• Une syntaxe qui a du chien

    « Si vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? »
    (campagne publicitaire de l'association PETA pour la défense des droits des animaux)

    (photo petafrance.com)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    J'entends d'ici les cris d'orfraie que les âmes sensibles et les oies blanches ne manqueront pas de pousser à la vue de cette tête de chien rôtie en tenue de réveillon. J'entends surtout ceux, autrement péremptoires, que lanceront les esprits pénétrés de la fameuse phrase apprise sur les bancs de l'école : « Les si n'aiment pas les  », comprenez : l'usage du futur et du conditionnel (assimilés aux formes en -rai ou en -rais) est proscrit dans une proposition subordonnée de condition introduite par la conjonction si. Qu'on en juge : « La bêtise est décidément incommensurable et intarissable [...]. On relèvera cette impardonnable faute d’orthographe qui consiste à associer la conjonction "si" avec le conditionnel. Qui ne sait que, lorsqu’on emploie celle-là, qui exprime déjà une condition, il est redondant et inutile de la doublonner d’un verbe conjugué au conditionnel et exprimant, comme son nom l’indique… la condition », s'enflamme Aristide Leucate dans un article publié à ce sujet sur le site Boulevard Voltaire. Les dindes ont dû se retourner dans leur four ! Car enfin, nom d'un chien, où notre journaliste voit-il, dans cette affaire, l'expression d'une condition préalable à la réalisation du fait énoncé dans la principale ? Avouez que la chose ne saute pas aux yeux...

    Réduire la conjonction si à sa seule valeur conditionnelle, c'est oublier qu'elle peut aussi exprimer le doute entre deux actions (dans le cadre de l'interrogation indirecte) ou, quand la chose serait moins courante, l'opposition, la concession, la cause, la conséquence, la répétition, l'emphase... (dans des contextes où sont présentés comme hypothétiques des faits en réalité incontestables). Or, ce que le raccourci mnémotechnique évoqué en introduction ne précise pas, dans sa coupable concision, c'est... c'est... Vous donnez votre langue au chat ? C'est qu'il ne vaut que pour les emplois proprement hypothétiques de si. Pour une fois qu'une règle de français a le bon goût de marquer les esprits, persifleront les langues de vipère, il a fallu qu'elle soit mal simplifiée, donc mal comprise. Un comble ! Toujours est-il que l'indicatif futur ou le conditionnel se rencontrent très correctement (si si !) après le si de l'interrogation indirecte : « Dites-moi s'il nous accompagnera » (Hanse), « Je lui ai demandé s'il viendrait ce soir » (Girodet), comme après un si marquant, non plus une véritable condition, mais, selon les sources, « une opposition ou une concession » (Dupré, Girodet, Jouette, Pinchon), « une opposition, une concession, une cause ou une conséquence » (Hanse) : « Si un autre vous flattera, moi je vous dis la vérité » (Dupré), « Si on souhaiterait plus de clarté, il faut reconnaître que cet exposé ne manque pas d'intérêt » (Hanse), « S'il serait encore possible d'éviter le désastre, il n'est cependant plus temps de remporter la victoire » (Girodet), « Si nul ne dépassera Paganini, c'est qu'on ne dépasse pas la perfection » (Jouette), « Si cela vous fera plaisir, comme vous le dites, je le ferai » (Hanse). Ces phrases heurtent vos oreilles, plus habituées à entendre le présent ou l'imparfait de l'indicatif après si ? Elles n'en sont pas moins irréprochables aux yeux de nos grammairiens. C'est que, à y regarder de près, ces futurs et ces conditionnels, reçus plus souvent qu'à leur tour comme des chiens dans un jeu de quilles, apparaissent sous un jour nouveau pour qui sait flairer la piste... d'une supposition implicite (voire de plusieurs). Grevisse nous prend par le collier pour nous mettre sur la voie : « Dans des cas où un présent ou un passé n'exprimeraient pas la nuance adéquate (1) [...], on a parfois après si un futur ou un conditionnel, mais qui ne sont pas dans sa dépendance directe : la supposition porte [non pas réellement sur le verbe au futur ou au conditionnel, mais] sur un verbe sous-jacent (s'il est vrai que, si on admet que, si on estime que, si on considère que, si on met en fait que, etc.) » (2). Ainsi, pour expliquer la construction Si vous ne pourriez pas manger un chien, l'usager aux abois doit se donner un mal de chien pour remonter à la forme : Vous ne pourriez pas manger un chien − où l'emploi du conditionnel (d'atténuation ?) se justifie par l'hypothèse sous-entendue : si on vous le proposait, si on vous le demandait −, puis la combiner avec un si équivalant soit à s'il est vrai que, si on admet que, si vous dites que pour en faire la condition apparente de la proposition principale, soit, plus simplement ici me semble-t-il, à puisque pour introduire une proposition causale Si (= puisque, s'il est vrai que) vous ne pourriez pas manger un chien (si on vous le proposait), (alors) pourquoi manger une dinde ? Une chatte n'y retrouverait pas ses petits, mais un amateur d'ellipses, si !

    « Seulement voilà, observe Bruno Dewaele sur son excellent site Par mots et par vaux : parce que l'on a presque toujours tort d'avoir raison tout seul, combien de fois n'avons-nous pas renoncé à user du futur ou du conditionnel après ces "si"-là, de peur de nous le voir reprocher ? » Gageons, pour revenir à nos moutons, pardon à nos dindes, que les formulations « Puisque vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? » ou « Vous ne pourriez pas manger un chien, alors pourquoi manger une dinde ? », à la syntaxe moins insolite, seraient passées comme un chien à la niche. Mais là n'était sans doute pas le but recherché...

    Morale de cette histoire : c'est encore le meilleur ami de la langue qui, ballotté de raccourcis en ellipses, tient ici le rôle peu glorieux de... dindon de la farce.


    (1) Dans Syntaxe du français contemporain (1938), les Le Bidois père et fils commentent ainsi le vers souvent cité de Hugo Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ?, où l'auteur des Contemplations s'interroge sur les disparus : « V. Hugo aurait pu écrire : S’ils ne reviennent pas. La sûreté de son sens linguistique lui a fait préférer le futur ; de même qu’il lui a fait écarter puisque, qu’un autre peut-être, à sa place, eût préféré ici [...]. La vérité est que l’une ou l’autre de ces constructions eût trahi sa pensée, car le présent reviennent suggérerait l'idée d'une incertitude qui n'existe à aucun degré dans l'esprit du poète ; et l'emploi de puisque, tout à fait régulier devant un futur, ferait un contresens plus grave : la déclaration ainsi présentée paraîtrait énoncer une désespérance de l’écrivain visionnaire, alors qu’au contraire il est tout espoir, et même toute certitude, quant au retour des morts. [...] S’il place cette déclaration sous le signe de si, c’est simplement pour lui ôter ce que sans cela elle aurait d’un peu brutal. Mais, dans ce cas encore, si ne tombe pas directement sur le futur qui suit ; il porte [...] sur un il est vrai, ou un il faut croire, sous-jacent. »

    (2) Les Le Bidois observent que cette supposition « n'est qu'apparente, [dans la mesure] où, tout en paraissant supposer, en réalité on tient pour établi ou encore on admet ». De son côté, le Dictionnaire du moyen français évoque une « relation hypothétique de nature énonciative » : « L'hypothèse est énoncée comme telle pour la conséquence qu'on en tire, mais en fait ce qu'elle évoque est déjà le cas : "Si... − comme c'est le cas −, alors on peut dire que... ou alors on peut demander que..." », sans toutefois donner d'exemples au futur ou au conditionnel. D'autres explications sont encore avancées : « Ces propositions introduites par si nous semblent devoir être rapprochées des "interrogatives indirectes". La nature hypothétique est écartée dès le départ au moyen d'une question explicite ou implicite. À la base de la phrase de Paul Valéry : Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment, nous pourrions mettre : Si je pourrai le supporter indéfiniment ? Oui - Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment. Dans cette vue, qui implique simplement un enchaînement étroit avec la partie de contexte ou de situation qui ont précédé, l'explication de l'emploi du futur ou du conditionnel ne fait plus difficulté » (revue Travaux de linguistique, 1971).

    Remarque 1 : Un phénomène analogue est observé en anglais, où il est possible d'utiliser will/would dans une proposition introduite par if pour demander poliment à quelqu'un de faire quelque chose : I would be most grateful if you would be kind enough to... Il ne vous aura pas échappé, au demeurant, que « Si vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? Devenez végan » (Végan ? « Végétalien intégral », équivalent longuet recommandé par l'association France Terme, n'est pourtant pas fait pour les chiens...) n'est autre que la traduction de la version anglaise If you wouldn't eat a dog, why eat a turkey ? Go vegan.

    Remarque 2 : Les exemples de futur ou de conditionnel après si (que l'on se gardera de confondre avec ceux de la langue populaire, du type « Si j'aurais su, j'aurais pas venu ! ») ne sont pas exceptionnels dans la littérature : « L'on pourra dire que s'il n'aura pas grande efficace, au moins ne fera-t-il pas de mal » (Jeanne de Chantal, début du XVIIe siècle), « Que te sert de percer les plus secrets abîmes [...] / Si [= puisque] ton intérieur, manquant d'humilité, / Ne lui saurait offrir d'agréables victimes » (Corneille), « Cela pourrait-il être, si [= puisque] lorsqu'il m'a pu voir il n'avait que sept ans, et si [= puisque] son précepteur, même depuis ce temps, aurait peine à pouvoir connaître mon visage » (Molière), « Si ta haine m'envie un supplice si doux, / Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée [= si tu penses qu'en me frappant ta main serait trempée d'un sang trop vil], / Au défaut de ton bras prête-moi ton épée » (Racine), « Si [= de même que] les plantes du midi ne sauraient croître au nord, celles du nord ne réussissent pas mieux au midi » (Bernardin de Saint-Pierre), « Je veux être foudroyé si [on pense qu'] elle n'irait pas remettre une lettre d'amour à la reine si je l'en priais » (Prosper Mérimée), « Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas ? » (Hugo), « Ce drame-ci n'est pas même italien, car s'il [est vrai qu'il] aurait pu, avec autant de vraisemblance, se dérouler à Venise ou à Florence, Nice lui eût convenu également » (Paul Bourget), « Si [la science] laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en plus rétréci au mystère, et si une hypothèse pourra toujours essayer d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine, qu'elle ruinera à chaque heure davantage les anciennes hypothèses » (Émile Zola), « Pardon [...] si je ne puis t'aimer, si je ne t'aimerai jamais ! » (Romain Rolland), « Si jamais batailles auraient dû être gagnées, ce sont celles-là » (André Maurois), « Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment » (Paul Valéry). Les textes anciens nous offrent même de rares attestations (empruntées à la Grammaire élémentaire de l'ancien français, 1918, de Joseph Anglade) de futur ou de conditionnel qui sont bien sous la dépendance directe de si : « Si je monterai el ciel, tu iluec iés ; si je descendrai en enfer, tu iés » (littéralement : « Si je monterai au ciel, tu es là ; si je descendrai en enfer, tu y es présent ») (Psautier d'Oxford, XIIe siècle), « Se tu ja le porroies a ton cuer rachater, / Volentiers te lairoie ariere retorner » (littéralement : « Si jamais tu pourrais le racheter avec ton cœur, volontiers je te laisserais revenir en arrière ») (Fierabras, XIIe siècle ?).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou, plus couramment, Puisque vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ?

     


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  • « C'est l'un des rares véhicules à rencontrer un succès mondial » (à propos du Dacia Duster).
    (Anne Feitz, sur lesechos.fr, le 28 décembre 2017)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Alexander-93)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    « L'expression "rencontrer un (vif) succès" est de plus en plus utilisée, m'écrit-on dernièrement. Cet anglicisme vient supplanter "connaître un (vif) succès" qu'heureusement beaucoup utilisent encore. »

    Au risque de décevoir mon correspondant, j'avoue ne pas bien percevoir l'influence de l'anglais qui se cacherait derrière ledit tour. Car enfin, celui-ci est attesté dans notre lexique depuis (au moins) le XVIIIe siècle : « Le peu de succès que la Cour de Madrid rencontre dans toutes ses entreprises » (1719), « L'Ambassadeur rencontrera un heureux succès (*) » (1757), « Le transport de cuivre [...] rencontre un succès presque inattendu » (1782) ; se... rencontre chez des auteurs avisés et souvent à succès : « Cette campagne rencontra quelque succès auprès des classes ouvrières » (André Maurois), « [Telle règle de grammaire] ne rencontra aucun succès » (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau), « Une autre image m'est restée : celle de la cantine [...] qui rencontra le plus vif succès auprès de mes compagnons d'armes » (Jean Dutourd), « C'est que les Remarques [de Bossuet] sont parues sans rencontrer le succès de la Relation » (Françoise Mallet-Joris), « Le livre de ce rationaliste ami des philosophes rencontra un succès incroyable » (Xavier Darcos), « Génie du christianisme [de Chateaubriand] rencontra aussitôt [...] un succès foudroyant » (Jean d'Ormesson) ; et, victime de son succès, figure à trois reprises dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Il a rencontré un extraordinaire succès » (à l'entrée « extraordinaire »), « Gâteau manqué ou, subst., manqué, gâteau dont la recette, née à la faveur d'une erreur de cuisson, rencontra le succès » (à l'entrée « manqué »), « Poursuivre, pousser sa pointe, continuer résolument une entreprise où l'on a déjà rencontré quelque succès » (à l'entrée « pointe »). Il pointe également le bout de son nez dans le Petit Larousse illustré (« Son dernier film n'a pas rencontré le succès escompté »), dans le Grand Robert (« Avoir, obtenir par une chance. Rencontrer la réussite, le succès ») et dans le Dictionnaire historique de la langue française (« Bouteur [...] a été ressuscité pour remplacer l'anglicisme bulldozer, sans rencontrer de succès »), lequel nous apprend qu'il y a belle lurette que rencontrer peut se construire avec un complément de chose, au sens propre de « heurter ; entrer en contact avec » (XIVe siècle) et, comme dans l'affaire qui nous occupe, au sens figuré de « se trouver en présence de (circonstances, sentiments...) ; susciter telle réaction, tel sentiment » (XVIe siècle) : « Rencontrer l'amitié, le bonheur, la paix, le succès, la vérité, la souffrance, la mort [...], des aléas, des complications, des embûches, des problèmes [...], un écho favorable, un accueil chaleureux, une grande faveur, un accord unanime, une adhésion totale, un succès certain, toutes sortes d'hésitations, une forte opposition, de vives résistances » (TLFi). Bref, voilà une affaire qui roule.

    Autrement suspect, aux yeux de Joseph Hanse et de René Étiemble, est le tour rencontrer des vœux, calque de l'anglais to meet (your) wishes : « Une meilleure connaissance de nos adhérents doit nous servir à rencontrer vos vœux mieux et plus parfaitement encore » (revue Liens, 1960) au lieu de « mieux les satisfaire ». L'Office québécois de la langue française, que l'on sait prompt à débusquer les anglicismes et à leur faire mordre la poussière (Duster oblige...), s'empresse de compléter la liste : « C’est une erreur d’employer rencontrer au sens de "faire ce qu’une situation demande", par exemple au lieu de réglers’acquitter de (une dette, un paiement) satisfaire à, se conformer à (une exigenceun critère, une normeune condition) répondre à (un besoinun critère) atteindre (un objectif, un quota) respecter, remplir, honorer (un engagementune obligation). Ces emplois appartiennent à l’anglais to meet, mais pas au verbe rencontrer, de sens plus restreint. »

    Toujours est-il, mais cela va sans dire, que rien n'empêche l'usager de la langue comme celui de la route de préférer avoir, connaître ou remporter un grand succès à rencontrer un grand succès. Dans tous les cas, aucun risque de mauvaise rencontre n'est à craindre...


    (*) Rappelons ici que succès (dérivé du latin succedere « succéder », d'où « ce qui arrive après ») désignait autrefois le résultat, bon ou mauvais, d'une entreprise, d'un évènement, d'une situation, si bien que l'expression heureux succès n'était pas un pléonasme. De nos jours, succès ne se prend plus qu'en bonne part.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    C'est l'un des rares véhicules à rencontrer (ou connaître, remporter) un succès mondial.

     


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  • Ca l'affiche mal !

    « Les tombeaux affichent complets. »
    (Yann Moix, dans son roman Naissance, paru chez Grasset)

     
     

      FlècheCe que j'en pense

     

    Complet a beau être un adjectif, on peine à imaginer qu'il puisse varier dans la locution afficher complet, formée dans le milieu du théâtre sur le modèle d'afficher relâche (1). Car enfin, notre auteur aurait-il écrit sans sourciller : Les tombes affichent... complètes ? Didier Decoin, pour sa part, s'y serait refusé : « La prison de la Santé [...] affiche complet », « Les autres salles affichaient complet ». N'allez pas croire pour autant que le bougre ait ici le statut d'un adverbe : le sens ne saurait être « afficher complètement, de manière complète », mais bien plutôt « faire savoir qu'aucune place n'est plus disponible, indiquer qu'un endroit (salle de spectacle, puis hôtel, restaurant...) − et, par métonymie, un spectacle − a fait le plein de réservations » ; il n'est pas davantage employé sous une forme substantivée, puisqu'il ne peut être précédé d'un déterminant ni accompagné d'une épithète. Vous l'aurez compris, complet, dans notre affaire, doit s'envisager comme une citation reproduisant la mention traditionnellement affichée à l'entrée d'une salle qui ne peut plus accepter de monde. Je n'en veux pour preuve que les marques typographiques (deux-points, guillemets, italique, voire majuscule) auxquelles le rédacteur recourt à l'occasion (hier plus qu'aujourd'hui) : « Deux [spectacles] seulement ont pu afficher "complet" » (1951), « Ce soir-là "Le Helder" [un cinéma] affiche : complet, avec les Hauts de Hurlevent » (1955), à côté de « Les grands magasins sont dévalisés, les théâtres affichent complet » (1940), « Afficher complet » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). En 1978, on lit encore dans le Grand Larousse de la langue française et dans le Petit Robert : « Afficher "complet" » pour afficher la mention : « C'est complet ». De là l'invariabilité, explicitement confirmée par le Bescherelle : « Complet est invariable dans afficher complet, au (grand) complet. »

    Seulement voilà, grande est la tentation − notamment dans les emplois figurés où l'on n'affiche pas réellement « complet », autrement dit où le verbe n'a plus réellement le sens d'« annoncer par voie d'affiche », mais plutôt celui d'« être » − d'assimiler notre expression à une locution attributive dans laquelle complet est réanalysé comme l’attribut du sujet : En été, le littoral affiche complet (= est complet, comprenez : a atteint les limites de sa capacité d'accueil). De là la tendance à l'accord : « Ma boîte de SMS et mon portable affichent complets » (Azouz Begag), « Les bancs publics affichent complets » (Patrice Delbourg).

    Un phénomène analogue est observé avec le tour répondre présent qui, comme afficher complet, trouve son origine dans un emploi autonymique (2) et présente une construction dans laquelle l'adjectif apparaît comme le régime d'un verbe. Selon la plupart des spécialistes, Présent ! comme réponse à un appel est invariable : « Même une jeune fille répond généralement présent ! à un appel » (Hanse), « Présent, employé comme réponse à l'appel de son nom, reste au masculin quand c'est une femme qui répond » (Thomas), « Au cours d'un appel, quand une personne du sexe féminin répond, elle emploie plutôt le masculin présent au lieu de présente » (Girodet), « En réponse à un appel ; généralement au masculin » (TLFi). Force est pourtant de constater, avec Dupré et avec Goosse, que cette règle − « contraire à la logique et même au bon sens » selon le premier, mais rien de moins que sensée pour tous ceux qui analysent présent comme une interjection ou comme l'ellipse de (le mot) présent −, n'est pas unanimement adoptée par l'usage : « Elle répondra : Présente ! » (Louis-François L'Héritier, 1838), « On cessait de ramer pour demander : "Mouche ?" Elle répondait : "Présente" » (Guy de Maupassant, 1890), « Une dame qui répond encore "Présente" quand on l'appelle Mâcherolles [de son nom de jeune fille] » (Flora et Benoîte Groult, 1968), « Tu réponds : présente » (Olympia Alberti, 1985), « Lætitia ? Présente ! » (Daniel Pennac, 2007). Aussi l'emploi du féminin ne saurait-il être tenu pour incorrect − contrairement à celui du pluriel, chaque membre d'un groupe ne répondant, en principe, que pour lui-même à l'appel de son nom (3). Surtout, l'Académie laisse désormais le choix de l'accord quand la locution est employée au sens figuré de « être là au moment opportun, ne pas se dérober à une tâche, à une requête ». Comparons à cet effet les deux exemples donnés dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « L'élève répond "présent" à l'appel de son nom » et « Ils ont répondu présents ou présent à l'appel de la Nation ». Dans le premier (qui, je vous l'accorde, aurait été plus édifiant avec un sujet féminin), la présence des guillemets confirme que nous avons affaire à un emploi en citation, où l'accord de présent, quand il n'aurait pas la préférence des spécialistes, reste possible. Dans le second, où les marques typographiques du discours direct ont disparu, il s'agit d'une véritable locution, employée ici au figuré : les partisans de l'invariabilité invoqueront l'argument du figement de l'expression quand ceux de l'accord feront valoir que, répondre n'ayant plus son sens propre, présent perd sa valeur de réponse orale et peut ainsi être réanalysé en attribut du sujet. En d'autres termes, les deux camps afficheront... leur complet désaccord !
     

    (1) « Relâche, dans les théâtres, se dit lorsque les comédiens suspendent les représentations pendant un ou plusieurs jours. On a affiché relâche » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835). On dit plus couramment faire relâche.

    (2) Se dit de l'emploi d'un mot dans le cas où celui-ci, au lieu de désigner la chose à laquelle il fait normalement référence, se désigne lui-même en tant que mot.

    (3) Voir ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les tombeaux affichent complet (selon Bescherelle).

     


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  • Vous êtes tout pardonné !

    « Peut-être moi [...] ne serais-je pas pardonné. »
    (Jean d'Ormesson, dans son premier roman L'Amour est un plaisir)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Pardonner, nous dit-on, se construit régulièrement avec un complément d'objet direct de chose et un complément d'objet indirect de personne (introduit par la préposition à) : pardonner quelque chose, pardonner quelque chose à quelqu'un (d'où le lui pardonner) et, par omission du COD, pardonner à quelqu'un. Rien que de très logique au regard de l'étymologie, puisque ledit verbe est probablement emprunté du latin tardif perdonare, lui-même composé de l'élément per-, marquant l'accomplissement, la perfection, et de donare (« donner, abandonner », puis « remettre, faire grâce de ») qui se construisait déjà de la sorte. Et pourtant, ne manqueront pas d'objecter les esprits tatillons qui savent que le COI n'est pas censé pouvoir devenir sujet du verbe au passif, ne dit-on pas depuis belle lurette être pardonné en parlant d'une personne ? Qu'on en juge : « Donnez-moi le plaisir [...] d'apprendre que je suis pardonné » (Rousseau), « Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné » (Mme de Staël), « Bon Dieu ! Tu es pardonnée » (Napoléon Bonaparte), « N'eût-elle pas été pardonnée [...] si elle l'eût poignardé ? » (Stendhal), « Quand Dieu me le donna [un enfant], je me crus pardonné » (Hugo), « Vous voyez bien que vous êtes pardonné ! » (Dumas père), « Soyez pardonnée ! » (Verlaine), « Il vit qu'il était pardonné » (Maurois) et, plus rarement avec un complément d'agent exprimé, « Granius Silvanus et Satius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent » (Montaigne), « Cet écolier est pardonné par son maître » (Bescherelle), « [Il] était déjà pardonné par Dieu le Père » (Proust). On dit désormais de même, n'en déplaise à Vaugelas (1) : « À son âge, cet enfant est bien pardonnable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Il se trouve que ces emplois à la voix passive, un temps considérés comme familiers par l'Académie dès lors qu'ils avaient une personne pour sujet, sont aujourd'hui admis par tous les spécialistes. Pourquoi cette bizarrerie, me direz-vous ? Parce qu'il s'agit là, selon toute vraisemblance, de la survivance de l'ancienne construction directe pardonner quelqu'un : « Il los absols et perdonet » (La Vie de saint Léger, Xe siècle), « Li rois Felippe le pardona le jour qu'il ala outremer » (Étienne Boileau, 1268), « Qui pardone son adversaire » (Robert de Blois, XIIIe siècle), « Il les pardonnoit pour le regard de leurs antecesseurs [= prédécesseurs] » (Claude Deroziers, 1542), « Il acomptoit [...] de pardonner ceux qui estoyent auteurs des premieres esmeutes » (François de Belleforest, 1572), « Et pardonna Sa Majesté les tous généralement » (Blaise de Monluc, avant 1577), « Cinna est convaincu ; pardonne-le » (Montaigne, Essais, édition de 1588), « Il s'accorderoit avec les rebelles, les pardonroit » (Brantôme, avant 1614), « Les Imprimeurs qu'il dit avoir pardonnez » (François Garasse, 1624), « Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit ! » (Mme de Maintenon, vers 1690), « [Jésus] dit à son Père de pardonner les Juifs, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » (Augustin de Narbonne, 1695), « Un coupable que l'on pardonne » (Mercure de France, 1781), « Pourrez-vous les [= les députés] pardonner d'avoir décrété l'impression de semblables impiétés ? » (Journal général de France, 1791). N'allez pas croire pour autant que pardonner à quelqu'un ne soit attesté qu'en français moderne. Non : « Pardonner quelqu'un est très ancien, mais a toujours été beaucoup moins courant que pardonner quelque chose à quelqu'un, dont il semble être une forme réduite », assure Goosse dans Le Bon Usage. Il n'empêche, malgré les mises en garde répétées de Thomas Corneille (2), d'Étienne Molard (3), puis des grammairiens du XIXe siècle (4), le tour avec complément d'objet direct de personne perdure, contre toute attente, à côté de la forme passive être pardonné qu'il a réussi à imposer et qui le soutient en retour. Vérification faite, il se trouve même sous quelques bonnes plumes : « Dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement pardonnés » (comtesse de Ségur), « Vous m'avez pardonnée » (Dumas fils), « Frédéric l'eût pardonnée » (Flaubert), « Voilà pourquoi son cœur triste t'a pardonnée » (Verlaine), « Tous l'avaient pardonnée » (Pierre Loti), « On pardonne un coupable » (Claude Farrère), « Quand Pierre demande à Christ combien il devra pardonner son frère » (Roger Martin du Gard), « Il la pardonna » (Roland Dorgelès), « Pardonnez un amant qui veut tout savoir » (Jacques Bainville), « Peut-être encore Charles l'aurait-il pardonnée » (Louis Aragon), « Je ne veux pas que tu partes sans m'avoir pardonnée » (François Mauriac). (5)

    Ce phénomène peut surprendre. Car enfin, je ne sache pas que le verbe obéir, par exemple, dont l'emploi au passif est également admis en souvenir de son ancienne construction transitive (Le professeur tient à être obéi de ses élèves), ait jamais subi le même traitement de la part desdits auteurs... D'aucuns pensent que l'emploi de pronoms de la première et de la deuxième personne, qui ne disent pas s'ils sont COD ou COI, ne serait pas étranger à l'apparition et (ou ?) au maintien de pardonner quelqu'un : « La locution vicieuse pardonner quelqu'un a été amenée par les phrases comme : Pardonnez-nous ; Dieu me pardonne ! Pardonnez-moi, où l'on a pris nous, me, moi pour des compléments directs [...], tandis que, dans ces phrases, ils sont des compléments indirects, pour : à nous, à moi » (Claude Vincent, Le Péril de la langue française, 1925). Si l'argument paraît recevable dans le registre courant, on peine à croire que nos écrivains aient pu être victimes d'une telle confusion. « Ils ont écrit selon l'usage déjà répandu dans la langue parlée », conclut un Dupré à qui l'on voudra bien pardonner le manque de conviction. D'autres observent que, pardonner s'employant couramment au sens affaibli de « excuser » (Pardonnez mon ignorance, mon peu d'expérience), grande est la tentation de lui attribuer la même construction directe d'objet (6), fût-ce avec un nom de personne. De son côté, l'Académie, qui s'est toujours refusée à signaler l'existence de la variante pardonner quelqu'un, avance une tout autre explication dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Vos fautes vous sont pardonnées ou, par métonymie, Vous êtes pardonné, tout pardonné. » Ce serait donc à la faveur d'une métonymie remplaçant la faute par la personne qui l'a commise que serait apparu un tel emploi au passif d'un verbe qui, régulièrement, est accompagné d'un régime indirect (7).

    Toujours est-il que, malgré la caution de quelques bons écrivains, et contrairement à pardonné et à pardonnable qui se disent régulièrement des personnes en français moderne, le tour pardonner quelqu'un reste considéré comme « guère recommandable » (Grevisse), « interdit » (Thomas), « archaïque, à éviter » (Girodet), « un exemple à ne pas suivre » (Hanse), « à éviter dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit » (Larousse en ligne). Seul Jean-Paul Jauneau, à ma connaissance, ose prendre la défense de l'accusé : « On peut aussi bien dire : pardonner à quelqu'un (préposition obligatoire si l'objet du pardon, la faute à pardonner, est mentionné) que pardonner quelqu'un » (N'écris pas comme tu chattes, 2011). De là à prétendre comme Gilles Guilleron que « pardonner est un verbe transitif, donc [on écrit] pardonner quelqu'un [!] » (Écrire pour les nuls, 2012), il y a un pas que l'on m'excusera de ne pas franchir. Réserve avouée à moitié pardonnée ?

    (1) « Pardonnable ne se dit jamais des personnes, mais seulement des choses » (Remarques sur la langue française, 1647). C'est excusable qui était attendu dans ce cas.

    (2) « Quoiqu'on dise pardonner une faute, on ne dit point pardonner un criminel, il faut dire pardonner à un criminel » (note de Thomas Corneille sur les Remarques de Vaugelas, 1687).

    (3) « Le mot pardonner signifie donner le pardon. Or on donne le pardon à quelqu'un. Dites donc : Je pardonne à mon ennemi, et non pas, je pardonne mon ennemi » (Lyonnoissismes, ou recueil d’expressions vicieuses usitées à Lyon, 1792). Il est à noter que le tour avec complément direct de personne est souvent présenté comme un gasconisme : « C'est un gasconisme que de dire un tel est ou n'est pas pardonable » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), « Les grammairiens du XVIIe siècle avaient remarqué que les Gascons employaient, comme transitifs, un grand nombre de verbes intransitifs. [...] Les Gascons donnent à ce verbe [pardonner] un nom de personne pour complément direct » (Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue française, 1893), « Cette construction [pardonner quelqu'un] correspond aussi à des usages régionaux (du Midi, par exemple) » (André Goosse, Le Bon Usage, 2011).

    (4) « On ne dirait pas : je les ai pardonnés, parce que l'on dit : pardonner à quelqu'un » (Bescherelle), « Quand ce verbe a pour régime un nom de personne, c'est toujours le régime indirect qu'il faut employer : pardonner à quelqu'un, et non pardonner quelqu'un » (Littré).

    (5) Et aussi : « Il nous pria mille fois de le pardonner d'avoir inscrit son nom sur son dernier feuillet » (Henri Gougaud), « Camille se figura qu'il l'avait pardonnée » (Capucine Motte).

    (6) « Il faut excuser ce malheureux. Excuser une maladresse, un oubli, une faute » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (7) Le procédé inverse, quant à lui, justifierait le tour pardonner à quelque chose, que Hanse qualifie de « vieilli et littéraire » : « Pardonne, cher Hector, à ma crédulité » (Racine) pour « pardonne-moi pour ma crédulité » ou « pardonne ma crédulité ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou Peut-être ne serais-je pas digne de pardon ou ne me pardonnerait-on pas.

     


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  • « RIP Johnny Hallyday : l'émotion des internautes submerge les réseaux sociaux. »
    (paru sur lci.fr, le 6 décembre 2017)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Depuis une semaine, les formules R.I.P. ou RIP fleurissent les tombes numériques de nos chers disparus : « R.I.P. Jean d'Ormesson », « RIP Johnny », lit-on sur la Toile et sur les réseaux sociaux. Les spécialistes d'épigraphie tumulaire auront reconnu là l'acronyme de Requiescat in pace, formule latine qui signifie « Qu'il repose en paix ! » et qui figure depuis des lustres dans la liturgie catholique des défunts et, sous sa forme intégrale ou abrégée, sur de nombreuses sépultures chrétiennes.

    C'est, selon toute vraisemblance, parce que la traduction Rest in peace conserve les mêmes initiales que celles-ci sont passées comme une hostie à la messe dans la langue courante anglaise pour saluer le décès d'un être cher, spécialement sur les réseaux sociaux, concision oblige ! En France, où le commun des mortels ne sait plus ni son latin ni son catéchisme, R.I.P. a longtemps fait partie, avec I.N.R.I., de ces sigles abscons entraperçus au détour d'une église. Mais voilà que, sous l'influence forcément irrésistible d'une mode venue des États-Unis, ces trois lettres (*), autrefois réservées aux pierres tombales, s'invitent depuis quelques années dans nos propres messages de condoléances publiés sur l'Internet, au point de détrôner les formules consacrées − mais à la longueur ô combien rédhibitoire − que sont : Qu'il repose en paix ! Que son âme repose en paix ! Paix à son âme ! Pas de quoi faire se retourner Littré et Grevisse dans leurs tombes respectives... tant que le souvenir de la locution latine est perpétué.

    Toujours est-il que, pour l'éternité, donc, Jean dort, mais son cadet de dix-huit ans, le rockeur Johnny, a l'idée saugrenue de lui emboîter le pas. Pas sûr qu'en compagnie de pareille voix de stentor les oreilles de l'académicien reposent en paix...

    (*) On trouve aussi parfois l'équivalent français R.E.P. ou REP pour « Repose en paix ! ». Histoire de se donner bonne conscience... ou d'éviter toute confusion avec l'acronyme de feu le « relevé d'identité postal(e) » ou du très connecté « routing information protocol » ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Repose en paix, Johnny Hallyday !

     


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