• Un adjectif qui fait mal

    « Perclus de dettes, l'écrivain [Chateaubriand] doit vendre la propriété [située à Châtenay-Malabry]. »
    (Emmanuelle Leroy, sur pleinevie.fr, le 16 février 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    L'adjectif perclus est connu pour les sueurs froides que sa terminaison donne aux usagers, les rares fois où ils viennent à croiser sa route (voir ce billet). Mais l'écueil majeur est, paradoxalement, celui dont les ouvrages de référence parlent le moins, à savoir la multiplicité de ses emplois, parfois contradictoires.

    Perclus, nous dit-on, est à l'origine un terme de médecine qui aurait été emprunté (vers 1240, d'après le TLFi) du latin perclusus, participe passé de percludere (« fermer entièrement, obstruer »), lui-même composé du préfixe intensif per- et de claudere (« fermer »). Selon le Dictionnaire historique de la langue française, « le mot qualifie une personne et, par métonymie, un membre qui ne peut plus se mouvoir [à cause de l'obstruction de vaisseaux sanguins, comme l'étymologie le laisse supposer ?], soit absolument, soit avec un complément de cause introduit par de (1549). » Et c'est là que les ennuis commencent. Car enfin, c'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que le complément introduit par de a d'abord désigné proprement la partie du corps qui est privée de mouvement, dont on a perdu (provisoirement ou définitivement) l'usage : « Percluz de leurs membres » (Mathieu d'Escouchy, vers 1465), « Et esperoient les medecins qu'il [le mal] luy descendroit sur ung bras, et qu'il en seroit perclus » (Philippe de Commynes, 1498), « Perclus de ses membres » (Robert Estienne, 1549) (1), etc. (2) ; et, par métaphore, la chose immatérielle (cerveau au sens d'« esprit », raison, sens...) qui est « dans le même état qu'un membre perclus » (dixit Littré), comme paralysée, inactive : « Tout perclus de sens et de raison » (Ronsard, 1565), « Il devint stupide et perclus de son cerveau » (Étienne Pasquier, vers 1581), etc. (3). Parfois, l'idée de privation semble l'emporter sur celle d'absence de mouvement ou d'activité, et perclus devient un simple synonyme de « privé » (cf. Dictionnaire de la langue française du seizième siècle d'Edmond Huguet) : « Aveuglés et perclus de la sainte lumière » (Ronsard, vers 1556), « Il nous advient, à la chaude alarme d'une bien mauvaise nouvelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous mouvements » (Montaigne, 1580), « Qu'en convenoit-il esperer finalement, sinon de se veoir perclus de tout espoir ? » (Christophle de Bonours, 1628).

    En ce qui concerne le tour perclus de suivi d'un complément de cause, il me semble rare avant le XVIIe siècle (4) : « [Il] s'est trouvé percluz / De l'heure soudaine » (Le Piteux Remuement des moines, 1562), « Il le veit perclus de froid » (Jean d'Assaignies, 1598), « Déjà deux fois d'une pareille foudre / Je me suis vu perclus » (Malherbe, 1599) − mentionnons également cette phrase tirée des Chroniques de Metz et relatant un évènement survenu en 1476, mais dont il est difficile de dater la rédaction avec précision : « Ilz avaient les membres si perclus de froidure qu'ilz n'eussent eu quelque puissance de se deffendre. » Toujours est-il que perclus en est venu à être employé − « par exagération » (selon la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) (5), « par extension » (selon le TLFi) ou par analogie avec le tour recru de (fatigue, douleur, chagrin...) (selon... moi !) − au sens de « qui est entièrement ou partiellement paralysé par l'effet d'une cause passagère ou permanente » (perclus de fatigue, de froid, de douleur...), puis au sens de « qui se trouve momentanément frappé d'immobilité par l'effet d'une vive émotion, d'un sentiment intense » (perclus de saisissement, de stupéfaction...) (6). Quant à l'expression consacrée perclus de rhumatismes (que l'on rencontre aussi avec d'autres noms d'affection), elle n'est pas attestée, à ma connaissance, avant le XVIIIe siècle : « Perclus de sa goutte » (Isaac de Larrey, 1722), « Presque perclus d'un rhumatisme et d'une goutte sciatique » (Dictionnaire universel de médecine, 1748), « [Il] était presque perclus de goutte » (Stendhal, 1836), « Perclus de névralgies » (Guy de Maupassant, 1891), « Perclus de courbatures » (Amin Maalouf, 1993), « Perclus de crampes atroces » (Alice Zeniter, 2017).

    Les choses auraient pu en rester là, mais c'était compter sans les facéties de l'usage. Voilà qu'à la longue liste des causes susceptibles de pétrifier notre corps ou notre esprit le XIXe siècle a cru judicieux d'apporter sa contribution : je veux parler... des dettes ! Dans sa Grammaire moderne des écrivains français (1861), Gabriel Henry Aubertin cite à ce propos un poème anonyme de 1848 : « Naguère encor perclus de dettes ; / Aujourdhui gonflant ses tablettes, / De rentes sûres, d'actions etc. » et s'empresse d'ajouter cette remarque à l'intention des esprits perclus : « Perclus de dettes, comme de rhumatismes etc. » Vous me direz, avec quelque apparence de raison, qu'il est des créances dont le montant a de quoi saisir d'angoisse leurs débiteurs, mais enfin, la métaphore a ses limites, et l'on peine à percevoir l'idée de paralysie attachée à notre adjectif dans les citations suivantes : « Laissez-moi vous dire que, lancé de bonne heure dans le tourbillon de toutes les extravagances, je suis aujourd'hui perclus de dettes » (Clairville, Siraudin et Blum, 1864), « La Béotie, agitée par quelques hommes perclus de dettes » (Victor Duruy, 1880), « La commune, déjà percluse de dettes, allait être ruinée » (Claude Michelet, 1990), « Le cardinal, perclus de dettes, malgré des revenus immenses » (Jean-Paul Bertaud, 2001), « Tout est perclus de dettes, hypothéqué, rançonné par les usuriers » (Jean-Michel Riou, 2012), « Perclus de dettes, en quête d'amour, mais demandé partout » (Jacques De Decker, 2014). Cet emploi, qui ne figure dans aucun ouvrage de référence mais s'invite jusque sous une plume académicienne (« Le Dauphin Humbert était aussi gonflé d'orgueil que perclus de dettes », Maurice Druon, 1977), n'a pas manqué de heurter les oreilles délicates : « En dehors des italianismes ou des néologismes que [tel écrivain] emploie avec une certaine hardiesse, on relève dans son style des expressions singulières, obscures ou choquantes telles que [...] perclus de dettes (criblé ?) » (Revue critique d'histoire et de littérature, 1901). Une confusion avec la construction perdu de, attestée depuis 1559 au sens de « dans une situation désespérée du fait de » (d'après le Dictionnaire historique de la langue française), n'est évidemment pas exclue : « Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes » (Corneille, 1641), « [Un] garçon peu recommandable et qu'on savait perdu de dettes » (Georges Bernanos, 1935), « Être accablé de dettes, perdu de dettes, criblé de dettes » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) (7). Toujours est-il que perclus, autrefois employé au sens de « privé », tend à devenir un synonyme délicieusement suranné, et ô combien raffiné, de « criblé », « accablé » et, partant, de « pétri », « plein », « rempli » (8) : « Perclus de défauts et d'art » (Stanislas Fumet, 1935), « Le sommeil du patient ne laisse pas d'être agité : il est perclus de cauchemars » (Régis Michel, 2001), « Ce texte est perclus d'erreurs » (Emmanuelle de Boysson, 2011), « Des professeurs perclus de structuralisme » (Pierre Assouline, 2014). Les bras m'en tombent !
     

    (1) Il s'agit là, selon toute vraisemblance, de l'attestation à laquelle le Dictionnaire historique fait référence. Je vous laisse vous faire votre opinion sur le prétendu « complément de cause »...

    (2) Et aussi (avec ou sans complément) : « Pourvu qu'il ne soit ni manchot, ni perclus de tous ses membres » (Rabelais, 1534), « [Il] fust mort perclus des yeux et de tous ses membres » (Antoine du Pinet traduisant Pline, 1584), « Qu'ilz ne deviennent comme percluz, impotens et comme transis de ce froid » (François de Sales, 1593), « Aucuns reveindrent perclus des pieds ; autres des bras et mains » (Jean de Serres, 1597), « Tant d'incommodité de maladies qu'ilz en est demeure percluz de la veue et aveuglez » (Archives municipales de Clerval, 1616), « Je suis de quatre doigts perclus » (Paul Scarron, vers 1648), « Sa langue devint percluse » (Voltaire, 1759), « [Les vents] sont si froids, que ceux qui couchent à l'air, sans se couvrir au moins la poitrine, deviennent quelquefois perclus de tous leurs membres » (Bernardin de Saint-Pierre, 1814), « [Il] resta debout et silencieux, comme un homme perclus de ses membres » (Balzac, 1832), « Il y avait à Lystra un homme perclus des pieds, boiteux dès sa naissance, et qui n'avait jamais pu marcher » (comtesse de Ségur, 1867). 

    (3) Et aussi (avec ou sans complément) : « Je suis percluz par leurs voulloirs iniques » (Roger de Collerye, avant 1536), « Faisant des gestes de vrayes folles et percluses de leur bon sens » (Pierre Le Loyer, vers 1605), « Comme perclus de toute raison et simple notion d'entendement » (Jean-Pierre Camus, 1609), « Perclus de l'âme » (Adrian de la Morlière, 1615), « Un cerveau dévoyé, qui est perclus de son sens et de sa raison » (Nicolas Pasquier, vers 1623), « Est-il, en ce danger, de jugement perclus ? » (Jean Mairet, 1637), « Salius / Fut d'abord des cinq sens perclus » (Paul Scarron, 1653), « Tout dévot a le cerveau perclus » (Boileau, 1657), « L'énormité du fait le rendit si confus, / Que d'abord tous ses sens demeurèrent perclus » (La Fontaine, 1665). Les deux acceptions, propre et figurée, sont réunies dans cette autre citation de Jean Mairet : « J'estois perclus de l'esprit et des yeux » (1634), qui suscita la critique de Jean-François Marmontel : « Perclus est du style familier, et l'on ne dit point perclus des yeux, perclus de l'esprit ; on le dit du corps et des membres » (1773).

    (4) « Mon esprit est quasi tout perclus de tristesse » (Lazare de Selve, avant 1623), « La nouvelle de cette mort [...] perçoit le cœur de tous les gens de bien. [...] Sainct Ambroise tout courageux qu'il estoit, se sentit comme perclus de douleur et de tristesse » (Nicolas Caussin, vers 1630), « Ses membres perclus de froidure commençaient à sentir la chaleur » (un certain Dr Guillaume, 1669). Les deux emplois figurent dans Relation du Groenland (1647) d'Isaac La Peyrère : « Ils [...] devenoient perclus, de bras et de jambes », « [Il] revint de ce voyage perclus de froid ».

    (5) On lit à l'entrée « perclus » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Qui éprouve de grandes difficultés à se mouvoir. Un vieil homme perclus. Être perclus de rhumatismes. Par exag. Être perclus de fatigue, de douleur. » Cette formulation me laisse perplexe dans la mesure où tout porte à croire que l'on a dit perclus de douleur (à propos d'une douleur physique aussi bien que morale, cf. citation de Nicolas Caussin) avant perclus de rhumatismes... Aussi Sartre n'était-il peut-être pas fondé à se moquer, dans Les Mots (1963), d'une expression attestée depuis au moins le XVIIe siècle : « On rit cent fois de suite, sans se lasser, de cette étudiante qui vient d'écrire dans un thème français : "Charlotte était percluse de douleurs sur la tombe de Werther". »

    (6) « À demi perclus de froid » (Philippe-Paul de Ségur, 1824), « Percluse de tristesse » (Victor Hugo, vers 1850), « Perclus de fatigue, de stupéfaction, d'étonnement, de crainte » (Guy de Maupassant, 1883-1885), « Perclus d'ennui » (Léon Bloy, 1897), « Perclus de réticences, paralysé de scrupules » (André Gide, 1926), « Perclus de timidité, de honte » (François Mauriac, 1932), « Perclus de douleurs » (Blaise Cendrars, 1948), « Perclus de préjugés » (Marguerite Duras, 1981), « Perclus d'hésitations » (Anne-Marie Cocula, 1986), « Perclus d'effroi » (Maurice Genevoix, 1987), « Perclus d'angoisse et d'une inimaginable ignorance » (Charles Juliet, 2000), « Perclus d'alcool et d'années de chômage » (Jacques Chessex, 2006), « Perclus de contradictions » (Jean d'Ormesson, 2008), « Perclus de doutes » (Sophie Chauveau, 2008), « Perclus de pauvreté et de misère physique » (Jean-Noël Schifano, 2010), « Perclus d'amour » (Raphaël Enthoven, 2018). Ainsi est-on passé de « perclus de tout espoir » (Christophle de Bonours, 1628) à « perclus de désespoir » (Pierre Seghers, 1961).

    (7) On a dit de même, selon Littré, « perdu de goutte, de rhumatisme, dont la constitution est ruinée par la goutte, par le rhumatisme » : « On dit, qu'un homme [...] est perdu de gouttes, quand il est noüé, et presque perclus » (Dictionnaire de Trévoux, 1704), « Quoique depuis longtemps elle fût perdue d'écrouelles » (Charles Pinot Duclos, avant 1772), « Je m'étonne vraiment que vous ne soyez pas perdue de rhumatismes » (Théodore Leclercq, 1830), « Vous qui êtes perdu de rhumatismes » (Hector Malot, 1887). Saint-Simon eut, du reste, recours aux deux formulations dans ses Mémoires : « perclus de goutte », « perdu de goutte(s) ».

    (8) Grande est assurément la tentation, dans des phrases comme « Déparé de fautes, perclus de barbarismes, il [le français] est enfoncé par la langue anglaise » (Bernard Cerquiglini, 2002), « [Elles] agitaient leurs doigts fuligineux, perclus de bagues » (Olivier Balazuc, 2010), d'interpréter perclus, pourtant correctement employé au sens figuré de « paralysé, ankylosé », comme un synonyme de « plein, rempli ».


    Remarque 1 : Perclus est également attesté de longue date comme substantif : « Cette eau [...] est bonne pour les percluz » (François de Belleforest, 1575), « C'est pour tels perclus des sens spirituels, que nous avons souhaicté un sentiment corporel en la justice » (Jacques de La Guesle, 1611), « C'était un perclus, à la fois boiteux et manchot » (Victor Hugo, 1832).

    Remarque 2 : Indécise, l'Académie ? Dans la neuvième édition de son Dictionnaire, elle hésite entre les graphies être perclus de douleurs (au pluriel, à l'entrée « douleur ») et être perclus de douleur (au singulier, à l'entrée « perclus »).

    Remarque 3 : On peine à comprendre ce qui a pu pousser le TLFi à mettre sur le même plan les tours perclus de fatigue, de froid, de douleur et perclus de tous leurs membres, alors que les compléments sont de type différent.

    Remarque 4 : Selon Dupré, « le verbe perclure, qu'imagine Littré, n'a jamais existé ». Goosse renchérit : « Perclure n'a jamais été dans l'usage ; seul a été et est vivant l'adjectif perclus. » Il n'est pourtant que de consulter la Toile pour se convaincre du contraire : un ancien verbe perclore (« rendre perclus ; priver, ôter l'usage ») est attesté chez Palsgrave (1530) et chez Cotgrave (1611), suivi de ses variantes percluser et, surtout, perclure, qui se conjugue comme conclure et dont les occurrences ne sont pas aussi anecdotiques que ce que l'on voudrait nous faire croire. Qu'on en juge : « L'humeur melancholique, qui avec le temps, nous perclurroit de nostre santé », « Il ne faut qu'un catarrhe, qui la [une belle femme] vous perclusera de ses membres, la difformera et la rendra [...] hideuse à voir » (Nicolas de Cholières, 1585) ; « La guerre a perclus tous ses sens » (Jacques Favereau, 1649) ; « Dieu m'a donné l'ouïe, et Dieu m'en a perclus » (Paul Scarron, 1653) ; « Accablé d’une étrange paralysie qui l’avait perclus de tous ses membres » (père Simon Mars, fin du XVIIe siècle) ; « Malgré la terreur qui perclut comme tous ses membres » (L’Écueil des amans, 1710) ; « Elle [la graisse] peut causer une contraction de nerfs et perclure les bras et les mains » (Buffon, 1809) ; « Le venin qui découloit de ses lèvres me perclut en mes cinq sens » (Mme de Ranchoup, 1814) ; « L'éducation civilisée, qui perclut les corps par la fausse gymnastique, et les âmes par les préjugés », « L'immobilisme perclurait à jamais le monde social » (Charles Fourier, 1823) ; « Un excès de travail qui l'avait perclus de tous ses membres » (Jean-Nicolas Bouilly, 1827) ; « [L'arthrite] peut encore perclure de tous leurs membres les malheureux qui en sont affectés » (Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, 1829) ; « Le froid perclut même l'âme » (Eugénie de Guérin, 1834) ; « L'homme chancelle, frappé qu'il est, dans son fond, d'un coup qui l'égare ou le perclut » (abbé de La Chadenède, 1837) ; « Un rhumatisme qui perclut le malade » (Dr Pierre Bertrand, 1845) ; « Retirons- nous de cette misère qui perclut tout, même les efforts les plus saints, les plus sacrés » (Pierre Leroux, vers 1852 ?) ; « La vieillesse avait brisé sa vigueur, affaibli sa vue et perclus ses membres » (Maxime Du Camp, 1854) ; « Cette chute le perclut d'un membre », « Perclus était le participe du vieux verbe percluser qui doit être remplacé par perclure » (Benjamin Legoarant, 1858) ; « Villon se perclut en remords » (Jules-Marie Simon, vers 1890 ?) ; « La masse d'air pesante [...] vous perclut de courbatures » (Le Maroc vu de Paris, 1937) ; « Cette ville inhumaine, qui nous perclut de réflexes et nous change en robots » (Jacqueline Beaujeu-Garnier, 1969) ; « La nielle qui perclut nos épaules » (Jean-Claude Pirotte, 1991) ; « Un malade qu'une syphilis neurologique perclut de douleurs » (François Chast, 1998) ; « La vie l’avait perclus d’épreuves » (Jean-Jacques Aillagon, 2009) ; « Le refus de Grasset m'avait perclus » (Frédérick Tristan, 2010) ; « La violence injuste de Sternkopf à son endroit l'a perclus d'effroi » (Hervé Brunaux, 2013) ; « La paralysie essentielle qui perclut l'Organisation » (Grégoire Polet, 2017). Ces verbes transitifs ont pu favoriser le succès de la construction perclus de suivi d'un complément de cause, selon la dérivation suivante : le froid perclut les doigts, d'où, au passif, les doigts sont perclus par le froid (cf. Littré à l'entrée « gourd ») ou, le complément d'agent pouvant à l'occasion être introduit par deles doigts sont perclus de froid

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Criblé (accablé) de dettes.

     


    2 commentaires
  • Un piège tabou

    « Ce sont des violences sourdes, cachées et taboues. »
    (Anissa Boumediene, sur 20minutes.fr, le 6 mars 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) sollicite mon avis sur l'emploi du mot tabou : « Il existe une manie actuellement, consistant à l'accorder en genre et en nombre quand il est employé en apposition. Exemple : Il n'y a pas de questions taboues. Cela choque profondément mon sens de la langue française. Mais je constate que cette hérésie se répand et même le Larousse semble savoir flanché sur ce point. Merci de remettre les pendules à l'heure. »

    Au risque de décevoir mon correspondant, ce phénomène n'a, selon moi, rien que de très conforme à l'étymologie, dans la mesure où tabou est un emprunt, par l'intermédiaire de l'anglais taboo, au polynésien tabu, tapu (1) (et ses variantes kapu, tampu, tambu...), lequel aurait toujours été employé comme adjectif si l'on en croit le New English Dictionary (2). Pour autant, cela n'a pas empêché le bougre, aux accents si pittoresques, de s'implanter en français, sur le modèle de l'anglais, comme substantif (a taboo, un tabou), comme adjectif ou participe (a taboo or tabooed object, un objet tabou ou taboué) et comme verbe (to taboo, tabouer ou, plus rarement, tabouiser). 

    Seulement voilà : s'agit-il, dans notre lexique, d'un nom qui peut s'employer adjectivement ou d'un adjectif à part entière ? L'Académie a tranché en 1935, en n'enregistrant, contre toute attente, le mot tabou que comme nom : « TABOU. n. m. Mot d'origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les Êtres et les choses auxquels il n'est pas permis de toucher » (huitième édition de son Dictionnaire), quand Littré mentionne dès 1877 l'emploi adjectival (sans toutefois se prononcer sur l'accord) : « TABOU (ta-bou) s. m. Espèce d'interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie. Se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou. Cela est tabou. » Plus curieux encore est l'exemple choisi par les académiciens pour illustrer ledit substantif : « Il est tabou. » Comprenne qui pourra !

    Soyons clair, l'invariabilité observée dans les premières attestations du mot, sous la forme anglaise taboo (dans les traductions du Troisième voyage de James Cook, 1785) ou sous la forme francisée tabou (dans Promenade autour du monde de Jacques Arago, 1822), le doit moins, selon moi, aux spécificités du nom employé comme adjectif en français qu'à celles de l'adjectif en anglais : « Lorsqu'il n'est pas permis de manger, ou de se servir d'une telle chose, ils disent qu'elle est Taboo » (Cook), « Quant aux petits temples enfermés dans les moraïs, ils sont tabou pour tout le monde, et celui qui oserait en violer la sainteté serait puni d'une manière cruelle » (Arago), à côté de « Certaines nourritures sont tabooées » (Cook), « Les maisons particulières des prêtres n'étaient pas tabouées » (Arago) − notez le recours à l'italique qui signale ici l'emprunt à une langue étrangère.

    À ma connaissance, les premiers exemples de variation − le plus souvent en nombre uniquement − de tabou comme adjectif datent des années 1830 : « Tout l'archipel accourait mettre à ses pieds les prémices des productions terrestres tabous jusque-là », « Tout ce que le capitaine put apprendre, c'est qu'ils étaient tabous » (Jules Dumont d'Urville, 1835, qui écrivait encore en 1832 : « Je demandai en riant à Finau s'il voulait me céder l'une d'elles pour femme : il répliqua qu'elles étaient tabou » et en 1834 : « Vos vergers et vos enclos étaient tabou (sacrés, inviolables) ») ; « Elles [les patates douces] sont essentiellement taboues de même que le poisson que l'on pêche pour les provisions d'hiver » (Auguste Wahlen, 1843) ; « On leur fait choisir deux ou trois jeunes filles, qui, à partir de ce moment, sont Tabous, elles ne peuvent, dès lors, appartenir à aucun autre homme » (lettre anonyme datée de 1846). Aussi me paraît-il exagéré d'affirmer, avec Girodet, que « tabou, comme adjectif, a été longtemps invariable » ou, avec Anne Gaïdoury et Antoinette Gimaret, que « l'adjectif tabou a été pendant longtemps invariable, mais on commence à l'accorder depuis peu » (QCM et exercices de français, 2005). On dira plus justement qu'« on a longtemps hésité sur cet accord » (Thomas) ou que « l'usage reste partagé » (Goosse), « même si la variation semble l’emporter » (Grevisse). Vous faut-il d'autres preuves de ce flottement ? En voici qui, je l'espère, viendront à bout des réserves de mon interlocuteur : (invariabilité) « La montagne est tabou » (Jules Verne, 1867), « Les trois personnages étaient tabou » (Abel Hermant, 1925), « Les auteurs se défendent de s’attaquer à la Société des Nations, qui est tabou » (Henry Bordeaux, 1929), « Un homme pour qui aucune pensée n'était tabou » (Jules Romains, 1944), « Je connais une maison d'édition dont tous les auteurs, poètes ou romanciers, sont tabou sur la route » (Jean Giraudoux, 1950), « S'il s'agit d'un poste important comme celui de directeur dans un ministère, l'appellation [directrice] est tabou » (René Georgin, 1957), « Des questions qui, en France, paraissent tabou » (Pierre Emmanuel, 1981), « L'hygiène est plus tabou que le sexe » (Philippe Sollers, 1983) ; (accord en nombre, voire en genre) « Nous abordons des sujets tabous » (André Maurois, 1918), « Quelques-uns de ces écrivains tabous » (Henri Bremond, 1920), « C'était habituellement peu de temps après que nos domestiques avaient fini de célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne doit interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant laquelle ils étaient tellement "tabous" que mon père lui-même ne se fût pas permis de les sonner » (Marcel Proust, 1920), « Ce sont deux animaux [l'ours et le saumon] que l'imagination populaire avait faits tabous » (Joseph Vendryes, 1921), « Il me faut à présent des gloires plus tabous » (Maurice Rostand, 1926), « Malgré mon rationalisme, les choses de la chair restaient taboues pour moi » (Simone de Beauvoir, 1958), « Des livres complètement nuls deviennent tout à coup tabous » (Nathalie Sarraute, 1963), « Les sujets que la masse considère comme classés ou même comme tabous » (André Thérive, 1970), « Se rapporter à la date taboue » (Jean-Paul Sartre, 1972), « La rue Labat n'était pas taboue » (Robert Sabatier, 1974), « Le nombre des sujets tabous va croissant » (Louis Aragon, 1980), « Il y a vingt ans, l'URSS, le PC étaient des sujets tabous pour tout ce qui n'était pas de droite » (Jean Dutourd, 1985), « La question − taboue − du maintien du servage » (Hélène Carrère d'Encausse, 2013), « Il y a des mots tabous et il y a des traîtres mots » (Bernard Pivot, 2016), « C'est d'ailleurs une question intéressante, et taboue dans nos syndicats » (André Comte-Sponville, 2018). Tout bien pesé, c'est le Grand Larousse (1978) qui me semble avoir le mieux décrit la situation : « L'adjectif [tabou] s'accorde au féminin et au pluriel. On trouve cependant chez certains auteurs l'invariabilité ou un accord pour le nombre seulement [3]. » Dans l'usage actuel, en effet, l'accord en genre et en nombre tend à se généraliser, avec la bénédiction de nombreux spécialistes : « On laisse parfois invariable l'adjectif. Mieux vaut l'accorder. Des institutions taboues » (Hanse), « De nos jours, en général, on accorde en nombre et, souvent aussi, en genre : Des sujets tabous. Des personnes taboues (ou tabous) » (Girodet), « Tabou s'accorde au féminin et au pluriel » (Thomas), « Des mots tabous. Des armes taboues » (Bescherelle), « Une pratique taboue. Une institution taboue » (Petit Larousse illustré), « L'adjectif s'accorde généralement en genre et en nombre » (Robert).

    Les tenants de l'invariabilité (4) objecteront, avec la caution des académiciens, que tabou est d'abord un nom et qu'en tant que tel il n'est pas censé varier quand on l'emploie comme adjectif (que l'on songe à des yaourts nature). Voire. Car enfin, ne lit-on pas à l'entrée « miniature » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « En apposition. Des autos miniature ou miniatures » ? C'est que, explique Bescherelle, « quand le nom n'est plus reconnu comme tel sous l'adjectif [5], l'usage tend à "normaliser" l'accord. Ce fut le cas pour un mot comme tabou : des pratiques taboues ». Même constat chez Henri Briet : « Certains noms employés adjectivement tendent à devenir des adjectifs et peuvent varier en nombre [...]. Rares sont ceux qui varient aussi en genre : une réunion taboue [6] » (L'Accord de l'adjectif, 2009). Vous l'aurez compris, que tabou soit considéré comme un nom en apposition ou comme un véritable adjectif, rien ne s'oppose à ce qu'il prenne les marques usuelles de genre et de nombre. Mais brisons là (et je ne parle pas des tabous) en attendant de voir si l'Académie reviendra sur sa position dans la dernière édition de son Dictionnaire...

    (1) Selon certaines sources (Salomon Reinach, Daniel de Coppet), le polynésien tapu serait lui-même formé de ta (« marquer ») et de pu, adverbe d'intensité, d'où « fortement marqué » − comprenez : « porteur de signe(s) distinctif(s), différenciateur(s), pour alerter d'un danger et imposer le respect ou l'évitement » (Élise Thiébaut, Ceci est mon sang, 2017).

    (2) « The use of the word [taboo] as substantive and verb [is] English ; in all the native languages the word [...] is used only as an adjective, the substantive and verb being expressed by derivative words and phrases. »

    (3) L'accord en nombre seulement, admis par Girodet (« Des personnes taboues (ou tabous) »), n'est pas du goût de Dupré : « La citation de Maurice Rostand [cf. supra] est inexplicable. On peut écrire des gloires plus tabou ou taboues mais en tout cas pas tabous. » Cet exemple n'est pourtant pas isolé : « Les prémices des productions terrestres tabous jusque-là » (Jules Dumont d'Urville, 1835), « Les Atouas forment la première classe des personnes tabous » (Thomas Bernard traduisant Adolf Edward Jacobi, 1846), « Les étrangers, d'ailleurs, font souvent partie des choses tabous » (Cahiers internationaux de sociologie, 1958), « Mais ce sont des choses tabous dont on ne doit pas parler ! » (Pauline de Broglie, 1968), « Tous les mâles américains tremblent devant les femmes totems, les femmes tabous, les femmes castratrices, ces dévoreuses » (Jean Lartéguy, 1972), « J'ai peur de faire des choses tabous » (Hélène Giguère, 1999), « Le texte tourne sournoisement autour des pensées tabous » (Catherine Douzou et Paul Renard, 2002).

    (4) Rares sont les grammairiens actuels qui prônent la stricte invariabilité, à l'instar de Françoise Bidaud : « Certains adjectifs sont invariables, les plus courants sont : snob, chic, standard, tabouNous n'avons pas abordé les sujets tabou » (Nouvelle grammaire du français pour italophones, 2008).

    (5) Ou quand il n'est plus senti comme une expression elliptique (une montagne tabou pour « une montagne frappée d'un tabou ») ?

    (6) L'honnêteté m'oblige à préciser que l'auteur se contredit quelques pages plus loin : « Certains mots qui jouent le rôle de l'adjectif n'ont qu'une forme identique pour le masculin et le féminin : angora, bien, chic, grenat, kaki, rococo, snob, standard, tabou, vermillon. » Autre inconséquence, relevée cette fois dans le TLFi : « Le substantif et l'adjectif admettent généralement les marques usuelles de genre et de nombre, mais on rencontre des exemples où l'adjectif est invariable » (à l'entrée « tabou » de l'onglet « Lexicographie »), alors que l'adjectif est présenté comme variant uniquement en nombre dans l'onglet « Morphologie ».


    Remarque : Tabou, adjectif ou nom employé comme adjectif, signifie à l'origine « frappé d'interdit du fait d'un caractère sacré ou impur ». Relayé par la psychanalyse (cf. l'ouvrage de Freud Totem und Tabu, 1912), le mot est passé dans la langue courante aux sens figurés de « qui ne peut être fait, prononcé, touché par crainte, par pudeur, par respect (des convenances sociales ou morales) », « qui est l'objet d'un respect qui ne se discute pas ou, par ironie, qui paraît exagéré, quasi sacré ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou des violences tabou, voire tabous).

     


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  • « Canal + a décidé de couper purement et simplement les chaînes [du groupe TF1]. La réaction du groupe TF1 ne s'est pas faite attendre... »
    (Enguérand Renault, sur lefigaro.fr, le 2 mars 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Nos concitoyens ne sont plus à une contradiction près : les mêmes qui rechignent à accorder le participe passé avec son complément d'objet direct, fût-il dûment antéposé, s'empressent de le faire varier chaque fois que cela n'a pas lieu d'être.

    Faut-il rappeler ici que le participe passé du verbe faire est invariable quand il est suivi d'un infinitif ? Les spécialistes de la langue ont beau répéter la règle à l'envi, rien n'y fait : quel que soit le canal de communication choisi, la grammaire n'est pas franchement à la faite, pardon à la fête. Qu'on en juge : « Le contrat liant Canal + à TF1 expirait hier, la réaction ne s'est pas faite attendre : écran noir » (Europe 1), « La réponse du berger de Stuttgart à la bergère de Hangzhou ne s'est pas faite attendre » (Les Échos), « La réaction des allergologues [...] ne s'est pas faite attendre » (France Info), « La réponse de Xavier Bertrand à l'élection de Laurent Wauquiez à la tête de la présidence des Républicains ne s'est pas faite attendre très longtemps » (L'Obs), « La réaction de son collègue ministre de l'Agriculture et de l'Alimentation ne s'est pas faite attendre » (Le Point), « La reprise des Aubergistes de qualité [un opéra] s'est faite attendre pendant longtemps » (journal La Pandore, 1825), « Et l'occasion ne s'est pas faite attendre ! » (Frigide Barjot, Confessions d'une catho branchée, 2013).

    Quand la liaison entre fait et attendre induirait plus d'un téléspectateur en erreur, l'analyse grammaticale ne laisse aucune place au doute : le pronom se, mis pour réaction (réponse...), n'est pas complément d'objet direct du participe fait − sur l'accord duquel il n'a donc aucune influence −, mais bien de la locution verbale avoir fait attendre, dans la mesure où ladite réaction (réponse...) a fait attendre elle-même et non pas a fait elle-même attendre. L'invariabilité de fait est donc de rigueur : « La riposte ne s'est pas fait attendre » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « La réaction ne s'est guère fait attendre » (TLFi), « La récompense ne s'est pas fait attendre » (Grand Larousse), « Les critiques ne se sont pas fait attendre » (Bescherelle).

    En matière d'accord du participe passé des verbes pronominaux, attendez-vous, hélas ! à relever des approximations en chaîne. Et pas seulement aux étranges lucarnes...


    Voir également ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La réaction du groupe TF1 ne s'est pas fait attendre.

     


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  • « Tariq Ramadan est dans le déni total. C'est ce qui ressort des procès-verbaux des auditions de l'islamologue durant sa garde à vue. »
    (Chloé Triomphe, sur europe1.fr, le 14 février 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle est la répartition d'emploi entre déni et dénégation ? Il faudrait être de mauvaise foi pour nier que la situation est pour le moins confuse. Les ouvrages de référence, il est vrai, ont longtemps rechigné à la clarifier − du moins jusqu'à ce 2 février 2012, où la commission du Dictionnaire de l'Académie s'est fendue de l'avertissement suivant : « Ces deux termes, que l’on peut rapprocher du verbe dénier, ne doivent pas être employés l’un pour l’autre. Déni est un terme de la langue juridique, surtout connu par la locution déni de justice. [...] Dénégation désigne le refus d’accepter, d’admettre, de reconnaître, d’avouer ce qui est. On fait un signe de dénégation, on soupçonne quelqu'un malgré ses dénégations. »

    Pas interchangeables, déni et dénégation ? Voire. Car enfin, il fut un temps, pas si ancien, où les académiciens n'étaient pas loin de penser le contraire. Qu'on en juge : « DÉNI. n. m. Action de dénier un fait. Il a vieilli dans cette acception. On dit plutôt DÉNÉGATION » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1932). C'est qu'à l'origine déni, attesté dès la fin du XIIe siècle comme déverbal de dénier, avait emprunté à ce dernier, selon les sources, le sens général de « action de nier, refus d'admettre » (Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy, Grand Larousse) ou le sens particulier de « action de refuser quelque chose à quelqu'un » (Académie, TLFi) − il faut bien reconnaître que les exemples les plus anciens ne sont guère éloquents : « U il volsist, u il dengnast [ou il voulut, ou il refusa ?] » (Marie de France, fin du XIIe siècle), « Dames en desni » (Auberi le Bourguignon, XIIIe siècle). Toujours est-il que le mot est ensuite passé dans le vocabulaire juridique, avec le sens de « action de dénier un droit, une chose légalement due » : « Sil les tourne a denoi [s'il nie ses dettes] » (Le Livre Roisin, seconde moitié du XIIIe siècle), « Applegier de reffus de plège ou dené de droit » (Le Vieux Coustumier de Poitou, milieu du XVe siècle), « Deni de justice, ou de droit, quand le seigneur justicier ou ses officiers refusent à faire justice aux parties litigantes » (François Ragueau, Indices des droits royaux, 1583). Dénégation, de son côté, a pour ainsi dire suivi le chemin inverse : emprunté vers 1390 du latin chrétien denegatio (« reniement »), l'intéressé fut d'abord introduit en droit pour désigner le refus d'admettre une affirmation de l'adversaire au cours d'une instance : « Considerées les confessions et denegacions faites par ycellui Guillaume de Bruc » (Registre criminel du Châtelet, 1389), avant de passer dans l'usage courant (à la fin du XVIIIe siècle, selon le Dictionnaire historique de la langue française, le Dictionnaire de l'Académie  et le TLFi) comme nom d'action du verbe dénier : « Sur la dénégation formelle de son camarade » (Restif de la Bretonne, 1776). Aussi peut-on affirmer sans trop se tromper que déni et dénégation ont un temps fait office de synonymes dans le langage usuel, avec le sens de « action de dénier, de contester un fait ; résultat de cette action ».

    De nos jours, cette acception de déni, que les académiciens souhaitent désormais réserver à dénégation, est au mieux qualifiée de « rare » (TLFi), de « littéraire » (Robert illustré), de « littéraire et rare » (Dictionnaire historique de la langue française), au pis passée carrément à la trappe (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie [1], Petit Larousse illustré). Aussi la commission du Dictionnaire de l'Académie a-t-elle beau jeu d'affirmer, dans l'avertissement évoqué en introduction, que l'« on ne parlera donc pas de déni de réalité ou de déni de vérité, alors qu’on veut dire "négation de la réalité" ou "négation de la vérité" ». C'est balayer d'un revers de plume un emploi pourtant attesté de longue date : « Le dény d'un forfait » (Jean de Rotrou, 1645), « À une allégation sans preuve j'oppose un simple déni » (Bossuet, 1698), « Si parfois le mot de vieillesse échappe de sa bouche, c'est pour tâcher de surprendre des consolations dans le déni de cette vérité qui l'accable » (François Pouqueville, 1820), « Tout homme qui ne se confesse pas est hypocrite, ou du moins coupable d'un déni de vérité » (Auguste Nicolas, 1852), « Elle [la vraie révolution] ne s'accomplira jamais dans le déni des valeurs morales » (Roger Martin du Gard, 1936), « Quelque rite s'épuise en déni de présence » (Claude Ollier, 1982), « Il y a peut-être plus grave que ce déni d'autorité » (Bruno Dewaele, 2009), « Son désir de combattre toutes les causes de désordre et de déni de souveraineté » (Alain Rey, 2013).

    N'en déplaise à la vieille dame du quai Conti, l'expression déni de réalité, en particulier, est même devenue très à la mode depuis que le monde de la psychanalyse, ajoutant à la confusion, s'est emparé de notre duo des non à la fin des années 1960 pour traduire les termes allemands Verleugnung et Verneinung, par lesquels Freud désigne respectivement le refus de reconnaître une réalité extérieure dont la perception est traumatisante pour le sujet (le déni) et le refus de reconnaître comme sien un sentiment, un désir jusqu'alors refoulé, mais dont le sujet persiste à se défendre tout en l'exprimant (la dénégation). Son succès est tel qu'on la trouve − horresco referens ! − jusque sous la plume d'un Immortel : « Mais les clichés ont la vie dure, la perte de mémoire et le déni de réalité encore plus » (Dominique Fernandez, 2016). Pour autant, n'allez pas croire que les mises en garde de l'Académie soient totalement infondées. Que nenni ! Il ne vous aura pas échappé, en effet, que déni n'a pas le même sens selon le complément qui le suit : dans déni de justice (de droit, d'aliments...) il s'agit de refuser à autrui ce qui lui est dû, alors que dans déni de réalité (de vérité...) il est bien plutôt question de refuser de reconnaître la réalité, la vérité... (2) C'est pourquoi les académiciens préconisent désormais dans cette dernière acception l'emploi de négation, là où d'aucuns ont depuis longtemps exprimé leur préférence pour − je vous le donne en mille − dénégation : « Veues lesqueles accusacions et denegacions de verité faictes par icellui prisonnier » (Registre criminel du Châtelet, 1389), « Observant trois points : le premier, de n'entrer en denegation de la verité tout à faict » (Eustache de Refuge, 1616), « Vous avez ouï la lecture de vos charges de haute trahison, et l'on vous a commandé d'y répondre par une reconnoissance ou dénégation de la vérité d'icelles » (Jean Ango, 1649), « Le mensonge volontaire et la dénégation d'une vérité connue » (Scipion Dupérier, avant 1667), « La déclaration de l'inscription de faux est la dénégation de la vérité des faits de contravention constatés par un procès-verbal » (arrêt du 9 mars 1809), « La simple affirmation ou dénégation d'une vérité élémentaire » (La Science du vrai, 1844), « La dénégation d'une vérité aussi éclatante » (Victor Suin, 1861), « Dénégation de la vérité d'un document » (Les Lois de la procédure civile dans la Province de Québec, 1869). Quand je vous dis qu'on nage en pleine confusion...

    Reste le cas du tour être dans le déni (plus rarement être dans la dénégation), qui fait du ramdam depuis le début du XXIe siècle au sens de « refuser d'admettre la réalité d'une situation » : « La forme moderne de l'antisémitisme n'est-elle pas très précisément dans le déni de l'évidence ? » (Bernard-Henri Lévy, 2001), « Nous sommes dans le déni en pensant cela, parce que c'est une vision insupportable de tels actes » (Élisabeth Badinter, 2003), « Il ne restait plus à cette dernière, dans la dénégation d'une réalité hostile, qu'à s'enfermer dans un cocon » (David Banon, 2011). Force est de constater que ce jargon, que d'aucuns qualifieront volontiers de psychanalytique, n'est pas davantage du goût des académiciens : « L’expression être dans le déni, employée pour dire tout simplement "nier avec constance", est fautive. La dénégation n’étant ni un état d’esprit, ni un sentiment, on évitera de même être dans la dénégation. » Fautive ? Voilà qui peut paraître excessif, quand on songe que la variante être en plein déni n'a pas attendu les travaux de Freud pour figurer, dès juillet 1851, dans une revue médicale : « Les Académie sont à ce sujet en plein déni ; elles se refusent à constater le progrès » (Journal des connaissances médico-chirurgicales). Disons, de façon moins péremptoire, qu'il serait prudent de distinguer le déni qui renvoie indéniablement à un état psychologique (déni de grossesse, déni de réalité qui pousse à s'isoler et à refuser de communiquer, etc.) et qui s'accommoderait donc, à l'occasion, de la construction avec être dans du simple fait de nier l'évidence, de refuser de voir la réalité en face. À la réflexion, on en vient même à se demander si les Immortels ne soupçonnent pas plutôt lesdits tics de langage d'être des calques de l'anglais to be in (plain) denial, attesté depuis au moins la fin du XVIIIe siècle : « In plain denial of its express declarations » (Philip Gurdon, 1778), « The answer [...] is in denial of the possession of the complainant » (Supreme Court of Alabama, 1885) ? De là à les accuser d'être à leur tour... en plein déni !


    (1) L'Académie a beau avoir supprimé cette acception de l'article consacré à déni dans la neuvième édition de son Dictionnaire, force est de constater qu'elle ne peut s'empêcher d'y recourir à l'occasion : « Placer les langues régionales de France avant la langue de la République est un défi à la simple logique, un déni de la République » (déclaration du 12 juin 2008). Bel exemple d'inconséquence !

    (2) Les deux acceptions sont réunies dans cet extrait des Mémoires de l'Académie de Nîmes (1797) : « Les tribunaux n'ont été en déni de justice que parce qu'on fut en déni d'action contre eux : ils n'ont forfait jusqu'ici que parce qu'ils le pouvaient sans péril. »


    Remarque 1 : Le verbe dénier est dérivé de nier (avec le préfixe dé- exprimant le renforcement), d'après le latin denegare (« nier fortement, formellement ; refuser »).

    Remarque 2 : L'article du Larousse médical (2003) : « D'une manière générale, le terme déni est utilisé pour signifier le refus de la réalité, d'une maladie ou d'un handicap. La dénégation est la mise en acte du déni » fait écho à celui du Dictionnaire des synonymes (1858) de Pierre-Benjamin Lafaye : « La dénégation est la manifestation dans un cas particulier de la chose appelée déni. » Le Larousse ajoute toutefois  qu'« en cas de psychose, la dénégation est un refus de la réalité associée à une contestation des dires du médecin ou de l’entourage ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tariq Ramadan nie formellement les faits qui lui sont reprochés.

     


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  • « Madonna est très active sur Instagram [...]. Elle apparaît seins nus sur l'autoportrait, la anse d'un sac à main et une épaisse croix noire lui couvrant la poitrine, par respect des règles de la communauté Instagram. »
    (paru sur purepeople.com, le 27 janvier 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) me fait part de son agacement devant le traitement trop souvent réservé au nom féminin anse : « Cela me hérisse le poil lorsque j'entends dire dans la vie de tous les jours ou, encore mieux, par des journalistes "la anse (d'un sac)" au lieu de "l'anse". »

    Hélas ! le phénomène s'observe non seulement à l'oral, mais aussi à l'écrit : « En tirant sur la anse » (L'Obs), « Un sac [porté] en bandoulière (avec la anse qui traverse le corps) » (Le Parisien), « Recouvrir tout le tour de votre mug, au ras de la anse » (Femme actuelle), « Elle porte le sac, dont la anse est une chaîne tantôt en argent, tantôt en or » (Paris Match), « On la dit en forme de anse ou de faucille » (Sud Ouest) et, dans l'acception géographique de « petite baie s'enfonçant peu dans les terres », « La anse de Pampelonne » (France Bleu). Seulement voilà : en l'absence de h aspiré à l'initiale du mot anse, issu du latin ansa (« poignée »), pourquoi diable refuser l'élision (voire, au pluriel, la liaison) avec l'article ou avec la préposition de ? On me dira que la chose n'est pas nouvelle − ne lit-on pas dans le Manuel de la conversation ou recueil complet des locutions vicieuses les plus usitées en Belgique (1831) cet avertissement resté lettre morte : « Dites l'anse du panier, et non la anse » et dans le Nouveau Glossaire genevois (1852) : « La anse d'un pot ; la anse d'une écuelle. Il faut écrire et prononcer : "L'anse" » ? (*) − et qu'on entend tout aussi fréquemment parler « du auvent »... Il n'empêche, mettre dans le même panier anse et hanche a de quoi en heurter plus de un, pardon plus d'un.

    Le paronyme hanse, emprunté cette fois de l'allemand hansa (« troupe de soldats ») pour désigner, au Moyen Âge, l'association des marchands d'une région, telle qu'il s'en forma notamment dans les ports et les villes de l'Europe du Nord, peut-il être à l'origine de la confusion ? La question est d'autant plus légitime que nombreuses sont les attestations, aux XVIIIe et XIXe siècles, de la graphie « la anse teutonique » pour « la hanse teutonique » ou, absolument, « la Hanse »association de cités marchandes commerçant dans la Baltique et la mer du Nord, du XIIe au XVIe siècle : « Hanse, ou Anse selon quelques-uns » (Dictionnaire de Trévoux, 1721), « Villes anséatiques d'Allemagne ou de la anse Teutonique » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1765). L'influence d'une ancienne forme han, attestée chez Froissart (XIVe siècle) au sens de « poignée », n'est pas davantage à écarter : « [Il] prit son épée [...] et l'empoigna par les hans. » À moins qu'il ne s'agisse plus simplement d'un réflexe chez l'usager de la langue pour éviter à l'oral tout risque de méprise avec les mots lance (l'anse) et l'aisance (les anses)...

    Qu'en dit (Joseph) Hanse ? me demanderont les esprits taquins. Gageons que le grammairien belge aurait invité nos contemporains à ne plus se faire prendre la main dans le sac (de cuir).


    (*) La faute est plus ancienne : « L'ombre de la anse » (Le Nouveau grand luire de Letroit, 1664). On la trouve jusque dans le Dictionnaire général de la langue française (1832) de François Raymond : « Mettre les mains sur les côtés, en forme de anse. »


    Voir également les billets Élision et Orange.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'anse d'un sac à main.

     


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