• « La bûche, le dessert incontournable des fêtes de fin d'année. »
    (paru sur lci.fr, le 24 décembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    On en apprend de belles, sur le site Internet de l'Académie ! Figurez-vous que les remarques normatives insérées dans certains articles de son... incontournable Dictionnaire visent notamment, nous dit-on, « à indiquer le bon usage par une recommandation d'emploi qui met en lumière les constructions, les nuances diverses que permet la langue. [Par exemple :] INCONTOURNABLE adj. (…) Qu’on ne peut tourner, qu’on ne saurait ignorer, négliger. Une difficulté incontournable. L’emploi de ce mot est déconseillé dans la plupart des cas ; on utilisera de préférence Inévitable, Indispensable. » Avouez que l'on a connu argumentation moins évasive et plus... lumineuse. Car enfin, serait-ce trop demander à l'illustre assemblée que de nous éclairer sur l'usage précis dudit adjectif ?

    Dans le doute, tournons-nous vers le Dictionnaire historique de la langue française, qui doit en connaître un rayon sur l'intéressé : « Incontournable, y lit-on, non attesté au sens prévisible de “que l'on ne peut pas contourner”, s'est imposé (vers 1980) dans le langage journalistique et le jargon à la mode avec le sens figuré d'“inévitable, obligatoire”. » Les bras m'en tombent : mais de quel « sens prévisible » parle-t-on ? Alain Rey et ses équipes (qui, soit dit en passant, ignorent superbement l'antonyme contournable) sont pourtant bien placés pour savoir que le verbe contourner a accumulé les acceptions depuis le XIIIe siècle : « être situé (en parlant d'une terre) », « (se) tourner vers », « changer, modifier, déformer », « faire des contorsions », « détourner (une somme d'argent) », « donner tel tour à sa conduite », « entourer (de ses bras, d'un mur) », « faire le tour de », « tracer, façonner les contours d'une figure, d'un vase », etc. Pis, à l'imprécision ledit ouvrage ajoute la contrevérité historique : incontournable est bel et bien attesté, fût-ce rarement et tardivement, au sens concret de « dont on ne peut pas faire le tour » (si tel était le « sens prévisible » sous-entendu) ; nous y reviendrons. Enfin, l'objet d'une mode qui dure depuis plus de quarante ans peut-il sérieusement être ravalé au rang de jargon ?

    N'en déplaise aux grincheux, l'emploi figuré de incontournable est désormais accueilli avec bienveillance par la plupart des spécialistes de la langue. Jugez-en plutôt : « Il reste à constater un fait incontournable » (Nina Catach, 1984), « Faire intégrer cette donnée incontournable à l'équipe » (Claude Duneton, 1991), « L'emploi de cet adjectif [bon] suivi de l'adverbe bien réduit à "bin" donne naissance à cet incontournable "bon bin" » (Jacques Capelovici, 1992), « L'accord du participe passé en demeure l'incontournable pont aux ânes » (Marc Wilmet, 1999), « On ne peut que s'inquiéter pour notre langue dans un domaine [les mathématiques] où elle était encore "incontournable" il y a quinze ans à peine » (rapport de l'association de défense de la langue française Le Droit de comprendre, 1999), « L'emprunt à l'anglais must est parfois employé en français pour désigner quelque chose d'obligatoire ou d'incontournable » (Office québécois de la langue française, 2002), « Selon ce principe incontournable » (Henriette Walter, 2009), « La formation des cadres supérieurs est devenue un aspect incontournable de la politique de développement » (Bernard Cerquiglini, 2010), « Un incontournable repas de famille » (Jean Pruvost, 2013), « Il faut citer l'incontournable – comme on dit aujourd'hui – Gaston Lagaffe » (Jean-Pierre Colignon, 2015), « C'est la grammaire incontournable des utilisateurs les plus exigeants de la langue française » (quatrième de couverture de la seizième édition du Bon Usage, 2016). Le bougre se niche même dans les écrits (jargonnesques ?) d'Alain Rey : « Plusieurs auditrices et quelques auditeurs se préoccupent du vocabulaire d'Internet, qui devient de plus en plus incontournable, comme on dit » (2010), « [Le DJ], figure incontournable de la culture populaire » (2017) et jusque sous des plumes académiciennes : « Un moyen incontournable d'intégration » (Hélène Carrère d'Encausse, 1983), « Le rendez-vous incontournable d'une matinée salzbourgeoise » (Pierre-Jean Remy, 2007), « Reste ce fait incontournable » (Alain Finkielkraut, 2016), « [L'anglais malapropism] est devenu outre-Manche familier et incontournable » (Michael Edwards, 2018) (1). Allez faire la fine bouche, avec pareilles cautions...

    Après tout, le mot n'est-il pas correctement formé sur contournable, attesté chez Montaigne à la fin du XVIe siècle (2) : « [La raison] est un util soupple, contournable et accommodable a toute figure », « Une ame contournable en soy mesme », « Les reproches que nous faisons les uns aux autres [...] sont ordinerement contournables vers nous » ? Rien à voir, m'objectera-t-on de prime abord, avec l'acception moderne du composé incontournable, que le préfixe in- soit analysé comme privatif (faisable → infaisable) ou comme locatif (incorporable) : l'adjectif contournable s'entendait alors (selon Cotgrave, Bescherelle, Lachâtre et Huguet) au sens de « flexible, malléable, qui se tourne aisément ; qui peut faire retour sur soi », hérité du verbe pris dans son acception de « tourner, changer, modifier ». Qu'à cela ne tienne : contourner a plus d'un sens dans sa hotte, et celui de « suivre le contour de, faire le tour de » fera bien l'affaire. Godefroy croit le déceler dans un texte de 1311 : « Doux jornaus qui contournent sus la terre Estevenate », mais on en trouve plus sûrement la trace à partir de la fin du XVIe siècle : « On diroit proprement, ayant si legerement contourné toute la sale [de bal], qu'elle vient de glisser sur une ferme glace » (Gabriel de Minut, 1587), « Il y a quelque chemin qui contourne autour de la Place » (Antoine de Ville, 1628), « Autant de place en la forest [...] qu'un asne en pourroit contourner marchant toute la nuict » (Georges-Étienne Rousselet, 1631), « [Les Barbares] contournerent la montagne de Sainte Venturi » (Jean Scholastique Pitton, 1666) (3). Et de fait, n'en déplaise à Alain Rey, des emplois de contournable, puis de incontournable liés à ce sens concret virent le jour au tournant du XXe siècle : « Le mont Bamba ne me paraît pas contournable » (Léon Jacob, 1888), « C'est un obstacle facilement contournable [à propos d'une montagne dans une île] » (Félix Regnault, 1892), « Des blocs de dunes, [...] isolés, réduits, accidentels, contournables, tout aussi aisément que ces blocs de granit » (La Revue mondiale, 1908), « La grande crevasse [était] facilement contournable » (Paul-Louis Mercanton ?, 1922) ; « Buter du front contre le mur incontournable » (Émile Henriot, 1923), « Un front de départ continu et appuyé à des obstacles incontournables » (Louis Chauvineau, 1939).

    L'histoire aurait pu en rester là si l'acception figurée de contourner dont procède le contournable de Montaigne n'avait été ravivée au XVIIIe siècle. Comparez : « Contourner le jugement des evenements souvent contre raison, à nostre avantage », « Contourner et tordre la narration à ce biais », « Contournant ses paroles à gauche » (Montaigne, 1580) et « Il ne s'agit que d'exaggérer, d'altérer ou de contourner certains faits » (Jacob Vernet, 1747), « Contourner le sens de ce trait d'Histoire » (François-Nicolas d'Alt de Tieffenthal, 1750), « S'il est [un avocat] qui s'applique à éluder la loi, s'il use de ses talens pour contourner la vérité » (Puget de Saint-Pierre, 1773). C'est, me semble-t-il, à ce sens ancien (« tourner, changer, modifier, infléchir », d'où « déformer, altérer ») que l'on doit rattacher la première attestation connue de l'adjectif incontournable dans un emploi figuré : « Ma royauté est un fait incontournable et je ne sais au nom de quel principe on pourrait la nier » (lettre d'Antoine de Tounens au journal Le Charivari − qui s'était gaussé de sa couronne de pacotille −, datée du 31 août 1872 et citée dans la revue Histoires littéraires). Le « fait incontournable » de De Tounens est un fait brut, inaltérable, inflexible, digne héritier (avec la vérité ou la parole incontournable) de l'« outil contournable » de Montaigne !

    Mais une autre acception figurée de incontournable se profilait déjà, à partir cette fois du sens « éviter (en usant de moyens détournés) » nouvellement acquis par contourner à la faveur d'une extension somme toute logique, pour peu que l'on s'avise que de contourner la vérité à contourner la loi il n'y avait qu'un pas, lequel fut d'autant plus allègrement franchi que le sens concret « faire le tour (d'un obstacle matériel) » sous-tend la notion d'évitement (4) : « Il faut réformer l'abus sur la loi, et non l'excuser en la contournant » (Gabriel-Nicolas Maultrot, 1787), « On contourna la difficulté » (Alexandre Parent du Châtelet, 1834), « Vainement vous avez contourné la question » (Le Cocher, 1846). Toujours est-il que c'est élevé au rang de substantif que incontournable s'imposa aux philosophes français du milieu du XXe siècle pour traduire l'allemand das Unumgängliche qui, dans la réflexion heideggerienne sur la science, désigne à la fois « ce qui est inévitable parce qu'on ne peut s'en détourner et ce dont on ne peut pas faire le tour au sens où l'on dit faire le tour d'une question » (d'après le Dictionnaire Martin Heidegger) : « Il s'agit d'un temps essentiellement fini, condition originaire de l'incontournable » (Jean Beaufret, 1945), « Il est du moins permis de dire, à propos de la science littéraire, que la présence d'un incontournable y est plus sensible que dans tout [sic] autre science particulière » (François Fédier, 1959). Attrait pour le vocabulaire philosophico-psychanalytique oblige, le mot passa comme adjectif et comme nom dans la langue courante, où il connut une fortune envahissante, à partir des années 1970, pour qualifier une chose ou une personne qui s'impose à tous, que l'on ne saurait éviter, ignorer, négliger (5) : une difficulté incontournable (= à laquelle il faut faire face, que l'on ne peut ignorer, négliger), une réforme incontournable (= indispensable, dont on ne peut faire l'économie), un livre incontournable (= qu'il faut avoir lu), un auteur incontournable (= qui fait autorité, qui est une référence) (6) et, substantivement, les incontournables de l'été (= ce qu'il faut absolument faire, voir, lire ou posséder pour être à la mode).

    Alors oui, concède la linguiste Henriette Walter dans Le Français dans tous les sens (1988), « on peut concevoir que ce vocabulaire, faussement ou vraiment intellectuel, puisse porter sur les nerfs ou faire sourire par son caractère répétitif ou prétentieux, mais, sur le plan du fonctionnement de la langue, il n'a rien pour choquer les amateurs de français ». Aujourd'hui que l'attrait de la nouveauté s'est émoussé, que le métissage philosophique n'est plus perçu, ne peut-on reconnaître quelque utilité à cet incontournable annoncé de longue date par Montaigne ? D'aucuns en doutent encore : « Mot long, sonore, à la mode, et en général dépourvu de toute signification » (André Cherpillod, 1992), « Barbarisme inconnu des dictionnaires jusqu'au début des années 80, [qui] s'emploie dans des contextes si divers qu'on ne voit pas quel équivalent précis lui donner dans la langue "normale" » (Patrice Bollon, 2002). Quant à l'Académie, elle admet l'emploi de contourner au sens étendu et figuré de « éluder, éviter en recourant à des moyens détournés » (Contourner une difficulté. Contourner la loi, le règlement, la consigne), mais s'étonne ensuite que le dérivé incontournable vienne concurrencer inévitable et indispensable − comprenne qui pourra. Les trois adjectifs, au demeurant, ne me semblent pas strictement synonymes. Le fait incontournable (qu'il s'agisse de celui de De Tounens ou de celui d'aujourd'hui) n'est pas tant inévitable (« qui se produit nécessairement ») ni indispensable (« dont on ne peut se passer ») que propre à s'imposer à tous.
    Ne tournons pas plus longtemps autour du pot : malgré les embûches dressées sur son chemin, incontournable a encore de beaux Noëls devant lui...
     

    (1) Le contraste avec certains de leurs aînés est saisissant : « Le style intellectuel affaiblit malheureusement la diatribe [...] ; l'opinion est, bien entendu, "concernée" et la question est "incontournable" » (Jean Dutourd, 1985), « La France désormais était une réalité, non pas "incontournable" comme on dit aujourd'hui par un tic pervers » (Maurice Druon, 1987), « Ces volontés d'autant plus "incontournables", pour parler chic, que ce sont de bonnes volontés » (Bertrand Poirot-Delpech, 1987).

    (2) Le mot contournable, qui semble avoir été inventé par Montaigne, eut bien du mal à survivre à son géniteur. C'est tout juste si on le trouve chez Pierre Charron, grand imitateur de l'auteur des Essais : « [L'esprit] est un outil vagabond, muable, divers, contournable » (1601), chez Jean-Pierre Camus : « Nostre perverse et corrompue nature ployable et contournable plustost à mal qu'à bien », « Un esprit souple, ployable et contournable à divers sens » (1609) et chez Charles de Saint-Évremond : « Tout ainsi que l'esprit est vague et contournable » (1650). Enregistré dans le Dictionnaire de Cotgrave (« Plyable ; which may be turned anyway », 1611), il se verra refuser l'accès à celui de l'Académie (1694), qui le tenait déjà pour un archaïsme. De nos jours, il est absent des dictionnaires usuels « car moins fréquent dans l’usage que son antonyme » (selon le site Orthonet).

    (3) Et encore : « Saturne employe un an, treize jours, et quelques heures a contourner son epicycle » (Étienne Petiot, 1674), « En contournant une partie de l'obstacle » (Bernard Forest de Bélidor, 1753), « L'ennemi continuant de me contourner, vint se remettre à tribord » (Archives de la Marine, 1761), « Je suivis un sentier qui contourne la montagne » (Jean-Benjamin de La Borde, 1786), « Les chevaliers se jetèrent dans les montagnes, contournèrent de crête en crête le golfe » (Lamartine, 1854).

    (4) Que l'on songe à une phrase comme : « Il leur [= les conducteurs de marchandises] est défendu de prendre aucuns [sic] chemins obliques tendant à contourner et éviter les bureaux [des douanes] » (Projet de loi, 1790).

    (5) De la définition du concept heideggerien, la langue courante ne semble avoir retenu que la première partie : « ce qui est inévitable parce qu'on ne peut s'en détourner », autrement dit ce à quoi on ne cesse de revenir, ce dont on ne peut se passer.

    (6) Il est intéressant de noter que contourner quelqu'un s'est dit autrefois, dans la langue familière, pour « chercher à deviner une personne, à pénétrer son secret ». L'adjectif incontournable aurait donc pu s'employer à propos de quelqu'un d'impénétrable, qui cache soigneusement ses opinions, ses sentiments, ses desseins.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou le dessert indispensable ?).

     


    2 commentaires
  • « L'écriture pattes de mouches, un des premiers symptômes [de la maladie de Parkinson]. »
    (paru sur letelegramme.fr, le 3 décembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de l'inconséquence de certains ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, dénichée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. N'y lit-on pas pattes de mouche aux articles « écriture », « patte » et « pied », mais pattes de mouches (avec mouches au pluriel) à l'article « mouche » : « Expression figurée et familière. Pattes de mouches, écriture dont les caractères sont menus et mal formés, et par suite difficiles à lire (on disait autrefois Pieds de mouches) » ? Avouez qu'il y a de quoi légitimement perdre pied... À y regarder de près, la confusion, côté quai Conti, ne date pas d'hier, mais bien plutôt de 1694, date depuis laquelle l'Académie n'en finit pas de s'emmêler les extrémités à ce sujet. Jugez-en plutôt : « On dit d'Une meschante escriture dont le caractere est mal formé et n'est point lié que Ce sont des pieds de mouches » (à l'article « mouche » de la première édition de son Dictionnaire), mais « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (à l'article « pied »). Après plus de trois siècles d'existence, la perle est en passe de devenir aussi immortelle que ses auteurs...

    Les académiciens, au demeurant, ne sont pas les seuls à entretenir le flou en butinant sans vergogne aux deux râteliers, singulier et pluriel. Ouvrez grand vos mirettes à facettes et regardez les mouches voler en solitaire ou en escadron : « On appelle une mauvaise écriture et dont le caractère est petit et affamé [comprenez : maigre ou pas assez chargé d'encre], des pieds de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire d'Antoine Furetière, paru en 1690), mais « Les escrivains appellent une escriture menue et mal faite, des pieds de mouche » (à l'article « pied ») ; « Pieds de mouches, mauvaise écriture dont le caractère est menu, mal formé et n'est point lié, en sorte qu'elle ressemble à des pieds ou à des pattes de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle, 1847), mais « Pieds de mouche » (à l'article « pied ») et « Pattes de mouche, traits d'une écriture très fine et mal formée » (à l'article « patte ») ; « Pieds de mouches, écriture fine et mal formée » (aux articles « mouche » et « pied » du Littré, 1872), mais « Des pattes de mouche, caractères d'écriture très fins, peu lisibles » (à l'article « patte ») ; « On discutait aussi, et sur des pieds de mouches, à l'occasion » (Grevisse, recourant à une ancienne acception de notre expression dans Problèmes de langage II, 1962), mais « Les vétilleux qui aiment à disputer sur des pieds de mouche » (Problèmes de langage III, 1964) ; « Pattes de mouches : écriture très petite, irrégulière et difficile à lire » (à l'article « mouche » du Petit Robert 1987), mais « Pattes de mouche » (à l'article « patte »). Quelle mouche a donc piqué les spécialistes de la langue pour qu'ils travaillent ainsi d'arrache-pied à nous mener en bateau ? « Dans les chaînes nominales du type nom + de + nom, concède la linguiste Annick Englebert, l'usage hésite souvent quant au nombre à adopter pour le deuxième nom. [...] Le singulier et le pluriel sont également acceptables pour pattes de mouche(s). » Goosse, l'Office québécois de la langue française et Bescherelle La Grammaire pour tous confirment : « L'usage est indécis, bourdonnent-ils de concert : des pattes de mouche ou de mouches. » Il n'empêche, la pilule est aussi difficile à gober que les intéressées : car enfin, c'est une chose que de tenir deux graphies pour également correctes ; c'en est une autre que de se faire girouette en recourant indifféremment à l'une ou l'autre au sein d'un même ouvrage, qui plus est de référence. Girodet, qui n'est pas connu pour perdre son temps à compter les mouches, et encore moins leurs pattes, a le mérite, lui, de choisir un camp et de s'y tenir (au risque de se faire moucher) : « Avec mouche toujours au singulier : des pattes de mouche, écriture en pattes de mouche. » (1)

    Mais venons-en à l'origine de notre expression. Le pied de la mouche − puisque c'est ainsi que l'on a d'abord désigné la partie inférieure des membres de notre diptère − est attesté dès le XIIIe siècle comme un symbole de la petitesse, de la maigreur : « Graille est [la chandele] plus que piez de mosche » (Gautier de Coinci, avant 1236) et, partant, de ce qui est insignifiant, qui n'a que peu d'importance (2) : « D'où vient donc ceste arrogance aux prebstres, qui, tous ensemble, à toutes leurs parolles, ne pourroient guérir ung pied de mosche [...] ? » (Guillaume Farel, 1535), « Disans la querelle estre fondee sur un pied de mousche » (Noël du Fail, 1547), « Un gentilhomme, qui se formalisant exprès d'un pié de mouche » (Jean Le Frère, 1575), « Oublies donc, chrestiens, vos quereles fondees Dessus un pié de mouche » (Guillaume Du Bartas, 1583), « Demeur[er] trois heures à fantastiquer sur un pied de mouche » (Guillaume Du Peyrat, 1611) et, plus rarement au pluriel, « Toutes leurs satires et tragedies ne sont fondées que sur piedz de mouches » (Pierre Boaistuau, 1556), « Mes resveries ordinaires où je m'amuse à des pieds de mousche » (Nicolas-Claude Fabri de Pereisc, 1637) (3). À cette époque, déjà, la graphie avec pieds au pluriel avait fait mouche pour désigner les traits d'une écriture manuscrite (ou, plus largement, d'une représentation graphique) mal formée, difficilement lisible : « L'escripture [de leurs libvres] nous ne la scauriesmes lyre ; car [ilz] sont comme piedz de mouches » (Jean de Tournai, 1487), « En lettres aussi si menues et mal lisables, qu'on les prendra plustost pour des piedz de mouche que pour escriture » (Pierre de Bourdeille, vers 1570) (4). Rien que de très logique, me direz-vous, tant la petitesse et la finesse du tracé peuvent donner aux lettres, aux chiffres comme aux croquis des allures de hiéroglyphes abscons. Et pourtant, c'est bien plutôt l'idée de taches d'encre, de pâtés (semblables aux traces erratiques que laisseraient sur le papier les pattes noircies de notre insecte), de griffonnage, de barbouillage qui prime chez Girolamo Vittori : « Faire des pieds de mouche comme on feroit un papier en jettant de l'encre dessus avec la plume, espapillotter, mal escrire, faire des pastez en escrivant » (Le Thresor des trois langues, 1609), chez Jean-Pierre Camus : « Qu'est-il de plus ridicule que les [...] griffonnemens qu'un peintre donne à son apprentis ? Qui croiroit que de ces badineries et pieds de mouches on peust [...] faire de si excellentes pièces ? » (Les Diversitez, 1609) et chez Matthias Kramer : « Peindre mal, ne faire que des piez de mouches » (Dictionnaire roial, 1715).

    Vous l'aurez compris, les raisons de l'illisibilité des pieds (progressivement remplacés par pattes à partir de 1798) de mouche varient sensiblement selon les sources (5). Pis : sous certaines plumes conciliantes, l'idée même de vilaine écriture a carrément du plomb dans l'aile. Témoin, ces exemples empruntés à des auteurs qui ne feraient pas de mal à une mouche, quand bien même il leur prendrait l'envie de mettre la main... à la patte : « Une jolie écriture en pieds de mouches. [...] Une jolie écriture, mais bien fine ! » (Prosper Mérimée, 1833), « Les délicieuses pattes de mouche de son écriture » (Gérard de Nerval, 1854), « Il écrit avec des petites pattes de mouche bien agréables » (Louis Festeau, avant 1858, cité par Lorédan Larchey), « Ces élégantes pattes de mouche généralement sans caractère qui forment le type à peu près uniforme de l'écriture féminine dans le grand monde » (Revue britannique, 1872), « Il prit le papier couvert d'élégantes pattes de mouches (Gaston aimait à se vanter d'avoir une écriture de femme) » (M. Maryan, 1903), « L'écriture arrondie, régulière [de telle femme] ne saurait être confondue avec les pattes de mouche, élégantes, effilées [de telle autre] » (Jeanne Loiseau, 1907). L'apanage des femmes, l'écriture en pattes de mouche ? Ce sont les féministes qui vont finir par la prendre, la mouche !
     

    (1) Moins catégorique, le Portail linguistique du Canada présente le tour avec mouche au singulier comme « plus fréquent » (de nos jours) : « C'est tout ce qu'il comprit des pattes de mouche de Rouquette » (Jean Dutourd, 1993), « Des secrétaires habiles à déchiffrer ses pattes de mouche » (Simone Bertière, 2007), « Des papiers couverts de pattes de mouche » (Claude Duneton, 2009), « Écrire en pattes de mouche » (Marc Fumaroli, 2012), « Quatre jambages en pattes de mouche » (Marc Wilmet, 2015), « Des pattes de mouche » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    (2) Cette acception ancienne perdure dans les expressions faire d'une mouche un éléphant, « accorder beaucoup d'importance à une chose insignifiante », et, plus trivialement, enculer les mouches.

    (3) L'hésitation sur le nombre de mouche n'aura pas échappé aux plus fines d'entre elles...

    (4) Même remarque que ci-dessus. Comparez encore : « De ces petites lettres (il diroit volontiers de ces petis pieds de mousches) escrites d'encre » (André Rivet, 1603), « Faire des pieds de mousches, escrire mal, vulgaire » (Antoine Oudin, 1646), « [Ils] n'apprehendent pas ce que denotent les caractères de l'escriture, davantage que si c'estoient quelques pieds de mouches faits à plaisir pour servir de chiffres » (François Eudes de Mézeray, 1650), « Faire des pieds de mouches en l'escriture, griffonner, barbouiller le papier » (Juan Mommarte, 1660), « Un griffon, brouillon, qui ne fait que des piez de mouches » (Nathanaël Duëz, 1683) et « Veoir que certains petits pieds de mouche [puissent reveler] les conceptions de notre esprit et le fond de nos plus secrettes pensees » (Blaise de Vigenère, 1576), « Vos protocoles, qui s'attachent à des chiffres et à des pieds de mousche » (Jean-Pierre Camus, 1635), « Piés de mouche, escriture difficile à lire » (Nicolas Frémont d'Ablancourt, 1648), « Vous écrivez bien mal ! Ce sont des piés de mouche » (Samuel Chappuzeau, 1661).

    (5) Autre illustration de ces divergences : « Des pieds de mousche, des pieds de chat. Nous nous servons de cette première façon de parler pour exprimer des létres trop menues ; et nous employons l'autre pour signifier des létres mal formées, mal arrangées et proportionnées » (Jacques Moisant de Brieux, 1672), « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (première édition [1694] du Dictionnaire d'une Académie qui attendra un siècle [1798] pour ajouter la notion de petitesse à celle de malformation du trait) et « Écrire comme un chat. C'est écrire de façon illisible, en formant mal ses lettres et en traçant des caractères minuscules : des... pattes de mouche ! (On dit parfois, par assimilation/rapprochement : des "pattes de chat" » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    Remarque 1 : Dans l'expression figurée pattes de mouche(s), l'hésitation ne porte d'ordinaire que sur le nombre de mouche, pas sur celui de pattes (que l'Académie n'envisage qu'au pluriel). On veillera toutefois à ne pas écrire une patte de mouches... et, surtout, à conserver à pattes ses deux t.

    Remarque 2 : On lit dans la rubrique étymologique du TLFi : « 1616 pieds de mouche "écriture très fine et peu lisible" (La Comédie des Proverbes). » La citation d'Adrien de Monluc, la voici : « Je crois que tu as fait ton cours à Asnieres, [...] c'est là où tu as appris ces beaux pieds de mouche et ces beaux y Gregeois [= i grecs]. » Il me semble que cet exemple ressortit bien plutôt à l'acception typographique de notre expression (plus exactement, de la forme primitive de notre expression), à savoir « signe (¶), souvent calligraphié et de couleur, dont on se servait autrefois, surtout dans les livres de droit et d'église, soit pour séparer un paragraphe d'un autre, soit pour marquer un renvoi, soit pour signaler une remarque détachée du corps de l'ouvrage » : « Ces Notes sont distinguées par des piés de mouche » (Simon de Val-Hébert, 1694), « On a vu des imprimeurs ignorans vouloir nettoyer, avec leur pointe, des pieds-de-mouche, croyant que c'étoit des q remplis d'ordure » (Traité élémentaire de l'imprimerie, 1796). Ledit caractère − qui tirerait sa forme de l'initiale stylisée du latin capitulum (« chapitre, division d'un ouvrage ») − a été ressuscité par les logiciels de traitement de texte pour marquer la fin d'un paragraphe. L'Académie, étonnamment sûre d'elle sur ce coup-là, en orthographie le nom avec des traits d'union : « Pied-de-mouche (pluriel Pieds-de-mouche). »
    Force est d'ailleurs de constater que la passion des typographes pour notre insecte ne s'arrête pas là : « chiure de mouche » est le surnom poétique qu'ils donnent à l'apostrophe verticale (ou dactylographique). Par analogie de forme avec l'étron de drosophile ?

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'écriture en pattes de mouche(s).

     


    1 commentaire
  • « "Cela me réconforte dans mon objectif", assure [le trampoliniste français] Allan Morante, qui vise le podium aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020. »
    (Aziz Oguz, sur lejsd.com, le 14 novembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté, pour ma part, à conforter quelqu'un dans (une attitude, une conviction, une disposition...) pour « faire qu'il se sente plus fort, plus assuré dans son opinion, son raisonnement, sa prise de position » : « Vous me confortez dans mon sentiment, ma conviction » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Être conforté dans son analyse, son interprétation. Cette expérience l'a conforté dans ses certitudes. Cela l'a conforté dans son idée que... » (Robert), « Ceci m'a conforté dans mon opinion » (Larousse, Bescherelle), « Ces révélations m'ont conforté dans la piètre opinion que j'avais de lui » (Larousse en ligne) (1). Réconforter, de son côté, s'est spécialisé dans l'idée de consolation, de soutien dans l'adversité ou devant la lassitude : « Réconforter quelqu'un par de bonnes paroles. Il est si abattu que rien ne peut le réconforter » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Comparez : conforter [= encourager, soutenir] quelqu'un dans son choix, dans sa décision et réconforter [= remonter le moral, consoler] quelqu'un dans l'épreuve, dans sa tâche, dans sa douleur, dans son chagrin.

    Mais voilà que la confusion gagne des plumes que l'on pensait avisées : « Dès qu'on veut se réconforter dans son droit avec des gens de loi » (Arsène Houssaye, 1885), « La marquise était de son côté trop âgée pour lui, ce qui le réconforta dans son idée que seuls les tendrons sont bons à être aimés » (Pierre-Jean Remy, 1978), « Lui tenir tête ne ferait que le réconforter dans son statut de salopard » (Yasmina Khadra, 2004). À la décharge des contrevenants, reconnaissons que la distinction entre conforter et son dérivé préfixé n'a pas toujours été nette. Ainsi lit-on dans le Dictionnaire historique de la langue française que « le verbe [conforter], après une attestation isolée (v. 980) au sens d'“encourager (quelqu'un) à faire quelque chose”, effet d'une confusion entre confortare et cohortari [2], s'est employé en ancien français au sens de “soutenir moralement” (v. 1050) avant de sortir d'usage au XVIe ou au XVIIe siècle sous la concurrence de réconforter ». Voilà qui mérite d'y regarder de plus près.

    Tout d'abord, n'allez pas croire avec Alain Rey et son équipe que le sens initial de « encourager, exhorter (quelqu'un) à faire quelque chose » (autrement dit : « le renforcer dans l'intention de faire quelque chose ») ne se trouve que dans le seul manuscrit de La Vie de saint Léger (puisque c'est à ce texte de la fin du Xe siècle qu'il est fait référence). Non ! Quand elle serait isolée en ancien français, cette acception est abondamment attestée en moyen français (3). Ensuite, si conforter a pu s'employer jadis avec le sens aujourd'hui dévolu à réconforter (4), il serait tout aussi faux de croire, comme on le lit trop souvent (5), que l'ancienne langue ne lui donnait qu'une acception morale. Vérification faite, conforter a conservé jusqu'au XVIe siècle environ toutes celles héritées du latin chrétien confortare (formé de cum et de fortis, « fort, courageux »), à savoir « apporter un supplément de force, rendre plus fort », que ce soit par des encouragements, des consolations (« consoler, réconforter ») ou par une aide matérielle (renforts militaires, argent, vivres, remède...) (« renforcer, consolider ; revigorer ; soigner, guérir ») : (aide concrète ou médicale) « [Ils] menguent [un petit tourtiel] pour conforter lor estomach » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Cilz-là le conforta grandement de gens et d'amis » (Id.), « Quel medecine Pour confforter ung pacient ! » (Arnoul Gréban, vers 1450), « Le Roy incontinent envoya grant partie de son host pour conforter et secourir sadicte cité de Londres » (Philippe de Commynes, fin du XVe siècle), « Mais le repos consolide et conforte Les membres las » (Charles Fontaine, 1552), « Ni faire ouvrage en icelles qui les puissent conforter, conserver ou soutenir » (Juridiction de la voirie, 1600) ; (soutien moral prodigué par autrui ou courage trouvé en soi-même) « Nus ne le puet conforter Ne nul bon consel doner » (Aucassin et Nicolette, fin du XIIe siècle ?), « Por conforter ma pesance Faz un son [= Pour soulager ma peine, je compose un air] » (Thibaut de Champagne, XIIIe siècle), « [Il] se conforta en soi meismes et reconforta moult sagement ses gens » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Qui me pourroit de ce dueil conforter ? » (Alain Chartier, 1424), « Votre présence me conforte » (François Villon, 1458), « Qui confortera ce cœur las ? » (Marguerite de Navarre, vers 1530). Au cours du XVIIe siècle, conforter a peu à peu abandonné ladite acception morale à son concurrent réconforter (et au verbe consoler(6), sans se défaire pour autant de ses autres emplois, comme nous allons le voir, et pas seulement en médecine quoi qu'aient pu laisser entendre les académiciens : « Conforter. Fortifier, corroborer. Cela conforte l'estomac, conforte le cerveau. Il signifie aussi encourager, consoler ; il commence à vieillir en ce sens [On dit plutôt réconforter] » (Dictionnaire de l'Académie, 1740-1932).

    Mais poursuivons la lecture du Dictionnaire historique. Conforter, y explique-t-on, « a été repris récemment avec les sens de "donner des forces à (un régime, une thèse)" et "raffermir (quelqu'un) dans sa position" (v. 1970) qui bénéficient d'une grande vogue dans le discours politique ou journalistique. L'origine d'un tel regain est obscure : réfection régressive à partir de réconforter, influence (peu probable) de l'anglais to comfort, allusion vague à l'ancien français ; l'effet est une recherche d'élégance rapidement tournée à la prétention ». Là encore, j'avoue avoir du mal à cacher ma perplexité. Car enfin, le sens figuré de « soutenir avec force, encourager (une opinion, une position) » − qui va de pair avec les constructions conforter quelqu'un dans (autrefois en) ladite opinion, position (7) et, jadis, conforter quelqu'un de (+ infinitive), que (+ complétive) − est attesté sans discontinuer depuis le XIIIe siècle. Qu'on en juge : « Si comme cascune partie allegue resons de droit et de fet ou de coustume, por conforter l'entention » (Philippe de Beaumanoir, 1283), « Il les [= les ennemis] a confortés dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365), « Nul ne doit son ami conforter ne soustenir en erreur » (Nicole Oresme, 1370), « Lesquelz il maintenoit, conseilloit et confortoit en leurs meffais contre lui » (traduction de la Chronographia de Jean de Beka, milieu du XVe siècle), « En toutes ces choses le soustenoit et confortoit l'evesque » (Jacques Duclercq, avant 1467), « N'esse pas pour conforter à mon propos que je vous dis l'autre fois ? » (Robert Macquéreau, 1521), « Il aymoit mieulx gaingner de l'argent, en le confortant en ses follies, que de faire office de bon serviteur » (Marguerite de Navarre, avant 1549), « Pour le conforter en son entreprise » (Antoine de Noailles, 1554), « Le Roy [...] ne trouvant conseil [qui] confortast son opinion » (Martin Du Bellay, avant 1559), « [Il] les conforte en l'execution de leurs jugemens » (Pierre de La Primaudaye, 1577), « L'Ambassadeur d'Espagne, qui l'avoit conforté en cette opinion » (Pierre de L'Estoile, 1584), « [Ils] lui firent une tres sage et belle remonstrance, pour le conforter en sa resolution » (François de La Noue, 1587), « [Ce] qui conforte leur cause » (Montaigne, 1588), « Je ne l'ai pas ôté de cette opinion, mais au contraire l'y ai conforté » (Pierre Jeannin, 1607), « [Il] les a principalement confortés en cette resolution depuis sa venue » (Antoine Le Fèvre de La Boderie, 1607), « [Il] fut le premier qui conforta Aubigné en la resolution d'y donner » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Je vous conforte dans le dessein que vous avés de [...] » (Jean Chapelain, 1640), « Pour maintenant conforter l'opinion de ceulx qui le califient [...] » (Simon Le Boucq, 1650), « [Supplier Dieu] de vouloir vous consoler, ou du moins conforter en ce dessein » (Nicolas Pavillon, 1664), « Il l'a conforté dans le dessein de faire penitence » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Conforter les conclusions de ladicte demanderesse » (Martial d'Auvergne, 1731), « Le traitement conforte cette opinion » (Christian Gottlieb Selle, 1801), « Pour conforter cette idée » (Jacques-François Caffin, 1818), « Nous sommes confortés dans notre opinion par l'auteur lui-même » (Jean-Baptiste Sirey, 1822), « On peut encore s'aider de la percussion et de l'auscultation, qui [...] pourront conforter le diagnostic » (Antoine Limosin, 1827), « Ces femmes étaient confortées dans leur résistance » (Charles-Henri Helsen, 1833), « Ce fait [...] n'était point de nature à m'étonner, mais seulement à conforter mon opinion » (Christophe Reverdit, avant 1843), « Chose étrange ! pour conforter son idée sur les Juifs, M. Renan appelle les Mahométans à la rescousse » (Pierre Leroux, 1866), « [Un homme] qui se conforte dans une conviction » (Jean Richepin, 1895), « Le besoin que nous avons tous de fortifier une opinion préalable et de conforter une thèse » (Henri Bouchot, 1906), « Pour conforter l'opinion que j'émets ici à la hâte » (Edgard Capelin, 1922), « Charmant ami, qui me devines et me confortes dans mon dessein d’un art limpide » (Maurice Barrès, 1926), etc. S'il est vrai que ces emplois se sont raréfiés au XVIIIe siècle, ils n'ont jamais cessé d'exister, notamment dans la langue médicale, juridique, administrative, mais aussi littéraire. Quant à leur prétendu retour en grâce, il ne date pas de 1970 mais bien plutôt du début du XIXe siècle.

    Aussi bien, je peine à comprendre le mauvais procès fait sur certains forums au tour conforter quelqu'un dans : « [Conforter est] un mot qui a été ressuscité dans un sens erroné », « On a ressuscité je ne sais trop quand conforter dans le sens de "renforcer", "confirmer" ou "raffermir" (le Petit Larousse de 1977 entérinait déjà cette résurrection) », « Dans la neuvième [édition de son Dictionnaire, l'Académie] s'aligne sur l'erreur. [Elle] n'est plus "la gardienne de la langue", elle se fait l'écho des barbarismes à la mode », « Le sens originel de conforter a donc été escamoté [...]. C'est regrettable ». Ce qui est regrettable, c'est de bondir sur sa chaise comme un cabri juché sur un trampoline, en criant au barbarisme là où il n'y a, au pis, qu'un archaïsme. La position, convenons-en, est aussi indéfendable... qu'inconfortable !
      

    (1) On dit dans le même sens, avec des verbes de la famille de l'adjectif ferme : (r)affermir ou confirmer quelqu'un dans. « On affermit, on raffermit, on confirme un sentiment, ou quelqu'un dans un sentiment » (Dictionnaire des synonymes de Pierre-Benjamin Lafaye), « Elle s'était affermie dans la résolution de ne pas me laisser pénétrer ses secrets » (Balzac), « Je fus d'autant plus confirmé dans mon opinion » (Alexandre Dumas, 1841).

    (2) En vérité, Gaston Bruno Paulin Paris se montre beaucoup plus prudent sur la question, dans la revue Romania (1872) : « Conforter, qui a ordinairement en français le sens de "fortifier, consoler", paraît ici l'avoir confondu avec celui d'"encourager", qui est habituel en provençal dans la forme conortar, tandis que confortar a le sens français. [...] Il semble qu'il y ait eu dans tous ces verbes, pour le sens ou la forme, une confusion entre confortare et cohortari. »

    (3) Par exemple, chez Antoine de La Sale (1451) : « [Ils] le comfortoient de laissier et soy demettre de ces abis et samblans douloureux » ; chez Philippe de Commynes (fin du XVe siècle) : « [Ceulx] pres a le conforter ou conseiller de faire au Roy une tres mauvaise compaignee [= ceux prêts à l'encourager ou à lui conseiller de faire au roi un très mauvais parti (selon le linguiste Jean Dufournet)] », « [Je demanday] si encores luy en devoye parler. Il me conforta et me dit que ouy », « Je vous conseille et conforte, et prie que les veuillez faire recepvoir à vos souldes » ; et encore chez Guillaume Pellicier (vers 1540) : « Les confortant et exhortant que [...] », « Pour les exhorter et conforter de faire estroite amytié », « Pour l'avoir conseillé et conforté de mander à ceste entreprinse ».

    (4) On lit encore en 1564, dans le Dictionnaire françois-latin de Jehan Thierry : « Parfois [re mis en composition] ne change en rien la signification du [verbe] simple : comme reconforter, conforter. » Selon Jacqueline Picoche, l'ancienne langue tenait en fait reconforter pour « un synonyme de conforter dans les emplois où il dénote une aide extérieure, et tout particulièrement lorsque cette aide consiste en bonnes paroles » (Le Vocabulaire psychologique dans les chroniques de Froissart, 1976).

    (5) Par exemple dans Le Livre du Voir Dit de Guillaume de Machaut (2001), où Sylvie Bazin-Tacchella, Laurence Hélix et Muriel Ott écrivent : « En ancien français, conforter, toujours transitif, garde les sens latins : "rendre courageux, consoler, réconforter" ; utilisé de façon pronominale, il signifie "reprendre courage". Quant à confort, il désigne "ce qui donne de la force", c'est-à-dire le "secours", le "réconfort". Il relève donc du domaine psychologique, et non du domaine matériel. » C'est oublier que confort, comme conforter, savait aussi donner dans le concret : « Encontre mort n'a c'un confort [= remède] » (Baudouin de Condé, XIIIe siècle), « Et li donnez [au chien] un jour ou soupes ou aucunne chose de confort [= ce qui revigore] » (Gaston Phebus, XIVe siècle), « Grans confors [= renforts] de gens d'armes et d'archiers » (Jean Froissart, XIVe siècle).

    (6) « Ce mot [confort] est hors d'usage. Son composé réconfort est bon », « [Philippe Desportes a écrit :] D'approcher de mon cœur Afin qu'il le conforte... Seul réconforte est bon » (Malherbe, 1605) ; « Confort, conforter. Vieux mots au lieu desquels on dit consolation, consoler » (Dictionnaire de Richelet, 1680).

    (7) On veillera à bien distinguer les acceptions du verbe conforter dans ces constructions. Comparez : « Il les a confortés [= encourager, soutenir] dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365) et « Il m'a toujours conforté [= consoler, réconforter avec des paroles] en mes adversitez » (Dictionnaire françois-latin de Jacques Dupuys, 1584). 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Cela me conforte dans mon objectif.

     


    votre commentaire
  • « Durant la perquisition de son appartement et des QG de son mouvement et du Parti de gauche, [Jean-Luc Mélenchon, photo ci-contre] s'en était pris tour à tour aux forces de police et au magistrat qui avait mené les opérations [...]. Le tout sous fond de complotisme, en affirmant que la manœuvre était purement politique et directement téléguidée par le pouvoir en place. »
    (Erwan Bruckert, sur lepoint.fr, le 24 octobre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Les Français auraient-ils l'esprit de contradiction ? Ils n'hésitent pas à mettre la préposition sur à toutes les sauces, y compris les plus indigestes (voir liens ci-dessous), mais rechignent à y recourir quand le sens, pourtant, l'exige. Témoin ces exemples repérés sur la Toile (de fond) et qui gagneraient à rester sous le manteau de l'oubli : « La première fête du sport sous fond de polémique » (France 3), « Sous fond de grogne du mouvement sportif » (RFI), « Une tempête financière sous fond de crainte » (LCI), « L'université d'été [...] s'ouvre sous fond d'inquiétudes budgétaires » (BFM TV), « Sous fond de trafic de stupéfiants » (Ouest France), « Espoir et solidarité sous fond de crise économique » (La Dépêche).

    Il n'est pourtant pas nécessaire de se creuser très profondément la tête pour s'aviser que ce fond-là (que l'on se gardera d'affubler d'un s final) a à voir avec l'arrière-plan, pictural ou acoustique, sur lequel se détachent figures, objets ou sons. C'est donc logiquement précédé de la préposition sur que l'intéressé, associé à un complément déterminatif, s'est construit par métaphore, avec puis sans l'article indéfini selon le degré de figement et d'abstraction de la locution ainsi formée : « Sur un fond d'hostilité, tous les détails prennent du relief » (Jules Renard), « [Ce récit] se profile sur un fond historique tout en grisaille » (Alphonse Juin), « Jours monotones, où, sur un fond d’attente morne, se détache pourtant un petit épisode » (André Gide), « On dira que toute motivation est sur fond d’influence » (Paul Ricœur), « Maurice Genevoix décrit son prédécesseur sur fond de paysage d’une France rurale encore intacte » (Marc Fumaroli), « Sur fond de tragédie, il y a paradoxalement chez le poète [...] » (Jean-Marie Rouart), « Ce roman [...] se déroule entre Guangzhou et New York, sur fond de mièvres chansons chinoises » (Jean-Loup Dabadie), « Le tout sur fond de légère hystérie » (Alain Rey), « Des élections sur fond de scandale financier » (Robert illustré).

    Sous à la place de sur, c'est encore la confusion que l'on voit se répandre dans des affaires d'espionnage à deux sous, sous l'influence probable de être sous surveillance : « Attention, vous êtes sous écoute » (Le Figaro), « Un téléphone placé sous écoute » (France Bleu), « [Ils] étaient depuis plusieurs semaines sous écoute téléphonique » (Libération). Les analystes de fond sont pourtant sûrs de leur coup : « Mettre quelqu'un, un téléphone, des correspondants sur écoute, sur table d'écoute » (Robert), « Ils sont sur écoute(s). Mettre quelqu'un sur écoute(s) » (Robert & Collins), « Mettre quelqu'un sur écoutes, brancher son téléphone sur une table d'écoutes » (Larousse en ligne).

    Vous l'aurez compris : en matière de langue, l'usager a parfois du mal à écouter la voix de la raison. Non content d'avoir touché le fond, plus d'un entend encore creuser au-dessous...

    Remarque : Voir également les billets Avertir, Sensibiliser, Voter et Fond.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le tout sur fond de complotisme.

     


    1 commentaire
  • Prise de tête

    « David [Hallyday, photo ci-contre] n'en oublie pas ses petites sœurs, Jade et Joy. Il souhaite qu'elles soient parties prenantes dans cette succession. »
    (Marine Madelmond, sur gala.fr, le 9 octobre 2018)  

     
    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Ulrike Liebrenz)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention d'attiser le feu (à défaut de l'allumer) dans une affaire que chacun reconnaîtra brûlante, mais je vous laisse imaginer ce qu'elle avait, ma gueule, après avoir pris connaissance de ces quelques lignes. Car enfin, je vous le demande, l'attribut partie prenante peut-il prendre la marque du pluriel dans l'expression être partie prenante ? Non, si l'on en croit Grevisse : « Tour figé : être partie prenante », écrit l'ancien taulier du Bon Usage dans la partie « Absence de l'article ». Autrement dit, pour qui sait lire entre les lignes, partie prenante est variable quand il forme un groupe nominal autonome et invariable quand il est construit sans déterminant dans la locution verbale être partie prenante (surtout employée de nos jours au sens figuré de « avoir des intérêts communs dans, participer activement à [une entreprise, une affaire, un projet quelconque] »). Comparez : « Le créancier, le fournisseur, le client, le dirigeant, le salarié, l'actionnaire sont des parties prenantes » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) et « Ils se considéraient comme partie prenante de l'honneur que vous m'avez décerné » (Jacques de Bourbon Busset, sur le site Internet de l'Académie), « Ils ne se sentent plus partie prenante de la communauté nationale » (Xavier Boissaye, dans la revue Défense de la langue française). Même constat avec sa sœur jumelle partie intégrante : « Ces articles sont des parties intégrantes du règlement » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), à côté de « Tous ces parlers sont partie intégrante de la langue française » (Damourette et Pichon). Mais voilà que l'Office québécois de la langue française se la joue rebelle, en prenant le parti d'établir une distinction entre la graphie au singulier et celle au pluriel : « Dans être partie à ou dans, le singulier indique que le sujet pluriel forme une même partie (partie est alors un collectif), et le pluriel signifie que les éléments qui composent le sujet pluriel sont autant de parties : Elles sont partie prenante dans cette affaire (ou Elles sont parties prenantes dans cette affaire). » Pas sûr, à ce petit jeu-là, que le commun des mortels s'embarrasse de pareille subtilité, d'ailleurs difficile à vérifier, quand lui prend l'envie de faire une partie... D'autant que, pour ne rien simplifier, le même Office québécois réserve un traitement différent à partie intégrante : n'écrit-il pas que, dans le cas où ladite locution est introduite par le verbe être, elle « prendra la marque du pluriel si elle est précédée d’un déterminant pluriel ; autrement, elle demeure invariable » ? Plus question, cette fois, de savoir si l'on se réfère aux membres d'une seule partie ou de plusieurs...

    C'est qu'il y a partie et partie : l'élément (indispensable à l’intégrité) d’un tout et la personne physique ou morale qui participe à, qui est engagée dans (un acte juridique, un contrat, une convention), comme dans partie adverse, partie civile, partie plaignante, partie opposante... Formé du substantif féminin pris dans cette seconde acception et de l'adjectif prenante mis pour « qui reçoit, qui a droit à une attribution (en particulier de l'argent) », partie prenante a d'abord désigné, en droit administratif, une personne qui touche un mandat de paiement en qualité de créancier de l'État, puis, par extension, toute personne fondée à recevoir une somme d'argent : « Tant sur la partie prenante, et qui se seroit fait assigner sur lesdits deniers, que sur le receveur qui en auroit fait le payement » (Arrêt de la cour sur l'exécution d'un édit de Charles IX, 1566), « Afin que [...] les parties pregnantes puissent estre payees de leurs ventes » (Nicolas Barnaud, 1582), « C'est une partie prenante. Payé aux parties prenantes. Les parties prenantes ont fourni leurs quittances » (Dictionnaire des finances, 1727), « Prélèvera-t-on une somme proportionnelle sur chaque partie prenante ? » (Chateaubriand, 1825) et, au figuré, toute personne intéressée dans une action, une affaire quelconque : « À quoi bon les fabricants [...], interposés entre l'ouvrier qui produit et le commissionnaire qui achète ? pourquoi cette partie prenante dans une industrie où deux suffisent ? » (Jean-Baptiste Monfalcon, 1834). Ce n'est qu'à partir du XVIIIe siècle que ladite expression commence à être employée sans déterminant, au sens propre : « [Interdiction] de faire aucun payement à ceux qui sont parties prenantes » (Traité de la vente des immeubles par décret, 1739), « Celui qui est partie prenante dans une succession » (Arrêt du 14 mars 1810), « Les cessionnaires étaient parties prenantes » (Guillaume-Jean Favard de Langlade, 1823), puis au sens figuré : « Le fœtus et le nouveau-né appartiennent, comme la mère, à l'état puerpéral, puisqu'ils sont partie prenante dans la gestation et dans l'accouchement » (Paul Lorain, 1855), « Le platine ou l'acide ne sont pas, pour ainsi dire, partie prenante dans l'opération » (Claude Bernard, 1865), « Sceller [...] une réconciliation où nous n'étions point partie prenante » (Alphonse Despine, 1869), « Je veux être partie prenante dans une de ces délicieuses intrigues qui se jouent tous les soirs à Paris » (Émile de Najac, 1872). Il ne vous aura pas échappé que, dans ces exemples anciens du moins, la tendance était à laisser le temps à (être) partie prenante de varier au sens propre, mais pas au sens figuré (1). Le doute est donc permis dans l'affaire qui nous occupe...

    Mais là n'est pas le seul écueil que nous réserve notre locution ; que l'on songe au choix de la préposition introduisant l'éventuel complément : doit-on opter pour dans, de, à... ? Les avis sont pour le moins partagés, comme chacune des parties peut en juger : « Des parties prenantes au budget » (Balzac), « Il y a soixante mille parties prenantes pour la rente à Paris » (Stendhal), « La France [...] fut partie prenante au Conseil international de la langue française » (Claude Hagège), « Étant lui-même partie prenante dans ce système » (Alain Rey), « Les traités auxquels la France n’est pas partie prenante » (Hélène Carrère d'Encausse), « Être partie prenante d'un complot » (Jean-Pierre Colignon), « Les mots de la francophonie sont partie prenante du renouvellement régulier de la nomenclature » (Jean Pruvost), « Les parties prenantes d'un conflit » (Robert), « Chaque partie prenante de la succession devra être présente. L'État est partie prenante dans la négociation de ce traité » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Pris à partie sur ce délicat sujet, Martine Rousseau et Olivier Houdart croient pouvoir affirmer, sans plus d'argument (2) : « On est "partie prenante de", et non "partie prenante à" » (Le P'tit Dico du journal Le Monde). L'académicienne Hélène Carrère d'Encausse en jaunit à l'idée...

    Vous l'aurez compris : dans cette affaire comme dans d'autres, les spécialistes de la langue ont bien du mal à accorder leurs guitares électriques. Gageons que ce n'est là que partie remisante... pardon, remise !


    (1) Cette tendance souffrait quelques exceptions : « Les bienheureux obligataires qui gagnent sont partie prenante aux 375 000 francs de primes distribuées » (Henri Cozic, 1885), « Toutes les opinions sont parties prenantes à la vérité » (Henri-Frédéric Amiel, 1869).

    (2) D'aucuns soupçonneront une analogie avec la construction être (ou faire) partie intégrante de...


    Remarque
     : Voir également le billet Parti / Partie.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elles sont partie prenante (selon Grevisse ?) dans cette succession.

     


    3 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique