• Voilà qui ne manque pas d'intérêt !

    « Il lui avait presque tout raconté de sa vie, l'abandon par son père, la venue de Gerry, l'influence néfaste de ses mauvais amis, son propre désintéressement pour l'école, son penchant pour la drogue. »
    (Micheline Duff, dans son roman Mon Cri pour toi, paru aux éditions Québec Amérique)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Dans un avertissement publié en décembre 2017 sur son site Internet, l'Académie attirait notre attention sur la confusion entre les couples intérêt / intéressement, désintérêt / désintéressement : « On se gardera bien d’imiter les quelques auteurs qui ont fait [d'intéressement] un synonyme grandiloquent d’intérêt au sens d’"attention" ou de "curiosité qu’une chose éveille dans l’esprit et qui incite à vouloir la mieux connaître". On dira donc j'ai lu votre livre avec beaucoup d'intérêt et non avec beaucoup d'intéressement. Ces conseils valent aussi, bien sûr, pour le couple désintérêt / désintéressement. » Ce que l'Académie s'est gardée, elle, de préciser, c'est qu'il se trouve parmi les prétendus contrevenants un certain... Maurice Druon, ancien secrétaire perpétuel de la vénérable institution : « Il y avait moins de monde et de moindre qualité, mais le désintéressement pour le cadavre était encore plus grand » (Les Grandes Familles, prix Goncourt 1948) (1). Avouez que cela fait mauvais genre...

    Plus sérieusement, le substantif intéressement, nous disent le Dictionnaire historique de la langue française et le TLFi, apparaît isolément en moyen français au sens de « dédommagement, somme allouée pour un service » : « Que tous maistres coureurs [aient] pour leur interessement en leurs états pour gages ordinaires chacun 50 livres tournois » (arrêt du conseil de l'institution de la poste, 1464). Le mot est repris dans un contexte littéraire au sens de « fait de prendre intérêt, d'être mû par un intérêt » au début du XXe siècle : « Et voilà ce qui ferait une sociologie, si ces gens-là étaient capables de trouver le point d'intéressement » (Charles Péguy, 1914), « Un acte d'espionnage parfaitement désintéressé dans ses mobiles ou dont le profond intéressement serait d'ordre concret et métaphysique » (Paul Nizan, 1938), puis en droit social au milieu du XXe siècle, pour désigner l'action de rémunérer le personnel, en sus de son salaire, d'après le résultat de son travail, et plus spécialement selon les bénéfices de l'entreprise (prime d'intéressement). À y regarder de plus près, l'éclipse de... l'intéressé n'a pas été aussi longue qu'on le prétend. Jugez-en plutôt : « Il a voulu que cette feuille [...] publiast par tout le monde et à la posterité l'interessement de l'Estat » (texte daté de 1649), « Dieu vers qui l'âme s'élève pour s'unir à lui [...] par des mouvements de tendresse et d'intéressement, [...] comme un Père dont nous sommes les enfans » (2) (Les Œuvres posthumes de Mr Claude, 1690), « [Ranimer] dans la nation le zèle, la bonne volonté, l'intéressement et le dévouement que nous devons tous à Votre Majesté » (mémoire de la ville de Lille daté de 1708). De quoi pouvoir affirmer, sans trop se tromper, que l'emploi dénoncé par l'Académie est attesté, fût-ce de façon sporadique, depuis au moins le milieu du XVIIe siècle.

    C'est à cette même époque que le mot désintéressement, signalé comme « assez nouveau » par Dominique Bouhours dans Les Entretiens d'Aristide et d'Eugène (1671), est dérivé de désintéresser par suffixation en -ment pour désigner, selon les sources, « l'absence de mobiles d'intérêt personnel, notamment financiers » (Dictionnaire historique de la langue française) ou, plus largement, « le dégagement de tout intérêt, de toutes passions » (Dictionnaire de Furetière, 1690) : « En un temps où la generosité et le desinteressement passent pour folie » (Robert Arnauld d'Andilly, 1643), « [Les curés] rendront témoignage à tout Paris de son parfait des-interessement dans cette affaire [à propos d'un homme suspecté de s'être frauduleusement enrichi] » (Pascal, 1656), « Son désintéressement [= détachement] pour les biens de la fortune, pour ses ouvrages et ses propres inventions, et pour ses sentimens » (Adrien Baillet, 1691), « Il se vante d'avoir gardé l'équilibre, sans aucune partialité, ni pour la France, ni pour l'Espagne ; et il prétend que ceux qui n'ont pas bien reconnu ce désintéressement [= impartialité] s'en doivent prendre à eux-mêmes » (Pierre Bayle, 1697). Mais voilà que les choses se compliquent, au mitan du XVIIIe siècle. D'un côté, désintéressement, sous l'influence de son antonyme intéressement (au sens étendu de « fait de prendre intérêt ») et de désintéresser (au sens étendu de « détourner de l'intérêt porté à quelque chose »), commence à être employé, quoique plus rarement, dans des contextes dépréciatifs : « La perte des illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes » (Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, avant 1794), « Elle s'était tout à coup découvert une espèce de désintéressement affadi et écœuré de tout ce qui l'intéressait le plus, les autres jours » (Edmond de Goncourt, 1882), « Toutes ces lâchetés ont un but : [...] un désintéressement complet de la dignité de la vie, le pliage définitif du respect humain » (Joséphin Peladan, 1884), « Des gens qui regardent les paysages avec le désintéressement particulier aux ruminants » (Claude Debussy, 1926). De l'autre apparaît la forme concurrente désintérêt (également dérivée de désintéresser, mais d'après intéresser / intérêt), d'abord avec une valeur laudative proche de celle usuellement attachée à désintéressement, puis avec le sens dépréciatif moderne : (sens laudatif, curieusement ignoré de tous les ouvrages de référence consultés) « Il viendra sûrement un tems où on récompensera un zèle, un désintérêt, un mérite semblable au vôtre » (lettre signée d'un certain Brocard, 1776), « Je voudrais pouvoir ici témoigner ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintérêt [...]. J'ai eu la consolation de voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beaucoup de personnes m'ont montrés » (lettre à en-tête de... Louis XVI, 1792) (3) ; (sens dépréciatif) « Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérêt » (Stendhal, 1830).

    Vous l'aurez compris, le télescopage sémantique entre les deux dérivés nominaux de désintéresser ne date pas d'aujourd'hui... mais du XVIIIe siècle ! Et il y a plus intéressant : dans les années 1870, désintérêt (au sens de « absence d'intérêt, indifférence ») fait encore figure de « néologisme » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870), « à qui tout droit ultérieur de cité a été refusé en dehors du livre et de l'écrivain qui [l'] avaient d'abord publié » (Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique, 1877). L'usage, on le sait, en a depuis décidé autrement ; il n'empêche, au XIXe siècle, c'est désintéressement qui semble s'être imposé dans les deux acceptions, si l'on en croit la définition donnée par le Dictionnaire universel de la langue française (1856) de Prosper Poitevin : « 1. Détachement de son propre intérêt. 2. Absence de tout intérêt pour une chose, de toute attention à certains faits. » Cette extension de sens, pourtant dénoncée par l'Académie, perdure dans l'usage moderne (4), au grand dam de nombreux spécialistes qui y voient une source d'ambiguïtés : « Désintéressement. Ne pas confondre avec désintérêt (manque de goût, d'intérêt) » (Bescherelle), « Éviter de confondre le "désintéressement", altruisme, détachement des valeurs matérielles, avec le "désintérêt", absence ou manque d'intérêt » (logiciel de correction Cordial), « Il faut éviter l'équivoque » (Hanse), « [Désintéressement] est très ambigu puisqu'il est souvent compris en termes d'absence de motivation et donc au bout du compte comme un désintérêt, une absence d'intérêt » (Alain Caillé), « On me signalait le cas d'un jeune confondant le "désintérêt" et le "désintéressement" − une erreur qui dans la vie pourrait lui valoir quelques ennuis » (Jacqueline de Romilly), « Qu'un même [mot] puisse s'appliquer à une qualité et à un défaut ne me paraît pas sain » (Bruno Dewaele). De là à crier à l'impropriété avec Catherine Andreiev-Bastien (5), il y a un pas que l'histoire du mot ne nous autorise pas à franchir. Tout au plus parlera-t-on d'un archaïsme que la langue courante gagnera à éviter dans un intérêt de clarté.

    (1) Et quel sens donner encore à désintéressement dans cette phrase de Jean Dutourd : « J'ai horreur de jouer au vieux ronchon, mais il faut bien, de temps à autre, dire aux enfants que rien ne s'obtient sans un travail acharné ; qu'avant d'oser se produire [sur scène], il faut dix ou quinze ans de patience, d'abnégation, d'humilité, et que le monde n'est pas fait pour acclamer les jeunes étourdis qui prennent leur vanité pour une vocation et leur désintéressement pour du talent » ?

    (2) À comparer à cette citation de La Bruyère : « L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement. »

    (3) La confusion entre les deux mots est telle que les sources postérieures multiplient les variantes : « Ceux qui m'ont montré un attachement véritable et désintéressé » (1793), « Ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintéressé » (1795), « Ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintéressement » (1797), etc.

    (4) Témoin ces définitions : « Manque total d'intérêt, pour quelque chose ou quelqu'un ; indifférence » (TLFi), « Fait de se désintéresser de ; désintérêt » (Petit Larousse illustré 2005), « Fait de ne porter aucun intérêt, aucune attention à quelque chose, quelqu'un ; désintérêt » (Larousse électronique), « Désintéressement peut se prendre en deux sens : l'un négatif, absence d'intérêt, l'autre positif, sacrifice de l'intérêt propre immédiat à un intérêt majeur universel » (revue Gregorianum, 1964).

    (5) « Certains mots ressemblent à des barbarismes, en raison de leur emploi impropre, tel le mot intéressement employé au sens d'intérêt » (Le Guide du français correct, 1993).


    Remarque 1 : Désintéressement se dit aussi spécialement dans le domaine de la finance avec le sens de « fait de dédommager un créancier, de l’indemniser ».

    Remarque 2 : D'après le linguiste Jean Darbelnet, « les préfixes n'ont pas toujours un sens clairement défini. Rien dans la formation de désintéressé n'indique que cet adjectif s'applique à l'absence de préoccupation égoïste et non au manque de goût ou de curiosité pour quelque chose » (Regards sur le français actuel, 1963). Tel n'est pas l'avis de Joseph Hanse, qui laisse entendre que ledit adjectif a pu signifier autrefois « qui n'éprouve pas d'intérêt, de curiosité pour quelque chose », ni du Dictionnaire historique de la langue française, qui en fait un synonyme de « indifférent ». Selon d'autres sources, désintéressé se serait d'abord employé au sens de « déchargé de ; qui a renoncé à tout intérêt, ou qui a perdu tout intérêt, dans une affaire » (Cotgrave, 1611), « qui n'a pas son intérêt engagé dans quelque chose » (Dictionnaire général, 1900) : « Ce m'est plaisir d'estre desinteressé des affaires d'autruy » (Montaigne, 1588), avant de qualifier plus étroitement, depuis le milieu du XVIIe siècle, une personne (et, par métonymie, un acte, un comportement) qui n'est mue par aucun intérêt personnel (notamment financier), par aucune passion, par aucun sentiment de partialité : « Ils ont agi de la sorte sans affectation et par un mouvement tout désintéressé » (Pascal, avant 1662). Toujours est-il que, dans l'usage moderne courant, désintéressement correspond à l'adjectif désintéressé (il agit avec désintéressement = son geste est parfaitement désintéressé) mais ne s'oppose plus à intéressement que dans des contextes financiers, alors que désintérêt, antonyme des emplois d'intérêt au sens de « curiosité, attrait pour quelque chose ou quelqu'un », correspond au verbe pronominal se désintéresser de (il manifeste du désintérêt pour la politique = il s'en désintéresse). Reste à savoir quel adjectif correspond désormais au substantif désintérêt...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Son propre désintérêt  (ou manque d'intérêt) pour l'école.

     


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  • De la poudre aux yeux

    « Et que donne-t-il en échange [d'un sommet avec Donald Trump] ? Pas grand chose ! L'éventuelle promesse d'arrêter la course au nucléaire. Mais comme le développement des armes est achevé, ou quasiment, ça ressemble plus à de l'esbrouffe qu'à autre chose » (à propos de Kim Jong-un, photo ci-contre).
    (Valérie Cantié, sur franceinter.fr, le 9 mars 2018)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Blue House) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il faut un certain aplomb pour affirmer sans sourciller, à l'instar de Thomas, que le substantif esbroufe « est du féminin et s'écrit avec un seul f ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'histoire du mot nous révèle une réalité autrement contrastée.

    Pourquoi un seul f ? Parce que le bougre serait emprunté, nous dit-on, du provençal esbrouf(e)(proprement « ébrouement, éclaboussure », mais aussi « gestes brusques, saccadés ; tapage, embarras, jactance », selon les définitions données par Frédéric Mistral dans son Dictionnaire provençal-français), déverbal de esbroufa (« s'ébrouer, en parlant d'un cheval qui souffle des naseaux ; sortir avec violence d'un vase ; pouffer de rire ; éclater en paroles ; faire de l'embarras [1], recevoir avec orgueil »), lui-même probablement composé du préfixe es- et d'une forme dérivée du radical onomatopéique brf- exprimant un bruit de bouche. Avouez que l'on peine à trouver sous le sabot d'un cheval, fût-il en train de s'ébrouer, le lien avec l'attitude fanfaronne, avec le comportement bruyant qui vise à impressionner, à tromper... Rien que de très logique, au contraire, pour le conteur Jean-Claude Rey : « Les différents sens provençaux de ce verbe sont tous axés sur le déplacement d'air réel ou au sens figuré "remuer de l'air", c'est-à-dire faire son important, son fanfaron... Faire d'esbroufo signifie "se donner de grands airs". Un esbroufaire est celui qui se fait remarquer, qui cherche à en imposer à une assistance. "Il le fait à l'esbrouffe" ne signifie pas autre chose que "il nous en met plein la vue" » (Les Mots de chez nous, 2001) (2).

    Va pour l'étymologie mistralienne. Mais pourquoi diable faire esbroufe du genre féminin quand les dictionnaires de provençal le donnent... masculin : « Esbrouf, s. m. Bruit, tapage, rumeur, on le dit particulièrement de celui que fait un cheval quand il s'ébroue » (Dictionnaire de la langue d'Oc ancienne et moderne, Simon-Jude Honnorat, 1847), « Esbroufe, esbrouf (niçois), s. m. » (Dictionnaire provençal-français, Frédéric Mistral, 1879) ? On me rétorquera au bluff que l'intéressé aura changé de sexe en passant du provençal à l'argot français, au début du XIXe siècle. Voire. Car enfin, les auteurs de cette époque ne sont pas rares à avoir conservé le genre étymologique : « Tout l'esbrouffe du commerce » (Balzac, 1837), « En v'là-t-il un esbrouf pour un méchant verre de Château à Margot ! » (Varner, Duvert et Lauzanne, 1840), « Elle disait un esbrouf comme les bohémiennes de la foire Saint-Germain » (Hugo, 1841), « Ça reçoit, ça fait, comme nous disons, un esbrouffe du diable » (Balzac, 1844), « Il est arrivé à Paris faisant un esbrouffe à tout casser » (Louis Noir, 1868), « Craignant de faire un esbroufe » (Hugo, 1878), « Je me rappelle quels esbrouffes ils faisaient encore avec leur foire de Beaucaire » (Alphonse Daudet, 1890), « Le tout est d'un esbroufe / Excentrique et voyant » (Raymond Roussel, 1897), à côté de  « Tu as pris un mauvais moment pour faire une esbrouffe pareille » (Ludovic Halévy, 1880), « Quand il aperçut le moine qui faisait pareille esbrouffe dans les rangs des siens » (Paul Renan, 1888). Littré lui-même, qui n'a pas la réputation d'être un fanfaron, ne connaît que la forme masculine un esbroufe.

    Mais voilà qu'à l'hésitation sur le genre − au demeurant peu visible, dans la mesure où le mot est précédé d'ordinaire de l'article défini l' − est venue s'ajouter l'incertitude sur la graphie. Car il ne vous aura pas échappé que la variante avec deux f, inconcevable en provençal où ladite consonne n'est jamais redoublée, s'est répandue dans la langue argotique, puis familière, sous l'influence probable de bouffe, voire de l'ancien français esbouffer (« rejaillir, éclabousser ») (3). Témoin ces exemples, qui viennent s'ajouter aux précédents : (dictionnaires d'argot) « Il faut grinchir la malouse à l'esbrouff [le mot a ici le sens de « action violente et soudaine, coup de force », qui perdure dans la locution vol à l'esbroufe] » (Glossaire argotique des mots employés au bagne de Brest, Ansiaume, 1821), « Esbrouffe, air important » (Dictionnaire d'argot, Un Monsieur comme il faut, 1827), « Faire de l'esbrouffe » (Vocabulaire français-argot, François-Vincent Raspail, 1835), « Esbrouffe, s. m. Embarras, plus de bruit que de besogne » (L'Argot des voleurs, Eugène-François Vidocq [4], 1836), « Faire de l'esbrouffe, faire plus de bruit que de besogne » (Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau, 1867) ; (littérature) « Faut pas faire ton esbrouffe, vois-tu, ça n'prendrait pas » (frères Cogniard, 1831), « Pas d'esbrouffe ou je repasse du tabac » (Pétrus Borel, 1833), « Parce que tu es maître d'armes, tu fais tes esbrouffes » (Vidal, 1833), « Mouche-lui le quinquet, surine-lui le nez, ça l'esbrouffera » (Théophile Gautier, 1842), « Fais pas tant d'esbrouffe ! » (Auguste Ricard, 1849), « Quoique, pour le dire en passant, cette maison ne valût pas l'esbrouffe qu'on en faisait » (Prosper Mérimée, 1854), « C'est désagréable ces esbrouffes-là » (Victor Hugo, 1862), « Il faut bien l'esbrouffer un peu » (Hector Malot, 1872), « S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil ! » (Émile Zola, 1876), « L'Allemand est un excellent tireur à l'esbrouffe, genre de vol très ancien, consistant à bousculer violemment une personne, et profiter de son ahurissement pour lui enlever son portefeuille » (Gustave Macé, 1887), « [Une chose] m'a positivement esbrouffé » (Paul Valéry, 1898), « Ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle » (Octave Mirbeau, 1900), « Il enchaîne, il passe à l'esbrouffe » (Céline, 1936), « Tout pour l'extérieur, tout pour l'esbrouffe » (François Nourissier, 1965), « Elle s'installe à une table et se met à faire une terrible esbrouffe » (Frédéric Dard, 1976). La graphie avec deux f se trouve encore dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle (« Faire de l'esbrouffe. Faire l'important, le vaniteux », 1845), dans le Grand Larousse de la langue française (« esbroufe ou esbrouffe », 1978), dans la Grammaire du français classique et moderne de Wagner et Pinchon (« à l'esbrouffe », 1991) et dans le Bon Usage (« esbrouffe [graphie fréquente] », 2011). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le TLFi faire cette remarque, que d'aucuns qualifieront de sacrilège : « Les auteurs, tant du XIXque du XXsiècle, utilisent les deux graphies avec, semble-t-il, une préférence pour [celle] avec deux f. » Voilà qui paraît, en effet, plus conforme à l'usage.

    Vous l'aurez compris : n'en déplaise à Thomas (et à l'Académie), la graphie un(e) esbrouffe ne saurait constituer à mes yeux une faute franche. Inutile donc de monter sur nos grands chevaux !
     

    (1) Rappelons, à toutes fins utiles, que faire de l'embarras, des embarras signifie « compliquer une affaire ou une situation pour se donner de grands airs ou par manque de naturel ».

    (2) L'idée de souffle, de vent pousse certains spécialistes à envisager une autre étymologie : « Pourquoi esbrouffe ne viendrait-il pas de notre verbe ébouriffer ? [...] Quelqu'un qui fait des embarras se peut très bien comparer au vent, à la tempête, à l’ouragan. Ne disons-nous pas, dans la langue familière, d’une personne qui entre quelque part avec précipitation et en affectant des airs affairés, qu’elle entre en coup de vent ? » (Gustave Fustier, dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1904).

    (3) « Lequel frappa telement ledit pot sur la table qu'il fut rompu, dont la servoise qui dedans estoit voula et esbouffa sur le suppliant » (texte daté de 1389). Le lien entre esbouffer et esbroufer est du reste possible, admet Littré, « bien que l'épenthèse de l'r au milieu du mot fasse difficulté ».

    (4) Selon le TLFi, la première attestation du mot esbroufe se trouve dans les Mémoires de Vidocq (1829), au détour d'une chanson attribuée à un certain Winter : « D'esbrouf je l'estourbis [= je l'étourdis avec violence, d'un coup violent]. » Il n'empêche, c'est bien la graphie avec deux f que ledit Vidocq consigne dans son dictionnaire d'argot.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ça ressemble plus à de l'esbroufe (selon Littré, Thomas, l'Académie et les dictionnaires usuels) ou à de l'esbrouffe (variante admise par Hanse, le TLFi, le Grand Larousse et le Bon Usage) qu'à autre chose.

     


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  • « La retenue d'eau de 3.000 mètres cube permet de faire tourner les canons à neige pendant deux jours. »
    (Noémie Philippot, sur francebleu.fr, le 18 mars 2018)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Roland Zumbühl) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de mettre la tête au carré à notre journaliste, façon Rubik's Cube, mais enfin, je vous le demande, pourquoi cette invariabilité de cube dans mètre cube ? Parce qu'il s'agirait d'un nom en apposition ? Parce que l'on aurait affaire à une forme elliptique du tour mètre (au) cube ou mètre (en) cube ? Goosse, qui n'a pas pour habitude de faire des ronds autour du pot, s'empresse de trancher la question à la racine (carrée) : « Carré et cube varient comme des adjectifs dans mètre carré, mètre cube, etc. » Que les deux mots prennent les marques usuelles de genre et de nombre quand ils se disent d'une mesure qui exprime respectivement la surface et le volume d'un corps, pour la distinguer de la mesure linéaire, la chose paraît entendue : « Un canton de dix-sept kilomètres carrés », « Un débit de dix mètres cubes d'eau à l'heure » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Seize mètres carrés », « Deux mètres cubes » (Littré) ; « Vingt kilomètres carrés. Une lieue carrée », « Des mètres cubes » (Girodet) ; « Dix mètres carrés », « Des mètres cubes » (Bescherelle) ; « Trois décamètres carrés », « Des mètres cubes » (Jouette) ; « Deux mètres cubes » (Hanse). Mais la belle unanimité vole en éclats dès lors qu'il est question de la nature des intéressés : deux noms employés adjectivement selon Goosse ; un adjectif (carré) et un nom employé adjectivement (cube) selon Littré, Girodet, Jouette, Bescherelle, Robert et le TLFi ; deux adjectifs selon Larousse et le Dictionnaire historique de la langue française. Quant à l'Académie, qui a toujours tenu carré pour un adjectif dans cet emploi, elle porte sur cube un avis à géométrie variable : « Dans ces locutions [pied cube, mètre cube...], cube est adjectif », écrivait-elle jusqu'en 1878 dans les différentes éditions de son Dictionnaire − preuve, soit dit en passant, que la chose ne tombe pas sous le sens −, avant de se raviser dans la huitième (« Par apposition ») et dans la neuvième (« Adjectivement »). Deux poids deux mesures ?

    Il n'est pourtant que de consulter les dictionnaires d'ancienne langue pour constater que les deux mots ont été adjectifs avant d'être substantifs. Ainsi, cube − quoique emprunté du latin cubus (« cube », « mesure », lui-même issu du grec kubos, « dé à jouer »), qui était un nom − est d'abord apparu en français dans des emplois adjectivaux, avant d'être attesté comme substantif avec son sens géométrique, puis courant : « Li nombres que tu proposes n'est pas cubes » (Comput, XIIIe siècle, cité par Littré), « Aulcunes sont speriques, aulcunes pyramidales, aulcunes cubes » (Nicolas Chuquet, 1484). « Par métonymie, précise le Dictionnaire historique de la langue française, il a pris le sens de "volume évalué", surtout réalisé par l'adjectif cube, noté [3] » (*). L'emploi adjectival de carré, quant à lui, n'a rien que de très conforme à l'étymologie : emprunté du latin quadratus, participe passé de quadrare (« rendre carré, donner une forme carrée »), le bougre est attesté comme adjectif (XIIe siècle), avec le sens propre « à la section carrée » qui a donné lieu à des emplois techniques en mathématiques (mètre carré, racine carrée), puis comme nom (fin du XVe siècle). « Pourtant, lit-on dans Le Bon Usage, avant de dire pied carré, etc., on a dit ... en carré (encore attesté au XIXe siècle) : Une grosse poste [= poutre] de sept empans en quarré (Rabelais, Pantagruel, 1532). » Voire. Car enfin, il n'est pas établi, à ma connaissance, que l'on ait dit empan, pied, mètre... en carré (avec carré substantif, donc) avant empan, pied, mètre... carré (avec carré adjectif) ; l'analyse des textes anciens tend même plutôt à prouver le contraire : « 24 aunes quarrées » (Comptes de l'argenterie des rois de France, 1316), « XVIII aulnes carrées » (Mandements de Charles V, 1374), « Toise carrée » (Archives nationales, 1387) et « Ung grant trou comme de quatre piedz en carré » (Jean de Wavrin, vers 1450), « À prandre l'harpan de quatre vingt pas en carré comme dit est » (Le Vieux Coustumier de Poitou, vers 1454), « Une petite bannerette comme d'ung pié et demy en carré » (Jean de Bueil, 1461), « Quelque huyt piedz en quarré » (Philippe de Commynes, vers 1490). Surtout, il n'est pas davantage certain que les deux formules soient synonymes, tant les spécialistes ont des avis divergents sur la question ; comparez : « Pied carré, toise carrée, mètre carré, etc., Surface carrée dont le côté a un pied, une toise, un mètre, etc. Ce tableau a vingt pieds carrés. Un espace de huit lieues carrées. On dit dans le même sens, Un pied, une toise, un mètre, etc., en carré » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835), « En carré ou au carré, En étendue évaluée en unités carrées : Une lieue, un kilomètre en carré ou au carré » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1867) et « Ne confondez pas les expressions trois pieds carrés, cinq mètres carrés avec trois pieds en carré, cinq mètres en carré ; trois pieds carrés sont trois carrés, ayant chacun un pied de côté ; trois pieds en carré représentent un carré dont les côtés ont trois pieds de long, valant neuf carrés d'un pied de côté » (Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1834). Avouez qu'il y a de quoi perdre pied, à force de perdre le sens de la mesure.

    Le français et les mathématiques ne font décidément pas bon ménage...
     

    (*) En 1798, Jean-Baptiste Sarret écrivait... carrément que « le mot cube s'emploie indifféremment comme substantif et comme adjectif ; ainsi l'on peut dire mètre cube ou mètre cubique » (Éléments d'arithmétique à l'usage des écoles primaires).

    Remarque 1 : Il m'étonnerait fort que l'on eût affaire à une simple coquille dans le cas qui nous occupe, les graphies fautives étant légion sur la Toile. Jugez-en plutôt :  « L'incendie [...] a détruit plus de mille mètres carré du centre commercial » (L'Express), « Un hôtel particulier de 700 mètres carré » (LCI), « 9 mètres carré habitables » (France Info), « 3.000 mètres carré incendiés » (L'Obs), « Des milliers de mètres cube de béton, de briques et de bois » (La Voix du Nord), « Environ 50 millions de mètres cube » (La Tribune), « two cubic meters deux mètres cube » (Grand Dictionnaire Hachette Oxford, 2007), etc.

    Remarque 2 : La variante de carré est plus rare : « Quinze ou seize pieds de carré » (Grand Dictionnaire historique, 1732), « Une table, ayant quatre pieds de carré environ » (Baudelaire).

    Remarque 3 : On notera que mètre carré, mètre cube...  s'écrivent sans trait d'union.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La retenue d'eau de 3 000 mètres cubes.

     


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  • « Ce week-end, [l'ancien ministre Les Républicains Thierry Mariani] a mis les pieds dans le plat en réclamant des négociations, voire un accord électoral avec l'extrême-droite. Un débat qui revient régulièrement depuis trente ans à droite mais qui, jusqu'ici, avait toujours débouché sur des sanctions frappant ceux qui osaient franchir ce "Rubicond moral et politique", selon les termes d'un député LR. »
    (Geoffroy Clavel, sur huffingtonpost.fr, le 13 mars 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Fallait-il que notre journaliste soit rouge de honte − ou passablement éméché − pour confondre de la sorte le nom du fameux cours d'eau italien avec son homophone transalpin ? Rappelons ici que rubicond (avec un r minuscule et un d final) est un adjectif − emprunté du latin rubicundus (« rouge, rougeaud »), lui-même dérivé de ruber (« rouge ») −, qui a d'abord qualifié une urine colorée de sang, puis, dans l'usage courant, un visage ou, par métonymie, une personne qui a le teint rouge (pour ne pas dire couleur rubis, con !) : « La face rubiconde que Breughel donne à ses paysans » (Marcel Proust), « Les cochers rubiconds vident leur verre devant le comptoir du marchand de vin » (Anatole France). Quant à Rubicon (notez la majuscule), il s'agit du nom propre, emprunté du latin Rubico, d'une petite rivière qui séparait l'Italie romaine de la province de la Gaule cisalpine et qui tire sa célébrité de ce jour de l'an 49 avant Jésus-Christ où Jules César − qui avait pourtant l'embarras du choix des chemins pour marcher sur la capitale (ne mènent-ils pas tous à Rome ?) − entreprit de la franchir avec ses troupes, au mépris du sénatus-consulte qui interdisait à tout général de passer cette frontière naturelle à la tête d'une armée, et, ce faisant, déclencha la guerre civile. De cet épisode de transgression est née la locution figurée franchir (passer, traverser) le Rubicon (1), attestée dès 1561 chez Étienne Pasquier (2) au sens de « prendre une décision irréversible et lourde de conséquences » : « Je représentai au régent que mollir serait sa perte, que le Rubicon était passé » (Saint-Simon), « Ce n'est pourtant pas franchir le Rubicon, remarquez-vous, que d'appliquer expressément un article constitutionnel » (Edgar Faure), « Ainsi, sans le savoir, vous m’avez décidé à franchir ce Rubicon des écrivains qu’est le passage à la fiction » (Jean-Christophe Rufin), « Il faut franchir le Rubicon, messieurs. Je sais que ce pas est difficile à faire pour des gens un peu trop politiciens comme vous, et pas assez hommes d'action » (Éric-Emmanuel Schmitt).

    Force est toutefois de reconnaître, à la décharge des « franchisseurs » de ligne... rouge (ou jaune ou blanche, selon les sources), que la confusion ne date pas d'hier. Pour preuve ces quelques exemples pêchés en eau trouble : « Il jugea comme un autre Cæsar, qu'il devoit franchir le Rubicond, qu'il estoit obligé de déclarer la guerre aux uns et aux autres »  (Léonard de Marandé, 1654), « Il a franchi le Rubicond » (Claude de La Cluse, 1680), « Il franchit toutes les barrières, tous les rubiconds de la morale sociale » (Dominique Joseph Garat, 1794). Il n'empêche, mieux vaudrait ne pas dépasser les bornes : ce n'est pas parce que César, s'apprêtant à franchir ladite rivière, aurait lancé la célèbre formule « Les dés sont jetés » (3) qu'il faut s'empresser d'en ajouter un (d...) à la fin de Rubicon.

    (1) Quoique plus rare, la graphie avec minuscule (et marque du pluriel, le cas échéant) témoigne de la tendance du scripteur à assimiler ledit nom propre à un nom commun : « Les rubicons [= coups de force ?] et les coups d'État n'ont jamais été pour m'épouvanter » (Léonce de Larmandie), « On s'épuise à franchir les rubicons » (Pol Vandromme). Comparez : « Ne suis-je pas de ceux qui, fascinés par d’autres contextes, eussent franchi tous les Rubicon de la morale universelle ? » (Alexandre Jardin, qui use du nom propre) et « Une fois de plus, Lamennais adjure Hugo de franchir le rubicon de la conversion » (Alain Decaux, qui y voit un nom commun). Bâtarde est, en revanche, la forme adoptée par Louis-Augustin Rogeard : « Il sait, d'un vigoureux élan, franchir toutes les barrières et tous les Rubicons. »

    (2) « Mais puis qu'il luy estoit advenu de franchir le Rubicon, il ne devoit désemparer, ny la ville de Paris, ny la présence de son Roy » (lettre à Monsieur de Fonssomme). Citons encore ce vers d'Étienne Jodelle s'adressant au jeune roi Charles IX (vers 1562) : « Car je sen que desja la rage turbulente / De ce siecle, bien tost à passer te presente / Maint nouveau Rubicon. »

    (3) « Iacta alea est », si l'on en croit Suétone (notez l'inversion des mots, dans la formule consacrée, qui « correspond à la logique grammaticale française sujet-verbe », dixit Wikipédia). D'après Plutarque, César aurait bien plutôt cité dans le texte un proverbe grec alors bien connu, άνερρίφθω κύβος (« que le dé soit jeté »), dont iacta alea est ne serait que la traduction latine approximative. Toujours est-il, nous assure Lamartine de sa plume lyrique, que le « mot [est] prononcé depuis par tous les hommes qui, ne trouvant plus de fond dans leurs pensées et contraints de choisir entre deux périls suprêmes, prennent leur résolution dans leur caractère, ne pouvant la prendre ailleurs, et se jettent à la nage sur le Rubicon du hasard pour périr ou pour se sauver par le sort ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Oser franchir ce « Rubicon moral et politique ».

     


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  • « A de multiples reprises, l’astrophysicien a ainsi averti sur le danger potentiel d'une prise de contact avec une espèce extraterrestre » (à propos de Stephen Hawking, photo ci-contre, décédé le 14 mars 2018).
    (Alexandra Saviana, sur marianne.net, le 14 mars 2018)

    (photo Wikipédia par NASA StarChild) 

     

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    Vous fallait-il une nouvelle illustration de l'hégémonie actuellement exercée par la préposition sur sur ses congénères ? La voici : avertir sur un danger ! J'en étais resté, pour ma part, à avertir d'un danger, avec la préposition de introduisant le péril sur lequel on attire l'attention : « Il accourt pour l'avertir de tous les périls » (Bossuet), « On regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers » (Chateaubriand), « Comme s'il voulait nous avertir d'un grand danger » (Pierre Larousse), « Avertir d'un danger, d'une menace » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Eh bien, figurez-vous que cette tendance ne date pas d'hier ! En 1787, déjà, Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, blâmait l'abbé Raynal d'avoir mis sur pour de : « "Les Sauvages ont la vue, l'odorat, l'ouïe, tous les sens d'une finesse, d'une subtilité, qui les avertit de loin sur leurs dangers ou sur leurs besoins." Ce régime n'est pas approuvé par l'usage. » Contre toute attente, le grammairien Jean-Charles Laveaux prit la défense du contrevenant : « De leurs dangers et de leurs besoins dirait autre chose. Sur leurs dangers, c'est-à-dire sur les circonstances de leurs dangers ; sur leurs besoins, c'est-à-dire sur ce qui peut contribuer à satisfaire leurs besoins. Je connais en général la situation où je suis, et je n'en suis pas alarmé ; mais je n'en connais pas toutes les circonstances, toutes les chances, tous les dangers. Dans ce cas, il n'est pas nécessaire de m'avertir de ma situation ; mais il est bon de m'avertir sur ma situation, c'est-à-dire sur les circonstances, sur les dangers de ma situation. Je conviens que cela ne se dit pas ordinairement ; mais si cette expression rend une vue particulière de l'esprit que l'on ne peut rendre autrement en aussi peu de mots, pourquoi ne l'adopterait-on pas ? » (Dictionnaire raisonné des difficultés grammaticales et littéraires de la langue française, 1818). Pas sûr que les tenants de sur aient conscience de pareilles finasseries... Et pourtant, la distinction que tente d'établir Laveaux n'est pas sans rappeler celle observée par Girodet et Hanse à propos du verbe s'informer. Comparez : Je me suis informé de la date du départ [= se mettre au courant] et Les sociétés de crédit s'informent sur leurs clients avant de leur consentir un prêt [= prendre des renseignements sur].

    Renseignements pris, le tour avertir sur n'était pas aussi exceptionnel que Laveaux le laisse entendre. Jugez-en plutôt : « Vous conseillier et advertir sur les affaires de vous et de vostre royaume » (Remontrances au roi, 1413), « Ce mesme jour, après disner, furent assemblez en la Chambre de Parlement [...] pour visiter et advertir sur le fait desdictes ordonnances » (Clément de Fauquemberg, vers 1420), « Jaçoit ce que [= bien que] l'ayons par plusieurs fois adverty et fait advertir sur ce, quand les cas sont advenus, en luy priant [que...] » (édit du 10 mars 1431), « Et si quelqu'un s'advise de nous advertir sur ce poinct, qu'il ne faut pas rymer diphtongue avec voyelle » (Marie de Gournay, début du XVIIe siècle), « Je dois encore avertir sur l'autre point que [...] » (Consultations canoniques sur les sacrements, 1725), « Il faut qu'il songe [...] à se faire avertir sur ce point par gens de confiance » (Charles Auguste d'Allonville de Louville, avant 1731), « [Elle] l'avertit sur le point que [...] » (Nicolas Lenglet Du Fresnoy ?, 1741), « On doit avertir sur cela premierement que [...] » (Balthazar Gibert, 1741), « Jésus-Christ nous avertit sur ce sujet, qu'il est dangereux d'aimer les richesses » (Jean-Frédéric Ostervald, 1744), « Elle [notre conscience] nous éclaire et nous avertit sur la distinction du bien et du mal » (Puget de Saint-Pierre, 1773), « Je veux l'avertir sur les préjugés d'érudition dont on se laisse prévenir en faveur de certains Académiciens » (Jean-Joseph Rive, 1790), « Je ne sais s'il est un seul homme assez aveugle, pour qu'il faille l'avertir sur la situation actuelle de la France » (Louis-Marie de Narbonne-Lara, 1792), « C'est en vain, dis-je, que les hommes étaient bien avertis sur la nature et la différence des deux philosophies » (Antoine de Rivarol, 1797), « Il l'avertit sur les devoirs de son pieux ministère » (Joseph Tempier, 1845), « Il les avertit sur la manière dont ils doivent procéder » (jurisprudence belge, 1846), « Nous sommes surabondamment avertis sur ce point comme sur bien d'autres » (Jules de Tardy, 1849), « Elle l'avertit sur l'obligation où elle est de servir le prochain » (Armand-Prosper Faugère, 1858), « Tenez-vous pour avertis sur ce point » (Jean-Alfred Fournier, 1873), « Il les avertissait sur leur emploi et non sur leur être » (Maurice Barrès, 1897) et encore « Maintenant que vous êtes avertis sur le mécanisme intérieur » (Léon Daudet, 1916), « Tu es averti sur bien des choses » (Jacques Chardonne, 1927) (1).

    Sur, au demeurant, n'était pas la seule préposition pour laquelle notre verbe était susceptible de délaisser le traditionnel de. Louis-Nicolas Bescherelle, dans son Dictionnaire national (1845), relève ainsi des exemples avec par (« Dieu ne cesse de les avertir par ses prophètes, qu'il leur envoie coup sur coup », Bossuet), avec pour (« On vint l'avertir pour un sacrifice qu'il devait faire à Jupiter », Fénelon) − mais curieusement aucun avec sur !

    De nos jours, la situation reste pour le moins confuse : la construction avertir sur, bien qu'inconnue de l'Académie, du Robert et du Larousse (2), fleurit sur la Toile (sous l'influence de attirer l'attention sur ?) et jusque sous la plume du (futur) ministre de l'Éducation nationale : « Avertir [les parents] sur les risques d'abus de la télévision et d'Internet » (L'École de la vie, 2014). On sait, il est vrai, à quel point un parent averti en vaut deux !

    (1) J'en viens à me demander − mais rien n'est moins sûr − si certaines de ces constructions ne doivent pas être analysées comme des ellipses de avertir quelqu'un (de son avis, de son intention, de sa volonté) sur tel fait, sur tel évènement, dans la mesure où l'on a dit autrefois : « Nous advertir sur ce de sa volunté » (Charles Quint, 1549), « Vous advertir sur ce de mon intencion et resolucion » (Correspondance de Marie de Hongrie avec Charles Quint et Nicolas de Granvelle), « Qu'ilz veuilent par ensemble y délibérer et en advertir sur ce Sadicte Altèze de leur advis » (arrêté du 9 avril 1580, à Anvers).

    (2) Contrairement à la construction alerter sur qui, elle, figure dans certains ouvrages de référence : « Alerter la population sur un risque de pollution », mais « Avertir d'un danger » (Larousse en ligne) ; « Nous les avons alertés des ou sur les dangers qu'ils couraient », mais « On les a avertis du danger » (Bescherelle pratique). Deux poids deux mesures ?
     

    Remarque 1 : Aucune hésitation, en revanche, devant un infinitif : c'est bien la préposition de qui est de rigueur. « Avertir quelqu'un de, suivi d'un infinitif, l'informer de ce qu'il doit ou devrait faire. Une lettre l'avertit de se présenter au commissariat. Avertissez-le d'éviter la route du bord de mer » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Vous voilà... averti !

    Remarque 2 : Danger désignant ce qui constitue une menace, un péril possible, l'adjectif potentiel me semble superfétatoire (voir ce billet).

    Remarque 3 : Voir également ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il a averti du danger (selon l'Académie).

     


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