• Vu ou entendu


    Les professionnels dont la langue est l'outil de travail (écrivains, journalistes, correcteurs, présentateurs, chroniqueurs, hommes politiques, publicitaires, enseignants, etc.) sont, de fait, plus exposés que d'autres aux dérapages en tous genres.

    Nul n'étant à l'abri d'une défaillance, voici quelques coquilles et formules malheureuses relevées dans les médias et décortiquées dans ces colonnes, dans l'espoir (naïf ?) qu'un tel exercice de recension puisse aider à la maîtrise des subtilités du français.

  • « Je ne peux pas le démissionner, il est président d'une association. »
    (Roxana Maracineanu, ministre des Sports, à propos de Didier Gailhaguet, sur RTL, le 6 février 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « Démissionner n'est pas français », écrivait en 1860 Joseph Benoît (à moins qu'il ne s'agît de son continuateur belge, Henri Guillaume Philippe Moke) dans Le Complément des grammaires et des dictionnaires français. C'est un « barbarisme », renchérit en 1913 le futur académicien Jacques Bainville, « une création barbare, artificielle et ridicule » (selon André Thérive, 1929), un néologisme aussi inutile (selon Abel Hermant, 1923 [1]) que « hideux » (selon Robert Kemp, 1923) au regard de son vénérable rival, se démettre. Mais ça, c'était avant. Avant que le bougre ne parvienne à forcer les portes du Supplément au Dictionnaire de Littré (1877), du Supplément au Grand Larousse du XIXe siècle (1878), puis du Dictionnaire de l'Académie (1932) pour décrocher un CDI. C'est que, quand il ne brillerait guère par sa légèreté, ledit verbe n'en est pas moins correctement formé sur le substantif démission et a sur se démettre, depuis contraint au chômage technique, l'insigne avantage d'appartenir à la première conjugaison : « Nos pères disaient se démettre [...]. Mais les temps vinrent où l'incontestable propension du français à former des dérivés sur les mots qui sont déjà dans son usage le poussa à employer le verbe démissionner [...]. Outre [cette] tendance, on voit jouer la difficulté de la conjugaison des verbes anciens [...]. Il est remarquable que solution-ner corresponde à résoudre, émotion-ner, à émouvoir et le récent réception-ner à recevoir, tous verbes irréguliers. Démissionner a donc remplacé se démettre. "Donner sa démission" était vraiment trop long », confirme le linguiste Maurice Schöne en 1936.

    L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais c'était compter sans les facéties de l'usage. Que l'on songe à la syntaxe capricieuse de l'intéressé. Le verbe démissionner, nous disent les spécialistes dans une belle unanimité, est essentiellement intransitif ; il n'admet de complément d'objet direct que dans des emplois qualifiés de « familiers » ou d'« ironiques » : « 1. Verbe intransitif. Donner sa démission. 2. Verbe transitif. Familier et ironique. Obliger quelqu'un à abandonner la charge, l'emploi qu'il occupe, le contraindre à la démission », lit-on ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie (2). Seulement voilà : la réalité historique est autrement nuancée...

    Démissionner n'est pas un perdreau de l'année. Il serait apparu à la fin du XVIIIe siècle, sous des plumes révolutionnaires (3) : « Je résiste au désir qui me presse de démissionner » (propos de Paul Barras rapportés par Charles Germain dans une lettre à Gracchus Babeuf datée de 1796), « Tous les membres sont ou démissionnés ou destitués » (La Sentinelle, 1796), « Le Sénat est constitué [...] de tous les ex-consuls non démissionnés ni destitués » (Constitution de la République romaine, traduction de l'italien, 1798). Première surprise : l'emploi transitif direct (ici à la forme passive) côtoie dès l'origine l'emploi intransitif attendu. On en trouve confirmation dans le Dictionnaire complet des langues française et allemande de Dominique-Joseph Mozin et Adolphe Peschier (édition de 1844) : « Démissionner quelqu'un » (suivi, il est vrai, de la mention « peu usité ») et peut-être aussi − deuxième surprise − dans l'emploi réfléchi se démissionner : « Un bref d'excommunication [...] qui le compulsa à se démissionner de l'évêché d'Autun » (Adrien Alexandre Marie Hoverlant de Beauwelaere, 1830), « Un portier, c'est comme un soldat, vois-tu, quand il a reçu une consigne : il faut qu'il l'exécute, ou ben ! qu'il se démissionne » (Pierre Tournemine, 1836), « Ne sont-ils pas obligés de quitter leur poste et de se démissionner ? » (Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, qui, dans l'édition de 1842 de son Enrichissement de la langue française, dictionnaire de mots nouveaux, n'hésite pas à présenter démissionner comme un « verbe pronominal [au sens de] donner sa démission, renoncer à une fonction, à un emploi »). Vous l'aurez compris : l'idée tenace d'un verbe « exclusivement intransitif jusqu'au jour où, par pure fantaisie, on a cru bon de le construire avec un complément d'objet direct (pour insinuer finement que ladite démission était moins le fruit d'une décision délibérée de l'intéressé qu'une contrainte venue de plus haut) » (Bruno Dewaele, 2012) a du plomb dans l'aile... Mais examinons ces exemples plus en détail. Relèvent-ils du registre familier, ironique ou fantaisiste ? Quand le doute serait permis dans le cas de la construction pronominale, il ne tient pas dans celui de la construction transitive, tant démissionner quelqu'un et, plus encore, être démissionné sont attestés dans les contextes officiels de la langue administrative et juridique du début du XIXe siècle (particulièrement en Belgique et en Suisse, et c'est là la troisième surprise) : « [Le Suisse Alois von Reding] a envoyé un courrier à Paris d'abord après le décret qui le démissionne » (Journal politique de Mannheim, 1802), « Tous les employés actuels [...] sont dès à présent démissionnés honorablement de leurs places » (Décret de la commission du canton de Berne, 1803), « Les ministres démissionnés n'ont jamais passé pour des hommes d'intrigues » (Achille de Jouffroy, 1819), « On vient de démissionner M. Andrieux » (Courrier de Gand, 1822), « Les aspirans peuvent être nommés et démissionnés par le ministre de la guerre » (Arrêté de Léopold Ier, roi des Belges, 1831), « L'arrêté royal qui la [la veuve Gondry] démissionne » (Mémoire, 1833), « Il vous dira de le démissionner pour mauvaise gestion » (Le Figaro, 1834), « [Le] personnel de cette école dont tous les professeurs sont démissionnés » (Prosper Enfantin, 1836), « Le gouvernement avoit aussi le droit de les [les répétiteurs d'un collège] démissionner » (Journal historique et littéraire, 1842), « Quelquefois on démissionne un fonctionnaire sans qu'il le demande » (Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique, 1843), etc.

    D'où vient donc la réserve d'usage mentionnée par l'Académie ? De Ferdinand Brunot, qui avançait de façon péremptoire que « par une recherche de style, sérieuse ou plaisante, [il arrive que] certains verbes subjectifs semblent se présenter au passif : être démissionné. C'est que par plaisanterie on dit : démissionner quelqu'un » (La Pensée et la langue, 1922) ? De Maurice Schöne, qui affirmait sans plus d'arguments que « ce sont eux [les gens du Boulevard, gens d'esprit certes, mais qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et n'ont nulle conscience de leurs responsabilités] incontestablement qui ont créé l'amusant barbarisme démissionner quelqu'un, entendez "l'obliger à se démettre", pour parler convenablement [...]. Le fâcheux est que "le badaud peuple de Paris", comme disait déjà Rabelais, a pris au sérieux les ironistes du Boulevard » (L'Œuvre, 1936) ? De l'analogie avec la construction transitive de suicider, également sujette à critique ? Ou de cette mentalité française prompte à tourner en ridicule ce qui fait florès outre-Quiévrain ? Toujours est-il que des voix commencèrent à s'élever (d'abord en Belgique...) contre l'emploi transitif factitif de démissionner : « Révoquer, démissionner. Dites : Ce fonctionnaire a été révoqué, destitué de son emploi, s'il l'a été contre son gré ; et : Ce fonctionnaire est démissionnaire, s'il a fait acte de volonté en abandonnant ses fonctions. La démission est un acte par lequel on se démet volontairement ; démissionné sur sa demande est donc une phrase qui froisse le sens commun et que cependant on voit employer trop souvent » (Florimond Parent, Manuel de la conversation ou traité de la pureté du langage. Corrigé des locutions vicieuses les plus usitées en Belgique, 1845), « Ne dites pas : Le gouvernement anglais pouvait démissionner lord Canning. Dites : destituer ou forcer lord Canning à donner sa démission » (Joseph Benoît, 1860). Force est de constater que ces mises en garde contre ce qui ressemble furieusement à un belgicisme (4) n'a pas empêché démissionner de réussir à la voix active dans le français hexagonal...

    Il faut reconnaître que les arguments allégués (quand il y en a) peinent à faire mouche. Si, comme l'affirme Parent, « la démission est un acte par lequel on se démet volontairement », pourquoi l'Académie prend-elle la peine de distinguer, dans les éditions successives de son Dictionnaire (autrement dit depuis 1694 !), la « démission volontaire » de la « démission forcée » ou « démission d'office » (comprenez : par voie d'autorité, sans tenir compte de l'avis de l'intéressé) ? Démission, emprunté du latin demissio (« action d'abaisser ») pour servir de dérivé abstrait à démettre, est équivoque ; il l'était encore plus autrefois : Littré n'observe-t-il pas que le substantif a pu désigner indifféremment l'acte par lequel on renonce à un emploi et l'acte par lequel on se voit retirer un emploi ? (5) Comparez : « Ils n'ont point donné leur démission » et, selon le point de vue inverse, « Il a sa démission et n'a point encore d'argent » (Mme de Sévigné). C'est pour cette raison, poursuit Arsène Darmesteter (1877), que « démissionnaire, signifiant proprement "celui qui a démission", a pu aussi bien prendre le sens de "celui qui reçoit, pour qui est faite la démission" que le sens de "celui qui fait démission, qui donne sa démission" ». Partant, les deux constructions du verbe démissionner ne répondent-elles pas instinctivement au besoin de lever ladite ambivalence ? Alors, bien sûr, il se trouvera toujours des nostalgiques de 1877 − et de la célèbre formule de Gambetta à l'adresse de Mac Mahon : « Il faudra se soumettre ou se démettre » − ou des tenants de la prépondérance du nom sur le verbe pour préconiser le retour à l'opposition traditionnelle se démettre / démettre quelqu'un ou donner sa démission / exiger la démission de quelqu'un. Mais à partir du moment où démissionner s'est installé dans l'usage (ce que l'on peut toujours regretter), je vois mal comment Dupré peut croire qu'« il est possible, en tout cas, de lutter contre le solécisme à la mode démissionner quelqu'un ». En 1948, déjà, un certain Albert Bayet, auteur d'une chronique d'étymologie intitulée La Vie et les mots, faisait cette observation prémonitoire : « En fin de compte, le tour ["On l'a démissionné" pour "On l'a amené à donner sa démission"] dit bien ce qu'il veut dire. Il répond à un besoin. Il n'est pas contraire à l'idée dont procède le mot démission. On peut lui souhaiter bonne chance. » Après plus de deux siècles d'existence, il était temps... sans ironie aucune.

    (1) « Nul n'ignore que les fabricants de néologismes ont créé récemment [!] le verbe démissionner, dont le besoin ne se faisait pas sentir » (Le Temps).

    (2) Et aussi : « La construction transitive directe démissionner quelqu'un, le contraindre à démissionner, le chasser de son poste, ne s'emploie qu'avec une valeur ironique. Dans un contexte sérieux, on écrira démettre » (Girodet), « Emploi transitif factitif, familier. Démissionner quelqu'un » (TLFi), « Verbe transitif. Familier. Obliger quelqu'un à donner sa démission, à abandonner ses fonctions » (Grand Larousse), « Transitif. Ironique. On l'a démissionné, renvoyé » (Robert), « L'emploi transitif démissionner quelqu'un est familier » (Le Bescherelle pratique), « Démissionner quelqu'un s'emploie parfois, ironiquement » (Jean-Paul Colin).

    (3) De la même époque datent plusieurs verbes en -ionner : auditionner, réquisitionner, révolutionner, solutionner, soumissionner...

    (4) Démissionner quelqu'un est-il un belgicisme ? Tout porte à le croire, mais aucun des documents que j'ai eu l'occasion de consulter ne l'affirme clairement... à l'exception notable (qui l'eût cru ?) de l'hebdomadaire Le Miroir des sports (1934) : « En français, démissionner est un verbe neutre [...]. En Belgique – nous pourrions presque écrire en belge – le verbe démissionner est actif, c'est-à-dire qu'il est employé avec un complément direct et qu'il a une forme passive. » In « athletico » veritas ?

    (5) On lit de même dans le Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique (1843) de Charles de Brouckère et Jean-François Tielemans : « On appelle démission l'acte par lequel un fonctionnaire se démet ou est démis de la place ou de l'emploi qu'il occupe. Il résulte de cette définition que la démission peut être ou volontaire ou forcée. »

    Remarque : Autre exemple de cacophonie à propos du verbe démissionner : selon Jean Hennebert (1968), « démissionner de ses fonctions est un pléonasme car démissionner, c'est précisément se démettre de ses fonctions », quand Hanse précise de son côté « On démissionne quelqu'un de ses fonctions. Familièrement : On l'a démissionné (renvoyé) ». Allez vous débrouiller avec ça !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Je ne peux pas le contraindre à donner sa démission.

     


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  • Tu parles !

    « Griveaux et Macron se sont parlés. »
    (vu sur BFM TV, le 14 février 2020.)  

     

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Mon petit doigt me dit que les deux intéressés avaient d'autres chats à fouetter que de discuter d'un point de grammaire. Mais enfin, profitons de l'occasion qui nous est donnée pour rappeler que, jusqu'à nouvel ordre, le participe passé du verbe pronominal de sens réciproque se parler (= parler l'un à l'autre) est toujours invariable : « Ils se sont parlé » (Hanse), « Ils se sont parlé devant moi » (Thomas), « Ces deux filles se sont parlé au cours de la réunion » (Girodet). Rien que de très logique, au demeurant, pour qui observe dans ces exemples que parlé ne peut avoir de complément d'objet direct et que le pronom réfléchi se a la fonction de complément d'objet indirect : ils ont parlé à qui ? à se, mis pour ils.

    Il est pourtant deux cas où le participe de se parler peut varier. D'abord, sous les plumes d'un passé où prévalait encore l'ancienne règle d'accord du participe des verbes pronominaux avec le sujet : « Ils se sont parlés » (La Bruyère, 1688), « Il y avoit longtems qu'ils ne s'étoient parlez » (Marie-Catherine d'Aulnoy, 1695). Ensuite, quand le pronominal a valeur de passif et signifie « être parlé » : « Cette langue s'est parlée autrefois en Asie mineure » (Girodet).

    Parlons à cœur ouvert : la langue aussi aurait besoin de témoignages d'amour en ce jour de Saint-Valentin...


    Voir également le billet Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Griveaux et Macron se sont parlé.

     


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  • « Le patron du patinage [Didier Gailhaguet] assure aussi qu'il était intervenu auprès de [Gilles] Beyer [...] pour l'intimer de ne plus encadrer des mineurs. »
    (paru sur liberation.fr, le 5 févrer 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Mon intime conviction concernant cette douloureuse affaire... c'est que notre journaliste s'est pris les patins dans la glace. Car enfin, intimer, au sens courant de « faire savoir, signifier avec autorité », se construit régulièrement avec un complément direct de chose et un complément indirect de personne : Intimer quelque chose à quelqu'un, d'où Elle lui intima un ordre, une défense. Ce n'est que dans son sens juridique de « assigner en justice, principalement devant la cour d'appel » que ledit verbe − emprunté du bas latin intimare (« mettre ou apporter dans ; annoncer, publier, faire connaître ») − admet un nom de personne comme complément d'objet direct : Intimer un justiciable. La partie gagnante a été intimée par la partie perdante.

    De là à ce que les mauvaises langues insinuent qu'il ne devrait pas couler beaucoup d'eau sur la patinoire, dans le cas présent, avant que l'on glissât d'un registre à l'autre...
     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il était intervenu pour lui intimer (l'ordre) de ne plus encadrer des mineurs.

     


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  • Attention à la (dé)marche

    « [Elizabeth II] a organisé une réunion de crise avec Meghan Markle, Harry, William, Kate Middleton, le prince Charles et Camilla Parker-Bowles afin de discuter de la démarche à suivre. »
    (Salomé Gegout, sur journaldesfemmes.fr, le 10 janvier 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    À l'inverse de marche, qui désigne au sens propre actif une action (celle de marcher) et au sens figuré une manière (d'agir, de procéder), le préfixé démarche désigne proprement une manière (celle de marcher) et figurément une action (entreprise en vue de faire aboutir un projet). Aussi parlera-t-on correctement de marche à suivre, pour désigner la manière de procéder à laquelle on doit se conformer de bonne grâce afin de parvenir au but fixé, et de démarche (couramment au pluriel) à faire auprès de quelqu'un ou d'une autorité (royale, en l'espèce), pour mener à bien une affaire (fût-elle proche du crime de lèse-majesté) : « Le cardinal, en faisant soulever ces États contre leurs souverains, leur avait indiqué la marche à suivre » (Gatien de Courtilz de Sandras, 1700), « Il y avoit encor quelques démarches à faire pour achever ce grand ouvrage » (Gilbert Saulnier Du Verdier, 1667).

    Seulement voilà : force est de constater que marche se voit plus souvent qu'à son tour concurrencer par démarche dans la première expression. L'Académie a beau avoir publié (récemment, il est vrai) une mise en garde sur son site Internet − « On dit : Quelle est la marche à suivre pour relancer le moteur ? On ne dit pas : Quelle est la démarche à suivre pour relancer le moteur ? » −, rien n'y fait : « Pour connaître la démarche à suivre » (Le Parisien), « On vous explique la démarche à suivre » (L'Express), « [Il] a indiqué sur son site la démarche à suivre » (Europe 1), « Un mode d'emploi ou une démarche à suivre » (Le Figaro), « Expliquer la démarche à suivre » (Le Monde), etc. La confusion est telle qu'elle gagne des ouvrages que l'on pouvait supposer dignes de foi : « La démarche à suivre est indiquée par [...] » (Le Grand Dictionnaire Hachette-Oxford − encore un coup des Anglais ?). Pis ! une « démarche à suivre » s'est même glissée dans l'article « algorithme » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. On marche sur la tête !

    Reconnaissons toutefois, à la décharge des contrevenants, que la répartition sémantique entre nos deux substantifs n'a pas toujours été très nette. Comparez : « [Il] marchoit froidement et d'une marche pesante et asseurée » (Olivier de La Marche [!], vers 1470), « [Elle avait] une marche de déesse » (Saint-Simon, avant 1750) et « Tous animaux commencent leur demarche a la droite » (Antoine du Pinet, 1562) ; « [Démarche] est plus en usage au figuré et signifie la maniere d'agir de quelqu'un dans une affaire [son procédé, sa conduite]. On observe toutes ses demarches. Il a fait une fausse demarche [*] » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1878) et « Marche signifie figurément conduite, manière d'agir, de procéder. Cet homme a une marche équivoque. La marche de l'esprit humain » (Dictionnaire de l'Académie, depuis 1798). Pour couronner le tout, démarche est également attesté depuis le milieu du XVIIe siècle au sens figuré de « manière de conduire sa pensée, de raisonner » et, par métonymie (selon le TLFi), de « raisonnement, pensée » : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent » (Pascal), « La démarche de l'esprit » (Albert Camus), « Quelle est sa démarche intellectuelle ? » (Larousse en ligne). Partant, rien ne s'oppose à la construction suivre une démarche (intellectuelle) − « Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? », lit-on sous la plume d'un Pascal « qui peint comme un mouvement des choses elles-mêmes ce qui n'est que le mouvement de notre esprit » (Ernest Havet, 1852) − et, de là, au syntagme libre démarche à suivre : « Il s'était préparé à ce voyage avec le plus grand soin, tant du point de vue de l'information sur son sujet que de la meilleure démarche scientifique à suivre » (Bernard Frank, 1986). Il n'empêche, c'est bien l'expression marche à suivre que l'usage a consacrée pour désigner une méthode, une façon de procéder dans des circonstances précises. Mieux vaut ne pas l'oublier si l'on tient à éviter tout faux pas langagier...
     

    (*) Que l'on m'explique ce que peut bien signifier faire une manière d'agir !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Discuter de la marche à suivre.

     


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  • « Comme pour signifier que les préoccupations environnementales font également partie intégrale des soucis des artistes. »
    (Djamel Benachour, sur elwatan.com, le 4 janvier 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « On doit éviter de confondre les adjectifs intégrant et intégral et de commettre ainsi l'erreur courante qui consiste à dire partie intégrale au lieu de partie intégrante, lit-on sur le site Internet de l'Office québécois de la langue française. Cette erreur est en fait un calque de l'anglais [to be an] integral part of. »

    Oserai-je faire observer à nos amis d'outre-Atlantique que la réalité est, comme souvent en matière de langue, plus complexe qu'il n'y paraît à première vue ? Car enfin, il n'est que de consulter les textes anciens pour s'aviser, avec Charles Marty-Laveaux et Émile Littré, que l'on a d'abord dit « parties intégrales où nous dirions aujourd'hui parties intégrantes ». Jugez-en plutôt : « Les parties principalz et integralz de prudence » (Oresme, vers 1370), « Les sillebes ne sont pas elemens des dicions mais en sont parties integrales » (Oresme, vers 1377), « [Telle maladie] se demonstre en toutes parties integrales » (traduction de la Practica dicta Lilium medicine de Bernard de Gordon, 1495), « Ladicte terre [...] a esté reunie au domaine [...] pour faire partie integrale d'iceluy comté » (Œuvres de Pierre Rebuffi, 1587) et encore en français moderne : « Quelles en sont les parties tant intégrales [...] que de quantité » (Corneille, 1660), « Les complétifs [...], renfermant des parties intégrales d'un tout, sont propres à former des régimes directs » (René-François Bescher, 1821). Il s'agit là d'un calque non pas de l'anglais, mais du latin médiéval philosophique pars integralis − par opposition à pars subjectiva (« partie subjective ») et à pars potentialis (« partie potentielle ») − attesté chez Pierre Abélard et chez Thomas d'Aquin pour désigner une partie distincte des autres parties auxquelles elle se joint pour constituer un tout intégral (totum integrale), à l'instar des murs, du toit et des fondations qui sont les parties intégrales d'un édifice. C'est ce même latin integralis qui sera repris comme terme de mathématiques par le savant Jean Bernoulli, avant de passer dans notre lexique à la toute fin du XVIIe siècle : « Le calcul intégral [...] consiste à remonter de ces infiniment petits aux grandeurs ou aux touts dont ils sont les différences, c'est-à-dire à en trouver les sommes » (Guillaume François Antoine de L'Hôpital, 1696).

    Seulement voilà, l'adjectif intégral avait commencé à prendre, entre-temps, le sens aujourd'hui courant de « complet, entier, sans restriction » (1), hérité du latin integer, -gri : « Son integral virginité, Sa virginal integrité » (Mystère de la Passion d'Arras, vers 1430), « Prudence n'est sans la vertu morale, Ne la vertu sans prudence integrale » (Jean Bouchet, 1550), « Le payement integral de leurs rentes » (Germain Forget, 1604). Partant, le syntagme partie intégrale tendait à revêtir l'apparence de l'oxymore. Aussi commença-t-on à voir apparaître au XVIe siècle (et surtout à partir du XVIIe siècle) la variante partie intégrante (2), où le nouvel adjectif − emprunté du latin integrans, -antis, participe présent de integrare (« rendre entier ») − s'applique à ce qui « entr[e] en la composition d'un tout » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ou, plus étroitement, à ce qui contribue à l'intégrité d'un tout sans en constituer l'essence (Dictionnaire de l'Académie). De là l'expression désormais consacrée faire (ou être) partie intégrante de (quelque chose), « compter parmi ses éléments constituants les plus importants ».

    Est-ce à dire, pour en revenir à la mise en garde de l'Office québécois de la langue française, que l'anglais n'est strictement pour rien dans la tendance actuelle à employer l'adjectif intégral au sens critiqué de « intégrant, indispensable » ? Ce serait faire preuve de naïveté. Pour autant, n'a-t-on pas pris un peu vite pour une « erreur » ce qui n'est peut-être que la reviviscence (ou la survivance) d'un archaïsme sous l'influence de l'anglais integral ? Lequel − et c'est là le piquant de l'affaire − n'est lui-même qu'un emprunt intégral... à l'ancien français intégral !

    (1) L'Académie attendra tout de même 1835 pour intégrer l'acception moderne dans les colonnes de son Dictionnaire.

    (2) Comparez : « Des parties integrales [qui sont la teste, les mains, les piedz...] est le corps entierement composé » (Hervé Fierabras, 1550) et « Les bras, les jambes sont des parties intégrantes du corps humain » (Dictionnaire de l'Académie, 1694).

    Remarque 1 : Employé comme nom, le mot est du genre féminin et s'écrit avec un e final : L'intégrale des symphonies de Beethoven. L'intégrale d'une fonction f(x).

    Remarque 2 : On distinguera soigneusement entre : ce groupe fait partie intégrante de notre société et : ce groupe fait intégralement partie de notre société. Selon Dupré, « la première expression s'oppose à : ce groupe ne se rattache qu'accessoirement à notre société ; la seconde s'oppose à : une partie de ce groupe appartient à notre société ».

    Remarque 3 : Voir également les billets Partie prenante (marque du pluriel) et Parti / Partie.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Comme pour signifier que les artistes se soucient également d'environnement.

     


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