• Délivrez-nous du mal

    « Dans un entretien à la chaîne marocaine Medi 1 TV, le président du PSG n’a bien entendu pas confirmé l’arrivée du Brésilien [Neymar], conscient de traiter un dossier délicat et épineux. Mais il a délivré quelques messages. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 1er août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Emprunté du latin deliberare (« mettre en liberté »), le verbe délivrer a d'abord signifié « libérer, rendre à la liberté », avant de voir son sens se spécialiser au XIIe siècle, d'une part, en « accoucher une femme » (pour la libérer de son fardeau ?), d'autre part, en « remettre après certaines formalités », par référence à celles accompagnant la remise de captifs libérés ou, plus vraisemblablement, à en croire le Dictionnaire historique de la langue française, sous « l'influence formelle et sémantique de livrer ». L'Académie confirme cette filiation dans la dernière livraison de son Dictionnaire : « Livrer ; mettre, remettre entre les mains de quelqu'un ; distribuer. » Partant, on comprend que délivrer ne s'emploie en ce sens qu'en parlant de marchandises, d'argent, de documents ou de tout objet susceptible d'être matériellement remis à quelqu'un (dans un contexte administratif, juridique ou officiel) : délivrer un colis, un paquet, un chargement, un médicament, une quantité déterminée d'un produit ; délivrer des fonds, des bons, des actions au porteur ; délivrer des papiers, un acte, la copie conforme d'un acte, un titre de propriété, une fiche d'état civil, un passeport, un visa, un agrément, une autorisation, une attestation, une licence, une quittance, un reçu, un récépissé, un mandat, un titre de transport, un laissez-passer, un permis, une carte grise, un certificat, un diplôme, une récompense, une ordonnance, etc. Et l'Académie de préciser dans les colonnes de son site Internet (à défaut de celles de son Dictionnaire) : « Rappelons donc qu’on ne délivre que des personnes ou des objets concrets et qu’il convient de ne pas ajouter à ces sens celui de "donner des informations", qui serait un anglicisme. » (1)

    Oserai-je livrer ici un sentiment que l'on aura tôt fait de prendre pour de l'irrespect ? Le coup de sifflet des arbitres de la langue prête à sourire. Car enfin, il n'est que trop clair que les membres de l'équipe du quai Conti ne sont pas les derniers à enfreindre leurs propres recommandations. Ne lit-on pas à l'entrée « distanciation » de la neuvième édition de leur Dictionnaire : « [...] afin que le spectateur donne priorité au message social ou politique que l'auteur a voulu délivrer » ? Tout aussi suspects sont ces emplois au sens de « donner, dispenser », trouvés quelques pages plus loin : « délivrer des soins médicaux » (à l'entrée « hospice »), « soins à domicile délivrés sous contrôle des membres du corps hospitalier » (à l'entrée « hospitalisation »), « délivrer [...] les premiers éléments d'un art, d'une technique, d'une science, les rudiments d'une discipline » (à l'entrée « initiation »), « délivrer les sacrements » (à l'entrée « pouvoir »), « délivrer [d]es prédictions » (à l'entrée « pythie »), « toute femme délivrant des prédictions, des prophéties » (à l'entrée « pythonisse »). Et que dire encore de cette phrase extraite d'un discours prononcé en 1990 par Maurice Druon lui-même à l'Assemblée générale de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF) : « L’Académie, Messieurs, se réjouit fort de ce que l’AUPELF réponde sans cesse davantage à la mission que son président, le recteur Bakary Tio Touré, hier, définissait et résumait dans cette magnifique formule [...] : "Délivrer en français le message du progrès" » ? Magnifique formule ou anglicisme de la plus belle eau ? Le secrétaire perpétuel de l'Académie française récidiva en 1995 : « Si de surcroît ils [= des membres d’autres Compagnies] délivrent sur les écrans leur propre philosophie sur l’état des mœurs et du monde, on est en pleine confusion des genres. » Il ne croyait pas si bien dire... Maurice Druon, au demeurant, n'est pas le seul académicien, tant s'en faut, à compter parmi les contrevenants. Jugez-en plutôt : « Un monument si riche, si complet, si pleinement significatif du message que l’humanité d’alors avait à délivrer » (Henri Petiot), «  [...] laissant à l’orateur de service le soin de délivrer le message » (Jean Delay), « Le troisième message de l’histoire fut délivré par "un homme aux traits fins" » (Edgar Faure), « L’occasion, non point de délivrer un message, mais de peindre » (Georges Duby), « Nous voudrions [...] vous "délivrer un message" » (Jean Dutourd, notez les guillemets), « Délivrer, en quelque sorte, sa recette du bonheur » (Yves Pouliquen), « Cet hymne aux grandes œuvres contemporaines, qui nous délivrent la vérité de notre temps » (Pierre Nora), « Un orateur qui doit délivrer le message qui sauve » (Marc Fumaroli), « J'ai un message à délivrer au monde » (Amin Maalouf), « Harrow parut écouter cette fragile mélodie, comme si elle lui délivrait un message » (Jean-Christophe Rufin), « [...] sérieux comme des médecins avant de délivrer leur diagnostic » (Erik Orsenna), « Ce haut enseignement était délivré à des centaines de garçons » (Alain Peyrefitte), « [Les] écoles dites "réales" (délivrant un enseignement secondaire moderne) » (Hélène Carrère d'Encausse), « Ne pas informer, [...] c'est délivrer un autre type de connaissance que l'information » (Alain Finkielkraut). Avouez que pareille liste de cautions a de quoi semer le trouble... Aucune délivrance n'est, hélas ! à attendre du côté du TLFi, où l'acception qui nous occupe, ignorée comme il se doit à l'entrée « délivrer », s'invite à l'entrée « message » : « Délivrer, remplir un message », ainsi qu'à l'entrée « injuste », au détour d'une citation d'André Gide : « [...] c'est peut-être le meilleur du message qu'ils nous délivrent. » On pourrait encore évoquer cette définition pour le moins ambiguë trouvée dans le Larousse en ligne : « Émettre quelque chose : Délivrer un signal »... au sens physique (comme dans ce « délivrer un courant » consigné à l'entrée « électrode » du Dictionnaire de l'Académie) ou au sens controversé (délivrer un signal de fermeté) ?

    À la réflexion, tout porte à croire qu'il s'agit là d'un mauvais procès. Nul besoin, tout d'abord, d'invoquer l'anglais to deliver (a course, a lecture, a message...) pour expliquer l'emploi de délivrer à propos de choses immatérielles. Il n'est que de consulter les dictionnaires d'ancien français pour s'aviser que tel était déjà le cas au XIVe siècle, où notre verbe est attesté au sens d'« expliquer » (selon le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy) : « Ung seul ne pourroit entendre ne bien delivrer ou expedier toutes les causes et les controversies d'ung grant peuple » (Oresme), « En loquence étoit paisible et abundant et appertement délivroit et manifestoit par paroles quanques il voulloit » (Les Grandes Chroniques de France) ; au sens juridique d'« expédier (une affaire, une cause) » (selon le Dictionnaire du moyen français) : « Il est à entendre qu'ils delivreront toutes les enquestes qui ne toucheront l'honneur du corps ou heritages » (ordonnance de 1307), « Le Roy veut et ordonne qu'il ayt en son parlement une personne qui ayt cure de faire avancier et delivrer les propres causes du Roy [et] qu'en la chambre des enquestes ayt une autre personne qui ayt cure de faire cerchier et delivrer les enquêtes qui touchent le Roy » (ordonnance de 1318), « Il [= le juge] doit les autres causes qui sont entre parties appeller et delivrer l'un après l'autre » (Instrucions et ensaignemens, vers 1390). Ensuite, il est permis de penser que les tours délivrer un enseignement, une formation, un message, un avertissement, etc. ont pu éclore à la faveur d'une métonymie prompte à substituer la formation au diplôme qui la sanctionne, l'information orale à sa notification écrite... ou au messager chargé de la transmettre : « Ne fist mie moult longue attente / Ma dame bonne, belle et sage / Ainsois delivra mon message [comprenez : le messager fut laissé libre, rendu disponible une fois le message remis] / Si brief, que ce fu la journee / Que ma lettre li fu donnee » (Guillaume de Machaut, 1364). De même, la formation du tour délivrer sa vérité, attesté au XVIIe siècle dans des lettres de religieuses de Port-Royal − « Dieu delivre sa verité par des Miracles visibles » (1656), « [Le Sauveur] ne nous veut point délivrer qu'en délivrant sa verité » (1666) −, semble le devoir moins à la perfide Albion qu'à l'idée de libérer une parole, considérée elle-même comme libératrice. Enfin, quand bien même l'influence d'outre-Manche serait avérée, force est de constater qu'elle ne date pas d'hier : « Autrefois un Message étant délivré à l'une des Chambres, il étoit aussi tôt communiqué à l'autre » (Histoire de la rébellion et des guerres civiles d'Angleterre, 1709), « Le Comte d'Oxford, Grand Tresorier, délivra un Message de la Reine » (Recueil des gazettes, 1712), « Je m'en vais vous délivrer mon message » (Philippe Néricault Destouches, académicien, 1751), « [...] après que j'eus délivré le message » (Journal historique et politique de Genève, 1779), « Le message que M. Pitt avait à délivrer [...] » (Mercure de France, 1784), « [...] le Juge lorsqu'il délivre son opinion » (Charles-Alexandre de Calonne, 1787), « Le discours délivré par le roi à son parlement » (L'Esprit des journaux, 1792), « Si quelqu'un osoit délivrer une opinion contraire à la faction » (Chateaubriand, 1797). Est-il vraiment justifié, quelque trois cents ans plus tard, de s'entêter à livrer bataille au cri de « Sus aux Anglais ! » pour une cause aussi incertaine ? Le silence de Girodet, Grevisse, Hanse et Thomas sur ce sujet est éloquent (2).

    Si René Georgin, de son côté, endosse sa livrée de combat, c'est pour prendre position sur le front du style. Plus que d'anglicisme, c'est de pédantisme, nous assure l'auteur de La Prose d'aujourd'hui (1956), que l'usager de délivrer s'expose à être taxé : « On ne parlera plus de l’originalité d’un poète, mais de son message ; cela fait plus d’effet : "Rousseau, père de la révolution française, et Gobineau, père du racisme, nous ont envoyé des messages l’un et l’autre" (J.-P. Sartre, Situations). Le mot, déjà prétentieux par lui-même, le paraît plus encore, flanqué du pompeux délivrer. Ce sont alors les grandes orgues du lyrisme qui se déchaînent : "Ainsi doit-on recommander aux auteurs contemporains de délivrer des messages, c’est-à-dire de limiter volontairement leurs écrits à l’expression involontaire de leurs âmes" (ibid.). "J’attendais qu’ils me délivrent quelque message éclatant ; et ils me parlaient de gens quelconques" (S. de Beauvoir, Les Mandarins). La phrase serait encore plus pédante avec un imparfait du subjonctif, mais c'est un temps dont notre auteur semble ignorer l’existence. » Gageons que la langue soignée saura se délivrer de ce travers et reprendre goût au simple fait d'adresser un message, de prononcer un discours, de donner une réponse, de faire une prédiction, de remettre un rapport, de dispenser un enseignement, d'assurer un service...

    (1) Un anglicisme sémantique, donc, dans la mesure où c'est l'anglais to deliver qui a d'abord été emprunté à l’ancien français delivrer, avant de nous revenir avec un sens que d'aucuns jugent dénaturé.

    (2) À ma connaissance, seul Robert Le Bidois, dans Les Mots trompeurs (1970), partage les réserves des académiciens sur « cet affreux délivré » puisé aux sources corrompues d'Albion et promis à un succès grandissant.

    Remarque 1 : La distinction entre livrer et délivrer (que l'anglais confond dans un même verbe) n'est pas toujours aisée à percevoir. Délivrer une marchandise, lit-on dans le Petit Lexique juridique d'Edouard Umberto Goût et de Frédéric-Jérôme Pansier, « c'est la libérer d'un point de vue matériel (transférer sa possession) et juridique (abandonner ses droits sur elle) » ; livrer ladite marchandise, c'est la transporter au lieu convenu pour la remettre à son bénéficiaire. Ainsi la FNAC est-elle dans l'obligation de délivrer à l'internaute le livre qu'il a acheté, quand la société Chronopost est tenue de le lui livrer.
    Ajoutons avec Hanse qu'il est abusif, « malgré la fréquence et certaines cautions », de dire livrer quelqu'un dans le sens de « lui livrer la marchandise commandée ». Selon Dupré, il faut dire : Je vais livrer chez M. Martin, et non : Je vais livrer M. Martin, ce qui supposerait qu'on le transporte avec soi.

    Remarque 2 : Littré observe que délivrer s'est dit familièrement pour « appliquer, donner (des coups) » : « [Il] lui délivre un coup de poing dans le dos » (Laurent Decointre), « [Les boxeurs] se délivraient des crochets dans les côtes » (Paul Morand).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il a donné (ou fait passer) quelques messages.

     


    votre commentaire
  • « À la Mission locale [de Wattrelos-Leers], on travaille sur les savoirs-faire et le savoir être !" »
    (Myriam Zenini, sur lavoixdunord.fr, le 3 juillet 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Sans doute notre journaliste serait-elle bien inspirée d'y travailler aussi son orthographe. Car enfin, je ne sache pas que les composés de savoir puissent s'écrire autrement, de nos jours, qu'avec un trait d'union, qu'il s'agisse de savoir-faire (« habileté à résoudre les problèmes pratiques ; compétence dans l'exercice d'une activité », attesté dès la seconde moitié du XVIIe siècle), de savoir-être (néologisme formé au milieu des années 1960 sur le même modèle pour désigner des caractéristiques de personnalité), de savoir-vivre (« qualité d'une personne qui connaît et sait appliquer les règles de la politesse, les usages de la vie en société ») ou de quelques autres fantaisies verbales créées pour l'occasion (savoir-aimer, savoir-bâtir, savoir-décliner, savoir-dire, savoir-écrire, savoir-lire, savoir-manger, savoir-mourir, savoir-peindre, savoir-rire, faire-savoir, d'après ce que croit savoir le TLFi).

    Surtout, on s'avisera que lesdits noms masculins, formés à partir d'infinitifs non substantivés, restent invariables, à l'instar de ces exemples trouvés sous des plumes qui savent y faire : « Il résulta de ces petits savoir-faire cette apparence de succès qui trompe la jeunesse » (Balzac), « Les beaux-arts et la poésie [sont] des savoir-faire dédaliens, où n'atteint pas le grand nombre » (Sainte-Beuve), « Il me suffit d'apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tous leurs savoir-vivre » (Camus). À dire vrai, l'emploi de ces mots au pluriel est plutôt rare dans la langue ordinaire (*) : Il a du savoir-faire. Il devrait acquérir un peu de savoir-vivre. Mais il se répand dans le jargon des ressources humaines et de la pédagogie : développer des savoir-faire spécifiques, « On liste d'abord les savoir-faire pour en déduire les savoirs requis ainsi que les savoir-être adéquats » (Sabine Wojtas, Les Ressources humaines pour les nuls).

    Qui sait, à ce rythme-là, je ne serais pas outre mesure surpris de voir fleurir sur la Toile des savoirs(-)faires et des savoirs(-)êtres de curieuse facture.

    Pourquoi diable ai-je voulu en avoir le cœur net ? Allez savoir...


    (*) Girodet (comme Thomas) va jusqu'à écrire que savoir-faire et savoir-vivre sont « inusité[s] au pluriel ».


    Remarque : On ne sait trop pourquoi Bouhours condamna en son temps le nouveau-né savoir-faire : « Quoique ce terme exprime assez bien, les personnes qui parlent le mieux ne peuvent s'y accoutumer ; il n'y a pas d'apparence qu'il subsiste, et je ne sais même s'il n'est point déjà passé ; aussi est-il très irrégulier, et même contre le génie de notre langue, qui n'a point de pareils substantifs » (Les Entretiens d'Aristide et d'Eugène, 1671). L'usage ne lui a pas donné raison.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le(s) savoir-faire et le savoir-être.

     


    3 commentaires
  • « Vingt ans après la campagne "Oui, je parle français" créée à l'initiative du Ministère des affaires étrangères, l'Institut français lance "Et en plus, je parle français !" »
    (Alice Develey, sur lefigaro.fr, le 20 juillet 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Heureuse initiative, s'il en fut, que cette opération de promotion de la langue de Molière. Encore eût-il fallu, ne manqueront pas d'objecter les mauvais esprits, que la presse s'en fît l'écho... dans un français irréprochable. D'une part, nous enseigne Girodet, on ne met pas la majuscule à ministère, mais à son complément : le ministère de l'Agriculture, le ministère des Affaires étrangères. D'autre part, toujours d'après notre spécialiste, on dit « sur l'initiative de et non à l'initiative de, tour fautif dû à l'attraction de à l'instigation de ». Hanse acquiesce : « Quelque chose est fait sur l'initiative de quelqu'un. À l'initiative de est calqué sur à l'instigation de. » Las ! l'Académie fait voler en éclats cette touchante unanimité : « À l'initiative, sur l'initiative de quelqu'un », lit-on à l'entrée « initiative » de la neuvième édition de son Dictionnaire. Et qu'on ne s'y trompe pas : si les Immortels donnent l'impression que les deux formes sont correctes et équivalentes, force est de constater qu'ils ont clairement choisi leur camp. Jugez-en plutôt : « À la diligence de, aux bons soins de, sur la demande de, à l'initiative de » (à l'entrée « diligence »), « Fontaine Wallace, édicule de distribution d'eau potable qui fut installé dans les rues de Paris, à la fin du XIXe siècle, à l'initiative du philanthrope anglais Richard Wallace » (à l'entrée « fontaine »), « Les Forces françaises libres, nom donné aux unités de volontaires constituées à l'initiative du général de Gaulle après l'armistice de juin 1940 » (à l'entrée « force »), « Funérailles officielles, célébrées à l'initiative des pouvoirs publics, pour rendre hommage à un défunt en raison des services rendus » (à l'entrée « funérailles »), « Calendrier grégorien, calendrier institué à l'initiative de ce pape, en 1582 » (à l'entrée « grégorien »), « Demande incidente par laquelle un tiers intervient dans un procès en cours ou est contraint d'intervenir à l'initiative d'une des parties en cause » (à l'entrée « intervention »), « L'Organisation des Nations unies ou, par abréviation, l'O.N.U., l'organisation internationale fondée en 1945 selon les mêmes principes que la Société des Nations, à l'initiative des Alliés vainqueurs de l'Axe » (à l'entrée « nation »), « L'ouvroir de littérature potentielle (par abréviation Oulipo), atelier de création littéraire expérimentale, fondé en 1960 à l'initiative de divers hommes de lettres, dont Raymond Queneau » (à l'entrée « ouvroir »), « Le premier pronunciamiento eut lieu en Espagne en 1820 à l'initiative du général Riego » (à l'entrée « pronunciamiento »), « Les pyramides de Gizeh, qui furent bâties au XVIe siècle avant Jésus-Christ à l'initiative de Chéops et de ses descendants, forment un ensemble monumental » (à l'entrée « pyramide »), « Le groupe républicain radical-socialiste, créé en 1892, à l'initiative notamment de Clemenceau et de Camille Pelletan » (à l'entrée « radical-socialiste »). Bref, aucun exemple n'est proposé avec la graphie sur l'initiative de !

    Le constat est d'autant plus surprenant que le mot initiative signifie « action de celui qui, le premier, propose, suggère, entreprend quelque chose » ; partant, n'est-on pas fondé à dire sur l'initiative de comme on dit sur (et non à) la proposition de, la suggestion de ? Au demeurant, la forme avec sur est apparue la première, à la toute fin du XVIIIe siècle, avant de se voir concurrencer au milieu du XXe siècle par celle avec à : « Sur l'initiative de deux sections qu'on avait visitées la veille » (Jean-Baptiste Louvet de Couvray, 1793), « La procédure en purge des créances hypothécaires se réalisera donc, soit sur l'initiative de l'acheteur, soit sur la mise en demeure des créanciers » (Jassuda Bédarride, 1877), « Les autres, sur l'initiative de la Russie, formaient une ligue des neutres » (Jacques Bainville, 1924), « Des contributions importantes qui ont été versées à différents fonds sur l'initiative des autorités locales » (Charles de Gaulle), « Jacques et Nadine s'étaient tutoyés au premier abord (sur l'initiative de Nadine) » (Jean Dutourd), à côté de « Un marché commun créé à l'initiative des pouvoirs publics » (La Communauté européenne du charbon et de l'acier, 1953), « C'est à l'initiative de Messaline [...] que le procès s'engagea » (Lucien Jerphagnon), « C'est à l'initiative de Georges Pompidou que vient d'être créé un secrétariat d'État à l'Emploi » (Jacques Chirac), « La première Nomenclature grammaticale a vu le jour en France à l'initiative et sous l'impulsion de Ferdinand Brunot » (Marc Wilmet), « Une grande campagne de souscription nationale a même permis, à l'initiative de Radio France, sa réhabilitation » (Bernard-Henri Lévy). Toujours est-il que l'Académie, le TLFi, Larousse, Robert, Bescherelle et l'Office québécois de la langue française laissent clairement le choix entre les deux prépositions. Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes, va encore un peu plus loin : « On dit généralement agir à l'initiative de quelqu'un, mais on peut dire également sur l'initiative : C'est sur votre initiative que nous avons écrit au préfet. » J'entends d'ici Girodet et Hanse s'étrangler d'indignation...

    Il n'empêche : difficile, dans ces conditions, de prendre des initiatives, fussent-elles légitimes, pour aller à l'encontre de l'usage...

    Remarque 1 : Rien à redire, en revanche, sur la formule dû à l'initiative de, où la préposition à est rattachée au participe  : « Une campagne, due à l'initiative de M. Eugène Rostand, a été menée en France pour conférer à nos caisses d'épargne les mêmes libertés qu'à l'étranger » (Charles Gide) − à comparer avec : Une campagne a été menée à l'initiative de M. Eugène Rostand...

    Remarque 2 : Pour une fois que l'anglais aurait pu nous aider : ne dit-on pas on somebody's initiative dans la langue de Shakespeare ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vingt ans après la campagne créée sur (mieux que à ?) l'initiative du ministère des Affaires étrangères.

     


    votre commentaire
  • « Elle était toujours en grand deuil, un deuil austère s'il en fût. »
    (Pierre Benoît, dans son roman Seigneur, j'ai tout prévu...)

    « Je venais d'être nommé dans les Landes à un poste de confiance s'il en fût. »
    (Pierre Benoît, dans son roman L'Oiseau des ruines) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    De deux choses l'une : ou bien l'académicien Pierre Benoît était définitivement fâché avec la conjugaison ou bien la maison d'édition Flammarion accumule les fautes typographiques. Toujours est-il que ce passé simple de l'indicatif (fut) est pris plus souvent qu'à son tour pour un imparfait du subjonctif (fût, avec son u dûment chapeauté). Jugez-en plutôt : « Prince heureux, s'il en fût jamais » (Saint-Simon), « Le jeune Adam [...] avait d'abord été destiné par ses parents adoptifs à la garde des troupeaux, poste de confiance, s'il en fût » (Alexandre Dumas), « Gourmand s'il en fût onc » (Adolphe de Leuven), « Spirituel s'il en fût » (Charles Du Bos), « Nul n'y réussit pourtant comme Marcel Proust, Parisien de Paris s'il en fût jamais » (François Mauriac), « Shakespeare, homme de théâtre s'il en fût » (André Maurois). Dans toutes ces phrases, l'accent circonflexe n'a pas lieu d'être − fût-ce décorativement − tant on sait que la conjonction si s'accommode mal du subjonctif quand elle introduit une hypothèse dont la conséquence est réelle (1).

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons que la locution verbale s'il en fut − qui sert à marquer, dans la langue écrite soutenue, un haut degré en insistant sur la rareté de la personne ou de la chose considérées − ne se livre pas aisément à l'analyse. D'abord, il faut avoir conscience que le verbe être est ici employé de façon impersonnelle au sens de « il y a, il existe », comme dans : Il est des hommes que l'on n'oublie jamais. Ensuite, il faut s'aviser que l'on a affaire à une forme elliptique, dont l'expression intégrale pourrait être : « s'il en a existé un, on peut penser que c'est celui-là », d'où « qui est un modèle du genre, comme il n'y en a pas d'autre ». Avec les exemples de Pierre Benoît, cela donne : s'il a existé un deuil qui fut austère, c'est bien celui-là, d'où « un deuil très austère » ; s'il a existé un poste de confiance, c'est bien celui-là, d'où « un poste de confiance comme il n'y en a pas d'autre ».

    Vous pensez en avoir terminé avec notre locution ? Il n'en est rien. Dans Syntaxe du français moderne (1968), les Le Bidois père et fils, éminents linguistes s'il en fut, font encore observer qu’« en pareille phrase la forme temporelle du verbe est absolument figée » ; pour preuve, s'il en était besoin, ces exemples trouvés sous des plumes avisées : « Ce mot est barbare, s'il en fut jamais » (Vaugelas), « C'est une farce en politique, s'il en fut jamais » (Rousseau), « C’est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut" » (Stendhal), « Mme de Coursy est une femme d'esprit s'il en fut » (Mérimée), « Campement délicieux s'il en fut, où nous terminons le jour » (Loti), « Swann qui est, d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut » (Proust). Quarante ans plus tard, Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes (2011), n'est pas loin de partager cet avis : « La subordonnée conditionnelle au passé simple s'il en fut peut être précédée d'une principale au présent : Cette femme est une perle, s'il en fut. » Mais voilà, Hanse ne l'entend pas de cette oreille : selon lui, la forme s'il en est, « rarement employé[e] au lieu de s'il en fut en rapport avec un passé » (2), est « obligatoire avec un autre présent » : « C'était un brave homme s'il en fut. C'est un brave homme s'il en est. » Même son de cloche du côté de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « S'il en est, s'il en fut, pour donner valeur superlative. C'est un lettré, s'il en est. C'était un héros, s'il en fut. » (3) On retiendra que, quand le verbe sort de son figement, c'est pour être conjugué au présent, plus rarement à un autre temps de l'indicatif : « La bande noire, bonne œuvre et sainte, s'il en est » (Paul-Louis Courier), « Œuvre entre toutes cartésienne s'il en est » (Charles Du Bos), « Une gourmande s'il en est ! » (Pierre Perret), « Un homme pieux s'il en est » (Gilbert Sinoué), « Qui aurait l'idée, incongrue s'il en est, de provoquer un géant ? » (Yann Moix), à côté de « Ordre impératif, s'il en avait jamais été » (Claude Farrère), « Question stupide s'il en était » (Bertène Juminer), « Invention saugrenue s'il en était » (Pierre Mertens), « Homme de confiance s'il en était » (Serge Moati). Gageons toutefois qu'avec la désaffection actuelle de nos compatriotes pour le passé simple les graphies s'il en est (dans les contextes au présent) et s'il en était (dans les contextes au passé) finiront par s'imposer au détriment du piégeux s'il en fut.

    (1) Comparez : Le nez de Cléopâtre, nez grec s'il en fut [indicatif], avait subjugué César et « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court [subjonctif], toute la face de la terre aurait changé » (Pascal).

    (2) Le cas se trouve chez Henri Bosco : « Elle [...] offrait alors quelque image d'une créature du vent, s'il en est. »

    (3) Toutefois, on peut lire à l'entrée « jamais » : « C'est un homme consciencieux, s'il en fut jamais. »

    Remarque 1 : Le tour ne date pas d'hier : « Vrai moine s'il en fut jamais depuis que le monde moinant moina de moinerie » (Rabelais, 1534), « O gentils cœurs et ames amoureuses / S'il en fut onc » (Clément Marot traduisant Pétrarque, 1539), « Vray sourian, s'il en fut onq » (Du Bellay, 1558). On le trouve parfois avec s'il y en eut au lieu de s'il en fut : « Aventure grotesque et complot d'opéra si jamais il y en eut » (Albert Sorel, cité par Grevisse).

    Remarque 2 : On se gardera également de toute confusion entre les graphies s'il en est et s'il en ait.

    Remarque 3 : L'An 2440, rêve s'il en fut jamais, de Louis-Sébastien Mercier, est une œuvre de politique-fiction publiée en 1770, dans laquelle est décrit un monde idyllique.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    S'il en fut.

     


    2 commentaires
  • Les secrets de grand-mère

    « L'affaire Grégory fait de nouveau la une, avec la mise en examen d'un grand-oncle et d'une grande-tante de Grégory ainsi que de Murielle Bolle. »
    (Martin Feneau, sur europe1.fr, le 12 juillet 2017)  

     

      FlècheCe que j'en pense


    La graphie de grand-mère a fait couler l'encre à grands flots. Voilà que l'on se penche désormais sur celle, moins familière, de grand-tante, à la faveur du énième rebondissement de l'affaire Grégory. Il n'est probablement pas de rédaction, ces dernières semaines, où l'on n'ait eu grand-faim de trouver les réponses aux questions suivantes : avec ou sans e à grand, avec ou sans trait d'union, avec ou sans apostrophe ? Et quid du pluriel ? Le cas des mots où l'adjectif grand entre en composition avec un nom féminin est d'autant plus épineux que les spécialistes de la langue eux-mêmes n'ont pas peu contribué à semer le trouble. Le TLFi, par exemple, n'a-t-il pas laissé échapper deux « grande-tante » aux entrées « grand » et « petit-neveu », alors que n'est consignée à l'entrée « grand-tante » que la graphie sans e à grand ? Il n'est, hélas ! pas le seul grand ponte à s'être pris les pieds dans la grand-roue de la foire orthographique. Jugez-en plutôt.

    Selon Littré, « grand, venant du latin grandis qui a la même terminaison pour le masculin et le féminin, n’avait non plus qu’une seule terminaison pour les deux genres dans l’ancien français» Le Dictionnaire historique de la langue française, que l'on a connu plus disert, ne dit pas grand-chose d'autre : « En ancien français, grand n'avait qu'une terminaison pour les deux genres. » C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que, si les formes du latin grandis étaient effectivement communes au masculin et au féminin (on parle d'adjectif épicène) (1), celles de l'adjectif grand ne l'étaient à l'origine qu'au cas régime ; au cas sujet, lit-on dans les ouvrages qui s'intéressent à la déclinaison des adjectifs en ancien français, le masculin faisait granz (ou grans) au singulier et grant au pluriel, quand le féminin faisait grant (parfois granz) au singulier et granz (ou grans) au pluriel : « On disait donc : uns granz chevalz, mais une grant femme, grant route » (Grammaire élémentaire de l'ancien français, Joseph Anglade, 1931), ce qui, cela n'aura pas échappé à grand monde, ne correspond pas à la même terminaison. Mais on va encore dire que je chipote...

    Plus surprenante est la remarque que l'Académie a consignée à l'entrée « grand » de la neuvième édition de son Dictionnaire : « Devant un nom féminin commençant par une consonne, Grand restait invariable en ancien français. » Si j'osais, je dirais que j'en crois mes yeux à grand-peine...
    Primo, notre adjectif n'a jamais été à proprement parler « invariable » en ancien français, dans la mesure où il variait au moins en nombre (c'était, du reste, déjà le cas en latin). Qui plus est, nous venons de voir qu'il a commencé son existence en variant aussi en genre. Ce n'est qu'avec la progressive disparition des cas sujets (2), nous assure le Grant Larousse, pardon le Grand Larousse, que l'identité formelle des deux genres sera rétablie, conformément à l'étymologie. Mais déjà, un féminin grande avait fait son apparition − dans la Vie de saint Alexis (1040) et dans la Chanson de Roland (1080) (3) −, par analogie avec le modèle dominant des adjectifs ayant un féminin en e. « Sur cette forme, de plus en plus fréquente, sera refait un masculin grand, dont le d final s'étendra même à l'ancien féminin dans les emplois où il survit », poursuit le dictionnaire à la Semeuse. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver, en moyen français (disons du XIVe au XVIe siècle), les formes variables grant-grande, grant-grante, puis grand-grande à côté de celles identiques aux deux genres (grant, puis grand), parfois au sein du même ouvrage : la traduction (vers 1314) de la Chirurgie d'Henri de Mondeville présente ainsi deux formes de féminin, « selon que l'adjectif fait locution avec le nom qui suit (grant plaie) ou prend, après le nom, sa pleine autonomie (une contusion grande) » (Grand Larousse). Nyrop fait le même constat dans sa Grammaire historique : « Dès les plus anciens temps, la flexion de grand est intimement liée à sa place dans la phrase. Dans la 34e nouvelle de son Heptaméron, Marguerite de Navarre écrit : "Ilz estimoient grand vertu se vaincre eulz-mesmes", et un peu plus loin : "Les anciens estimoient ceste vertu grande". » (4)
    Secundo, il n'est que de consulter les textes anciens (à commencer par ceux déjà cités) pour s'aviser que l'initiale du nom qualifié par grand ne paraît pas avoir eu grande influence sur la variabilité de ce dernier (en genre comme en nombre, du reste) (5). On notera, par ailleurs, que la forme invariable en genre est également attestée en fonction d’épithète postposée et d’attribut, soit après le nom féminin qualifié : « Il les reçut à joie grant » (Le Roman de Troie, vers 1160-1170), « La joie est grant » (Le Roman du Mont-Saint-Michel, vers 1160), « sa vertu grant » (Chanson des Saxons, Jean Bodel, fin du XIIe siècle), « une feste grant et merveilleuse » (Le Roman d'Alexandre en prose, XIIIe siècle), « une feste grant et pleniere » (Le Roman du Hem, XIIIe siècle), etc.

    Mais poursuivons notre enquête historique. À en croire le Dictionnaire de la langue française du seizième siècle d'Edmond Huguet, « grand s'emploie encore souvent au féminin sans e final » : « Une grand robbe de poulpre » (Rabelais), « Toutes mes grans richesses excellentes » (Marot), « De grans ailes dorées » (Ronsard), « La plus grand part de ce que nous sçavons » (Montaigne). Pour le Grand Larousse, au contraire, ces formes invariables n'étaient déjà plus « qu'archaïsmes des vers ou de la langue parlée ». La vérité se situe sans doute à mi-chemin entre ces deux opinions, tant l'usage était encore hésitant. Surtout, avec la généralisation, au XVIe siècle, du e analogique pour les adjectifs qui en étaient primitivement dépourvus, les cas où grand s'était maintenu comme féminin étaient de moins en moins compris, à tel point qu'un certain Montflory se crut fondé, en 1533, à recourir à l'apostrophe pour ce qui était alors senti comme une élision (plus proprement, un retranchement ou « apocope ») du e final (6). Le Grand Larousse conclut : « Cette illusion, partagée par les grammairiens pendant trois siècles (7), explique qu'on ait écrit les mots comme grand'mère, grand'chose avec une apostrophe jusqu'en 1932, date à laquelle le dictionnaire de l'Académie substitua à ce signe le trait d'union. »

    Mais voilà que l'Académie, délibérant en grand-hâte, fit preuve d'une coupable inconséquence : dans sa Grammaire (1932), elle conseilla de rendre à grand la variabilité en nombre dont l'apostrophe l'avait indûment privé (« grands-mères, grands-routes »), mais la lui refusa devant un nom féminin dans la huitième édition de son Dictionnaire, publiée à la même période (« des arrière-grand-mères, des arrière-grands-pères », « des grand-messes »). Avouez qu'il y avait de quoi rester sur sa (grand-) faim ! La vénérable institution a depuis clarifié sa position : « Dans ces noms féminins composés, Grand, ne s'accordant pas en genre, ne s'accorde pas non plus en nombre. » Passons sur le caractère infondé de cette prétendue règle et retenons que, pour les sages du quai Conti, grand-mère comme grand-tante ne prennent la marque du pluriel qu'au second terme − de là la « ridicule anomalie », dénoncée en son temps par Littré, qui consiste à écrire des grand-mères mais des grands-pères. N'allez pas croire pour autant que la (grand-) messe soit dite : l'indécision règne encore en maîtresse. D'une part, nombreux sont les spécialistes qui préconisent plutôt d'écrire des grands-mères, des grands-tantes dans la mesure où l'apostrophe a été judicieusement supprimée (Littré, Georgin, Grevisse, Hanse, Robert) (8) ou qui laissent le choix entre les deux graphies (Larousse, Bescherelle). D'autre part, l'Académie elle-même, dans la neuvième édition de son Dictionnaire, se montre moins catégorique sur la nécessité du trait d'union : « Dans certaines locutions, l'emploi du trait d'union n'est pas systématique. On pourra écrire grand-faim ou grand faim, grand-peur ou grand peur, grand-route ou grand route, grand-rue ou grand rue, etc., sans que la langue littéraire ou archaïsante s'interdise dans ces cas l'emploi de l'apostrophe », lit-on à l'entrée « grand ». Aux entrées « grand-mère » et « grand-tante », elle ajoute : « On peut écrire aussi Grand'mère [Grand'tante]. » Pas sûr que le grand public lui dise un grand merci...

    Ironie de l'histoire : à côté des graphies grant mere (Le Roman de la Rose, vers 1270) puis grand mère (1299), parfois en un seul mot, sont bel et bien attestées dès le XVIe siècle les formes grandemere (que les tenants des Rectifications de 1990 ne renieraient pas) et grande tante (chez Rabelais et Robert Estienne), bientôt délaissées au profit de grand'mère, grand'tante, puis grand-mère, grand-tante. Qui a dit qu'il ne faut pas être grand clerc pour maîtriser notre orthographe ?

    (1) C'est également le cas de fort (du latin fortis), gentil (gentilis), mortel (mortalis), royal (regalis), vert (viridis), etc.

    (2) À partir de la seconde moitié du XIVe siècle ?

    (3) C'est toutefois sans e que ledit féminin est attesté pour la première fois : « Grand honestet » (Séquence de sainte Eulalie, vers 881).

    (4) Autrement dit, tout porte à croire que les formes variables en genre se sont d'abord imposées en fonction d'attributs et d'épithètes postposées.

    (5) Pour preuve, ces exemples tirés des Chroniques de Jean Froissart (1339-1342) : grant emprise, grant entente, grant espérance, grant ocision à côté de grande affection, grande entrance, grande escarmuce ; grant destruction, grant folie, grant force, grant joie, grant paine, grant partie, grant pitié, grant puissanche, grant volenté à côté de grande couronne, grande court, grande dilligence, grande lieue, grande vailance, grande volenté, etc. À quoi songeaient donc les académiciens quand ils firent cette remarque ? La chose est d'autant plus incompréhensible que leurs aînés écrivaient déjà, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : « Lors que le mot de Grande est mis devant un substantif qui commence par une consonne, on supprime souvent l'E dans la prononciation, et mesme on le supprime quelquefois en escrivant. A grand'peine. faire grand'chere. c'est grand'pitié. la grand'Chambre. la grand'Messe et il herite de sa grand'mere » (à l'entrée « grand »), alors que la graphie (nager en) grand'eau figurait à l'entrée « eau »...

    (6) Rappelons qu'en français (moderne ?) l’apostrophe note l’élision d’une voyelle placée en fin de mot devant un autre mot commençant également par une voyelle ou par un h muet − ce qui n'est le cas, comme cela ne vous aura pas échappé, ni de mère ni de tante !

    (7) À l'exception notable de Littré, qui dénonça ces graphies dans son Dictionnaire : « [Gilles] Ménage dit qu’on n’a point trouvé d’autre raison pour l’élision de l’e dans ces cas que l’usage qui l’a établie. Mais [...] il n’y a point d’e élidé et, partant, point d’apostrophe à mettre. Il serait meilleur de supprimer cette apostrophe que de présenter à l’esprit la fausse idée d’une suppression qui serait une anomalie sans raison ; mais un homme seul n’a pas autorité suffisante pour cela. »

    (8) « Depuis qu'on a, avec raison, remplacé l'apostrophe fantaisiste de grand'mère, grand'rue par un trait d'union, il n'y a plus de motif pour ne pas donner à grand, à défaut de la marque du féminin, celle du pluriel. On doit écrire des grands-mères comme des grands-pères » (Problèmes quotidiens du langage, René Georgin, 1966).
    « On peut certes écrire des grand-mères, mais je conseille nettement des grands-mères » (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, Joseph Hanse, 1987).
    « Le pluriel grands est assez fréquent et doit être encouragé, l’invariabilité en genre n’impliquant pas l’invariabilité en nombre » (Le Bon Usage, Maurice Grevisse et André Goosse, 2011).

     

    Remarque 1 : Rappelons à toutes fins utiles que la grand-tante est la sœur du grand-père ou de la grand-mère.

    Remarque 2 : On aura compris que, de leurs côtés, grand-parent, grand-père, grand-oncle ne posent pas de problème, dans la mesure où l'adjectif grand entre en composition avec un nom masculin : les deux éléments prennent régulièrement un s au pluriel.

    Remarque 3 : D'aucuns considèrent que la présence du trait d'union dans grand-mère, grand-tante, grand-route... signale l'archaïsme de ces composés. Elle renforce surtout leur caractère lexicalisé : une grand-mère (grand-tante) n’est pas une mère (tante) de grande taille, mais une aïeule ; une grand-route n'est pas tant une route de grande dimension qu'une artère principale, donc fréquentée. Il n'en demeure pas moins que l'on écrit, en deux mots, un grand homme (qui n'est pas forcément un homme grand) et, en un seul mot, un bonhomme, un gentilhomme. L'usage, en la matière, est grandement capricieux.

    Remarque 4 : On trouve aussi trace de cet ancien usage de grand dans des toponymes, comme Gran(d)ville, Grandfontaine, Grand-Couronne, Grand Vallée, La Grand-Combe, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un grand-oncle et une grand-tante de Grégory.

     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique