• De quoi je me... mitige ?

    « Il est bien sûr également possible de mitiger travail et détente. »

    (aperçu sur le site Internet d'un centre équestre gardois, le 21 janvier 2024.)

     

     

    FlècheCe que j'en pense

     
    Voilà ce qui arrive quand on s'aventure à employer un verbe qui ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval : on pense faire chic, et c'est la douche froide assurée. Cela fait pourtant plus d'un siècle que les cracks de la langue nous exhortent à la prudence dans l'emploi du verbe mitiger et de son participe passé adjectivé, dont le sens premier n'est pas celui que l'on croit :

    « Ne dites pas : "C'est un roman mitigé de psychologie et de drôleries". Dites, si vous voulez donner aux mots leur sens exact : "Voici un jugement plus mitigé que rigoureux". Parce que mitigé veut dire "rendu moins vif, moins rigoureux" et non "mélangé" » (journal L'Intransigeant, 1913).

    « Mitiger veut dire tempérer, adoucir, et non mélanger, comme semble le croire [Michel Berger, alias Criticus] quand il écrit : "mitiger métier et art" » (René Georgin, Jeux de mots, 1957).

    « Nos trop nombreux compatriotes qui s'obstinent à employer l'adjectif mitigé dans le sens erroné de "mélangé" gagneront à se pencher sur le verbe anglais to mitigate, qui ne signifie rien d'autre que "adoucir, atténuer, tempérer" » (Jacques Capelovici, Vie et langage, 1959), « Ce verbe signifie "adoucir, modérer, atténuer" : vous auriez dû mitiger vos critiques. Le plus souvent, mitiger est employé dans un sens voisin de mélanger, avec lequel il rime fort bien : des réactions mitigées pour diverses, un récit mitigé pour varié. Ici encore, la langue française est suffisamment riche pour éviter ce faux emploi du verbe mitiger » (Id., Guide du français correct, 1992).

    « On emploie à tort mitigé au sens de "mêlé, mélangé", par influence de mi-, moitié » (Petit Robert, 1986).

    « Aucun rapport avec moitié. Le vrai sens [de l'adjectif mitigé] est "adouci, tempéré". Ne doit pas s'employer au sens de mêlé, mélangé, partagé, incertain, équivoque, ambigu, composite, croisé, bâtard, mixte. On écrira : Il éprouvait des sentiments mêlés (et non mitigés). Un édifice de style bâtard, mi-classique, mi-moderne (et non de style mitigé) » (Jean Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, 1986).

    « Au sens propre, ce mot [mitigé] signifie "adouci, atténué, relâché" : un zèle mitigé. L'emploi de ce mot dans des sentiments mitigés, des réactions mitigées, etc. (= mélangés) est critiqué bien qu'il soit très courant » (Le Bescherelle pratique, 2006).

    « La plupart du temps, notre pays connaît ce que les journalistes appellent "un ciel mitigé". [...] ce mot signifie "adouci", "relâché" ou "édulcoré". Rien à voir avec un ciel où alternent le bleu et le gris, les éclaircies et les averses, ce qui correspond à peu près à ce que les spécialistes (les vrais) appellent un temps "variable" » (Jean-Jacques Robrieux, Le Journal télévisé, 2007).

    « On tient à tort mitigé pour un équivalent chic de mélangé, mêlé, varié, contradictoire, fluctuant, partagé » (Alfred Gilder, Les 300 plus belles fautes à ne pas faire, 2018).

    Il est vrai que mitiger est emprunté du latin mitigare, formé de igare (fréquentatif de agere, « faire ») et de mitis, qui qualifie proprement un fruit mûr, un vin moelleux, un sol meuble, un cours d'eau tranquille et, au figuré, un style suave, une douleur supportable, une personne douce, aimable, gentille, indulgente, inoffensive. De là, dès le moyen français, le sens de « adoucir, atténuer, apaiser (une personne, un sentiment, une douleur, une décision de justice, etc.) » :

    « Mitiger le plebe envers lui » (Pierre Bersuire, vers 1355), « Le bon prestre a grant pooir sur les paines de purgatoire mitiger et faire remettre par ses prieres » (Jean Golein, vers 1370), « Amolir ou mitiguer la rigueur de la loy » (Christine de Pizan, 1406), « En mittigant et adoulcissant le plaisir du prince » (Jean II Jouvenel des Ursins, 1445), « Que ta fureur soit oultre passee et ton ire mitigee » (Thomas le Roy, vers 1480), « Se ainsi la douleur ne estoit mitiguee » (La Pratique de Bernard de Gordon, 1495), « Mitiguer la peine audit Jaques duc de Nemours » (Claude de Seyssel, 1508 [1]), « [Des offrandes] Pour mitiguer Cupido et son feu » (Germain Colin-Bucher, vers 1535), « La mer se monstroit aulcunement mitiguée » (Pierre Tolet, 1542), « Peu de vin, mitigué et attrempé d'eaue » (Pierre de Changy, 1542), « Des qu'il la veoit, il mitigue et pallie son parler aigre » (Clément Marot, avant 1544) et, en français moderne, « Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l'annonce fatale » (Stendhal, 1838), « Un poison mitigé [= dont les effets ont été atténués] de manière à produire le semblant d'une maladie mortelle » (Balzac, 1846), « Le peuple veut faire un nouvel essai de monarchie mitigée [= rendue moins absolue] » (Sand, 1848), « Son ironie, si mitigée qu'elle soit, [on l'appelle] méchanceté » (Baudelaire, 1852), « Mitiger cette admiration obligatoire par quelques critiques de détail » (Théophile Gautier, 1859), « [Robert Le Bidois], revenant sur cette question, semble mitiger quelque peu son opinion » (Grevisse, 1964), « La contradiction que je tentais de mitiger ou de dissimuler » (Roger Caillois, 1970), « Les arriérés de ses colères [...] le font se retourner même contre celui qui tente de mitiger son hostilité » (Louis Nucéra, 1994).

    Pour autant, ce ne serait pas la première fois dans la langue qu'un mot s'éloignerait progressivement de son sens étymologique. Que l'on songe, parmi la kyrielle d'exemples possibles, aux adjectifs énervé (« sans nerf, privé de force ») et formidable (« qui inspire une grande crainte »). Partant, Hanse ne voit pas pourquoi on refuserait à mitigé ce que l'on a accepté pour d'autres : « Mitigé veut dire proprement "adouci" (latin mitis). D'où "atténué, moins strict, relâché" : Un zèle mitigé. D'où "ni bon ni mauvais", "mélangé" : Des sentiments mitigés (influence de mi, "moitié") », écrit-il dans son Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne (1983). Et puis fouette cocher, il n'y a rien d'autre à voir... L'ennui, c'est que l'argument traditionnellement avancé pour justifier la seconde transition sémantique me laisse de prime abord − oserai-je l'avouer ? − mi-figue, mi-raisin. Car enfin, je ne sache pas que l'on ait eu à déplorer une attraction similaire de mi dans les emplois des verbes mijoter, militer, minauder, etc. Qu'à cela ne tienne, l'influence d'un autre mot est également suspectée : « Est-ce par attraction de mitigeur = mélangeur que l'adjectif mitigé est si souvent employé pour qualifier, à tort, un temps inégal, variable, incertain ? En bon français, mitigé ne saurait qualifier qu'un temps adouci, devenu plus clément » (Défense du français, 2001) (2). L'hypothèse, pour être admise, suppose toutefois que l'emploi étendu de mitiger soit postérieur à celui de mitigeur − attesté dans la langue technique dès 1870, puis dans la langue courante (robinet mitigeur) à partir du XXe siècle. C'est ce qu'il convient à présent de vérifier.

    Pour ce faire, intéressons-nous tout d'abord à la construction mitigé de. Mitiger y est employé de longue date au sens (« régulier ») de « modérer le caractère excessif d'une chose (souvent un sentiment, une attitude, un comportement) au moyen d'une autre qui l'atténue » : « Ton desir [...] est assiduelement mitigué de raison, arresté par bon advis, corrigé de discretion et refrené de temperance » (Hélisenne de Crenne, 1539), « Elle a [...] le port hautain et fier, mais mitigé d'une douceur agreable » (Nouveau Recueil de harangues, 1665), « [Il] me parla d'une maniere familiere, mais mitigée d'une sorte de circonspection » (Marguerite de Lussan, 1741). Rien à voir avec les exemples suivants, où mitigé de s'entend bien plutôt au sens (critiqué) de « mêlé de, mélangé de » : « Quand on fait mariner le lièvre c'est dans du vinaigre mitigé d'eau » (Horace-Napoléon Raisson, 1836), « Dans les rues de Milan, on pourrait se croire à Paris, tant la ville est française ; chez Reichman on peut se croire à Vienne, tant le germanisme s'y est peu mitigé d'italien » (Auguste Jal, 1836), « Mais c'est tout bonnement de l'Ingres mitigé d'Horace Vernet » (Le Charivari, 1841). La bascule s'est donc produite avant 1836. Essayons d'affiner ce premier repérage.
    Parmi les attestations qui ont retenu mon attention, la première date de 1531 : « Lamour entre les voisins seuffre destre mitigue deaue, mais est requis que celluy du prince avec le peuple soit pur » (René Berthault de La Grise traduisant le Livre doré de Marc Aurèle). Cet emploi (isolé ?) qui laisse entendre que ce qui est mitigé n'est pas pur n'annonce-t-il pas l'acception étendue ?
    La deuxième remonte aux années 1735-1736. Voltaire, auteur du livret de l'opéra Samson (jamais représenté) de Rameau, écrit à son ami Thieriot : « Je veux que ma Dalila chante de beaux airs, où le goût français soit fondu dans le goût italien. » Et il ajoute dans une autre lettre au même correspondant : « Je réponds à M. Rameau du plus grand succès, s'il veut joindre à sa belle musique quelques airs dans un goût italien mitigé. Qu'il réconcilie l'Italie avec la France. » Là encore, l'idée de « réunir, mêler (deux styles) » est bien présente, à côté de celle de « corriger les excès (d'un style) ».
    Deux autres datent également du XVIIIe siècle : « Ses filles mitigées [= partagées ?] entre l'air d'Amazones et celui de Provincialles la suivirent » (Le Cabinet des fées, édition de 1717), « Leur vêtement cependant est mitigé [= composite ?] ; il est moitié à la Bostonienne, moitié à la Françoise » (L'Espion anglois, 1777). S'agit-il des premières manifestations de l'attraction supposée de mi sur mitigé ?
    La dernière date de 1802 : « Dans la nature, les tempéramens se combinent et se mitigent de cent manières différentes. On n'en rencontre presque point qui soient exempts de mélange » (Pierre Jean Georges Cabanis, Rapports du physique et du moral de l'homme). Cette fois, le glissement sémantique est bel et bien consommé.
    Vous l'aurez compris : l'influence du substantif mitigeur, si tant est qu'elle soit confirmée dans cette affaire, ne peut être que secondaire, car tardive.

    C'est, contre toute attente, une plume anonyme du courrier des lecteurs du Figaro littéraire (19 avril 1952) qui nous donne la clef du glissement de sens observé : « Mlle S. Lavigne, de Paris, s'interroge sur le sens exact du verbe mitiger : "Le dictionnaire donne comme explication : adoucir, calmer. Mais il me semble que ce mot est employé généralement dans le sens de : mêler, mélanger." S'il est pris abusivement (ou, si l'on préfère, par extension), le verbe mitiger remonte alors à la cause du fait dont il exprime, étymologiquement, l'effet. C'est par suite d'un mélange que les êtres et les choses se trouvent mitigés. » De là la définition « deux en un » mitonnée avec soin par le Larousse en ligne pour que ses usagers puissent dormir sur leurs deux oreilles : « Mitiger. Littéraire. Édulcorer quelque chose, l'adoucir [voilà pour l'effet] en y mêlant quelque chose d'autre [voilà pour la cause] : Mitiger ses reproches de quelques compliments. »
    Las ! l'avertissement qui accompagne ladite définition promet un réveil difficile :

    « Le sens premier de mitigé est "atténué, tempéré, devenu ou rendu moins vif ou moins rigide" [...]. Dans le registre courant, le mot est employé aujourd'hui au sens de "mêlé, mélangé, qui est à mi-chemin entre deux extrêmes" : éprouver des sentiments mitigés. "Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il m'adressa des compliments, d'ailleurs mitigés" (M. Proust). Cet emploi est critiqué » (Larousse en ligne).

    Quelle mouche (du coche) a donc piqué le dictionnaire à la Semeuse pour venir... semer la confusion dans les esprits en associant au sens critiqué (« mêlé, mélangé ») une acception où l'idée de modération est bien marquée (« qui est à mi-chemin entre deux extrêmes ») ? (3) Rappelons à toutes fins utiles que mitigé qualifie depuis belle lurette des opinions, des sentiments flexibles (qui ne sont pas absolus, qui sont rendus moins rigides) ou tempérés (qui se tiennent éloignés des extrêmes) :

    « [Ils] avoient eu sur beaucoup de points des opinions plus mitigées que leurs confrères » (Antoine Arnauld, 1682), « [M. Ellies Dupin] suit en tout cela [...] des sentimens mitigez, s'écartant toujours des extrémitez de part et d'autre » (Jacques Bernard, Nouvelles de la république des lettres, 1701), « Ce jesuite se servit d'un temperament qui deplut à la cour de Rome, sans plaire à la cour de France. C'est le destin ordinaire des sentimens mitigez : ils ne vous gagnent pas des amis et n'apaisent pas vos ennemis, et ils vous laissent en bute aux deux factions qui se postent dans les extremitez opposées » (Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, édition de 1702), « Si cependant par un avis mitigé on revenoit [sur telle décision] » (Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou, 1734), « En suivant les opinions plus sures et plus probables, et les préférant aux opinions mitigées » (Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses, 1762), « Toutes les opinions placées entre les deux partis [...]. Ces opinions mitigées [...] » (Mme de Staël, vers 1795), « [Des personnages] un peu agités par des sentimens mitigés, des passions paisibles » (Alfred de Vigny, 1829), « Chercherez-vous, par une opinion mitigée [= qui tient le milieu entre deux extrêmes, qui concilie des points de vue opposés], l'édification d'une cité où [...] » (Chateaubriand, 1849), « C'était une lutte entre la réaction à outrance et la réaction mitigée » (Ernest Hamel, 1889), « Préféreriez-vous [que votre fils soit] d'opinions mitigées, de convictions tempérées ? » (journal La Vie parisienne, 1904).

    Mais parce que la cause de cette modération peut tenir dans le concours d'opinions ou de sentiments divers, voire contradictoires, le sens de mitigé a pu facilement glisser vers celui de « mêlé, varié » (la distinction entre les deux séries d'acceptions n'étant, du reste, pas toujours facile à établir) : « Une espèce de rationalisme obscur, mitigé, contradictoire » (Augustin Bonnetty, 1852), « Ne leur parlez pas de convictions "tout d'une pièce" ; l'unité ne leur convient pas. Ils ont des convictions mitigées, des principes atténués. C'est plus commode, cela permet la variété » (journal Le Midi, 1876), « Le jeune Maigret éprouvait à son égard des sentiments mitigés. Florentin était drôle [...]. Mais n'y avait-il pas dans son attitude comme un défi, voire de l'agressivité ? » (Simenon, 1968), « Les paroles de bienvenue qui lui furent adressées ce jour-là étaient élogieuses, certes, mais Lévi-Strauss éprouva, en les écoutant, des sentiments mitigés » (Amin Maalouf, 2012). Parallèlement, mitigé a connu une évolution sémantique similaire à celle des adjectifs moyen, médiocre, passant du sens neutre de « qui est intermédiaire entre deux extrêmes » à celui, péjoratif, de « qui est plutôt mauvais que bon » (4) − comparez : « La diplomatie française a remporté des succès mitigés [= modestes, en demi-teinte]. Il n'y a pas eu de désastre. Il n'y a pas eu de coup d'éclat » (Jean d'Ormesson, 2015), « Il a une attitude mitigée, incertaine, ni bonne ni mauvaise » (Grand Robert) et « Parfois, il [tentait] de réussir seul une opération politique. Les résultats mitigés lui faisaient faire marche arrière » (Christine Arnothy, 1980), « Le projet a reçu un accueil très mitigé (= plutôt défavorable) » (Larousse en ligne).

    Partant, le choix laroussien de la citation de Proust pour illustrer l'acception critiquée ne laisse pas de surprendre, car il n'y a dans cet exemple précis aucune ambiguïté de sens : qu'est-ce que des compliments mitigés, sinon des compliments mesurés, nuancés, rendus moins vifs (sous-entendu : par certaines réserves) ? Confirmation nous est donnée à l'article « mitigé » de la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie :

    « Dont la rigueur, la sévérité a été atténuée. Peine mitigée. Règle mitigée. Par extension. Qui a perdu de sa force, de sa vigueur, de son ardeur première. Zèle mitigé. Éprouver une satisfaction mitigée, tempérée ou contrariée par certaines réserves. » (5)

    Tout aussi irréprochables sont les exemples suivants : « M. Fiévée me fit un accueil gracieusement simple et mitigé [= mesuré, tout en retenue, ni froid ni chaleureux] » (Hippolyte Auger, avant 1881), « [Il] répond avec un entrain mitigé [= modéré, tempéré de prudence] » (Colette, 1901), « Mais, si j'étais assez content, les alliés, eux, n'éprouvaient qu'une satisfaction mitigée » (De Gaulle, 1956), « Je n'ai subi, je crois, qu'un seul refus [...] et c'était un refus... mitigé » (Bernard-Henri Lévy, 1991).

    À y bien regarder, le Larousse en ligne n'est pas le seul dictionnaire, tant s'en faut, à faire preuve de maladresse dans cette affaire. Que l'on songe aux hésitations du TLFi sur le sens à donner au verbe mitiger dans la phrase de Balzac « Elle mitige sa lecture par l'éducation de ses serins, par la conversation avec son chat » (Monographie du rentier, 1840) : « Mêler quelque chose à quelque chose pour le rendre moins pur, moins austère » (dans le corps de l'article « mitiger ») ou « Varier, rendre moins uniforme » (dans la rubrique étymologique et historique) ? Il pourrait aussi bien s'agir du sens de « reposer », attesté selon Huguet chez le poète Charles Fontaine : « Je ne dy pas que l'esprit fatigué Ne se recree et ne soit mitigué Par quelque esbat de rime ou poësie » (Le Passetemps des amis, 1555) ou de celui, on ne peut plus régulier, de « adoucir, rendre moins pénible » que l'on trouve dans le même contexte chez Émile Gaboriau : « Il caressa le doux espoir de mitiger par le commerce des muses [...] l'austère labeur de l'employé » (Les Gens de bureau, 1862).
    Une autre citation, empruntée cette fois à Courteline, semble tout autant embarrasser nos experts : « Son envie de lâcher la boîte le lendemain, mitigée de sa crainte des complications s'il donnait suite à son projet » (Messieurs les ronds-de-cuir, 1893). Le TLFi et le Dictionnaire historique la donnent pour la première attestation de mitigé au sens de « mêlé, mélangé », alors qu'elle est comparable aux exemples d'Hélisenne de Crenne et de Marguerite de Lussan, mentionnés plus haut. Quant au Grand Robert, il croit y déceler le sens de « moins strict » − comprenne qui pourra !
    L'Académie elle-même n'est pas exempte de tout reproche. Ne date-t-elle pas l'adjectif mitigé du XIXe siècle, dans la dernière édition de son Dictionnaire, alors que l'intéressé figure dans ses propres colonnes depuis... 1694 : « On appelle, Carmes Mitigez, les Carmes qui vivent sous une Regle moins austere et moins penible que celle de leur premiere Institution » ? (6)

    Résumons. Contrairement à ce que certains spécialistes laissent entendre, l'évolution sémantique de mitiger vers l'idée de mélange est ancienne : en préparation depuis au moins 1539, elle s'est produite au cours du XVIIIe siècle, à la faveur d'une probable métonymie de l'effet pour la cause − laquelle a pu être facilitée « par l'attraction double de mi- et de mixte » (selon le Dictionnaire historique). D'aucuns s'émouvront de l'ambiguïté qui en a résulté : des réactions mitigées sont-elles tièdes (« Les réactions mitigées sinon franchement réprobatrices des épouses ») ? ou diverses (« Des réactions mitigées, allant de l'hostilité déclarée [...] à la tolérance forcée ») ? Gageons que les locuteurs à cheval sur la précision s'en tiendront au sens étroit et neutre de « dont on a enlevé ce qu'il y a d'excessif ». Et, plus volontiers encore, qu'il aura coulé beaucoup d'eau dans les bondes avant qu'ils ne mitigent leur opinion.

    (1) Et non pas 1558, comme indiqué dans le TLFi et le Dictionnaire historique de la langue française.

    (2) Selon l'auteur du site J'aime les mots, « la vocation première d'un mitigeur n'est pas de mélanger l'eau chaude et l'eau froide, mais d'atténuer les effets sur le corps humain d'un contact direct avec une eau trop chaude ou trop froide ; de rendre ledit contact moins pénible, moins douloureux, moins violent » (2020). On lit pourtant dans un brevet daté de 1891 : « Cette invention consiste en une disposition nouvelle de mitigeur, permettant de mélanger l'eau chaude et l'eau froide, dans des proportions convenables » et sous la plume de Marie-Josèphe Berchoud : « Ce verbe [mitiger] est aujourd'hui peu employé, il nous en reste le mitigeur, appareil de robinetterie sanitaire permettant le mélange de l'eau chaude et de l'eau froide » (Écrire et parler le bon français, 2004).

    (3) La chose est d'autant plus surprenante que mon Petit Larousse illustré (édition 2005) fait nettement la distinction, lui, entre les acceptions « mêlé » et « qui n'est pas tranché, net ; tiède, nuancé (en parlant d'un jugement, d'un sentiment) ».

    (4) Vive émotion, là encore, chez les âmes sensibles : « Qu'une signification sportive ou artistique n'ait pas obtenu le succès escompté et l'on dira le lendemain à la radio ou à la télévision que son résultat a été "mitigé", en voulant dire par là "moyen" ou encore "passable". Or, étymologiquement, le mot mitigé a pour origine le mot latin mitis qui signifie "doux". Ces exemples sont des exemples d'erreurs courantes par altération du sens des mots » (Jean Gayon, La Vie des mots et le sens de l'Histoire, 1999).

    (5) Il ne vous aura pas échappé que toute idée de mélange est absente de cette définition, comme de celle du verbe mitiger : « Adoucir, édulcorer. Surtout dans des emplois figurés. Tempérer, rendre moins rigoureux. Mitiger une peine. Mitiger une assertion, une proposition, y apporter quelque atténuation, quelque nuance, la rendre moins absolue » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (6) Renseignements pris, l'emploi adjectival du participe passé mitigé est attesté depuis au moins la seconde moitié du XVIe siècle : « Et n'est riens si doux ne si mitigué » (Estienne Du Tronchet, 1569), « Mitigado, mitigué, adoucy, appaisé » (César Oudin, 1607), « La regle mitiguée de cest ordre » (Guillaume Gazet, 1616), « Ordres mitigés » (1634).

    Remarque : Mitigé appliqué aux personnes s'est d'abord dit pour « calmé, apaisé ; dont le caractère, les sentiments, les réactions sont tempérés, adoucis, rendus moins vifs, moins rigides » (cf. le mitiger quelqu'un de Bersuire) : « Adonc Florenio qui estoit un peu mitigué » (Gabriel Chappuys, 1577), « On lui pourroit donner à bon droit le titre d'Arétin mitigé » (Furetière, 1688, incriminant l'immoralité enveloppée de grâce de La Fontaine), « Cynique mitigé, je jouis de la vie » (Jean-François Regnard, avant 1709), « Un [homme] mitigé est donc un homme qui pense avec modération, qui n'est pas persécuteur, qui n'est ni entêté ni opiniâtre, qui cherche la vérité sans partialité, et qui l'embrasse partout où il croit la trouver » (Jacques André Courtonne, 1765), « Les deux [articles] que je viens de lire sentent l'homme mitigé [= modéré, devenu moins critique, plus indulgent] » (Louis Veuillot, 1870) et, spécialement, « qui est partisan de l'application ou de l'interprétation modérée d'un système de pensée » : « Des républicains rigides [...] et des républicains mitigés » (Voltaire, 1751), avant de développer les mêmes extensions de sens que mitigé appliqué aux choses : (idée de mélange) « Il lui demandait sur le ton amoureux d'un mari mitigé de médecin : "Mary, vous ne souffrez pas ?" » (Gabriel de La Rochefoucauld, 1901), « Cet état transitoire [...] qui fait de nous des femmes mitigées de l'éducation artificielle qu'on nous a donnée et de celle que nous voudrions fonder » (Julie Auberlet, 1903) ; (idée de modération, avec une valeur dépréciative) « Des femmes fascinantes ont vécu faiblement de cœur, d'esprit et de caresses auprès d'un homme mitigé, d'un homme de milieu, ou disons d'un médiocre » (Aurel, 1927) ; (sens moderne « qui est animé de sentiments contradictoires, dont l'avis n'est pas tranché ; partagé, réservé, dubitatif ») « Je suis mitigé : l'intrigue du scénario est un peu tirée par les cheveux, mais gageons que la belle Scarlett Johansson saura le rendre crédible » (Alexandre des Isnards, 2014).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il est possible de concilier travail et détente.

    « Dont qui choque, le retourUn tandem de la mort »

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  • Commentaires

    1
    Chambaron
    Samedi 27 Janvier à 23:17
    Chambaron

    Voilà une fort belle recherche. Comme souvent dans les dérives de sens, l'important n'est pas de légèrement s'éloigner des origines mais de perdre tout contact avec les côtes, de ne même plus percevoir les phares de l'étymologie. Ici, si l'effet et la cause tendent facilement à se chevaucher, on sent bien que le mot ne désigne plus désormais que le mélange en soi, sans considération pour le résultat de modération et d'adoucissement.

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