• « Guerre de Bosnie : Ratko Mladic ferme le ban des accusés. »
    (Mersiha Nezic, sur liberation.fr, le 21 novembre 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Dieu que cette formulation est bancale ! Car enfin, elle prête le flan, pardon le flanc à toutes les critiques. Qu'on en juge plutôt.

    Ban, terme polysémique et fécond (on le retrouve dans banal, banlieue, banneret, bannière, bannir, forban...), désigne, en droit féodal, la convocation faite par le suzerain à ses vassaux (surtout pour aller à la guerre) et, par métonymie, l'ensemble des nobles ainsi convoqués. De là la locution (convoquer, réunir) le ban et l'arrière-ban, qui a pris le sens figuré de « (faire appel, pour le succès d'une affaire, à) tous ceux dont on peut espérer du secours, un appui » : « [Il] convoqua le ban et l'arrière-ban de la parentèle et du voisinage pour la moisson » (Charles Le Quintrec). Plus largement, le mot désigne une proclamation (ordre, règlement ou interdiction annoncés publiquement) : que l'on songe aux locutions publier le ban (de guerre)publier les bans (de mariage), publier ou battre le ban (des récoltes, des vendanges et d'autres travaux agricoles). Par métonymie, ban s'est également dit du roulement de tambour (ou de la sonnerie de clairon) qui annonce ou conclut ladite proclamation ou la remise d'une décoration, et c'est dans cette acception qu'il se combine avec le verbe ouvrir et plus encore, de nos jours, avec le verbe fermer : (au sens propre) « L'unique tambour du bord ferme le ban » (François d'Orléans) ; (au sens figuré et moderne de « tout est dit, fin de l'histoire, restons-en là ») « [Drieu la Rochelle] s'est suicidé après avoir écrit qu'il réclamait la mort comme traître, son dossier est bouclé, fermez le ban » (Philippe Sollers).

    Ban dans fermer (ouvrir) le ban a beau ne jamais être suivi d'un complément dans les exemples cités par les ouvrages de référence, grande est assurément la tentation, en ville comme en banlieue, de lui en ajouter un et d'écrire : fermer le ban d'une célébration, d'une manifestation, d'une exposition, des festivités, etc. pour « en sonner la fin ». Passe encore (1). Pour autant, est-on fondé à fermer le ban... de quelqu'un ? Avouez que cela n'a aucun sens. Notre journaliste n'avait-elle pas plutôt en tête le fait que Ratko Mladic est l'accusé qui ferme le bal, qui ferme la marche − autrement dit qu'il est le dernier à être jugé par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie ? À moins, me fera-t-on observer avec quelque apparence de raison, qu'elle ne compte elle-même parmi les innombrables victimes non pas du « boucher des Balkans », mais de l'homophonie, ban étant plus souvent qu'à son tour confondu, dans les tribunaux, avec le long siège sur lequel tous les regards se portent : le banc des accusés (2). Ladite expression désigne proprement, comme chacun l'aura deviné, la banquette réservée aux accusés pendant toute la durée de leur procès (et pas seulement aux assises) : « Ayant pris place, dans la salle magnifique et sombre, sur le banc des accusés, il vit les juges, les greffiers, les avocats en robe, l'huissier portant la chaîne, les gendarmes et, derrière une cloison, les têtes nues des spectateurs silencieux » (Anatole France) ; au figuré, être sur le banc des accusés signifie « se voir reprocher une action jugée répréhensible » : « Brigitte [...] se retrouvait là, sur le banc des accusés, comme nous tous, à se faire traiter de menteurs, d'incompétents » (André Glucksmann).

    La sortie de route, dans l'affaire qui nous occupe, serait donc consécutive au télescopage entre les locutions fermer le ban et le banc des accusés. L'hypothèse est d'autant plus probable que l'usage, en la matière, prend un malin plaisir à entretenir la confusion. N'admet-il pas, séance tenante, la variante être (assis) au banc des accusés, à l'instar de ces exemples trouvés sous des plumes autorisées : « Au lever du rideau, les députés de la Gironde sont au banc des accusés » (Alexandre Dumas), « Au banc, entre les gendarmes, quelque chose comme un paquet lamentable et qui devient, quand le président lui dit de se lever, une petite vieille épouvantable » (Edmond et Jules de Goncourt), « Au banc des accusés la vieille garde bolchevique, particulièrement Zinoviev et Kamenev, en tout seize personnes » (Romain Rolland), « Celui-ci, au banc des accusés, ne se souvient plus de rien, dit qu'il a perdu la mémoire » (Julien Green), « Rudi s'assit au banc des accusés, dans le Palais de justice de Bruxelles, en compagnie d'une quinzaine d'autres adeptes » (Michel Houellebecq) ? Je m'interroge sur le choix de la préposition : pourquoi diable irait-on s'asseoir à un banc, quand sur sied à la logique grammaticale (3) ? Parce que ledit banc n'est plus senti comme l'objet mais, par un énième développement métonymique, comme le lieu réservé à une catégorie de personnes ? Après tout, Musset écrivait bien dans Les Deux Maîtresses (1840) : « Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, le samedi, sa place au banc d'honneur », là où l'on aurait dit, avec une valeur dépréciative, au coin, au piquet...

    D'aucuns voient bien plutôt dans ce « au » le signe probant d'une nouvelle confusion, cette fois entre les locutions être (assis) au banc des accusés et être (mis) au ban de la société, où ban s'entend au sens ancien de « condamnation à l'exil, au bannissement ; interdiction de séjour sur le territoire soumis à la juridiction d'un suzerain ». Mettre quelqu'un au ban (de l'opinion, de la société...), mettre un pays au ban (des nations) s'emploient ainsi au figuré pour « l'exclure de la communauté, le déclarer indigne de toute considération, le dénoncer au mépris public » : « En province, tous les conseils municipaux socialistes ont voté des ordres pour [...] mettre l'Allemagne au ban des nations civilisées » (Roger Martin du Gard), « Considérez-vous qu'un homme doive être mis au ban de la société quand il a commis le crime d'anthropophagie ? » (Georges Duhamel), « On disait au garnement qui se tenait mal : "Quitte la table." Cet ordre le mettait au ban de la famille pendant un moment » (Jean Cayrol) (4).

    Vous l'aurez compris : la langue joue ici avec nos nerfs. A-t-on idée, aussi, de faire siéger à sa table deux noms à la graphie aussi proche dans des expressions de forme aussi voisine, lesquelles semblent avoir été forgées pour nous faire échouer... sur un banc de sable ?

    (1) Le tour se trouve jusque sous la plume d'un académicien : « Nous croyons que la chute des totalitarismes et la déconfiture du marxisme ont fermé le ban des idéologies. Rien n’est plus faux » (Xavier Darcos).

    (2) On parle de même du banc du procureur, du banc des avocats, du banc des jurés, du banc des prévenus, du banc des témoins, du banc de jugement, du banc de la défense, du banc de l'accusation... et, par métaphore, du banc d'infamie.

    (3) Il est à noter que, quand les dictionnaires usuels enregistrent d'ordinaire les deux graphies, seule celle avec sur est consignée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Sur le banc des accusés, une brochette d'assassins » (à l'entrée « brochette »), « S'asseoir sur le banc d'infamie, comparaître à la cour d'assises ou en correctionnelle » (à l'entrée « asseoir »). Force est pourtant de constater que les deux prépositions sont en concurrence dès les premières attestations : « [Ils] ont pris place au banc des accusés » (Jean-Gabriel Peltier, 1801), « Vous voilà vous-mêmes, ici, dans ce sanctuaire redoutable, assis sur le banc des accusés » (Auguste-Charles Guichard, 1804).

    (4) La même idée de bannissement se trouve dans l'expression être en rupture de ban, qui signifie au sens propre « contrevenir à une interdiction de séjour » et au sens figuré « avoir rompu avec les contraintes et les préjugés de son milieu social, et vivre d'une manière moralement condamnable » ou, selon les sources, « avoir changé d'occupation » : « Les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban » (Victor Hugo), « J'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle » (Alphonse Daudet), « Cet universitaire en rupture de ban se complaît dans les explications de textes » (André Maurois).

        

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ratko Mladic ferme le bal des accusés (?).

     


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  • « Le Nobel légitimise notre démarche pour le désarmement nucléaire » (propos de Patrice Bouveret, porte-parole en France de l'Ican, lauréat 2017 du prix Nobel de la paix).
    (paru sur lepoint.fr, le 6 octobre 2017)

     

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    « Légitimiser n'existe pas, c'est un barbarisme », lit-on çà et là sur la Toile. Et de fait, seul le verbe légitimer, formé à la fin du XIIIe siècle à partir de l'adjectif légitime, a droit de cité dans nos dictionnaires, avec les sens de « rendre juridiquement légitime un enfant naturel », puis de « faire reconnaître pour authentique (un titre, un pouvoir, un statut...) ou pour légitime (un accord, une union, une personne dans ses fonctions, dans ses prérogatives...) » et, par extension, de « justifier, faire admettre comme juste, raisonnable, excusable (une conduite, une revendication...) » : « Notre mariage légitimerait ce pauvre garçon » (Honoré de Balzac), « L'ancienne noblesse [...] défendait ses droits, elle en usait sans se soucier de les légitimer » (Simone de Beauvoir), « C'est par humilité qu'elle ne demandait point à Albert de légitimer une situation que la naissance d'une petite fille avait depuis longtemps consacrée » (André Gide), « Je me tuais en explications pour légitimer ma conduite » (André Gide). Mais grande et légitime est assurément la tentation de recourir à la forme légitimiser, par analogie avec ces verbes en -iser formés à partir d'un adjectif pour exprimer une action de type rendre : légitimiser pour « rendre légitime », sur le modèle de fidéliser pour « rendre fidèle », imperméabiliser pour « rendre imperméable », etc.

    La graphie critiquée ne date pas d'hier : « On voudrait apparemment aujourd'hui le [leur catéchisme] faire revivre et le légitimiser par la sanction solemnelle de la philosophie » (Jacques Pierre Brissot, 1782), « Ce zèle pour la propagation de l’Évangile devait légitimiser ses droits au titre de vicaire de J.-C. » (Philippe Le Bas, 1838), « Qu'il [le pouvoir] prétende remonter au droit divin, qu'il dérive du droit primordial de la conquête par force ou ruse, ou du suffrage universel, son but seul le légitimise » (Eugène Bodichon, 1853), « Quasi-légitimiser Néologisme (rendre quasi-légitime) » (Dictionnaire complet des langues française et allemande, 1863), « La pensée humaine est nommée pour la première fois Pensée, parce qu'elle sait s'expliquer et dès lors se légitimiser, comme pensée, par la parole, qu'elle a créée » (Charles Hougo, 1867). Il convient de noter que c'est surtout à partir de 1830 qu'elle a commencé à se répandre, sans doute à la faveur de l'usage du terme idéologique légitimiste pour désigner un partisan du droit au trône de la branche aînée des Bourbons : selon Michel Roche, en effet, « un certain nombre de verbes en -iser [...] ont été forgés parallèlement à des dérivés en -isme ou en -iste construits antérieurement, comme pour compléter le système » (Des unités morphologiques au lexique, 2011). La variante légitimiser présente en outre l'avantage de lever toute ambiguïté entre les formes conjuguées au présent et l'adjectif homophone légitime. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de la trouver jusque sous des plumes avisées : « [L'embargo] démoralise le peuple qu'il punit et légitimise le dictateur en faisant de lui le Résistant » (Bernard Noël), « Lorsqu'une autorité acquise par la force et la violence repose ensuite sur la coutume, sur l'habitude, sur la durée, elle se légitimise » (Henri Atlan), « Toute l'histoire de la France révolutionnaire n'est que succession de coups de force d'importance très inégale, suivis, légitimisés et légalisés par chartes et constitutions du XIXe et du XXe siècle »  (Jean Meyer et André Corvisier) et aussi « Son échec dans son effort de légitimisation » (Pierre Maraval).

    À la réflexion, cette affaire n'est pas sans rappeler celle du verbe égaliser, que Voltaire dénonçait comme un « barbarisme de mot » inutile à côté d'égaler. Force est de reconnaître avec Littré que, malgré l'opposition de l'auteur de Candide, « [ledit] mot est admis aujourd'hui » : à égaler, désormais, le seul sens passif de « être ou devenir égal à (en parlant d'une personne ou d'une chose) » et à égaliser le sens actif de « rendre égal, plan, uni, semblable, pareil (en parlant d'une chose) » (spécialement dans le sport, « rendre le score égal à celui de l'adversaire »). Partant, pourquoi refuser à légitimer/légitimiser cette répartition d'emploi selon le sens de la terminaison, me demanderez-vous ? Peut-être parce que légitimer n'a jamais signifié « être légitime ».

        

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le prix Nobel légitime notre démarche pour le désarmement nucléaire.

     


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  • « Samedi 11 novembre les Cournonsécois étaient présents, comme à l'accoutumé, pour commémorer le 99ème anniversaire de l'armistice de la guerre de 14-18. »
    (paru sur midilibre.fr, le 14 novembre 2017)

     

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    Contrairement à la locution à l'arraché, construite à partir de la forme masculine du participe passé d'arracher (voir ce billet), la locution à l'accoutumée s'écrit avec -ée pour avoir été forgée (au XVIe siècle, semble-t-il) sur la forme féminine du participe passé d'accoutumer : « Si j'aimois à l'accoustumée » (Philippe Desportes, 1573). Rien que de très logique pour qui sait, à l'instar de Louis-Nicolas Bescherelle, que le mot manière est ici sous-entendu : « À l'accoutumée, locution adverbiale et elliptique pour, à la manière accoutumée [= habituelle], et qui signifie, À l'ordinaire, comme on a coutume de faire » (Dictionnaire national, 1845) (1)
    .

    Force est pourtant de constater, à la décharge des contrevenants, que l'hésitation sur la finale de notre locution est... coutume courante, et ce depuis belle lurette. Jugez-en plutôt : « [Ils] s'assirent, à l'accoustumé, souz ceste frescade [= ombrages frais] », mais « Il [...] n'eut responce autre qu'à l'accoustumée » (François de Belleforest, 1571 et 1579) ; « Tous ces ornemens furent employez à l'accoutumé », mais « Les cérémonies se firent à l'accoustumée » (Guillaume Marlot, vers 1643) ; « Ce dont je vous prie seulement est de laisser vos ordres touchant [...] mon quartier d'octobre que je tirerai à l'accoutumé », mais « Tout s'y passa à l'accoutumée, sans aucune innovation » (cardinal de Retz, XVIIe siècle). De là à prétendre que ces auteurs sont coutumiers du fait...

    La graphie, au demeurant, n'est pas la seule tranchée creusée par ladite locution pour nous faire trébucher. Nombreux sont ainsi les poilus de la langue à trouver des airs pléonastiques à son emploi avec la conjonction comme : « L'expression à l'accoutumée signifiant comme de coutume, comme d'habitude, il n'y a pas lieu de l'alourdir en la faisant précéder du mot comme, ce qui exclut l'envahissant "comme à l'accoutumée". N'est-il pas plus simple et plus rapide de dire tout bonnement comme d'habitude ? » s'interroge, avec quelque apparence de raison, Jacques Capelovici dans son Guide du français correct (1992). Même réserve chez Girodet : « Il est conseillé d'éviter comme à l'accoutumée et surtout comme d'accoutumée. » (2) D'autres, à l'inverse, ont coutume de voir dans cette combinaison un tour recherché : « À l'accoutumée précédée [sic] de la conjonction comme s'emploie à la place de comme d'habitude, dans la langue soutenue : Comme à l'accoutumée, il avait laissé passer l'heure » (Jean-Paul Jauneau, N'écris pas comme tu chattes, 2011). Après tout, n'est-elle pas attestée, elle aussi, depuis le XVIe siècle : « Les Hongrois pensans comme à leur accoustumee venir faire leur moisson dedans le païs de Baviere » (Nicolas Vignier, 1587), et jusque sous des plumes autorisées : « David jouait de la harpe devant Saül comme à l'accoutumée » (Voltaire), « Tout s'y passe comme à l'accoutumée » (Antoine-Vincent Arnault, cité par Littré), « Il poussait des soupirs, comme à l'accoutumée » (Georges Duhamel), « Laure, comme à l'accoutumée, était restée silencieuse » (Daniel-Rops), « Tout le monde meurt de faim, sauf, comme à l'accoutumée, quelques politiciens et quelques affairistes » (Jean Dutourd), « Péguy le refait à son usage, hardiment comme à l'accoutumée » (André Goosse), « Comme à l'accoutumée, Augustin d'Hippone cherche à concilier la faiblesse humaine et l'exigence de la foi » (Alain Rey), « Sainte-Beuve laissa paraître comme à l’accoutumée son caractère amer et acrimonieux » (Hélène Carrère d'Encausse) ? Avec pareilles cautions, Hanse a beau jeu d'observer que « l'expression vieillie à l'accoutumée [est] généralement introduite par comme ». L'Académie, quant à elle, n'y trouve rien à redire : « À l'accoutumée, à l'ordinaire. Il est arrivé en retard, comme à l'accoutumée », « Il était, comme à l'accoutumée, d'humeur coléreuse » (neuvième édition de son Dictionnaire [3]). Une fois n'est pas coutume...

    (1) En 1699, déjà, Abel Boyer nous mettait sur la voie : « In the usual manner, à la manière accoûtumée, à l'accoûtumée » (Dictionnaire royal français-anglais et anglais-français).

    (2) À en croire Étienne Le Gal dans Cent manières d'accommoder le français (1932), on ne se risquera pas davantage à écrire d'accoutumée en lieu et place de d'habitude.

    (3) On observera, au passage, que plus aucune mention d'usage ne figure dans la neuvième édition devant à l'accoutumée, encore présenté comme « familier » dans la sixième (1835), « vieilli » dans la septième (1878) et dans la huitième (1932). Il n'empêche, le tour ne se rencontre plus de nos jours qu'à l'écrit.

    Remarque 1 : La substitution, dans notre expression, d'un adjectif possessif à l'article défini est ancienne et assez répandue (à 'écrit s'entend). Témoin ces exemples, qui viennent s'ajouter à celui de Vignier déjà cité : « Les Ecclesiastiques [...] voulurent faire leur procession generale parmy la ville à leur accoustumée » (Jean-François Le Petit, 1601), « Je n'ay peu luy donner ceste lettre, par laquelle je veux respondre, quoy que couramment, à mon accoustumée, aux dernières lettres que j'ay receu de vous » (François de Sales, 1611), « L'Empereur ne manquerait pas de l'y acuser grievement et de le charger de calomnies à son accoustumée » (Eudes de Mézeray, 1646), « Vous le trouverez [un courrier extraordinaire], je m’assure, assez important pour donner à votre accoutumée une singulière application à la ponctuelle exécution de mes ordres » (Louis XIV, 1665), « Il ne me parla plus de moi pour cet emploi, mais d’ailleurs toujours à son accoutumée » (Saint-Simon), etc.

    Remarque 2 : Concernant la distinction entre commémorer et célébrer, voir ce billet.

       

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ils étaient présents, comme à l'accoutumée (ou comme de coutume ou, plus couramment, comme chaque année), pour célébrer le 99e anniversaire de l'armistice de 1918.

     


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  • « On a recourt à une des formes de contenu les plus populaires de notre ère numérique : le "tuto" ou tutoriel pour le dire en entier. »
    (paru sur franceculture.fr, le 12 octobre 2017)

     

     

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    ... il faut écrire à point ! Car enfin, inutile de vous faire un dessin ou un tuto. Il n'est que trop clair que l'on a ici confondu deux homophones : la forme conjuguée recourt, dont le t correspond à la terminaison des verbes de la famille de courir (recourir, en l'occurrence) à la troisième personne du singulier de l'indicatif présent, et le substantif masculin recours, qui entre dans la locution avoir recours à (« faire appel à [quelqu'un], user de [tel moyen]) et dont le s, hérité du latin recursus (« retour en courant » et, au figuré dans la langue juridique, « action de se pourvoir, recours »), est requis même au singulier (*). Comparez : Il a recours à un stratagèmeIl recourt à un stratagème, il a recouru à un stratagème.

    Las ! un rapide coup d’œil sur la Toile permettra à tutti quanti de constater que les contrevenants sont légion : « Elle a recourt à l'éthologie » (France Info), « Certains habitants qui ont recourt à l'ADSL n'ont même plus accès à la télévision » (France Bleu), « C'est surtout pour sa sécurité qu'on y a recourt » (Le Parisien), « Le réalisateur J. J. Abrams a recourt aussi souvent que possible à des trucages filmés "en direct" » (Le Point), « Dans la mesure où les pouvoirs publics y ont recourt » (Les Échos), « En ayant recourt aux vieilles méthodes » (Le Monde), « Les entreprises [...] qui ont recourt au travail détaché » (Le JDD), « Pour arriver à de telles sommes, les grandes entreprises françaises ont recourt à des stratégies et des méthodes difficilement avouables » (Télérama), « Plus de 40 % des patients européens y ont recourt » (BFM TV), « Le MoDem a-t-il eu recourt à des emplois fictifs ? » (L'Express), « Manuel Valls a eu recourt à six reprises à l'article 49.3 » (L'Obs), « Cette dernière envisage d'avoir recourt à la justice » (Le Figaro), « Le recourt à un alliage entre l'expérience et la nouveauté » (Europe 1), « Diminuer le recourt aux énergies fossiles » (Paris Match), « La candidate France Insoumise déclare avoir déposé un recourt » (Valeurs actuelles), « Si les recourts sont adoptés » (La Provence). Cette énumération en dit long, vous en conviendrez, sur les risques que nous font courir ces quasi-sosies qui ne semblent exister que pour nous faire trébucher.

    En dernier recours, les rédactions desdits médias pourront toujours courir et recourir au bureau des correcteurs. Mais c'est un luxe qui n'a visiblement plus cours ou si peu.


    (*) Il en va ainsi de tous les composés de cours : concours, discours, encours, parcours, recours, secours...


    Remarque 1
     : L'usage de faire recours à au lieu de avoir recours à se répand dans la langue courante (notamment en Afrique, si l'on en croit la mise en garde d'Henry de Julliot dans Le Bon langage, guide familier de la langue française en Afrique, 1970) : « Son temps de prostration, si je puis m'exprimer ainsi et faire recours à autant de mots dans le dictionnaire, augmentait lui aussi » (Frédéric Berthet). Dans un contexte juridique, faire recours vient − tout aussi abusivement ? − concurrencer déposer, faire, former, intenter, introduire un recoursfaire appel d'une décision de justice.

    Remarque 2 : Attention au futur : il recourra et non il recourera.

       

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    On a recours à...

     


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  • Il y a des allers-retours qui se perdent !

    « Il faut cesser ces allers-retours et ces atermoiements aberrants de la part de la Commission européenne » (à propos du renouvellement de l'autorisation du glyphosate sur le marché européen).
    (paru sur sciencesetavenir.fr, le 9 novembre 2017)

     

     

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    Vous fallait-il une nouvelle illustration des divergences entre les ouvrages de référence ? La voici !

    À ma droite, ceux qui considèrent que, dans aller et retour (ou aller-retour), chaque mot peut prendre la marque du pluriel : « Deux allers et retours ou deux allers-retours. Des auteurs écrivent, à tort, des aller et retour » (Hanse), « Aller et retour, aller-retour prennent la marque du pluriel : des allers et retours, des allers-retours » (Larousse), « Des allers et retours » (Robert), « J'ai pris deux allers-retours pour Paris » (Bescherelle) ; à ma gauche, les tenants de l'invariabilité : « Aller et retour est invariable » (Thomas), « Aller et retour ou aller-retour. Ces expressions sont toujours invariables » (Girodet) ; au centre, Grevisse qui se laisse aller, comme souvent, à jouer le Suisse de service : « Les deux mots logiquement varient, mais les auteurs laissent souvent l'ensemble invariable au pluriel. » Voilà, convenons-en, qui mériterait quelques explications.

    Commençons par observer qu'aller est ici un infinitif substantivé (1). Partant, la logique grammaticale plaide en faveur de la marque du pluriel aux deux noms communs qui composent notre locution : un aller, des allers, un retour, des retours, d'où des allers et retours, des allers-retours. Pour d'autres, au contraire, le statut d'infinitif colle à la peau d'aller comme une mauvaise herbe à sa motte de terre et joue en faveur de l'invariabilité partielle : des aller et retours, des aller-retours, depuis que se répand sur la Toile l'idée que « aller dans un usage variable est une construction relativement récente », que « les verbes employés substantivement ne s’accordent [généralement] pas », etc. Il n'est que de consulter les dictionnaires historiques pour constater que cet argument ne tient pas la route : « Car esploitiers est alers » (saint Bernard, avant 1153), « Quant li alers si vos agree » (Chrétien de Troyes, vers 1180), « Et ensi fu respoitiez [= différés] li alers de Andrenople » (Geoffroi de Villehardouin, vers 1210), « Chaussement te fault et solers [= souliers], / Pour les venues, pour les alers » (Eustache Deschamps, vers 1400). Aussi est-on fondé à se demander ce qui, dans notre affaire, peut bien justifier l'invariabilité aux yeux de certains grammairiens (qui a dit : sur le retour ?).

    C'est l'Académie qui nous met sur la voie, à l'entrée « aller (nom masculin) » de la dernière édition de son Dictionnaire : « Billet d'aller et retour, billet d'aller-retour, [titre de transport] valable pour l'aller et pour le retour. Ellipt. Un aller, un aller simple, un aller et retour pour Lyon, ou un aller-retour. » Autrement dit, dans son emploi lié aux transports (train, autobus, avion...), la locution aller et retour (ou aller-retour) doit être regardée comme une ellipse de billet d'aller et retour. De là à déduire les graphies des (billets d')aller, des (billets de) retour, des (billets d')aller et retour, il n'y a qu'un pas que plus d'un usager franchira, je vous en fiche mon billet, sans velléité de retour. Seulement voilà, c'est à une tout autre conclusion qu'aboutissent les Immortels : « Deux allers simples » (à l'entrée « infinitif »), « Avez-vous acheté des allers et retours ? » (à l'entrée « aller »), « Véhicule chargé d'effectuer des allers et retours réguliers entre deux lieux » (à l'entrée « navette »). Comprenne qui pourra ! L'argument de l'ellipse paraît d'autant moins satisfaisant que, d'ordinaire, les partisans de l'invariabilité ne contestent pas le pluriel des allers (2). Il pourrait bien justifier, en revanche, l'invariabilité de notre locution quand celle-ci, prise au sens général de « trajet d’un endroit à un autre avec retour au lieu de départ », est apposée à un nom pluriel : des voyages aller et retour (ou aller-retour), des expéditions aller et retour, des courses aller et retour, des billets aller et retour... pour d'aller et retour (ou d'aller-retour). Las ! ce sont nos cousins québécois, cette fois, qui ne l'entendent pas de cette oreille : « Elle a pris deux allers-retours, ou deux allers et retours. Il a acheté deux billets d'aller-retour, mais faire deux voyages allers et retours » (Multidictionnaire de la langue française), « Luc a acheté deux billets allers-retours pour New York (ou : deux billets aller-retour). Le pluriel est cependant plus courant et nettement plus logique » (Office québécois de la langue française). Avouez que les spécialistes de la langue nous jouent là un vilain tour !

    Aussi bien ne s'étonnera-t-on pas de retrouver ces mêmes contradictions chez nos écrivains : « Le petit garçon avait demandé deux aller-retour au cocher cadavérique » (Robert de Traz), « J'étais habituée à ces aller et retour » (Nathalie Sarraute),  « Elle fit deux ou trois aller et retour » (Françoise Giroud), « Il se leva, fit deux aller et retour » (Bernard Clavel), « On fermait les yeux sur ses fréquents aller-retour en Hollande » (Didier Daeninckx), mais « Allers et retours d'inspecteurs et de liaisons » (Charles de Gaulle), « Les dénis de réalité, les allers et retours » (Jean d'Ormesson), « Allers et retours » (Paul de Roux), « Il [Prosper Mérimée] multiplie les allers et retours entre Paris et la Côte d’Azur » (Jean-Loup Dabadie), « Une suite d'allers et retours entre deux points » (Philippe Garnier), « Après des mois d'allers et retours » (Frédéric Mitterrand), « Il y eut trop d'allers et retours » (Patrick Poivre d'Arvor), « Il [Henri Troyat] ne croit ni aux allers-retours, ni à la dialectique tendue du métissage » (Jean-Christophe Rufin) ; « Mes aller et retours » (Emmanuel Carrère) ; « Les mouvements aller-retour d'un tournevis à cliquet » (Jean-Pierre Chabrol), mais « Les courbes suivantes font de même pour les mouvements Allers, Retours, Allers et Retours » (Pierre Chaunu) (3).

    En l'absence de consensus, je serais tenté de m'en tenir aux irréprochables − quoiqu'un tantinet vieillis − billets (trajets, mouvements...) d'aller et retour (ou d'aller-retour). Mais là encore, patatras ! Alain Rey vient me désherber l'herbe sous le pied en écrivant dans 200 drôles de mots qui ont changé nos vies depuis 50 ans (2017) : « De curieux mouvements d'allers et retours. » Question de point de vue, me rétorquera-t-on, selon que l'on considère chaque mouvement d'aller et retour ou la totalité des allers et des retours. Mon sang ne fait qu'un tour. Et si je passais mon chemin ?

    (1) Rares sont les emplois verbaux du composé aller et retour (avec le sens de « aller et retourner ») : « Il arrête pas d'aller et retour », « Je voudrais bien un laissez-passer, juste le temps d'aller et retour » (Céline).

    (2) Ainsi de Girodet, qui préconise d'écrire deux aller et retour (ou deux aller-retour), deux billets aller et retour (ou deux billets aller-retour), mais deux allers simples. On trouve toutefois quelques attestations d'aller dans ce sens sans la marque du pluriel : « J'ai jeté les billets de train (deux aller simples !) dans la poubelle » (Jean-Marc Roberts), « Trois aller simples pour... » (Henri Orteu).

    (3) Quant à la phrase de Jacques Rivière, citée dans le TLFi : « Il faut que tu prennes deux allers (à moins que − cas excessivement improbable − la validité des aller-retour soit en ce moment prolongée à cause de fêtes quelconques...) » (Correspondance avec Alain-Fournier, 1907), elle figure avec la graphie... allers-retours dans l'édition de 1928 parue chez Gallimard !

    Remarque 1 : L'infinitif aller est employé comme substantif masculin depuis le XIIe siècle, au sens de « action d'aller, fait de se déplacer, de se mouvoir », d'où « départ, voyage, trajet, passage » ; en tant que tel, il peut prendre la marque du pluriel (cf. les exemples cités plus haut). Rapidement, il est entré en corrélation avec venir (également pris comme nom) : « Icis venirs, icis alers » (Le Roman de la Rose, XIIIe siècle), « Je ne vous puis mies tout dire, ne recorder [...] les alers ne les venirs dou prinche » (Chroniques de Jean Froissart, avant 1400), puis avec retour : « Et cousta le voyaige de Castille au conte de Foix, le aler et le retour, [...] LX. mille frans » (Chroniques de Jean Froissart), « Le voyage, tant de l'aller que du retour, seroit en alaigresse et santé perfaict » (Rabelais, 1532), « Le Soleil [...] fait son aller et son retour » (Jean Alfonse, avant 1544), et l'ensemble se rencontre logiquement au pluriel : « Le Vaisseau a parcouru, du Nord au Sud, et du Sud au Nord, dans les allers et les retours, 389 degrés de Latitude » (Voyage autour du monde, 1799). Les attestations d'aller et retour sans article devant retour (et formant donc un tout étroitement uni) sont rares avant le XIXe siècle : « Il luy falloit pour le moins sept journées de camp, l'aller et retour compris » (Mémoires de Martin du Bellay, avant 1559), « Avec le tems qu'ils ont séjourné et leur aller et retour » (États généraux de 1614). Et c'est avec le développement du chemin de fer que billet d'aller, billet de retour, billet d'aller et (de) retour firent leur apparition, entre 1840 et 1860, suivis de un aller, un aller et retour au tournant du XXe siècle.

    Remarque 2 : Sauf erreur de ma part, et contrairement à ce que l'on peut lire çà et là sur la Toile, aller-retour ne fait pas partie de la liste des noms composés concernés par les Rectifications de 1990. Preuve s'il en était besoin que le Conseil supérieur de la langue française n'a pas considéré ici aller comme un infinitif mais bien comme un substantif. (Pour rappel, dans le cadre de l'orthographe rectifiée, les noms composés d'un verbe [conjugué] et d'un nom suivront la règle des mots simples, et prendront la marque du pluriel sur le seul second élément quand ils sont au pluriel : un pèse-lettre, des pèse-lettres.)

    Remarque 3 : Aller et retour s'emploie aussi au sens figuré et familier de « paire de gifles » : « Elle lui a administré un de ces allers et retours ! » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Remarque 4 : On a beau avoir écrit autrefois les allers et les venirs, la graphie consacrée par l'usage pour désigner des déplacements nombreux et en tous sens est (des) allées et venues.

       

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il faut cesser ces allers-retours (selon les dictionnaires usuels, Hanse et l'Académie) ou ces aller-retour (selon Girodet et Thomas) ou ces mouvements d'aller-retour (la marque du pluriel à aller-retour me paraît superflue dans ce dernier cas).

     


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