• Y a comme un os !

    « Les archéologues du Centre National de Recherche Archéologique ont exhumé un squelette de... dromadaire, datant de l'époque romaine. [...] il aurait s'agit d'un robuste étalon de 6,7 ans. »
    (paru sur rtl.lu, le 12 août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle ne fut pas ma surprise, ce mardi, alors que je musardais sur la Toile, de tomber sur cet os grammatical : il aurait s'agit, en lieu et place de : il se serait agi. Chameau comme je suis, j'ai d'abord cru à un barbarisme isolé, né dans l'esprit ensablé d'un journaliste oublieux de la conjugaison. Si invraisemblable que cela paraisse, force est de constater que le mal est plus répandu et plus profond. Jugez-en plutôt : « Aujourd’hui, les relations entre les deux partis sont néanmoins cordiales, notamment sur le terrain lorsqu’il a s’agit de mobiliser les troupes contre la loi travail » (Libération), « L’actrice en herbe a ainsi révélé sur Europe 1 qu'il avait s'agit d'un gros carton en Chine l’an­née dernière » (Paris Match), « Il aurait s'agit de faire rembourser à la victime une dette liée à la vente de stupéfiants » (La Dépêche), « Ce fut le cas au conseil municipal, mardi soir, quand il eut s’agit d’accepter le don de la société [X] » (Var-Matin) et aussi, la liste n'étant rien moins que squelettique : « Il est s'agit dans un premier temps de [...] », « S'il était s'agit d'un autre parti », « Le film ne m'aurait pas fait plus rire s'il avait s'agit de mecs », « Quand il eut s'agit de finaliser l'accord », etc.

    Renseignements pris, la faute, quand elle ne remonterait ni à l'ère préhistorique ni aux calendes grecques, ne date pas d'hier. Elle est attestée avant la fin du XVIIIe siècle : « Lorsqu'il s'est s'agi d'exécuter quelques commissions » (Samuel Engel, 1767), « Quand il a sagi de lui ôter son bénéfice » (texte anonyme de 1790), « Avec quel sang-froid il aurait s'agi de se replier une seconde fois » (Jean Le Déist de Botidoux, député à l'Assemblée nationale constituante, 1809). En 1835, un certain professeur Platt la dénonce dans son Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux : « Locution vicieuse : Je ne crois pas qu'il ait s'agi de le faire. Locution corrigée : Je ne crois pas qu'il se soit agi de le faire. S'agir se conjugue, dans tous ses temps composés, avec être, et non avec avoir, et le pronom personnel se doit toujours être placé devant le verbe auxiliaire. Il s'est agi, il se sera agi, il se serait agi, il se fût agi, qu'il se soit agi, qu'il se fût agi. » Même condamnation en 1845, dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle : « Plusieurs personnes disent : L'affaire dont il a s'agi, pour, dont il s'est agi. Cette faute est on ne peut plus grossière. »

    Dans ces façons négligées de s'exprimer, tout se passe comme si l'on avait affaire à un certain verbe actif sagir (1), pour ainsi dire « dépronominalisé » (qu'il soit écrit avec ou sans l'apostrophe, comprenez avec ou sans agglutination du pronom personnel) et conjugué avec l'auxiliaire avoir (parfois avec être) : il a sagi (ou s'agi), sur le modèle de il a fini. Le rôle du pronom se y est à ce point imperceptible (2) que d'aucuns se croient fondés, à l'occasion, à recourir − un comble ! − à la (double) forme pronominale : il s'est sagi (ou s'agi), sur le modèle de il s'est dit. Pour preuve, ces exemples à ne pas suivre : « Quand il s'est s'agi de rendre les "restes" du corps » (Le Monde), « Il s'est sagit de mettre aux normes » (La Dépêche), « S'il s'était s'agit d'une salle de sport » (La Voix du Nord). Rappelons à toutes fins utiles que s'agir est un verbe pronominal (qui, comme tel, se conjugue aux temps composés avec l'auxiliaire être), employé de façon impersonnelle (il s'agit de, il s'agit que), écrit en deux mots et invariable au participe passé (lequel ne prend pas de t final) : « Il s'était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI » (Chateaubriand), « Quand il s'est agi d'exploiter » (Balzac), « Tant qu'il ne s'était agi que de science » (Jules Romains), « Comme s'il se fût agi d'un libraire obscur et non pas d'un roi » (Blaise Cendrars), « À moins qu'il ne se soit agi d'une extravagante séance de cirque » (Philippe Sollers). Il s'agirait de ne pas l'oublier...

    (1) Le mot, au demeurant, serait attesté en picard, mais avec le sens de « acquérir de l'expérience », si l'on en croit le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW). On trouve dans notre lexique les verbes ensagir (ancien français), dessagir (moyen français) et assagir, tous dérivés de sage, lui-même vraisemblablement emprunté du latin sapidus (« qui a du goût, de la saveur », puis « sage, vertueux ») ; rien à voir, donc, avec l'étymologie du verbe agir, issu quant à lui du latin agere (« pousser devant soi », « mener », « faire [dans un exercice continu] »).

    (2) L'origine particulière du pronominal impersonnel s'agir n'est sans doute pas étrangère à ce phénomène. D'après André Goosse, il ne... s'agit pas d'un « développement spontané du verbe agir » ; le tour il s'agit de serait un calque de la construction passive du latin agere employé impersonnellement avec de + ablatif : « Agitur de parricidio [= il s'agit d'un parricide] » (Cicéron) − agitur pouvant aussi s'employer personnellement avec le nominatif de la chose dont il est question : « Agitur populi Romani gloria [= il s'agit de la gloire du peuple romain] » (Cicéron). On notera toutefois que s'agir fut d'abord attesté dans une construction avec à + infinitif : « Puis qu'il ne s'agit qu'à façonner Jardins » (Olivier de Serres, 1600), avant d'être attelé à la préposition de : « S'il s'agissoit ici de le faire empereur » (Corneille, 1647).

     

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    Il se serait agi (ou mieux : il s'agirait) d'un robuste étalon.

     


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  • Coup de main

    « Ces Dijonnais se sont donnés la main contre le cancer des enfants. »
    (Thomas Nougaillon, sur francebleu.fr, le 2 septembre 2017)



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    Si la cause est noble, son traitement grammatical l'est nettement moins. Pas de quoi avoir la moutarde qui vous monte au nez, mais enfin il n'est que trop clair, en l'espèce, que notre journaliste a eu la main lourde sur la marque du pluriel.

    Les Dijonnais ont donné quoi ? la main, complément d'objet direct placé après donné, qui reste donc invariable conformément à la règle d'accord du participe passé des verbes pronominaux. À qui ? à se, complément d'objet indirect (dit « second »), mis pour les Dijonnais. En d'autres termes, ils se sont donné la main doit s'analyser comme ils ont donné la main à eux-mêmes, à l'instar de cet exemple donné de main de maître par Littré : « La réconciliation est faite ; il lui a donné la main, ils se sont donné la main. »

    Est-il besoin d'ajouter que les mêmes observations valent pour les autres emplois de se donner comme pronominal réciproque : ils se sont donné le mot, la peine, des coups, rendez-vous, un instant pour réfléchir... ? Je ne suis pas loin d'en donner ma main à couper.

     

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    Ils se sont donné la main contre le cancer des enfants.

     


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  • « Non seulement le droit du travail est très dense, mais en plus il se révèle souvent bien peu "lisible" pour le tout un chacun... »
    (Xavier Berne, sur nextinpact.com, le 28 août 2017)



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    Curieuse, assurément, cette formulation qu'un habitué de ce blog(ue) soumet à mon jugement. Car enfin, si chacun, employé comme nominal (1) au sens de « toute personne », peut, au masculin, être précédé de l'article indéfini un ou de tout un, je ne sache pas que cela vaille aussi pour l'article défini.

    Les tours un chacun, tout un chacun, qui fonctionnent comme des renforcements expressifs de chacun pour désigner plaisamment monsieur Tout-le-monde (autrement dit : n'importe qui), font partie de ces archaïsmes ornementaux que la langue moderne affectionne tant, quand elle n'en saisirait plus la logique grammaticale (2). Renseignements pris, c'est surtout l'expression un chacun qui est ancienne : attestée dès le XIIe siècle, elle était à la mode chez les auteurs classiques, à côté de sa concurrente tout chacun, apparue au XIVe siècle et moins fréquente : « Mille joyeusetez se y feront, ou un chascun prendra plaisir » (Rabelais), « Et pource qu'Amour s'est voulu munir [...] de la faveur d'un chacun » (Louise Labé),  « Voilà par sa mort un chacun satisfait » (Molière), « Un chacun à soi-même est son meilleur ami » (Corneille), « Comme un chacun sait » (Voltaire) ; « Que tout chascun soit sus sa garde » (Jean Froissart, vers 1370), « Sous ce tombeau gist Françoise de Foix, / De qui tout bien tout chacun soulait dire » (Clément Marot, 1537), « Comme telles personnes sont saluées de tout chacun » (Bonaventure Des Périers, 1558), « Baisant bien humblement les mains à tout chacun » (Claude d'Esternod, 1619). De leur croisement serait issu l'hybride tout un chacun, que Grevisse qualifie de « rare avant le XIXe siècle » : « Ce que fait un tout seul, tout un chacun le sache ? » (Mathurin Régnier, Élégie II, édition de 1642).

    Sur la syntaxe si déconcertante de ces expressions, les spécialistes peinent à nous éclairer. Contentons-nous de rappeler ici que chacun, à l'origine, s'employait aussi bien comme adjectif (rôle depuis dévolu à chaque, comme chacun sait) que comme nom. En tant qu'adjectif, il figurait seul au côté du substantif qualifié (chascun jour, chascune personne pour chaque jour, chaque personne), mais pouvait également se construire selon le modèle : un chacun + substantif (un chascun jour, une chascune personne) ; de même trouvait-on les combinaisons équivalentes avec chacun nominal (cf. exemples cités plus haut) et avec chacun au pluriel (chascuns ala nuz piez, tous et chascuns ses biens, toutes et chascunes villes). Dans Problèmes de langage (1961), Grevisse fait observer avec quelque apparence de raison que chacun, issu du croisement de quisque unus (littéralement, « chaque [quisque] un [unus] ») et de catunum (« un à un »), « n'a, en théorie, nul besoin de se faire précéder de l'article indéfini un », au risque de verser dans le pléonasme, quand les Le Bidois père et fils se montrent plus indulgents : « Chacun est donc devenu [...] un nominal. Comme tel, il peut s'accompagner de l'article indéfini, et même parfois de l'indéfini tout : le premier met l'accent sur l'unité distributive, le second sur la totalité » (Syntaxe du français moderne, 1935). Autrement dit, un chacun insisterait sur la vision détaillée (« un à un »), tout un chacun sur la vision collective (« tout le monde »). Comparez : « Son gendre prenait un chacun à témoin » (René Boylesve) et « Chez nous, gens du Golfe, tout un chacun connaît les poudres » (Henri Béraud). Il n'empêche, Knud Togeby (Grammaire française, 1982) est catégorique : hormis dans ces locutions d'un autre âge − auxquelles on peut ajouter le tour familier chacun sa chacune −, chacun exclut l'emploi des articles en français moderne. Viendrait-il à l'idée de quelqu'un de dire : le chacun (autrement que pour soi) ? Cela reviendrait à dire : le chaque personne, le tout le monde, le n'importe qui. Avouez que c'est... n'importe quoi ! N'en déplaise aux adeptes de la nominalisation sauvage, on ne dira pas davantage le (ou un) tout un chacun, par fausse analogie avec le Tout-Paris ou, plus probablement, avec un (ou le) quidam comme le donnent à penser ces deux phrases, qui présentent une juxtaposition d'éléments : « Sans doute que le quidam, le tout un chacun, ne pourra, lui, jamais bénéficier d'une telle indulgence » (Natacha Polony), « Lorsqu'on interroge un pédagogue, un parent, un philosophe, un étudiant, un homme de la rue, un mathématicien, un politicien, un littéraire, un ecclésiastique, un scientifique, un président de la République, un tout un chacun, tous sont unanimes sur ce point : l'enseignement doit développer l'intelligence » (Jean-Yves Fournier). La mauvaise compréhension de l'expression tout un chacun est telle que nos contemporains la déforment plus souvent qu'à leur tour en tout à chacun (« locution sans grande cohérence et qui signifierait que "tous auraient tout" », selon l'Académie) ou un tout un chacun, à l'irrésistible effet de symétrie (3). Qui a dit − l'imprudent ! − « combien il jugeait admirable que tout un chacun employât un tour aussi difficile et à ses yeux aussi profond que "tout un chacun" » (4) ?


    (1) Comme pronom, chacun peut être représentant (lorsqu'il reprend un nom ou un pronom dont il porte le genre) ou nominal (quand il ne se réfère pas à un substantif en particulier, mais désigne toute personne ; il est alors au masculin, en tant que genre indifférencié à valeur de neutre).

    (2) À dire vrai, ces locutions, que Furetière (1690) considérait comme « basses » et Féraud (1787) comme « [fort éloignées] du bon style », sont de nos jours assorties de remarques d'usage contradictoires. Jugez-en plutôt : « Style recherché. Tout un chacun : chaque personne » (Josette Rey-Debove, Dictionnaire du français, 2013), « Un chacun et tout un chacun sont des archaïsmes assez répandus dans la langue littéraire, tandis que tout chacun est très rare » (Knud Togeby, Grammaire française, 1982), « Surtout dans l'usage familier, parfois dans la langue écrite » (Maurice Grevisse, Nouvelle Grammaire française, 1995), « Aujourd'hui, ces expressions ont disparu de la langue écrite. On trouve encore, dans la langue familière : tout un chacun » (Paul Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972), « Archaïsmes passés dans la langue familière et qu'il est préférable de remplacer par chacun » (Adolphe Thomas, Dictionnaire des difficultés de la langue française, 1971), « Équivalents archaïques de chacun devenus familiers et rares, à l'exception de tout un chacun, qui s'emploie parfois par plaisanterie » (Jean Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, 1986), « À partir du XVIIIe siècle, [un chacun] ne se conserve que dans la langue populaire (avec pour variante tout un chacun) » (Sabine Lardon et Marie-Claire Thomine-Bichard, Grammaire du français de la Renaissance, 2009), « Un chacun, tout chacun, tout un chacun sont archaïques ou régionaux » (Michel Arrivé, Françoise Gadet et Michel Galmiche, La Grammaire d'aujourd'hui, 1986), « L'expression tout un chacun est fréquente à l'oral [...]. Dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit, employer plutôt chacun, tous, tout le monde » (Larousse en ligne) et aussi, plus loin de nous : « Un chacun ou tout un chacun sont presque aussi fréquents chez nous qu’ils l’étaient au Grand Siècle » (Vie et Langage, 1957), « Tout un chacun est très usuel (sehr üblich) » (Philipp Plattner, 1907), « Tout un chacun [est une] expression populaire pour "quiconque", "tout homme", "chacun" » (Jean Boisson, Les Inexactitudes et singularités de la langue française moderne, 1930), « [(Tout) un chacun] est un archaïsme littéraire qui, dans la langue parlée, ne s'emploie que par plaisanterie » (Kristian Sandfeld, Syntaxe du français contemporain, 1928), « L'expression tout un chacun s'est maintenue dans le style juridique » (Kristoffer Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 1932). Pour ma part, je constate que le tour tout un chacun, notamment, est encore bien vivant dans tous les styles, sous la plume experte des spécialistes de notre langue − « La revendication, par tout un chacun, de libertés s'exonérant des lois communes » (Jean-Pierre Colignon), « Dans les locutions figées, tout un chacun prononce sans peine /bu/ : c'est mon seul but, dans le but de vous plaire » (Bernard Cerquiglini), « Au commun profit d'un chacun » (Alain Rey), « Le français serait, nous assure-t-on, une langue simple si la nécessité de l’écrire de manière correcte ne créait de fait une seconde langue, différente de celle que tout un chacun parle » (Hélène Carrère d'Encausse) − comme sous celle, plus modeste, de tout un chacun : « "Notre priorité est la sécurité de tout un chacun", a indiqué la police locale » (RTL Info), « Aujourd'hui, tout un chacun sait s'informer par différents biais, notamment grâce à Internet » (Ouest-France), « Tout un chacun peut proposer une œuvre originale » (La Voix du Nord), « Les épisodes de souffrance psychique concernent tout un chacun » (Le Figaro).

    (3) Pour preuve, ces exemples que tout un chacun sera en mesure de trouver sur la Toile : « comme tout à chacun », « des montagnes d'ouvrages sont à la disposition de tout à chacun », « n'est-ce pas un des objectifs de tout à chacun ? » ; « les désirs propres à un tout un chacun », « répondre aux attentes et aux besoins d'un tout un chacun », « cela concerne un tout un chacun », « très apprécié par un tout un chacun », « je salue un tout un chacun faisant partie du groupe ».

    (4) C'est Pascal Quignard, dans son roman Carus (1979).

    Remarque 1 : Une chacune s'est dit autrefois : « Non pas également à toutes, mais à une chacune, selon qu'il sera besoin » (saint François de Sales), « [Elle] renvoyait un chacun ou une chacune à la danse » (Pierre de Bourdeille). Féminisation de la langue oblige, on ne s'étonnera pas de voir fleurir de nos jours des « toute une chacune », dans le cas où la population visée compte exclusivement des représentants du beau sexe − plus souvent, avec une intention plaisante. À quand la graphie une toute une chacune ?

    Remarque 2 : D'après André Goosse, la combinaison tous et chacun a pu jouer un rôle dans la naissance de tout un chacun.

     

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    Il se révèle souvent bien peu lisible pour tout un chacun.

     


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  • « Une fois mis en moule, les grains de caillé doivent encore être pressurisés. »
    (entendu sur France 3, le 26 août 2017) 

     

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    Coup de pression, hier midi, au cours du journal présenté par Catherine Matausch, sur les auteurs d'un reportage consacré à la fabrication du mont-d'or (*), le fameux fromage au lait cru de vache qui, dit-on, agrémentait déjà la table de cette bonne pâte de Louis XV. N'y entend-on pas, fort curieusement, que le caillé doit être... pressurisé ? Pas de quoi en faire un fromage, me direz-vous, mais enfin tout porte à croire que nos journalistes se sont emmêlé les meules entre différents membres de la famille du verbe presser.

    Emprunté du latin pressura (« action de faire pression ») − issu de pressus, participe passé de premere (« presser, comprimer »), lui-même à l'origine de presser par l'intermédiaire de pressare −, le mot pressure est attesté en ancien français au sens propre de « pression (action ou fait de presser, de serrer) » et au sens figuré de « oppression, tourment, violence ». D'après les dictionnaires d'étymologie, l'anglais s'en serait emparé à la fin du XIVe siècle pour former pressure (« pression »), dont le néologisme dérivé pressurize nous est revenu sur un plateau, au beau milieu du XXe siècle, sous la forme (critiquée, il va sans dire) pressuriser, avec le sens technique de « maintenir un espace clos à une pression normale pour le corps humain » : une cabine pressurisée pour « une cabine sous pression ». Rien à voir, vous en conviendrez, avec notre vacherin du Haut-Doubs, fût-il fabriqué en altitude, à proximité du mont du même nom dont le sommet culmine à quelque 1500 mètres.

    Le paronyme pressurer, avec lequel pressuriser est parfois confondu, ferait-il mieux l'affaire ? Rien n'est moins sûr. Dérivé de pressoir (issu du supin pressum du même latin premere), il signifie proprement « passer au pressoir (des fruits, des grains) pour en extraire le jus, l'huile », si l'on en croit les définitions du Dictionnaire de l'Académie et du TLFi. Partant, il n'est que trop clair que ledit verbe s'accommode moins du fromage que du raisin, des pommes ou des olives. Seulement voilà, Littré ne l'entend pas de cette oreille : « [Pressurer] se dit aussi de la fabrication des fromages », affirme le lexicographe sur la foi d'une citation de Voltaire : « Les fromages qu'ils ont pressurés du lait de leurs vaches, de leurs chèvres ou de leurs brebis » (Dictionnaire philosophique). Oserai-je avouer que cet emploi me plonge dans l'embarras ? D'une part, en ne conservant que l'idée de « soumettre à l'action du pressoir », il gomme une différence de taille : dans le cas des fruits et des grains, l'objectif est de récupérer le liquide extrait, alors que, dans le cas du fromage, c'est de l'évacuer. D'autre part, il entretient une confusion plus grande encore, me semble-t-il, avec un verbe qui, lui, est indissociablement lié à l'univers du lait : ce faux frère de présurer (avec s prononcé z) − entre nous soit dit, une vraie... vacherie, cette quasi ressemblance graphique et phonétique −, lequel est dérivé de présure (« substance organique qui contient une enzyme permettant de faire coaguler le lait »), qui a cette fois à voir avec le latin prehendere (« saisir, prendre »). Je n'en veux pour preuve (de cette confusion) que cet exemple glané sur la Toile : « Une fois le lait pressuré [au lieu de présuré], on obtient un caillé blanc qui est moulé. »

    Dans le doute, mieux vaut ici s'en tenir prudemment au paterfamilias presser, à propos duquel le Dictionnaire de l'Académie donne cet exemple édifiant que je vous livre en buvant du petit lait : « Lors de la fabrication de certains fromages, on presse le caillé pour en accélérer l'égouttage. » Pourquoi faire simple, je vous le demande, quand on peut faire... gratiné ?


    (*) J'adopte ici la graphie préconisée par Larousse et Robert, avec minuscule et trait d'union : un mont-d'or, des monts-d'or (= le fromage), à distinguer du mont d'Or (= le sommet du Jura qui a donné son nom audit fromage).

     

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    Les grains de caillé doivent encore être pressés.

     


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  • « Big Ben, [...] l'horloge la plus célèbre du monde, a sonné pour la dernière fois à midi précise(s), avant de se taire pendant quatre ans, le temps d'effectuer des travaux de rénovation. »
    (Julien Arnaud, sur TF1, le 21 août 2017)

    (photo Colin / Wikimedia Commons)

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    Entendu hier soir, à la fin du journal de Julien Arnaud, un à midi précise(s) de curieuse facture. Rappelons ici que, si l'adjectif précis, après une indication horaire, s'accorde naturellement au féminin avec le mot heure(s) (il est une heure précise, à une heure vingt précise, à deux heures et demie précises... [*]), il prend le genre opposé quand il qualifie les substantifs masculins midi ou minuit, qui désignent respectivement le milieu du jour et le milieu de la nuit : « Nous dînons à midi précis » (Littré), « À midi précis, à minuit précis, à midi quarante précis » (Grevisse), « Il est midi et demi précis » (Office québécois de la langue française), « Son sermon est promis depuis trois mois pour la pentecôte, à midi précis » (Musset), « Tous les jours, à midi précis, il arrivait » (Pierre Loti), « Enfin, elle m'a donc reçu, et elle m'a invité… Minuit précis, après le théâtre » (Zola).

    Mais voilà, grande est la tentation, notamment dans le français parlé, de dire à midi précise(s), par analogie avec à douze heures (= midi) précises ou par ellipse du mot heure dans un hypothétique à midi, (heure) précise. À y regarder de près à mes heures perdues, force m'est, hélas ! de constater que la langue écrite n'a pas l'heur d'être épargnée. Jugez-en plutôt : « Il faudrait [...] me le faire savoir à moi de bonne heure, c'est-à-dire à midi précises » (lettre de George Sand à Pauline Viardot), « Il y a maintenant un convoi de chemin de fer à midi précises » (lettre d’Édouard Cabarrus à Théophile Gautier), « Le rendez-vous était fixé à la Coupole, dans la partie Brasserie, n'est-ce pas, à midi précise » (Michel Arrivé). Reconnaissons, à la décharge des contrevenants, que la faute ne date pas de la dernière heure. En 1811, Girault-Duvivier la dénonçait déjà dans sa Grammaire des grammaires : « On dit : J'irai vous voir à midi précis ; [...] et non pas : j'irai vous voir à midi précise. » Il faut croire qu'en matière d'abus langagier le temps reste désespérément figé.


    [*] On notera que la fraction horaire qui suit l'heure n'a aucune incidence sur l'accord.

    Remarque 1 : Les mêmes observations valent pour passé : « À midi passé » (Grevisse). Mais, curieusement, l'hésitation n'est guère de mise dans ce cas ; rares sont, en effet, les attestations des graphies midi passée ou midi passées. À la bonne heure !

    Remarque 2 : Selon l'Académie, on écrit : à six heures juste (adverbe), à six heures sonnantes, battantes, tapantes (voire pétantes dans la langue très familière), à midi sonnant (midi étant du masculin), à minuit sonnant (plus rarement : sonnante, minuit « s'[étant] utilisé au féminin jusqu'au XVIe siècle et se rencontr[ant] encore sous cette forme dans des emplois régionaux ou littéraires »). On notera cependant que, dans ces emplois, battant, pétant, sonnant, tapant restent parfois invariables, avec une valeur de participe présent. Curieusement, le Petit Larousse illustré, qui laisse pourtant le choix dans son Mémento de grammaire entre partir à trois heures sonnantes (adjectif) et partir à trois heures sonnant (participe présent), affirme que seul à une heure sonnant est correct. Il va sans dire qu'une explication serait la bienvenue. Las ! l'intéressé, quelle que soit l'heure, est aux abonnés absents...

     

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    Big Ben a sonné pour la dernière fois à midi précis.

     


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