• Le bureau des réclamations

    « Un entretien dans le bureau Ovale, un déjeuner au département d'État, une rencontre avec des PDG français et américains ainsi qu'une visite au cimetière d'Arlington ont notamment été prévus » (à l'occasion de la visite d'État du président Macron aux États-Unis).
    (paru sur lefigaro.fr, le 24 avril 2018)

    (photo Wikipédia)

      FlècheCe que j'en pense


    Comment orthographier le nom du fameux bureau du président de la Maison-Blanche ? Il n'est probablement pas de rédaction où l'on ne se soit posé la question ces jours-ci ! Et force est de constater que les avis sont loin d'être unanimes. Qu'on en juge : « Les Macron [ont eu] les honneurs d'une visite guidée du Bureau ovale par Donald Trump en personne » (Le Point), « Réduire drastiquement le nombre de visiteurs passant dans le Bureau Ovale » (Le JDD), « L'actuel occupant du bureau Ovale » (Le Monde), « Les reporters présents ce mardi dans le bureau ovale de la Maison blanche » (Le Parisien). Quelle cacophonie !

    Inutile d'espérer une aide quelconque des spécialistes de la langue qui, sous l'apparence de réponses carrées, ne parviennent pas davantage à masquer leurs divergences (quand ils ne se contredisent pas carrément au sein d'un même ouvrage [1]) : « Un bureau ovale, [mais] le salon Ovale, à la Maison-Blanche » (Jean-Pierre Colignon), « Le Bureau ovale de la Maison-Blanche » (Bruno Dewaele), « Le bureau ovale (bureau du président à la Maison-Blanche), (fig) la présidence (des États-Unis) » (Robert & Collins), « Le bureau ovale de la Maison-Blanche » (Larousse) ; quant aux Grevisse, Thomas, Girodet et consorts, ils se sont réfugiés au bureau des abonnés absents.

    Il faut dire que les conventions d'écriture des noms de lieux ne sont pas exemptes d'arbitraire. On le sait, « dans les dénominations formées de plusieurs mots, le principe général est de réserver la majuscule au premier mot caractéristique, c’est-à-dire à celui qui permet l’identification, ainsi qu’à l’adjectif qui éventuellement le précède », rappelle l'Académie sur son site Internet. En particulier, quand un terme générique d'entité géographique (baie, cap, fleuve, golfe, île, mer, massif, mont, péninsule, etc.) est suivi d'un terme spécifique (nom ou adjectif) qui concourt à en faire un nom propre, c'est ce dernier qui prend d'ordinaire la majuscule : le mont Blanc, la mer Morte, l'océan Atlantique, le fleuve Jaune, le lac Majeur, le golfe Persique, le cap Vert, la péninsule Ibérique... Il en va de même pour les monuments, les jardins, les rues et certains autres lieux... à ceci près, précise l'Académie, que, « si le substantif général n’est accompagné que d’un adjectif également général, c’est ce substantif qui prendra la majuscule (ainsi, éventuellement, que l’adjectif antéposé) » : la colonne Trajane, la chapelle Sixtine, la bibliothèque Mazarine, mais la Cour carrée (du Louvre), la Maison carrée (temple romain édifié à Nîmes), la Place royale (2).

    Seulement voilà, admettent les académiciens : « De nombreux cas particuliers existent, qui échappent à ce principe qu’on voudrait général et qui souvent reflètent le poids de l’histoire. » L'usage veut ainsi que l'on écrive : le Bassin parisien, le Massif central ; le Palais-Royal, le Pont-Neuf, la Forêt-Noire... et la Maison-Blanche. Vous l'aurez compris : on est loin, pour ce type de dénomination, d'une norme graphique universelle. Dans le doute, un autre principe doit alors nous guider : éviter tout risque d'ambiguïté. Quand rien ne s'opposerait à la graphie le bureau ovale de la Maison-Blanche, on veillera à recourir, en l'absence de complément, à la majuscule (quelle que soit sa position) afin de distinguer le nom propre composé du syntagme libre (désignant un bureau quelconque, qui est de forme ovale) : le bureau Ovale, sur le modèle de la bibliothèque Mazarine ; le Bureau ovale, à l'instar de la Maison carrée ; voire le Bureau Ovale, sous l'influence de l'anglais the Oval Office (3). Les mêmes hésitations se manifestent, du reste, à propos de la graphie du nom de la grande salle du Louvre où se tenait autrefois l'exposition de peintures, de sculptures et de gravures organisée par l'Académie royale de France, puis par l'Académie des beaux-arts : « le Salon carré » (Girodet), « le salon Carré » (Jouette, Dictionnaire historique de la langue française), « le salon carré » (TLFi), « le Salon Carré » (Paul Bourget). Que voulez-vous, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre système typographique...
     

    (1) Par exemple : « la péninsule Ibérique » (aux articles « ibérique » et « péninsule » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), mais « la péninsule ibérique » (à l'article « reconquête ») ; « le Massif armoricain » (à l'article « Bretagne » du Petit Robert 1987), mais « le massif armoricain » (aux articles « Alpes mancelles » et « armoricain »). Voir également les Remarques sur l'orthographe des noms propres composés de Michel Mathieu-Colas (2009).

    (2) Est-il besoin de préciser que l'on trouve aussi bien les graphies « la cour Carrée » (Jouette, qui écrit par ailleurs « la Maison carrée (Nîmes) » et « la Maison Blanche (Washington) » !) et « la place Royale » (Thomas, TLFi) ? L'Académie elle-même semble se contredire quand elle écrit « la place Rouge » à l'article « place » de la neuvième édition de son Dictionnaire.

    (3) On notera à ce propos que le français ovale s'écrit avec un e final, contrairement à l'anglais oval.

    Remarque 1 : Selon Hanse, on écrit « l'arc de triomphe de l'Étoile, mais l'Arc de triomphe ». Autrement dit, quand on a affaire à une dénomination elliptique, c'est le terme générique qui prend le statut de nom propre et, partant, la majuscule. L'Académie semble aller dans ce sens : « L’avenue des Champs-Élysées relie l’Arc de triomphe à la place de la Concorde » (à l'article « relier » de la neuvième édition de son Dictionnaire) et « L'arc de triomphe de l'Étoile, l'arc de triomphe du Carrousel » (à l'article « arc »). Mais la belle unanimité s'arrête aux portes du TLFi : n'y lit-on pas « Quelquefois arc de Triomphe, pour arc de Triomphe de l'Étoile » ?

    Remarque 2 : Rappelons enfin, avec Irène Nouailhac, que le mot bureau prend la « majuscule quand il s'agit d'un organisme national ou international : le Bureau des longitudes, le Bureau international du travail (BIT) ; [la] minuscule pour le lieu de travail : le bureau du Sénat » (Le Pluriel de bric-à-brac, 2006).

    Remarque 3 : Voir également ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un entretien dans le Bureau ovale (selon l'Académie ?), dans le bureau Ovale ou dans le bureau ovale de la Maison-Blanche.

     


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  • « Rox et Rouky relate l’amitié "contre nature" que se sont jurés de converser un renard et un chien. »
    (Ludovic Béot, sur lesinrocks.com, le 13 avril 2018)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Passons rapidement sur ce qui m'a tout l'air d'être une coquille (converser au lieu de conserver ?) pour nous intéresser à l'accord du participe passé du verbe jurer. Est-il besoin de rappeler que ce dernier se construit d'ordinaire avec un complément d'objet direct de chose et un complément d'objet indirect (dit second) de personne : jurer quelque chose à quelqu'un ? Partant, dans la forme pronominale se jurer (employée au sens réciproque de « promettre l'un à l'autre » ou au sens réfléchi de « prendre la ferme résolution de faire quelque chose »), se est objet indirect et ne commande donc pas l'accord : Ils se sont juré fidélité (ils ont juré quoi ? fidélité, à qui ? à se, mis pour eux), mais La fidélité qu'ils se sont jurée (ils ont juré à eux quoi ? qu' mis pour la fidélité, COD placé avant le participe) et La fidélité qu'ils se sont juré de conserver au roi (ils ont juré à eux quoi ? de conserver la fidélité au roi ; qu', mis pour la fidélité, est COD de conserver, pas de juré). Ils se sont juré de réussir et Ils se sont juré qu'ils réussiraient (ils ont juré à eux quoi ? de réussir, qu'ils réussiraient, COD placé après le participe).

    Il est toutefois un ancien emploi de se jurer au sens passif de « être assuré par serment », qui est quasiment sorti de l'usage ; dans ce cas, le participe s'accorde avec le sujet : « Voie sacrée. Une des rues de Rome, où s'était jurée l'alliance entre Romulus et Tatius » (Complément du Dictionnaire de l'Académie française, 1842). Ces verbes pronominaux, quelle plaie, j'vous jure !

    Voir également le billet Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L’amitié que se sont juré d'entretenir un renard et un chien.

     


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  • « Enfermé dans son "pensoir", il [l'intellectuel] s'applique à raffiner ses idées et leur expression. »
    (Marcel De Corte, dans la préface de l'édition de 1987 de son livre L'Intelligence en péril de mort)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    En France, c'est bien connu, on n'a pas de pétrole, mais on a des idées. De là à envisager de les raffiner, il y a un oléoduc que plus d'un usager hésitera à franchir. Et pourtant...

    Affiner, attesté au XIIIe siècle, signifie proprement « rendre une matière plus pure en la débarrassant des éléments étrangers » (affiner un métal), « rendre plus fin (plus mince, plus délié) » (affiner le lin, le chanvre, la terre, le ciment...), « donner le fini, la dernière façon à un produit ou à un objet fabriqué » (affiner un fromage, des huîtres, les rendre plus fins en goût, achever leur maturation). Raffiner, formé quant à lui à la fin du XVe siècle (« refiner le sucre », 1468) par préfixation en r- (1), reprend les deux premières acceptions (2), mais surtout « à propos d'opérations industrielles de purification » (d'après le Larousse en ligne), en parlant « du sucre, du sel, du salpêtre (3), du pétrole ou des corps chimiques » (d'après Thomas). Force est de constater que la répartition d'emploi selon les substances, les matières est loin d'être aussi nette sous toutes les plumes, à commencer par celles... de nos académiciens : les graphies « affiner du sucre » et « raffiner du sucre » n'ont-elles pas toujours été en concurrence dans les éditions successives de leur Dictionnaire ? Jugez-en plutôt : « affiner du sucre de canne roux » (à l'article « affiner » de la neuvième édition dudit ouvrage), « affinage du sucre » (à l'article « affinage »), mais « raffiner le sucre » (à l'article « raffiner »), « le raffinage du sucre » (à l'article « raffinage ») (4). L'indécision est à peine moins marquée quand il est question des métaux : « Le raffinage d'un métal (on dit plutôt Affinage) » (à l'article « raffinage »).

    Au figuré, affiner conserve le sens de « rendre plus fin (plus délicat, plus subtil) » : Affiner les sens, le goût, le jugement. « Il évoque, semble-t-il, l'idée de dégrossir ce qui a besoin de l'être, tandis que raffiner fait penser à la préciosité en action sur les mœurs, le langage et le goût », fait finement observer Dupré. Si finement... que l'on peine à percevoir la nuance entre « affiner son style », « ses manières se sont affinées » (« rendre plus délicat, plus subtil », à l'article « affiner » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) et « raffiner ses manières, son style » (« rendre plus délicat, plus élégant », à l'article « raffiner ») ; entre « Cet écrivain a affiné sa pensée et son style » (Larousse en ligne) et « Tout contre-exemple [...] peut mener à préciser la théorie, à raffiner l'hypothèse » (revue Langue française, chez Larousse). Les Immortels poussent même le raffinement jusqu'à interpréter la phrase « cette femme s'est affinée » dans le sens figuré de « elle a acquis de l'élégance, de la distinction », quand le commun des mortels s'en tiendra à l'idée concrète d'une silhouette qui s'est amincie. Subtil, vous dis-je !

    Aussi certains spécialistes ont-ils cru devoir introduire des distinctions syntaxiques entre nos deux verbes, histoire d'y voir plus clair : « Raffiner + accusatif est concret : raffiner le sucre, le papier, le pétrole (Robert). Au sens figuré on dit affiner : la lecture a affiné son esprit (Robert) » (Knud Togeby, Grammaire française, 1982), « Au figuré, raffiner s'emploie rarement comme verbe transitif » (Girodet). Les contre-exemples ne manquent pourtant pas : « Et purgez nos esprits et raffinez nos ames » (Antoine de Montchrestien, 1604), « Leur expérience a rafiné les vers, fantastiques d'humeur » (Mathurin Régnier, avant 1613), « Les favoris ignorans [...] sont en ce perpétuel danger de se perdre et de perdre leur pays, lors mesme qu'ils ont rafiné leur ignorance, par l'usage de la cour » (Guez de Balzac, 1658), « J'espère que l'air du pays va me raffiner de moitié » (Racine, 1661), « On dit que l'usage raffine l'oreille » (Bossuet, avant 1704), « Si l'on ne travaille pas à leur raffiner le goût » (Rousseau, 1761), « Cet art [l'imprimerie], disait Boyer, [...] a trop raffiné les garçons et les filles » (Voltaire, 1771), « À force de [...] raffiner les détails, si l'on peut s'exprimer ainsi, on arrive à une sorte de quintessence où tout se décompose » (Louis Reybaud, 1846), « Le progrès [...] perfectionne la douleur à proportion qu'il raffine la volupté » (Baudelaire, 1857), « Un garçon dont l'éducation, un peu trop rustique, n'avait raffiné ni les manières ni le langage » (Louis Edmond Duranty, 1860), « Avec les sens, la société raffine l'esprit ; car il faut beaucoup de finesse pour ne jamais choquer et pour souvent plaire » (Hippolyte Taine, 1865), « Une haine [...] qui lui tenait tout le cœur et raffinait sa sensibilité » (Flaubert, 1869), « Les femmes [du faubourg Saint-Germain] y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux » (Jules Barbey d'Aurevilly, 1874), « Elle était arrivée à raffiner l'âcreté des morsures » (Huysmans, 1881), « Qui a la puissance d'analyser, [...] raffine ses tristesses » (Paul Bourget, 1883), « [Elle] s'amusait à choisir ses mots, ses phrases, à raffiner sa pensée » (Paul Adam, 1905), « Renan prétendra alléger, raffiner, épurer les notions de la religion catholique, trop précises, trop lourdes, trop matérielles à son gré » (Henri Massis, 1923), « Il était plus facile d'adopter une langue étrangère que de raffiner la sienne » (Ferdinand Brunot, 1935), « René Bazin [...] ne pratique pas cet art de raffiner la sensation » (Henry Bordeaux, 1943), « Ce sera un premier degré de la classification, [...] que je peux raffiner en subdivisant par degrés successifs » (Georges Gurvitch, 1967), « Il faudrait en raffiner la formulation [à propos d'une règle] » (Hélène Huot, 1981), « À force de raffiner les détails, on en arrive à oublier l'essentiel » (Jean-Philippe Revel, 2015). À y bien regarder, la véritable différence entre affiner et raffiner réside plutôt, me semble-t-il, dans l'emploi intransitif (et finalement peu fréquent en français courant) du second : « Souvent péjoratif. Raffiner sur, pousser à l'extrême, en un domaine, le raisonnement, la recherche de la subtilité. Raffiner sur le point d'honneur, sur les sentiments. Il raffine sur tout. Absolument. Ne raffinons pas davantage » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Allez affirmer après cela, avec Girodet, que « ces deux verbes, de la famille de fin, ne sont pas synonymes » ! Vous aurez l'air fin...

    (1) Les spécialistes ne s'accordent pas sur la valeur dudit préfixe : itérative chez Furetière (1690), pour qui raffiner signifie littéralement « affiner une deuxième fois » (allusion aux nombreuses fusions nécessaires pour purifier les métaux ?) ; augmentative chez Dupré, dans la mesure où « re- a servi [dans cet emploi] à renforcer les mots déjà composés mais affaiblis par l'usage » (comme rétrécir).

    (2) Voire les trois, si l'on en croit Littré : « Raffiner ou affiner le fromage, lui donner un goût plus fin. »

    (3) Avant la formation du concurrent raffiner, on écrivait : « Affiner le salepestre » (Comptes généraux de l'État bourguignon, 1418).

    (4) Littré se trompe doublement quand il fait cette remarque : « Le Dictionnaire de l'Académie donne affiner du sucre, affiner du salpêtre, ce qui est la vraie locution ; mais on dit aujourd'hui abusivement, de préférence, raffiner en cet emploi. » D'une part, l'Académie n'a jamais écrit autre chose que « raffiner du salpêtre », mais elle a écrit « affiner du sucre avec du salpêtre », ce qui, vous en conviendrez, est différent. D'autre part, elle donne aussi bien affiner du sucre (« le rendre plus pur, plus fin », à l'article « affiner » de l'édition de 1835) que raffiner le sucre (« le rendre plus fin, plus pur », à l'article « raffiner »).


    Remarque : Selon Gaston Cayrou, il est un autre verbe affiner, employé au sens de « tromper » : « Vous voulez m'affiner ; mais c'est peine perdue » (Corneille), « Maître Mitis / Pour la seconde fois les trompe et les affine [les souris] » (La Fontaine). « Ce vieux verbe, aujourd'hui perdu, est toujours confondu, au XVIIe siècle, avec "affiner", rendre plus fin, comme si on rendait les gens "plus fins en leur faisant quelque tromperie" (Furetière, 1690). En fait, il ne vient pas de l'adjectif "fin". Il tient son sens du bas-latin affinare, "mener à une fin déterminée, préméditée, etc.", d'où "prendre à un piège" » (Le Français classique, 1948).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Affiner ou raffiner ses idées.

     


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  • Voilà qui ne manque pas d'intérêt !

    « Il lui avait presque tout raconté de sa vie, l'abandon par son père, la venue de Gerry, l'influence néfaste de ses mauvais amis, son propre désintéressement pour l'école, son penchant pour la drogue. »
    (Micheline Duff, dans son roman Mon Cri pour toi, paru aux éditions Québec Amérique)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Dans un avertissement publié en décembre 2017 sur son site Internet, l'Académie attirait notre attention sur la confusion entre les couples intérêt / intéressement, désintérêt / désintéressement : « On se gardera bien d’imiter les quelques auteurs qui ont fait [d'intéressement] un synonyme grandiloquent d’intérêt au sens d’"attention" ou de "curiosité qu’une chose éveille dans l’esprit et qui incite à vouloir la mieux connaître". On dira donc j'ai lu votre livre avec beaucoup d'intérêt et non avec beaucoup d'intéressement. Ces conseils valent aussi, bien sûr, pour le couple désintérêt / désintéressement. » Ce que l'Académie s'est gardée, elle, de préciser, c'est qu'il se trouve parmi les prétendus contrevenants un certain... Maurice Druon, ancien secrétaire perpétuel de la vénérable institution : « Il y avait moins de monde et de moindre qualité, mais le désintéressement pour le cadavre était encore plus grand » (Les Grandes Familles, prix Goncourt 1948) (1). Avouez que cela fait mauvais genre...

    Plus sérieusement, le substantif intéressement, nous disent le Dictionnaire historique de la langue française et le TLFi, apparaît isolément en moyen français au sens de « dédommagement, somme allouée pour un service » : « Que tous maistres coureurs [aient] pour leur interessement en leurs états pour gages ordinaires chacun 50 livres tournois » (arrêt du conseil de l'institution de la poste, 1464). Le mot est repris dans un contexte littéraire au sens de « fait de prendre intérêt, d'être mû par un intérêt » au début du XXe siècle : « Et voilà ce qui ferait une sociologie, si ces gens-là étaient capables de trouver le point d'intéressement » (Charles Péguy, 1914), « Un acte d'espionnage parfaitement désintéressé dans ses mobiles ou dont le profond intéressement serait d'ordre concret et métaphysique » (Paul Nizan, 1938), puis en droit social au milieu du XXe siècle, pour désigner l'action de rémunérer le personnel, en sus de son salaire, d'après le résultat de son travail, et plus spécialement selon les bénéfices de l'entreprise (prime d'intéressement). À y regarder de plus près, l'éclipse de... l'intéressé n'a pas été aussi longue qu'on le prétend. Jugez-en plutôt : « Il a voulu que cette feuille [...] publiast par tout le monde et à la posterité l'interessement de l'Estat » (texte daté de 1649), « Dieu vers qui l'âme s'élève pour s'unir à lui [...] par des mouvements de tendresse et d'intéressement, [...] comme un Père dont nous sommes les enfans » (2) (Les Œuvres posthumes de Mr Claude, 1690), « [Ranimer] dans la nation le zèle, la bonne volonté, l'intéressement et le dévouement que nous devons tous à Votre Majesté » (mémoire de la ville de Lille daté de 1708). De quoi pouvoir affirmer, sans trop se tromper, que l'emploi dénoncé par l'Académie est attesté, fût-ce de façon sporadique, depuis au moins le milieu du XVIIe siècle.

    C'est à cette même époque que le mot désintéressement, signalé comme « assez nouveau » par Dominique Bouhours dans Les Entretiens d'Aristide et d'Eugène (1671), est dérivé de désintéresser par suffixation en -ment pour désigner, selon les sources, « l'absence de mobiles d'intérêt personnel, notamment financiers » (Dictionnaire historique de la langue française) ou, plus largement, « le dégagement de tout intérêt, de toutes passions » (Dictionnaire de Furetière, 1690) : « En un temps où la generosité et le desinteressement passent pour folie » (Robert Arnauld d'Andilly, 1643), « [Les curés] rendront témoignage à tout Paris de son parfait des-interessement dans cette affaire [à propos d'un homme suspecté de s'être frauduleusement enrichi] » (Pascal, 1656), « Son désintéressement [= détachement] pour les biens de la fortune, pour ses ouvrages et ses propres inventions, et pour ses sentimens » (Adrien Baillet, 1691), « Il se vante d'avoir gardé l'équilibre, sans aucune partialité, ni pour la France, ni pour l'Espagne ; et il prétend que ceux qui n'ont pas bien reconnu ce désintéressement [= impartialité] s'en doivent prendre à eux-mêmes » (Pierre Bayle, 1697). Mais voilà que les choses se compliquent, au mitan du XVIIIe siècle. D'un côté, désintéressement, sous l'influence de son antonyme intéressement (au sens étendu de « fait de prendre intérêt ») et de désintéresser (au sens étendu de « détourner de l'intérêt porté à quelque chose »), commence à être employé, quoique plus rarement, dans des contextes dépréciatifs : « La perte des illusions amène la mort de l'âme, c'est-à-dire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes » (Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort, avant 1794), « Elle s'était tout à coup découvert une espèce de désintéressement affadi et écœuré de tout ce qui l'intéressait le plus, les autres jours » (Edmond de Goncourt, 1882), « Toutes ces lâchetés ont un but : [...] un désintéressement complet de la dignité de la vie, le pliage définitif du respect humain » (Joséphin Peladan, 1884), « Des gens qui regardent les paysages avec le désintéressement particulier aux ruminants » (Claude Debussy, 1926). De l'autre apparaît la forme concurrente désintérêt (également dérivée de désintéresser, mais d'après intéresser / intérêt), d'abord avec une valeur laudative proche de celle usuellement attachée à désintéressement, puis avec le sens dépréciatif moderne : (sens laudatif, curieusement ignoré de tous les ouvrages de référence consultés) « Il viendra sûrement un tems où on récompensera un zèle, un désintérêt, un mérite semblable au vôtre » (lettre signée d'un certain Brocard, 1776), « Je voudrais pouvoir ici témoigner ma reconnaissance à ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintérêt [...]. J'ai eu la consolation de voir l'attachement et l'intérêt gratuit que beaucoup de personnes m'ont montrés » (lettre à en-tête de... Louis XVI, 1792) (3) ; (sens dépréciatif) « Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente et de désintérêt » (Stendhal, 1830).

    Vous l'aurez compris, le télescopage sémantique entre les deux dérivés nominaux de désintéresser ne date pas d'aujourd'hui... mais du XVIIIe siècle ! Et il y a plus intéressant : dans les années 1870, désintérêt (au sens de « absence d'intérêt, indifférence ») fait encore figure de « néologisme » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870), « à qui tout droit ultérieur de cité a été refusé en dehors du livre et de l'écrivain qui [l'] avaient d'abord publié » (Gazette anecdotique, littéraire, artistique et bibliographique, 1877). L'usage, on le sait, en a depuis décidé autrement ; il n'empêche, au XIXe siècle, c'est désintéressement qui semble s'être imposé dans les deux acceptions, si l'on en croit la définition donnée par le Dictionnaire universel de la langue française (1856) de Prosper Poitevin : « 1. Détachement de son propre intérêt. 2. Absence de tout intérêt pour une chose, de toute attention à certains faits. » Cette extension de sens, pourtant dénoncée par l'Académie, perdure dans l'usage moderne (4), au grand dam de nombreux spécialistes qui y voient une source d'ambiguïtés : « Désintéressement. Ne pas confondre avec désintérêt (manque de goût, d'intérêt) » (Bescherelle), « Éviter de confondre le "désintéressement", altruisme, détachement des valeurs matérielles, avec le "désintérêt", absence ou manque d'intérêt » (logiciel de correction Cordial), « Il faut éviter l'équivoque » (Hanse), « [Désintéressement] est très ambigu puisqu'il est souvent compris en termes d'absence de motivation et donc au bout du compte comme un désintérêt, une absence d'intérêt » (Alain Caillé), « On me signalait le cas d'un jeune confondant le "désintérêt" et le "désintéressement" − une erreur qui dans la vie pourrait lui valoir quelques ennuis » (Jacqueline de Romilly), « Qu'un même [mot] puisse s'appliquer à une qualité et à un défaut ne me paraît pas sain » (Bruno Dewaele). De là à crier à l'impropriété avec Catherine Andreiev-Bastien (5), il y a un pas que l'histoire du mot ne nous autorise pas à franchir. Tout au plus parlera-t-on d'un archaïsme que la langue courante gagnera à éviter dans un intérêt de clarté.

    (1) Et quel sens donner encore à désintéressement dans cette phrase de Jean Dutourd : « J'ai horreur de jouer au vieux ronchon, mais il faut bien, de temps à autre, dire aux enfants que rien ne s'obtient sans un travail acharné ; qu'avant d'oser se produire [sur scène], il faut dix ou quinze ans de patience, d'abnégation, d'humilité, et que le monde n'est pas fait pour acclamer les jeunes étourdis qui prennent leur vanité pour une vocation et leur désintéressement pour du talent » ?

    (2) À comparer à cette citation de La Bruyère : « L'on y voit de si grands exemples de constance, de vertu, de tendresse et de désintéressement. »

    (3) La confusion entre les deux mots est telle que les sources postérieures multiplient les variantes : « Ceux qui m'ont montré un attachement véritable et désintéressé » (1793), « Ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintéressé » (1795), « Ceux qui m'ont montré un véritable attachement et désintéressement » (1797), etc.

    (4) Témoin ces définitions : « Manque total d'intérêt, pour quelque chose ou quelqu'un ; indifférence » (TLFi), « Fait de se désintéresser de ; désintérêt » (Petit Larousse illustré 2005), « Fait de ne porter aucun intérêt, aucune attention à quelque chose, quelqu'un ; désintérêt » (Larousse électronique), « Désintéressement peut se prendre en deux sens : l'un négatif, absence d'intérêt, l'autre positif, sacrifice de l'intérêt propre immédiat à un intérêt majeur universel » (revue Gregorianum, 1964).

    (5) « Certains mots ressemblent à des barbarismes, en raison de leur emploi impropre, tel le mot intéressement employé au sens d'intérêt » (Le Guide du français correct, 1993).


    Remarque 1 : Désintéressement se dit aussi spécialement dans le domaine de la finance avec le sens de « fait de dédommager un créancier, de l’indemniser ».

    Remarque 2 : D'après le linguiste Jean Darbelnet, « les préfixes n'ont pas toujours un sens clairement défini. Rien dans la formation de désintéressé n'indique que cet adjectif s'applique à l'absence de préoccupation égoïste et non au manque de goût ou de curiosité pour quelque chose » (Regards sur le français actuel, 1963). Tel n'est pas l'avis de Joseph Hanse, qui laisse entendre que ledit adjectif a pu signifier autrefois « qui n'éprouve pas d'intérêt, de curiosité pour quelque chose », ni du Dictionnaire historique de la langue française, qui en fait un synonyme de « indifférent ». Selon d'autres sources, désintéressé se serait d'abord employé au sens de « déchargé de ; qui a renoncé à tout intérêt, ou qui a perdu tout intérêt, dans une affaire » (Cotgrave, 1611), « qui n'a pas son intérêt engagé dans quelque chose » (Dictionnaire général, 1900) : « Ce m'est plaisir d'estre desinteressé des affaires d'autruy » (Montaigne, 1588), avant de qualifier plus étroitement, depuis le milieu du XVIIe siècle, une personne (et, par métonymie, un acte, un comportement) qui n'est mue par aucun intérêt personnel (notamment financier), par aucune passion, par aucun sentiment de partialité : « Ils ont agi de la sorte sans affectation et par un mouvement tout désintéressé » (Pascal, avant 1662). Toujours est-il que, dans l'usage moderne courant, désintéressement correspond à l'adjectif désintéressé (il agit avec désintéressement = son geste est parfaitement désintéressé) mais ne s'oppose plus à intéressement que dans des contextes financiers, alors que désintérêt, antonyme des emplois d'intérêt au sens de « curiosité, attrait pour quelque chose ou quelqu'un », correspond au verbe pronominal se désintéresser de (il manifeste du désintérêt pour la politique = il s'en désintéresse). Reste à savoir quel adjectif correspond désormais au substantif désintérêt...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Son propre désintérêt  (ou manque d'intérêt) pour l'école.

     


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  • De la poudre aux yeux

    « Et que donne-t-il en échange [d'un sommet avec Donald Trump] ? Pas grand chose ! L'éventuelle promesse d'arrêter la course au nucléaire. Mais comme le développement des armes est achevé, ou quasiment, ça ressemble plus à de l'esbrouffe qu'à autre chose » (à propos de Kim Jong-un, photo ci-contre).
    (Valérie Cantié, sur franceinter.fr, le 9 mars 2018)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Blue House) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il faut un certain aplomb pour affirmer sans sourciller, à l'instar de Thomas, que le substantif esbroufe « est du féminin et s'écrit avec un seul f ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'histoire du mot nous révèle une réalité autrement contrastée.

    Pourquoi un seul f ? Parce que le bougre serait emprunté, nous dit-on, du provençal esbrouf(e)(proprement « ébrouement, éclaboussure », mais aussi « gestes brusques, saccadés ; tapage, embarras, jactance », selon les définitions données par Frédéric Mistral dans son Dictionnaire provençal-français), déverbal de esbroufa (« s'ébrouer, en parlant d'un cheval qui souffle des naseaux ; sortir avec violence d'un vase ; pouffer de rire ; éclater en paroles ; faire de l'embarras [1], recevoir avec orgueil »), lui-même probablement composé du préfixe es- et d'une forme dérivée du radical onomatopéique brf- exprimant un bruit de bouche. Avouez que l'on peine à trouver sous le sabot d'un cheval, fût-il en train de s'ébrouer, le lien avec l'attitude fanfaronne, avec le comportement bruyant qui vise à impressionner, à tromper... Rien que de très logique, au contraire, pour le conteur Jean-Claude Rey : « Les différents sens provençaux de ce verbe sont tous axés sur le déplacement d'air réel ou au sens figuré "remuer de l'air", c'est-à-dire faire son important, son fanfaron... Faire d'esbroufo signifie "se donner de grands airs". Un esbroufaire est celui qui se fait remarquer, qui cherche à en imposer à une assistance. "Il le fait à l'esbrouffe" ne signifie pas autre chose que "il nous en met plein la vue" » (Les Mots de chez nous, 2001) (2).

    Va pour l'étymologie mistralienne. Mais pourquoi diable faire esbroufe du genre féminin quand les dictionnaires de provençal le donnent... masculin : « Esbrouf, s. m. Bruit, tapage, rumeur, on le dit particulièrement de celui que fait un cheval quand il s'ébroue » (Dictionnaire de la langue d'Oc ancienne et moderne, Simon-Jude Honnorat, 1847), « Esbroufe, esbrouf (niçois), s. m. » (Dictionnaire provençal-français, Frédéric Mistral, 1879) ? On me rétorquera au bluff que l'intéressé aura changé de sexe en passant du provençal à l'argot français, au début du XIXe siècle. Voire. Car enfin, les auteurs de cette époque ne sont pas rares à avoir conservé le genre étymologique : « Tout l'esbrouffe du commerce » (Balzac, 1837), « En v'là-t-il un esbrouf pour un méchant verre de Château à Margot ! » (Varner, Duvert et Lauzanne, 1840), « Elle disait un esbrouf comme les bohémiennes de la foire Saint-Germain » (Hugo, 1841), « Ça reçoit, ça fait, comme nous disons, un esbrouffe du diable » (Balzac, 1844), « Il est arrivé à Paris faisant un esbrouffe à tout casser » (Louis Noir, 1868), « Craignant de faire un esbroufe » (Hugo, 1878), « Je me rappelle quels esbrouffes ils faisaient encore avec leur foire de Beaucaire » (Alphonse Daudet, 1890), « Le tout est d'un esbroufe / Excentrique et voyant » (Raymond Roussel, 1897), à côté de  « Tu as pris un mauvais moment pour faire une esbrouffe pareille » (Ludovic Halévy, 1880), « Quand il aperçut le moine qui faisait pareille esbrouffe dans les rangs des siens » (Paul Renan, 1888). Littré lui-même, qui n'a pas la réputation d'être un fanfaron, ne connaît que la forme masculine un esbroufe.

    Mais voilà qu'à l'hésitation sur le genre − au demeurant peu visible, dans la mesure où le mot est précédé d'ordinaire de l'article défini l' − est venue s'ajouter l'incertitude sur la graphie. Car il ne vous aura pas échappé que la variante avec deux f, inconcevable en provençal où ladite consonne n'est jamais redoublée, s'est répandue dans la langue argotique, puis familière, sous l'influence probable de bouffe, voire de l'ancien français esbouffer (« rejaillir, éclabousser ») (3). Témoin ces exemples, qui viennent s'ajouter aux précédents : (dictionnaires d'argot) « Il faut grinchir la malouse à l'esbrouff [le mot a ici le sens de « action violente et soudaine, coup de force », qui perdure dans la locution vol à l'esbroufe] » (Glossaire argotique des mots employés au bagne de Brest, Ansiaume, 1821), « Esbrouffe, air important » (Dictionnaire d'argot, Un Monsieur comme il faut, 1827), « Faire de l'esbrouffe » (Vocabulaire français-argot, François-Vincent Raspail, 1835), « Esbrouffe, s. m. Embarras, plus de bruit que de besogne » (L'Argot des voleurs, Eugène-François Vidocq [4], 1836), « Faire de l'esbrouffe, faire plus de bruit que de besogne » (Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau, 1867) ; (littérature) « Faut pas faire ton esbrouffe, vois-tu, ça n'prendrait pas » (frères Cogniard, 1831), « Pas d'esbrouffe ou je repasse du tabac » (Pétrus Borel, 1833), « Parce que tu es maître d'armes, tu fais tes esbrouffes » (Vidal, 1833), « Mouche-lui le quinquet, surine-lui le nez, ça l'esbrouffera » (Théophile Gautier, 1842), « Fais pas tant d'esbrouffe ! » (Auguste Ricard, 1849), « Quoique, pour le dire en passant, cette maison ne valût pas l'esbrouffe qu'on en faisait » (Prosper Mérimée, 1854), « C'est désagréable ces esbrouffes-là » (Victor Hugo, 1862), « Il faut bien l'esbrouffer un peu » (Hector Malot, 1872), « S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil ! » (Émile Zola, 1876), « L'Allemand est un excellent tireur à l'esbrouffe, genre de vol très ancien, consistant à bousculer violemment une personne, et profiter de son ahurissement pour lui enlever son portefeuille » (Gustave Macé, 1887), « [Une chose] m'a positivement esbrouffé » (Paul Valéry, 1898), « Ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle » (Octave Mirbeau, 1900), « Il enchaîne, il passe à l'esbrouffe » (Céline, 1936), « Tout pour l'extérieur, tout pour l'esbrouffe » (François Nourissier, 1965), « Elle s'installe à une table et se met à faire une terrible esbrouffe » (Frédéric Dard, 1976). La graphie avec deux f se trouve encore dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle (« Faire de l'esbrouffe. Faire l'important, le vaniteux », 1845), dans le Grand Larousse de la langue française (« esbroufe ou esbrouffe », 1978), dans la Grammaire du français classique et moderne de Wagner et Pinchon (« à l'esbrouffe », 1991) et dans le Bon Usage (« esbrouffe [graphie fréquente] », 2011). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le TLFi faire cette remarque, que d'aucuns qualifieront de sacrilège : « Les auteurs, tant du XIXque du XXsiècle, utilisent les deux graphies avec, semble-t-il, une préférence pour [celle] avec deux f. » Voilà qui paraît, en effet, plus conforme à l'usage.

    Vous l'aurez compris : n'en déplaise à Thomas (et à l'Académie), la graphie un(e) esbrouffe ne saurait constituer à mes yeux une faute franche. Inutile donc de monter sur nos grands chevaux !
     

    (1) Rappelons, à toutes fins utiles, que faire de l'embarras, des embarras signifie « compliquer une affaire ou une situation pour se donner de grands airs ou par manque de naturel ».

    (2) L'idée de souffle, de vent pousse certains spécialistes à envisager une autre étymologie : « Pourquoi esbrouffe ne viendrait-il pas de notre verbe ébouriffer ? [...] Quelqu'un qui fait des embarras se peut très bien comparer au vent, à la tempête, à l’ouragan. Ne disons-nous pas, dans la langue familière, d’une personne qui entre quelque part avec précipitation et en affectant des airs affairés, qu’elle entre en coup de vent ? » (Gustave Fustier, dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1904).

    (3) « Lequel frappa telement ledit pot sur la table qu'il fut rompu, dont la servoise qui dedans estoit voula et esbouffa sur le suppliant » (texte daté de 1389). Le lien entre esbouffer et esbroufer est du reste possible, admet Littré, « bien que l'épenthèse de l'r au milieu du mot fasse difficulté ».

    (4) Selon le TLFi, la première attestation du mot esbroufe se trouve dans les Mémoires de Vidocq (1829), au détour d'une chanson attribuée à un certain Winter : « D'esbrouf je l'estourbis [= je l'étourdis avec violence, d'un coup violent]. » Il n'empêche, c'est bien la graphie avec deux f que ledit Vidocq consigne dans son dictionnaire d'argot.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ça ressemble plus à de l'esbroufe (selon Littré, Thomas, l'Académie et les dictionnaires usuels) ou à de l'esbrouffe (variante admise par Hanse, le TLFi, le Grand Larousse et le Bon Usage) qu'à autre chose.

     


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