• La guerre du nénufar

    Les Français ne sont plus à une contradiction près. Au nom du respect de l'étymologie, nombre d'entre eux refusent catégoriquement la graphie rectifiée nénufar, à l'instar de cette blogueuse qui écrit : « Le jour où ma fille va me dire "pourquoi nénufar ça s’écrit comme ça ?", je vais devoir lui expliquer que c’est parce qu’un jour des bien-pensants se sont dit qu’on faisait trop de fautes et qu’il fallait simplifier les mots ? Mettant de côté leurs origines étymologiques ? » Mais savent-ils seulement, ces esprits soudainement épris d'étymologie, que c'est justement par respect pour l'origine du mot que le Conseil supérieur de la langue française a souhaité le débarrasser, en 1990, d'un ph que rien ne justifiait ? La linguiste Chantal Contant s'en explique dans son livre Les rectifications de l'orthographe du français (2010) : « Le mot nénufar vient de l'arabe, et c'est avec raison qu'il s'écrivait avec un f... jusqu'en 1935. C'est par erreur qu'il s'est retrouvé avec un ph grec ! Cette erreur vient d'être réparée. »

    Voilà qui appelle plusieurs remarques. Notons, tout d'abord, qu'il ne s'agit pas, dans le cas présent, d'une simplification de l'orthographe comme on l'entend trop souvent, mais bien de la correction d'une erreur d'étymologie. Il se trouve, en effet, que les anciens ont longtemps supposé que le mot nénuphar provenait du latin nymphea ou nymphæa (emprunté du grec numphaia, nom donné à diverses plantes d'eau) : « En latin nymphea » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Mot latin. On l'appelle aussi nemphea » (Dictionnaire de Richelet, 1694), « En latin Nymphea alba major [...] Cette plante porte le nom des Nymphes, à cause qu'elle vient dans les eaux » (Dictionnaire de Trévoux, 1732), « Nymphéa, dont on a fait nénufar, nénuphar » (Dictionnaire étymologique de Roquefort, 1829). Mais pour les étymologistes d'aujourd'hui, la vérité serait ailleurs : selon eux, nénuphar, du latin nenuphar (selon Robert) ou nenufar (selon Hatzfeld et Darmesteter) (1), est emprunté de l'arabe nainufar, ninufar ou nilufar, lequel provient du sanskrit nilotpala (« lotus bleu ») par l'intermédiaire du persan nilufar ! Vous l'aurez compris : dans cette affaire, le f a plus de légitimité, au regard de l'étymologie, que le ph, réservé aux mots français d'origine grecque (2). D'où la graphie rectifiée nénufar, qui (re)fleurit à côté des vocables éléphant, pharmacie, philosophie... (restés quant à eux inchangés).

    Ensuite, on voudrait nous faire croire que nénuphar s'est toujours écrit avec un f avant 1935. Il n'est que de consulter les dictionnaires anciens pour se convaincre du contraire : chez Nicot, chez Furetière, chez Richelet, chez Féraud et dans le Dictionnaire de Trévoux, c'est la graphie avec ph qui tient la vedette (3). Ce que Chantal Contant voulait sans doute dire, c'est que le mot s'est toujours écrit avec un f... dans le Dictionnaire de l'Académie ! Du moins de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). « Paradoxalement, note André Goosse, c'est après que les spécialistes (Littré, Hatzfeld-Darmesteter, notamment) eurent rejeté la mauvaise étymologie et appuyé nénufar que l'Académie y a substitué nénuphar (1935) » (4). Mais là encore, la réalité est plus complexe qu'il n'y paraît : car enfin, n'est-ce pas sous la graphie nenuphar (alors non accentuée) que le mot est consigné dans le Dictionnaire des arts et des sciences, rédigé en 1694 par Thomas Corneille à la demande de ses collègues de... l'Académie française ? (5) On me rétorquera avec juste raison que s'y déploie également la forme concurrente, à l'entrée « nymphée » : « On donne aussi le nom de Nymphée au Nenufar. » Et c'est là l'objet de mon propos. Tout porte à croire, en vérité, que les deux graphies (avec f ou ph) coexistent de longue date en français (comme en latin ?), ainsi que le laisse entendre le Dictionnaire historique : « En français, le mot est d'abord relevé sous la forme neuphar (6), neufar, neuenufar au XIIIe siècle », avant d'être réécrit nenuphar (Texte médical, vers 1350) d'après le latin médiéval et sous l'influence de nymphéa, « la graphie étymologique nénufar étant toujours employée ». Voilà qui mérite vérification (7) : on trouve, au XVIe siècle, « le blanc neufart » chez Ronsard, « le nenufar » chez Rabelais, mais « le nenuphar » chez Charles Estienne (médecin) et Ambroise Paré (chirurgien) ; au XVIIe siècle :  « nenufar » (Philibert Guybert, médecin), mais « fleurs de nénuphar » (Olivier de Serres, agronome), « l'huile de nénuphar » (Nicolas Abraham de la Framboisière, médecin) ; au XVIIIe siècle : « Les nénufars fleuris » (Anne-Marie du Boccage), mais « Le sirop de nénuphar » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert) ; au XIXe siècle : « les clairs du cresson et les nénufars » (Balzac), « les nénufars jaunes et blancs » (Nerval), « la belle plante appelée nénufar, nymphéa » (Sand), « les nénufars criaient dans leurs lits » (Baudelaire), « Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde ! » (Rimbaud), « les nénufars des bords » (Zola), mais « la fleur du nénuphar blanc » (Chateaubriand) ; au XXe siècle : le « nénufar » de la Vivonne (Proust), « deux feuilles de nénufar » (Pierre Louÿs), mais « les larges feuilles du nénuphar » (Jules Renard). Avouez que cela donne l'impression d'avoir affaire à une graphie commune, dont usaient les poètes et les gens du peuple, et une graphie savante, surtout prisée des médecins et des botanistes. Littré ne dit rien d'autre : « nénufar ou, d'après l'usage des botanistes, nénuphar » (8).

    Enfin, se félicite-t-on, « l'erreur [d'étymologie] vient d'être réparée » (9). À ce compte-là, que ne s'est-on arrêté en si bon chemin ! Car, dans l'affaire du nénuphar/nénufar comme dans celle de l'accent circonflexe, les rectifications de 1990 font plutôt dans la demi-mesure : pourquoi ne s'être penché que sur le cas de nénuphar, quand la famille des mots d'origine arabe que l'on n'écrit pas tous les jours compte tant d'autres anomalies ? Pas un mot sur les graphies mufti et muphti (de l'arabe mufti), entre lesquelles les dictionnaires n'en finissent pas de balancer, sans parler de camphre (de l'arabe kafur), saphène (de l'arabe çafiri ou safin) et sophora (de l'arabe sufayra), qui − allez savoir pourquoi − continuent d'être affublés d'un ph grec. L'inconséquence persiste.

    « Le préjugé orthographique ne se justifie ni par la logique ni par l'histoire, écrivait Ferdinand Brunot dans son Histoire de la langue française. Il se fonde sur une tradition relativement récente, formée surtout d'ignorance. » Voilà qui achève de me donner le caphard, pardon le cafard (de l'arabe kafir, « incroyant »)...

    (1) Il est intéressant de noter que l'hésitation entre les graphies ph et f se trouve déjà en latin. Elle pourrait notamment expliquer la persistance des variantes françaises paraphe et parafe (du latin paraphus ou paraffus), à laquelle − curieusement − personne ne trouve rien à redire. Le parapheur/parafeur serait-il moins fréquenté, dans notre société moderne, que le nénuphar/nénufar ?

    (2) « Le phonème [f] est transcrit par la lettre f simple, comme dans vif, faim, soufre, ou double comme dans effet, affolé, et par la graphie ph dans des mots d'origine grecque ou tirés du grec, comme dans philosophie, phosphate, phénomène, ou supposés tels comme dans nénuphar » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (3) Je parle là des éditions Nicot 1606, Furetière 1690, Richelet 1694, Trévoux 1732 et Féraud (Nouveau dictionnaire universel des arts et des sciences) 1756. La graphie nénufar fut toutefois introduite dans Furetière 1701, dans Richelet 1710 et dans Trévoux 1743 (« Nénuphar ou Nénufar »).

    (4) D'après la revue Le français dans le monde (numéro de 1991, édité chez Hachette et Larousse), l'Académie aurait obéi aux botanistes en imposant nénuphar pour nénufar dans la huitième édition (1935) de son Dictionnaire, avant de faire marche arrière dans la neuvième (en cours de rédaction depuis 1992). Selon d'autres sources, il s'agirait d'une faute de transcription ou, de façon plus surprenante, d'une erreur d'étymologie survenue en 1935.

    (5) Je ne m'explique pas, au demeurant, la mention portée à l'entrée « nénufar » de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie : « La graphie nénuphar date du XIXe siècle. » Les Immortels d'aujourd'hui n'ont-ils donc jamais consulté le Dictionnaire des arts et des sciences de leur aîné ?

    (6) Pourrait-il s'agir d'une erreur de copiste ?

    (7) L'exercice est périlleux, tant on sait que les graphies peuvent fluctuer au fil des éditions et qu'il n'est pas toujours possible d'avoir accès aux manuscrits originaux. Le cas de Chateaubriand est, à cet égard, édifiant : on colporte çà et là − Littré en tête, à l'entrée « demoiselle » de son Dictionnaire − que la graphie nénufar se trouverait dans son Génie du christianisme ; renseignements pris, si nénufar figure bel et bien dans des éditions de 1850 et 1855, c'est la forme avec ph qui tient la corde dans l'édition de 1802. Comparez les deux versions : « quand la demoiselle va, errant avec son corsage bleu et ses ailes transparentes, autour de la fleur du nénuphar blanc » (édition de 1802) et « quand la demoiselle, avec son corsage bleu et ses ailes transparentes, se repose sur la fleur du nénufar blanc » (édition de 1850, citée par Littré).

    (8) Littré − qui, soit dit en passant, ne recourt qu'à la graphie nénuphar à chaque fois qu'il cite ce mot dans les autres articles de son Dictionnaire (aux entrées blanc, lune, nuphar, nymphéa, plateau, volant et volet) − précise toutefois que nénuphar serait l'appellation vulgaire du nuphar jaune. De là à en conclure que nos variantes orthographiques se répartiraient de la plus commune à la plus savante selon la hiérarchie suivante : nénufar, nénuphar, nuphar, nymphéa...

    (9) Rappelons ici que les graphies nénufar et nénuphar sont toutes deux correctes, la première étant désormais considérée comme la référence.

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    Remarque 1 : Bernard Pivot, qui a fait partie du comité d'experts formé par le Conseil supérieur de la langue française de l'époque, raconte l'affaire de l'intérieur dans Les Mots de ma vie (2011) : « Ce qui était fort divertissant [...], c'était que les réformateurs invoquaient le passé et passaient pour des nostalgiques ; et que les conservateurs rejetaient le passé et passaient pour des modernes. J'étais du parti du nénuphar parce que cette plante appartient à la famille des nymphéacées dont le ph ne se discute pas. Sans compter que les nymphéas, qui sont des nénuphars blancs, s'écrivent eux aussi avec ph. On aurait fait de nénufar un orfelin. »

    Remarque 2 : Des réformes, notre orthographe en a connu de véritables, au cours des siècles. Le linguiste Ferdinand Brunot s'en fait l'écho dans sa fameuse lettre ouverte adressée en 1905 au ministre de l'Instruction publique : « Quand on se décida à adopter une orthographe, le lundi 8 mai 1673, sous l’influence de Bossuet, et malgré Corneille, on voulut que cette orthographe distinguât "les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes". On la fit donc si étymologique et si pédante qu’elle eût suffi, à elle seule, à discréditer le Dictionnaire : fresle, charactère, phase, prez, advocat, advis, loy, sçavoir, lui donnaient un air tellement archaïque, qu'elle retardait d'un demi-siècle ; ses contradictions innombrables : abbattre et aborder, eschancrer et énerver, la rendaient inapplicable ; on inaugurait magnifiquement le système d’exceptions aux exceptions qui dure toujours. Bien entendu, personne ne suivit cette règle capricieuse si bien qu'au milieu du XVIIIe siècle l’Académie eut une heureuse idée. Pour se remettre au point, elle convint, au commencement de 1736, de confier la révision de l’orthographe à un "plénipotentiaire", [l’abbé] d’Olivet. Il fit une révolution. Plus de 5 000 mots sur environ 18 000 furent atteints. En 1762, nouveaux sacrifices, quoique moins importants. Enfin on vit distinguer i de j, u de v, comme Ramus le demandait déjà au XVIe siècle [...] Il y a aux réformes une objection [...], une seule et il serait peu scientifique d'essayer de la dissimuler. Si désormais l’orthographe est changée, la lecture des livres imprimés avant la réforme sera rendue un peu plus difficile […] Pareille illusion se comprend chez ceux qui n’ont jamais ouvert que des éditions scolaires, ou qui oublient que le texte de la Collection des Grands Écrivains est publié dans une orthographe uniformisée, rajeunie, truquée, où on a juste laissé oi en souvenir du passé. Mais cette orthographe est celle de la maison Hachette et Cie. Elle n’est ni celle de Corneille, ni celle de Molière, ni celle de Pascal, ni celle de Bossuet, ni celle de personne enfin. Qu’on se reporte aux manuscrits, quand ils existent, ou aux éditions, soit originales, soit faites d’après les éditions originales. »


    Un tableau de Nymphéas de Claude Monet

     

    « Pensée du jourLevée d'un doute »

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Lundi 22 Février 2016 à 14:54

    Bonjour M. Marc, extrordinaire ou merveilleuse est la convergence de forme entre le "nénufar " et le "lotus" .La première est âgée de 125 millions d'années l'autre quelques millions d'années plus tard est apparue; un pore par grain de pollen pour l'une et trois pour l'autre. M. Jacques Mugnier. Végétaux, diversité, hybridation, canal: Université de tous les savoirs, remarquable exposé scientifique plein de clarté et de lumiére.

    2
    Vincent
    Lundi 22 Février 2016 à 19:31

    Que de remous pour un mot qu'on va écrire deux fois dans sa vie...

    3
    Michel JEAN
    Mardi 23 Février 2016 à 09:48

    Bonjour, ne connais pas pas l' ("im") posture du [motus]. Bye.

    4
    Jeudi 10 Mars 2016 à 22:03
    Un bel article, documenté, très riche ! Merci.
    5
    Marie-France Saint-D
    Jeudi 17 Mars 2016 à 11:51

    Monsieur, Je vous suis reconnaissante de m'avoir aidée à lire un article jusqu'au bout. Bien à vous.

     

    6
    Mercredi 15 Mars à 18:30

    Article très intéressant sur le mot "nénuphar". Merci beaucoup pour le travail réalisé.

     

    À bientôt pour vous lire de nouveau,

    Nicolas.

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