• Orthographe


    La réputation de l'orthographe française n'est plus à faire, aux yeux de Paul Valéry : « cette criminelle orthographe, une des fabrications les plus cocasses du monde ». Voilà qui est dit ! L'orthographe, on la critique, on la réforme (de bien curieuse façon, il faut l'avouer)... et on la maîtrise de moins en moins.

    S'il est vrai que l'ensemble de ces règles autrefois regroupées sous le terme orthographie donne parfois le tournis, celles-ci répondent le plus souvent à une certaine logique (étymologique, notamment), qu'il convient d'appréhender et de respecter.

  • Selon le Dictionnaire historique de la langue française, le nom masculin invariable post-scriptum est emprunté « au latin post scriptum, participe passé passif substantivé, au neutre, de postscribere "écrire après ou à la suite de", de post "après" et scribere "écrire" ». Voilà qui me laisse un brin perplexe : la forme substantivée du participe passé de postscribere n'est-elle pas censée s'orthographier... en un seul mot ? Car enfin, de deux choses l'une : ou bien on considère que l'on a affaire, en latin, à une locution et on écrit « latin post scriptum » (comme dans mon Robert illustré 2013) ou bien on considère qu'il s'agit du participe passé substantivé de postscribere et on écrit « latin postscriptum » (comme dans le Larousse en ligne).

    Toujours est-il que le mot fut introduit dans notre lexique dès le début du XVIe siècle pour désigner ce que l'on ajoute au bas d'une lettre (généralement écrite à la main ou à la machine) après la signature, d'abord sous diverses graphies francisées aujourd'hui hors d'usage (postcripte, postscripte, postscript, postcrit...), avant d'être rétabli dans sa forme latine, avec ajout d'un trait d'union : « un post-scriptum que j'insère à ce chapitre » (Pierre Poiret, 1687), « Post-scriptum. Mot purement latin que l'on trouve quelquefois dans les Gazettes » (Henri Basnage de Beauval, 1701). Si l'Académie s'en est toujours tenue à cette dernière graphie (post-scriptum depuis 1762), la forme en un mot avait la préférence de Littré (« postscript ou, plus souvent, postscriptum ») et de quelques plumes célèbres :  « Je vous renvoie aussy le postscriptum approuvé pour M. de Vergennes » (Louis XV), « Je vois cependant, en reprenant votre lettre, que vous m'aviez marqué cette première nouvelle, mais dans le postscriptum » (Rousseau), « On le verra dans le postscriptum » (Mirabeau), « J'ai ajouté à ma dernière lettre un postscriptum en sa faveur » (Alfred de Vigny), à côté de « Je demande pardon à Madame d'un post-scriptum plus long que la lettre elle même » (Talleyrand), « Il devait y avoir un post-scriptum où la pensée principale allait être dite » (Balzac), « Il y a un post-scriptum » (Alexandre Dumas père).

    Pas plus que sur la graphie de la forme développée, les spécialistes ne s'accordent sur celle de la forme abrégée. Jugez plutôt : P.-S. pour mon Robert illustré 2013, mais « le mot est généralement signalé par les initiales P. S. » pour le Dictionnaire historique de la langue française, qui fait pourtant partie de la même écurie ; P-S (sans points abréviatifs) pour mon Petit Larousse illustré 2005, mais P-S ou P.-S. pour le Larousse en ligne ; P. S. pour Féraud, Gattel et Littré ; PS pour Léon Karlson (au risque d'une confusion avec l'abréviation de Parti socialiste) ; P-S pour le Manuel de typographie française élémentaire d'Yves Perrousseaux, pour le Petit Guide de typographie d'Éric Martini et pour Henriette Walter ; P.-S. pour l'Académie (après plus de deux siècles de préconisation de la graphie P. S., avec ou sans espace intercalaire), Bescherelle, Girodet, Hanse, Jouette, Le Bidois et l'Office québécois de la langue française. Quant au TLFi, il laisse prudemment le choix : « Complément [...] généralement signalé par l'abréviation P.(-)S. » Avouez qu'il y a de quoi y perdre son latin !

    Tâchons d'y voir plus clair en interrogeant Le Bon Usage. Selon Grevisse, « on met les majuscules dans l'abréviation de certaines formules latines : N. B. = nota bene, notez bien ; P. S. = post scriptum, écrit après (comme nom : un P.-S.) ». Pas sûr que cette précision soit de nature à me rassurer, car enfin, ne donne-t-elle pas à penser qu'il existerait en français une locution adverbiale (abrégée en P. S. ou P.S.) et un nom masculin (abrégé en P.-S.) ? Il n'est que de consulter la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie pour constater... qu'il n'en est rien :

    « Nota ou, plus couramment, nota bene (e se prononce é) locution invariable. XVIIIe siècle. Mots latins signifiant proprement "note", "note bien". Mention dont on use en tête d'une note, d'une remarque, pour attirer l'attention du lecteur sur un point important. Nota bene s'abrège souvent en N.B. Substantivement, au masculin. Un nota, un nota bene, une précision indiquée en note, une remarque. Une lettre suivie d'un nota bene. Des nota bene. »

    « Post-scriptum (um se prononce ome) nom masculin invariable. XVIe siècle, postscripte ; XVIIIe siècle, post-scriptum. Composé du latin post, "après", et scriptum, participe passé de scribere, "écrire". Ajout au bas d'une lettre, après la signature, que l'on signale généralement par l'abréviation P.-S. »

    La différence est nette : nota bene y est présenté − à tort ou à raison − comme une locution, pouvant aussi être employée substantivement (sans ajout d'un trait d'union...), quand post-scriptum n'est envisagé que comme un nom. Même constat du côté du Dictionnaire historique de la langue française et du TLFi.

    J'ose une synthèse. En français, post-scriptum est un substantif masculin, que l'on écrit en romain et avec un trait d'union dans sa forme développée comme dans ses formes abrégées P.-S. ou P-S (lesquelles servent aussi bien à désigner l'ajout qu'à l'annoncer) : « P.-S. − Mon amie Raymonde sort d'ici. Je l'ai toujours tenue au courant − en gros − de notre liaison » (Montherlant), « P.-S. − La place me manque pour répondre aujourd'hui à [...] » (Robert Le Bidois), « Même lettre [...] avec ce P.-S. » (Henri Martineau). Mais il est également possible de recourir directement aux formes latines post scriptum ou postscriptum (selon les sources), qui s'écriront en italique et s'abrégeront en P. S. ou P.S. : « P.S. Je lirais volontiers le commentaire de l'abbé [...], si vous l'aviez » (Diderot), « P. S. Je ne sais par qui envoyer ma lettre » (Choderlos de Laclos), « J'ai reçu [...] vos deux lettres [...], avec l'extrait par duplicata d'un P. S. de M. Hume » (Rousseau). L'abréviation sans trait d'union a, du reste, longtemps eu les faveurs de l'usage (1), avant de se voir concurrencer par P.-S. ou P-S, plus conformes à la graphie post-scriptum. Il y a toutefois fort à parier qu'elle tiendra de nouveau la corde, avec le retour à la forme développée en un mot (un postscriptum, des postscriptums) préconisé par les tenants de l'orthographe « rectifiée ». À chaque époque ses conventions...

    (1) Voir notamment les anciennes éditions du Dictionnaire de l'Académie, ainsi que Féraud, Gattel, Littré et, plus près de nous, Jean-Pierre Lacroux : « Beaucoup de post-scriptum nous viennent d’époques où l’on abrégeait P. S., sans trait d’union… »

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    Remarque 1 : Si la forme latine, quelle que soit sa graphie, n'a pas d'entrée dans le Gaffiot ni dans le Du Cange, elle apparaît dans ce dernier à l'article « Pœnitentes » : « Quamvis ipse Theodorus post scriptum Romanum libellum indulta culpa [...] » (Anastasius).

    Remarque 2 : On appelle apostille une annotation ajoutée en bas ou, plus souvent, en marge d'un écrit : Toute apostille à un acte juridique doit être paraphée par les signataires du corps de l'acte. Le mot est présenté comme « vieilli » par le Dictionnaire de l'Académie.

    Post-scriptum

     


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  • Les Français ne sont plus à une contradiction près. Au nom du respect de l'étymologie, nombre d'entre eux refusent catégoriquement la graphie rectifiée nénufar, à l'instar de cette blogueuse qui écrit : « Le jour où ma fille va me dire "pourquoi nénufar ça s’écrit comme ça ?", je vais devoir lui expliquer que c’est parce qu’un jour des bien-pensants se sont dit qu’on faisait trop de fautes et qu’il fallait simplifier les mots ? Mettant de côté leurs origines étymologiques ? » Mais savent-ils seulement, ces esprits soudainement épris d'étymologie, que c'est justement par respect pour l'origine du mot que le Conseil supérieur de la langue française a souhaité le débarrasser, en 1990, d'un ph que rien ne justifiait ? La linguiste Chantal Contant s'en explique dans son livre Les rectifications de l'orthographe du français (2010) : « Le mot nénufar vient de l'arabe, et c'est avec raison qu'il s'écrivait avec un f... jusqu'en 1935. C'est par erreur qu'il s'est retrouvé avec un ph grec ! Cette erreur vient d'être réparée. »

    Voilà qui appelle plusieurs remarques. Notons, tout d'abord, qu'il ne s'agit pas, dans le cas présent, d'une simplification de l'orthographe comme on l'entend trop souvent, mais bien de la correction d'une erreur d'étymologie. Il se trouve, en effet, que les anciens ont longtemps supposé que le mot nénuphar provenait du latin nymphea ou nymphæa (emprunté du grec numphaia, nom donné à diverses plantes d'eau) : « En latin nymphea » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Mot latin. On l'appelle aussi nemphea » (Dictionnaire de Richelet, 1694), « En latin Nymphea alba major [...] Cette plante porte le nom des Nymphes, à cause qu'elle vient dans les eaux » (Dictionnaire de Trévoux, 1732), « Nymphéa, dont on a fait nénufar, nénuphar » (Dictionnaire étymologique de Roquefort, 1829). Mais pour les étymologistes d'aujourd'hui, la vérité serait ailleurs : selon eux, nénuphar, du latin nenuphar (selon Robert) ou nenufar (selon Hatzfeld et Darmesteter) (1), est emprunté de l'arabe nainufar, ninufar ou nilufar, lequel provient du sanskrit nilotpala (« lotus bleu ») par l'intermédiaire du persan nilufar ! Vous l'aurez compris : dans cette affaire, le f a plus de légitimité, au regard de l'étymologie, que le ph, réservé aux mots français d'origine grecque (2). D'où la graphie rectifiée nénufar, qui (re)fleurit à côté des vocables éléphant, pharmacie, philosophie... (restés quant à eux inchangés).

    Ensuite, on voudrait nous faire croire que nénuphar s'est toujours écrit avec un f avant 1935. Il n'est que de consulter les dictionnaires anciens pour se convaincre du contraire : chez Nicot, chez Furetière, chez Richelet, chez Féraud et dans le Dictionnaire de Trévoux, c'est la graphie avec ph qui tient la vedette (3). Ce que Chantal Contant voulait sans doute dire, c'est que le mot s'est toujours écrit avec un f... dans le Dictionnaire de l'Académie ! Du moins de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). « Paradoxalement, note André Goosse, c'est après que les spécialistes (Littré, Hatzfeld-Darmesteter, notamment) eurent rejeté la mauvaise étymologie et appuyé nénufar que l'Académie y a substitué nénuphar (1935) » (4). Mais là encore, la réalité est plus complexe qu'il n'y paraît : car enfin, n'est-ce pas sous la graphie nenuphar (alors non accentuée) que le mot est consigné dans le Dictionnaire des arts et des sciences, rédigé en 1694 par Thomas Corneille à la demande de ses collègues de... l'Académie française ? (5) On me rétorquera avec juste raison que s'y déploie également la forme concurrente, à l'entrée « nymphée » : « On donne aussi le nom de Nymphée au Nenufar. » Et c'est là l'objet de mon propos. Tout porte à croire, en vérité, que les deux graphies (avec f ou ph) coexistent de longue date en français (comme en latin ?), ainsi que le laisse entendre le Dictionnaire historique : « En français, le mot est d'abord relevé sous la forme neuphar (6), neufar, neuenufar au XIIIe siècle », avant d'être réécrit nenuphar (Texte médical, vers 1350) d'après le latin médiéval et sous l'influence de nymphéa, « la graphie étymologique nénufar étant toujours employée ». Voilà qui mérite vérification (7) : on trouve, au XVIe siècle, « le blanc neufart » chez Ronsard, « le nenufar » chez Rabelais, mais « le nenuphar » chez Charles Estienne (médecin) et Ambroise Paré (chirurgien) ; au XVIIe siècle :  « nenufar » (Philibert Guybert, médecin), mais « fleurs de nénuphar » (Olivier de Serres, agronome), « l'huile de nénuphar » (Nicolas Abraham de la Framboisière, médecin) ; au XVIIIe siècle : « Les nénufars fleuris » (Anne-Marie du Boccage), mais « Le sirop de nénuphar » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) ; au XIXe siècle : « les clairs du cresson et les nénufars » (Balzac), « les nénufars jaunes et blancs » (Nerval), « la belle plante appelée nénufar, nymphéa » (Sand), « les nénufars criaient dans leurs lits » (Baudelaire), « Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde ! » (Rimbaud), « les nénufars des bords » (Zola), mais « la fleur du nénuphar blanc » (Chateaubriand) ; au XXe siècle : le « nénufar » de la Vivonne (Proust), « deux feuilles de nénufar » (Pierre Louÿs), mais « les larges feuilles du nénuphar » (Jules Renard). Avouez que cela donne l'impression d'avoir affaire à une graphie commune, dont usaient les poètes et les gens du peuple, et une graphie savante, surtout prisée des médecins et des botanistes. Littré ne dit rien d'autre : « nénufar ou, d'après l'usage des botanistes, nénuphar » (8).

    Enfin, se félicite-t-on, « l'erreur [d'étymologie] vient d'être réparée » (9). À ce compte-là, que ne s'est-on arrêté en si bon chemin ! Car, dans l'affaire du nénuphar/nénufar comme dans celle de l'accent circonflexe, les rectifications de 1990 font plutôt dans la demi-mesure : pourquoi ne s'être penché que sur le cas de nénuphar, quand la famille des mots d'origine arabe que l'on n'écrit pas tous les jours compte tant d'autres anomalies ? Pas un mot sur les graphies mufti et muphti (de l'arabe mufti), entre lesquelles les dictionnaires n'en finissent pas de balancer, sans parler de camphre (de l'arabe kafur), saphène (de l'arabe çafiri ou safin) et sophora (de l'arabe sufayra), qui − allez savoir pourquoi − continuent d'être affublés d'un ph grec. L'inconséquence persiste.

    « Le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique ni par l'histoire, écrivait Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française. Il se fonde sur une tradition relativement récente, formée surtout d'ignorance. » Voilà qui achève de me donner le caphard, pardon le cafard (de l'arabe kafir, « incroyant »)...

    (1) Il est intéressant de noter que l'hésitation entre les graphies ph et f se trouve déjà en latin. Elle pourrait notamment expliquer la persistance des variantes françaises paraphe et parafe (du latin paraphus ou paraffus), à laquelle − curieusement − personne ne trouve rien à redire. Le parapheur/parafeur serait-il moins fréquenté, dans notre société moderne, que le nénuphar/nénufar ?

    (2) « Le phonème [f] est transcrit par la lettre f simple, comme dans vif, faim, soufre, ou double comme dans effet, affolé, et par la graphie ph dans des mots d'origine grecque ou tirés du grec, comme dans philosophie, phosphate, phénomène, ou supposés tels comme dans nénuphar » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (3) Je parle là des éditions Nicot 1606, Furetière 1690, Richelet 1694, Trévoux 1732 et Féraud (Nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences) 1756. La graphie nénufar fut toutefois introduite dans Furetière 1701, dans Richelet 1710 et dans Trévoux 1743 (« Nénuphar ou Nénufar »).

    (4) D'après la revue Le français dans le monde (numéro de 1991, édité chez Hachette et Larousse), l'Académie aurait obéi aux botanistes en imposant nénuphar pour nénufar dans la huitième édition (1935) de son Dictionnaire, avant de faire marche arrière dans la neuvième (en cours de rédaction depuis 1992). Selon d'autres sources, il s'agirait d'une faute de transcription ou, de façon plus surprenante, d'une erreur d'étymologie survenue en 1935.

    (5) Je ne m'explique pas, au demeurant, la mention portée à l'entrée « nénufar » de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie : « La graphie nénuphar date du XIXe siècle. » Les Immortels d'aujourd'hui n'ont-ils donc jamais consulté le Dictionnaire des arts et des sciences de leur aîné ?

    (6) Pourrait-il s'agir d'une erreur de copiste ?

    (7) L'exercice est périlleux, tant on sait que les graphies peuvent fluctuer au fil des éditions et qu'il n'est pas toujours possible d'avoir accès aux manuscrits originaux. Le cas de Chateaubriand est, à cet égard, édifiant : on colporte çà et là − Littré en tête, à l'entrée « demoiselle » de son Dictionnaire − que la graphie nénufar se trouverait dans son Génie du christianisme ; renseignements pris, si nénufar figure bel et bien dans des éditions de 1850 et 1855, c'est la forme avec ph qui tient la corde dans l'édition de 1802. Comparez les deux versions : « quand la demoiselle va, errant avec son corsage bleu et ses ailes transparentes, autour de la fleur du nénuphar blanc » (édition de 1802) et « quand la demoiselle, avec son corsage bleu et ses ailes transparentes, se repose sur la fleur du nénufar blanc » (édition de 1850, citée par Littré).

    (8) Littré − qui, soit dit en passant, ne recourt qu'à la graphie nénuphar à chaque fois qu'il cite ce mot dans les autres articles de son Dictionnaire (aux entrées blanc, lune, nuphar, nymphéa, plateau, volant et volet) − précise toutefois que nénuphar serait l'appellation vulgaire du nuphar jaune. De là à en conclure que nos variantes orthographiques se répartiraient de la plus commune à la plus savante selon la hiérarchie suivante : nénufar, nénuphar, nuphar, nymphéa...

    (9) Rappelons ici que les graphies nénufar et nénuphar sont toutes deux correctes, la première étant désormais considérée comme la référence.

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    Remarque 1 : Bernard Pivot, qui a fait partie du comité d'experts formé par le Conseil supérieur de la langue française de l'époque, raconte l'affaire de l'intérieur dans Les Mots de ma vie (2011) : « Ce qui était fort divertissant [...], c'était que les réformateurs invoquaient le passé et passaient pour des nostalgiques ; et que les conservateurs rejetaient le passé et passaient pour des modernes. J'étais du parti du nénuphar parce que cette plante appartient à la famille des nymphéacées dont le ph ne se discute pas. Sans compter que les nymphéas, qui sont des nénuphars blancs, s'écrivent eux aussi avec ph. On aurait fait de nénufar un orfelin. »

    Remarque 2 : Des réformes, notre orthographe en a connu de véritables, au cours des siècles. Le linguiste Ferdinand Brunot s'en fait l'écho dans sa fameuse lettre ouverte adressée en 1905 au ministre de l'Instruction publique : « Quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, et malgré Corneille, on voulut que cette orthographe distinguât "les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes". On la fit donc si étymologique et si pédante qu’elle eût suffi, à elle seule, à discréditer le Dictionnaire : fresle, charactère, phase, prez, advocat, advis, loy, sçavoir, lui donnaient un air tellement archaïque, qu'elle retardait d'un demi-siècle ; ses contradictions innombrables : abbattre et aborder, eschancrer et énerver, la rendaient inapplicable ; on inaugurait magnifiquement le système d’exceptions aux exceptions qui dure toujours. Bien entendu, personne ne suivit cette règle capricieuse si bien qu'au milieu du XVIIIe siècle l’Académie eut une heureuse idée. Pour se remettre au point, elle convint, au commencement de 1736, de confier la révision de l’orthographe à un "plénipotentiaire", [l’abbé] d’Olivet. Il fit une révolution. Plus de 5 000 mots sur environ 18 000 furent atteints. En 1762, nouveaux sacrifices, quoique moins importants. Enfin on vit distinguer i de j, u de v, comme Ramus le demandait déjà au XVIe siècle [...] Il y a aux réformes une objection [...], une seule et il serait peu scientifique d'essayer de la dissimuler. Si désormais l’orthographe est changée, la lecture des livres imprimés avant la réforme sera rendue un peu plus difficile […] Pareille illusion se comprend chez ceux qui n’ont jamais ouvert que des éditions scolaires, ou qui oublient que le texte de la Collection des Grands Écrivains est publié dans une orthographe uniformisée, rajeunie, truquée, où on a juste laissé oi en souvenir du passé. Mais cette orthographe est celle de la maison Hachette et Cie. Elle n’est ni celle de Corneille, ni celle de Molière, ni celle de Pascal, ni celle de Bossuet, ni celle de personne enfin. Qu’on se reporte aux manuscrits, quand ils existent, ou aux éditions, soit originales, soit faites d’après les éditions originales. »


    Un tableau de Nymphéas de Claude Monet

     


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  • Comment rester muet devant le déferlement d'âneries, de contrevérités et de mauvaise foi auquel on assiste dans les médias et sur les réseaux sociaux, à propos de la mort (imprudemment) annoncée de l'accent circonflexe ? C'est que l'on finirait par croire, depuis le début du mois de février 2016 et l'exhumation d'un rapport sur les « rectifications orthographiques » vieux d'un quart de siècle, que la langue va à vô-lô, pardon à vau-l'eau. Jugez plutôt : « appauvrissement de la langue », « nivellement par le bas », « perte de nos valeurs », « atteinte à la beauté de la langue », « recul de l'identité française », « destruction du patrimoine français », « début de l'anarchie », etc. Diable ! Quand on songe à tous ces écrivains de la Renaissance (Baïf et Ronsard en tête) qui voulurent réformer l'orthographe en préconisant − les inconscients ! − d'écrire phonétiquement...
    « En quelques jours, l’accent circonflexe est devenu l’emblème d’une résistance dont les sous-entendus politiques sont évidents » résume Slobodan Despot, directeur d'une maison d'édition. La guerre du circonflexe − à moins que ce ne soit celle du nénufar et de l'ognon − se rallume, à vingt-cinq ans d'intervalle. Pourquoi un tel déchaînement de passions pour un modeste chapeau, je vous le demande ? Tâchons d'y voir clair, en laissant de côté les vaines polémiques.

    Que disent les spécialistes de la langue ? « Hormis dans la conjugaison, fait observer Bénédicte Gaillard dans Le français de A à Z (2004), l'usage de l'accent circonflexe ne répond à aucune règle précise ni rigoureuse. » René Georgin, évoquant dans Jeux de mots (1957) « la question mineure mais souvent embarrassante de l’accent circonflexe », reconnaît que son emploi « recèle de nombreux pièges ». Pour Grevisse, il s'agit ni plus ni moins d'« une des grosses difficultés de l'orthographe française ». L'époque étant à la simplification, on ne s'étonnera donc pas de voir les membres du Conseil supérieur de la langue française (parmi lesquels un certain André Goosse, le continuateur de Grevisse) se pencher, dès 1989, sur le cas ô combien épineux dudit chevron... en poussant des « Oh ! » d'indignation : « L’emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche tout enseignement systématique ou historique. » Regardons-y de plus près, en reprenant un à un leurs arguments.

    I/ « Les justifications étymologiques ou historiques ne s’appliquent pas toujours. »

    D'aucuns se souviennent avoir appris à l'école que le circonflexe, issu graphiquement de la réunion d’un accent aigu et d’un accent grave, indique d'ordinaire la chute d'un s devenu muet ou, plus rarement, d'une voyelle en hiatus de l'ancienne orthographe : asne → âne, ostel → hôtel, teste → tête, aage → âge, meur → mûr, cruement → crûment, etc. C'est « l'accent du souvenir », selon la formule rabâchée de Ferdinand Brunot. Force est toutefois de constater que les contre-exemples ne manquent pas. D'une part, nombreux sont les accents non justifiés par la disparition d'une lettre étymologique, comme dans âcre, alcôve, arôme, bêler, câpre, châle, diplôme, drôle, extrême, flâner, geôle, grâce, infâme, mânes, môle, pâtir, pôle, symptôme, suprême, théâtre, trône, etc. D'autre part, il s'en faut de beaucoup que toutes les lettres amuïes soient représentées par des circonflexes ; certaines ont disparu sans laisser de trace, comme dans coteau − que Littré préconisait d'écrire avec un circonflexe, « puisque l'ancienne forme est costeau ; mais l'usage a effacé l'accent dans l'écriture, après l'avoir effacé dans la prononciation » −, dans coutume − « Noter qu'il n'y a pas d'accent circonflexe sur -ou- bien qu'il y ait eu disparition d'un s dans le mot (latin consuetudinem > coustume) », lit-on dans le TLFi − ou dans soutenir (pourtant emprunté du latin sustinere). Quant aux adverbes en -ument, « ce sont de purs fantaisistes » déplore Georgin : n'écrit-on pas assidûment, crûment, dûment... mais absolument, éperdument, prétendument ? Allez trouver une logique derrière tout ce fatras ! (1)

    II/ « [L'accent circonflexe] n’est pas constant à l’intérieur d’une même famille. »

    Pour preuve, ces quelques exemples pêchés parmi d'autres : fantôme, fantomatique ; grâce, gracieux ; icône, iconoclasteinfâme, infamie ; mêler, mélange ; symptôme, symptomatique ; etc. Le plus souvent, en effet, le circonflexe du mot simple disparaît ou se change en accent aigu dans ses dérivés, la voyelle qu'il coiffait passant de tonique à atone (notamment quand elle est suivie d'une syllabe sans e muet). Comparez : bête → bêtise et bête → bétail. Mais là encore, ajoute aussitôt Goosse, « il n'y a pas de règle nette » : bâtard et chaîne ne conservent-ils pas l'accent dans tous leurs dérivés ?

    III/ « De sorte que des mots dont l’histoire est tout à fait parallèle sont traités différemment. »

    « Pourquoi écrire , mais su, tu, vu, etc. ; plaît, mais tait ? » s'interrogent à bon droit nos experts, mus par le souci louable d'établir des régularités.

    IV/ « L’usage du circonflexe pour noter une prononciation est loin d’être cohérent. »

    Si l'accent circonflexe peut s'avérer utile − selon la région du locuteur − pour distinguer certains homonymes en en modifiant la prononciation (côte, cote ; pâte, patte ; et autres paires spécifiques), c'est loin d'être toujours le cas : allez savoir pourquoi axiome, idiome et zone n'ont pas reçu les palmes académiques alors qu'ils se prononcent avec le même o long (hérité de l'oméga grec) que celui de diplôme − (a-ksi-ô-m'), (i-di-ô-m'), (zô-n'), (di-plô-m'), selon la transcription phonétique de Littré (2). Pour ne rien simplifier, la présence du circonflexe n'implique pas toujours, même dans la langue ancienne, la prononciation longue de la voyelle ; ainsi de (vous) êtes qui, « quoique marqué d'un accent circonflexe, est, au gré du poëte, long ou bref » (Manuel élémentaire de littérature française, 1837) (3). Et que dire encore de têtu, qui se prononce ordinairement avec un e fermé quand tête se satisfait d'un e ouvert ? « Il n'y a donc pas de rapport strict entre la présence d'un accent circonflexe et la prononciation », conclut Bénédicte Gaillard.

    Aussi le Conseil supérieur de la langue française se considéra-t-il fondé à faire des propositions d'amélioration de l'usage « d'un signe qui apporte si peu d'information sur la prononciation et qui a un rôle historique si varié et si inconséquent » (Goosse). Plusieurs possibilités s'offraient à lui : rétablir le circonflexe là où l'usage l'avait oublié ou effacé ; le supprimer de tous les mots qui en étaient encore coiffés (je vous laisse imaginer le tollé !) ; le remplacer par un accent grave, à chaque fois que celui-ci pouvait en tenir la fonction ; réduire le nombre de cas où il était utilisé. La dernière option eut sa préférence : l'accent circonflexe, conservé sur a, e, et o, devint optionnel sur i et u − où il ne note pas de différence de prononciation (4) −, excepté dans la conjugaison, pour marquer une terminaison (en évitant de séparer vîmes, vîtes, sûmes, sûtes, vînmes, vîntes de aimâmes, aimâtes), et dans les mots où il apporte une « distinction de sens utile » (crû, cru dû, du ; sûr, sur ; jeûne, jeune ; tâche, tache ; etc.). Et c'est là, me semble-t-il, que le bât blesse. Car si nos experts se sont employés à rectifier avec opiniâtreté certaines anomalies étymologiques, d'autres subsistent toujours : pourquoi, par exemple, continuer d'écrire jeûner quand déjeuner, pourtant de la même famille, s'avance tête nue ? Au nom de la différenciation des homographes, nous rétorque-t-on aussitôt − le dérivé jeûne (« privation de nourriture »), ainsi chapeauté, ne risquant pas d'être confondu avec jeune (« peu avancé en âge ») (5). La belle affaire ! Il me semble que l'on ne s'émeut pas autant du risque de confusion entre le pronom tu et la forme verbale (il s'est) tu − autrefois orthographiée (vous l'aurez deviné) : « Il ne l'auroit pas tû », comme « Il a sû m'abuser » et « M'en as-tu vû capable ? » (Corneille). À ce compte-là, pourquoi ne pas avoir rétabli le circonflexe sur le a de pas, qui permettait autrefois de distinguer l'adverbe de négation du nom : « Votre enfant marchera sur les pâs de son oncle » (Mme de Sévigné) ?
    Pis, nos pourfendeurs de l'illogisme et de l'arbitraire sont à l'origine − fût-ce à leur corps défendant − de nouvelles bizarreries : ne lit-on pas dans le texte paru au Journal officiel que les adjectifs mûr et sûr ne porteraient le chapeau « qu'au masculin singulier [...] comme c'était déjà le cas pour dû » ? Voilà qui est pour le moins surprenant. D'abord, au regard de l'étymologie, tant la logique plaide en faveur du maintien du circonflexe au masculin comme au féminin et au pluriel, en souvenir de la chute de l'ancien e intercalaire (vieux français deu, deue, deues, deus). Ensuite, en vertu du sacro-saint principe de distinction des homographes : car enfin, la confusion entre (des) murs et (ils sont) murs serait-elle moins préjudiciable qu'entre (un) mur et (il est) mur ? (6) Tout porte à croire, en vérité, qu'il s'agit là d'une perle de la plus belle huître, ainsi qu'André Goosse le laisse lui-même entendre dans La Nouvelle Orthographe (1991) : « Le texte paru au Journal officiel [...] contient cette phrase, absente de la version qui a précédé : "Comme c'était déjà le cas pour , les adjectifs mûr et sûr ne prennent un accent circonflexe qu'au masculin singulier." Le critère pour maintenir l'accent étant le risque d'homographie, celle-ci vaut autant pour mûre (à distinguer du fruit), mûrs, mûres, sûre, sûrs, sûres. , au contraire, n'a pas besoin du circonflexe au féminin et au pluriel. Il serait souhaitable que le document qui sera communiqué aux enseignants soit conforme aux principes. » On croit rêver... Las ! vingt-cinq ans après, les faits sont toujours aussi têtus : « mûr, mûre. Orthographe rectifiée : masc. sing. mûr ; fém. mure, pluriel murs, mures » et « sûr, sûre. Orthographe rectifiée : sûr, sure », lit-on dans le Robert illustré 2013 ; « dans le cadre de l'orthographe rectifiée, on peut écrire sûr, sure, surs, sures », dans le Petit Larousse 2016 (7). La bourde − si tant est que c'en fût une − s'est même répandue jusque dans les colonnes de la dernière édition du Dictionnaire de nos académiciens : « mûre ou mure. » Gageons que Goosse ne leur tire pas son chapeau.

    On le voit, les propositions de 1990 − sur le chapitre de l'accent circonflexe tout du moins − donnent l'impression de nous abandonner au milieu du gué. Ne valait-il pas mieux que la docte assemblée − ainsi que Littré (que l'on peut difficilement soupçonner d'être un dangereux réformateur !) le suggérait autrefois à l'Académie à propos de la graphie des adverbes en -ument − « suivît un système, et mît partout l'accent circonflexe ou le supprimât partout » ? On retiendra que, si « les rectifications orthographiques proposées par le Conseil supérieur de la langue française, approuvées par l’Académie française et publiées par le Journal officiel de la République française le 6 décembre 1990 » sont désormais la nouvelle règle − à laquelle l'Éducation nationale est dûment tenue de se référer pour la rédaction de ses programmes −, elles ne sauraient être imposées à l'usager : « Les personnes qui ont déjà la maîtrise de l’orthographe ancienne pourront, naturellement, ne pas suivre cette nouvelle norme. » Les deux orthographes sont donc correctes. Mais n'était-ce pas déjà le cas pour les formes saoul et soûl, qui cuvent leur vin côte à côte dans le Dictionnaire de l'Académie depuis 1798... sans que personne semblât s'en émouvoir ? Ci-gît notre mauvaise foi.

    (1) Un rappel historique s'impose à ce stade de l'article. L'accent circonflexe − du latin circumflexus (accentus), participe passé de circumflectere (proprement « fléchir autour » et, spécialement, « prononcer une syllabe longue ») − fut introduit dans notre langue en ordre dispersé au cours de la première moitié du XVIe siècle, quand des imprimeurs, des grammairiens et des hommes de lettres eurent l'idée d'emprunter au grec un accent − figuré par une ligne sinueuse (˜) à laquelle il doit son nom − pour noter − cette fois sous la forme (^) −, qui des « diphtongues graphiques » (boîs chez Jacques Dubois, dit Sylvius), qui un e muet à l'intérieur d'un mot (vrai^ment chez Étienne Dolet), qui des voyelles allongées par la suppression d'un s (tôt chez Thomas Sébillet). Son usage mit longtemps à s'imposer en France, où il se heurta aux réticences d'une Académie « jalouse de conserver l's des étymons latins dont la connaissance était la fierté des savants » (dixit le Grand Larousse). Au XVIIe siècle, Antoine Baudeau de Somaize se moquait ainsi ouvertement de cet accent dont s'étaient entichées les Précieuses, tenantes d'une graphie simplifiée. Qui eût cru − ironie de l'histoire − que le circonflexe, aujourd'hui bastion des traditionalistes, pût être, hier, l'emblème des modernistes ? Toujours est-il que la première édition (1694) du Dictionnaire de l'Académie fit encore la part belle au s amuï, le circonflexe n'étant employé que « sur les mots dont on a retranché une lettre » (âge, j'ai pû, assidûment...). Il faudra attendre 1740 (et la publication de la troisième édition) pour que l'illustre assemblée se décidât, après deux siècles de polémiques, à en généraliser l'emploi, de façon − hélas ! − pas toujours cohérente. Qu'on en juge : « Un accent [...] qu’on met sur certaines syllabes, pour marquer qu’elles sont longues » (quatrième édition, 1762), « Un accent [...] qu’on met sur certaines syllabes, pour marquer qu’elles sont restées longues après la suppression d’une lettre » (cinquième édition, 1798), « l'accent [...] dont on se sert principalement pour marquer les voyelles qui sont restées longues après la suppression d'une lettre » (sixième édition, 1835), « Signe d'accentuation [...] dont on se sert principalement pour marquer les voyelles qui sont devenues longues par suite de la suppression d'une autre voyelle ou d'une consonne qui les suivait » (huitième édition, 1932), et enfin « signe d'accentuation [...] placé sur une voyelle, indiquant le plus souvent la disparition d'une lettre voisine (âge s'écrivait aage, tôt s'écrivait tost) et employé comme notation de certaines particularités phonétiques, étymologiques, morphologiques, ou pour distinguer dans l'écriture certains homophones » (neuvième édition, 1992). Vous l'aurez compris : la justification de ce maudit circonflexe, situé au carrefour de l'écrit et de l'oral, n'a cessé de plonger les Immortels dans l'embarras.

    (2) En 1787, déjà, Féraud dénonçait ces incohérences dans son Dictionnaire critique de la langue française, où il préférait écrire atôme, axiôme, idiôme, zône. Même constat dans le Précis d'orthographe française (1930) de Léon Clédat, diplômé ès accents circonflexes : « Dans les mots où la chute de l's a été accompagnée d'une modification du timbre de la voyelle, et où cette modification a persisté, l'accent marque utilement le timbre nouveau. Il a été introduit, pour marquer ce timbre, dans les mots savants qui n'ont jamais eu d's : suprême, extrême, grâce, cône, diplôme (mais axiome et zone, qui se prononcent de même, n'ont pas d'accent). »

    (3) Racine fait rimer êtes avec prophètes (et voutes avec toutes !) ; Corneille, avec sujettes.

    (4) La suppression du circonflexe sur les voyelles i et u serait d'autant plus justifiée qu'il ne joue, selon Goosse, « pour ainsi dire aucun rôle dans la prononciation (comparer coup et coût, coupe et coûte, goutte et goûte, ruche et bûche, cime et abîme, chapitre et épître, tait et plaît, etc.) ». S'il est vrai que la prononciation moderne ne semble plus distinguer la longueur des voyelles − d'où le recours aux moyens mnémotechniques pour retenir que le chapeau de la cime est tombé dans l'abîme −, on notera toutefois que abîme et île sont encore signalés avec un i long (noté [i:]) au début du XXe siècle (par exemple chez Paul Passy). De même lit-on dans le Grand Larousse encyclopédique (1969) : « u long comme dans bûche. » Pour Geneviève Zehringer, présidente de la Société des agrégés de l'Université, l'argument selon lequel le circonflexe serait définitivement dépouillé de sa mission phonétique n'est pas recevable : « Supprimer l'accent circonflexe de voûte, c'est renoncer à noter une prononciation qui reste, au moins chez beaucoup de locuteurs, différente de celle de route. »

    (5) Mettons les points sur les i : si jeûner − emprunté du latin jejunare − s'est vu coiffer d'un accent, c'est bien plus vraisemblablement pour réduire le hiatus (rencontre de deux voyelles appartenant à des syllabes différentes) né de la chute du second j (cf. TLFi). Tant mieux si cela a par ailleurs permis de distinguer le déverbal jeûne de l'adjectif jeune.

    (6) Comparez : C'est sûr, les plus sûrs palais ne goûtent pas les fruits surs ; le long des murs, j'ai trouvé des pommes mûres et quelques mûres (orthographe traditionnelle) et C'est sûr, les plus surs palais ne goutent pas les fruits surs ; le long des murs, j'ai trouvé des pommes mures et quelques mures (orthographe réformée ?). La langue y a-t-elle gagné en simplicité et en clarté ?

    (7) L'honnêteté m'oblige à préciser que la coquille est absente du Larousse en ligne, ainsi que du Français de A à Z, où l'on peut lire : « Sûr et mûr gardent toujours l'accent circonflexe quels que soient le genre et le nombre, contrairement à et crû. » Ouf !

     

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    Remarque 1 : D'après René Georgin, « dans les verbes, le circonflexe correspond aussi à une consonne tombée du radical, qu'on retrouve à d'autres personnes ou dans d'autres mots, comme dans connaître et il connaît (nous connaissons), croître et il croît (nous croissons et crescendo), il paît (nous paissons et pasteur). Au passé simple, il n'y en a un qu'aux deux premières personnes du pluriel, mais jamais à la troisième personne du singulier, tandis qu'il en faut un à l’imparfait et au plus-que-parfait du subjonctif où il représente deux s du latin ». Il n'empêche, là encore, l'usage brille pas ses inconséquences ; quand l'accent sur vous chantâtes (issu de chantastes) serait étymologique, celui sur nous chantâmes (qui n'avait jamais connu de s intercalaire) n'a d'autre justification que l'analogie : « Au XIIIe siècle, chantames change d'orthographe, sous l'influence de chantastes, et devient chantasmes, d'où chantâmes » (Grammaire historique de la langue française de Kristoffer Nyrop, 1903). Et que penser de la graphie (il) est, où le s amuï s'est maintenu jusqu'à nous contre vents et marées ? (En 1560, l'imprimeur Christophe Plantin n'hésitait pas à écrire il êt.)

    Remarque 2 : Aucune modification n’est apportée aux noms propres et le circonflexe est conservé dans les adjectifs issus de ces noms (Nîmes, nîmois). Ceux qui poussent des cris d'orfraie à l'idée de voir le nom de leur ville amputé de son aile protectrice ne travailleraient-ils pas un peu du chapeau ?

    Remarque 3 : Girault-Duvivier pestait contre le circonflexe dont l'Académie venait de coiffer âme dans son édition de 1798 : « Comme cet accent suppose la suppression d'une lettre, et que l'on n'a jamais écrit aame ni asme, [...] nous ne pouvons adopter la dernière décision de l'Académie. » Le grammairien ignorait-il que le mot s'est écrit en ancien français : aneme, anme, alme, arme, amme, etc. ?

    Remarque 4 : Les considérations esthétiques ne sont évidemment pas étrangères à la polémique actuelle. Elles étaient, du reste, clairement envisagées par les experts de l'époque : « Certes, le circonflexe paraît à certains inséparable de l’image visuelle de quelques mots et suscite même des investissements affectifs (mais aucun adulte, rappelons-le, ne sera tenu de renoncer à l’utiliser). » De là à voir dans cette marque graphique « que plus rien ne justifie, mais que tout légitime » (selon la formule de Bernard Cerquiglini) un signe de distinction sociale, il n'y a qu'un pas, que Maurice Tournier franchit sans peine dans À quoi sert l'accent circonflexe ? (1991) : « Placé sur ce faux terrain des divagations sentimentales ou du plaisir de l’œil, le débat autour de l'accent circonflexe ne concerne plus la transcription utile de la langue mais le seul jeu des arbitraires mondains. » Le procès en élitisme n'est pas près d'être clos.

    Quel cirque, ce flexe !

     


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  • Il est des débats qui enflamment toujours les spécialistes : chausse-trap(p)e prend-il un p ou deux p ?

    Un, si l'on en croit le Robert illustré 2013 (qui donne toutefois chausse-trappe comme variante orthographique) ; au choix, si l'on s'en tient à la position consensuelle du Petit Larousse, qui admet les deux graphies.

    Que nous enseigne l'étymologie ? Selon le Dictionnaire historique de la langue française, ledit substantif féminin est emprunté « de l'ancien français canketrepe (v. 1180), chauchetrepe (av. 1220), lui-même fréquemment altéré, notamment en caude treppe ».

    L'hésitation sur l'orthographe du second terme ne date donc pas d'hier : treppe – qui évoque immanquablement l'allemand treppe, « marche » (racine de trappiste) et le vieil anglais treppe, « trappe » – concurrençait trepe dès le XIIIe siècle ! Ainsi le poète français Eustache Deschamps (v. 1344-1406) recourut-il à plusieurs variantes dans ses Ballades : « Je voy l'ortie et le chardon, Le jonc marin et la sicue, La cauppe treppe et le tendon » (Ballade des mauvaises herbes) ; « Mais d'orties et ronces y a tant, Cauppetrapes et lierre qui pourprant » (Ballade du Jardinier).

    Toujours selon Alain Rey, connu pour aller au fond des chausses, chauchetrepe – composé de deux anciens verbes de sens voisin : chauchier (« fouler aux pieds ») et treper (« marcher sur » ou « sauter », que l'on retrouve dans trépigner) – est attesté en latin médiéval par la forme calcatripa (ou calcitrapa), « chardon ». Voilà qui éclaire notre lanterne : le mot désigne à l'origine une sorte de chardon étoilé, dont les épines ne manquent sans doute pas de faire bondir le va-nu-pieds.

    C'est par analogie d'aspect que le sens s'est étendu, dès la fin du XIIIe siècle, à la pièce de fer garnie de pointes qu'on jetait sur les routes et où hommes et chevaux s'enferraient. L'orthographe de ce cousin de la herse de nos barrages policiers n'en demeura pas moins un sujet toujours aussi épineux : « Caton de son temps (...) conseilloit que la court judiciaire feust de chausses trappes pavées » (Rabelais) ; « (Des soldats) avoient semé des chausse-trapes soubz l'eau » (Montaigne).

    L'idée de piège désormais attachée à ce mot va se voir confortée par l'attraction de trappe et l'effacement du verbe treper : au cours du XIVe siècle, chausse-trap(p)e s'enrichit du sens de « piège pour prendre les animaux sauvages ». Partant, on s'interroge avec Littré : « Trappe s'écrivant avec deux p, on ne voit pas pourquoi, dans chausse-trape, il n'y en a qu'un ». Et pour cause : Littré voyait (un peu vite) derrière la formation de ce mot l'image d'une trappe qui chausse, entendez un piège qui chausse en quelque sorte les pattes de l’animal dès lors que ce dernier marche dessus.

    Au sens figuré, de loin le plus fréquent de nos jours, le mot s'entend d'« un piège que l'on tend à quelqu'un », d'« une difficulté cachée à dessein ».

    Une affaire pleine de chausse-trap(p)es dangereuses.

    L'Académie aura attendu la neuvième édition de son Dictionnaire (1992) pour enregistrer ledit sens figuré et, surtout, pour rétablir les deux p à chausse-trappe tout en acceptant la nouvelle orthographe chaussetrappe, qui, comme toutes les rectifications orthographiques de 1990, reste soumise à l'épreuve du temps. Si cette position peut encore sembler à certains contestable du point de vue de l'étymologie (malgré l'existence de l'ancienne forme treppe), elle paraît fort légitime du point de vue de la sémantique et du bon sens. À tel point que feu l'académicien Jacques Laurent, un rien provocant, prit un réel plaisir à enfoncer le pieu dans Le français en cage (1988) : « C'est sans doute à la suite d'une erreur due à l'ignorance de l'orthographe de trappe ou à un culte excessif de l'étymologie que l'un des deux p a disparu ». La « gaffe » (sic) est depuis réparée.

    À moins de parler du chardon ou de l'engin de défense (et encore...), sans doute est-il préférable d'écrire, selon la logique, chausse-trappe.

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    Remarque 1
    : Il faut bien reconnaître que la suggestion de Littré, intellectuellement satisfaisante, est grammaticalement contestable. En effet, quand un mot composé est formé d'un verbe et d'un substantif, celui-ci est traditionnellement énoncé après celui-là : un chausse-pied. La chausse-trappe de Littré « serait donc normalement un appareil destiné à chausser une trappe, comme un chausse-pied est un appareil destiné à chausser le pied. C'est absurde », fait justement remarquer André Rigaud.

    Remarque 2 : La véritable incohérence réside plutôt dans le fait que les dérivés et les composés de trappe (attraper, attrapade, attrape-nigaud, etc.) ne prennent qu'un p. Cette anomalie orthographique mériterait d'être à son tour régularisée.

    Remarque 3 : Si le pluriel aujourd'hui retenu par l'Académie est chausse-trappes (chaussetrappes, en orthographe rectifiée), l'ancien pluriel caudes treppes a pu favoriser la forme chausses-trappes rencontrée chez de nombreux auteurs  (Rabelais, Diderot, Mirabeau, Chateaubriand, Balzac, Hermant, Frison-Roche, etc.).

    Chausse-trap(p)e

    « Manuel anti-chausse-trappes », en guise de sous-titre.


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  • Ainsi, en 1990, une vilaine sorcière se sera penchée sur le berceau du petit féerie (et de sa lignée) pour l'affubler d'un second accent aigu bien disgracieux. Sans doute faut-il voir dans cette capitulation – pardon, dans cette rectification – orthographique le résultat de plusieurs dizaines d'années de prononciation aussi fautive (fé-é-ri au lieu de fé-ri) qu'injustifiée ; car, après tout, viendrait-il à l'idée de quelqu'un de parler de la fé-é Morgane ?...

    D'aucuns observeront que, si la graphie rectifiée ne figure pas encore dans la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie, la prononciation fé-é-ri y est désormais qualifiée « d'usage » ! Un usage prompt, semble-t-il, à rejeter (inconsciemment ?) une prononciation classique aux allures bien peu merveilleuses de vieux métal rouillé (l'adjectif homophone ferrique signifie « qui contient du fer »).

    Pour ma part, je m'en tiendrai à la position de Hanse et de Thomas, qui prévalait jusqu'alors : féerie et féerique ne sauraient se laisser mener à la baguette des réformateurs ; ils s'écrivent avec un seul accent aigu et se prononcent sans marquer le e intercalaire. Il n'y a rien de bien magique dans tout cela !

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    Remarque 1
    : Féerie désigne un monde imaginaire habité par les fées, une pièce de théâtre où figurent des personnages merveilleux et, par extension, un spectacle enchanteur.

    Remarque 2 : On écrira conte de fées (plutôt que conte de fée, qui pourrait s'interpréter comme « conte fait par une fée ») mais (avoir des) doigts de fée (= être d'une très grande dextérité).

    Féerie, féerique

    Au port de Saint-Cyprien (66), on a l'accent réformé et généreux...
    (panneau publicitaire, photo Marc81)

     


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