieu de varier en nombre » (Bruno Dewaele, 1997), « Le verbe ne varie plus comme autrefois » (Ferdinand Brunot, 1932), « La troisième personne du subjonctif-optatif de vivre, placée devant le sujet, est en train de se figer. [...] cette forme verbale se cristallise en particule impersonnelle à valeur d'interjection » (Georges et Robert Le Bidois, 1935), « Vivent les vacances reste l'orthographe normale, mais vive tend à devenir une véritable interjection » (René Georgin, 1964) et, de façon plus ambiguë, « Vive est aujourd'hui perçu plus souvent comme un simple mot exclamatif que comme un verbe traduisant un véritable souhait de longue existence, ce qui explique que ce terme tende à perdre sa valeur verbale » (site Internet de l'Académie). C'est oublier que l'invariabilité, dans notre affaire, est attestée depuis au moins... six siècles : « Vive le roy et le dalphin et la paix ! » (Journal d'un bourgeois de Paris, édition de Tuetey, 1414), « Vive le roy et son filz » (Enguerrand de Monstrelet, avant 1444), « Vive l'emperiere Nerons, Les senateurs et les barons ! » (Le Martyre de saint Pierre et de saint Paul, vers 1440). L'accord allait-il de soi avant le XVe siècle ? Difficile à dire en l'état actuel de mes recherches, faute d'exemples au pluriel trouvés en ancien français (2). J'en viendrais presque à me demander si ce n'est pas plutôt l'invariabilité qui a précédé l'accord, au vu de cette observation de Kristoffer Nyrop sur une œuvre de Molière : « On lit dans les éditions modernes du Malade imaginaire : Vivent les collèges d'où l’on sort si habile homme ! Toutes les vieilles éditions donnent vive » (Grammaire historique de la langue française, 1925) (3). La situation est d'autant plus confuse que les trois exemples que j'ai précédemment cités pour illustrer l'invariabilité ne manqueront pas d'être déclarés hors jeu par les esprits sur le qui-vive, dans la mesure où le premier nom qui suit vive y est toujours au singulier. L'abbé Éloi Ragon n'affirmait-il pas, à la suite de Léon Clédat, qu'« un verbe peut s'accorder seulement avec l'un de ses sujets, surtout lorsqu'il est à un temps où la troisième personne du singulier se prononce comme la troisième du pluriel » ? Et il ajoutait, exemples à l'appui : « C'est surtout quand le verbe est en tête de phrase que s'impose [!] l'accord avec le sujet le plus rapproché [...] : Quelle était en secret ma honte et mes chagrins ! (Racine), Qu'importe sa piété, sa joie et sa vengeance ? (Voltaire), Tombe Argos et ses murs ! (Népomucène Lemercier), Que lui importe le nom, la parure et les habitudes de la beauté qui le frappe ? (Sand) » (L'Enseignement chrétien, 1904) (4). Vous l'aurez compris : pour parler à coup sûr d'invariabilité et non pas d'accord de proximité, mieux vaudrait mettre la main sur un exemple suffisamment ancien d'emploi de la graphie vive les... En voici quatre empruntés au mitan du XVIe siècle (je peine à remonter plus loin [5]) : « Nous crirons vive les trois roys » (Jean Molinet, édition de 1540), « Vive les bons Françoys ! » (Antoine Fauquel, 1558), « Vive les gueux » (Lancelot Voisin de La Popelinière, 1572), « Vive les gueuz » (Étienne Pasquier, 1586). L'invariabilité est donc attestée depuis près de cinq cents ans !

    Aussi le Grand Larousse a-t-il beau jeu d'enterrer vive la forme accordée au pluriel : « Comme, depuis longtemps, ce mot [vive] est devenu une interjection à valeur prépositive, l'accord au pluriel n'est plus qu'un archaïsme de puriste, et les textes où il se présente témoignent d'un état de langue révolu. » Vous parlez d'un tacle ! À peine l'intéressé a-t-il le temps de mentionner le traditionnel exemple : Vive les vacances ! que l'équipe adverse du Dictionnaire historique de la langue française lui emboîte le pas : « Dans cet emploi, [vive] tend à devenir invariable et l'accord à l'écrit, qui suppose la conscience du verbe, marque un certain pédantisme. » (6) Robert Sabatier appréciera... vivement ! Il est, au demeurant, un cas où même les plus fervents partisans de l'accord n'ont d'autre choix que de laisser vive invariable : quand le mot qui suit n'est pas de la troisième personne. Pour preuve ces exemples décisifs : « Vivent les Longevernes ! » mais « Vive nous ! » (Louis Pergaud, 1912) ; « Vivent les types-qui ! » mais « Vive toi ! » (Roger Ikor, 1961) ; « Vivent les sans-culottes ! » mais « Vive nous tous ! » (André Castelot, 1965) (7). Voilà qui n'est pas banal et rien moins que conséquent, car enfin, si vive est un « véritable verbe au subjonctif » ainsi que l'affirme Louis Platt, ne devrait-il pas varier en personne aussi bien qu'en nombre ? D'aucuns affirmeront, de vive voix et de pied ferme, que c'est là la preuve irréfutable de la valeur interjective de vive...

    (1) Vive le roi ! (où le verbe vivre est à la troisième personne du singulier du présent du subjonctif, mode choisi pour exprimer le souhait) s'est dit dès le XIIe siècle pour « (Je souhaite que) le roi vive (longtemps) », sur le modèle du latin Vivat rex !

    (2) Il faut attendre, semble-t-il, le milieu du XVIe siècle : « Vive l'amour, vivent les dames » (Clément Marot, 1535), « Vivent les Eiguenotz, [...] Vivent sur tous Messieurs les Alliez » (François Bonivard, 1551), « Vive la France et vivent ses enfans » (Pascal Robin du Faux, 1572), « Vivent les chardons des champs » (Rabelais, édition de 1573), « Vivent les deux chevaliers » (Gabriel Chappuys, 1578), « Vivent, seigneur, noz terres fortunees, [...] Vive ce roy et vivent ses guerriers » (Ronsard, 1582).

    (3) Les ouvrages de référence semblent avoir suivi la même évolution : « Vive les gens qui nous font du bien » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; « Vive les gens qui nous font du bien. Vivant qui pro nobis favent » (Dictionnaire de Trévoux, 1704 ; on notera avec intérêt le singulier en français et le pluriel en latin) ; « Vive la Champagne et la Bourgogne pour les bons vins » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1762), puis « Vivent la Champagne et la Bourgogne pour les bons vins » (depuis 1798).

    (4) On trouve ainsi sous la plume de Claude Fauchet : « Vive la nature et tous ses bons sentimens ! Vive la patrie et tous ses bons citoyens ! » mais « Vivent les loix et leurs bons instituteurs ! » (Discours sur la liberté française, 1789).

    (5) Citons avec toutes les réserves qui s'imposent cet extrait d'une farce datée du XVe siècle, sans plus de précision : « Vive les enfants de Beauvais. »

    (6) C'est donc avec une once de pédantisme qu'Alain Rey − qui n'en est plus à une contradiction près − s'est laissé aller à écrire : « Vivent les soldes » dans son livre À mots découverts (2003).

    (7) On notera que seuls les pronoms personnels toniques sont possibles après vive : Vive toi ! et non Vive tu ! Quant à la graphie Vivent nous !, attestée çà et là, elle est « difficilement justifiable » de l'aveu même de Grevisse. Aussi peine-t-on à comprendre l'enthousiasme de Philippe Lasserre dans Parler franc (2001) : « Certains auteurs font, ou ont fait, subtilement, la distinction [entre forme accordée et forme invariable], comme Verlaine qui écrit, dans Chansons pour elle : "Vivent nous et vive l'amour". Ce sont, là, nuances délicates, celles qui font la richesse de notre langue. » Pauvre de nous !

    Remarque 1 : D'aucuns − à l'instar de Matthias Kramer dans son Essai d'une bonne grammaire française (1696), puis de Benjamin Legoarant dans sa Nouvelle Orthologie française (1832) − ont voulu établir une distinction entre l'accord avec les noms de personnes (ou, plus largement, d'êtres vivants) : Vivent les Français ! Vivent les animaux ! et l'invariabilité avec les noms de choses inanimées : Vive les vacances ! L'usage littéraire vient toutefois contredire cette thèse, et l'on trouve les deux graphies avec les personnes comme avec les choses.

    Remarque 2 : La graphie incorrecte Vives les... ! se répand par confusion avec l'adjectif vif, vive : « Vives les mariés ! » (Closer), « Vives les vacances ! » (Rolland Abonnel).

    Remarque 3 : Les hésitations sur l'accord de vive ne sont pas sans rappeler celles sur l'accord de soit, placé en tête de phrase pour introduire une hypothèse dans l'énoncé d'un problème. On pense également à Allez ! qui, employé comme interjection pour renforcer un ordre ou une affirmation, « n'est pas perçu comme une forme verbale » selon le Dictionnaire de l'Académie.

       

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou, moins couramment, Vivent les Bleues !

     


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  • À peine croyable !

    « Climat : des députés veulent stopper les vols domestiques trop polluants. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 1er juin 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Dans la rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, l'Académie préconise d'écrire : un vol intérieur, national, plutôt que un vol domestique. L'argument avancé sur le tarmac par les aiguilleurs de la langue française est le suivant : « L'adjectif français domestique vient du latin domesticus, adjectif correspondant au nom domus, qui désigne la maison. En latin comme en français, ces adjectifs qualifient ce qui a trait à la maison, à la vie de la maison, comme dans les locutions affaires, travaux domestiques ou économie domestique [1]. Si l'anglais domestic a également ce sens, il en a un second, qui en est l'extension, et qui correspond sans doute à une vision plus large de l'habitat : il qualifie tout ce qui concerne un pays, un territoire délimité à l'intérieur de ses frontières, le pays étant en quelque sorte l'échelon supérieur à la maison. Mais le français possède plusieurs adjectifs, national, intérieur en particulier, qui pourront être employés en lieu et place de cet anglicisme inutile. »

    Les académiciens, au demeurant, ne sont pas les seuls à tenir ce cap. Jugez-en plutôt : « Le mot français ne paraît pas avoir autant évolué que le mot anglais au point de vue de l’étendue de ses emplois. En ceci, [domestique pour "local, régional" est] un anglicisme » (Edward Pousland, 1933), « On nous signale le terme adopté par la plus connue de nos compagnies de navigation aérienne : Parcours domestique pour désigner le transit organisé d'un point de l'Union française à l'autre. C'est un calque assez ridicule de domestic flight qui signifie un voyage à l'intérieur des frontières nationales. [...] Pour tuer dans l'œuf cet anglicisme qui est fort laid (à cause des nuances qu'a prises chez nous l'adjectif domestique), il y aurait lieu de lui substituer bonnement national, opposé à l'épithète des voyages internationaux. Et, si on veut préciser, on appellera voyage intérieur celui qui relie deux villes de la métropole » (André Thérive, 1956), « Je ne sais pas, je ne veux pas savoir [...] ce que sont des vols domestiques » (Dominique Jamet, 1996), « Vol domestique pour vol intérieur est un anglicisme sémantique » (Jean-Paul Kurtz, 2013), « L'anglais domestic a une extension de sens plus grande, et celle-ci a donné lieu à l'anglicisme domestique, employé pour désigner "ce qui concerne un pays ou un territoire bien délimité, à l'intérieur de ses frontières" » (Office québécois de la langue française).

    Seulement voilà : les académiciens (et leur escadrille de chasseurs d'anglicismes) ont la mémoire courte. Car enfin, il n'est que de consulter les anciennes éditions (1718-1878) de leur propre Dictionnaire pour s'aviser que ladite extension de sens n'est pas propre à l'anglais : « Domestique se dit encore par opposition à Étranger. Exemples domestiques. Troubles domestiques. Guerres domestiques. Ennemi domestique. » Bescherelle et Littré la consignent également sans réserve : « Intérieur, du dedans, par opposition à extérieur, du dehors. Guerres domestiques. Le récit de nos divisions domestiques. Devenir la proie des ennemis étrangers et domestiques (Esprit Fléchier) » (selon le premier, 1845), « Il se dit par opposition à étranger. Les troubles domestiques de la France » (selon le second, 1872) (2). Le Dictionnaire du moyen français croit même en retrouver la trace au XVe siècle : « Par extension. "Qui appartient au pays, à la nation" : Helas, sire, pour Dieu levez vous, et destruisez voz ennemis tant anciens que domestiques (Jean Jouvenel des Ursins, 1440). Par analogie. "Interne" : Cil domestique fureur (Martin Le Franc, vers 1440). La partie domestique au tallon (Nicole Prévost, 1492) (3) » ; et le Gaffiot, à l'époque latine : « Qui tient aux foyers, à la patrie, qui est du pays. Domesticum bellum (Jules César, Cicéron), guerre à l'intérieur du pays. » À l'intérieur du pays, vous avez bien lu ! Inutile de vous faire un plan de vol détaillé : le français domestique, au sens étendu de « qui concerne le pays que l'on habite (par opposition à étranger) », est attesté de longue date sous nos latitudes et le doit davantage au latin qu'à l'anglais.

    Entendons-nous bien. Loin de moi l'intention de voler, contre vents et turbulences, au secours de notre adjectif et de nier naïvement toute influence de l'anglais dans l'extension de sens critiquée. Je constate simplement que les contacts avec la langue de Shakespeare ont surtout contribué, hier comme aujourd'hui, à raviver une acception déjà attestée dans notre lexique (4). Aussi peine-t-on à comprendre pourquoi le site Internet de l'Académie condamne sans autre forme de procès, par exemple, la phrase « Le commerce domestique [pour "intérieur"] progresse », alors que cet emploi est documenté sans interruption... depuis la fin du XVIIe siècle : « Outre ce commerce domestique, ils ont celuy des païs étranger » (Louis Moréri, 1681), « Ces sortes de marchandises ne sont pas si propres pour le commerce domestique que pour l'étranger » (Encyclopédie d'Yverdon, 1774), « Le commerce, selon son opinion, est ou domestique ou étranger, c'est-à-dire intérieur ou extérieur » (Jean-Baptiste Robinet évoquant les Considérations de John Law, 1780), « Toutes les sortes de marchandises étrangères qui peuvent entrer en concurrence avec ce qui compose le produit de l'industrie domestique » (Jean-Nicolas Démeunier, 1786), « Cet article comprend non seulement les bénéfices du commerce extérieur, mais les profits infiniment plus considérables et plus variés du commerce domestique » (Nicolas Villiaumé, 1857). De même, il est étonnant de voir les correcteurs du monde.fr affirmer sur leur site que c'est « sous la pression de l'anglais [que] l'adjectif domestique a pris le sens, selon nous usurpé, de "national" ou "intérieur", par opposition à international ». Certes, admet Robert, « ce sens archaïque [...] nous revient par l'anglais domestic "intérieur", parfois calqué en français », mais de là à en attribuer la paternité à nos voisins d'outre-Manche (à balai...), il y a un couloir aérien que Bescherelle, Littré et compagnie nous soufflent de ne pas emprunter. Vous l'aurez compris : l'argument de l'anglicisme a du plomb dans l'aile. Il faut croire que l'équipage du monde.fr en a vaguement conscience, puisqu'il s'empresse d'ajouter : « Ainsi des "vols domestiques", dont on peut se demander, hors contexte, s'ils relèvent de l’aéronautique ou de l'ancillaire. » Le voilà, l'argument massue : le risque de confusion ? Soyons sérieux. L'ambiguïté ici dénoncée est toute théorique (« hors contexte »...) ; quant à la polysémie de l'adjectif domestique, je ne sache pas que nos écrivains de haut vol aient jamais eu à s'en plaindre − comparez : « C'était beaucoup pour des Anglais appauvris par les guerres de France et par leurs troubles domestiques [= nationaux, à l'intérieur du pays] » (Voltaire, 1756) et « Contristerai-je par des troubles domestiques [= privés, intimes] les vieux jours d'un père ? » (Rousseau, 1761) ; « Il n'en est pas de plus propre [que Les Caractères de la Bruyère] à faire respecter l'esprit français à l'étranger (ce qui n'est pas également vrai de tous nos chefs-d'œuvre domestiques [= nationaux]) » et « [Bossuet] fut élevé au milieu des livres et dans la bibliothèque domestique [= familiale] » (Sainte-Beuve, avant 1862). Seul André Thérive, à ma connaissance, s'en était ému dans son livre Clinique du langage (1956) : « Quant à vol domestique, il est impossible, puisqu'il est déjà retenu par le jargon du droit de désigner un larcin commis à l'intérieur d'un ménage par le personnel de la maison ! » Force est de constater que les mentalités ont évolué depuis lors et que la langue courante contemporaine, perfusée de politiquement correct, ne perçoit plus, dans l'expression vol domestique, que l'acception aéronautique. L'argument du risque de confusion ne tient donc pas davantage, de nos jours.

    Je rejoins toutefois André Thérive sur un point : puisque l'on dit vol international, la logique et la prudence plaident en faveur de vol national. Histoire d'éviter de se prendre un vol plané au-dessus du quai Conti...
     

    (1) Expression que d'aucuns qualifient pourtant de redondante au regard de l'étymologie : le nom grec oikonomia signifie « administration de la maison » et l'adjectif latin domesticus, « ce qui relève de la maison ».

    (2) Citons à titre d'exemple : « Tels ennemis auroient le pouvoir d'exciter des troubles domestiques » (édit du roi Henri IV, 1607), « Des troubles domestiques qui étoient survenus en Moscovie » (Bossuet, 1681), « [Il] avait à conserver son nouveau royaume contre les ennemis étrangers et domestiques » (Voltaire, 1731), « Chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples domestiques » (Jean-Baptiste Massillon, avant 1742), « Dans tout le cours de son règne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de l'étranger » (Claude-François Lizarde de Radonvilliers, 1774), « D'après la situation extérieure, elle [= la diplomatie] réagit sur le gouvernement même, détermine sa marche domestique » (Édouard Bignon, 1829), « Sa ville natale [consacra] une autre gloire domestique » (Henri Patin, 1854), « L'Allemagne, qu'il accusait avec justice d'avoir, de son lourd esprit domestique, attenté au bon sens des races latines » (Léon Bloy, 1897) et, substantivement, « En louant et esmerveillant ce qui a esté commis par eux, les mettons au rang de noz concitoyens et domestiques [= compatriotes, selon Huguet] » (Filbert Bretin, 1582), « Les étrangers ont démenti l'histoire que les domestiques avaient publiée » (Guez de Balzac, 1631).

    (3) Ce sens perdure chez Voltaire : « Accoutumer son estomac à cette purge domestique » (1775).

    (4) D'aucuns parlent dans ce cas d'« anglicisme de fréquence ».

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou, selon l'Académie, les vols nationaux, intérieurs).

     


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  • À peine croyable !

    « Michel Barnier, ancien ministre et actuel négociateur en chef pour le Brexit, a marqué des points et apparaît comme un candidat crédible [à la présidence de la Commission européenne]. »
    (paru sur bfmtv.com, le 20 mai 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « [Crédible] s’applique aux idées, non aux personnes ; pour un homme, on dira : sérieux, digne de foi, qui inspire confiance », lit-on, incrédule, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. Car enfin, quel crédit accorder à la mise en garde des Immortels, quand celle-ci est ignorée jusque dans leurs propres rangs : « Un écrivain n’est plus crédible, s’il ne croit pas à l’inutilité de tout, s’il ose écrire une histoire qui se termine bien » (Discours de réception de Dominique Fernandez à l'Académie française, 2007) ? Même vent de contestation observé du côté du Larousse en ligne, qui n'hésite pas à prendre le contre-pied de la position défendue par l'Académie : « Crédible s'emploie surtout pour des personnes, mais aussi pour des choses. M. X, bien connu dans la région et très estimé, ferait un député crédible (= qui semble sérieux, en qui l'on a confiance). Une histoire tout à fait crédible. » Ou encore du TLFi : « En parlant d'une personne ou d'une chose. » Mais ce n'est pas tout : crédible est suspecté d'être un anglicisme, dans tous ses emplois selon Robert, uniquement quand il est appliqué aux personnes selon Alexandre Borrot et Marcel Didier (1). Qui croire, je vous le demande ? Mon côté saint Thomas ne pouvait que m'inciter à y regarder de plus près...

    À l'origine est le verbe croire (credre, creire en ancien français), issu du latin credere (proprement « confier en prêt » d'où, au figuré, « se fier, avoir confiance », « admettre pour vrai (ce que dit quelqu'un) et, en latin chrétien, « avoir foi en (Dieu) »). Par dérivation populaire (voir remarque ci-dessous), croire a donné creable, credable (XIIe siècle), creiable, creaule (XIIIe siècle), puis croyable (vers 1370) d'après le nouveau radical verbal. À en croire le Dictionnaire historique de la langue française, l'adjectif « a progressivement cédé son ancien sens actif de "qui a la foi, qui croit facilement" à croyant et à crédule, gardant lui-même le sens passif de "qui peut être cru", en parlant d'une chose ["plausible"] ou d'une personne ["digne de confiance"] ». Autrement dit, croyable s'est employé de longue date à propos d'êtres animés : « A totes non creables genz » (Benoît de Sainte-Maure, XIIe siècle), « Preudommes loiaus et bien creaules » (Archives municipales d'Abbeville, 1283), « Et si [...] li sires requeroit qu'il se feist creavles de l'ensoine, il le feroit » (Philippe de Beaumanoir, fin du XIIIe siècle), « [La Dame] bonne, gentil, franche, amiable, Loial, noble, honneste, creable » (Guillaume de Machaut, vers 1341), « Des informations ou plaintes de personnes creables et non favorables » (Jean Jouvenel des Ursins, 1452), « Le sire de Jouinville, tesmoing croyable autant que tout aultre » (Montaigne, 1580), etc. En 1866, on croise encore chez Hugo des « personnes absolument croyables », mais cet usage a fini par vieillir (2), comme en témoignent les éditions successives du Dictionnaire de l'Académie : « [Croyable] se dit des personnes et des choses » (1694-1878), « Il se dit surtout des choses » (1932), « En parlant des choses » (1992).

    Mais venons-en à crédible, qui n'est autre que le doublet savant de croyable (credable), directement emprunté du latin credibilis (« croyable, vraisemblable ») à la fin du XIVe siècle (?) : « Soy faire croidible [sur le modèle de faire quelqu'un creable, "le persuader", se faire creable, "prouver"] » (Jean Golein, 1379 ?), « Leur effect [ce que l'on suppose de l'effet des planètes] n’est pas credible » (Eustache Deschamps, avant 1406), « Bien est credible Que toute chose t'est possible » (Passion de Semur, vers 1430), « Une chose que beaucoup ne trouvent pas credible » (Guillaume Bouchet, vers 1584), « Ceste eglise (qui avoit esté rebastie de nouvel, comme il est credible) » (Pierre Bonfons, 1608), etc. L'adjectif crédible s'appliquait-il aussi aux personnes ? Quoique rare dans l'ancienne langue, pareil emploi est surtout attesté... en anglo-normand, ce qui tend à accréditer la thèse de l'anglicisme : « Vaillaintz, crediblez et expertz persones aiantz notoire science en... » (traduction de « Credible, substantial, and expert men, having perfect knowledge in... » dans un texte de loi daté de 1423, sous Henri VI), à mettre en parallèle avec « Autre credable parsone de son counseil » (The Parliament Rolls, vers 1440). Un exemple emprunté au juriste tournaisien Jean Boutillier vient toutefois semer le doute : « Se il est homme credible ou non » (Somme rural, 1479). Influence de l'anglo-normand ou extension naturelle d'emploi du credible de Deschamps ? Bien malin qui pourrait trancher. Tout ce que l'on peut dire, c'est que crédible est un latinisme, éventuellement doublé d'un anglicisme (vieux de six siècles !) quand il est employé à propos d'une personne.

    Mais poursuivons notre enquête. Jusqu'au début du XVIIe siècle, croyable et credible passent pour des synonymes dans les dictionnaires de l'époque (3), mais voilà que des critiques commencent à se faire entendre : « Crédible est plus récent et moins français que croyable » (4) (Henri Estienne, 1582), « creable or credible, for croyable » (A Dictionary of Barbarous French de Guy Miège, 1679). À tel point que crédible finit par céder la place à croyable dans tous ses emplois... pour mieux revenir dans l'usage (en parlant des choses ou des personnes) deux siècles plus tard : « [Un fait] attesté par des témoins crédibles » (Frédéric Constant de Rougemont, 1856), « Nous prends-tu pour duppes, et comment est-il credible qu’y ait en Londres […] telle confrérie ou club que tu descris » (B. Buisson, Lettre d’Outre-Manche, 1880), « Hérodote n’est crédible que pour les choses qu’il a vues » (Alexandre Weill, 1890), « Le denoûment de l’histoire de Jean Clochepin est peu crédible » (Paul de Beaurepaire-Froment, 1912), « Un personnage très peu "crédible" » (Pierre Ogouz, 1937), « Si j'invente des noms, des lieux et des circonstances, je veux qu'ils soient crédibles et qu'ils pèsent leur poids » (Cocteau, 1947). Nouvelle influence de l'anglais ? C'est fort possible. Mais une autre explication ne peut être écartée. C'est que le substantif crédibilité, apparu justement au moment où crédible tombait en désuétude, s'est maintenu sans interruption, lui, jusqu'à nous (5) : « Des operations miraculeuses et eslevées par dessus toute credibilité » (Jacques Davy du Perron, avant 1618), « Ce ne sont pas, comme on parle, de simples argumens de crédibilité » (Guez de Balzac, 1651). Il s'agissait alors surtout d'un terme de théologie − emprunté selon toute vraisemblance du latin scolastique credibilitas −, que Richelet définit comme les « raisons humaines qui nous portent à croire les révélations divines » (Dictionnaire, 1694). Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, le sens s'est progressivement étendu de « ce qui rend une chose digne de foi (religieuse) » à « ce qui rend une chose digne d'être crue » (Dictionnaire de l'Académie, depuis 1878), « qualité de ce qui est croyable, possible ou vraisemblable » (Dictionnaire historique) : « Un garant [...] dont l'autorité respectée donnera plus de poids et de crédibilité à vos récits et à vos assertions » (Louis Bollioud de Mermet, 1765), « La seule dénégation de M. Réal détruirait toute la crédibilité de mon récit » (Charles Nodier, 1834), « Quand il s'agit d'événements singuliers advenus il y a six cents ans, la première question qui se présente est la crédibilité qu'on doit y accorder » (Émile Littré, 1872). De là, le mot s'est spécialisé dans le domaine de la critique littéraire, pour désigner la force de persuasion nécessaire pour que le public prête foi aux propos imaginaires du romancier : « Ce livre possède la première d'entre les qualités d'un roman : la crédibilité » (Paul Bourget, 1895), « La crédibilité est une des qualités nécessaires à un roman » (André Maurois, 1947), « Ce roman manque terriblement de crédibilité psychologique » (Émile Henriot, 1953), puis dans le domaine militaire (vers le milieu des années 1960, sous l'influence cette fois indéniable de l'anglais) avec le sens de « certitude que fait éprouver une puissance quant à l'exécution d'une politique offensive (notamment en matière nucléaire) » (Robert) : « La crédibilité des forces nucléaires » (Xavier Deniau, 1988). La diffusion dans la langue courante du substantif a-t-elle favorisé celle de l'adjectif, comme le laissent entendre ces commentaires : « Histoire, à vrai dire, peu "crédible" (qu’on me pardonne ce néologisme imité de M. Paul Bourget) » (Charles Bourdon, 1929), « Crédibilité : ce qui rend une chose croyable. Crédible : un adjectif inventé pour la circonstance [!], avec une hardiesse peut-être excessive » (L'Express, 1962), « On a admis (reconnu par l'Académie française en 1694) le substantif abstrait crédibilité puis incrédibilité d'où l'on est revenu à crédible [aux dépens de croyable] » (Aurélien Sauvageot, 1980) ? Ou est-ce plutôt le phénomène inverse qui fut à l'œuvre ? Difficile à dire, croyez-le bien.

    Quid, enfin, de l'emploi de crédibilité à propos des personnes ? Les exemples, quand ils seraient rares avant le XXe siècle, ont le mérite d'exister, notamment dans la langue juridique : « Le degré de la crédibilité du témoin, et par conséquent de la probabilité du fait » (David Renaud Boullier, 1737), « La crédibilité d'un témoin est d'autant moindre que le crime est plus atroce » (Catherine II de Russie, 1767), mais tout porte à croire, là encore, que l'anglais (ou l'italien) a pu exercer son influence (il s'agit dans les deux cas d'auteurs étrangers écrivant en langue française). De là à affirmer, avec Pierre Gilbert, que crédibilité est un « mot du XVIIe siècle, repris et répandu au milieu du XXe siècle sous l’influence de l’anglais credibility » (Dictionnaire des mots nouveaux, 1971), il y a un pas que je me garderais bien de franchir.

    Résumons. Crédible et crédibilité sont deux latinismes, qui ont connu des fortunes diverses face à leur équivalents populaires. Ressuscité après deux siècles d'oubli, crédible est désormais en passe d'évincer son concurrent croyable. D'aucuns verront dans cet incroyable revirement l'influence de l'anglais credible (qui est emprunté du même mot latin) ; d'autres, l'incapacité de notre langue à avoir su maintenir l'ancienne forme croyableté pour faire barrage à crédibilité (6). Toujours est-il que les deux emprunts savants se voient opposer par leurs détracteurs les mêmes objections d'ordre esthétique et sémantique depuis près d'un siècle : « [Crédibilité] est un latinisme bien vilain [qui] ne dit rien de plus que vraisemblance » (André Thérive citant un correspondant dans Les Nouvelles littéraires, 1926) (7), « Crédible. Cet adjectif au sens assez vague est à éviter. Il faut lui préférer sérieux, important, honorable, qui inspire confiance, croyable, vraisemblable » (revue Défense nationale, 1986), « Comment acquérir la conviction qu'un homme ou une femme politique est irréprochable, honnête, de probité candide ? La question est cruciale, si l'on veut que la sinistre crédibilité, mot disgracieux et cliquetant, soit enfin remplacée par la simple confiance » (Alain Rey, 1996). Je ne sache pas que l'on ait fait tant de cas de lisibilité, sensibilité, visibilité...
    Superflus, crédible et crédibilité ? H. J. Schmitt n'est pas de cet avis : c'est le vieillissement de l'emploi de croyable à propos des personnes qui a favorisé, selon lui, le succès de crédible (et de crédibilité(8). Pierre Gilbert ne confirme-t-il pas, dans son Dictionnaire des mots nouveaux (1971), que « [crédible] détermine des noms de personnes (ou de collectivités) et de choses, à la différence de croyable, qui ne s’applique normalement pas aux personnes » ? Les académiciens ne vont pas en croire leurs oreilles...

    (1) « Appliqué à une personne, crédible est un anglicisme à éviter » (Code du bon français, 1991), dans la mesure où, comme vous l'aurez compris, l'anglais credible se dit aussi bien des choses que des personnes.

    (2) Sauf en tournure négative, dans la langue familière : Il n'est pas croyable, ce mec !

    (3) « Credible ou creable ou croyable, credibilis » (Dictionnaire français latin de Robert Estienne, édition de 1564 augmentée par Jehan Thierry), « credible ou creable ou croyable, credibilis » (Thresor de la langue française de Jean Nicot, 1606), « creyble, credible, croyable » (Thresor des deux langues française et espagnole de César Oudin, 1607), « creable, as credible, or croyable » (A Dictionarie of the French and English Tongues de Randle Cotgrave, 1611), « Croyable, credible, qu'on peut croire » (Abrégé du parallèle des langues française et latine de Philippe Monet, 1620).

    (4) « Pro Credibilis etiam in usu sunt duo, Croyable et Credible : sed hoc posterius, ut recentius ita minus Gallicum est » (Hypomneses de gallica lingua).

    (5) Il succédait aux anciennes formes populaires creableté, croiableté (« qualité de ce qui est croyable ; attestation », selon Frédéric Godefroy) : « Se le vallet n'aporte avec soi bone creableté et certaine qu'il ait fait le gré de son mestre » (Étienne Boileau, vers 1268), « Il ne doit estre receuz a ouvrer devant que il se soit fes creables par boins temoins ou par creableté de sainte yglise que il ait espousé la fame » (Ordonnance relative aux tisserands de toile, 1281), « Credibilitas : creabletés » (Dictionarius de Firmin Le Ver, vers 1440).

    (6) « Ah ! si croyable pouvait provigner », écrivait sans trop y croire André Thérive dans Les Nouvelles littéraires (1926). C'est oublier que croyable a bien eu une descendance, mais celle-ci n'a pas résisté à ce qu'Aurélien Sauvageot qualifie de « tendance à la latinisation à outrance » : « Nous nous encombrons d'un double lexique pour exprimer les mêmes notions et nous nous donnons parfois beaucoup de mal pour introduire des nuances différenciatives afin d'alléger ce fardeau de doublons » (Latinisation et économie, 1971).

    (7) Dupré, quant à lui, approuve le jugement esthétique, mais défend énergiquement la valeur sémantique du mot : « [Crédibilité] n'est pas le synonyme de vraisemblance. » Pour preuve cette citation d'Abel Hermant : « Une histoire feinte, aussi remarquable par son invraisemblance que par sa crédibilité. »

    (8) « Le néologisme permet de combler fort avantageusement une lacune lexicale due à un phénomène diachronique : le vieillissement d'un emploi » (Deux mots français ressuscités par l'influence de l'anglais : créatif et crédible, 1980).

    Remarque 1 : Selon Arsène Darmesteter, la graphie credable s'explique par l'attraction exercée en français par la première conjugaison sur les autres : « Le latin dit : am-a-bilis, fl-e-bilis, vis-i-bilis, etc. en ajoutant le suffixe bilis au thème du verbe ou du participe [...]. De ces diverses terminaisons, la langue populaire, dès les premiers temps (VI-VIIIe siècle), n’a retenu que la première, a-bilis. Quelques mots en i-bilis ont bien passé avec leur terminaison ible ; ainsi horribilis, devenu orible (plus tard transcrit horrible) ; mais dans ces mots le peuple ne reconnaissait plus le suffixe verbal ; horribilis n’était plus rattaché à horrere ; il était considéré comme simple adjectif, au même titre que bonus, sanctus, fortis, et n’avait par suite qu’à passer par les transformations physiologiques de la phonétique sans se soumettre aux lois psychologiques de l’analogie. Pour les autres dérivés en bilis qui avaient cours dans la langue populaire, et que le peuple décomposait en thème verbal et en suffixe, ebilis, ibilis firent place à abilis ; et c’est ainsi que l’on trouve, dès le début du douzième siècle, credable, d’où plus tard croyable » (De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française, 1877).

    Remarque 2 : L'antonyme incrédible est attesté depuis le XIVe siècle (à côté des variantes increable, incroyable), au sens de « impossible à croire (en parlant d'une chose) ; incroyant, mécréant (en parlant d'une personne) » : « Ce n'est pas chose incredible » (Nicole Oresme, vers 1377), « Destruire les incredibles et exaulcier nostre foy » (Jean Froissart, fin du XIVe siècle), « Nembroth aussi feit bastir lincredible tour de Babilone » (Gilles Corrozet, 1535), « Incredible ou Incroyable » (Jean Nicot, 1606). Incrédibilité a suivi au XVIe siècle : « Yronie se commect en plusieurs manieres : [...] pour l'incredibilité » (Pierre Fabri, 1521), « L'incredibilté de vostre patience » (Étienne Du Tronchet, 1583), « Ce qui fait qu'on ne peut croire une chose. Comme il y a des motifs de crédibilité, il y a aussi des motifs d'incrédibilité » (Dictionnaire de Furetière, 1690).

    Remarque 3 : Précisons enfin que l'adjectif créable s'est aussi employé au sens de « qui peut être créé » (selon Littré).

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou un candidat sérieux).

     


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  • « Les deux [cercueils] ont quitté la cour d'honneur des Invalides, les familles et le couple Macron à leur suite alors que les militaires entonnaient a capela "Loin de chez nous en Afrique". »
    (Alexis Boisselier, sur lejdd.fr, le 14 mai 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Nul doute que mon propos paraîtra bien dérisoire au regard des tragiques circonstances que l'on sait. Mais enfin, rappelons à notre journaliste (et accessoirement aux lecteurs soucieux d'éviter toute fausse note) que la cappella en question s'écrit traditionnellement avec deux p et deux l. Je dis traditionnellement car, si la seconde double consonne semble acquise, l'hésitation est permise sur la première : n'avons-nous pas affaire à l'équivalent italien de notre chapelle, tous deux dérivés du latin capella − avec un −, que le Dictionnaire historique de la langue française présente comme le diminutif de cappa (« manteau à capuchon » [1]) − avec deux ? Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir les deux graphies se faire concurrence, surtout depuis le milieu du XIXe siècle : « Ce qui se chante da Capella » (Sébastien Brossard, 1703), « Le contrepoint que les Italiens nomment à Capella » (Michel Pignolet de Montéclair, 1736), « Les musiques da Capella » (Jean-Jacques Rousseau, 1767), « Les compositions à Capella » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1782), « A capella » (Alexandre-Étienne Choron, 1808 ; Louis-Nicolas Bescherelle, 1845), « A cappella » (Encyclopédie des gens du monde, 1833), « À capella » (Littré, 1863), « A cappella. On rencontre également la forme a capella (avec un seul p), correcte mais moins fréquente » (Larousse en ligne). Les spécialistes de la musique eux-mêmes peinent à accorder leurs violons : « Ne plus entendre que les chants "a cappella" des bonnes petites poules » (Claude Debussy, 1913), « J'en fis un [psaume] pour chœur d'hommes a capella » (Darius Milhaud, 1927), « L'orthographe capella, parfois employée, est mauvaise » (Roland de Candé, La Musique, 1969), « A capella n'est pas une orthographe correcte » (Alain Bonnard, Le Lexique des termes musicaux, 1993), « A cappella ou A capella » (Marc Vignal, Dictionnaire de la musique, 2005). Plus étonnant : l'Académie, dans le premier tome de la neuvième édition de son Dictionnaire (paru en 1992), s'en tient à la seule forme a cappella, alors que la graphie rectifiée (et francisée) qu'elle est pourtant censée avoir avalisée deux ans plus tôt n'est autre que... à capella (avec un a accentué, un p et deux l) ! Vous parlez d'un couac...

    Mais laissons là ces querelles de chapelle et venons-en au sens de la locution musicale a cappella (et ses variantes da cappella, alla cappella), directement empruntée à nos voisins italiens. Selon Marc Vignal, elle « désignait à l'origine les compositions polyphoniques religieuses exécutées dans les églises "comme à la chapelle" », allusion aux chapelles de collégiale, de cathédrale ou de cour (princière, royale et surtout papale [2]) où était en usage un style d'écriture particulier − généralement à quatre voix, de caractère grave, de rythme binaire alla breve (3) et aux mélodies empruntées au plain-chant (ou chant grégorien) et répétées en imitation −, employé autrefois dans la messe et le motet. On a longtemps cru que ce modèle musical s'était appliqué aux seules voix sans accompagnement instrumental. Force est de constater que les traités musicaux du début du XVIIIe siècle ne l'entendaient pas de cette oreille. Jugez-en plutôt : « Les Italiens prennent ce mot [capella] pour une assemblée de musiciens propres à chanter ou à jouer toutes les parties d'une musique ou d'un concert. Ainsi ces mots da Capella, "par la Chapelle", marquent qu'il faut que toutes les voix et les instruments de chaque partie chantent ensemble la même chose pour faire plus de bruit, même dans les entrées des fugues » (Sébastien de Brossard, Dictionnaire de musique, 1703), « Aux premiers temps, il est certain que les offices divins ne se chantaient qu'avec des voix. Puis, une fois les orgues introduites, on adopta au fil du temps toutes sortes d'instruments, ce que démontre clairement l'usage actuel. Une double méthode de ce style a capella est en vigueur à notre époque : avec les voix seules, sans orgue et autres instruments ; et avec orgue et instruments. La première est encore conservée dans la plupart des cathédrales et à la cour impériale lors du carême, par une piété singulière de notre très auguste monarque et par respect du culte divin » (Jean-Philippe Navarre traduisant Gradus ad Parnassum de Johann Joseph Fux, 1725). Autrement dit, notre expression en est venue à désigner deux pratiques d'un même style musical : l'une strictement vocale (que d'aucuns préfèrent qualifier de alla Palestrina [4]) et l'autre qui s'accommodait du soutien de l'orgue ou d'autres instruments, à condition que ceux-ci accompagnassent les voix « à l'unisson ou à l'octave » (Encyclopédie des gens du monde, 1833). Il faut croire que la langue courante n'a retenu que la première pratique, puisque la locution a cappella s'emploie désormais par extension, comme adjectif (invariable) ou comme adverbe, à propos d'une musique vocale privée de tout soutien instrumental, quel qu'en soit le style ou le caractère : des chants de Noël a cappella, chanter a cappella.

    « De la musique avant toute chose », réclamait ce bon Verlaine. Fût-ce au prix de doubles croche(-pied)s consonantiques...

    (1) Selon le Dictionnaire de l'Académie, le latin capella désignait en effet le manteau de saint Martin, relique conservée à la cour des rois francs. De là le nom donné à leur oratoire.
    On l'a échappé belle... quand on songe que le mot se disait aussi d'une petite chèvre !

    (2) D'aucuns y voient une référence directe au chœur de la chapelle Sixtine : « L'école romaine se spécialisait dans le chant purement vocal, a capella, qui prit son nom de la chapelle Sixtine, dénuée d'orgue » (Lucien Bourguès et Alexandre Denéréaz, 1921), « L'expression a capella signifie "à la manière du chœur de la chapelle Sixtine", autrement dit sans accompagnement musical » (Baudouin Bollaert et Bruno Bartoloni, 2009), « Littéralement, a cappella renvoie à une chapelle, comme le mot latin le laisse entendre ; en l'occurrence à la chapelle par excellence pour l'Église catholique : la chapelle Sixtine au Vatican » (Thierry Geffrotin, 2011), « [Au début du XVIIe siècle,] seules quelques rares maîtrises, parmi lesquelles la cappella Sixtina, conservaient l'usage du chant a cappella, qui leur dut sans doute ce nom » (Dictionnaire des musiques, 2016). Précisons encore que cappella s'est aussi dit par opposition à camera (« chambre ») ; la musicologue Nanie Bridgman nous apprend ainsi que la Renaissance italienne distinguait deux catégories de voix : les voix da camera, douces et agiles, et les voix da capella (ou da chiesa), plus amples et sonores.

    (3) Roland de Candé apporte les précisions suivantes : « L'indication alla breve dans un mouvement à 4/4 signifie que la blanche prend désormais la valeur de la noire. [...] En tête de certaines œuvres instrumentales du XVIIe siècle, la mention a cappella devient synonyme de alla breve. » Preuve que a cappella et instruments ne rechignaient pas à esquisser un pas de deux à l'occasion...

    (4) « L'expression style ou musique a cappella désigne plus précisément les pièces d'église destinées aux voix avec accompagnement d'orgue, par opposition à la musique alla Palestrina [du nom du compositeur italien du XVIe siècle qui porta ce style à sa perfection], qu'exécutent les voix sans aucun accompagnement musical » (Adrien de La Fage, 1852).

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les militaires entonnaient un chant a cappella (selon l'Académie) ou à capella (orthographe rectifiée).

     


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