• Sur le pouce

    C'est en toute discrétion que l'Académie a modifié, à l'article « pouce » de la dernière édition de son Dictionnaire, une définition qui n'avait pas varié d'un... pouce depuis 1835 : de « Figuré et familier. Manger, déjeuner sur le pouce, À la hâte, sans prendre le temps de s'asseoir », on est passé à « Figuré et familier. Manger, déjeuner sur le pouce, à la hâte et légèrement ». Exit l'idée de se tenir debout, au profit de celle de faire un repas léger. Seulement voilà : Larousse ne mange pas de ce pain-là et s'en tient au traditionnel « à la hâte et sans s'asseoir », tandis que Robert donne à la variante manger un morceau sur le pouce le sens de « sans assiette et debout ». Quant au précieux site de l'ATILF, il n'y a aucun coup de pouce à attendre de sa part ; n'écrit-il pas d'une main : « Prendre un repas debout et sans couvert ; par extension, consommer à la hâte » (côté TLFi) et de l'autre : « Manger peu et vite » (côté Base historique du vocabulaire français) ? Avouez qu'il y a de quoi perdre son latin en plus de l'appétit... Mais au fait, me demanderez-vous les mains écartées en signe d'incompréhension, que vient faire le pouce dans cette affaire ? Selon Alain Rey et Sophie Chantreau, qui connaissent les locutions françaises sur le bout des doigts, l'expression fait sans doute référence « au rôle des pouces dans le maniement du couteau et du pain tranché, et très probablement à la nourriture rapidement poussée ». Vous, je ne sais pas, mais moi, je reste sur ma faim...

    Renseignements (de première main) pris, l'expression employée à l'origine est, contre toute attente, morceau sous le pouce ; on la trouve, avec un degré de figement plus ou moins élevé, dans une lettre datée de 1777 et attribuée à Jean-Marie Roland de La Platière : « [Une omelette] dont chacun tiroit son morceau sous le pouce », puis dans Le Bonheur champêtre (1782) de Nicolas de Bonneville : « On vous prend sous son pouce un bon morceau de lard » et, surtout, sous la plume réputée légère du romancier Pigault-Lebrun : « Je mangeai un morceau sous le pouce » (1792), « Allons, à table, un morceau sous le pouce, une bouteille à la régalade » (1794), « Après le morceau sous le pouce, on s'était remis à patiner » (1799), « ll demanda qu'on lui apportât un morceau sous le pouce » (1804). Dans son Voyage de Bourgogne (1777), le poète Antoine Bertin nous donne une description pittoresque de cette pause-déjeuner : « Dépourvus de fourchettes, je m'imagine qu'on aurait pu très plaisamment nous peindre, pressant du pouce une cuisse ou une aile de poulet sur un morceau de pain, taillé en forme d'assiette. » Deux siècles plus tard, la même scène est évoquée de main de maître par l'écrivain Georges Bordonove dans Les Tentations (1960) : « Jean se mit à manger comme les paysans : le pain dans le creux de la paume, un morceau de grillon sous le pouce, le couteau dans la main droite. Il se coupait une bouchée. » (1) Vous l'aurez compris, le morceau sous le pouce − ellipse pour « morceau (de poulet, de jambon, de lard, d'omelette, de fromage...) (posé sur une tranche de pain faisant office d'assiette et tenu) sous le pouce » − désigne proprement (si j'ose dire) la nourriture (généralement froide) mangée à la façon des milieux populaires, c'est-à-dire saisie avec les doigts et coupée en tranches ou en bouchées avec un couteau, par opposition à celle servie dans une assiette individuelle et piquée à l'aide d'une fourchette : « C'est un morceau sous le pouce : nous n'avons pas de vaisselle » (Pigault-Lebrun, 1794), « Je me fais donner [...] un morceau sous le pouce » (Alphonse-Aimé Beaufort d'Auberval, 1803), « Un morceau sous le pouce ne vous ferait pas de tort » (Jean-Toussaint Merle, 1813), « − Si vous voulez prendre quelque chose, en attendant le dîner... − Très volontiers, un morceau sous le pouce, une tranche de jambon » (Armand Gouffé, 1817), « Je mangerai un morceau sous le pouce » (Prosper Mérimée, 1833), « Vivre à ton aise, avec un morceau de lard sous le pouce et un verre de vin devant toi » (Émile Souvestre, 1835). C'est au prix d'une seconde ellipse qu'apparut, au début du XIXe siècle, le tour manger sous le pouce pour « manger un morceau sous le pouce » : « Il met à l'abri ses couverts en faisant manger sous le pouce » (Antoine Antignac, 1807), « [Il] se livrait, en mangeant sous le pouce, à de joyeuses saillies » (Georges Touchard-Lafosse, 1838) (2).

    Figurez-vous que ledit morceau, prenant son courage à deux mains, chercha de bonne heure à se hisser sur le pouce. Quelle drôle d'idée ! s'exclameront les beaux esprits avec des airs de sainte nitouche. Car enfin, comment manger avec la viande ou le fromage sur le pouce ? C'est aussi stupide que vouloir se mettre quelque chose sur la dent ! À la réflexion, je vois bien trois explications à pareille acrobatie. La première est d'ordre mécanique : d'aucuns arguent que, si le morceau se situe sous le pouce quand on le presse sur une tranche de pain, la lame du couteau, elle, vient buter sur le plus gros doigt de la main qui s'apprête à tailler l'ensemble en bouchées (3) ; autrement dit, on maintient sous le pouce d'une main ce que l'on coupe sur le pouce de l'autre − question de point de vue. La deuxième, avancée par Éman Martin dans Le Courrier de Vaugelas (1874), est d'ordre historique : attendu que le r ne se prononçait pas, dans l'ancienne langue, à la fin des mots en our, il n'était pas rare que sour et souz (ancêtres de nos actuels sur et sous) soient employés l'un pour l'autre ; nous pourrions donc nous trouver devant un cas similaire (quoique inversé) à celui des locutions sous condition, sous peine, autrefois concurrencées par les variantes sur condition, sur peine. La troisième est d'ordre analogique : l'influence de l'expression voisine manger sur le poing, attestée à la fin du XVIe siècle (et depuis tombée en désuétude) au sens de « être très familier », par allusion aux rapaces dressés à venir manger sur le poing du fauconnier, n'est peut-être pas à exclure. Toujours est-il que c'est la graphie sur le pouce qui finit par l'emporter sur sa concurrente, malgré les protestations d'une grosse poignée de spécialistes : « Ne dites pas : Manger un morceau sur le pouce, dites : sous le pouce » (Florimond Parent, 1831 ; Félix Biscarrat et Alexandre Boniface, 1835 ; Mesdemoiselles Clair, 1838 ; D. Gilles, 1858 ; George Verenet, 1860), « L'expression sur le pouce est inintelligible, car le pouce qui tient le morceau de viande sur le pain est dans une position telle que la viande, elle, se trouve dessous » (Benjamin Legoarant, 1858), « On dirait mieux peut-être : sous le pouce » (Dictionnaire analogique de Prudence Boissière, 1862), « Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt sous le pouce » (Alexandre Dumas, 1864), « M. Théodore Braun [a] copieusement traité la grave question de savoir s'il faut dire manger sur le pouce ou, comme il le propose et soutient envers et contre tous les lexicographes, manger sous le pouce » (Joseph Coudre, 1887), « Littré dit, sans le corriger, un morceau sur le pouce. Il faut dire : sous le pouce, l'objet est pris entre le pouce et le pain » (Édouard Le Héricher, 1888), « Sur le pouce est pour sous le pouce » (Dictionnaire des locutions proverbiales, 1899), « [Ils] se faisa[ie]nt servir le matin quelque morceau de viande qu'ils mangeaient sous le pouce (ainsi disait-on, et l'expression était juste) » (Germaine et Georges Blond, 1960), « En breton, on mange sous le pouce ce qui est plus logique que l'expression française "manger sur le pouce" » (Patrick Hervé, 1994).

    Pourquoi l'Académie (et à sa suite Gattel, Landais, Bescherelle, Poitevin, Littré, Larousse et Robert [4]) a-t-elle fait la sourde oreille, balayant ces objections d'un revers de la main ? (5) Je donne ma langue et mes pouces au chat. Quant à ceux qui, à l'instar de Louis Lamy, soutiennent mordicus que « les travailleurs peu fortunés, obligés de se contenter d'un morceau de pain et d'un peu de fromage, tiennent leur couteau dans la main droite, le pain de la main gauche, et le fromage placé sur le pouce de cette dernière » (Le Pêle-Mêle, 1899), je les invite à se demander pourquoi les attestations de morceau sur son pouce (avec le possessif indiquant un emploi littéral) ou posé (placé, mis, découpé...) sur le pouce ne se comptent que sur les doigts d'une main (6). Peu importe la préposition, en vérité, dans la mesure où l'idée reste la même, à savoir manger avec les doigts, sans façon, sans cérémonie (comme le paysan dans son champ, l'ouvrier sur son chantier ou le soldat dans sa tranchée), en se contentant le plus souvent de ce qui tombe... sous la main : « N'faut pas faire de façon ; c'est sans cérémonie. À la cuisine, là, un morceau sur le pouce » (Louis Tolmer, 1798), « Vous êtes ben cérémonieuse, je vas prendre un morceau sur le pouce avec lui » (Joseph Aude, 1804), « Tu te passeras de serviette et d'assiette aussi. Un morceau sur le pouce, sans façon » (Maurice Ourry, 1811), « Je n'ai pas d'assiettes, [...] mes pensionnaires ont la complaisance de manger sur le pouce » (Alphonse Martainville et Théophile Dumersan, 1812), « Nous dînâmes sans nappe, c'est-à-dire, morceau sous le pouce » (Philippe Petit-Radel, 1815), « Mais, pas de façon : un morceau, là, sous le pouce » (Jacques-Francois Ancelot, 1830), « Il vit de pain et de cervelas ; et il mange sur le pouce » (François-Vincent Raspail, 1831), « L'acheteur les [des brochettes de mouton] emporte sur une [galette de pain] et les mange sur le pouce » (Lamartine, 1835), « [Ces demoiselles] ne firent aucune façon pour les [= des morceaux de pâté] prendre et les manger sous le pouce avec les tranches de pain que le bourgeois taillait » (Alexis Eymery, 1838), « Le jeune prince [...] n'a pas été habitué à se servir de ses doigts comme d'une fourchette, et à manger sur le pouce » (Étienne Rousseau, 1862), « − Comment voulez-vous que je déjeune ? je n'ai ni serviette, ni fourchette, ni assiette. − Nous non plus ! On mange avec son couteau, sur le pouce » (Victorien Sardou, 1862), « La servante [...] n'avait point d'assiette, recevait sa part sur son pain et mangeait sous le pouce, avec la pointe du couteau qui lui servait de fourchette » (Henri-Edme Bouchard, 1867), « La société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts » (Zola, 1876), « On ne dressait pas la table ; on mangeait "sous le pouce" » (Laurent Tailhade, 1905), « Gambaroux mange sans assiette, sur le pouce, son morceau de pain dans la main gauche, avec la viande ou le fromage par-dessus, son couteau à grande lame pointue dans la main droite » (Jules Romains, 1934).

    De ce sens primitif on est facilement et rapidement passé à celui de « repas pris en vitesse » : car à moins de partir pique-niquer, pourquoi irait-on manger avec les pouces, sans prendre la peine de dresser la table, si ce n'est parce qu'on n'a pas trop le temps de se les tourner ? (7) Cette extension de sens (selon le TLFi) ou cette acception figurée (selon l'Académie) s'est manifestée avant 1829, date à partir de laquelle apparaissent les premiers emplois de sur le pouce à propos d'une boisson, d'un potage ou de tout autre mets liquide : « Je suis déjà en retard, tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce » (Mémoires de Vidocq, 1829), « − Voulez-vous [...] une chopine, sur le pouce ? − Sur le pouce ? volontiers, car je n'ai pas le temps » (Ibid.), « On vidait sur le pouce une feuillette [= tonneau de vin] » (Pétrus Borel, 1840), « Boire plus d'un canon sur le pouce » (Lamothe-Langon, 1840), « J'ai pris un potage sur le pouce, au Café de Paris » (La Presse, 1848), « Vous accepterez bien un verre d'eau de cidre sous le pouce ? » (Lucien Thomin, 1885), « Versez, père Maluron, et sur le pouce [...], j'veux pas prendre racine ici » (Jean Lorrain, 1904), « Nous soupons vite, sur le pouce, pas très intéressés par la mangeaille » (Jean Giono, 1951), « Un coup sur le pouce et on y va » (Jean-Noël Blanc, 1988). Il n'est que trop clair, dans ces exemples, qu'il ne s'agit plus de jouer des pouces plutôt que des couverts, mais de boire rapidement un coup. C'est cette idée secondaire de hâte − plutôt que celles, absconses, parfois avancées : « Manger sous le pouce, antiphrase qui veut dire sur les pieds » (Le Figaro, 1831), « Si le pouce désigne un doigt de la main, il désigne tout autant un doigt de pied. Et si sur le pouce voulait tout simplement dire "debout" ? » (Jean-Damien Lesay, 2013) − qui a pu induire celle d'être debout. Et pourtant... Qui ne verrait que la position du morceau de viande par rapport au pouce ne nous renseigne en rien sur celle de la personne qui s'apprête à l'avaler ? Manger avec les doigts, convenons-en, peut s'envisager debout ou assis (quoique rarement sur une chaise, il est vrai), avec ou sans table (8) ; aussi se félicitera-t-on du récent revirement de l'Académie sur ce point. Pour autant, était-elle fondée à mettre en avant l'idée de repas léger ? Je vous laisse en juger : « Un lord qui venait de manger un homard sur le pouce » (Joseph Méry, 1840), « J'ai déjeuné sous le pouce avec trois maquignons ; j'ai mangé pour ma part quatre livres d'aloyau, la moitié d'une poule d'Inde de Lisieux, un fromage de Livarot et six pommes de reinette de Caux » (Charles Jobey, 1866), « Une ample provision de viandes et volailles froides, de jambon, de fromage, d'oranges et de bon vin forment le déjeuner, exécuté, comme on dit vulgairement, sur le pouce » (Alfred Guillemin, 1867), « Il y a des estomacs délicats qui s'accommoderaient mal des copieux dîners au lard mangé sous le pouce » (Alphonse Desjardins, 1870), « Des litres, des quarts de pain, de larges triangles de Brie sur trois assiettes, s’étalaient à la file. La société mangeait sur le pouce » (Zola, 1876), à côté de « Il prendra seulement un morceau sous le pouce, on lui servira la première chose venue » (Charles Polycarpe, 1833), « Permets-moi de manger un petit morceau sous le pouce » (Ferdinand Laloue, 1843), « [Ils] mangeront un fruit, un morceau sur le pouce, peu de chose » (Champfleury, 1849), « [Il] dédaigne ce que l'on appelle le morceau sur le pouce ; il lui faut du solide » (Anne Raffenel, 1856), « Comme nos plats n'ont jamais été bien compliqués, toute place nous était bonne pour les manger sous le pouce » (Hector Malot, 1870), « Ce déjeuner spartiate [...] n'était guère qu'un morceau de pain pris sur le pouce » (Mathieu-Jules Gaufrès, 1873), « Prendrez-vous un petit morceau sur le pouce ? » (Flaubert, avant 1880), « Se contenter d'un morceau mangé sous le pouce » (Jules Beaujoint, 1888), « Il filait comme un chien à la cuisine, friand des restes du garde-manger ; déjeunait sur le pouce d'une carcasse, d'une tranche de confit froid, ou encore d'une grappe de raisin et d'une croûte frottée d'ail » (François Mauriac, 1927). Ce qui est sûr, c'est que l'interprétation littérale du tour avec sur favorise l'idée d'un repas modeste (et acrobatique) : « Le déjeuner fini, pris sur le pouce − et sur le pouce de ces demoiselles vous pensez ce qu'il peut tenir » (Alphonse Daudet, 1877), « Manger sur le pouce : manger en vitesse, sans prendre le temps de se mettre à table devant une assiette. Il s'agit en général d'un repas frugal car le morceau qu'on peut mettre sur le pouce n'est pas bien gros... » (Colette Guillemard, 1990). Sans rire...

    Voilà donc une expression que l'on ne sait plus par quel bout prendre : la logique plaide en faveur de sous, l'usage, en faveur de sur. « Les trois quarts de nos [...] ouvriers ne déjeunent que sur le pouce ou sous le pouce, je ne sais pas au juste », confessait Raymond Brucker en 1860 ; même hésitation sous la main d'Ernest Billaudel (1875) : « Chacun apportera son couteau de voyage et l'on mangera sur ou sous le pouce. » De fait, les auteurs ne s'accordent ni sur sa forme (même si la graphie sur le pouce est de loin la plus fréquente aujourd'hui) ni sur sa signification. Aussi ne manquera-t-on pas de mettre la main sur quelques formulations malheureuses ou ambiguës, du genre : « À dix heures la collation, prise sur le pouce [sens étendu ou figuré], le morceau de viande posé sur une tranche de pain est maintenu sous le pouce [sens propre] » (Catherine Grisel et André Niel, 1998). Est-ce une raison pour mettre ledit tour à l'index ? Faudrait pas pousser !
     

    (1) Nombreux sont les témoignages (relevés notamment chez les chroniqueurs des usages populaires) qui vont dans le même sens : « Il donne un bon morceau de pain à son compagnon, en coupe un pour lui-même [...], ajoute au sien un morceau de volaille froide et s'assied tenant son dîner sous son pouce » (Jean-Baptiste Gouriet, 1811), « Il mangeait un morceau de poulet, debout, et le tenant sous le pouce ; un gros morceau de pain lui servait d'assiette » (Journal des débats politiques et littéraires, 1841), « Le nôtre [d'ouvrier] avait tenu à faire ce repas en plein air, et, carrément assis, jambes pendantes, le couteau en main, il rognait petit à petit un énorme croûton couronné d'une forte tranche de lard maintenue sous le pouce » (Eugène Chavette, 1869), « Lamelle de pain que l'on interpose entre le pouce et le fricot [= nourriture bon marché], lorsqu'on mange sous le pouce » (Anatole-Joseph Verrier, à l'article « tapon » de son Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de l'Anjou, 1908), « Toutes viandes rôties que l'on mange sous le pouce, sur un morceau de pain de froment » (La Revue du Mortainais, 1933), « Le cousin Jules serrait à pleine main une tranche de pain bis sur laquelle son pouce maintenait un cube de jambon gras » (Joseph Malègue, 1933), « [C'est] une "collation sous le pouce", ainsi nommée parce que, dédaignant assiettes et fourchettes, chaque convive maintient sous le pouce, mais séparé de celui-ci par un petit carré de pain, le morceau de chai [= viande] placé sur la tranche de pain » (Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, 1937), « Assis à l'ombre des haies, fâneurs ou laboureurs, faucheurs ou moissonneurs, devisaient en riant, un croûton à la main, la viande sous le pouce » (Gilbert Gensil, 1958), « La "deusse" est toujours accompagnée d'un morceau de lard salé cuit posé sur la tartine et tenu sous le pouce, mais le doigt est séparé du lard par une taille de pain » (Marie-Louise Heren, Folklore picard, 1966), « Vers 9 heures, on s'arrêtait pour faire une "collation sous le pouce" (cette expression vient du fait que chacun maintenait sous son pouce le morceau de viande posé sur une tranche de pain) » (Daniel Lacotte, Traditions et légendes en Normandie, 1980), « Elle se tait, le couteau au poing, une tranche de pain et un morceau de viande sous le pouce gauche » (Louis Costel, 1982), « Uniquement préoccupé à tailler, sur une épaisse tartine, un morceau de lard qu'il tenait sous le pouce » (Glenmor, 1995), « Chacun se coupa une nouvelle tranche de pain, posa dessus un gros morceau de fromage, bien calé sous le pouce » (Edmond Verlhac, 2000). D'autres mettent plutôt en avant l'action coordonnée du pouce et du couteau pour saisir les aliments : « Pas d'assiettes. Padellec coupe d'épaisses tranches de pain et, l'un après l'autre, chacun se lève pour prendre un poisson entre le pouce et le couteau » (Juliette Lartigue, 1929), « En claquant, les couteaux s'ouvrirent. Entre le pouce et la lame chacun se tailla sa part qu'il emporta sur une tranche de pain » (Yvonne Posson, conte breton, 1939), « Il ne pouvait empêcher que les rustauds ne prélèvent les mets [...], en les saisissant entre le pouce et la lame de leur couteau et qu'ils ne les écrasent ensuite sur l'épais chanteau coupé à la grosse miche du pain » (Guy Enoch, 1963). Citons encore cette variante trouvée chez Pierre-Robert Leclercq (1979) : « Il était à jamais de ceux qui tiennent leur pain sous le pouce et leur fromage sous le petit doigt, la paume tailladée comme un hachoir servant de table. »

    (2) Les tours déjeuner, dîner, souper sous (ou sur) le pouce, quant à eux, sont attestés avec le premier terme employé comme verbe (à l'instar de manger) ou comme substantif (à l'instar de morceau) : « Elles déjeunèrent, comme on le dit, sous le pouce » (Nicolas-Pierre-Christophe Rogue, avant 1830), « Le déjeuner sur le pouce aura lieu sous une magnifique tente » (Balzac, 1844), « C'est joyeusement, notre déjeuner sous le pouce, que nous allâmes nous installer devant la porte » (Émile Gaboriau, 1871), « Leur dîner sous le pouce, ils vont s'appuyer à la balustrade » (Thérèse Bentzon, 1877), « Ils ont improvisé un petit souper sur le pouce » (Albéric Second, 1878), « Je soupai sur le pouce » (Georges Duhamel, 1925).

    (3) Ainsi de Sylvie Claval et de Claude Duneton dans Le Bouquet des expressions imagées (1990) : « Manger sur le pouce, manger du pain accompagné de viande que l'on tranche, bouchée après bouchée, "sur le pouce". » L'argument paraît sérieux, il est surtout spécieux, car en toute rigueur la lame du couteau, quand elle viendrait buter sur le pouce, ne s'en situe pas moins sous le doigt (côté pulpe) : « Ce n'est que lorsque le morceau de viande se découpe à même le pain, sous le pouce, que l'on trouve le temps de parler » (Léon Allard, 1885), « [Des] saucisses découpées sous le pouce » (Pierre Desmesnil, 1985), « Ceci ne l'empêchait pas [...] de couper de cette même main, sous le pouce, le pain et le lard gras de son petit déjeuner » (Roger Le Taillanter, 1995), à côté de « Le lard accompagnait la soupe ; ils le taillaient sur le pouce » (Jules Vidal, 1885), « Nous savourons un bout de viande froide que l'on découpe sur le pouce avec une tranche de pain » (Les Missions catholiques, 1933).

    (4) Il est à noter que le tour avec sous n'est pas inconnu du Grand Larousse du XIXe siècle (1869) : « [Il] mange son saucisson sous le pouce, tout en bûchant » (à l'article « concours »).

    (5) En 1888, dans un article de la Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, Édouard Le Héricher pointa du doigt la responsabilité de l'Académie dans la confusion de l'usage : « Il y a bien des cas où nos paysans en remontreraient à l'Académie et même à ce perspicace observateur de la réalité que fut Honoré de Balzac. [...] Balzac a beaucoup puisé dans la langue du peuple, mais il semble n'avoir pas osé dire, comme lui, "manger sous le pouce", ce qui est conforme à la nature : il aura cherché dans le Dictionnaire de l'Académie et lui, si osé pourtant, a accepté "manger sur le pouce". »

    (6) Citons : « Même elle est rousse Et sur son pouce Mange une gousse D'ail ou d'oignons » (Eugène Scribe, avant 1820), « Un vieux en lunettes qui découpait une charcuterie rose placée sur son pouce et la mangeait, tout en lisant son journal » (Jules Claretie, 1882), « Le père Baptiste mange sur son pouce [...]. Je le vois qui mange sur le pouce, du pain et du lard, qu'il coupe, avec son couteau de poche, en petits cubes très réguliers » (Eugène Ionesco, 1960). 

    (7) Témoin ces exemples : « Un repas exquis doit être savouré à table, et non dépêché sur le pouce comme fait de sa provende un vilain » (Charles de Bernard, 1838), « Je n'ai [...] que le temps de rentrer manger un morceau sous le pouce, et de courir » (Xavier Veyrat, 1841), « Les dîners sur le pouce, telle est la nouvelle institution rêvée par les nourrisseurs du genre humain. [...] On dîne à la minute, à la vapeur. Pas de table, pas de couvert, pas de garçon, mais un buffet tout dressé où vous choisissez les tranches de votre goût » (Achille Eyraud, 1855), « Ce repas sera léger et les enfants s'habituent à le faire rapidement, sur le pouce comme on dit » (Louis Chandelux, 1856), « Il mangea un morceau sous le pouce ; ce repas dura juste cinq minutes » (Paul Féval, 1863), « Nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce » (Albert Robida, 1883), « [À l'usine,] les aliments sont pris sur le pouce : [...] le repas du milieu de la journée dure quelques minutes, aussitôt chacun se remet à l'œuvre » (André-Émile Sayous, 1901), « C'est le repas rapide pris sur le pouce, qui n'a pas besoin d'être laborieusement digéré » (Georges Daremberg, 1905), « Après un court repas froid, avalé sur le pouce » (Maxence Van der Meersch, 1936). Force est toutefois de constater, n'en déplaise aux spécialistes de la langue, que la rapidité de l'action n'est pas toujours de mise : « Il mangeait tranquillement un morceau sur le pouce en attendant qu'on reprît la danse » (Octave Feuillet, 1850), « On soupa sur le pouce, mais de bon appétit, et si longuement que le soleil était couché quand on but le dernier coup » (Paul de Musset, 1866), « [Il] se mit à manger sur le pouce sans se presser » (Zénaïde Fleuriot, 1874), « Il avait déjeuné sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de saucisson et d'un morceau de pain » (François Coppée, 1888), « Arno tira son couteau de sa poche, coupa posément un petit cube de pain, l'assortit d'une miette de jambon et commença à mastiquer, sur le pouce, sans se presser » (Jean Raspail, 1993) ou ne va pas forcément de soi : « Ils mangeaient [...] un petit morceau sous le pouce, et à la hâte, pour perdre le moins de temps possible » (François-Victor Vignon, 1822), « Nous avons mangé un morceau sous le pouce, mais vite et mal » (Louis Énault, 1869).

    (8) Qu'on en juge : « Une ample et vaste omelette mangée debout, dont chacun tiroit son morceau sous le pouce » (Roland de La Platière ?, 1777), « [Il] s'assied tenant son dîner sous son pouce » (Jean-Baptiste Gouriet, 1811), « Ces messieurs [...] se tiendront debout et mangeront sur le pouce » (Paul de Kock, 1821), « Il déjeune debout à huit heures du matin, son morceau de pâté froid sous le pouce » (Henri de Latouche, 1836), « Chacun des convives rangés debout des deux côtés de la table recevait un petit morceau de salé sur son pain, et le mangeait ainsi sans assiette, et comme l'on dit sous le pouce » (François Richard-Lenoir, 1837), « Il était dans un coin, assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, un morceau de lard et du pain bis » (Saintine, 1839), « [Ils] mangèrent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue » (Alexandre Dumas, 1844), « Je sais ce que c'est que manger sur le pouce (nous n'avions pas de chaises) » (Albert Pruvost, 1853), « Le grand Empereur s'étant assis lui-même sur le gazon [...] mangea sous le pouce avec la simplicité du soldat une tranche de jambon » (Jacques Bidot, 1860), « [Ils] mangeaient du fromage sur le pouce, assis tout le long de la vieille halle » (Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, 1864), « À l'heure du déjeuner, sur les bancs, ils mangent leur fromage sous le pouce » (Jules Claretie, 1867), « La plupart du temps on ne se met pas à table, on ne s'assied pas, et, comme on dit vulgairement, on mange sous le pouce » (Edme Jean Leclaire, 1868), « Les voilà assis devant la commode, mangeant sous le pouce » (Julie Gouraud, 1873), « [Les officiers] se résignent [...] à manger sur le pouce, l'espace ne permettant pas de dresser de table » (Casimir Pradal, 1875), « Manger sur le pouce, le coude sur la table » (Alexis Bouvier, 1877), « Prouesse mangeait sur le pouce, et ne se mettait à table que lorsqu'il allait dîner chez les autres » (Adolphe Racot, 1882), « À midi ses hommes avaient déjeuné à la hâte, sur le pouce, debout sur le trottoir ou assis sur les coussins de leur fiacre » (Xavier de Montépin, 1883), « Donnez-moi un morceau sur le pouce, je mangerai sur le coin de la table de cuisine » (Hugo, 1887), « On s'assied alors devant le feu qui déjà s'éteint et le pique-nique est attaqué avec un appétit robuste [...]. On mange sous le pouce » (Jules Lecoeur, 1887).

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    Remarque 1 : Employé comme locution adverbiale au sens de « à la hâte, rapidement », le tour sur le pouce s'est construit avec d'autres verbes que manger, déjeuner... : « On y mange comme on y vit... sur le pouce » (Albéric Second, 1844), « Entamons là, sur le pouce, un petit dialogue de circonstance » (Albéric Second, 1855), « Il dormait comme mangent les gens pressés, sur le pouce » (Alexandre Dumas, 1857), « Ce livre écrit au courant de la plume et "sur le pouce" si l'on veut bien nous passer cette expression » (Oscar Comettant, 1865), « La question n'est pas de celles qui se traitent sur le pouce » (George Japy, 1877), « Je me mis à parler sur le pouce, comme ça, de la campagne de 1816 » (Céline, 1932). Cet emploi est qualifié de « vieilli » par le TLFi.

    Remarque 2 : On notera avec intérêt que l'équivalent anglais de notre locution est under the thumb (« sous le pouce ») : « [Food] was eaten "under the thumb", so called because the men held it and cut off pieces with a "shut" knife » (Sarah Butler, 1975).

     

    Sur le pouce
    Livre de Marie-Laure André

     

    « Je m'écrie donc je suis

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