• Vous êtes tout pardonné !

    « Peut-être moi [...] ne serais-je pas pardonné. »
    (Jean d'Ormesson, dans son premier roman L'Amour est un plaisir)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Pardonner, nous dit-on, se construit régulièrement avec un complément d'objet direct de chose et un complément d'objet indirect de personne (introduit par la préposition à) : pardonner quelque chose, pardonner quelque chose à quelqu'un (d'où le lui pardonner) et, par omission du COD, pardonner à quelqu'un. Rien que de très logique au regard de l'étymologie, puisque ledit verbe est probablement emprunté du latin tardif perdonare, lui-même composé de l'élément per-, marquant l'accomplissement, la perfection, et de donare (« donner, abandonner », puis « remettre, faire grâce de ») qui se construisait déjà de la sorte. Et pourtant, ne manqueront pas d'objecter les esprits tatillons qui savent que le COI n'est pas censé pouvoir devenir sujet du verbe au passif, ne dit-on pas depuis belle lurette être pardonné en parlant d'une personne ? Qu'on en juge : « Donnez-moi le plaisir [...] d'apprendre que je suis pardonné » (Rousseau), « Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné » (Mme de Staël), « Bon Dieu ! Tu es pardonnée » (Napoléon Bonaparte), « N'eût-elle pas été pardonnée [...] si elle l'eût poignardé ? » (Stendhal), « Quand Dieu me le donna [un enfant], je me crus pardonné » (Hugo), « Vous voyez bien que vous êtes pardonné ! » (Dumas père), « Soyez pardonnée ! » (Verlaine), « Il vit qu'il était pardonné » (Maurois) et, plus rarement avec un complément d'agent exprimé, « Granius Silvanus et Satius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent » (Montaigne), « Cet écolier est pardonné par son maître » (Bescherelle), « [Il] était déjà pardonné par Dieu le Père » (Proust). On dit désormais de même, n'en déplaise à Vaugelas (1) : « À son âge, cet enfant est bien pardonnable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Il se trouve que ces emplois à la voix passive, un temps considérés comme familiers par l'Académie dès lors qu'ils avaient une personne pour sujet, sont aujourd'hui admis par tous les spécialistes. Pourquoi cette bizarrerie, me direz-vous ? Parce qu'il s'agit là, selon toute vraisemblance, de la survivance de l'ancienne construction directe pardonner quelqu'un : « Il los absols et perdonet » (La Vie de saint Léger, Xe siècle), « Li rois Felippe le pardona le jour qu'il ala outremer » (Étienne Boileau, 1268), « Qui pardone son adversaire » (Robert de Blois, XIIIe siècle), « Il les pardonnoit pour le regard de leurs antecesseurs [= prédécesseurs] » (Claude Deroziers, 1542), « Il acomptoit [...] de pardonner ceux qui estoyent auteurs des premieres esmeutes » (François de Belleforest, 1572), « Et pardonna Sa Majesté les tous généralement » (Blaise de Monluc, avant 1577), « Cinna est convaincu ; pardonne-le » (Montaigne, Essais, édition de 1588), « Il s'accorderoit avec les rebelles, les pardonroit » (Brantôme, avant 1614), « Les Imprimeurs qu'il dit avoir pardonnez » (François Garasse, 1624), « Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit ! » (Mme de Maintenon, vers 1690), « [Jésus] dit à son Père de pardonner les Juifs, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » (Augustin de Narbonne, 1695), « Un coupable que l'on pardonne » (Mercure de France, 1781), « Pourrez-vous les [= les députés] pardonner d'avoir décrété l'impression de semblables impiétés ? » (Journal général de France, 1791). N'allez pas croire pour autant que pardonner à quelqu'un ne soit attesté qu'en français moderne. Non : « Pardonner quelqu'un est très ancien, mais a toujours été beaucoup moins courant que pardonner quelque chose à quelqu'un, dont il semble être une forme réduite », assure Goosse dans Le Bon Usage. Il n'empêche, malgré les mises en garde répétées de Thomas Corneille (2), d'Étienne Molard (3), puis des grammairiens du XIXe siècle (4), le tour avec complément d'objet direct de personne perdure, contre toute attente, à côté de la forme passive être pardonné qu'il a réussi à imposer et qui le soutient en retour. Vérification faite, il se trouve même sous quelques bonnes plumes : « Dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement pardonnés » (comtesse de Ségur), « Vous m'avez pardonnée » (Dumas fils), « Frédéric l'eût pardonnée » (Flaubert), « Voilà pourquoi son cœur triste t'a pardonnée » (Verlaine), « Tous l'avaient pardonnée » (Pierre Loti), « On pardonne un coupable » (Claude Farrère), « Quand Pierre demande à Christ combien il devra pardonner son frère » (Roger Martin du Gard), « Il la pardonna » (Roland Dorgelès), « Pardonnez un amant qui veut tout savoir » (Jacques Bainville), « Peut-être encore Charles l'aurait-il pardonnée » (Louis Aragon), « Je ne veux pas que tu partes sans m'avoir pardonnée » (François Mauriac). (5)

    Ce phénomène peut surprendre. Car enfin, je ne sache pas que le verbe obéir, par exemple, dont l'emploi au passif est également admis en souvenir de son ancienne construction transitive (Le professeur tient à être obéi de ses élèves), ait jamais subi le même traitement de la part desdits auteurs... D'aucuns pensent que l'emploi de pronoms de la première et de la deuxième personne, qui ne disent pas s'ils sont COD ou COI, ne serait pas étranger à l'apparition et (ou ?) au maintien de pardonner quelqu'un : « La locution vicieuse pardonner quelqu'un a été amenée par les phrases comme : Pardonnez-nous ; Dieu me pardonne ! Pardonnez-moi, où l'on a pris nous, me, moi pour des compléments directs [...], tandis que, dans ces phrases, ils sont des compléments indirects, pour : à nous, à moi » (Claude Vincent, Le Péril de la langue française, 1925). Si l'argument paraît recevable dans le registre courant, on peine à croire que nos écrivains aient pu être victimes d'une telle confusion. « Ils ont écrit selon l'usage déjà répandu dans la langue parlée », conclut un Dupré à qui l'on voudra bien pardonner le manque de conviction. D'autres observent que, pardonner s'employant couramment au sens affaibli de « excuser » (Pardonnez mon ignorance, mon peu d'expérience), grande est la tentation de lui attribuer la même construction directe d'objet (6), fût-ce avec un nom de personne. De son côté, l'Académie, qui s'est toujours refusée à signaler l'existence de la variante pardonner quelqu'un, avance une tout autre explication dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Vos fautes vous sont pardonnées ou, par métonymie, Vous êtes pardonné, tout pardonné. » Ce serait donc à la faveur d'une métonymie remplaçant la faute par la personne qui l'a commise que serait apparu un tel emploi au passif d'un verbe qui, régulièrement, est accompagné d'un régime indirect (7).

    Toujours est-il que, malgré la caution de quelques bons écrivains, et contrairement à pardonné et à pardonnable qui se disent régulièrement des personnes en français moderne, le tour pardonner quelqu'un reste considéré comme « guère recommandable » (Grevisse), « interdit » (Thomas), « archaïque, à éviter » (Girodet), « un exemple à ne pas suivre » (Hanse), « à éviter dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit » (Larousse en ligne). Seul Jean-Paul Jauneau, à ma connaissance, ose prendre la défense de l'accusé : « On peut aussi bien dire : pardonner à quelqu'un (préposition obligatoire si l'objet du pardon, la faute à pardonner, est mentionné) que pardonner quelqu'un » (N'écris pas comme tu chattes, 2011). De là à prétendre comme Gilles Guilleron que « pardonner est un verbe transitif, donc [on écrit] pardonner quelqu'un [!] » (Écrire pour les nuls, 2012), il y a un pas que l'on m'excusera de ne pas franchir. Réserve avouée à moitié pardonnée ?

    (1) « Pardonnable ne se dit jamais des personnes, mais seulement des choses » (Remarques sur la langue française, 1647). C'est excusable qui était attendu dans ce cas.

    (2) « Quoiqu'on dise pardonner une faute, on ne dit point pardonner un criminel, il faut dire pardonner à un criminel » (note de Thomas Corneille sur les Remarques de Vaugelas, 1687).

    (3) « Le mot pardonner signifie donner le pardon. Or on donne le pardon à quelqu'un. Dites donc : Je pardonne à mon ennemi, et non pas, je pardonne mon ennemi » (Lyonnoissismes, ou recueil d’expressions vicieuses usitées à Lyon, 1792). Il est à noter que le tour avec complément direct de personne est souvent présenté comme un gasconisme : « C'est un gasconisme que de dire un tel est ou n'est pas pardonable » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), « Les grammairiens du XVIIe siècle avaient remarqué que les Gascons employaient, comme transitifs, un grand nombre de verbes intransitifs. [...] Les Gascons donnent à ce verbe [pardonner] un nom de personne pour complément direct » (Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue française, 1893), « Cette construction [pardonner quelqu'un] correspond aussi à des usages régionaux (du Midi, par exemple) » (André Goosse, Le Bon Usage, 2011).

    (4) « On ne dirait pas : je les ai pardonnés, parce que l'on dit : pardonner à quelqu'un » (Bescherelle), « Quand ce verbe a pour régime un nom de personne, c'est toujours le régime indirect qu'il faut employer : pardonner à quelqu'un, et non pardonner quelqu'un » (Littré).

    (5) Et aussi : « Il nous pria mille fois de le pardonner d'avoir inscrit son nom sur son dernier feuillet » (Henri Gougaud), « Camille se figura qu'il l'avait pardonnée » (Capucine Motte).

    (6) « Il faut excuser ce malheureux. Excuser une maladresse, un oubli, une faute » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (7) Le procédé inverse, quant à lui, justifierait le tour pardonner à quelque chose, que Hanse qualifie de « vieilli et littéraire » : « Pardonne, cher Hector, à ma crédulité » (Racine) pour « pardonne-moi pour ma crédulité » ou « pardonne ma crédulité ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou Peut-être ne serais-je pas digne de pardon ou ne me pardonnerait-on pas.

     


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  • « RIP Johnny Hallyday : l'émotion des internautes submerge les réseaux sociaux. »
    (paru sur lci.fr, le 6 décembre 2017)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Depuis une semaine, les formules R.I.P. ou RIP fleurissent les tombes numériques de nos chers disparus : « R.I.P. Jean d'Ormesson », « RIP Johnny », lit-on sur la Toile et sur les réseaux sociaux. Les spécialistes d'épigraphie tumulaire auront reconnu là l'acronyme de Requiescat in pace, formule latine qui signifie « Qu'il repose en paix ! » et qui figure depuis des lustres dans la liturgie catholique des défunts et, sous sa forme intégrale ou abrégée, sur de nombreuses sépultures chrétiennes.

    C'est, selon toute vraisemblance, parce que la traduction Rest in peace conserve les mêmes initiales que celles-ci sont passées comme une hostie à la messe dans la langue courante anglaise pour saluer le décès d'un être cher, spécialement sur les réseaux sociaux, concision oblige ! En France, où le commun des mortels ne sait plus ni son latin ni son catéchisme, R.I.P. a longtemps fait partie, avec I.N.R.I., de ces sigles abscons entraperçus au détour d'une église. Mais voilà que, sous l'influence forcément irrésistible d'une mode venue des États-Unis, ces trois lettres (*), autrefois réservées aux pierres tombales, s'invitent depuis quelques années dans nos propres messages de condoléances publiés sur l'Internet, au point de détrôner les formules consacrées − mais à la longueur ô combien rédhibitoire − que sont : Qu'il repose en paix ! Que son âme repose en paix ! Paix à son âme ! Pas de quoi faire se retourner Littré et Grevisse dans leurs tombes respectives... tant que le souvenir de la locution latine est perpétué.

    Toujours est-il que, pour l'éternité, donc, Jean dort, mais son cadet de dix-huit ans, le rockeur Johnny, a l'idée saugrenue de lui emboîter le pas. Pas sûr qu'en compagnie de pareille voix de stentor les oreilles de l'académicien reposent en paix...

    (*) On trouve aussi parfois l'équivalent français R.E.P. ou REP pour « Repose en paix ! ». Histoire de se donner bonne conscience... ou d'éviter toute confusion avec l'acronyme de feu le « relevé d'identité postal(e) » ou du très connecté « routing information protocol » ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Repose en paix, Johnny Hallyday !

     


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  • Examen de conscience

    « J'étais étudiant à Bordeaux, j'allais présenter l'agrégation de lettres. »
    (François Bayrou, dans son livre Relève, publié chez Grasset)

     

    (photo wikipédia sous licence GFDL par Antonin Borgeaud) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    L'Académie, sous la rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet, est pourtant catégorique : « On peut très bien dire présenter une thèse parce que l’on expose cette thèse à un jury, mais présenter un examen est incorrect : le candidat, en effet, n’expose pas un examen, mais s’y soumet. On doit donc dire se présenter à un examen ou passer un examen. » (1) Las ! rien n'y fait. Malgré les mises en garde répétées contre l'emploi de présenter un examen (un concours, le baccalauréat...) pour se présenter à un examen, le tour critiqué se répand, depuis début du XXe siècle, jusque sous des plumes universitaires : « Les examens présentés en fin d'études ont été au nombre de 767 » (Rapport de l'université de Toulouse, 1904), « Dans l'enseignement supérieur, il est permis de présenter une épreuve supplémentaire sur une même matière » (Rapport triennal sur l'état de l'enseignement en Belgique, 1913), « Pour les bénéficiaires qui présentent une épreuve devant un jury » (Bulletin usuel des lois, 1947), « Les examens de fin d'études sont présentés en espagnol » (Jean Caudmont, cité par Grevisse, 1968), « C'est au terme de la quatrième année que les élèves sont autorisés à présenter cet examen » (André Chervel, 1999), « Il n'était pas à niveau pour présenter le bac l'année suivante » (Françoise Giroud, 2001), « Il a même refusé de présenter le bac » (Jérôme Garcin, 2011), « Il va présenter l'agrégation de philosophie en 1868 et être reçu deuxième » (Vincent Peillon, 2011), « Il devait présenter un examen à la fac aujourd'hui » (Vincent Engel, 2015), « Le 16 août 1861, elle présente le baccalauréat en lettres » (Jean-Louis Debré, 2017). Le fait que le diplôme soit souvent confondu (par métonymie ou par ellipse de examen) avec l'examen lui-même n'est sans doute pas étranger à ce phénomène. Observez, à ce propos, le glissement sémantique qui s'est opéré entre ces deux phrases : « Pour être admis à subir [et non pas présenter] le premier examen en médecine, les étudiants sont tenus de présenter le diplôme de bachelier ès lettres [= montrer l'attestation délivrée] » (Recueil des lois et règlements sur l'enseignement supérieur, 1880) et « Les étudiants doivent présenter le baccalauréat classique Lettres-Philosophie » (Revue internationale de l'enseignement, 1899), à la formulation autrement ambiguë.

    Si la combinaison présenter un examen est unanimement condamnée par les spécialistes de la langue (2), il en est une autre qui semble désormais reçue par l'usage : réussir un examen. Sa syntaxe ne manque pourtant pas de surprendre. Car enfin, il n'aura échappé à personne que le verbe réussir, quand il ne serait plus abonné à la seule construction intransitive depuis belle lurette (3), n'a pas le même sens selon qu'il est question d'un examen, d'un concours, d'un test... ou d'un tableau, d'un roman, d'un plat, d'un tour, d'un exploit, d'un projet, d'un travail, voire de sa vie. Dans le premier cas, il signifie « passer (une épreuve) avec succès », dans le second, « faire, exécuter (quelque chose de concret), mener (quelque chose d'abstrait) avec succès ». « Dans ces conditions, observe la linguiste Danielle Leeman-Bouix, il existe des arguments linguistiques permettant à la fois de justifier que l'Académie admette un plat bien réussi (4) et que Abel Hermant préconise la construction réussir à avec le nom examen (5) » (Les fautes de français, existent-elles ?, 1994). Grevisse en avance un supplémentaire : « Réussir un examen est critiqué pour une autre raison : c'est le professeur qui examine, et non le candidat. » Autrement dit, tout dépend du point de vue où l'on se place : celui qui réussit un examen est, à proprement parler, le professeur qui a su évaluer avec efficacité les aptitudes du candidat ; en parlant de ce dernier, conclut l'auteur du Bon Usage, « il serait plus logique de dire réussir à un examen mais examen a relâché son lien avec examiner ». Toujours est-il que le tour transitif direct, quand il serait encore mis en examen par quelques esprits tatillons, est attesté jusque dans la langue soignée : « Grâce à sa très bonne mémoire, il réussit ses examens » (Simone de Beauvoir), « Il ne pouvait croire encore qu’il avait réussi son examen de sortie » (Henri Troyat), « Je réussis mes examens » (Paul Vialar), « Il avait réussi son examen » (Henry de Montherlant), à côté de « Je priais [...] pour que papa réussisse à son examen » (Georges Duhamel), « Il fallait [...] bien réussir aux examens » (Marcel Aymé), « Je me rendis dans cette ville pour un examen. J'y réussis assez brillamment » (Henri Bosco), « La nécessité de réussir à ses examens » (Pierre-Henri Simon).

    L'embarras de l'Académie sur ce sujet est manifeste. À l'entrée « examen » de la neuvième édition de son Dictionnaire, elle a soin de ne proposer aucun exemple avec le verbe réussir : « Préparer un examen. Se présenter à un examen. Être reçu, ajourné, refusé ou, familier, collé à un examen »... mais laisse entrevoir sa position au détour d'autres articles : « Par métonymie. L'épreuve au cours de laquelle ce devoir est rédigé. Réussir, rater une composition » (à l'entrée « composition »), « Épreuve que doit réussir un cheval pour être autorisé à participer aux courses hippiques » (à l'entrée « qualification »), « Il n'y a pas de recette miracle pour réussir ce concours » (à l'entrée « recette ») et surtout « Passer un examen, un concours, s'y présenter ou, vieilli, le réussir » (à l'entrée « passer ») (6). Une fois encore, c'est l'examen de la rubrique Dire, ne pas dire de son site Internet qui permet de lever les derniers doutes, s'il en était besoin : « Impétrant [...] s'emploie en particulier pour nommer celui qui vient de réussir un examen » (article Impétrant au sens de postulant, 2014), « Elle peut réussir son examen, elle a des chances de réussir son examen » (article Il risque de gagner, 2015). Vous l'aurez compris : tout porte à croire que les Immortels, s'ils ne veulent pas être taxés d'inconséquence, consigneront sans plus barguigner les deux constructions réussir un examen et réussir à un examen dans leur Dictionnaire, lors de la prochaine rédaction de l'article consacré au verbe réussir. Il n'y aura alors plus guère qu'un Girodet pour continuer à protester : « Même dans la langue ordinaire, on préférera réussir à un examen ou, mieux, être reçu à un examen à réussir un examen. » L'histoire ne dit pas si ce dernier soutient avec la même ardeur la construction rater à un examen face à la forme transitive directe, cette fois mentionnée sans réserves par Hanse, par le TLFi... et désormais par l'Académie : « Rater un examen » (à l'entrée « rater » de la neuvième édition de son Dictionnaire).

    En résumé, voilà trois expressions courantes avec le mot examen (présenter un examen, réussir un examen, passer un examen) qui, pour des raisons qui ne sont rien moins qu'évidentes au candidat usager, prêtent chacune le flanc à la critique. La langue, à n'en pas douter, tient à nous mettre à l'épreuve.

    (1) On regrette que les Immortels n'aient pas jugé utile de préciser à cette occasion si présenter un examen est tout aussi peu recommandable quand examen s'entend non plus au sens de « épreuve à laquelle est soumis un candidat », mais à celui de « action d'analyser minutieusement », comme dans : « Nous ne nous attacherons pas à vous présenter un examen détaillé et approfondi de tous ces différents ouvrages » (Paul Henri Thiry d'Holbach, 1770).

    (2) « On prépare un examen, mais on ne présente pas un examen, on se présente à un examen, on passe un examen » (Hanse), « On dit : Se présenter à un examen, au baccalauréat... (et non Présenter un examen, le baccalauréat...) » (Thomas), « Dans la langue correcte, on écrira : se présenter à un examen (à tel certificat de licence, etc.), et non présenter un examen » (Girodet), « On ne "présente" pas un examen : on se présente audit examen » (Jacques Capelovici), « On ne doit pas dire : J'ai présenté le baccalauréat ou la licence en telle année. On passe un examen, mais on se présente à un examen » (René Georgin), « On présente tout au monde, sauf le baccalauréat, ou quelque autre examen, car comment pourrait-on présenter ce qu'on ne possède pas encore ? On se présente (verbe pronominal) au baccalauréat devant les examinateurs... » (Louis Piéchaud) et aussi, plus conciliants, « On dit couramment présenter un examen, qui fait l'objet de réserves plus générales encore [...] ; se présenter à un examen est préférable » (Grevisse), « Présenter un examen appartient à l'expression orale relâchée. Dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit, préférer se présenter à un examen » (Larousse en ligne).

    (3) Emprunté au XVIe siècle de l'italien riuscire (« ressortir », d'où « déboucher, aboutir »), lui-même issu du latin ex-ire, réussir a d'abord signifié « résulter, sortir de », puis a pris le sens courant de « avoir une issue (bonne plus souvent que mauvaise) ». Longtemps, le verbe ne s'est employé qu'absolument ou avec un complément introduit par les prépositions à ou dans : Ce projet n'a pas réussi. Réussir à la guerre, à la cour, dans ses affaires, dans ce qu'on a entrepris ; on disait aussi faire réussir quelque chose (pour « faire qu'il réussisse ») : « Pouvez-vous faire réussir cette affaire ? » (Voltaire). L'usage transitif de réussir serait né dans les milieux de la peinture du début du XIXe siècle, si l'on en croit Pierre-Claude-Victor Boiste : « Réussir un tableau, une composition (nouveau, très usité dans les arts) » (Dictionnaire universel de la langue française, édition de 1834). Dès 1828, dans son Examen critique des dictionnaires de la langue française, Charles Nodier s'était ému de cette « concession à la grammaire d'atelier » : « Réussir, verbe neutre. On le fait maintenant actif dans certaines acceptions ; mal réussir un tableau, une composition, un ouvrage. Un tableau qui a réussi est celui qui a plu au public et aux connaisseurs ; un tableau qui est réussi est celui dont l'exécution a répondu à la pensée, à l'intention du peintre. J'emprunte ces exemples à la peinture, parce que c'est ici en effet de l'argot de peinture ; mais comme il n'est point de langue spéciale qui tienne plus de place dans le Dictionnaire des salons, il y a lieu de craindre que ce solécisme ne gagne du terrain, et qu'on ne dise avant peu, réussir un projet, réussir une entreprise. Les arts et les métiers ont sans doute besoin de recourir quelquefois à certains mots de convention pour exprimer des nuances d'idées, mais ce serait une faute irrémédiable que d'en souffrir l'introduction dans la langue écrite. » Force est de constater que les craintes de notre académicien étaient fondées : « On connaît aussi de lui des scènes champêtres très bien réussies » (François Brulliot, 1817), « C'est un morceau réussi et fait évidemment du premier coup » (Auguste Jal, parlant d'un tableau, 1827), « Cet homme réussit toujours ses tableaux quand il ne s'agit que de bien peindre » (Baudelaire, 1845), « Les premières [roses au crochet] qu'on avait eu tant de mal à réussir » (René Bazin, 1890), « Lorsqu'on a trop réussi sa vie » (Edmond Rostand, 1897), « Tant que la jeune reine [des abeilles] n'aura pas accompli ou réussi son vol nuptial » (Maurice Maeterlinck, 1901), « Elle réussissait merveilleusement ce plat » (Romain Rolland, 1907), « Il [= Dante] réussit cette gageure inouïe de vouloir rendre sensible le règne de la vie spirituelle » (Maurice Barrès, 1927), « Je ne réussis plus que des ébauches » (André Gide), « Depuis qu'il a réussi cette affaire » (Marcel Pagnol), « Réussir un beau dessin » (Antoine de Saint-Exupéry), etc.

    (4) Il ne faudrait pas croire que ce fut chose facile. Dans la Préface de la septième édition (1878) de son Dictionnaire, l'Académie déclarait encore : « Il n'est pas probable qu'un tableau réussi trouve jamais grâce devant une Académie française : la faute de français blesse trop la grammaire et l'oreille ; réussir n'a jamais été qu'un verbe neutre [comprenez intransitif]. » Revirement dans la huitième édition (1935), où réussi pris adjectivement fit son entrée, mais avec la mention « dans le langage familier »... jusqu'à nouvel examen : « Un portrait réussi. Un plat bien réussi, mal réussi. »

    (5) « Je n'ai jamais nié, ce me semble, que l'on ne fît souvent de réussir un verbe actif : j'ai dit que c'est une faute et qu'elle nous vient des ateliers de peintres. [...] On a toujours le droit, en constatant un usage, de trouver que cet usage est vicieux. C'est même le devoir strict de l'Académie, et je maintiens qu'elle a raison —  je ne dis pas de proscrire mais, il y a une nuance, — de ne pas consacrer le verbe réussir transitif » (Chroniques de Lancelot). Mais ça, c'était dans les années 1930...

    (6) Passer un examen mérite lui aussi examen. Sur son site Internet, l'Académie rappelle que « cette dernière expression ne signifie pas qu’on le passe avec succès, comme pourrait le laisser croire le faux ami anglais to pass an exam, "être reçu à un examen" », mais qu'on s'y présente pour en subir les épreuves. C'est oublier un peu vite que passer s'est employé au sens de « être reçu » (à un examen, à une épreuve, à un emploi, à un grade, etc.) : « Passer, signifie encore, Être admis, être reçu. Il ne passera pas à l'examen, il est trop ignorant », lit-on ainsi dans les anciennes éditions de son Dictionnaire (de 1694 à 1798). Ce n'est que depuis la sixième édition (1835) que les deux constructions sont nettement distinguées : passer à l'examen (« y être reçu ») et passer un examen (« le subir »). Mais voilà que la nouvelle définition donnée dans la neuvième édition, quand elle réparerait cet oubli, n'en sème pas moins le trouble : « Subir une épreuve, un contrôle. Passer un examen, un concours, s'y présenter ou, vieilli, le réussir. » Comprenne qui pourra...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    J'allais me présenter à l'agrégation de lettres (ou j'allais passer l'agrégation de lettres).

     


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  • « Guerre de Bosnie : Ratko Mladic ferme le ban des accusés. »
    (Mersiha Nezic, sur liberation.fr, le 21 novembre 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Dieu que cette formulation est bancale ! Car enfin, elle prête le flan, pardon le flanc à toutes les critiques. Qu'on en juge plutôt.

    Ban, terme polysémique et fécond (on le retrouve dans banal, banlieue, banneret, bannière, bannir, forban...), désigne, en droit féodal, la convocation faite par le suzerain à ses vassaux (surtout pour aller à la guerre) et, par métonymie, l'ensemble des nobles ainsi convoqués. De là la locution (convoquer, réunir) le ban et l'arrière-ban, qui a pris le sens figuré de « (faire appel, pour le succès d'une affaire, à) tous ceux dont on peut espérer du secours, un appui » : « [Il] convoqua le ban et l'arrière-ban de la parentèle et du voisinage pour la moisson » (Charles Le Quintrec). Plus largement, le mot désigne une proclamation (ordre, règlement ou interdiction annoncés publiquement) : que l'on songe aux locutions publier le ban (de guerre)publier les bans (de mariage), publier ou battre le ban (des récoltes, des vendanges et d'autres travaux agricoles). Par métonymie, ban s'est également dit du roulement de tambour (ou de la sonnerie de clairon) qui annonce ou conclut ladite proclamation ou la remise d'une décoration, et c'est dans cette acception qu'il se combine avec le verbe ouvrir et plus encore, de nos jours, avec le verbe fermer : (au sens propre) « L'unique tambour du bord ferme le ban » (François d'Orléans) ; (au sens figuré et moderne de « tout est dit, fin de l'histoire, restons-en là ») « [Drieu la Rochelle] s'est suicidé après avoir écrit qu'il réclamait la mort comme traître, son dossier est bouclé, fermez le ban » (Philippe Sollers).

    Ban dans fermer (ouvrir) le ban a beau ne jamais être suivi d'un complément dans les exemples cités par les ouvrages de référence, grande est assurément la tentation, en ville comme en banlieue, de lui en ajouter un et d'écrire : fermer le ban d'une célébration, d'une manifestation, d'une exposition, des festivités, etc. pour « en sonner la fin ». Passe encore (1). Pour autant, est-on fondé à fermer le ban... de quelqu'un ? Avouez que cela n'a aucun sens. Notre journaliste n'avait-elle pas plutôt en tête le fait que Ratko Mladic est l'accusé qui ferme le bal, qui ferme la marche − autrement dit qu'il est le dernier à être jugé par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie ? À moins, me fera-t-on observer avec quelque apparence de raison, qu'elle ne compte elle-même parmi les innombrables victimes non pas du « boucher des Balkans », mais de l'homophonie, ban étant plus souvent qu'à son tour confondu, dans les tribunaux, avec le long siège sur lequel tous les regards se portent : le banc des accusés (2). Ladite expression désigne proprement, comme chacun l'aura deviné, la banquette réservée aux accusés pendant toute la durée de leur procès (et pas seulement aux assises) : « Ayant pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le banc des accusés, il vit les juges, les greffiers, les avocats en robe, l'huissier portant la chaîne, les gendarmes et, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs silencieux » (Anatole France) ; au figuré, être sur le banc des accusés signifie « se voir reprocher une action jugée répréhensible » : « Brigitte [...] se retrouvait là, sur le banc des accusés, comme nous tous, à se faire traiter de menteurs, d'incompétents » (André Glucksmann).

    La sortie de route, dans l'affaire qui nous occupe, serait donc consécutive au télescopage entre les locutions fermer le ban et le banc des accusés. L'hypothèse est d'autant plus probable que l'usage, en la matière, prend un malin plaisir à entretenir la confusion. N'admet-il pas, séance tenante, la variante être (assis) au banc des accusés, à l'instar de ces exemples trouvés sous des plumes autorisées : « Au lever du rideau, les députés de la Gironde sont au banc des accusés » (Alexandre Dumas), « Au banc, entre les gendarmes, quelque chose comme un paquet lamentable et qui devient, quand le président lui dit de se lever, une petite vieille épouvantable » (Edmond et Jules de Goncourt), « Au banc des accusés la vieille garde bolchevique, particulièrement Zinoviev et Kamenev, en tout seize personnes » (Romain Rolland), « Celui-ci, au banc des accusés, ne se souvient plus de rien, dit qu'il a perdu la mémoire » (Julien Green), « Rudi s'assit au banc des accusés, dans le Palais de justice de Bruxelles, en compagnie d'une quinzaine d'autres adeptes » (Michel Houellebecq) ? Je m'interroge sur le choix de la préposition : pourquoi diable irait-on s'asseoir à un banc, quand sur sied à la logique grammaticale (3) ? Parce que ledit banc n'est plus senti comme l'objet mais, par un énième développement métonymique, comme le lieu réservé à une catégorie de personnes ? Après tout, Musset écrivait bien dans Les Deux Maîtresses (1840) : « Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'honneur », là où l'on aurait dit, avec une valeur dépréciative, au coin, au piquet...

    D'aucuns voient bien plutôt dans ce « au » le signe probant d'une nouvelle confusion, cette fois entre les locutions être (assis) au banc des accusés et être (mis) au ban de la société, où ban s'entend au sens ancien de « condamnation à l'exil, au bannissement ; interdiction de séjour sur le territoire soumis à la juridiction d'un suzerain ». Mettre quelqu'un au ban (de l'opinion, de la société...), mettre un pays au ban (des nations) s'emploient ainsi au figuré pour « l'exclure de la communauté, le déclarer indigne de toute considération, le dénoncer au mépris public » : « En province, tous les conseils municipaux socialistes ont voté des ordres pour [...] mettre l'Allemagne au ban des nations civilisées » (Roger Martin du Gard), « Considérez-vous qu'un homme doive être mis au ban de la société quand il a commis le crime d'anthropophagie ? » (Georges Duhamel), « On disait au garnement qui se tenait mal : "Quitte la table." Cet ordre le mettait au ban de la famille pendant un moment » (Jean Cayrol) (4).

    Vous l'aurez compris : la langue joue ici avec nos nerfs. A-t-on idée, aussi, de faire siéger à sa table deux noms à la graphie aussi proche dans des expressions de forme aussi voisine, lesquelles semblent avoir été forgées pour nous faire échouer... sur un banc de sable ?

    (1) Le tour se trouve jusque sous la plume d'un académicien : « Nous croyons que la chute des totalitarismes et la déconfiture du marxisme ont fermé le ban des idéologies. Rien n’est plus faux » (Xavier Darcos).

    (2) On parle de même du banc du procureur, du banc des avocats, du banc des jurés, du banc des prévenus, du banc des témoins, du banc de jugement, du banc de la défense, du banc de l'accusation... et, par métaphore, du banc d'infamie.

    (3) Il est à noter que, quand les dictionnaires usuels enregistrent d'ordinaire les deux graphies, seule celle avec sur est consignée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Sur le banc des accusés, une brochette d'assassins » (à l'entrée « brochette »), « S'asseoir sur le banc d'infamie, comparaître à la cour d'assises ou en correctionnelle » (à l'entrée « asseoir »). Force est pourtant de constater que les deux prépositions sont en concurrence dès les premières attestations : « [Ils] ont pris place au banc des accusés » (Jean-Gabriel Peltier, 1801), « Vous voilà vous-mêmes, ici, dans ce sanctuaire redoutable, assis sur le banc des accusés » (Auguste-Charles Guichard, 1804).

    (4) La même idée de bannissement se trouve dans l'expression être en rupture de ban, qui signifie au sens propre « contrevenir à une interdiction de séjour » et au sens figuré « avoir rompu avec les contraintes et les préjugés de son milieu social, et vivre d'une manière moralement condamnable » ou, selon les sources, « avoir changé d'occupation » : « Les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban » (Victor Hugo), « J'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle » (Alphonse Daudet), « Cet universitaire en rupture de ban se complaît dans les explications de textes » (André Maurois).

        

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ratko Mladic ferme le bal des accusés (?).

     


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  • « Le Nobel légitimise notre démarche pour le désarmement nucléaire » (propos de Patrice Bouveret, porte-parole en France de l'Ican, lauréat 2017 du prix Nobel de la paix).
    (paru sur lepoint.fr, le 6 octobre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    « Légitimiser n'existe pas, c'est un barbarisme », lit-on çà et là sur la Toile. Et de fait, seul le verbe légitimer, formé à la fin du XIIIe siècle à partir de l'adjectif légitime, a droit de cité dans nos dictionnaires, avec les sens de « rendre juridiquement légitime un enfant naturel », puis de « faire reconnaître pour authentique (un titre, un pouvoir, un statut...) ou pour légitime (un accord, une union, une personne dans ses fonctions, dans ses prérogatives...) » et, par extension, de « justifier, faire admettre comme juste, raisonnable, excusable (une conduite, une revendication...) » : « Notre mariage légitimerait ce pauvre garçon » (Honoré de Balzac), « L'ancienne noblesse [...] défendait ses droits, elle en usait sans se soucier de les légitimer » (Simone de Beauvoir), « C'est par humilité qu'elle ne demandait point à Albert de légitimer une situation que la naissance d'une petite fille avait depuis longtemps consacrée » (André Gide), « Je me tuais en explications pour légitimer ma conduite » (André Gide). Mais grande et légitime est assurément la tentation de recourir à la forme légitimiser, par analogie avec ces verbes en -iser formés à partir d'un adjectif pour exprimer une action de type rendre : légitimiser pour « rendre légitime », sur le modèle de fidéliser pour « rendre fidèle », imperméabiliser pour « rendre imperméable », etc.

    La graphie critiquée ne date pas d'hier : « On voudrait apparemment aujourd'hui le [leur catéchisme] faire revivre et le légitimiser par la sanction solemnelle de la philosophie » (Jacques Pierre Brissot, 1782), « Ce zèle pour la propagation de l’Évangile devait légitimiser ses droits au titre de vicaire de J.-C. » (Philippe Le Bas, 1838), « Qu'il [le pouvoir] prétende remonter au droit divin, qu'il dérive du droit primordial de la conquête par force ou ruse, ou du suffrage universel, son but seul le légitimise » (Eugène Bodichon, 1853), « Quasi-légitimiser Néologisme (rendre quasi-légitime) » (Dictionnaire complet des langues française et allemande, 1863), « La pensée humaine est nommée pour la première fois Pensée, parce qu'elle sait s'expliquer et dès lors se légitimiser, comme pensée, par la parole, qu'elle a créée » (Charles Hougo, 1867). Il convient de noter que c'est surtout à partir de 1830 qu'elle a commencé à se répandre, sans doute à la faveur de l'usage du terme idéologique légitimiste pour désigner un partisan du droit au trône de la branche aînée des Bourbons : selon Michel Roche, en effet, « un certain nombre de verbes en -iser [...] ont été forgés parallèlement à des dérivés en -isme ou en -iste construits antérieurement, comme pour compléter le système » (Des unités morphologiques au lexique, 2011). La variante légitimiser présente en outre l'avantage de lever toute ambiguïté entre les formes conjuguées au présent et l'adjectif homophone légitime. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de la trouver jusque sous des plumes avisées : « [L'embargo] démoralise le peuple qu'il punit et légitimise le dictateur en faisant de lui le Résistant » (Bernard Noël), « Lorsqu'une autorité acquise par la force et la violence repose ensuite sur la coutume, sur l'habitude, sur la durée, elle se légitimise » (Henri Atlan), « Toute l'histoire de la France révolutionnaire n'est que succession de coups de force d'importance très inégale, suivis, légitimisés et légalisés par chartes et constitutions du XIXe et du XXe siècle »  (Jean Meyer et André Corvisier) et aussi « Son échec dans son effort de légitimisation » (Pierre Maraval).

    À la réflexion, cette affaire n'est pas sans rappeler celle du verbe égaliser, que Voltaire dénonçait comme un « barbarisme de mot » inutile à côté d'égaler. Force est de reconnaître avec Littré que, malgré l'opposition de l'auteur de Candide, « [ledit] mot est admis aujourd'hui » : à égaler, désormais, le seul sens passif de « être ou devenir égal à (en parlant d'une personne ou d'une chose) » et à égaliser le sens actif de « rendre égal, plan, uni, semblable, pareil (en parlant d'une chose) » (spécialement dans le sport, « rendre le score égal à celui de l'adversaire »). Partant, pourquoi refuser à légitimer/légitimiser cette répartition d'emploi selon le sens de la terminaison, me demanderez-vous ? Peut-être parce que légitimer n'a jamais signifié « être légitime ».

        

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le prix Nobel légitime notre démarche pour le désarmement nucléaire.

     


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