• Un virus d'un drôle de genre

    « L'objectif est que le système sanitaire soit en capacité de supporter le déconfinement mais aussi que les Français apprennent à vivre avec le virus.  »
    (Propos de Sibeth Ndiaye, rapportés dans lemonde.fr, le 22 avril 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Parmi toutes les expressions à la mode, être en capacité de fait partie des rares à ne pas avoir encore reçu la consécration des dictionnaires. C'est que l'intéressée, quand elle serait dans toutes les bouches, même masquées, n'est pas en odeur de sainteté chez les spécialistes de la langue :

    « Sur le modèle de [l'anglicisme] Être en charge de, on trouve aussi Être en responsabilité de ou Être en capacité de [qui remplacent trop souvent les expressions justes Être chargé, responsable, capable de et Avoir la charge, la responsabilité, la capacité de] » (site Internet de l'Académie française),

    « La formule être en capacité de est un anglicisme critiqué » (site Orthodidacte),

    « Même les responsables de mouvements syndicaux donnent dans ce jargon élitiste et tombent dans le piège de l'anglomanie en se targuant d'être en capacité de trouver une sortie de crise : être capable de est sans doute trop vulgaire et pas assez contourné » (Léon Karlson, Parlez-vous correctement français ?, 2009),

    « [La préposition] en dégage un parfum d'officiel qui permet aux importants d'en rajouter : Je peux le faire est plus plat que je suis en capacité » (Didier Pourquery, Les Mots de l'époque, 2014).

    « Pourquoi persister à employer cet anglicisme hideux ? » (Alexandre des Isnards, auteur du Dictionnaire du nouveau français, 2017).

    Nous aurions donc affaire, au mieux, à une formule jargonnante et prétentieuse, au pis, à un anglicisme inutile. Voilà qui mérite que l'on y regarde de plus près.

    Première surprise : ladite expression a beau être d'un emploi assez rare avant la fin du XXe siècle, elle est attestée... depuis le XVIIe siècle ! Je n'en veux pour preuve que ces exemples glanés au fil de mes recherches confinées : « Les Bien-heureux sont tout vuides d'eux-mesmes et en capacité de se contenir les uns les autres » (Jean-Jacques Olier, 1657), « [Le monastère de Lérins] recevoit des enfans en âge, et il les rendoit bien-tost Pères en capacité de gouverner les Eglises » (Antoine Godeau, 1665), « Être en capacité de faire tout avec poids et mesure sans précipitation » (Lettres spirituelles attribuées à Jacques Bertot, publiées en 1726 mais écrites dans la seconde moitié du XVIIe siècle), « Ceux qui sont en droit et en capacité d'en [= des testamens olographes] faire » (Pierre-Jacques Brillon, 1727), « Toute volonté du soldat [...] étoit réputée un valable testament, et par conséquent en capacité de pouvoir revoquer les testamens qu'il pourroit avoir faits auparavant » (François de Cormis, 1734), « L'on conçoit que le but de cette disposition étoit que le donateur, après la donation, ne fût plus en capacité d'y déroger » (David Hoüard, 1780), « La ditte communauté se trouve en capacité d'en remettre les fonds à la ditte fabrique » (Registre de la ville de Breux, 1805), « Le reproche qu'on lui fait, c'est la fatuité avec laquelle il a cru [...] qu'il était en puissance et en capacité de vaincre ou de mourir » (Louis Veuillot, 1872), « Associés, nous sommes en capacité d'arrêter la machine énorme » (Stanislas-Arthur-Xavier Touchet, 1904), « La volonté n'est pas toujours en capacité de faire ce qu'elle veut » (Éric-Emmanuel Schmitt, 1997), « La position d'immobilité met en capacité de réfléchir et de travailler intensément » (Jean-Paul Dubois, 2017). Des académiciens comptent même parmi les contrevenants : « La quantité [...] de jeunes gens qui sont en volonté, en puissance, et en capacité de continuer les études » (Gabriel Hanotaux, 1902), « La France, elle aussi, est en capacité de relever les défis d'aujourd'hui et de demain » (Maurice Druon, 1987).

    L'exemple de Hanotaux est particulièrement intéressant, dans la mesure où il laisse entendre que l'emploi de la construction être en + substantif + de + infinitif pour avoir + (article) + substantif + de + infinitif n'a rien d'exceptionnel en français. Et c'est là la deuxième surprise : (avec volonté comme substantif) « Nous sommes tous en voulenté de mettre mort cellui qui nous a fait si grant vitupere et si grant deshonneur » (Jean d'Arras, vers 1393), « [Ils] estoient en volenté de ocire tous les archiers » (Jean Froissart, avant 1410), « [La lionne] s'approche, plus sçavante, en volonté de lire » (Mathurin Régnier, 1608), « Elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner » (Voltaire, 1763) ; (avec puissance comme substantif) « Ce qui est en puissance de recevoir nouvelles formes » (François de Fougerolles, 1597), « N'étant plus [...] en puissance de faire aucun bien » (Rousseau, 1775) ; (avec droit comme substantif) « [Les] tristes réflexions qui seroient en droit de nous accabler journellement » (Mme de Sévigné, 1685), « Si vous entriez dans une république [...] où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même » (Fénelon, avant 1699) ; (avec pouvoir comme substantif) « C'étoit assez qu'il voulût la paix, puis qu'il étoit en pouvoir de la faire » (Jean Le Laboureur, 1656), « Il y a bien de la différence entre être en pouvoir de faire une chose sans en rendre compte et être en droit de la faire » (Pierre Jurieu, 1687), « Les grands qui sont en pouvoir de faire du bien n'en font gueres » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; (avec possibilité comme substantif) « Certains capitaines qui sont en possibilité de s'y [= à des instructions] conformer » (M. de Langeais, 1723), « Il en est peu à qui l'on fût en possibilité de faire rendre compte de [...] » (Antoine Pecquet, 1753).

    D'aucuns feront sans doute observer que certaines de ces expressions étaient déjà suspectes en leur temps. Que l'on songe à Jean-François Féraud, qui écrivait en 1788 : « On dit, avec le verbe être impersonnel, en ma puissance, en sa puissance [de faire]. Mais on ne dit point être en puissance de faire » (Dictionnaire critique de la langue française(1). Le tour se trouve pourtant dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l'Académie : « Il est en puissance de vous obliger » (2) et encore dans le Dictionnaire national (1846) de Louis-Nicolas Bescherelle : « Être en puissance de. Avoir les moyens, la faculté de. Vous n'êtes pas en puissance de m'être utile dans cette affaire. J'étais peut-être le seul en puissance de le servir » (3). À l'inverse, Jean-Paul Jauneau considère que « être en droit de (+ infinitif) est plus littéraire que avoir le droit de ». Tout cela est affaire de goût et d'époque...

    D'autres, pour en revenir au cas qui nous occupe, ne manqueront pas de remarquer que l'anglais du XVIIe siècle connaissait aussi la construction to be in capacity of doing something : « Ministers are in capacity of taking the overfight of such and such congregations » (James Durham, avant 1658). De là à en conclure que être en capacité de est un prêt gracieux de Sa Majesté, il y a une distance d'un bon mètre que je me garderai bien de franchir. Car enfin, comment savoir, à ce stade, quelle langue a influencé l'autre ? Et quand bien même les Anglais auraient tiré les premiers, ce qui n'est jamais exclu, il y aurait prescription après plus de trois cent soixante ans !

    Vous l'aurez compris : être en capacité de (+ infinitif) a surtout l'air d'être un archaïsme, remis au goût du jour dans les années 1980. Et c'est là que les choses se compliquent : comment expliquer ce retour en grâce ?
    Par (fausse) analogie avec le tour être en charge de, comme le suppose l'Académie ? C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que ce dernier se construit surtout avec un nom complément.
    Par emprunt à la langue de Shakespeare ? To be in capacity of doing something paraît pourtant nettement moins courant en anglais moderne qu'en anglais du XVIIe siècle.
    Par analogie avec l'expression antonyme être dans l'incapacité de (+ infinitif) (4) ? C'est possible. Après tout, les dictionnaires acceptent sans ciller être dans l'incapacité de à côté de être incapable de ; pourquoi rechigneraient-ils à admettre être en capacité de à côté de être capable de ? D'autant que des voix s'élèvent désormais pour établir une distinction entre les deux constructions : « C'est une chose de considérer quelqu'un comme un incapable, c'en est une autre de concevoir [...] que toute personne est "en capacité de", en référence à la notion de potentialité, mais que cette capacité ne peut se réaliser effectivement à ce moment-là [...]. Il ne s'agit plus ici de la responsabilité de la personne mais de celle de l'environnement » (Claude Deutsch, 2017). Autrement dit, être capable de suppose de la part de l'intéressé une « capacité permanente et reconnue » (Petit Robert), quand être en capacité de y ajouterait l'idée que les conditions extérieures de réalisation de ladite capacité sont réunies à un moment donné.

    Tout bien considéré, le seul reproche que l'on puisse faire à être en capacité de, c'est sa fréquence d'emploi en français contemporain. Le tour s'y répand à la vitesse d'un coronavirus au galop, au détriment de être capable de, être en mesure de, avoir la capacité de, avoir les moyens de, pouvoir, etc. Pas sûr qu'un simple comprimé de chloroquine suffise à restaurer les capacités immunitaires de ces moribonds...
     

    (1) Féraud n'appréciait pas davantage le tour être en mesure de.

    (2) Notons toutefois que cet exemple sera remplacé dans les éditions suivantes par : « S'il a envie de vous obliger, il en a la puissance. »

    (3) Suivi de la mention : « Omission des dictionnaires. »

    (4) Elle-même attestée depuis le XVIIe siècle : « Non seulement il n'est pas François estant estranger, mais il est mesme dans l'incapacité de le devenir, estant Sicilien » (Charles Du Faur, 1653).

    Remarque : Voir également le billet Être en charge de.


    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou soit capable de (en mesure de).

     


    1 commentaire
  • Des vertes et des pas matures...

    « Le Président a montré, lundi soir, une communication plus mature, s'adressant à un peuple adulte et responsable. »
    (Arnaud Benedetti, sur atlantico.fr, le 14 avril 2020.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Arno Mikkor.)

     

    FlècheCe que j'en pense


    À en croire le site de la Mission linguistique francophone, « en français, le contraire d'immature n'est pas mature (anglicisme) mais mûr » et réciproquement. Oserai-je avouer, après mûre réflexion, que cette affirmation me laisse un brin perplexe ? D'abord, dit-on d'un fruit encore vert qu'il est... immature ? Dans les ouvrages techniques, peut-être ; mais dans la langue courante, on dira bien plus sûrement qu'il n'est pas mûr, voire qu'il n'est pas parvenu à maturité. Ensuite, je ne vois pas bien en quoi l'adjectif immature serait moins suspect d'anglicisme que mature (si tant est que l'on ne confonde pas ce dernier avec le substantif chapeauté mâture, lequel désigne en bon français l'ensemble des mâts d'un navire).

    Dérivés de maturus (« mûr, parvenu à maturité ; prompt, hâtif ; qui a atteint tout son développement »), mature (XIIIe ou XIVe siècle, selon les sources) et son préfixé immature (fin du XVe siècle) sont deux latinismes, un temps passés de mode (contrairement à maturité, maturation, immaturité, qui se sont maintenus dans l'usage), puis repris à la fin du XIXe siècle sous l'influence de l'anglais technique, ainsi que le confirme le Dictionnaire de la langue française : « La reprise du mot [mature] à propos des humains n'a rien à voir avec l'archaïsme ; c'est un anglicisme, l'adjectif anglais mature, de même origine latine, étant resté usuel », « Par emprunt à l'anglais immature, l'adjectif [immature] a été repris en biologie (1897), puis (XXe siècle) en psychologie ». Tous deux ont essuyé le feu de la même critique : « L'adjectif mature a longtemps été considéré comme un anglicisme au sens de "qui a atteint une maturité psychologique" en parlant des personnes » (Portail linguistique du Canada), « Immature est le décalque du mot anglais immature, car mature n'existe pas chez nous alors qu'il existe en anglais (of mature years, "d'âge mûr") » (Étiemble, 1959), « Il ou elle est immature, pour employer cet anglicisme qui fait florès aujourd'hui » (Marie-Louise Audiberti, 2003), « [Il a longtemps craint] de passer pour puéril, immature comme disent si laidement les psychologues contemporains » (René Girard, 2005). Tous deux ont été logés à la même enseigne dans le Dictionnaire de l'Académie, à savoir... aux abonnés absents (du moins jusqu'au début des années 2000) ! Dupré relève toutefois une différence de taille entre les intéressés : « Il est indubitable qu'immature est un calque de l'anglais, où ce mot est le contraire de mature, "mûr". Mais on ne voit pas par quoi le remplacer ; l'existence en français de maturité lui donne une motivation suffisante pour qu'il soit parfaitement clair ; et il n'a rien d'étranger dans sa graphie ni dans sa phonétique (à condition de ne pas prononcer à l'anglaise). » Autrement dit, l'anglicisme immature serait admissible faute de mieux, contrairement à mature qui fait double emploi avec mûr. Et c'est là que les choses se compliquent.

    D'abord, Dupré oublie un peu vite qu'est attesté en français un antonyme morphologique de mûr : je veux parler de l'adjectif immûr. Certes, je vous l'accorde, son allure n'est pas très engageante − doit-il se prononcer im-mur, comme le préconisait Alexander Spiers en 1861, ou in-mur, comme indiqué dans le Wiktionnaire ? (1) −, mais enfin, il a le mérite d'exister (depuis le XVIe siècle, tout de même) et d'être bien de chez nous. Ferdinand Brunot, dans son  Histoire de la langue française (1930), y voit une « création isolée et peu viable » ; je vous laisse en juger par vous-même : « Les fruicts immeurs seront à grand esclandre » (Nostradamus, 1556), « Des prunes et des prunelles immeures » (Paul Bienassis, 1563), « Les espèces [de végétaux] les plus grasses et les plus douces donnent plus d'esprits que celles qui sont immeures, aigres et seiches » (Bernard Du Teil, 1659), « Un soufre immûr, immaturum, volatil, corrosif, selon le langage de l'ancienne chymie » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1751), « Amiante verte immûre » (Barthélemy Faujas de Saint-Fond, 1778), « Mûr, ûre, adjectif. Immûr, ûre » (Vocabulaire de nouveaux privatifs français [pas si nouveaux que ça...], 1794), « Immature, adjectif. Immûr, qui n'est pas mûr ; au figuré, prématuré, précoce, qui arrive avant le temps » (A New Dictionary, 1805), « Les meilleures poires étant mures sont les plus méchantes étant immures » (Jean-Baptiste Van Mons, 1836), « Immûr, ûre, adjectif. Qui n'est point parvenu à maturité » (Louis Barré, Complément du Dictionnaire de l'Académie, 1842), « Immûr, ûre, adjectif. Qui n'est point mûr, qui n'est point parvenu à maturité. Fruit immûr » (Louis-Nicolas Bescherelle, Dictionnaire national, 1846), « La chrysalide est encore immûre [traduction de l'anglais The chrysalis is yet immature] » (L'Apiculteur, 1865), « L'état immûr des champignons » (C. A. J. A. Oudemans, 1876), « Leurs sucs sont aqueux et immûrs » (Jean Mavéric, La Médecine hermétique des plantes, 1911), « L'or philosophique est, en réalité, jeune et immûr » (Eugène Canseliet, 1945), « Cet aspect anti-idéologique, obscur, immûr, aveugle du phénomène » (Dominique de Roux, 1971), « Un sommeil immûr » (Yabda Amaghestan, 1981), « [Une] gousse verte contenant des graines immûres » (Daniel Gilliéron, 2016).

    Ensuite, nombreux sont ceux qui croient percevoir une nuance entre mûr et son doublet savant mature. À commencer par les académiciens eux-mêmes, lesquels semblent n'admettre mature que dans des emplois techniques : « Qui a atteint la maturité. Biologie. Une cellule mature. • Spécialement. Se dit d'un poisson prêt à frayer » (neuvième édition de leur Dictionnaire), contrairement à mûr et à immature, censés pouvoir se dire aussi des êtres humains (2). D'autres font valoir, à tort ou à raison, que mûr qualifie désormais plutôt le développement physiologique (un fruit mûr ; un homme mûr, « ayant atteint un certain âge »), et mature, le développement psychologique (un homme mûr pouvant faire preuve d'immaturité) (3)... à moins que ce ne soit l'inverse : un enfant mûr pour son âge et une femme à la peau mature. L'usage, vous l'aurez compris, est encore hésitant...

    Toujours est-il − et c'est là l'objet de mon propos − que rien ne justifie la différence de traitement que d'aucuns cherchent à introduire entre mature et immature. Les deux adjectifs ont suivi la même évolution dans notre langue, et plus d'une bonne plume contemporaine ne peut se résoudre à pratiquer le deux poids deux mesures qui consiste à refuser à l'un le statut de réfugié linguistique accordé à l'autre : « [Être] plus matures lorsqu'on se sent anéantis » (Yves Simon, 2007), « Adopter une attitude autrement mature » (Bruno Dewaele, 2011), « Mais je ne crois pas que nous soyons plus [...] matures que vous » (Bernard Pivot, 2012), « Le voilà aujourd'hui avec une tête d'homme mature dans un corps de gamin » (Louis-Philippe Dalembert, 2013), « Le véritable désir d'écrire est toujours l'expression mature d'une douleur longtemps fermentée » (Thierry Cohen, 2014), « Des amitiés [...] plus matures et plus équilibrées » (Patrick Besnier, 2015), « M. Philippe n'est pas à l'aise dans ses années matures » (Yann Moix, 2018). Quant à ceux qui craignent de se voir taxer de snobisme (4) ou... d'amaturisme, ils pourront toujours ignorer en bloc ces latinismes doublés d'anglicismes, au profit des irréprochables : mûr (vert, pas mûr, voire immûr ?), adulte (jeune), (dé)raisonnable, (ir)réfléchi, posé, sage, qui fait preuve de maturité (d'immaturité), de maturité (de jeunesse), qui présente les premiers signes de vieillissement, développé, achevé, approfondi, etc. La langue française, convenons-en, n'est pas avare d'équivalents mûris sous nos latitudes.

    (1) Selon le TLFi, la prononciation [im] est de rigueur dans les dérivés formés dès le latin (immaculé, immuable, immanent, immerger...), et la prononciation [in], dans ceux formés à partir du français (immangeable, immanquable, immettable...).

    (2) « En parlant d'une personne. Qui a atteint l'âge où toutes les qualités, toutes les capacités sont pleinement développées. Homme mûr, femme mûre. Par métonymie. L'âge mûr, qui fait suite à la jeunesse et aux premiers temps de l'âge adulte. • Spécialement. Qui montre un esprit sage, posé et réfléchi. Une personne mûre et digne de foi. Cet enfant est mûr pour son âge. Par métonymie. Dans les expressions Mûre réflexion, mûre délibération, où l'on pèse toute chose avec soin. Nous ne pourrons nous décider qu'après mûre réflexion » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, article « mûr »), « Qui n'est pas encore parvenu à maturité. Un organe immature. Des cellules, des individus immatures. Spécialement. Se dit d'une personne dont l'esprit n'est pas mûr, dont le caractère n'est pas affermi. Un adolescent immature. Un comportement immature » (Ibid., article « immature »).

    (3) « Si l'on dit d'un fruit qu'il est mûr, on dit désormais plus facilement d'un individu qu'il est mature, bien que cela s'applique surtout à son état psychique et mental » (Jean-Michel Lueza, Défense de la langue française, 2013).

    (4) « Fi donc du snobisme qui méprise l'adjectif mûr et le participe mûri pour leur préférer mature ! » (Jean-Michel Lueza, Défense de la langue française, 2013).
     

    Remarque 1 : Emprunté du latin maturus, mature est attesté en moyen français au sens moral de « posé, réfléchi » : « Manière mature » (Gilles Le Muisit, vers 1350), « Mature deliberation » (Charte de Lons-le-Saunier, 1364), puis au sens de « parvenu à son plein degré de développement, mûr » : (en parlant d'un fruit) « Cerizes doulces et matures » (Bernard de Gordon, édition de 1495), (en parlant d'un abcès) « Ce qui estoit non mature mais ferme Dedens le corps en part par pourriture » (Pierre Gringore, 1510), (en parlant de l'âge) « Aage mature » (Jean Bouchet, 1545). Souvent mal distingué du participe passé du verbe maturer − comparez : « Comment les pustulles sont rompues après que ilz sont maturees » (Le Guidon en français, 1490) et « [...] après que ilz sont matures » (Ibid., édition de 1503) −, l'adjectif a fini par sortir de l'usage courant au profit de son doublet populaire mûr (attesté quant à lui depuis le XIIe siècle sous les formes meur, maur). Selon le Dictionnaire historique de la langue française, mature « a été repris avec deux acceptions techniques, à propos d'un poisson prêt à frayer et, par emprunt à l'anglais mature, en biologie animale, végétale [individus matures, Maximilien de Chaudoir, 1869], parfois même en psychologie ». Quant au préfixé immature, emprunté ultérieurement du latin immaturus et lui aussi souvent confondu avec le participe passé associé, il fut d'abord employé aux sens de « qui n'est pas mûr » : (au propre) « [Pomes] inmatures » (traduction du Regimen sanitatis d'Arnaud de Villeneuve, 1480), (comme au figuré) « Gloire immaturee » (Jean Bouchet, 1522), « En sa verde et immature adolescence » (Pierre de Saint-Julien de Balleure, 1589) ; de « prématuré » : « Par mort immature » (Jean Lemaire de Belges, 1504), « La mort immaturee de sa dame » (Hélisenne de Crenne, 1538) ; et de « volatil » : « Substance immature du cuivre » (Richard Le Blanc, 1556).
    Selon Goosse, « immature peut être senti comme dérivé régressif d'immaturité. Il est attesté quelques fois au XVIe siècle comme emprunt au latin immaturus. Sous l'influence de l'anglais, il reparaît à la fin du XIXe siècle chez les biologistes pour entrer dans un usage plus général après 1950 ; l'Académie l'a admis depuis 1998 ». Le continuateur du Bon Usage aurait pu tout aussi bien écrire : « Mature peut être senti comme dérivé régressif de maturité. Il est attesté du XIVe au XVIe siècle comme emprunt au latin maturus. Sous l'influence de l'anglais, il reparaît à la fin du XIXe siècle chez les biologistes pour entrer dans un usage plus général après 1950 ; l'Académie l'a admis depuis 2011. »

    Remarque 2 : Dans le cadre de l'orthographe rectifiée, on peut écrire : mûrmuremursmures.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une communication plus maîtrisée, plus adroite (en un seul mot...), plus efficace (?).

     


    votre commentaire
  • L'hôpital se fout-il de la charitude ?

    « Effectivement, on voit une frénation de l'augmentation [du nombre de malades hospitalisés]. »
    (Olivier Véran, photo ci-contre, sur BFM TV, le 7 avril 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'entends d'ici les moquations des mauvaises langues : « C'est avec une certaine gravitude que le ministre de la Santé a répondu, ce matin, aux questions d'un Jean-Jacques Bourdin plus déstabilisateur que jamais. Certes, a-t-il expliqué en substance, d'un ton ferme mais exempt de toute méprisance, on assiste depuis quelques jours à une frénation de l'aggravation de l'épidémie, mais il est encore trop tôt pour parler de déconfination, pardon de déconfinement. » Eh bien, renseignements pris, les esprits railleurs en seront pour leurs frais. Car, aussi surprenant que cela puisse paraître, ledit frénation (1) est bel et bien attesté dans notre lexique !

    À en croire les spécialistes de la langue que sont le TLFi, le Grand Robert et le Grand Larousse, le mot ressortit à la médecine − cela explique sans doute pourquoi on le trouve dans la bouche du ministre-neurologue Véran − et désigne l'action de ralentir une sécrétion de l'organisme : « On a vu se développer les vrais accidents épileptiformes [...] avec frénation incomplète » (Albert Charrin, 1897), « La notion de frénation a pris une grande importance dans la thérapeutique hormonale de ces dernières années » (André Galli et Robert Leluc, 1961). Aucun rapport avec l'affaire qui nous occupe, pensez-vous ? Voire. Car frénation se rencontre à l'occasion (dans le domaine de la psychologie, notamment) avec le sens général hérité du bas-latin frenatio « action de modérer » (2) : « Quelles que soient les causes secondes qui jouent le rôle de frein, cette frénation [de la natalité] est très certaine » (Marcel Réja, 1902), « Un défaut de frénation verbale » (Henri Wallon, 1912), « Sans la frénation (mettre un frein) de son instinct de propriété, tout être humain serait un voleur » (Raymond Genest, 1964). Est-ce à dire que cet emploi se justifie dans la phrase du ministre ? Le doute est permis... J'avoue pour ma part qu'il ne me viendrait pas à l'idée, quoi qu'il en soit, d'user d'un terme aussi didactique dans une émission destinée au grand public.

    De son côté, le directeur de la Santé, Jérôme Salomon, parle plus prosaïquement d'une (lente) « diminution de l'augmentation du nombre de patients admis en réanimation » − sorte d'oxymore que l'on pourrait traduire par « il y a un ralentissement de la dynamique de l'épidémie » (selon Tristan Vey, dans Le Figaro) ou, pour les plus matheux d'entre nous, « la dérivée seconde du nombre de cas cumulés est négative ». Je vous sens perplexe... Un simple freinage ne pouvait-il faire l'affaire ? Après tout, le Dictionnaire de l'Académie mentionne bien un emploi figuré : « Le freinage du développement de l'activité économique. » Et c'est là que les choses se compliquent. Ne lit-on pas dans un bulletin de l'Académie nationale de médecine, paru en 1986 : « Freinage, nom masculin. Action de ralentissement d'une fonction. L'orthographe frénage est incorrecte. Anglais : freination » ? Vous, je ne sais pas, mais moi, devant pareille cacophonation, je crois que je vais aller ronger mon frein ailleurs...
     

    (1) Selon Édouard Pichon, la variante freination − également attestée sous l'influence de la graphie freiner − présente l'inconvénient de combiner un radical authentiquement français avec un suffixe savant (d'origine latine).

    (2) Frenatio est lui-même issu de frenatum, supin de frenare (« mettre un mors, brider, modérer, retenir »), à l'origine du verbe freiner.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    On voit un ralentissement de l'augmentation du nombre de malades ou Le nombre de nouveaux cas décroît.

     


    2 commentaires
  • Un virus d'un drôle de genre

    « En France, le diagnostic spécifique de la Covid-19 est réalisé actuellement par une méthode de biologie moléculaire sur un écouvillonnage nasopharyngé dont le résultat est obtenu en 24 heures.  »
    (Franck Nouchi, sur lemonde.fr, le 14 mars 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Non content de mettre notre santé et nos nerfs confinés à rude épreuve, voilà que le fléau fraîchement baptisé COVID-19 par l'OMS (1) s'invite sur le terrain autrement secondaire de la langue. C'est qu'il ne vous aura pas échappé que son genre grammatical est aussi incertain que la durée d'une quarantaine sanitaire : majoritairement masculin en français hexagonal, il est le plus souvent féminin chez nos cousins québécois. Comparez : « Une adolescente de 12 ans est morte en Belgique des suites du Covid-19 » (Libération) et « Une adolescente de 12 ans est morte en Belgique des suites de la COVID-19 » (Le Journal de Montréal).

    Pourtant, nul besoin de potion à la chloroquine, à en croire les spécialistes de la langue, pour venir à bout de la question du genre des sigles, évacuée d'un trait de plume aseptisé : « Quant au genre donné au sigle, c'est normalement celui du nom de base de l'ensemble » (Hanse), « Il faut retenir comme règle que tout sigle prend le genre du premier substantif énoncé » (Dupré), « Les sigles et les acronymes prennent le genre du mot principal qui les compose » (Le Bescherelle pratique), « Le genre d'un sigle ou d'un acronyme est déterminé par le genre du noyau du groupe nominal que le sigle ou l'acronyme formait avant la réduction » (site Internet de l'Académie française). Voire. Car enfin, si l'affaire est aussi simple, pourquoi l'usage n'en finit-il pas d'hésiter entre une et un H.L.M. (habitation à loyer modéré) ? « En principe féminin (comme habitation), mais l'influence du genre de immeuble fait que H.L.M. est souvent employé au masculin. L'emploi au masculin est aujourd'hui si fréquent qu'il ne peut plus être considéré comme fautif », lit-on dans le Larousse en ligne. Au demeurant, la règle formulée à la va vite par nos experts manque singulièrement de précision − vaut-elle pour tous les sigles ou seulement pour ceux formés à partir de mots français ? − et de cohérence − doit-on considérer le genre du nom de base ou celui du premier substantif énoncé ? Vous l'aurez compris : le flottement de genre observé dans le cas qui nous occupe n'a, hélas ! rien d'exceptionnel.

    Les tenants du féminin, au premier rang desquels se trouvent l'Office québécois de la langue française, l'Organisation mondiale de la Santé et (depuis le 7 mai 2020) l'Académie française, font valoir que les sigles en langue étrangère prennent le genre qu'aurait en français le nom de base de la forme développée. COVID-19 étant en l'espèce un acronyme anglais qui signifie « Coronavirus Disease 2019 » − comprenez : maladie à coronavirus 2019 (2) −, il paraît logique de lui donner en français le genre du mot maladie. Le camp adverse observe de son côté que ladite règle souffre de nombreuses exceptions (laser = Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation, radar Radio Detection And Ranging, ADSL = Asymmetric Digital Subscriber Line, qui devraient être féminins ; URL Uniform Resource Locator, qui hésite entre les deux genres) et que le masculin, en tant que genre indifférencié, se justifie pleinement dans le cas des sigles étrangers exprimés au neutre (3). À la réflexion, un autre élément joue vraisemblablement en faveur du masculin : la confusion entre la dénomination officielle de la maladie (COVID-19) et celle du virus qui en est responsable (à savoir le SARS-CoV-2 pour « coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère »). Ne lit-on pas sur le site Internet du ministère (français) de la Santé : « Retrouvez toute l'information sur le coronavirus COVID-19 » ? (4) Grande est en effet la tentation de tenir l'acronyme COVID-19 pour masculin parce que l'on pense spontanément au nom (corona)virus plutôt qu'à « maladie à coronavirus 2019 ».

    Une chose est sûre, en attendant le verdict de l'usage : au masculin ou au féminin, il s'agit là d'une belle saloperie...

    (1) Le 11 février 2020 précisément.

    (2) Composé des mots latins corona (« couronne ») et virus (« suc, poison »), le terme coronavirus désigne une famille de virus reconnaissables à leur capsule de protéines en forme de couronne. Quant au nombre 19, il correspond à l'année de découverte du virus en question chez l'être humain.

    (3) Force est de constater, là encore, que les contre-exemples ne sont pas rares : la BBC (British Broadcasting Corporation), la CIA (Central Intelligence Agency).

    (4) Cela revient à écrire : « Retrouvez toute l'information sur le virus sida (au lieu de : sur le V.I.H.). »


    Remarque 1 : D'autres arguments en faveur du masculin fleurissent sur les forums de langue :
    - « Les noms de maladie ne sont pas forcément féminins : le choléra, le typhus... » Mais là n'est pas la question : nous nous intéressons ici au genre des sigles (ce que ne sont ni choléra ni typhus).
    - « En français hexagonal, c'est le masculin qui s'est établi dans l'usage général. Il est trop tard pour faire machine arrière. » COVID-19 n'a que quelques semaines d'existence ; il est permis d'espérer...
    - Plus étonnant : « On ne peut pas passer sans cesse, dans les écrits et dans les propos, de "la Covid" à "le coronavirus", et inversement » (selon Jean-Pierre Colignon). C'est pourtant ce que l'on fait avec la grippe et le virus de la grippe, le sida et le V.I.H.

    Remarque 2 : L'Académie française distingue les acronymes, qui se prononcent comme des mots ordinaires et s'écrivent en majuscules et sans points (UNESCO, ENA, OTAN), des sigles, dont chaque lettre est épelée et dans lesquels on place des points après chaque lettre (S.A.R.L., R.A.T.P., O.G.M., P.-D.G.). Par ailleurs, un acronyme lexicalisé (delco, laser, ovni, radar, sida) se comporte comme un nom commun : il perd ses majuscules et s'accorde en nombre.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La COVID-19
     (selon l'OMS), Le COVID-19 (selon le ministère de la Santé) ou, de façon unanime, La maladie à coronavirus 2019.

     


    10 commentaires
  • « Opération Nation apprenante : tous mobilisés pour l'école à la maison ! »
    (vu sur le site Internet du ministère de l'Éducation nationale.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    On en apprend tous les jours : voilà que notre bon vieux participe présent, déjà sujet à la substantivation, sort encore un peu plus de son confinement grammatical pour aller courir, ne serait-ce qu'une heure par jour, sur les plates-bandes des adjectifs. La langue française aurait-elle été à son tour contaminée par le virus que l'on sait ?

    Comme participe présent substantivé du verbe apprendre, apprenant est attesté de longue date, d'abord au sens de « apprenti » : « Maistre qui desensaigne son aprenant mehaigne » (Les Proverbes au conte de Bretaigne, XIIIe siècle), « Lesdits maistres et jureis volloient que ledit Jehan paiest entree a mestier pour ung aprenant qu'il avoit » (Le Droit coutumier de la ville de Metz, 1346), puis au sens de « étudiant (selon le Dictionnaire historique de la langue française), personne qui suit un enseignement » : « Il n'est possible d'apprendre aucun art qu'il n'y ait plaisir, tant du costé de l'enseignant que de l'apprenant » (Louis Le Roy, 1559). Concurrencé par l'ancienne forme apprentis (d'où apprentissage) − elle-même altérée en apprentif, puis en apprenti −, le mot sort d'usage au XVIIIe siècle pour ne reparaître qu'au milieu du XXe siècle, dans le jargon de la pédagogie et de la formation (1) : « Le mot moderne apprenant est une recréation suscitée pour traduire l'anglais learner (de to learn, "apprendre"), là où étudiant, élève ne conviennent qu'imparfaitement », précise le Dictionnaire historique. Autrement dit, apprenant est un terme générique qui désigne, selon la base terminologique France Terme, « toute personne, de l'enfant à l'adulte, engagée dans un processus [formel ou informel] d'acquisition de connaissances et de compétences », quand élève s'est spécialisé pour « enfant ou jeune qui fréquente un établissement scolaire (jusqu'à ses seize ans) », étudiant pour « adolescent qui fait des études supérieures » et apprenti pour « personne qui apprend un métier manuel chez un maître ».

    L'emploi de apprenant comme substantif, au XXe siècle, apparaît dans le sillage d'une nouvelle conception de la relation pédagogique, visant à placer l'individu au centre de l'apprentissage : « [Apprenant] a été longtemps considéré comme un barbarisme synonyme d'enseigné ou d'élève. Cette perception reflétait une vision essentiellement passive du rôle de l'individu qui est conçu comme le récepteur ou réceptacle d'informations fournies unilatéralement par une autre personne, l'enseignant […]. À partir des années 1970, on a progressivement rendu à l'apprenant ce qui lui revient : sa psychologie individuelle. De sujet passif, l'apprenant [en est venu à être] conçu comme un acteur social possédant une identité personnelle, et l'apprentissage comme une forme de médiation sociale. L'apprenant construit le savoir et les compétences qu'il cherche dans et par le discours en interaction avec autrui » (Jean-Pierre Cuq, Dictionnaire de didactique du français, 2003). Force est de constater que ce changement de terminologie et, plus encore, de perspective (d'aucuns parlent de « révolution copernicienne ») n'est pas du tout du goût de l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse : « Au nom de cette révérence pour le génie naturel des élèves, pour leur spontanéité, le système éducatif ne veut plus connaître ni maître ni élève. Il les a remplacés par un apprenant, auteur de ses propres découvertes qui va spontanément inventer et s'approprier le savoir. En face de lui, l'élément combien secondaire de cette conception didactique, celui qui naguère transmettait le savoir, le professeur, n'est plus désormais qu'un médiateur, un témoin du progrès intellectuel, appelé d'ailleurs parcours de l'apprenant. Cette conception s'est développée au nom de la modernité, de l'opposition entre un passé supposé abominable honorant celui qui savait, le maître, et un nouveau monde où l'apprenant est devenu l'élève-roi, libéré d'un père castrateur. » Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le substantif apprenant s'imposer dans les dictionnaires usuels − « Personne qui apprend (spécialement une langue) » (Robert), « Personne qui suit un enseignement » (Larousse) −, mais pas dans celui de l'Académie.

    L'unanimité est en revanche de mise parmi les spécialistes consultés pour ignorer l'emploi de apprenant comme adjectif, pourtant attesté en français moderne (2) − fût-ce avec des acceptions parfois inattendues − avant son emploi comme substantif : « Apprenant, adjectif. Qui apprend bien. Une méthode apprenante » (Jean-Baptiste Richard, Dictionnaire de mots nouveaux, édition de 1845), « Athanase hésitant représente moins l'Église enseignante que l'Église "apprenante" » (Revue thomiste, 1904 ; notez les guillemets), « Une "machine apprenante" » (L'Année psychologique, 1938), « L'enfant entrant à l'école continue donc cette activité apprenante qu'il connaît déjà » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Plus surprenant encore : ces mêmes spécialistes qui se tiennent à une distance respectable (un mètre au minimum) de l'adjectif apprenant n'admettent-ils pas par ailleurs l'emploi adjectival de enseignant et de étudiant, formés sur le même modèle ? Et c'est là que les choses se compliquent.

    Étudiant, comme adjectif, date du XVIIe siècle (3). L'Académie attendra toutefois 2005 pour l'accueillir dans la neuvième édition de son Dictionnaire, en l'assortissant de l'avertissement suivant : « Adjectivement. Relatif aux étudiants. Le monde étudiant, les étudiants. Les revendications étudiantes. Il est préférable de dire : Les revendications des étudiants, ou estudiantines. » Oserai-je ne pas prendre de gants (ni de masque) avec les illustres membres du quai Conti et leur faire observer qu'ils ont là fait preuve d'une coupable inconséquence ? Je m'explique. Si revendications des étudiants est préférable à revendications étudiantes, c'est parce que étudiant est un adjectif verbal de sens actif : « Il ne peut qualifier qu'un nom de personne ou un équivalent capable de l'action d'étudier », confirme Philippe Lasserre dans Parler franc (2001). En d'autres termes, étudiant ne devrait s'employer adjectivement qu'au sens de « qui fait des études, qui s'adonne à l'étude ». Pourquoi alors, je vous le demande, l'Académie lui donne-t-elle pour définition « relatif aux étudiants » ? Il s'agit bien plutôt de celle de l'adjectif estudiantin (4), forme savante improprement remplacée par étudiant dans l'usage courant. À la rigueur, concède Dupré, remplacer estudiantin par étudiant « peut s'admettre quand [on parle] du monde étudiant, mais que penser des syndicats étudiants et surtout des revendications étudiantes (alors que les revendications paraissent plutôt faites pour être étudiées que pour étudier elles-mêmes) ? » La meilleure solution, selon Girodet, est encore de dire des étudiants, les tours prépositionnels étant plus conformes au génie analytique de notre langue. Las ! le mal est fait, et il n'est que de consulter le TLFi pour s'aviser que l'adjectif étudiant y est enregistré aux sens abusifs − et pourtant fort usités (5) − de « qui est caractéristique des étudiants » (la mentalité étudiante), « qui est composé d'étudiants » (le mouvement étudiant), « qui est organisé par des étudiants ou qui leur est destiné » (un syndicat étudiant, un journal étudiant)... mais pas au sens attendu de « qui fait des études » (à l'instar de enseignant, « qui enseigne ») ! Aussi voit-on poindre le paradoxe qui consisterait à admettre l'emploi de étudiant pour « des étudiants, relatif aux étudiants » et à occulter celui de apprenant pour « qui apprend »...

    Toujours est-il que, depuis la fin des années 1990, l'adjectif apprenant se répand dans la langue du travail à la vitesse d'un virus infectant : organisation, entreprise, société, économie, équipe, collectivité, ville, région, territoire, tout y passe, sans que l'on sache toujours de quoi il retourne exactement. Selon Laurent Choain et Patrick Moreau (1996), l'organisation apprenante est capable de développer ses propres compétences, de les gérer et de les faire évoluer ; selon Wikipédia, elle apprend de son expérience et tire les bénéfices des compétences qu'elle acquiert ; selon Bernard Bier (2011), « [elle appelle] la coopération des acteurs, la mobilisation des ressources (savoirs et compétences) dans le cadre d'un projet partagé ». Quant à l'expression nation apprenante, il s'agit selon toute vraisemblance d'un équivalent de l'anglais learning nation (6), dont le concept − sémantiquement flou : « nation qui apprend » ? « nation qui permet d'apprendre » (au sens de J.-B. Richard) ? ou « nation des apprenants » (par analogie avec nation étudiante [7]) ? − est résumé par l'Organisation des Nations unissantes, pardon unies : « La vision d'une nation apprenante [...] est centrée sur le développement de l'apprentissage tout au long de la vie en tant que culture nationale, dans laquelle l'apprentissage dépasse les limites de l'école pour être présent à tous les stades de la vie, en particulier au sein de la vie active. » Un apprentissage pour tous, donc, ouvert, collectif et, le cas échéant, à distance, grâce aux nouvelles technologies.
    Vous, je ne sais pas, mais moi, j'ai hâte de voir le matériel pédagogique consacré à la différence entre le participe présent et l'adjectif verbal...
     

    (1) « Dans l'esprit du maître, apprendre, pour l'élève, c'est entrer dans le monde de l'enseignement et se soumettre aux exigences de ce monde, c'est donc devenir un enseigné, mais pas du tout un apprenant » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Signalons que, d'après Véronique Dagues, « l'apprenant arrive en France en 1892 par l'intermédiaire [du pédagogue] Octave Gréard », sans que l'on sache s'il est ici question de la notion ou du terme à proprement parler...

    (2) Et peut-être même en ancien français, au sens de « instruit » si l'on en croit Godefroy : « A lettres fu mis petit enfant Pur aprendre ; Pruz devint et apernant » (Chronique des ducs de Normandie, fin du XIIe siècle), là où d'autres sources font état de la graphie enpernant pour « entreprenant » ou « hardi, courageux ».

    (3) Notez l'évolution sémantique de l'adjectif au cours des siècles : « Une vertu étudiante, [...] une vertu qui interroge » (Jacques Biroat, 1672), « Tout l'ensemble n'a été ainsi disposé que pour récréer la jeunesse étudiante » (traduction de la Géographie universelle de Büsching, 1768), « L'adjectif étudiant [dans Ernest est étudiant] » (Victor de Lanneau, Cours de grammaire, 1824), « Le monde étudiant » (Le Courrier, 1835), « [Un roman] tout pénétré de mentalité étudiante » (Mercure de France, 1939).

    (4) Dérivé à la fin du XIXe siècle de l'ancienne forme estudiant, « estudiantin a souvent une nuance plaisante ou archaïque » selon Jean-Paul Colin. Jean Girodet se montre plus catégorique : « [Il] ne peut s'appliquer qu'à des réalités peu sérieuses : Les plaisanteries estudiantines. Le folklore estudiantin. » Tel n'est pas l'avis de l'Académie : « Relatif aux étudiants. La vie estudiantine. Un journal estudiantin. Un lectorat estudiantin » (neuvième édition de son Dictionnaire).

    (5) « La mentalité étudiante » (André Billy, cité par Grevisse), « La révolte étudiante » (François Mauriac), « Les révoltes étudiantes » (Edgar Morin), « Les premières manifestations étudiantes » (Alain Peyrefitte), « L'aumônerie étudiante de la Sorbonne » (Claude Dagens), « Le mensuel étudiant de l'Action française » (Frédéric Vitoux), « Une nouvelle carte étudiante » (Ministère de l'Enseignement supérieur), « Les difficultés étudiantes » (Emmanuel Macron, évoquant la tentative de suicide d'un étudiant en novembre 2019).

    (6) « Our nation will become a learning nation when we become a nation that honours learners » (Maryland State Department of Education, 1962), « Building a Learning Nation » (Chris Pratt, 2019).

    (7) L'adjectif étudiante qualifie à l'occasion le nom nation, pris dans son sens médiéval de « groupement de maîtres et d'étudiants d'une même Faculté, selon leur pays ou province d'origine » : « L'université de Toulouse admit en 1633 la "nation espagnole" parmi les nations étudiantes reconnues » (Annie Perchenet).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou La nation qui apprend, La nation de la connaissanceL'école à la maisonPédagogie en ligne (?).

     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique