• Pourquoi tant de n ?

    « Mais cette spécialiste du droit parlementaire et de la procédure législative n’en n’a cure. »
    (paru sur valeursactuelles.com, le 20 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Bel exemple, s'il en est, de corruption de l'écrit par l'oral. Car, cela ne vous aura pas échappé, la répétition fautive de ne résulte ici d'une confusion phonétique. La coquille est d'autant plus cocasse que l'on sait à quel point l'usager n'a cure, d'ordinaire, de ladite particule négative, passée plus souvent qu'à son tour par pertes et profits si l'on en juge par la quantité de il a pas, il est pas qui fleurissent sur la Toile. Toujours est-il qu'abondance de biens nuit quelquefois...

    Mais commençons par rappeler ici que le substantif féminin cure, avant de prendre le sens usuel et médical de « traitement d'une maladie par une méthode, un médicament » (une cure d'amaigrissement, de repos, de sommeil), a d'abord signifié « soin, attention ; souci, préoccupation » : « Il receust la cure et le gouvernement de tout l'empire » (Les Grandes Chroniques de France), « Autrement la mordante cure, / Qui nous cuit l’âme à petit feu » (Ronsard), « Il ne considérait pas son exil comme le dispensant de la cure des âme » (Sainte-Beuve). Cette acception n'a plus cours de nos jours que dans l'expression n'avoir cure de, attestée depuis le XIe siècle au sens de « ne pas se soucier, ne pas tenir compte, n'avoir que faire de » : « De cela elle n'a cure » (Chateaubriand), « Il n'a cure et peu lui chaut du souper non plus que du gîte » (Verlaine), « On m'entretient de querelles, de doctrines dont je n'ai cure » (Paul Valéry).

    En cas de pronominalisation du complément, il convient de ne pas se laisser abuser par la liaison entre le pronom en et la forme verbale à initiale vocalique. Aussi écrira-t-on : je n'ai cure de celaje n'en ai cure, conformément aux principes élémentaires de notre syntaxe − je n'en veux pour preuve que ces exemples puisés aux meilleures sources (thermales) : « L'âne [...] se plaint en son patois ; le meunier n'en a cure » (La Fontaine), « Quant à la valeur même de mes écrits, je vous dis qu'ils n'en ont cure » (Gide), « On a beau lui prodiguer des avertissements, il n'en a cure » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Las ! force est de constater qu'en ce domaine nombreux sont les journalistes qui gagneraient à se voir prescrire une cure de rappel. Qu'on en juge : « Le chancelier n'en n'a cure » (Le Monde), « L'intéressé n'en n'a cure » (Le Point), « Une partie des nouveaux "Corbynistes" n'en n'a cure » (L'Express), « Mais les colons [...] n'en n'ont cure » (Libération), « Emmanuel Macron n'en n'a cure » (Le Huffington Post), « Les tourtereaux n’en n’ont cure » (L'Est républicain), « De ces considérations, [ils] semblent n'en n'avoir cure » (Le Progrès).

    Quand on vous dit que le métier de correcteur n'est pas une sinécure !


    Remarque 1 : N'avoir cure de fait partie de ces expressions toutes faites (avec n'avoir que faire de, n'avoir garde de, qu'à cela ne tienne, n'empêche, etc.) où ne est employé seul, c'est-à-dire sans auxiliaire de négation (pas, plus, point, jamais...). Ledit ne a beau y être tenu pour « indispensable [en français moderne] » par certains spécialistes (dont Hervé Curat), la locution est également attestée, quoique plus rarement, à la forme affirmative : « Le goût du Beau, dans la seule partie du public dont le poète puisse avoir cure, s'est anobli 
    » (Verlaine), « Je me souviens de ses cuisses, quand le peignoir s'entrouvrait sans qu'elle en ait cure » (Simenon).

    Remarque 2 : Cure désigne aussi la fonction ecclésiastique à laquelle est attachée la direction spirituelle d'une paroisse et, par métonymie, la demeure du... curé.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle n'en a cure.

     


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  • Il y a fort à faire

    « C’était l’une des grandes craintes des services de renseignement : des djihadistes qui, fort de leur savoir-faire acquis sur les champs de bataille, reviendraient sur le sol européen pour y perpétrer des attentats. »
    (Vincent Monnier, sur nouvelobs.com, le 8 octobre 2017)
    « Des policiers se sont faits forts de maintenir une pression élevée. »
    (paru sur lepoint.fr, le 31 juillet 2017)

     
      FlècheCe que j'en pense


    Une fois n'est pas coutume, les spécialistes de la langue sont unanimes : l'adjectif fort varie régulièrement dans la locution être fort de quelque chose, qui signifie « tirer sa force, sa confiance, son assurance de quelque chose ». Témoin ces exemples puisés aux meilleures sources : « Fier de mes cheveux blancs et fort de ma faiblesse » (Corneille), « Les rois de France, forts de leur puissance » (Montesquieu), « Elle est forte de son bon droit, de sa longue expérience » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Elle est forte de son expérience » (Dictionnaire du français de Josette Rey-Debove), « Forte de notre approbation, elle ne s'est pas laissé faire » (Hanse), « Une armée forte de cent mille hommes » (Larousse), « [Une ville] forte de 38 207 habitants » (Jean-Pierre Colignon), « [L'Académie,] forte de son autorité sur la langue et de la réflexion qu'elle a conduite » (Bernard Cerquiglini), « Les jeux sont déjà faits, entre ces quelques-uns, forts de leurs Partisans, et les autres, qui peinent à rassembler » (Alain Rey).

    Les choses se compliquent fortement avec l'expression se faire fort de, dans laquelle le traitement de fort n'en finit pas de diviser les grammairiens. Selon Thomas, « autrefois, l'adjectif fort ne variait pas au féminin et s'écrivait fors pour les deux genres, suivant en cela la règle de grand dans grand mère, grand route, etc. [...]. La question de dire se faire fort de ou se faire forte de ne se posait donc pas ». Mais de quel autrefois parle-t-on ? Car enfin, c'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que, si les formes du latin fortis étaient effectivement communes au masculin et au féminin (on parle d'adjectif épicène) (1), celles de fort ne l'étaient à l'origine qu'au cas régime ; au cas sujet, lit-on dans les ouvrages qui s'intéressent à la déclinaison des adjectifs en ancien français, le masculin faisait forz (fors ou forts) au singulier et fort au pluriel, quand le féminin faisait fort au singulier et forz (fors ou forts) au pluriel. On écrivait donc : « reys est forz [le roi est fort] » (Albéric de Pisançon, XIe siècle), mais « fort aventure » (La Vie de saint Alexis, XIe siècle), « une fort fievre » (Chroniques de Saint-Denis). Ce n'est qu'au XIIe siècle, à en croire Hatzfeld et Darmesteter (Traité de la formation de la langue française, 1890-1900), que le sujet singulier devint forz au féminin, ce qui fit écrire à Littré que « l'ancienne langue disait uns hom fors, une femme fors ». Et avec la progressive disparition des cas sujets, au XIVe siècle, l'identité formelle des deux genres tendit à être rétablie, conformément à l'étymologie : fort au singulier et forz (fors ou forts) au pluriel. Mais pour combien de temps ? Il n'est que de consulter les dictionnaires historiques pour se faire une idée approximative : « Je me faiz forte sur ma vie que vous le trouverez ainsi » (Jean d'Arras, Roman de Mélusine, vers 1393), « Nous nous faisons fortes pour luy » (Antoine de La Sale, Le Petit Jehan de Saintré, 1456), « Ainsi est-il, je m'en fais forte / De ce drap » (La Farce de Maître Pathelin, vers 1456-1460), « [Elle] se fist forte de ses gens et subjectz » (Mémoires d'Olivier de La Marche, vers 1470), « Je me suis faicte forte que luy en envoiriés bientost une aultre [peinture] mieulx faicte » (Lettres de Marie Stuart, XVIe siècle), « Je me fais forte que, puis le temps Abel, Bergiers ne firent réveil si honnorable » (Le Banquet du Boys, vers 1525), « Je me feroys forte que le roy seroit obey » (Lettres de Marguerite de Navarre, 1534), « Je me fais forte que le combat des deux ne sera plustost failly, que je ne vous mette en barbe un mien frère » (Amadis de Gaule, 1541), « Je me fay forte de vous rendre ce Roy desloyal ou vif ou mort » (Histoire pitoyable du prince Erastus, 1565), « Se faisant forte d'aller avec Alphons son beau-frere » (François de Belleforest, 1579), « Sa femme, se faisant forte du consistoire, se mit à faire la meschante » (François Béroalde de Verville, Le Moyen de parvenir, 1617), à côté de « Il venoit une pucelle vers le roy, laquelle se faisoit fort de lever le siege de ladicte ville d'Orleans » (Chronique de la Pucelle, XVe siècle), « Je [une femme] me fay fort de vous y conduire » (Odet de Turnèbe, Les Contens, vers 1580). Vous l'aurez deviné sans effort : la graphie forte, attestée dès le XIIe siècle (2), s'est répandue du XVe au XVIe siècle au détriment de l'ancien féminin fort, de moins en moins compris à mesure que se généralisait le e analogique pour les adjectifs qui en étaient primitivement dépourvus (3).

    Mais voilà, il a fallu que Vaugelas s'en mêlât ! « [Cet adjectif a] un usage assez étrange, mais qui est bien Français. C'est qu'une femme parlant dira tout de mesme qu'un homme, je me fais fort de cela, et non pas, je me fais forte [...]. Il est du nombre pluriel, comme du genre féminin ; car il faut dire aussi, ils se font fort de cela, et non pas, ils se font forts [...]. En ces phrases, [fort] est indéclinable et mis comme adverbialement », lit-on dans ses fameuses Remarques sur la langue française (1647). L'argument est nouveau, puisqu'il repose moins sur l'histoire que sur la nature de fort, lequel serait ici employé comme adverbe ; il est surtout déroutant, car enfin, si hésitation il avait pu y avoir jusque-là, c'était semble-t-il sur la variation de fort en genre, pas sur sa variation en nombre, acquise depuis l'origine. Qu'on en juge : « Les chevaliers d'Angleterre [...] se firent forts de toutes ces ordonnances » (Jean Froissart, XIVe siècle), « [Ils] se faisoient forts de ceulx de Rhodes » (Jean II Le Meingre, XIVe siècle), « Et ce sont faits forts iceux Messire Jean de faire jurer à l'Amiral [...] toutes les choses dessus écrittes » (Traité entre Charles V et Jean Ier de Castille, 1379), « Les gens de quoy ilz s'estoient faictz fortz n'y estoyent joinctz » (Philippe de Commynes, vers 1470), « Aucuns de eulz s'estoient fait fors et avoient promis au roy de ravir son filz » (Georges Chastelain, vers 1470), « Et combien que ceux de Sens, qui furent à Compiegne, se firent forts que ceux de Sens le consentiroient » (Chronique dite de Jouvenel des Ursins, XVe siècle), « Ceulx qui en sont venu parler s'estoient faicts fortz de plus qu'ilz ne povoient » (Jean du Bellay, 1535), « Ilz se font forts des pyonniers qu'ilz ont » (Charles de Marillac, 1541), « Ils s'essayeroyent et se faisoyent forts luy donner entree par le Chasteau » (Jean de Léry, 1574), « Ceux qui se font forts de vous attaquer promptement » (Les Œuvres de Guillaume du Buys, 1583), « Ceux qui se font forts de trop de choses ne viennent à bout d'aucune » (Pierre-Claude-Victor Boiste, 1635), « Se faisans forts que l'expres commandement de sa Majesté leur serviroit de descharge » (Henri II de Rohan, 1644). Se peut-il que cet « usage assez étrange » observé par Vaugelas soit né en ce début de XVIIe siècle, encore si friand des choses de l'Antiquité ? Rares sont pourtant les exemples d'invariabilité en nombre dans les textes de cette époque. J'en ai bien trouvé un, sous la plume d'Agrippa d'Aubigné : « Ils se font fort d'une telle amitié avec Villiers » (Histoire universelle, édition de 1616)... mais il fut prestement rectifié en Ils se font forts dans l'édition de 1626 ! Et cet autre en 1668 : « Ils se font fort de l'obeyssance des soldats », dans un traduction de Quinte-Curce... de la main de Vaugelas lui-même ! L'hypothèse d'une « mode » à la cour de Louis XIII puis de Louis XIV n'est pourtant pas à écarter d'un revers de manche. J'en veux pour preuve ce témoignage de Marguerite Buffet dans ses Nouvelles observations sur la langue française rédigées en 1668 (en réaction à celles de Vaugelas ?) : « Voicy un rencontre où une femme parlera de mesme qu'un homme ; elle dira, je me fais fort de cela, qui n'est bon que pour le masculin, il faut dire, je me fais forte de cela. » Mais, au risque de me répéter, il n'est question là encore que du traitement de fort au féminin, pas au pluriel. Résumons : de l'hésitation de l'usage quant à la variation de fort en genre, Vaugelas choisit de retenir l'invariabilité et réussit ce tour de force de l'étendre au nombre − de façon abusive, pour les uns, attendu que fort a toujours varié en nombre dans l'ancienne langue (comme en latin, du reste) ; de façon fort logique, pour d'autres, étant donné qu'« autrefois l's était caractéristique du nominatif singulier et disparaissait au nominatif pluriel : Ils se faisaient fort est un vestige de cette ancienne règle [que l'on ne comprenait déjà plus au XVe siècle] » (François Guessard, Examen critique de l'ouvrage de M. Génin, intitulé Des Variations du langage français depuis le XIIe siècle, 1846) (4). Les mauvaises langues, quant à elles, se persuaderont que Vaugelas avait déclaré que fort était adverbe... parce qu'il ne s’expliquait pas l’invariabilité apparente de l’adjectif !

    Toujours est-il que l'auteur des Remarques, membre influent de la toute nouvelle Académie française, se fit fort de consigner l'invariabilité de fort après se faire dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l'illustre Compagnie : « On dit, Se faire fort, pour dire, Se rendre caution, se rendre garant. Et en cette phrase, le mot de Fort s'employe tousjours indeclinablement. Une femme qui se fait fort de faire signer son mari. ils se faisoient fort d'une chose qui ne dépendoit pas d'eux. » L'invariabilité aura beau être maintenue dans les éditions subséquentes, elle ne fera toujours pas l'unanimité. Témoin ces exemples d'accord en genre et en nombre qui sont autant d'affronts à la prescription de Vaugelas : « Si vous la désirez, je me fais forte d’elle » (Alizon, 1637), « Les Allemans [...] se faisoient forts de l'emporter du premier assaut » (Abraham de Wicquefort, 1656), « A ceux qui se font forts de pouvoir tout comprendre » (Philippe Le Noir, 1658), « Ceux qui se font forts de nous faire reconnoistre un Pape en l'Eglise de Jesus Christ » (Jean Daillé, 1660), « Ceux qui se font forts de leur montrer que [...] » (Antoine Arnauld, 1672), « Cette ambitieuse Princesse se fit forte de son crédit » (Mme de Villedieu, 1673), « Ils se font forts de la [= la peste] faire cesser » (Pichatty de Croissainte, 1720), « La femme de l'empereur d'autre part se fait forte que le roi d'Arragon consentira que [...] » (Charles Pinot Duclos, 1745), « [Ils] se firent forts devant tous que [...] » (Saint-Simon, avant 1755), « Je me fais forte de vous faire trouver six heures de lucidité parfaite par jour » (Mme Carraud, Lettre à Balzac du 8 avril 1833), « Je me fais forte de la [cette place] lui faire obtenir »  (Eugène Sue, 1843), « Elle se fait forte d'une justice expéditive et sommaire » (Alexandre Vinet, 1848), « Elle se faisait forte de subvenir à ses besoins » (John Bedot, 1860), « Elle se fit forte de le convaincre » (Ernest Serret, 1861), « [L’Église] se fit forte de dompter les passions du peuple » (Edmond About, 1864), « Ils se firent forts de sauver l'honneur du roi » (Jules Michelet, 1868).

    En 1863, Littré jeta un pavé dans la mare en dénonçant le passage en force des académiciens : « Aujourd'hui que fort fait au féminin forte, il ne reste plus [dans elle se fait fort de] qu'un archaïsme qui mériterait sans doute d'être conservé s'il s'était transmis sans variation ; mais depuis longtemps, comme on peut voir [dans les exemples cités précédemment], l'analogie nouvelle de la langue l'a enfreint. Voilà pour le féminin ; quant au pluriel, dire : Ils se font fort et non forts, cela n'est fondé ni sur l'archaïsme ni sur la grammaire ; fort est ici adjectif et non adverbe. » À dire vrai, là est le nœud du problème : fort, dans se faire fort de, fait-il office d'adverbe, comme le prétend Vaugelas, ou d'adjectif, comme l'affirme Littré ? Nouvelle querelle de spécialistes. Pour le grammairien Scipion Dupleix, la cause est entendue : « C'est ici une pointillerie ou caprice à gêner les esprits, de vouloir faire passer ce [mot] fort pour adverbe », répond-il vertement à Vaugelas dans son livre La Liberté de la langue française dans sa pureté (1651). Et il ajoute : Fort, dans cet emploi, est « adjectif et déclinable en tous les genres et en tous les nombres ; de sorte qu'il faut [dire] : nous nous faisons forts ou fortes de cela, qui est autant à dire que nous nous sentons assez puissants ou puissantes, nous nous tenons pour assez puissants ou puissantes pour faire ou pour exécuter cela ». Littré ne dit pas autre chose : selon lui, la locution signifie littéralement « se donner pour assez fort, se dire assez fort pour » (d'où « se porter caution, s'engager à faire quelque chose »), ce qui suffit à prouver la nature adjectivale de fort. Pour Robert Alcide de Bonnecase Saint-Maurice, en revanche, la nature adverbiale de fort ne fait ici aucun doute : « Remarquez enfin ces façons de parler adverbiales : Elle se fait fort de faire cela [...] » (Remarques sur les principales difficultés de la langue française, 1672). Les Le Bidois père et fils, venus prêter main-forte à Vaugelas, acquiescent en chœur : se faire fort de « ne signifie pas "se rendre fort ou forte", mais "se piquer de" [comprenez : "se targuer, se vanter, se dire capable de"] ; le peu que fort garde, dans ce tour, de son sens ou de sa valeur ordinaire est cause qu'on le laisse sans accord » (Syntaxe du français moderne, 1967) − une façon comme une autre de laisser entendre qu'on a affaire à une locution verbale figée, un tout sémantique dans lequel fort n'est plus analysable isolément, n'a plus de fonction distincte. Entre les deux graphies, le cœur de Louis-Nicolas Bescherelle balance : dans sa Grammaire nationale (1837), il prône l'invariabilité sous le prétexte − capillotracté − que se faire fort de serait l'ellipse de se faire (un) fort (engagement) de (5), mais n'hésite pas à recommander l'accord dans son Dictionnaire national (1845) : « N'est-il pas en effet ridicule d'entendre dire à une femme, je me suis fait fort de réussir dans cette entreprise ? » Et dire que la grammaire est censée être son fort ! Plus subtile est la position de Jean-Paul Colin, Adolphe Thomas et Jean Girodet, pour qui tout dépend du sens de la locution : quand se faire fort de, suivi d'un infinitif, signifie « assurer qu'on a la capacité de », fort demeure invariable, mais quand se faire fort de, suivi d'un nom, est employé − plus rarement, convenons-en − au sens de « tirer sa force de », l'accord se fait avec le sujet car fort joue le rôle, non pas d'un adverbe, mais d'un adjectif. Comparez : Ils se font fort de battre leurs adversaires (= ils assurent avoir la capacité de, ils s'engagent à) et Ils se font forts de la faiblesse de leurs adversaires (= ils sont forts de, ils tirent leur force de) (6). Grevisse, pour sa part, ne fait pas la distinction et considère qu'« on ne peut qu'approuver les auteurs qui dans les expressions se faire fort de, se porter fort pour, font varier l'adjectif fort » (Le Bon Usage, édition de 1969).

    Il faut dire qu'entre-temps un arrêté ministériel sur la simplification de la syntaxe française, en date du 26 février 1901, s'était opportunément penché sur notre affaire : « Dans la locution se faire fort de, on tolérera l'accord de l'adjectif. Ex. : se faire fort, forte, forts, fortes de » (7). L'Académie attendra encore plus d'un siècle pour faire amende honorable − fût-ce du bout des lèvres − dans la neuvième édition (2005) de son Dictionnaire : « Se faire fort de, s'estimer ou se dire capable de. Elle s'est fait fort, ils se sont fait fort d'obtenir leur consentement. On rencontre aussi : Elle s'est fait forte, ils se sont fait forts, mais fait reste toujours invariable » (à l'entrée « faire ») et « Se faire fort de, suivi d'un infinitif, s'estimer, s'affirmer capable de (dans cette locution, fort reste généralement invariable) » (à l'entrée « fort »). Rien d'étonnant, dès lors, que l'usage des auteurs modernes soit à ce point partagé : (accord) « La Libre Parole se fit forte de prouver que [...] » (Maurice Barrès, 1901), « Je me fais forte d'avoir encore de quoi resservir ces Messieurs » (Francis de Miomandre, 1908), « [Les gens qui] se font forts de n'ignorer rien des sentiments du prochain » (Henri de Régnier, 1913), « De bonnes autorités locales se font fortes de démontrer que ce buste n’est pas de Puget » (Louis Bertrand, 1923), « Je me fais forte d'avance de son acceptation » (Édouard Estaunié, 1927), « Ils se font forts de pouvoir [...] » (Roger Martin du Gard, 1936), « Catherine se faisait forte de convaincre peu à peu l'enfant » (Georges-Emmanuel Clancier, 1961), « Toute la jeunesse d'alors se faisait forte de remettre le bonheur à plus tard » (Bertrand Poirot-Delpech, 1974), « Vous vous faisiez forte de trouver un moyen » (Julien Green, 1977), « Sa visiteuse du matin avait dû bavarder et broder à l'envi, se faisant forte de conduire sur la bonne piste ceux qui la soutiendraient » (Gerald Messadié, 2009) ; (invariabilité) « Madame Lepoiroux s’est fait fort d’obtenir de vous madame, sinon engagement, du moins promesse verbale pour garantie d’un emprunt » (René Boylesve, 1905), « Elle se faisait fort de l'éclairer » (François Mauriac, 1927), « Ils se faisaient fort [...] de raser le Feu-Jouant avant l'été » (Maurice Genevoix, 1931), « Les manichéens se font fort de tout expliquer sans jamais faire appel à la foi » (Étienne Gilson, 1931), « Tant de gens se font fort de vous ouvrir toutes les portes » (Jules Romains, 1932), « Une voyante extra-lucide se faisait fort [...] de retrouver le lieu de sa cachette » (Henri Troyat, 1950), « Ils crurent à une vague révolte, qu'ils se faisaient fort de maîtriser » (Georges Bordonove, 1988), « Ils se faisaient fort de renégocier l'un les accords de Schengen, l'autre le pacte budgétaire » (François de Closets, 2013). Le plus fort, c'est que certains semblent avoir du mal à se déterminer. Ainsi de Romain Rolland : « Elle se faisait fort de les [les mauvaises herbes] arracher » (Jean-Christophe, 1907), mais « Sylvie se fit forte de le mettre d'aplomb avant trois mois » (L’Âme enchantée, 1924) et d'André Gide : « Les derniers venus qui prétendent m'aimer, se font forts de ne pas admirer Mallarmé » (Correspondance avec Valéry, 1898), mais « Dont elle se faisait fort de remporter l'assentiment » (Les Faux-Monnayeurs, 1925). Avouez que tout cela ne fait pas très sérieux...

    Reste le cas tout aussi épineux du participe passé, quand notre locution est employée à un temps composé. Nous l'avons vu, l'Académie réclame l'invariabilité de fait dans elle s'est fait fort(e), ils se sont fait fort(s). Rien que de très logique quand fort y est employé adverbialement, puisque ce dernier forme alors locution avec le verbe, mais gageons qu'elle aura fort à faire pour justifier l'invariabilité du participe fait quand fort varie... L'Office québécois de la langue française, suivant la distinction de Girodet et consorts, préconise pour sa part de laisser le participe invariable quand l'expression est suivie d'un infinitif, mais de l'accorder régulièrement avec le complément d'objet direct qui précède (en l'occurrence le pronom personnel se, qui se rapporte au sujet) quand celle-ci est suivie d'un nom : Ils se sont fait fort de battre leurs adversaires (fait et fort restent invariables), mais Ils se sont faits forts de la faiblesse de leurs adversaires (ils ont fait qui ? se [étant forts], pronom COD mis pour ils et placé devant le participe ; fait et fort varient donc). Quant à Grevisse et à Goosse, s'ils avouent respectivement « approuver » et « ne pas pouvoir blâmer » (notez la nuance) les auteurs qui tiennent fort pour variable en genre et à plus forte raison en nombre, ils demeurent étonnamment silencieux sur la question de l'accord du participe. Vous, je ne sais pas, mais moi, je trouve que c'est un peu... fort de café !

    (1) C'est également le cas de grand (du latin grandis), gentil (gentilis), mortel (mortalis), royal (regalis), vert (viridis), etc.

    (2) « Une tor [tour] mout forte » (Roman de Thèbes), « Fu la guerre forte » (Roman de Rou), « Bataille avrum e forte e aduree [Nous aurons une bataille rude et acharnée] » (Chanson de Roland).

    (3) Dans La Formation du féminin de l'adjectif et du participe passé (1937), Reginald Bowen croit pouvoir être plus précis : « À partir de 1450 forte s’établit comme la forme du féminin. »

    (4) Reste à comprendre pourquoi cet éminent spécialiste parle de nominatif, alors que fort, sauf erreur de ma part, est ici attribut du pronom objet direct se, ce qui correspondrait plutôt à un accusatif (cf. le tour latin se fortem facere).

    (5) « Se faire fort, dit Voltaire, signifie j'en réponds, je prends sur moi l'entreprise, je me flatte d'y réussir. Or, se flatter de la réussite d'une entreprise, c'est prendre l'engagement de la mener à bout malgré tous les obstacles qui pourraient s'y opposer. Cette explication justifie donc notre analyse. »

    (6) Dans la seconde construction, l'adjectif fort est susceptible de degré (on peut dire : Ils se font plus forts encore de la faiblesse de leurs adversaires), ce qui n'est pas possible dans la première. On devine intuitivement que « fort, épithète ou attribut, ne semble pas pouvoir se construire avec de + infinitif » (Lars Otto Grundt, Études sur l'adjectif invarié en français, 1972). Pour autant, les partisans de l'accord ne manqueront pas d'objecter, à la suite de Littré, que se faire fort de suivi d'un infinitif signifie aussi bien « se dire assez fort pour »...

    (7) Léon Clédat ajoute en commentaire : « L'accord de l'adjectif dans la locution se faire fort de est assurément logique. Si elle se fait forte nous choque un peu, c'est simplement parce que la locution n'est guère employée par les femmes, le sentiment qu'elle exprime étant peu féminin. » Autres temps, autres mœurs...


    Remarque 1 : Les mêmes observations valent pour se porter fort pour quelqu'un (« se porter garant pour lui ou répondre de son consentement », d'emploi nettement moins fréquent) − à ce détail près, notent Hanse et Girodet, que le participe porté reste variable : Elles se sont portées fort pour nous. Allez comprendre...

    Remarque 2 : Le féminin étymologique persiste dans les noms propres Maisonfort, Pierrefort, Rochefort, Vïllefort, et dans le nom commun raifort, composé de l'ancien français raiz (« racine ») et de fort.

    Remarque 3 : Il va sans dire que l'on n'hésitera pas à accorder l'adjectif fort après se faire dans des phrases comme : Sa voix se fit forte.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des djihadistes qui, forts de leur savoir-faire acquis sur les champs de bataille, reviendraient sur le sol européen.

    Des policiers se sont fait fort(s) de maintenir une pression élevée (selon l'Académie).

     


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  • « Orphée et le dualisme, au fond, ont parti lié. »
    (Marie Gil, dans son livre Roland Barthes. Au lieu de la vie, paru aux éditions Flammarion)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il est des cas, épineux, où l'absence d'article associée au choix d'un adjectif épicène (du moins à l'oral) ne permet pas de déterminer le genre du substantif. Ainsi de l'affaire qui nous occupe aujourd'hui. Rappelons donc à notre auteur que c'est le nom féminin partie qui est de mise dans les locutions lier partie ou avoir partie liée avec quelqu'un, lesquelles signifient « concerter son action, unir ses intérêts avec lui ; être engagé solidairement avec lui dans une affaire » (1) : « M. de Saint-Gilles passait en Hollande pour lier directement partie avec le cardinal de Retz » (Sainte-Beuve),
    « L'un des deux directeurs [...] avait partie liée avec de gros négociants bruxellois » (Martin du Gard), « Les magistrats avaient partie liée avec les bandits » (Jean Dutourd), « La matrone paraissait au mieux avec le cousin Anselme. Ils avaient probablement partie liée » (Claude Duneton). Partie s'entend ici au sens de « projet, affaire, cause que plusieurs personnes ont en commun », comme dans ce n'est que partie remise. De là, partie liée s'est dit de toute affaire convenue et, particulièrement, d'un duel (2) : « Des quatre, c'est une partie liée (3) » (Montaigne), « La proposition [de duel] fut acceptée : voilà la partie bien liée, le lieu pris, l'heure marquée » (Mme de Sévigné), « Jamais partie ne fut si bien liée » (Saint-Simon) ; et aussi, en termes de jeu, d'une partie avec revanche ou belle (« avec cette convention qu'il faille gagner deux manches sur trois ou deux manches de suite pour avoir l'enjeu », pour paraphraser Littré) par opposition à une partie unique : « Jouer aux dominos à quatre, avec revanche en partie liée » (Fernand Calmettes).

    En revanche, c'est bien le substantif masculin parti qui s'impose dans prendre parti pour quelqu'un ou tirer parti de quelque chose, respectivement avec le sens de « choix, résolution » et de « profit, avantage ». Maudits homophones ! Qui a dit que la langue était une partie de plaisir ?

    (1) Le tour avoir partie liée (et non pas être partie liée comme on le voit parfois) se rencontre également avec un complément de chose, au sens figuré de « être étroitement lié à » : « L'art classique ayant partie liée avec la renaissance de l'Antiquité, l'art romantique doit avoir partie liée avec celle du Moyen Âge » (André Malraux), « En France, la langue a partie liée avec la loi, avec l'autorité, avec le pouvoir » (Pierre Lepape). Cet emploi, bien que fréquent, est curieusement ignoré de tous les ouvrages de référence que j'ai pu consulter.

    (2) « On dit lier partie, pour dire, Convenir du jour et des conditions où on doit se divertir ensemble, jouer, voyager ou se battre » (Dictionnaire de Furetière, 1690).

    (3) Comprenez : Les quatre (l'offenseur et l'offensé, d'une part, et les seconds, de l'autre) forment alors une partie liée et un double duel.

    Remarque 1 : On notera que l'expression avoir partie liée se construit avec les prépositions avec pour introduire la personne avec qui une affaire est engagée et dans pour préciser l’objet de l’affaire : « [La ville d']Assat a partie liée avec Bordes dans le grand projet Aéro Pôle » (Sud Ouest).

    Remarque 2 : Quand bien même affaire a pu se dire, autrefois, pour « complot, dessein formé pour nuire ou perdre quelqu'un » (Dictionnaire de Richelet, 1680), c'est à tort, me semble-t-il, que Daniel-Gilles Richard laisse entendre dans son Dictionnaire d'expressions idiomatiques (2011) que l'affaire convenue serait nécessairement placée sous le sceau du secret : « Avoir partie liée avec quelqu'un : "Avoir quelque accord secret qui nous unit à lui". »

    Remarque 3 : On trouve quelques attestations de nos locutions au pluriel : « Que signifie ce commerce [avec le monde] ? [...] C'est y entretenir ses intelligences, c'est y avoir ses parties liées » (Bossuet), « L'Église a parties liées avec l'histoire » (Adalbert-Gautier Hamman, 1970), « Croyance et mystification ont parties liées sous la vêture des rationalisations » (Dictionnaire de la philosophie, publié en 2016 par Encyclopædia Universalis). Mais, allez savoir pourquoi, l'usage a préféré envoyer valser ce douloureux pluriel au profit du singulier...

    Remarque 4 : Voir également le billet  Parti/Partie. 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ils ont partie liée.

     


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  • « Philippe Richert [ex-président de la région Grand Est] a été peu dissert sur les raisons de sa démission. »
    (paru sur francetvinfo.fr, le 30 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Qui osera encore prétendre qu'il n'y a rien de nouveau... à l'est ? Je veux parler non pas de politique − vous vous doutez bien que l'objet de ma chronique n'est pas de disserter sur ce sujet −, mais de langue. C'est que j'en étais resté, pour ma part, à la graphie disert avec un seul s, conformément à l'étymologie latine : disertus, « clair, intelligible, bien exposé » et, en parlant d'une personne, « qui est habile à s'exprimer, qui parle bien ». Mais il n'est que de consulter la Toile pour constater que la chose ne va pas de soi pour plus d'un usager, comme en témoignent ces exemples éloquents : « Il a eu l'air d'être plus dissert » (BFM TV), « L'acteur [...] s'est fort heureusement montré plus dissert » (Le Figaro), « Thierry Ardisson s'est montré plus dissert et véhément » (RTL), « Gourvennec s'est montré beaucoup plus dissert lorsqu'il a été invité à commenter le mercato des autres » (L’Équipe), « Reste que les politiques sont peu disserts sur le sujet » (LCI), « Peu disserte pour le moment, la préfecture de Lyon fait savoir que [...] » (L'Obs), « Elle s'est montrée peu disserte sur son intimité » (VSD), « Elle ne s'est pas non plus montrée très disserte » (Le Monde).

    Reconnaissons, à la décharge des contrevenants, que le cas présent est traître. Car enfin, Félix Gaffiot, dans son fameux dictionnaire latin-français, n'observe-t-il pas que la graphie avec consonne double est « fréquente dans les manuscrits [latins] » ? Il se pourrait, en effet, que la forme latine originelle fût dissertus, participe passé du verbe disserere (« enchaîner à la file des idées, des raisonnements ; exposer avec enchaînement ; raisonner ») − lui-même formé de dis- (préfixe qui exprime ici l'idée de distribution) et de serere (« entrelacer ; joindre, enchaîner, unir ») −, laquelle aurait ensuite donné la variante disertus après la chute d'un des deux s. Seulement voilà : cette évolution constituerait une exception, dans la mesure où le préfixe latin dis- ne subit d'ordinaire aucun changement devant un s suivi d'une voyelle − que l'on songe à dissensio, qui a donné le français dissension, et à dissimilis, dont est issu dissemblable. C'est pourquoi certains étymologistes avancent une autre hypothèse, dont le Dictionnaire historique de langue française se fait l'écho : « La voyelle brève de disertus fai[san]t problème, il faut peut-être envisager une formation en dis- et artus (« habileté, technique »), avec le sens originel de  "disposé ou qui dispose avec habileté" ou "qui divise bien". » Autrement dit, on n'a pas de certitude... Toujours est-il que l'on veillera, en français, à ne pas confondre l'adjectif disert (prononcé dizère), qui qualifie une personne s'exprimant facilement, abondamment et avec quelque élégance, et le substantif dissert' (avec t sonore), abréviation familière de dissertation. Histoire d'éviter, cette fois, d'être complètement à l'ouest.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il a été peu disert sur les raisons de sa démission.

     


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  • « Au lendemain de la plus grande tuerie de masse aux Etats-Unis, "Sin City" se recueille. »
    (Romain Duchesne, sur liberation.fr, le 3 octobre 2017)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par David_Vasquez)

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    Il n'y a pas de mots pour décrire l'horreur de cette nuit à Las Vegas. Il se pourrait bien qu'il y en ait des masses, en revanche, pour qualifier le comportement de nos journalistes sur le plan de la langue. Car enfin, pourquoi faut-il que ces derniers, quand ils daignent nous épargner les expressions anglo-américaines dans leur version originale, se contentent de les traduire servilement en français, sans se donner la peine de vérifier la pertinence de leur production dans un dictionnaire ? Ils y auraient appris que le mot tuerie (1), qui a d'abord désigné un abattoir (« lieu où l'on tue des animaux pour la boucherie »), a pris dès le milieu du XVe siècle le sens courant de « action de tuer en masse » (selon le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy), « action de tuer en masse, sauvagement » (selon le Dictionnaire historique de la langue française), « massacre de plusieurs personnes » (selon le TLFi) : « Le temps de l'inconvénient et tuerie qui fut en la viconté de Faloise en laquelle furent mors douze cens de noz subgiez » (Chronique du Mont-Saint-Michel, 1435). Cette acception est toujours d'actualité, si l'on en croit la plupart des ouvrages de référence actuels : « action de tuer en masse ; scène de carnage, de violence meurtrière » (TLFi), « action de tuer en masse, sauvagement » (Petit Robert), « action de tuer en masse ; carnage, massacre » (Petit Larousse illustré), « fait de tuer d'une manière violente un grand nombre de personnes » (Dictionnaire du français de Josette Rey-Debove). Aussi d'aucuns se croient-ils fondés à trouver des allures de pléonasme à l'expression tuerie de masse, calque de l'anglais mass murder (2).

    Seulement voilà : si l'idée de grand nombre est à ce point attachée au substantif tuerie, pourquoi lui adjoint-on si souvent et depuis si longtemps les services de l'adjectif grand ? Jugez-en plutôt : « La tuerie eust esté moult grande » (Olivier de La Marche, vers 1470), « Et y aura grant tuerie » (Le Mystère du siège d'Orléans, vers 1480-1500), « Faire grande tuerie » (Robert Estienne, 1539, puis Jean Nicot, 1606), « On n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie » (Mme de Sévigné, 1672), « Grande est la gloire, ainsi que la tuerie » (La Fontaine, 1674), « Abatis, se dit aussi d'une grande tuerie de bêtes » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Ce Glaive de la grande tuerie » (Esprit Fléchier, 1691), « La tuerie fut grande dans la déroute » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1935), « Les grandes tueries de vigognes » (Buffon, 1782), « Là fut fait à cette attaque grande tuerie d'Anglois et de marchands de Paris » (Joseph-François Michaud, 1839), « On avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en était fort diminué » (Alexandre Dumas, 1845), « Grande tuerie de scorpions » (George Sand, 1855), « À la grande tuerie ils se sont tous rués » (Leconte de Lisle, 1878), « [Napoléon] sut magnifiquement machiner son peuple pour les grandes tueries » (Clemenceau, 1900), « Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela » (Proust, avant 1922), « Elle dont le mari n'était pas revenu de la grande tuerie » (Marc Blancpain, 1970), « La grande tuerie du 24 août 1572 » (Max Gallo, 2005), « On ne veut rien savoir des grandes tueries staliniennes » (Philippe Sollers, 2014). Rien que de très défendable, objecteront ceux qui, à l'instar du TLFi, considèrent que grand est ici pris au sens de « qui, par son importance, dépasse la mesure ordinaire » et a donc moins à voir avec le nombre qu'avec l'intensité : un grand malheur, un grand danger, un grand carnage, une grande tuerie. Voire. Car enfin, il n'est que de consulter l'entrée « massacre » du Littré ou du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser que la situation reste confuse pour d'autres : « Grande tuerie de bêtes. Les chasseurs ont fait un grand massacre de lièvres et de chevreuils. » Une grande grande tuerie : avouez que cela fait beaucoup pour du gibier...

    Passe pour grande tuerie, mais tuerie de masse ? Renseignements pris, le tour est attesté dans notre lexique, sous la forme tuerie en masse (3), depuis... 1856 : « Est-il vrai que [le pape Pie V] eût contribué à faire adopter en principe l'idée d'une tuerie en masse, proposée par le duc d'Albe ? » (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français). On le trouve en 1872 sous la plume de Victor Hugo : « La tuerie en masse est encore possible. » Je m'interroge : se pourrait-il que, contrairement à ce que se tuent à écrire les spécialistes cités plus haut, tuerie ne dise rien ou si peu du nombre de victimes ? Tel est précisément l'avis de Dupré qui, contre toute attente, affirme qu'« une tuerie concerne un nombre limité de personnes assassinées par un "tueur" ; un massacre donne l'idée d'un grand nombre de victimes sans défense : le massacre des Innocents. À ces idées de meurtre, carnage et boucherie ajoutent [...] l'évocation de chairs sanglantes et de bestialité ». Autrement dit, tuerie en masse, pas plus que grande tuerie, ne saurait être considéré comme pléonastique, quand bien même massacre, dans l'affaire qui nous occupe, aurait la préférence (si j'ose m'exprimer ainsi...) de Dupré. Littré n'est pas loin d'être du même avis : selon lui, « tuerie indique seulement que l'on tue sans idée accessoire. Dans carnage, il y a, suivant l'étymologie, l'idée que beaucoup de chair est mise en pièces : c'est donc la mise à mort de beaucoup d'individus ; mais carnage n'indique pas si c'est dans un combat ou dans un massacre ; c'est pourquoi on ne dit pas le carnage de la Saint-Barthélémy. Le massacre implique que les massacrés n'opposent pas de résistance ou n'en opposent qu'une insuffisante : les Vêpres siciliennes sont un massacre. Boucherie (qui est ici pris au sens figuré, tandis que les autres le sont au sens propre) donne, soit à l'idée de massacre, soit à celle de carnage, la nuance que les personnes tuées le sont d'une façon comparable à la manière dont les bouchers tuent les animaux ».

    Vous l'aurez compris : la langue, dans cette affaire, ne fait qu'ajouter la confusion à l'émotion.


    (1) Notez le e muet intérieur, hérité de tuer.

    (2) On rencontre également la variante fusillade de masse, calque de l'anglais mass shooting, au sujet duquel Olivier Hassid et Julien Marcel écrivent dans leur livre Tueurs de masse (2012) : « Si les Anglo-saxons disposent du terme "mass shooting" pour évoquer un tireur isolé qui tire dans la foule, en revanche, il n'existe pas de terme précis dans la langue française pour évoquer ce genre de massacre. Les universitaires et les journalistes utilisent plus souvent le terme de fusillade. Or, ce terme est très imprécis car une fusillade est généralement associée à l'implication de bandes, à des règlements de comptes, etc. Nous privilégierons la notion de tuerie de masse, même si cette acception est encore peu utilisée. »

    (3) Puisqu'on écrit tuer en masse (pour « en très grand nombre » et « de façon indifférenciée »), la logique plaide, en effet, en faveur de tueur en masse, tuerie en masse. Dans ces derniers emplois, toutefois, la locution en masse est concurrencée depuis la seconde moitié du XXe siècle par de masse (« qui concerne le plus grand nombre, qui s'adresse au plus grand nombre »), probablement par fausse analogie avec les tours culture, loisirs, média, tourisme de masse : « La répression du crime de masse » (Jean-Pierre Maunoir, 1956), « Des tueries de masse en Macédoine » (Bulletin d'analyses de la littérature scientifique bulgare, 1984), « Les tueries de masse perpétrées en URSS » (Génocide pour mémoire de Georges Bensoussan, 1989).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Au lendemain de la plus grande tuerie (ou tuerie en masse ?) aux États-Unis.

     


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