• « Tout dépend si vous incluez l'Ille-et-Vilaine [...] dans la Bretagne. »
    (Nicolas Enault et Pierre Godon, sur francetvinfo.fr, le 1er juillet 2017)  

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Il n'aura échappé à personne que le verbe dépendre (au sens général de « être sous la dépendance d'une personne ou d'une chose ») se construit régulièrement avec la préposition de : Tout dépendra de votre décision. Cela dépend des cas, des circonstances, de vous ou, elliptiquement, cela dépend. Aussi est-on fondé à se demander si les tours ça dépend comment vous voulez faire, ça dépend quand tu viendras, ça dépend s'il a le temps, ça dépend jusqu'où ils sont allés, etc., où dépendre est employé sans de avec une proposition interrogative, sont grammaticalement corrects.

    Le doute est permis, tant on sait que la proposition interrogative ne s'envisage d'ordinaire que comme COD, autrement dit après des verbes (comme savoir, ignorer, se demander...) ou des locutions verbales dont le complément est direct. Mais voilà : « D'autres fonctions sont possibles », observe Grevisse. On trouve en effet des propositions interrogatives après des verbes dont le complément est normalement introduit par une préposition, mais alors cette dernière est le plus souvent omise (1). Pour preuve, ces emplois de l'interrogation comme objet indirect avec le verbe se souvenir : « Vous souvenez-vous quand je vous emmenais à la campagne ? » (Flaubert), « Je ne me souviens pas quand cela est arrivé, comment cela s'est fait, pourquoi il a fait cela, où cela s'est passé » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie). Partant, pourquoi refuserait-on à dépendre ce que l'on a accordé depuis belle lurette à se souvenir (deux verbes qui, soit dit en passant, n'expriment pas tant une demande qu'un doute, une recherche) ?

    Il semble que nous ayons mis là le doigt sur une question de niveau de langue. Ces constructions, nous dit-on, ressortissent au registre oral, et si elles sont attestées à l'écrit chez de nombreux auteurs, c'est presque toujours dans « de[s] dialogues ou de[s] répliques de théâtre », à en croire la revue Lexicographica : « Ça dépend aussi comment on se lève » (Maupassant), « Ça dépend si c'est en voiture ou à pied » (Gyp), « Ça dépend comme » (Henri Lavedan), « Ça dépend comment tu l'entends » (Henry Bataille), « Ça dépend où vous allez » (Pierre Hamp), « Ça dépend pour qui » (Martin du Gard), « Cela dépend pour qui » (Mauriac), « Ça dépend où et comment il [= un navire] a touché » (Édouard Peisson), « Cela dépend pourquoi, répliqua-t-il crûment » (Simenon), « "Ça dépend si on aime ou non les généraux", lui dis-je » (Simone de Beauvoir), « Ça dépend s'il est marié, et avec qui » (Camus), « Ça dépend comment on pense à quelqu'un » (Romain Gary), « Ça dépend pour qui ! » (Patrick Rambaud), « Ça dépend si on est en période scolaire » (Martin Winckler), « Ça dépend combien je touche » (Christophe Donner), « Ça dépend où il était » (Justine Lévy). Oserai-je faire observer que la réalité est sans doute un peu plus contrastée, dans la mesure où le premier exemple qu'il m'ait été donné de trouver figure... dans une lettre de Joseph II au comte de Mercy-Argenteau, datée du 10 janvier 1781 : « Tout dépendra si la France a vraiment envie d'avoir la paix » ? Toujours est-il que le soupçon de familiarité qui a longtemps pesé sur ce type de construction tend à s'estomper : en 1929, déjà, André Thérive, dans Querelles de langage, admettait les tours Ça dépend comment, avec qui, qui, où, bientôt accueillis sans plus d'états d'âme dans le Robert (« Ça dépend qui, comment, pourquoi, si... »). Une occurrence s'est même glissée jusque dans les colonnes du site Internet de l'Académie (mais toujours pas de son Dictionnaire), plus précisément dans la réponse de Wladimir d'Ormesson au discours de réception de Pierre Emmanuel (à l'oral, donc...) : « Et je sais bien que la civilisation technique qui se développe — mais cela dépend encore où ? — avec une rapidité hallucinante comporte ce danger. » Aussi ne se trouve-t-il plus grand monde, de nos jours, pour s'offusquer de lire sous la plume experte d'un Claude Duneton : « Tout dépend à quel niveau se place la technique dans l'échelle sociale »...

    D'aucuns se demanderont tout de même s'il ne conviendrait pas plutôt de rétablir la préposition de dans tous ces cas, aux dépens de la tradition. Les inconscients ! Une préposition directement devant une proposition interrogative ? Cela ne saurait se concevoir en dehors du registre parlé et populaire, si l'on en croit les spécialistes (2). Gide nous en livre deux exemples dans Les Faux-Monnayeurs : « Si je m'en souviens de votre maman ? En voilà une question ! c'est comme si vous me demandiez si je me souviens de comment je m'appelle », « On croit toujours que les femmes ne savent pas réfléchir, mais tu verras que ça dépend desquelles... » (3). Force est, là encore, de constater que la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : certaines grammaires modernes n'établissent-elles pas une distinction selon que l'élément placé en tête de la subordonnée interrogative est nominal (qui, que, quoi) ou non nominal (combien, comment, où, pourquoi, quand) ? Ainsi Gabriel Wyler observe-t-il dans sa grammaire en ligne que la préposition reste en place de façon régulière devant qui, que : « Ça dépend de qui il aura contre lui, ça dépend de qui l'écoute, ça dépend de qui vous voulez voir, tout dépend de ce que vous entendez par là », alors que la langue soignée la supprimera devant les pronoms adverbiaux. Même constat chez la linguiste Mireille Bilger : « Lorsque l'interrogation indirecte est introduite par qui, la préposition est maintenue dans la plupart des cas à l'écrit. » De fait, ces constructions, dont on a pu dire pis que pendre, progressent dans la langue courante, non seulement dans des transcriptions de dialogue : « Cela dépend desquels et cela dépend quand » (François Mitterrand, juxtaposant les deux structures dans une interview donnée le 12 septembre 1994), « On ne peut pas dire toutes les vérités. Cela dépend de qui les dit et comment » (Roger Hanin), « La clandestinité est un lieu qui peut être n'importe où, ça dépend de comment vous vous y prenez » (Philippe Sollers), « Ça dépend de quel nucléaire » (Claude Allègre), mais également dans des écrits ne rapportant pas l'oral : « Tout dépend de qui est là » (Philippe Sollers), « Ça dépend de qui je vois sur le boulevard » (Christine Angot), « Tout dépend de comment vous le faites » (Les Cahiers du cinéma).

    Résumons, en revenant à l'exemple qui nous occupe : tout dépend de si est suspecté d'être populaire, tout dépend si a longtemps été considéré comme familier ; avouez qu'il y a de quoi se pendre... Que faire ? Dans le doute, la langue la plus soignée contournera la difficulté en maintenant la préposition de tout en recourant, par exemple, à une proposition relative (ajoutée à un pronom ce « tampon » ou au substantif qui serait sujet ou complément de la proposition interrogative) ou à un infinitif (savoir, le plus souvent) pour introduire la proposition interrogative, sur les modèles suivants :

    Tout dépend (de) s'il est effectivement reçu ou non → « Tout dépend de savoir s'il est effectivement reçu ou non » (Bossuet).

    Tout dépend (de) si on accepte le Christ comme l'idéal définitif sur la terre → « Tout dépend de ceci : accepte-t-on le Christ comme l'idéal définitif sur la terre ? » (Pierre Pascal).

    Tout dépend (de) comment on a commencé → « Tout dépend de la manière dont on a commencé » (Dictionnaire de l'Académie).

    Ça dépend (de) combien de temps vous lui demanderez → « Ça dépend du temps que vous lui demanderez » (Maupassant).

    Ça dépendra (de) à quelle heure doit partir l'express pour Porto → « Cela dépendra de l'heure à laquelle doit partir l'express pour Porto » (Pierre Benoît).

    Ça dépend (de) qui le regarde → « Cela dépend de celui qui le regarde » (André Maurois).

    Ça dépend (d') où vous allez → « Cela dépend de l'endroit où vous allez » (Frédéric Soulié).

    Tout dépend (de) quel point de vue → « Tout dépend du point de vue où on se place » (Georges Simenon).

    Ça dépend de quel côté on considère le problème → « Ça dépend du côté dont on considère le problème » (Gerald Messadié).

    Ça dépend (de) qu'est-ce que vous allez me dire → « Cela dépend de ce que vous allez me dire » (Maupassant). 

    Tu aimes les bonbons ? Ça dépend lesquels, ça dépend desquels → Ça dépend de quels bonbons tu parles, de quels bonbons il s'agit (notez l'haplologie).

    Alors, la langue française, vous l'aimez toujours autant ? Le premier qui répond : « Ça dépend... » aura affaire à moi !

    (1) Sans doute est-il utile de rappeler ici, avec René Georgin, que « le fait qu'un nom ou pronom compléments soient obligatoirement amenés par de n'entraîne pas automatiquement l'emploi de la même préposition devant une subordonnée qui a sa syntaxe propre. On dit fort bien : Je me réjouis que vous soyez guéri à côté de : Je me réjouis de votre guérison ».

    (2) « Le non-effacement de la préposition est attesté dans la langue considérée comme "populaire" », « À l'écrit, en tout cas, les règles d'effacement dont nous parlons sont toujours respectées » (Constructions infinitives du français, Hélène Huot, professeur de linguistique).
    « S'intéresser à comment, réfléchir sur pourquoi, dépendre de comment sont agrammaticaux » (Grammaire du français langue étrangère pour étudiants finnophones, Jean-Michel Kalmbach).
    « Cette préposition est parfois présente dans l'interrogation indirecte partielle [...] devant d'autres interrogatifs [que ce qui, ce que], dans une langue moins soignée, reflet de l'oral familier » (Le Bon Usage, Maurice Grevisse et André Goosse).

    (3) Citons encore : « Cela dépend duquel, ma belle, et du prix que tu y mettras » (Pierre Benoît), « Mais cela dépend de quand arrive le Barberousse » (Jean-Noël Schifano, traduisant Umberto Ecco), « Ça dépend de comment va ta grand-mère. De comment se débrouille ton grand-père sans elle » (Olivier Adam).


    Remarque : On notera l'existence d'un homonyme dérivé de pendre, dépendre « détacher une chose (ou une personne) de l'endroit où elle était pendue ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tout dépend (de savoir) si...

     


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  • « Tentative d'attentat sur les Champs-Élysées. »
    (paru sur lexpress.fr, le 23 juin 2017)  

     
    Photo Wikipédia sous licence GFDL par Sam Greenhalgh

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il n'est que de consulter la Toile pour s'aviser du nombre de sites de langue qui tiennent l'attelage tentative d'attentat pour un pléonasme. Pour un bel exemple d'allitération, je ne dis pas, mais pour un pléonasme, vraiment ?

    Au regard de l'étymologie, la cause paraît entendue : attentat, nous dit-on, serait emprunté du latin attentatum, participe passé neutre de attentare, variante de attemptare (« entreprendre quelque chose [avec une idée d'hostilité], surprendre, attaquer »), composé de ad et de temptare, lui-même à l'origine du verbe... tenter ! « Tentative de tentative », avouez que cela fait mauvais genre... en latin. Mais en français ? Selon le Dictionnaire historique de la langue française, attenter signifie « agir de manière à détruire ». Partant, rien ne s'oppose, me semble-t-il, à ce que l'on puisse tenter d'agir... Las ! c'est à un tout autre son de cloche que nous avons droit du côté des dictionnaires usuels : « Faire une tentative criminelle contre », « Commettre une tentative criminelle contre » lit-on à l'entrée « attenter », respectivement du Robert illustré et du Petit Larousse illustré. Un partout, la bombe au centre.

    En ce qui concerne attentat, Frédéric Godefroy observe dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française que le mot s'est d'abord utilisé au sens de « préjudice causé à quelqu'un » ; on s'employait donc surtout, autrefois, à réparer un attentat : « Ce sont les attemptaz qu['il] doit reparer pour les religieuz » (1346), « Ainçois sera l'attemptat reparé » (1365), « reparer lesdiz attemptas » (1401), « affin qu'il repareille certains actemptats » (1420). Depuis lors, ledit substantif désigne, selon le Dictionnaire de l'Académie, une « entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses » (huitième édition), une « action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions » (neuvième édition) − « un ou plusieurs actes de violence de nature à mettre en péril les institutions de la République ou à porter atteinte à l’intégrité du territoire national », si l'on en croit la définition du code pénal. Aussi bien, au nom de quel principe, je vous le demande, s'opposerait-on à l'idée de tenter une entreprise, une action, un acte ? Mais voilà, Robert, une fois de plus, ne l'entend pas de cette oreille : « Attentat n. m. Tentative criminelle contre une personne (surtout dans un contexte politique), contre quelque chose. » (1) Nouvelle impasse.

    Gageons que, si le caractère pléonastique de notre expression était aussi patent que certains l'affirment, il se trouverait plus d'un ouvrage de référence pour s'en faire l'écho. Or, force est de constater que, sur ce sujet, les spécialistes de la langue sont aux abonnés absents. Ceux du droit, en revanche, sont nettement plus diserts. Ainsi du juriste Joseph Ortolan, qui affirme qu'en droit ancien « attentat n'est autre chose que tentative ; attenter, autre chose que tenter » (Éléments de droit pénal, 1855). Or, poursuit-il, « comme dans les crimes qualifiés d'atroces, savoir les crimes de lèse-majesté au premier chef, de parricide, d'assassinat, d'empoisonnement, d'incendie [...] l'attentat suffisait à lui seul pour faire prononcer la peine du crime, de là est venu l'usage d'entendre le mot attentat, dans la langue vulgaire, comme signifiant un grand crime, et de l'appliquer non seulement à la tentative, mais même au crime consommé ». Depuis le code pénal de 1810, précise le Dalloz, « tentative et attentat mènent une existence juridique distincte et parallèle [...] : l'attentat désigne à présent une catégorie spéciale d'infractions se caractérisant par le fait que l’attentat consommé [...] est une tentative érigée en consommation, et que l’attentat tenté est une tentative de tentative » − la tentative étant elle-même constituée « dès lors que, manifestée par un commencement d’exécution, elle n’a été suspendue ou n’a manqué son effet qu’en raison de circonstance indépendante de la volonté de son auteur ». Les non-initiés apprécieront... Toujours est-il que la notion de tentative d'attentat (2) n'est pas étrangère à la jurisprudence criminelle.

    Mais laissons les spécialistes à leur jargon. Dans l'usage courant, on est tenté de parler de tentative d'attentat dès lors qu'un acte de violence (attentat) a manqué son effet (tentative). Or, il se trouve que le mot attentat ne préjuge pas de la réussite de l'entreprise criminelle. Ainsi est-on fondé à parler de l'attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle, car il y a bien eu acte de violence − en l'occurrence, un commando a ouvert le feu sur la voiture conduisant le président de la République − quand bien même ce dernier y a réchappé comme chacun sait. La cible aurait été atteinte, il se serait toujours agi d'un attentat, doublé d'un assassinat. Mais quel type d'infraction constituerait, par exemple, la seule participation à l'élaboration du projet de guet-apens ? La tentative d'attentat ?

    Vous l'aurez compris : dans cette affaire, tout est question de définition. À y bien réfléchir, mieux vaut encore éviter une expression qui a « l'apparence d'un pléonasme » et lui préférer, selon le contexte, les tours attentat manqué, déjoué ou tentative d'agression, d'assassinat. Histoire de ne pas courir le risque d'être pris en flagrant délit d'attentat aux bonnes mœurs grammaticales.

    (1) Étonnamment, le Petit Larousse ne parle pas dans ce cas de « tentative », mais bien d'« attaque criminelle ou illégale contre les personnes, les droits, les biens, etc. » Allez comprendre...

    (2) Elle permet d'inscrire dans le champ de la répression pénale les actes préparatoires, tels que le fait d'aiguiser une arme blanche dans le dessein d’assassiner quelqu’un ou le fait d'acheter une substance mortifère dans celui d'empoisonner quelqu’un.


    Remarque : Selon Girodet, attentat se construit avec la préposition à si le complément désigne une chose abstraite (attentat à la pudeur, à la sûreté de l’État) et avec la préposition contre si le complément désigne une chose concrète ou une personne (attentat contre la patrie, contre le chef de l’État). Là encore, les avis divergent : Hanse et Thomas n'optent-ils pas pour « attentat, attenter contre la sûreté de l’État » ? Et l'Académie n'écrit-elle pas indifféremment « un attentat à la raison, contre la raison » ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Attentat manqué sur les Champs-Élysées.

     


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  • Accords à haut risque

    « Il est donc conseillé de consulter son assurance multirisques. »
    (Jean-Michel Normand, sur lemonde.fr, le 23 juin 2017)  

     

      FlècheCe que j'en pense


    Hanse est pourtant catégorique : « Dans les composés de multi, le 2e élément, soudé au premier, s'écrit sans s au singulier et varie au pluriel : une assurance multirisque, des assurances multirisques. » Las ! il n'est que de consulter Girodet pour mesurer à quel point l'unanimité n'est pas de mise en la matière : « Multirisques adj. Une assurance multirisques. Des assurances multirisques. » Pis : c'est avec une coupable assurance que certains ouvrages de référence versent dans l'inconséquence. Ne lit-on pas dans le Petit Robert (édition 1987) à l'entrée « multirisque » (sans s final, contrairement à la graphie retenue par Girodet) : « Adj. Se dit d'une assurance couvrant plusieurs risques pour un même contrat » et à l'entrée « assurance » : « Assurance multirisques » ? C'est à se demander ce que fait la police (d'assurance)...

    Pourquoi une telle cacophonie ? Parce que grande est la tentation de donner, dès le singulier, auxdits mots composés la marque du pluriel, sous le prétexte que le préfixe multi- (emprunté du latin multus, « nombreux, abondant ») suppose une pluralité d'éléments : puisqu'il est question d'un contrat par lequel on s'assure contre plusieurs risques, la logique ne plaide-t-elle pas en faveur de la graphie assurance multirisques comme on écrit assurance tous risques ? À y regarder de plus près, l'argument paraît difficilement recevable... à commencer par les partisans de la graphie au pluriel eux-mêmes : ne s'accordent-ils pas, contre toute attente, à écrire une assurance multisupport, à propos d'un contrat d'assurance-vie offrant pourtant plusieurs supports de placement ? Deux poids, deux mesures... Plus encore, viendrait-il à l'idée de quelqu'un d'écrire un pays multiculturels parce qu'y coexistent différentes formes de cultures ? Vous l'aurez compris : l'hésitation sur la variabilité en nombre ne concerne que les composés de multi- dont le second élément est un nom. Dans le doute, mieux vaut ne pas prendre de risques inutiles et s'en tenir prudemment à la règle générale d'accord en nombre, selon laquelle les intéressés, qu'ils soient noms ou adjectifs, ne prennent la marque du pluriel... qu'au pluriel !

    Mais là n'est pas le seul écueil que nous réservent les composés de multi- : la variabilité en genre se révèle un exercice tout aussi risqué. « Doit-on écrire une stratégie multicanal ou multicanale ? » me demande en substance un habitué de ce blog(ue), à propos d'une stratégie qui recourt à plusieurs canaux (réels ou virtuels) de distribution. Là encore, deux logiques s'opposent. Ceux qui continuent de traiter le syntagme comme s'il était composé de deux éléments autonomes écriront : un pays multiculturel, une œuvre multiculturelle (parce que culturel, adjectif autonome, varie régulièrement en genre, comme en nombre), mais un marketing multicanal, une stratégie multicanal (parce que canal, nom masculin autonome, ne saurait varier en genre) − le cas du féminin pluriel reste toutefois épineux : des stratégies multicanal ou multicanaux ? Ceux qui, à l'instar du Larousse en ligne, y voient un nouvel adjectif en -al à part entière, oseront parler de stratégie multicanale (comme on parle d'une stratégie bancale) − reste à comprendre pourquoi, à cette aune, les mêmes ne prônent pas la graphie assurance... multisupporte !

    Toujours est-il que Grevisse a beau jeu d'observer qu'« il est difficile d'intégrer dans la syntaxe française ces formations hybrides ». L'arbitraire aurait-il contaminé la série des multi ? Oui, si l'on en croit le nombre de contrevenants... multirécidivistes !

    Remarque 1 : Les mots formés avec multi- s'écrivent sans trait d'union... sauf si le second élément commence par un i : un (musicien) multi-instrumentiste. Seul Bescherelle préconise d'étendre l'usage du trait d'union à tous les composés de multi- dont le second élément commence par une voyelle, afin d'éviter toute ambiguïté de prononciation : un produit multi-usage (Bescherelle) ou multiusage (Larousse en ligne).

    Remarque 2 : Les mêmes observations valent pour les autres préfixes latins (bi-, tri-, quadri-, multi-, omni-, pluri-) ou grec (poly-) qui expriment la quantité. Le TLFi note, par ailleurs, que multi- entre parfois en concurrence avec pluri- et avec poly-.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une assurance multirisque (de préférence à multirisques).

     


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  • Peut mieux faire

    « Il faut à la fois déterminer le gaz mais aussi, autant que faire ce peut, s'il était dans une bombe, comment il a été tiré et utilisé. »
    (paru sur lemonde.fr, le 5 avril 2017)  

     

      FlècheCe que j'en pense


    Voilà une expression au charme désuet, que l'usager moderne analyse plus souvent qu'à son tour de façon erronée. Il croit y déceler « autant que cela peut se faire » (d'où la tentation du pronom ce, mis  pour cela), mais ne perçoit pas qu'un se manque à l'appel. Non ! Pour autant que je sache, il s'agit là du tour impersonnel il se peut faire − pour il peut se faire (1) −, plus couramment employé sous la forme absolue il se peut (cela se peut) : « Il se peut faire que les autres pensent ainsi » (Dictionnaire de Jean Nicot, 1606), « Toutefois il se peut faire que je me trompe » (Descartes), « Il se peut faire qu'il y ait des vraies démonstrations, mais cela n'est pas certain » (Pascal), « Cette recherche se peut faire » (Bossuet), « Dans de telles conditions, cela se peut faire » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Reconnaissons, à la décharge des contrevenants, que l'ordre des mots, peu naturel, et l'omission du pronom impersonnel il, fréquente dans ce type de construction (2), ne facilitent pas l'interprétation d'autant que faire se peut en « autant qu'il se peut faire », autrement dit « autant que cela peut se faire, autant que cela se peut », d'où « autant que cela est possible, dans la mesure du possible ».

    Ladite locution, qui exprime donc « une possibilité sur laquelle on émet des réserves » (selon le Dictionnaire de l'Académie), est présentée comme « figée » dans Le Bon Usage. Voire. Car enfin, on a connu des syntagmes au degré de figement autrement élevé.
    D'abord, les exemples où le verbe pouvoir est conjugué à d'autres temps que le présent de l'indicatif (mais toujours à la troisième personne du singulier) ne sont pas rares : « Il sera bon de dépouiller, autant que faire se pourra, les lieux observés » (D'Alembert), « Pour concilier leur dévotion avec leur paresse autant que faire se pourrait » (Gérard de Nerval), « C'était donc une heure dans la vie à noter, à graver, à défendre, autant que faire se pourrait, contre un trop rapide oubli » (Pierre Loti), « Il en [= des enfants abandonnés] a hébergé et élevé cinq cents en treize ans, donnant à chacun, autant que faire se pouvait, une âme » (Émile Henriot), « Autant que faire se pouvait avec une documentation souvent lacunaire, incertaine et toujours tardive, on a tenté de... » (Alfred Ernout), « Car le sentiment qu'il portait au jeune homme ressemblait à l'amour autant que faire se put  [sic] » (Gerald Messadié), « Chaque citation est, autant que faire s'est pu, doublement référencée » (Henri Béhar), « Nous nous en tenions à l'écart autant que faire se pouvait » (Robert Deleuse), « L'honneur cependant d'un juste critique sera d'échapper autant que faire se pourra à un impressionnisme trop aisément satisfait de sot » (Grand Larousse encyclopédique).
    Ensuite, le TLFi mentionne à l'entrée « pouvoir » la variante tant que faire se peut (littéralement « aussi longtemps que cela peut se faire »), quand le Larousse en ligne consigne de son côté la formule si faire se peut : « Tant que faire se pourra » (Bossuet), « La sœur du roi devait évidemment s'occuper [...] de la solitude de son frère, ce qui jusqu'à un certain point, et tant que faire s'était pu, avait été fait » (Jean Giono), « Entrer, tant que faire se peut, dans l'âme du possédé » (Bernard-Henri Lévy) ; « Surmonter, si faire se peut, les plus grandes adversités » (François de La Mothe Le Vayer), « Trouver − si faire se peut − dans les lettres françaises ce qu’il y a de meilleur » (Jean d'Ormesson).
    Enfin, faire se peut s'emploie depuis au moins le XVe siècle comme complément dans diverses constructions comparatives et superlatives : « Le plustost que faire se pourroit » (Livre des faits de Jean Le Meingre, vers 1409), « Comme si vingt hommes l'eussent assise le plus doucement que faire se peut » (Journal d'un bourgeois de Paris, 1434), « Le plus abregement que faire se peut » (Louis XI, 1462, cité par Littré), « La meilleure apparence que faire se peut » (Pierre de Crescens, 1486), « Tant et si longuement que faire se pourra » (Charles Quint, 1534), « Au plustost ou Le plustost que faire se peut » (Jean Nicot, 1606), « Représenter chaque chose le plus au naturel que faire se peut » (Honoré d'Urfé, 1607), « Fai(re) lever les voiles et cingler le plus promptement que faire se peut » (Pierre Matthieu, 1625), « Je dis adieu, avec autant de regrets que faire se peut » (Discours sur la mort du chapelier, vers 1628), « Enjoignons aux pères de famille de faire la diminution, sur chacun d'eux, aussi juste que faire se pourra » (Montesquieu, 1721), « Employer, le plus que faire se peut, le temps et les mains des sujets » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1765) « J'avancerai les miennes [d'affaires] le plus que faire se peut » (Louis-Joseph Papineau, 1822), « Tirer le plus honnêtement que faire se peut trois francs du plus grand nombre possible de poches françaises » (Jules de Goncourt, 1855), « Aussi peu que faire se pourra » (Émile Meyerson, 1931) ; cet usage, que d'aucuns qualifieront volontiers d'archaïsant ou de précieux, perdure sous quelques plumes contemporaines : « Aussi délicatement que faire se peut » (Pierre Perret), « Profiter chaque jour du soleil aussi longtemps que faire se peut » (Renaud Camus), « Expliquer, aussi simplement que faire se peut » (Pierre Bergounioux) − on dirait plus couramment, de nos jours, aussi délicatement (longtemps, simplement) que possible.

    Toujours est-il que, figée ou pas, notre locution s'écrit justement avec le s de possible − un moyen mnémotechnique comme un autre, que l'on gagnera à retenir... autant que faire se peut !

    (1) Littré précise que le pronom se « peut se placer devant pouvoir, sans que pouvoir soit pour cela verbe réfléchi ; se appartient alors au verbe à l'infinitif qui suit ».

    (2) Que l'on songe à mieux vaut, peu importe, n'empêche, comme bon lui semble, comme suit, si besoin était, etc.

    Remarque 1 : Le lecteur pressé pourrait croire que la locution autant que faire se peut est absente du Littré. Si elle ne figure à aucune des entrées attendues, elle apparaît toutefois au détour de l'introduction de la préface : « La définition et les divers sens classés et appuyés, autant que faire se peut, d'exemples empruntés aux auteurs des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles. » Précisons, tant qu'à faire, que la première attestation qu'il m'ait été permis d'établir date de 1506 : « Pénétrer, autant que faire se peut, l'essence de ce dont les autres ne voient que les ombres et les simulacres » (François de La Mothe Le Vayer).

    Remarque 2 : Il va sans dire que la graphie autant que faire se peu, que l'on trouve çà et là sur la Toile, n'est pas davantage recevable.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Autant que faire se peut (ou, plus couramment, autant que possible, dans la mesure du possible).

     


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  • « Un point de plus, un point de moins, ce sera un peu près 30 députés [sur les 80 à 132 sièges que peut compter glaner la droite dans l'hémicycle, ndlr]. »
    (paru sur europe1.fr, le 13 juin 2017)   
    François Baroin (photo Wikipédia sous licence GFDL par Anonymous42)

     

      FlècheCe que j'en pense


    De toute évidence, ces propos de François Baroin, au lendemain du premier tour des élections législatives et de la déroute annoncée des partis traditionnels, ont été mal retranscrits par la rédaction du site Internet d'Europe 1. Car enfin, il ne vous aura pas échappé que l'expression consacrée pour exprimer une approximation est à peu près (ou à peu de chose près) : Il est à peu près aussi grand que moi (= il est presque aussi grand que moi). J'en suis à peu près sûr. Nous étions à peu près vingt. Ces couleurs sont à peu de chose près identiques.

    N'allez pas croire pour autant que le tour un peu près n'existe pas. Il n'est rien de moins que correct... à cela près qu'il ne s'envisagera que dans une acception spatiale : Il est un peu (trop) près du bord, Il est nécessaire d'examiner les faits d'un peu (plus) près ou, figurément, Il est un peu (trop) près de ses sous.

    À y regarder d'un peu près, justement, la confusion entre les deux formes est plus courante qu'il n'y paraît. Jugez-en plutôt : « Voilà un peu près tout ce que nous savons » (Le Monde), « Nicolas Sarkozy a fait un peu près 20-21% au premier tour » (Europe 1), « On attend en tout un peu près 400 enfants » (La Voix du Nord), etc. Vous l'aurez compris : mieux vaut se garder, dans cette affaire, de toute confusion (phonétique ?) entre à et un. Histoire d'éviter de verser dans... l'à-peu-près.

     
    Remarque 1 : De nos jours, le substantif invariable peut être utilement distingué de la locution adverbiale par deux traits d'union : Faire à peu près la même chose, mais S'en tenir à des à-peu-près (= des approximations grossières). Littré, pour sa part, s'en passait dans les deux cas.

    Remarque 2 : La graphie à peu de choses près, avec choses au pluriel, ne se justifie guère, puisque le sens est « à quelque chose près, à peu près » et non « à plusieurs choses près ». Les dictionnaires usuels laissent toutefois le choix : « À peu de chose(s) près » (Robert illustré, Larousse en ligne). L'Académie elle-même, qui prône la graphie au singulier dans la neuvième édition de son Dictionnaire, laisse échapper un « à peu de choses près » à l'entrée « pratiquement » (même inconséquence constatée dans le TLFi, qui consigne la graphie au singulier aux entrées « chose » et « peu »... et celle au pluriel à l'entrée « près »).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ce sera à peu près 30 députés.

     


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