• Pour le linguiste Cornelis De Boer, il s'agit là d'« un cas de syntaxe figée des plus curieux ». Et de fait, nombreux sont les spécialistes de la langue qui se sont épuisés sur l'origine, pour le moins controversée, de cette locution à la forme si insolite. Car enfin, s'interroge Grevisse à bon droit, quand on écrit : « Il s'est longtemps refusé à cet arrangement ; enfin, de guerre lasse, il y a consenti », comment expliquer ce féminin lasse, accordé avec guerre, alors que manifestement c'est le personnage masculin représenté par il qui se trouve las (prononcé la), fatigué de résister ? Passons en revue les différentes hypothèses avancées.

    À en croire Kristoffer Nyrop et Georges Gougenheim, ce « faux accord » serait une survivance de l'ancienne prononciation du s en position finale, lequel restait sonore devant une pause (marquée par une ponctuation) comme c'est encore le cas dans hélas ! − mot composé, est-il besoin de le rappeler, de et de las, au sens ancien de « malheureux ». L'oreille croyant percevoir une forme féminine et l’œil étant conforté dans ce sens par le voisinage du mot guerre, la graphie de guerre lasse se serait vicieusement imposée en lieu et place de de guerre las.

    D'autres commentateurs, au XIXe siècle, arguant que ladite locution signifie proprement « quand on est las de la guerre », « après avoir longtemps résisté » et, par conséquent, que l'adjectif las ne peut ici se rapporter qu'à une personne, ont prétendu qu'il fallait écrire de guerre las ou lasse selon que le locuteur était un homme ou une femme : « À moins que vous n'apparteniez à la plus belle moitié du genre humain, ne dites pas : de guerre lasse, mais : de guerre las » (Charles Ferrand, Dictionnaire des curieux, 1880), « L'exemple donné par l'Académie est fautif, puisqu'elle dit : "Il y a consenti de guerre lasse" » (Benjamin Legoarant, Nouvelle Orthologie française, 1832). Force est de constater que ces messieurs ont fait quelques émules : « En 1880, de guerre las, Henri Brun partit pour Paris » (Émile Henriot), « De guerre las (je ne suis pas de la jaquette à traîne pour écrire "de guerre lasse") » (Frédéric Dard). Après tout, las obéissait bien aux règles d'accord de l'adjectif, à l'époque où notre expression n'était pas encore figée : « Le Roy eftant las de la guerre » (Histoire des Pays-Bas, 1643), « La Chrestienté qui estoit lasse de la guerre » (Histoire de la guerre de Flandre, 1665). Il n'empêche, observe Grevisse, écrire de guerre las « n'est sûrement pas conforme à l'usage moderne ». Qu'on en juge : « Quand toutes les intrigues, les finesses italiennes sont épuisées et déconcertées, les partis, assez forts pour combattre et trop faibles pour vaincre, font la paix de guerre lasse » (Charles Pinot Duclos, 1791), « Elle s’était livrée, de guerre lasse, à toutes sortes de charlatans » (Alexandre Dumas), « À force de m'obséder, je me rendis, de guerre lasse » (Chateaubriand), « De guerre lasse, enfin, on entre » (Musset), « Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse » (Verlaine), « Je me soumets de guerre lasse, mais en déclinant toute responsabilité » (Gide), « De guerre lasse, je quitte l'endroit » (Alain-Fournier), « Le chauffeur, de guerre lasse, avait sans doute accepté de charger un piéton persuasif » (Cocteau), « Il a résisté pied à pied, [...] et puis, de guerre lasse, il s'est rendu » (Jean Dutourd).

    Pour Littré, « lasse se rapporte bien à guerre, et [...] la locution représente une figure hardie où la lassitude est transportée de la personne à la guerre : de guerre lasse, la guerre étant lasse, c'est-à-dire les gens qui font la guerre étant las de la faire ». Autrement dit, nous aurions affaire à un bel exemple d'hypallage, figure de style consistant à déplacer un terme (le plus souvent un adjectif) pour le mettre en relation avec un terme différent de celui auquel on le rattache ordinairement, le sens général de la phrase restant le même. Thomasson, dans Les Curiosités de la langue française (1938), va plus loin, en affirmant carrément que las change de sens en changeant d'affectation. C'est que le mot ferait partie de ces adjectifs, autrefois nombreux (délicieux, mémorable, solvable, etc.), ayant (ou ayant eu) deux acceptions différentes suivant qu'ils qualifient des personnes ou des choses : « Las, fatigué en parlant d'une personne, fatigant en parlant d'une chose. Ainsi s'explique la locution de guerre lasse, qui a donné lieu aux discussions grammaticales les plus bizarres, parce qu'on se refusait à comprendre que guerre lasse veut dire guerre qui fatigue. » Pour preuve, ces anciens emplois de las en parlant d'une chose : « Quand vous saurez ceste lasse novele » (Aleschans, chanson de geste de la fin du XIIe siècle), « Je veoie le terme de ma lasse vie approucher » (Chroniques de Saint-Denis, XIVe siècle), « en la lasse journée » (Le Dit de Guillaume d'Angleterre, XIVe siècle). En latin déjà cet usage était courant, si l'on en croit Pierre Guiraud dans Les Locutions françaises (1961) : res lassæ (« les choses lasses », d'où « l'adversité »), aquæ lassæ (« les flots assoupis »). De là, extrapole le linguiste, « on peut facilement imaginer un [ablatif absolu] bello lasso dont le sens serait "par suite d'une guerre ayant épuisé ses effets et ses moyens" » et qui, traduit en français, donnerait de guerre lasse. Une attestation en bonne et due forme serait toutefois la bienvenue...

    D'aucuns, sur le pied de guerre, ne manqueront pas d'objecter qu'en ancien français l'adjectif las est le plus souvent antéposé au nom de chose qu'il qualifie, alors que c'est l'inverse dans notre locution. Qu'à cela ne tienne ! Il n'est que de consulter la Toile pour s'aviser que la forme lasse guerre est bel et bien attestée, quoique tardivement, par exemple dans les Mémoires du marquis d'Argenson (milieu du XVIIIe siècle) : « Il en résultera ce que l'on appelle fin par lasse guerre » (entendez : une sorte d'armistice de fait, mais sans traité) et dans un numéro daté de 1819 du journal L'Indépendant : « Du moins les députés [...] ne se laisseront-ils pas vaincre de lasse guerre ». Voilà qui m'amène à évoquer un autre argument en faveur du rattachement de l'adjectif lasse à guerre : la locution voisine de bonne guerre, qui signifie « conformément aux règles et usages de la guerre » et se dit figurément d'un procédé habile, quoique légitime, consistant à mettre l'adversaire en difficulté et à prendre l'avantage. « J'ai fait tout ce que l'on peut faire et doit faire de bonne guerre », se serait ainsi défendu Mérigot Marchès lors de son procès au Châtelet en 1391. Aucune ambiguïté dans ce cas, vous en conviendrez : c'est bien la guerre qui est bonne − au sens militaire de : menée avec honneur, dans le respect des conventions (1) −, pas le célèbre Limougeaud à la solde des Anglais.

    Pierre Guiraud, encore lui, signale − à titre de curiosité ? − une autre théorie, selon laquelle notre locution s'analyserait sur le modèle de à cœur joie (« à [= avec] joie de cœur »), à savoir comme « "de (= par suite de) lasse de guerre" où lasse pourrait être le substantif dérivé de lasser, mot bien attesté dans l'ancienne langue avec le sens de lassitude ».

    Tout bien considéré, nos spécialistes ne s'accordent en réalité que sur un point : l'expression de guerre lasse serait apparue au XVIIIe siècle, avec un premier exemple chez Saint-Simon (2). Cette unanimité peut prêter à sourire quand on sait à quel point il est difficile de dater la rédaction de chaque feuillet des Mémoires du fameux duc − disons, pour l'extrait qui nous intéresse, entre 1714 (année des évènements relatés) et 1755 (année de la mort de l'intéressé). Dans cet intervalle, d'autres attestations sont également dignes d'intérêt : « Tout aussitôt on se sépara de guerre lasse » (Journal du marquis de Dangeau... « avec les additions du duc de Saint-Simon », 1715), « Le père l'abandonna de guerre lasse » (François Gayot de Pitaval, 1731). Surtout, on n'oubliera pas de mentionner cette phrase trouvée deux siècles plus tôt sous la plume de Rabelais : « Je suis las de guerre : las des sayes [du latin sagum, tunique de guerre] et hocquetons [casaques portées par les hommes d'armes]. » Pourrait-il s'agir, à l'inversion près, de la forme primitive de notre locution en cours de figement (notez l'absence de l'article devant guerre) ? Las ! je ne saurais l'affirmer...

    (1) Et non pas au sens courant de « plaisant, agréable », comme le donne à penser Bernard Pivot, un rien démagogue, dans un tweet daté d'août 2015 : « Une expression détestable : "c'est de bonne guerre". Il peut y avoir des guerres inévitables ou justes, il n'en est point de bonnes. »

    (2) « Des paroles aussi expressives de la violence extrême soufferte, et du combat long et opiniâtre avant de se rendre, de dépit et de guerre lasse, aussi évidentes, aussi étrangement signalées, veulent des preuves aussi claires, aussi précises qu'elles le sont elles-mêmes. »

     

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    Remarque 1
    : Faute d'avoir trouvé trace, dans le Roman de la Rose, des graphies auxquelles l'auteur fait référence, je ne m'étendrai pas sur la thèse, rapidement évoquée par Thomasson, selon laquelle de guerre lasse serait la forme altérée de de querre lasse, comprenez : las (lasse) de querre, ancienne forme de quérir (« chercher »).

    Remarque 2 : Sur le front du niveau de langue, la locution de guerre lasse a également fait l'objet de jugements contradictoires : « Figuré et familier » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Elle semble avoir toujours eu un usage plus littéraire que réellement populaire » (Claude Duneton).

     

    De guerre lasse

     


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  • Aux jeux de dames et d'échecs, lorsque l'on parvient à pousser un pion jusqu'à la dernière ligne adverse, on le dame (on dit aussi aller à dame), c'est-à-dire qu'on transforme ledit pion en dame (ou en toute autre pièce de valeur, roi excepté, aux échecs) dans l'espoir de tirer profit de cet avantage souvent décisif.

    Damer le pion à quelqu'un est une expression familière empruntée de ces jeux, qui signifie « l'emporter sur lui avec une supériorité marquée », « lui souffler la victoire ».

    Il pensait être pionnier dans son domaine, mais un concurrent lui a damé le pion.

    On se gardera de toute confusion avec l'autre acception du verbe damer (« aplanir, tasser avec une dame », comme dans damer la neige) ou encore avec le verbe damner, à l'instar de ce plaisant quiproquo relevé dans Le Point no 2072 (mai 2012) sous la plume de François Musseau : « Rien n'était trop grand pour des dirigeants politiques décomplexés se targuant de damner le pion à la Catalogne voisine ». Un projet diabolique ?...

    Damer le pion
    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Michel32NI)

     


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  • Ceux qui écrivent et prononcent à corps et à cri commettent à la fois un contresens et une faute de liaison. Ils ignorent manifestement l'origine de cette expression, empruntée à la chasse à courre (ancienne forme du verbe courir) et non à l'anatomie humaine.

    Chasser à cor et à cri, c’est chasser avec grand bruit, en faisant sonner le cor (l'instrument à vent encore appelé trompe) et aboyer les chiens, d’où le sens figuré de « (vouloir, exiger, poursuivre une chose) à toute force, en insistant bruyamment ».

    Les militants réclament une augmentation à cor et à cri (= avec insistance).

    En revanche, on se lancera dans la bataille à corps perdu (= avec impétuosité, sans se ménager) ou à son corps défendant (= malgré soi). Dans les deux cas, les cris sont en option.

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    Remarque 1
    : En l'espèce, la confusion entre les homophones cor et corps provient sans doute de l'influence de l'expression (se donner, se vouer, se consacrer) corps et âme, c'est-à-dire sans réserve, de toutes ses forces.

    Remarque 2 : En tant que locution adverbiale figée, l'expression à cor et à cri ne prend pas la marque du pluriel, en dépit de quelques exemples relevés ici ou là (notamment dans le Dictionnaire historique de la langue française qui écrit : à cor et à cris).

    Remarque 3 : On appelle hallali (composé d'une forme conjuguée de haler, « exciter les chiens », et de a li, « à lui ») le cri des chasseurs ou la sonnerie de trompe annonçant que l'animal poursuivi est sur ses fins. Au figuré, ce nom masculin désigne les derniers moments d'une lutte, où va succomber l'un des adversaires (sonner l'hallali). Quant à la curée (altération de cuirée, dérivé de cuir, « peau », car ce que l'on donnait à manger aux chiens était disposé sur le cuir de la bête tuée et écorchée), il s'agit des bas morceaux que l'on donne en pâture aux chiens une fois le gibier abattu et, par métonymie, le fait de donner cette pâture, le moment où on la donne (au figuré : lutte avide pour s'emparer des places, des honneurs, des biens laissés vacants).

    A cor et à cri

    La vénerie (ou vènerie selon les Rectifications orthographiques) est encore appelée « chasse à courre, à cor et à cri ».
    (Éditions Somogy)

     


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  • Fin d'année oblige, arrêtons-nous un instant sur cette étrange et trompeuse expression. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, il n'est nullement question ici de l'arrêt des activités des vendeurs de sucreries (voir Remarque 3). Bien au contraire : la trêve des confiseurs désigne la période de calme social et politique située entre Noël et le jour de l'an ; une période de répit traditionnellement propice au commerce en tous genres, au cours de laquelle les armées suspendent les hostilités tandis que les confiseurs font leurs meilleures ventes... et ne chôment donc pas ! Il convient donc de comprendre l'expression comme la trêve au profit des confiseurs.

    Le commerce a bénéficié de ce que l'on appelle la trêve des confiseurs.

    Les belligérants ont respecté la trêve des confiseurs.

    Les formulations du genre « Trêve des confiseurs mais pas des docteurs (des footballeurs, des agriculteurs, des éboueurs, etc.) » constituent donc des contresens.

    L'expression est apparue en 1874 (à l'occasion de vifs échanges entre monarchistes, bonapartistes et républicains, sur la future constitution de la Troisième République), comme l’atteste cet extrait des mémoires du Duc de Broglie, homme politique de l’époque : « On convint de laisser écouler le mois de décembre [1874], pour ne pas troubler par nos débats la reprise d'affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l'an. On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l'appelèrent la trêve des confiseurs ».

    Les querelles politiques étant ainsi reléguées au second plan, le bon peuple put se concentrer sur ses achats de fin d'année et stimuler l'économie. Rien que de très bassement mercantile dans cette incitation au relâchement revendicatif...

    Séparateur de texte

    Remarque 1 : La trêve des confiseurs est parfois appelée « trêve de Noël » en référence au Noël 1914, au cours duquel les soldats britanniques qui tenaient les tranchées autour de la ville belge d'Ypres fraternisèrent, l'espace d'un instant, avec les soldats allemands.

    Remarque 2 : La Trêve de Dieu désigne, aux Xe et XIe siècles, la période de suspension des guerres féodales prescrite par l'Eglise dans l'année.

    Remarque 3 : Trêve (avec un accent circonflexe) s'emploie dans le langage courant pour désigner toute suspension d'hostilités entre adversaires. Au figuré, il signifie « relâche ».

    Trêve de plaisanteries, il est temps d'agir (= assez de plaisanteries).

     

    La trêve des confiseurs
    (Editions Gallimard)

     


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  • Voilà une expression qui fait débat. Car comment considérer (regarder, voir) les choses par le petit bout de la lorgnette peut-elle signifier au figuré « n'avoir que des vues étriquées, mesquines », alors que l'utilisation d'une lorgnette (sorte de demi-paire de jumelles, généralement rétractable, dont on se sert pour voir des objets assez peu éloignés) permet en toute logique une vision rapprochée ? C'est que le champ de vision est alors rétréci et ne permet d'apercevoir de l'objet visé que des détails démesurément grossis, au détriment de la vue d'ensemble.

    La confusion provient de ce que cette expression est parfois employée abusivement pour signifier que l'on considère les choses de loin, sans s'encombrer de détails, avec un certain détachement. Dans ce sens (contraire au précédent), il convient d'utiliser l'expression considérer (regarder, voir) les choses par le gros bout de la lorgnette, autrement dit par l'objectif et non plus par l'oculaire !

    Regarder les choses par le petit bout de la lorgnette

     


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