• Un piège tabou

    « Ce sont des violences sourdes, cachées et taboues. »
    (Anissa Boumediene, sur 20minutes.fr, le 6 mars 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) sollicite mon avis sur l'emploi du mot tabou : « Il existe une manie actuellement, consistant à l'accorder en genre et en nombre quand il est employé en apposition. Exemple : Il n'y a pas de questions taboues. Cela choque profondément mon sens de la langue française. Mais je constate que cette hérésie se répand et même le Larousse semble savoir flanché sur ce point. Merci de remettre les pendules à l'heure. »

    Au risque de décevoir mon correspondant, ce phénomène n'a, selon moi, rien que de très conforme à l'étymologie, dans la mesure où tabou est un emprunt, par l'intermédiaire de l'anglais taboo, au polynésien tabu, tapu (1) (et ses variantes kapu, tampu, tambu...), lequel aurait toujours été employé comme adjectif si l'on en croit le New English Dictionary (2). Pour autant, cela n'a pas empêché le bougre, aux accents si pittoresques, de s'implanter en français, sur le modèle de l'anglais, comme substantif (a taboo, un tabou), comme adjectif ou participe (a taboo or tabooed object, un objet tabou ou taboué) et comme verbe (to taboo, tabouer ou, plus rarement, tabouiser). 

    Seulement voilà : s'agit-il, dans notre lexique, d'un nom qui peut s'employer adjectivement ou d'un adjectif à part entière ? L'Académie a tranché en 1935, en n'enregistrant, contre toute attente, le mot tabou que comme nom : « TABOU. n. m. Mot d'origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les Êtres et les choses auxquels il n'est pas permis de toucher » (huitième édition de son Dictionnaire), quand Littré mentionne dès 1877 l'emploi adjectival (sans toutefois se prononcer sur l'accord) : « TABOU (ta-bou) s. m. Espèce d'interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie. Se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou. Cela est tabou. » Plus curieux encore est l'exemple choisi par les académiciens pour illustrer ledit substantif : « Il est tabou. » Comprenne qui pourra !

    Soyons clair, l'invariabilité observée dans les premières attestations du mot, sous la forme anglaise taboo (dans les traductions du Troisième voyage de James Cook, 1785) ou sous la forme francisée tabou (dans Promenade autour du monde de Jacques Arago, 1822), le doit moins, selon moi, aux spécificités du nom employé comme adjectif en français qu'à celles de l'adjectif en anglais : « Lorsqu'il n'est pas permis de manger, ou de se servir d'une telle chose, ils disent qu'elle est Taboo » (Cook), « Quant aux petits temples enfermés dans les moraïs, ils sont tabou pour tout le monde, et celui qui oserait en violer la sainteté serait puni d'une manière cruelle » (Arago), à côté de « Certaines nourritures sont tabooées » (Cook), « Les maisons particulières des prêtres n'étaient pas tabouées » (Arago) − notez le recours à l'italique qui signale ici l'emprunt à une langue étrangère.

    À ma connaissance, les premiers exemples de variation − le plus souvent en nombre uniquement − de tabou comme adjectif datent des années 1830 : « Tout l'archipel accourait mettre à ses pieds les prémices des productions terrestres tabous jusque-là », « Tout ce que le capitaine put apprendre, c'est qu'ils étaient tabous » (Jules Dumont d'Urville, 1835, qui écrivait encore en 1832 : « Je demandai en riant à Finau s'il voulait me céder l'une d'elles pour femme : il répliqua qu'elles étaient tabou » et en 1834 : « Vos vergers et vos enclos étaient tabou (sacrés, inviolables) ») ; « Elles [les patates douces] sont essentiellement taboues de même que le poisson que l'on pêche pour les provisions d'hiver » (Auguste Wahlen, 1843) ; « On leur fait choisir deux ou trois jeunes filles, qui, à partir de ce moment, sont Tabous, elles ne peuvent, dès lors, appartenir à aucun autre homme » (lettre anonyme datée de 1846). Aussi me paraît-il exagéré d'affirmer, avec Girodet, que « tabou, comme adjectif, a été longtemps invariable » ou, avec Anne Gaïdoury et Antoinette Gimaret, que « l'adjectif tabou a été pendant longtemps invariable, mais on commence à l'accorder depuis peu » (QCM et exercices de français, 2005). On dira plus justement qu'« on a longtemps hésité sur cet accord » (Thomas) ou que « l'usage reste partagé » (Goosse), « même si la variation semble l’emporter » (Grevisse). Vous faut-il d'autres preuves de ce flottement ? En voici qui, je l'espère, viendront à bout des réserves de mon interlocuteur : (invariabilité) « La montagne est tabou » (Jules Verne, 1867), « Les trois personnages étaient tabou » (Abel Hermant, 1925), « Les auteurs se défendent de s’attaquer à la Société des Nations, qui est tabou » (Henry Bordeaux, 1929), « Un homme pour qui aucune pensée n'était tabou » (Jules Romains, 1944), « Je connais une maison d'édition dont tous les auteurs, poètes ou romanciers, sont tabou sur la route » (Jean Giraudoux, 1950), « S'il s'agit d'un poste important comme celui de directeur dans un ministère, l'appellation [directrice] est tabou » (René Georgin, 1957), « Des questions qui, en France, paraissent tabou » (Pierre Emmanuel, 1981), « L'hygiène est plus tabou que le sexe » (Philippe Sollers, 1983) ; (accord en nombre, voire en genre) « Nous abordons des sujets tabous » (André Maurois, 1918), « Quelques-uns de ces écrivains tabous » (Henri Bremond, 1920), « C'était habituellement peu de temps après que nos domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous" que mon père lui-même ne se fût pas permis de les sonner » (Marcel Proust, 1920), « Ce sont deux animaux [l'ours et le saumon] que l'imagination populaire avait faits tabous » (Joseph Vendryes, 1921), « Il me faut à présent des gloires plus tabous » (Maurice Rostand, 1926), « Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi » (Simone de Beauvoir, 1958), « Des livres complètement nuls deviennent tout à coup tabous » (Nathalie Sarraute, 1963), « Les sujets que la masse considère comme classés ou même comme tabous » (André Thérive, 1970), « Se rapporter à la date taboue » (Jean-Paul Sartre, 1972), « La rue Labat n'était pas taboue » (Robert Sabatier, 1974), « Le nombre des sujets tabous va croissant » (Louis Aragon, 1980), « Il y a vingt ans, l'URSS, le PC étaient des sujets tabous pour tout ce qui n'était pas de droite » (Jean Dutourd, 1985), « La question − taboue − du maintien du servage » (Hélène Carrère d'Encausse, 2013), « Il y a des mots tabous et il y a des traîtres mots » (Bernard Pivot, 2016), « C'est d'ailleurs une question intéressante, et taboue dans nos syndicats » (André Comte-Sponville, 2018). Tout bien pesé, c'est le Grand Larousse (1978) qui me semble avoir le mieux décrit la situation : « L'adjectif [tabou] s'accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l'invariabilité ou un accord pour le nombre seulement [3]. » Dans l'usage actuel, en effet, l'accord en genre et en nombre tend à se généraliser, avec la bénédiction de nombreux spécialistes : « On laisse parfois invariable l'adjectif. Mieux vaut l'accorder. Des institutions taboues » (Hanse), « De nos jours, en général, on accorde en nombre et, souvent aussi, en genre : Des sujets tabous. Des personnes taboues (ou tabous) » (Girodet), « Tabou s'accorde au féminin et au pluriel » (Thomas), « Des mots tabous. Des armes taboues » (Bescherelle), « Une pratique taboue. Une institution taboue » (Petit Larousse illustré), « L'adjectif s'accorde généralement en genre et en nombre » (Robert).

    Les tenants de l'invariabilité (4) objecteront, avec la caution des académiciens, que tabou est d'abord un nom et qu'en tant que tel il n'est pas censé varier quand on l'emploie comme adjectif (que l'on songe à des yaourts nature). Voire. Car enfin, ne lit-on pas à l'entrée « miniature » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « En apposition. Des autos miniature ou miniatures » ? C'est que, explique Bescherelle, « quand le nom n'est plus reconnu comme tel sous l'adjectif [5], l'usage tend à "normaliser" l'accord. Ce fut le cas pour un mot comme tabou : des pratiques taboues ». Même constat chez Henri Briet : « Certains noms employés adjectivement tendent à devenir des adjectifs et peuvent varier en nombre [...]. Rares sont ceux qui varient aussi en genre : une réunion taboue [6] » (L'Accord de l'adjectif, 2009). Vous l'aurez compris, que tabou soit considéré comme un nom en apposition ou comme un véritable adjectif, rien ne s'oppose à ce qu'il prenne les marques usuelles de genre et de nombre. Mais brisons là (et je ne parle pas des tabous) en attendant de voir si l'Académie reviendra sur sa position dans la dernière édition de son Dictionnaire...

    (1) Selon certaines sources (Salomon Reinach, Daniel de Coppet), le polynésien tapu serait lui-même formé de ta (« marquer ») et de pu, adverbe d'intensité, d'où « fortement marqué » − comprenez : « porteur de signe(s) distinctif(s), différenciateur(s), pour alerter d'un danger et imposer le respect ou l'évitement » (Élise Thiébaut, Ceci est mon sang, 2017).

    (2) « The use of the word [taboo] as substantive and verb [is] English ; in all the native languages the word [...] is used only as an adjective, the substantive and verb being expressed by derivative words and phrases. »

    (3) L'accord en nombre seulement, admis par Girodet (« Des personnes taboues (ou tabous) »), n'est pas du goût de Dupré : « La citation de Maurice Rostand [cf. supra] est inexplicable. On peut écrire des gloires plus tabou ou taboues mais en tout cas pas tabous. » Cet exemple n'est pourtant pas isolé : « Les prémices des productions terrestres tabous jusque-là » (Jules Dumont d'Urville, 1835), « Les Atouas forment la première classe des personnes tabous » (Thomas Bernard traduisant Adolf Edward Jacobi, 1846), « Les étrangers, d'ailleurs, font souvent partie des choses tabous » (Cahiers internationaux de sociologie, 1958), « Mais ce sont des choses tabous dont on ne doit pas parler ! » (Pauline de Broglie, 1968), « Tous les mâles américains tremblent devant les femmes totems, les femmes tabous, les femmes castratrices, ces dévoreuses » (Jean Lartéguy, 1972), « J'ai peur de faire des choses tabous » (Hélène Giguère, 1999), « Le texte tourne sournoisement autour des pensées tabous » (Catherine Douzou et Paul Renard, 2002).

    (4) Rares sont les grammairiens actuels qui prônent la stricte invariabilité, à l'instar de Françoise Bidaud : « Certains adjectifs sont invariables, les plus courants sont : snob, chic, standard, tabouNous n'avons pas abordé les sujets tabou » (Nouvelle grammaire du français pour italophones, 2008).

    (5) Ou quand il n'est plus senti comme une expression elliptique (une montagne tabou pour « une montagne frappée d'un tabou ») ?

    (6) L'honnêteté m'oblige à préciser que l'auteur se contredit quelques pages plus loin : « Certains mots qui jouent le rôle de l'adjectif n'ont qu'une forme identique pour le masculin et le féminin : angora, bien, chic, grenat, kaki, rococo, snob, standard, tabou, vermillon. » Autre inconséquence, relevée cette fois dans le TLFi : « Le substantif et l'adjectif admettent généralement les marques usuelles de genre et de nombre, mais on rencontre des exemples où l'adjectif est invariable » (à l'entrée « tabou » de l'onglet « Lexicographie »), alors que l'adjectif est présenté comme variant uniquement en nombre dans l'onglet « Morphologie ».


    Remarque : Tabou, adjectif ou nom employé comme adjectif, signifie à l'origine « frappé d'interdit du fait d'un caractère sacré ou impur ». Relayé par la psychanalyse (cf. l'ouvrage de Freud Totem und Tabu, 1912), le mot est passé dans la langue courante aux sens figurés de « qui ne peut être fait, prononcé, touché par crainte, par pudeur, par respect (des convenances sociales ou morales) », « qui est l'objet d'un respect qui ne se discute pas ou, par ironie, qui paraît exagéré, quasi sacré ».

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou des violences tabou, voire tabous).

     


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  • « Canal + a décidé de couper purement et simplement les chaînes [du groupe TF1]. La réaction du groupe TF1 ne s'est pas faite attendre... »
    (Enguérand Renault, sur lefigaro.fr, le 2 mars 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Nos concitoyens ne sont plus à une contradiction près : les mêmes qui rechignent à accorder le participe passé avec son complément d'objet direct, fût-il dûment antéposé, s'empressent de le faire varier chaque fois que cela n'a pas lieu d'être.

    Faut-il rappeler ici que le participe passé du verbe faire est invariable quand il est suivi d'un infinitif ? Les spécialistes de la langue ont beau répéter la règle à l'envi, rien n'y fait : quel que soit le canal de communication choisi, la grammaire n'est pas franchement à la faite, pardon à la fête. Qu'on en juge : « Le contrat liant Canal + à TF1 expirait hier, la réaction ne s'est pas faite attendre : écran noir » (Europe 1), « La réponse du berger de Stuttgart à la bergère de Hangzhou ne s'est pas faite attendre » (Les Échos), « La réaction des allergologues [...] ne s'est pas faite attendre » (France Info), « La réponse de Xavier Bertrand à l'élection de Laurent Wauquiez à la tête de la présidence des Républicains ne s'est pas faite attendre très longtemps » (L'Obs), « La réaction de son collègue ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation ne s'est pas faite attendre » (Le Point), « La reprise des Aubergistes de qualité [un opéra] s'est faite attendre pendant longtemps » (journal La Pandore, 1825), « Et l'occasion ne s'est pas faite attendre ! » (Frigide Barjot, Confessions d'une catho branchée, 2013).

    Quand la liaison entre fait et attendre induirait plus d'un téléspectateur en erreur, l'analyse grammaticale ne laisse aucune place au doute : le pronom se, mis pour réaction (réponse...), n'est pas complément d'objet direct du participe fait − sur l'accord duquel il n'a donc aucune influence −, mais bien de la locution verbale avoir fait attendre, dans la mesure où ladite réaction (réponse...) a fait attendre elle-même et non pas a fait elle-même attendre. L'invariabilité de fait est donc de rigueur : « La riposte ne s'est pas fait attendre » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « La réaction ne s'est guère fait attendre » (TLFi), « La récompense ne s'est pas fait attendre » (Grand Larousse), « Les critiques ne se sont pas fait attendre » (Bescherelle).

    En matière d'accord du participe passé des verbes pronominaux, attendez-vous, hélas ! à relever des approximations en chaîne. Et pas seulement aux étranges lucarnes...


    Voir également ce billet.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    La réaction du groupe TF1 ne s'est pas fait attendre.

     


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  • « Tariq Ramadan est dans le déni total. C'est ce qui ressort des procès-verbaux des auditions de l'islamologue durant sa garde à vue. »
    (Chloé Triomphe, sur europe1.fr, le 14 février 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle est la répartition d'emploi entre déni et dénégation ? Il faudrait être de mauvaise foi pour nier que la situation est pour le moins confuse. Les ouvrages de référence, il est vrai, ont longtemps rechigné à la clarifier − du moins jusqu'à ce 2 février 2012, où la commission du Dictionnaire de l'Académie s'est fendue de l'avertissement suivant : « Ces deux termes, que l’on peut rapprocher du verbe dénier, ne doivent pas être employés l’un pour l’autre. Déni est un terme de la langue juridique, surtout connu par la locution déni de justice. [...] Dénégation désigne le refus d’accepter, d’admettre, de reconnaître, d’avouer ce qui est. On fait un signe de dénégation, on soupçonne quelqu'un malgré ses dénégations. »

    Pas interchangeables, déni et dénégation ? Voire. Car enfin, il fut un temps, pas si ancien, où les académiciens n'étaient pas loin de penser le contraire. Qu'on en juge : « DÉNI. n. m. Action de dénier un fait. Il a vieilli dans cette acception. On dit plutôt DÉNÉGATION » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1932). C'est qu'à l'origine déni, attesté dès la fin du XIIe siècle comme déverbal de dénier, avait emprunté à ce dernier, selon les sources, le sens général de « action de nier, refus d'admettre » (Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy, Grand Larousse) ou le sens particulier de « action de refuser quelque chose à quelqu'un » (Académie, TLFi) − il faut bien reconnaître que les exemples les plus anciens ne sont guère éloquents : « U il volsist, u il dengnast [ou il voulut, ou il refusa ?] » (Marie de France, fin du XIIe siècle), « Dames en desni » (Auberi le Bourguignon, XIIIe siècle). Toujours est-il que le mot est ensuite passé dans le vocabulaire juridique, avec le sens de « action de dénier un droit, une chose légalement due » : « Sil les tourne a denoi [s'il nie ses dettes] » (Le Livre Roisin, seconde moitié du XIIIe siècle), « Applegier de reffus de plège ou dené de droit » (Le Vieux Coustumier de Poitou, milieu du XVe siècle), « Deni de justice, ou de droit, quand le seigneur justicier ou ses officiers refusent à faire justice aux parties litigantes » (François Ragueau, Indices des droits royaux, 1583). Dénégation, de son côté, a pour ainsi dire suivi le chemin inverse : emprunté vers 1390 du latin chrétien denegatio (« reniement »), l'intéressé fut d'abord introduit en droit pour désigner le refus d'admettre une affirmation de l'adversaire au cours d'une instance : « Considerées les confessions et denegacions faites par ycellui Guillaume de Bruc » (Registre criminel du Châtelet, 1389), avant de passer dans l'usage courant (à la fin du XVIIIe siècle, selon le Dictionnaire historique de la langue française, le Dictionnaire de l'Académie  et le TLFi) comme nom d'action du verbe dénier : « Sur la dénégation formelle de son camarade » (Restif de la Bretonne, 1776). Aussi peut-on affirmer sans trop se tromper que déni et dénégation ont un temps fait office de synonymes dans le langage usuel, avec le sens de « action de dénier, de contester un fait ; résultat de cette action ».

    De nos jours, cette acception de déni, que les académiciens souhaitent désormais réserver à dénégation, est au mieux qualifiée de « rare » (TLFi), de « littéraire » (Robert illustré), de « littéraire et rare » (Dictionnaire historique de la langue française), au pis passée carrément à la trappe (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie [1], Petit Larousse illustré). Aussi la commission du Dictionnaire de l'Académie a-t-elle beau jeu d'affirmer, dans l'avertissement évoqué en introduction, que l'« on ne parlera donc pas de déni de réalité ou de déni de vérité, alors qu’on veut dire "négation de la réalité" ou "négation de la vérité" ». C'est balayer d'un revers de plume un emploi pourtant attesté de longue date : « Le dény d'un forfait » (Jean de Rotrou, 1645), « À une allégation sans preuve j'oppose un simple déni » (Bossuet, 1698), « Si parfois le mot de vieillesse échappe de sa bouche, c'est pour tâcher de surprendre des consolations dans le déni de cette vérité qui l'accable » (François Pouqueville, 1820), « Tout homme qui ne se confesse pas est hypocrite, ou du moins coupable d'un déni de vérité » (Auguste Nicolas, 1852), « Elle [la vraie révolution] ne s'accomplira jamais dans le déni des valeurs morales » (Roger Martin du Gard, 1936), « Quelque rite s'épuise en déni de présence » (Claude Ollier, 1982), « Il y a peut-être plus grave que ce déni d'autorité » (Bruno Dewaele, 2009), « Son désir de combattre toutes les causes de désordre et de déni de souveraineté » (Alain Rey, 2013).

    N'en déplaise à la vieille dame du quai Conti, l'expression déni de réalité, en particulier, est même devenue très à la mode depuis que le monde de la psychanalyse, ajoutant à la confusion, s'est emparé de notre duo des non à la fin des années 1960 pour traduire les termes allemands Verleugnung et Verneinung, par lesquels Freud désigne respectivement le refus de reconnaître une réalité extérieure dont la perception est traumatisante pour le sujet (le déni) et le refus de reconnaître comme sien un sentiment, un désir jusqu'alors refoulé, mais dont le sujet persiste à se défendre tout en l'exprimant (la dénégation). Son succès est tel qu'on la trouve − horresco referens ! − jusque sous la plume d'un Immortel : « Mais les clichés ont la vie dure, la perte de mémoire et le déni de réalité encore plus » (Dominique Fernandez, 2016). Pour autant, n'allez pas croire que les mises en garde de l'Académie soient totalement infondées. Que nenni ! Il ne vous aura pas échappé, en effet, que déni n'a pas le même sens selon le complément qui le suit : dans déni de justice (de droit, d'aliments...) il s'agit de refuser à autrui ce qui lui est dû, alors que dans déni de réalité (de vérité...) il est bien plutôt question de refuser de reconnaître la réalité, la vérité... (2) C'est pourquoi les académiciens préconisent désormais dans cette dernière acception l'emploi de négation, là où d'aucuns ont depuis longtemps exprimé leur préférence pour − je vous le donne en mille − dénégation : « Veues lesqueles accusacions et denegacions de verité faictes par icellui prisonnier » (Registre criminel du Châtelet, 1389), « Observant trois points : le premier, de n'entrer en denegation de la verité tout à faict » (Eustache de Refuge, 1616), « Vous avez ouï la lecture de vos charges de haute trahison, et l'on vous a commandé d'y répondre par une reconnoissance ou dénégation de la vérité d'icelles » (Jean Ango, 1649), « Le mensonge volontaire et la dénégation d'une vérité connue » (Scipion Dupérier, avant 1667), « La déclaration de l'inscription de faux est la dénégation de la vérité des faits de contravention constatés par un procès-verbal » (arrêt du 9 mars 1809), « La simple affirmation ou dénégation d'une vérité élémentaire » (La Science du vrai, 1844), « La dénégation d'une vérité aussi éclatante » (Victor Suin, 1861), « Dénégation de la vérité d'un document » (Les Lois de la procédure civile dans la Province de Québec, 1869). Quand je vous dis qu'on nage en pleine confusion...

    Reste le cas du tour être dans le déni (plus rarement être dans la dénégation), qui fait du ramdam depuis le début du XXIe siècle au sens de « refuser d'admettre la réalité d'une situation » : « La forme moderne de l'antisémitisme n'est-elle pas très précisément dans le déni de l'évidence ? » (Bernard-Henri Lévy, 2001), « Nous sommes dans le déni en pensant cela, parce que c'est une vision insupportable de tels actes » (Élisabeth Badinter, 2003), « Il ne restait plus à cette dernière, dans la dénégation d'une réalité hostile, qu'à s'enfermer dans un cocon » (David Banon, 2011). Force est de constater que ce jargon, que d'aucuns qualifieront volontiers de psychanalytique, n'est pas davantage du goût des académiciens : « L’expression être dans le déni, employée pour dire tout simplement "nier avec constance", est fautive. La dénégation n’étant ni un état d’esprit, ni un sentiment, on évitera de même être dans la dénégation. » Fautive ? Voilà qui peut paraître excessif, quand on songe que la variante être en plein déni n'a pas attendu les travaux de Freud pour figurer, dès juillet 1851, dans une revue médicale : « Les Académie sont à ce sujet en plein déni ; elles se refusent à constater le progrès » (Journal des connaissances médico-chirurgicales). Disons, de façon moins péremptoire, qu'il serait prudent de distinguer le déni qui renvoie indéniablement à un état psychologique (déni de grossesse, déni de réalité qui pousse à s'isoler et à refuser de communiquer, etc.) et qui s'accommoderait donc, à l'occasion, de la construction avec être dans du simple fait de nier l'évidence, de refuser de voir la réalité en face. À la réflexion, on en vient même à se demander si les Immortels ne soupçonnent pas plutôt lesdits tics de langage d'être des calques de l'anglais to be in (plain) denial, attesté depuis au moins la fin du XVIIIe siècle : « In plain denial of its express declarations » (Philip Gurdon, 1778), « The answer [...] is in denial of the possession of the complainant » (Supreme Court of Alabama, 1885) ? De là à les accuser d'être à leur tour... en plein déni !


    (1) L'Académie a beau avoir supprimé cette acception de l'article consacré à déni dans la neuvième édition de son Dictionnaire, force est de constater qu'elle ne peut s'empêcher d'y recourir à l'occasion : « Placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République » (déclaration du 12 juin 2008). Bel exemple d'inconséquence !

    (2) Les deux acceptions sont réunies dans cet extrait des Mémoires de l'Académie de Nîmes (1797) : « Les tribunaux n'ont été en déni de justice que parce qu'on fut en déni d'action contre eux : ils n'ont forfait jusqu'ici que parce qu'ils le pouvaient sans péril. »


    Remarque 1 : Le verbe dénier est dérivé de nier (avec le préfixe dé- exprimant le renforcement), d'après le latin denegare (« nier fortement, formellement ; refuser »).

    Remarque 2 : L'article du Larousse médical (2003) : « D'une manière générale, le terme déni est utilisé pour signifier le refus de la réalité, d'une maladie ou d'un handicap. La dénégation est la mise en acte du déni » fait écho à celui du Dictionnaire des synonymes (1858) de Pierre-Benjamin Lafaye : « La dénégation est la manifestation dans un cas particulier de la chose appelée déni. » Le Larousse ajoute toutefois  qu'« en cas de psychose, la dénégation est un refus de la réalité associée à une contestation des dires du médecin ou de l’entourage ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tariq Ramadan nie formellement les faits qui lui sont reprochés.

     


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  • « Madonna est très active sur Instagram [...]. Elle apparaît seins nus sur l'autoportrait, la anse d'un sac à main et une épaisse croix noire lui couvrant la poitrine, par respect des règles de la communauté Instagram. »
    (paru sur purepeople.com, le 27 janvier 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) me fait part de son agacement devant le traitement trop souvent réservé au nom féminin anse : « Cela me hérisse le poil lorsque j'entends dire dans la vie de tous les jours ou, encore mieux, par des journalistes "la anse (d'un sac)" au lieu de "l'anse". »

    Hélas ! le phénomène s'observe non seulement à l'oral, mais aussi à l'écrit : « En tirant sur la anse » (L'Obs), « Un sac [porté] en bandoulière (avec la anse qui traverse le corps) » (Le Parisien), « Recouvrir tout le tour de votre mug, au ras de la anse » (Femme actuelle), « Elle porte le sac, dont la anse est une chaîne tantôt en argent, tantôt en or » (Paris Match), « On la dit en forme de anse ou de faucille » (Sud Ouest) et, dans l'acception géographique de « petite baie s'enfonçant peu dans les terres », « La anse de Pampelonne » (France Bleu). Seulement voilà : en l'absence de h aspiré à l'initiale du mot anse, issu du latin ansa (« poignée »), pourquoi diable refuser l'élision (voire, au pluriel, la liaison) avec l'article ou avec la préposition de ? On me dira que la chose n'est pas nouvelle − ne lit-on pas dans le Manuel de la conversation ou recueil complet des locutions vicieuses les plus usitées en Belgique (1831) cet avertissement resté lettre morte : « Dites l'anse du panier, et non la anse » et dans le Nouveau Glossaire genevois (1852) : « La anse d'un pot ; la anse d'une écuelle. Il faut écrire et prononcer : "L'anse" » ? (*) − et qu'on entend tout aussi fréquemment parler « du auvent »... Il n'empêche, mettre dans le même panier anse et hanche a de quoi en heurter plus de un, pardon plus d'un.

    Le paronyme hanse, emprunté cette fois de l'allemand hansa (« troupe de soldats ») pour désigner, au Moyen Âge, l'association des marchands d'une région, telle qu'il s'en forma notamment dans les ports et les villes de l'Europe du Nord, peut-il être à l'origine de la confusion ? La question est d'autant plus légitime que nombreuses sont les attestations, aux XVIIIe et XIXe siècles, de la graphie « la anse teutonique » pour « la hanse teutonique » ou, absolument, « la Hanse »association de cités marchandes commerçant dans la Baltique et la mer du Nord, du XIIe au XVIe siècle : « Hanse, ou Anse selon quelques-uns » (Dictionnaire de Trévoux, 1721), « Villes anséatiques d'Allemagne ou de la anse Teutonique » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1765). L'influence d'une ancienne forme han, attestée chez Froissart (XIVe siècle) au sens de « poignée », n'est pas davantage à écarter : « [Il] prit son épée [...] et l'empoigna par les hans. » À moins qu'il ne s'agisse plus simplement d'un réflexe chez l'usager de la langue pour éviter à l'oral tout risque de méprise avec les mots lance (l'anse) et l'aisance (les anses)...

    Qu'en dit (Joseph) Hanse ? me demanderont les esprits taquins. Gageons que le grammairien belge aurait invité nos contemporains à ne plus se faire prendre la main dans le sac (de cuir).


    (*) La faute est plus ancienne : « L'ombre de la anse » (Le Nouveau grand luire de Letroit, 1664). On la trouve jusque dans le Dictionnaire général de la langue française (1832) de François Raymond : « Mettre les mains sur les côtés, en forme de anse. »


    Voir également les billets Élision et Orange.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'anse d'un sac à main.

     


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  • « Elle était à demi-nue quand ils sont rentrés. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 10 février 2018)

     

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    « Obtiendrez-vous un sans-faute à ce test d'orthographe ? » Autant le dire d'emblée, le défi lancé par Le Figaro sur son site Internet n'est pas à la portée du premier venu... ni même du candidat chevronné. Car enfin, s'entendre rétorquer que le trait d'union est requis dans « à demi-nue » : avouez qu'il y a de quoi tomber des nues (et pas qu'à demi) !

    Mais où l'auteur dudit questionnaire est-il allé pêcher pareille consigne ? Pas chez Girodet : « Elles sont à demi mortes de fatigue. » Pas chez Thomas : « Ces enfants sont à demi morts de froid. » Pas chez Hanse : « Des malheureuses à demi mortes de faim. » Pas chez Larousse : « Être à demi éveillé. » Pas chez Robert : « Elle est à demi sourde. Ils sont à demi morts. » Pas même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « À demi, à moitié. Une bouteille à demi pleine. Des verres à demi vides. Par ext. Partiellement, approximativement. Une statue à demi voilée. Elle se promenait à demi nue. » (1)

    Tout porte à croire que le malheureux s'est emmêlé les pinceaux (à poils demi-longs) entre demi et à demi. Car s'il est vrai que demi reste invariable et est suivi d'un trait d'union quand la langue classique ou littéraire l'emploie adverbialement au sens de « presque » devant un adjectif ou un participe passé, la langue ordinaire lui préfère la locution invariable à demi (et surtout à moitié) qui, elle, refuse le trait d'union. Comparez : Il est demi-mort, demi-fou et Il est à demi mort, à demi fou. Les écrivains ne s'y sont pas trompés : « Mais quand l'ardente Canicule / [...] demi-nus se troussoit les bras » (Ronsard), « Des pauvres gens demi-nus » (Dominique Bouhours), « Ses bras sortaient de ce châle, demi-nus, violets de froid » (Zola), « Ce sont d'immondes penailleux, demi-nus » (Pierre Loti), « Elle est demi-nue : une chemise mauve [...] s'applique doucement, au mouvement de sa marche, sur le galbe de son ventre » (Henri Barbusse), mais « Elle grelottait à demi nue dans des guenilles » (Hugo), « Celle-ci, à demi nue en Diane chasseresse » (Balzac), « Femmes et hommes étaient descendus dans la mine, à demi nus » (Albert Camus), « Evelyne, allongée à demi nue sur un caillebotis en bois » (Jean-Marie Rouart).

    Pour ne rien simplifier, la préposition à peut à l'occasion introduire un syntagme nominal où demi est un adjectif, lequel se lie régulièrement par un trait d'union au nom qui suit (2) : à demi-mot, à demi-voix, à demi-tarif, etc. C'est pourquoi la règle énoncée par la plupart des spécialistes tend à regrouper les deux constructions − pourtant distinctes : (à demi) + adjectif et à (demi- + nom) − en un raccourci que d'aucuns pourront trouver abusif : « La locution invariable à demi s'emploie sans trait d'union devant un adjectif ou un participe, avec un trait d'union devant un nom » (Bescherelle).

    La langue, quand elle s'amuse à nous tendre des pièges, ne fait décidément pas les choses... à moitié !


    (1) L'honnêteté m'oblige toutefois à préciser que l'on trouve sous la plume pourtant avisée du grammairien René Georgin ces deux contre-exemples que je ne m'explique pas : « Des foules à demi-dégrossies », « Faire revivre ce temps à demi-mort ».

    (2) Voir le billet Demi.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle était à demi nue.

     


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