• « Philippe Richert [ex-président de la région Grand Est] a été peu dissert sur les raisons de sa démission. »
    (paru sur francetvinfo.fr, le 30 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Qui osera encore prétendre qu'il n'y a rien de nouveau... à l'est ? Je veux parler non pas de politique − vous vous doutez bien que l'objet de ma chronique n'est pas de disserter sur ce sujet −, mais de langue. C'est que j'en étais resté, pour ma part, à la graphie disert avec un seul s, conformément à l'étymologie latine : disertus, « clair, intelligible, bien exposé » et, en parlant d'une personne, « qui est habile à s'exprimer, qui parle bien ». Mais il n'est que de consulter la Toile pour constater que la chose ne va pas de soi pour plus d'un usager, comme en témoignent ces exemples éloquents : « Il a eu l'air d'être plus dissert » (BFM TV), « L'acteur [...] s'est fort heureusement montré plus dissert » (Le Figaro), « Thierry Ardisson s'est montré plus dissert et véhément » (RTL), « Gourvennec s'est montré beaucoup plus dissert lorsqu'il a été invité à commenter le mercato des autres » (L’Équipe), « Reste que les politiques sont peu disserts sur le sujet » (LCI), « Peu disserte pour le moment, la préfecture de Lyon fait savoir que [...] » (L'Obs), « Elle s'est montrée peu disserte sur son intimité » (VSD), « Elle ne s'est pas non plus montrée très disserte » (Le Monde).

    Reconnaissons, à la décharge des contrevenants, que le cas présent est traître. Car enfin, Félix Gaffiot, dans son fameux dictionnaire latin-français, n'observe-t-il pas que la graphie avec consonne double est « fréquente dans les manuscrits [latins] » ? Il se pourrait, en effet, que la forme latine originelle fût dissertus, participe passé du verbe disserere (« enchaîner à la file des idées, des raisonnements ; exposer avec enchaînement ; raisonner ») − lui-même formé de dis- (préfixe qui exprime ici l'idée de distribution) et de serere (« entrelacer ; joindre, enchaîner, unir ») −, laquelle aurait ensuite donné la variante disertus après la chute d'un des deux s. Seulement voilà : cette évolution constituerait une exception, dans la mesure où le préfixe latin dis- ne subit d'ordinaire aucun changement devant un s suivi d'une voyelle − que l'on songe à dissensio, qui a donné le français dissension, et à dissimilis, dont est issu dissemblable. C'est pourquoi certains étymologistes avancent une autre hypothèse, dont le Dictionnaire historique de langue française se fait l'écho : « La voyelle brève de disertus fai[san]t problème, il faut peut-être envisager une formation en dis- et artus (« habileté, technique »), avec le sens originel de  "disposé ou qui dispose avec habileté" ou "qui divise bien". » Autrement dit, on n'a pas de certitude... Toujours est-il que l'on veillera, en français, à ne pas confondre l'adjectif disert (prononcé dizère), qui qualifie une personne s'exprimant facilement, abondamment et avec quelque élégance, et le substantif dissert' (avec t sonore), abréviation familière de dissertation. Histoire d'éviter, cette fois, d'être complètement à l'ouest.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il a été peu disert sur les raisons de sa démission.

     


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  • « Au lendemain de la plus grande tuerie de masse aux Etats-Unis, "Sin City" se recueille. »
    (Romain Duchesne, sur liberation.fr, le 3 octobre 2017)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par David_Vasquez)

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    Il n'y a pas de mots pour décrire l'horreur de cette nuit à Las Vegas. Il se pourrait bien qu'il y en ait des masses, en revanche, pour qualifier le comportement de nos journalistes sur le plan de la langue. Car enfin, pourquoi faut-il que ces derniers, quand ils daignent nous épargner les expressions anglo-américaines dans leur version originale, se contentent de les traduire servilement en français, sans se donner la peine de vérifier la pertinence de leur production dans un dictionnaire ? Ils y auraient appris que le mot tuerie (1), qui a d'abord désigné un abattoir (« lieu où l'on tue des animaux pour la boucherie »), a pris dès le milieu du XVe siècle le sens courant de « action de tuer en masse » (selon le Dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy), « action de tuer en masse, sauvagement » (selon le Dictionnaire historique de la langue française), « massacre de plusieurs personnes » (selon le TLFi) : « Le temps de l'inconvénient et tuerie qui fut en la viconté de Faloise en laquelle furent mors douze cens de noz subgiez » (Chronique du Mont-Saint-Michel, 1435). Cette acception est toujours d'actualité, si l'on en croit la plupart des ouvrages de référence actuels : « action de tuer en masse ; scène de carnage, de violence meurtrière » (TLFi), « action de tuer en masse, sauvagement » (Petit Robert), « action de tuer en masse ; carnage, massacre » (Petit Larousse illustré), « fait de tuer d'une manière violente un grand nombre de personnes » (Dictionnaire du français de Josette Rey-Debove). Aussi d'aucuns se croient-ils fondés à trouver des allures de pléonasme à l'expression tuerie de masse, calque de l'anglais mass murder (2).

    Seulement voilà : si l'idée de grand nombre est à ce point attachée au substantif tuerie, pourquoi lui adjoint-on si souvent et depuis si longtemps les services de l'adjectif grand ? Jugez-en plutôt : « La tuerie eust esté moult grande » (Olivier de La Marche, vers 1470), « Et y aura grant tuerie » (Le Mystère du siège d'Orléans, vers 1480-1500), « Faire grande tuerie » (Robert Estienne, 1539, puis Jean Nicot, 1606), « On n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie » (Mme de Sévigné, 1672), « Grande est la gloire, ainsi que la tuerie » (La Fontaine, 1674), « Abatis, se dit aussi d'une grande tuerie de bêtes » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Ce Glaive de la grande tuerie » (Esprit Fléchier, 1691), « La tuerie fut grande dans la déroute » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1935), « Les grandes tueries de vigognes » (Buffon, 1782), « Là fut fait à cette attaque grande tuerie d'Anglois et de marchands de Paris » (Joseph-François Michaud, 1839), « On avait fait si grande tuerie des huguenots que le nombre en était fort diminué » (Alexandre Dumas, 1845), « Grande tuerie de scorpions » (George Sand, 1855), « À la grande tuerie ils se sont tous rués » (Leconte de Lisle, 1878), « [Napoléon] sut magnifiquement machiner son peuple pour les grandes tueries » (Clemenceau, 1900), « Vous retrouver dans une grande tuerie comme cela » (Proust, avant 1922), « Elle dont le mari n'était pas revenu de la grande tuerie » (Marc Blancpain, 1970), « La grande tuerie du 24 août 1572 » (Max Gallo, 2005), « On ne veut rien savoir des grandes tueries staliniennes » (Philippe Sollers, 2014). Rien que de très défendable, objecteront ceux qui, à l'instar du TLFi, considèrent que grand est ici pris au sens de « qui, par son importance, dépasse la mesure ordinaire » et a donc moins à voir avec le nombre qu'avec l'intensité : un grand malheur, un grand danger, un grand carnage, une grande tuerie. Voire. Car enfin, il n'est que de consulter l'entrée « massacre » du Littré ou du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser que la situation reste confuse pour d'autres : « Grande tuerie de bêtes. Les chasseurs ont fait un grand massacre de lièvres et de chevreuils. » Une grande grande tuerie : avouez que cela fait beaucoup pour du gibier...

    Passe pour grande tuerie, mais tuerie de masse ? Renseignements pris, le tour est attesté dans notre lexique, sous la forme tuerie en masse (3), depuis... 1856 : « Est-il vrai que [le pape Pie V] eût contribué à faire adopter en principe l'idée d'une tuerie en masse, proposée par le duc d'Albe ? » (Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français). On le trouve en 1872 sous la plume de Victor Hugo : « La tuerie en masse est encore possible. » Je m'interroge : se pourrait-il que, contrairement à ce que se tuent à écrire les spécialistes cités plus haut, tuerie ne dise rien ou si peu du nombre de victimes ? Tel est précisément l'avis de Dupré qui, contre toute attente, affirme qu'« une tuerie concerne un nombre limité de personnes assassinées par un "tueur" ; un massacre donne l'idée d'un grand nombre de victimes sans défense : le massacre des Innocents. À ces idées de meurtre, carnage et boucherie ajoutent [...] l'évocation de chairs sanglantes et de bestialité ». Autrement dit, tuerie en masse, pas plus que grande tuerie, ne saurait être considéré comme pléonastique, quand bien même massacre, dans l'affaire qui nous occupe, aurait la préférence (si j'ose m'exprimer ainsi...) de Dupré. Littré n'est pas loin d'être du même avis : selon lui, « tuerie indique seulement que l'on tue sans idée accessoire. Dans carnage, il y a, suivant l'étymologie, l'idée que beaucoup de chair est mise en pièces : c'est donc la mise à mort de beaucoup d'individus ; mais carnage n'indique pas si c'est dans un combat ou dans un massacre ; c'est pourquoi on ne dit pas le carnage de la Saint-Barthélémy. Le massacre implique que les massacrés n'opposent pas de résistance ou n'en opposent qu'une insuffisante : les Vêpres siciliennes sont un massacre. Boucherie (qui est ici pris au sens figuré, tandis que les autres le sont au sens propre) donne, soit à l'idée de massacre, soit à celle de carnage, la nuance que les personnes tuées le sont d'une façon comparable à la manière dont les bouchers tuent les animaux ».

    Vous l'aurez compris : la langue, dans cette affaire, ne fait qu'ajouter la confusion à l'émotion.


    (1) Notez le e muet intérieur, hérité de tuer.

    (2) On rencontre également la variante fusillade de masse, calque de l'anglais mass shooting, au sujet duquel Olivier Hassid et Julien Marcel écrivent dans leur livre Tueurs de masse (2012) : « Si les Anglo-saxons disposent du terme "mass shooting" pour évoquer un tireur isolé qui tire dans la foule, en revanche, il n'existe pas de terme précis dans la langue française pour évoquer ce genre de massacre. Les universitaires et les journalistes utilisent plus souvent le terme de fusillade. Or, ce terme est très imprécis car une fusillade est généralement associée à l'implication de bandes, à des règlements de comptes, etc. Nous privilégierons la notion de tuerie de masse, même si cette acception est encore peu utilisée. »

    (3) Puisqu'on écrit tuer en masse (pour « en très grand nombre » et « de façon indifférenciée »), la logique plaide, en effet, en faveur de tueur en masse, tuerie en masse. Dans ces derniers emplois, toutefois, la locution en masse est concurrencée depuis la seconde moitié du XXe siècle par de masse (« qui concerne le plus grand nombre, qui s'adresse au plus grand nombre »), probablement par fausse analogie avec les tours culture, loisirs, média, tourisme de masse : « La répression du crime de masse » (Jean-Pierre Maunoir, 1956), « Des tueries de masse en Macédoine » (Bulletin d'analyses de la littérature scientifique bulgare, 1984), « Les tueries de masse perpétrées en URSS » (Génocide pour mémoire de Georges Bensoussan, 1989).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Au lendemain de la plus grande tuerie (ou tuerie en masse ?) aux États-Unis.

     


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  • « Car la ville [de Paris] sait qu’elle ne peut pas répondre seule aux défis qui se posent à elle, qu’ils s’agissent des transports, des risques liés à la Seine, à l’alimentation, à l’énergie… »
    (Laetitia Van Eeckhout, sur lemonde.fr, le 21 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Après les hésitations sur sa conjugaison aux temps composés (voir ce billet), voilà que le verbe s'agir fait de nouveau parler de lui. Grande est en effet la tentation, pour l'usager guidé par la seule oreille, de substituer à l'irréprochable (qu')il s'agisse le barbare (qu')ils s'agissent, par confusion homophonique entre les formes conjuguées du verbe agir et celles du verbe s'agir.

    Rappelons à toutes fins utiles que le second, forme pronominale du premier, est un verbe impersonnel qui, en tant que tel, ne saurait se mettre au pluriel puisqu'il ne se conjugue qu'à la troisième personne du singulier (avec le pronom impersonnel il pour sujet) : il s'agit (indicatif présent et passé simple), il s'agissait (indicatif imparfait), il s'agira (indicatif futur), il s'est agi (indicatif passé composé), il s'était agi (indicatif plus-que-parfait), il se fut agi (indicatif passé antérieur), il se sera agi (indicatif futur antérieur), il s'agirait (conditionnel présent), il se serait agi (conditionnel passé), qu'il s'agisse (subjonctif présent), qu'il s'agît (subjonctif imparfait), qu'il se soit agi (subjonctif passé), qu'il se fût agi (subjonctif plus-que-parfait). Vous l'aurez compris : (qu')ils s'agissent n'est rien d'autre qu'une forme hybride et fautive, née du télescopage ô combien regrettable entre l'indicatif présent du verbe agir à la troisième personne du pluriel (ils agissent) et le subjonctif présent de l'impersonnel s'agir (qu'il s'agisse).

    Las ! cette impropriété se répand contre toute attente, sur les bords de Seine comme partout ailleurs dans le pays. Jugez-en plutôt : « À moins qu'ils ne s'agissent de leurs ressortissants » (Le Point), « Qu'ils s'agissent de sa consommation de tabac [...] » (L'Express), « Qu’ils s’agissent de son entourage familial proche, celui éloigné, mais aussi de ses réseaux d’amitiés » (Atlantico), « Qu'ils s'agissent de grands groupes, de PME ou de start-up » (Les Échos), « Qu'ils s'agissent du politique et des services de l'Etat, du show-biz ou des médias » (RFI), « Qu'ils s'agissent de militaires de contrat ou de carrière » (BFM TV), « Qu'ils s'agissent de modèles à très bas prix ou plus avancés » (Europe 1), « Je ne pense pas qu’ils s’agissent d’actes délibérés » (Ouest-France), « Qu'ils s'agissent des créateurs ou encore des cinéastes » (Marie Claire). La confusion est telle que certains en viennent même à associer le sujet singulier il à la forme conjuguée au pluriel : « Qu'il s'agissent de prévention, médiatisation ou formation » (RTL), « Qu'il s'agissent de villes, de services militaires ou de compagnies aériennes » (Les Échos), « Qu'il s'agissent de la mise en place de la Société du Grand Paris [...] » (Libération), « Qu'il s'agissent de guêpes, d'abeilles ou de frelons » (France Soir), « Qu'il s'agissent d'hommes ou de femmes n'a pas d'importance » (Sud Ouest). À ce rythme-là, nul doute que l'on finisse par voir fleurir sur la Toile des ils se peuvent que... de facture tout aussi saugrenue.

    Si encore il se fût agi d'humour...

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Qu’il s’agisse des transports, des risques liés à la Seine, à l’alimentation, à l’énergie…

     


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  • Il faut le faire !

    « Près de Rennes, une femme enceinte s'est faite enlever. »
    (sur lefigaro.fr, le 26 septembre 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Le Figaro a beau avoir mis en ligne, au mois d'août, un article opportunément intitulé « Elle s'est fait(e) faire : ne faites plus la faute », rien n'y fait. Mauvaise compréhension de la règle, confusion phonétique (due à la liaison orale devant les infinitifs à initiale vocalique, comme dans l'affaire qui nous occupe), hypercorrection (1) ? Le faux accord continue de faire recette dans les colonnes dudit journal (comme dans celles de ses concurrents, du reste). Jugez-en plutôt : « La personne s'est faite agresser à la sortie de son domicile », « La directrice précédente s'était faite épingler par la Cour des comptes », « La reprise s'était faite sentir au dernier trimestre », « Plusieurs critiques sur la stratégie du groupe se sont faites entendre », « [Ils] se sont faits porter pâle », « [Ils] se sont faits piéger par un hackeur »... (2) On n'est décidément pro-faite, pardon prophète ni en son pays ni en son journal.

    Le fait est que l'explication avancée dans l'article du mois d'août a de quoi laisser le lecteur sur sa faim : le participe passé fait (qu'il soit employé avec avoir ou à la forme pronominale) est toujours invariable, nous dit-on, quand il est immédiatement suivi d'un infinitif. Soit... mais pourquoi ? Pourquoi l'invariabilité serait-elle de rigueur dans tous les cas où (se) faire est attelé à un infinitif ? Ne peut-on au moins envisager, comme nous l'enseigne la règle générale, d'accorder le participe passé fait avec son complément d’objet direct quand celui-ci, placé avant le participe, fait l’action exprimée par l’infinitif ? Du genre : Elle s'est fait enlever (parce que ce n'est pas se, mis pour elle, qui enlève), mais Elle s'est faite vomir (parce que c'est se, mis pour elle, qui vomit). Eh bien, figurez-vous que ce n'est ni fait ni à faire ! Et Grevisse nous en donne la raison : « Le participe fait immédiatement suivi d'un infinitif est invariable, parce qu'il fait corps avec l'infinitif et constitue avec lui une périphrase factitive [comprenez : dont le sujet fait faire ou cause l'action, mais ne la fait pas lui-même]. » Les choses vous paraissent-elles plus claires ? Je vous sens un rien perplexe... Tournons-nous vite fait vers Hanse : « Fait, suivi immédiatement d'un infinitif, doit rester invariable ; le pronom qui précède ne peut jamais être complément de fait, il l'est de l'ensemble factitif avoir fait + infinitif. » Ah ! cette fois, ça le fait ! On comprend que faire, ici employé comme semi-auxiliaire factitif, forme avec l'infinitif qu'il précède une seule et même expression, une combinaison de mots inséparables qui a la valeur d'un verbe unique, autrement dit une locution verbale (3), et, par conséquent, que se, dans les deux précédents exemples d'emploi pronominal, n'est pas complément d'objet direct de fait − sur l'accord duquel il n'a donc aucune influence −, mais de a fait enlever, a fait vomir. Même analyse à la forme active : Les personnes qu'elle a fait venir (puisqu'on ne peut pas dire : Elle a fait les personnes, mais : Elle a fait venir les personnes(4).

    On écrira donc correctement : la robe qu'il a fait faire, les femmes qu'il a fait pleurer, les peurs qu'il a fait naître, l'allocution qu'on lui a fait rédiger, il les a fait chercher partout ; elle s'est fait couper les cheveux, elle s'est fait gronder, la maison qu'il s'est fait construire, la somme qu'ils se sont fait donner, elles se sont fait entendre. Que voulez-vous, il va falloir vous y faire...


    (1) Selon Henri Frei (La Grammaire des fautes, 1929), l'accord du participe (par exemple dans : C'est lui qui l'a faite venir) pourrait aussi s'expliquer par le besoin, dans la langue populaire parlée, de distinguer la forme du présent (C'est lui qui la fait venir) de celle du passé (C'est lui qui l'a fait venir) quand l'objet est un féminin. De là à écrire, comme le fait le linguiste suisse, que « l'incorrect peut [ici] être considéré comme un procédé servant à réparer un déficit du langage correct »...

    (2) Ce genre d'accord, fréquent jusqu'au XVIe siècle − « Et les portes a faites ovrir » (Première Continuation de Perceval, XIIIe siècle), « Il l'avoit faicte venir à la cour » (Brantôme, XVIe siècle), − était déjà considéré comme irrégulier au XVIIe siècle. Ainsi Malherbe, à la lecture de ce vers de Philippe Desportes : « Qui ma flamme a nourrie et l'a faite ainsi croistre », ne manqua-t-il pas de faire observer qu'« il faut dire fait et non faite ; on ne dit pas je l'ai faite venir ». Des exemples fautifs perdurent toutefois chez quelques écrivains : « L'ignorance de l'écriture les [= les Wisigoths] a faits tomber en Espagne » (Montesquieu, 1748), « Un homme [...] qui n'a jamais expliqué sa pensée, mais qui vous l'a faite deviner » (Jean-Pierre Louis de Luchet, 1785), « Je l'ai faite inscrire depuis longtemps » (George Sand, 1840), « [Ces professeurs qui] se sont faits naturaliser » (Joseph Arthur de Gobineau, 1859), « Il l'avait faite inscrire parmi les personnes qu'il désirait recevoir » (Émile Zola, 1891), « La joie l'a faite changer de couleur » (Charles Ferdinand Ramuz, 1926), « Je l'ai faite taire » (Jean Giono, imitant le parler populaire, 1929), « C'est lui, qui t'a faite, qui t'a faite partir » (Jacques Audiberti, 1942), « Une autre [...] s'est faite engrosser » (Yves Navarre, 1978, cité par Grevisse).

    (3) « Le participe fait [...] forme toujours un sens indivisible avec l'infinitif, tellement qu'on ne saurait, sans changer entièrement le sens de la phrase, mettre immédiatement après ce participe le substantif dont le régime pronom tient la place », observait déjà Girault-Duvivier dans sa Grammaire des grammaires (1811).

    (4) Fait est également invariable à la forme impersonnelle : Quelle chaleur il a fait aujourd'hui ! Une maison où il a fait bon vivre.


    Remarque 1 : Il va sans dire que (se) faire, quand il n'est pas immédiatement suivi d'un infinitif, suit les règles d'accord habituelles : les erreurs que j'ai faites, elle s'est faite belle.

    Remarque 2 : On peut lire çà et là sur la Toile que le participe passé de faire ou se faire est toujours invariable devant un infinitif, parce que « ce n'est jamais le sujet de fait qui fait l'action exprimée par l'infinitif ». Au risque de me répéter, cet argument n'est pas recevable (cf. Elle s'est fait vomir). Fait immédiatement suivi d'un infinitif est invariable − même quand le pronom antéposé ou réfléchi fait l'action de l'infinitif −, parce que ledit pronom n'est pas complément d'objet direct du participe seul, mais de fait + infinitif.

    Remarque 3 : Le verbe laisser peut aussi être assimilé à un semi-auxiliaire quand il est suivi d'un infinitif et former avec ce dernier une périphrase analogue à fait + infinitif. Comparez : Ils se sont laissé rattraper et Ils se sont fait rattraper. C'est pourquoi le Conseil supérieur de la langue française a proposé, en 1990, de rendre invariable le participe de laisser immédiatement suivi d'un infinitif, sur le modèle de celui de faire. Pour autant, l'accord de laissé selon la règle traditionnelle (évoquée plus haut) ne saurait être considéré comme fautif : Elle s'est laissé(e) mourir. Elle s'est laissé séduire. (Voir également l'article Accord du participe passé, § Participe passé suivi d'un infinitif.)

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une femme enceinte s'est fait enlever.

     


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  • « On vous raconte le premier grand oral télévisuel d'Edouard Philippe. »
    (sur lejdd.fr, le 29 septembre 2017)

     

    Édouard Philippe, source assemblee-nationale.fr

     

      FlècheCe que j'en pense


    Télévisé, participe passé de téléviser, s'emploie comme adjectif au sens de « transmis, diffusé par la télévision 
    » : un débat télévisé, le journal télévisé. Il convient de le distinguer de l'adjectif télévisuel, nettement moins courant, qui signifie « relatif, propre à la télévision, en tant que moyen d'expression » : le langage télévisuel, une émission qui présente de réelles qualités télévisuelles. Une phrase extraite du livre de Marie-Françoise Lévy, La Télévision dans la République (1999), illustre bien la différence sémantique entre les deux paronymes : « Le journal télévisé constitue un genre télévisuel à part. » Pas sûr, en revanche, que les rares exemples d'emploi (à ce jour) de l'adjectif télévisuel dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie soient de nature à éclairer le commun des téléspectateurs : « Partie d'un programme radiophonique, télévisuel, etc. » (à l'entrée « plage ») et, au féminin, « une émission radiophonique ou télévisuelle » (aux entrées « prise », « réalisation » et « réaliser »). Car enfin, ne parle-t-on pas usuellement, aux étranges lucarnes, d'un programme télévisé, d'une émission télévisée ? Le trouble s'accentue au fur et à mesure de la consultation dudit ouvrage. Jugez-en plutôt : « une émission radiophonique ou télévisée » (aux entrées « bruitage », « chroniqueur », « passer », « preneur », « présentateur », etc.), mais « une émission radiodiffusée, télévisée » (aux entrées « émission », « présenter », « recevoir »). Avouez que tout cela manque singulièrement de conséquence, tant la logique voudrait qu'au couple télévisé/télévisuel correspondît, sur d'autres ondes, le couple radiodiffusé/radiophonique.

    Qui a dit que la télé rend fou ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le premier grand oral télévisé d’Édouard Philippe.

     


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