• « Il attendrait donc sagement la parution de son [manuscrit] en se rongeant les ongles [...]. L'air de rien, il anticipait un succès intempestif. »
    (Patrice Delbourg, dans son roman Fils de Chamaille)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'entends d'ici les esprits tatillons pousser des cris d'orfraie. C'est que nombreux sont ceux qui voient dans cet emploi du verbe anticiper un anglicisme sémantique : « Le verbe anticiper signifie "exécuter avant le moment prévu" : Anticiper un paiement. Absolument : N'anticipons pas !, Respectons l'ordre de succession des faits. Employé dans le sens de l'anglais to anticipate, anticiper prend à tort le sens d’"envisager" : Anticiper un problème » (Le Français correct, Michèle Lenoble-Pinson), « Le verbe to anticipate a aussi, en anglais, les sens de "prévoir", "espérer", "s’attendre à", "appréhender". Ces emplois, critiqués en français, tendent à se répandre dans l’usage. Il demeure préférable d’employer d’autres verbes » (Office québécois de la langue française), « En français, anticiper c'est "faire avant le temps prévu", et non pas "prévoir" ou "planifier", contrairement à l'anglais anticipate. Cet anglicisme sémantique est devenu courant au Québec depuis quelques années » (Le Français du Québec, Jean Martucci, 1988), « Anglicisme : Anticiper une reprise de marché. Forme correcte : La prévoir » (Vie et Langage, 1971).

    Renseignements pris, ce soupçon d'anglicisme ne date pas d'hier − ni d'avant-hier, pour ceux qui seraient tentés d'anticiper sur le calendrier. Il est attesté dès 1855 dans le Dictionnaire des barbarismes et des solécismes du Québécois Jean-Philippe Boucher-Belleville : « Anticiper un succès, — anglicisme — pour espérer etc. » ; en 1883 dans Anglicismes et canadianismes d'Arthur Buies : « Anticiper, to anticipate, pour présager, prévoir, augurer de, devancer... Ex : j'anticipe une belle journée, pour "je prévois une belle journée" » ; et encore dans les années 1930 chez leur compatriote Narcisse Degagné : « Ce verbe [anticiper] est pris à tort dans le sens d’"escompter, augurer, prévoir". C'est ainsi qu'on dira : j’anticipe un succès, un gain, un beau voyage, etc. [...] Cet anglicisme fait rage en ce moment-ci, je ne sais pourquoi. Il faut donc le refouler de nouveau. Lorsqu'il s'agit d'un événement qu'on espère, d'un succès par exemple, qu'on prévoit comme certain, ce n'est pas anticiper qu'il faut dire pour exprimer cette assurance, mais augurer, escompter, prévoir, tenir pour acquis. Anticiper a un autre sens, qui est celui de "devancer, prévenir" » (Progrès du Saguenay, 1936-1937) (1).

    Seulement voilà, la réalité pourrait être bien différente. Mais n'anticipons pas !

    Emprunté du latin anticipare (« prendre par avance ; prendre les devants pour »), lui-même formé de ante (« avant ») et capere (« prendre »), anticiper s'est d'abord employé comme verbe transitif direct, avec un nom de personne au sens de « devancer l'action de quelqu'un, le surprendre » : « Le dictateur [...] les [= les adversaires] anticipa et desavança » (Pierre Bersuire, vers 1356), avec un nom temporel − et, par ellipse du mot temps, un nom désignant une action ou un fait − au sens de « devancer le temps où quelque chose doit se faire ou se dire » : « Elle vouloit anticiper Le tempz de ton povoir monstrer » (Guillaume de Digulleville, 1358), « Le juge [...] ne doit anticiper la plaidoirie des causes qui sont devant lui » (Le Coutumier bourguignon glosé, avant 1400) et avec un nom de chose concrète, au sens de « prendre, occuper par avance » : « Et quant regret anticipoit ma voix » (Octavien de Saint-Gelais, vers 1497), « Achilles [...] alla anticiper le passage par ou Hector devoit passer » (Jean-Lemaire de Belges, 1512). Ce n'est qu'au XVIe siècle, semble-t-il, que sont apparus l'emploi absolu au sens de « prendre les devants » : « Il estoit raisonnable que nous puissions anticiper quant verrions lopportunite » (Claude de Seyssel, 1527) et l'emploi transitif indirect (avec la préposition sur), lequel reprend la plupart des sens attachés à la construction directe (2) et y ajoute ceux de « compter sur ce qui n’existe pas encore et agir comme si on pouvait en disposer ; utiliser par avance » : « Anticiper sur la succession » (François de Belleforest, 1582), « Anticiper par une outrageuse despence sur son revenu » (Nicolas Pasquier, avant 1631), d'où « usurper des droits, des biens d'autrui, empiéter sur eux » : « Le juge se plaignoit de ce qu'il anticipoit sur son authorité » (Jean-Baptiste Du Tertre, 1667), « Le parlement anticipoit sur les droits de l'autorité royale » (Françoise de Motteville, avant 1689).

    L'anticipation mentale prenant le relais de l'anticipation temporelle, le verbe en est aussi venu à signifier, « depuis le XVIe siècle (1549) » selon le Dictionnaire historique de la langue française : « se représenter en esprit ce qui doit se produire ultérieurement ; imaginer, éprouver par avance (un mal, une victoire, etc.) ». Alain Rey et ses équipes auraient été bien inspirés de citer in extenso la référence à laquelle il est fait allusion. La voici : « Anticiper par esperance la victoire qu'aura aucung » (Robert Estienne, Dictionnaire français-latin, publié en fait dès 1539). Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (ou plus vraisemblablement Georges-Jean Mouchet, son continuateur) nous en livre une glose éclairante dans son Dictionnaire historique de l'ancien langage français (vers 1790) : « L'espérance d'un bonheur est naturellement une jouissance anticipée. Ainsi l'expression figurée anticiper (le temps de) la victoire par l'espérance signifioit espérer la victoire et en jouir d'avance. » Ne s'agit-il pas précisément du sens dénoncé par nos chasseurs d'anglicismes ? Anticiper un succès, un gain, un beau voyage (sous-entendu par l'espérance) pour « espérer un succès, un gain, un beau voyage et en jouir d'avance »... Les gens d'Albion ont beau être prompts à anticiper, tout porte à croire qu'ils n'ont pas tiré les premiers sur ce coup-là. C'est que le modèle existait déjà en latin : « Spe anticipant victoriam » (saint Jérôme, 404) (3) et est naturellement passé en français, donnant lieu à de multiples variantes (avec ou sans le complément de moyen, avec ou sans la préposition sur, en contexte positif ou négatif...) (4).

    De même que l'expression anticiper la victoire (par l'espérance) a ouvert la voie à anticiper un succès (fût-il intempestif...), anticiper l'avenir a favorisé l'emploi de notre verbe au sens étendu de « prévoir ». Hanse, au demeurant, n'y trouve rien à redire : « On dit aussi anticiper sur l'avenir (le prévoir), plutôt qu'anticiper l'avenir, qui est le tour classique. » De là, dans le jargon économique et financier : « La bourse de Berlin a anticipé la hausse des prix du froment » (Recueil consulaire belge, 1872), dans le langage sportif : « Pronostiquer, mot grec, peu euphonique, est supprimé et remplacé par anticiper » (Essai sur la formation du vocabulaire du skieur français, 1939), « [Tel gardien de but] sait se placer, il prévoit ce qui va se passer, il "anticipe" » (Le Miroir des sports, 1941) (5) et dans l'usage courant : « Anticiper les besoins » (Charles Pinot Duclos, 1751), « Anticiper les risques » (Pierre-Jean Grosley, 1770), « Anticiper les problèmes » (Petit Robert, Petit Larousse), etc. Pour autant, il convient de ne pas faire du verbe anticiper un simple synonyme élégant de prévoir. Dans ses Mémoires (1994), Bernard Tricot nous rapporte une anecdote édifiante à ce sujet : « Le doute venait d’un mot qui fut beaucoup discuté à l’époque : [...] "prévoir et anticiper les actions de Greenpeace". Sur l’original que Charles Hernu me montra le mot anticiper était souligné deux fois. Quel sens donner à ce verbe ? Pour Charles Hernu, il s'agissait seulement de se renseigner afin de prévoir. Mais pourquoi répéter ainsi ce qui était déjà exprimé par le verbe précédent ? [...] Sans doute le rédacteur de la note avait-il voulu exprimer à la fois "prévoir" et, comme dit mon Larousse, "supposer ce qui va se passer et adapter sa conduite à cette supposition". » Confirmation du Grand Larousse : « Anticiper sur l'avenir, et, absolument, anticiper, prévoir ce qui va arriver et, généralement, adapter sa ligne de conduite à cette prévision » et du TLFi : « Avec une idée d'action commandée par une telle représentation : prévoir, escompter, attendre ».

    Alors, anglicisme ou pas ? Entendons-nous bien : je ne dis pas que l'influence anglaise est totalement étrangère à notre affaire. Je constate simplement que les héritiers du latin anticipare ont suivi le même parcours sémantique de part et d'autre de l'Atlantique (et de la Manche). Pour preuve, ces deux témoignages : « Many warriors attack those who say ‘anticipate’ when they mean no more than ‘expect’. They are right, and will receive medals » (Sir Alan Patrick Herbert, 1936), « The use of this word [anticipate] as a synonym for ‘expect’ is now so common that it may be a waste of time to fight longer. [...] in its correct sense [anticipate conveys] the idea of forestalling an event » (Sir Ernest Gowers, 1948). Là est le piquant de l'histoire : l'emploi critiqué le fut tout autant en anglais qu'en français...
    Il faut croire, n'en déplaise à certains, que cette évolution était d'autant plus irrésistible dans les deux langues... qu'elle se trouvait en germe dans la syntaxe latine !

    (1) À cette époque, pourtant, le prétendu anglicisme avait droit de cité dans le Glossaire du parler français au Canada (1930) : « Entrevoir, prévoir, se promettre, s’attendre à. Ex. : Anticiper un bon résultat = s’attendre à un bon résultat. Anticiper de grands bénéfices = se promettre de grands bénéfices. J’anticipe que… = je prévois que. »

    (2) Comparez : « Anticiper le terme prefix par la loy » (François de Belleforest, 1579) et « Anticiper sur le terme prefix pour leurs sacres et couronnements » (Étienne Pasquier, avant 1615) ; « Sa mort, de laquelle parlerons cy apres pour n'anticiper sur les dates » (François de Belleforest, 1579) et « Pardonnez-moi si j'ai un peu anticipé les dates et les tems » (François-Bernard Lépicié, 1752) ; « L'Archiduc [...] anticipoit sur l'advenir » (Joseph de la Pise, 1639) et « Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir » (Pascal, avant 1662).

    (3) On disait aussi : « Praesumo aliquid spe (Virgile), s'attendre à quelque chose, l'espérer » (dixit le Dictionnaire universel français et latin, 1704), les deux verbes ayant des sens très proches : « Praesumo est animo et spe anticipo » (Panegyrici veteres, 1828).

    (4) « [Il] anticipe la preuve et conviction de ceste menterie par telles raisons » (Jacques Amyot, 1572), « Comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantaisie » (Montaigne, 1580), « Quel acquest y a-il d'anticiper les maux qui ne viendront que trop tost ? » (Guillaume Bouchet, 1584), « La presence de leur Roy leur faiso[it] anticiper la victoire et la tenir comme acquise » (Friedrich Spanheim l'Ancien, 1634), « Anticipez cette perte par vostre pensée, comme si elle vous devoit arriver » (Pierre Bardin, 1634), « [Les] felicitez eternelles qu'ils anticipent par l'esperance » (Guillaume Girard, 1661), « Le chimérique excés [...] Devance le bonheur, anticipe la gloire » (Jacques Le Vasseur, 1661), « La mort [...] anticipoit déjà cette belle conqueste » (Philippe Le Noir, 1673), « J'anticipois déja sur le plaisir de voir de mes yeux ces isles si fameuses » (Dralsé de Grand-Pierre, 1718), « Les hommes [...] anticipent par la pensée ces éloges futurs » (Pierre Brumoy, 1741), « Dans la vieillesse, on anticipe les besoins par la crainte [...]. Dans la jeunesse, on ne soupçonne guère les besoins par la prévoyance » (Charles Pinot Duclos, 1751), « [Le peuple] anticipoit par l'espérance sur une vie meilleure » (Antoine-Louis Séguier, 1770), « On anticipe les risques de la mort » (Pierre-Jean Grosley, 1770), « Ces plaisirs suffisoient sans doute à l'homme. Leur jouissance, que l'espérance anticipoit, [...] pouvoit lui rendre son existence agréable » (Louis-Gabriel Du Buat-Nançay, 1773), « Le cœur s'arrête à peine dans le présent, et anticipe les maux qui le menacent » (Chateaubriand, 1802), « Présager, anticiper par la pensée sur les événements futurs » (Dictionnaire étymologique de Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort, 1829), « Un acte [...] dont il anticipait en pensée l'accomplissement » (Henri de Régnier, 1909), « Toute mon imagination s'employait à anticiper mon destin de femme » (Simone de Beauvoir, 1958).

    (5) Il ne s'agit là que d'une ellipse de il anticipe (le mouvement, l'action de l'adversaire).
     

    Remarque 1 : D'aucuns reprochent à cette extension de sens l'ambiguïté qui peut en découler : anticiper un voyage, « l'avancer de quelques jours » ou « s'y attendre » ? anticiper un bénéfice, « l'entamer » ou « l'escompter » ? C'est oublier un peu vite que le phénomène s'observe de longue date. Comparez : « Il nous faudra contre-garder et anticiper le mal [= le prévenir, empêcher qu'il ne se produise, en prenant certaines précautions, certaines mesures] qui en pourroit advenir » (Jacques Amyot, 1572) et « Comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe [= l'imagine, l'éprouve par avance] par fantaisie » (Montaigne, 1580) ; « Faire dans votre esprit une légère transposition de temps, et anticiper sur l'avenir [= le devancer] de quelques minutes » (Rousseau, 1761) et « Anticiper l'avenir [= le prévoir] par des inquiétudes et des soucis superflus » (Jean Barbeyrac, 1706), « Anticiper l'avenir [= se le représenter] par l'imagination » (Abel Hermant, 1918).

    Remarque 2 : Girodet (à la suite du TLFi ?) restreint au seul domaine financier l'emploi du verbe anticiper au sens de « escompter, prévoir » (anticiper une hausse en Bourse). Sans l'ombre d'un argument...

    Remarque 3 : Quelle mouche a donc piqué les correcteurs du monde.fr pour qu'ils en viennent à considérer que, dans la phrase « les élections qu’il pourrait anticiper », « anticiper, déjà mis à toutes les sauces, est employé indûment pour avancer » ? N'est-ce pas là son sens premier ? 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou Il escomptait un succès).

     


    1 commentaire
  • « Celui qui se présente comme un "mercenaire" [...] est accusé d’avoir extorqué un homme d’affaires à sa descente d’avion de Dubaï. Des faits rocambolesques qui remontent à juin 2015, à l’aéroport de Roissy. »
    (Jeanne Cassard, sur leparisien.fr, le 26 février 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Rocambolesque ? Si j'osais, je dirais que la syntaxe de notre journaliste l'est tout autant que cette affaire de peu glorieuse mémoire. Car enfin, le verbe extorquer − emprunté du latin extorquere (« déboîter ; arracher ; obtenir par force »), lui-même dérivé de torquere (« tordre ») − ne se construit-il pas régulièrement avec un nom de chose pour complément d'objet direct ? « Obtenir par la violence, la menace, la contrainte ou la ruse. Extorquer de l'argent à quelqu'un. On lui a extorqué des aveux sous la torture. Il a fini par m'extorquer cette promesse. Un consentement extorqué », lit-on dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. Autrement dit, on extorque quelque chose à quelqu'un (1).

    Force est pourtant de reconnaître qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Les dictionnaires d'ancienne langue nous apprennent par exemple que la forme populaire estordre a pu s'employer autrefois avec un objet direct de personne au sens de « opprimer, accabler » selon Godefroy, de « torturer, secouer, priver » selon le Dictionnaire du moyen français : « Desespoir qui m'estort » (Eustache Deschamps, avant 1406), « Les povres gens ne veuillez trop estordre » (Jacques Millet, vers 1450). Même constat avec la graphie moderne extorquer : « Extorque des gens de charrue » (Dom Galeo, 1700), « Extorquer quelqu'un » (Le Grand Dictionnaire français et flamand, 1739), « Je mourrois de faim plutôt dix mille fois, Que d'extorquer ainsi d'honnêtes villageois » (Barthélémi-Ambroise Planterre, 1779), « [L'amant] qu'elle caressoit, servoit, trompoit, extorquoit » (lettre d'Isabelle de Charrière à Benjamin Constant, 1791) (2), « Il était un usage, autorisé par l'habitude d'extorquer le peuple » (Antoine-Jean-Marie Thévenard, 1799), « [Les] victimes extorquées par cette aimable intrigante » (La Belgique judiciaire, 1856), « Je suis ce que les hommes appellent un bandit, un voleur, soit ! mais si j'extorque les riches, je ne prends rien aux pauvres » (Alexandre Dumas, 1863), « Extorquer les gens naïfs et cupides » (Journal des économistes, 1873), « Dreyfus se défend d'avoir extorqué personne » (Le Grand Écho du Nord, 1895). Citons encore Victor Hugo, qui ne rechignait pas à employer le participe passé extorqué comme substantif au sens de « personne qui est victime d'une extorsion » (2) : « Les extorqués faisant cortège aux extorqueurs » (Les Quatre jours d'Elciis, 1857).
    Ces exemples, qui ont tendance à se multiplier de nos jours, suffisent-ils à légitimer la construction extorquer quelqu'un ? Les ouvrages de référence actuels ne l'entendent pas de cette oreille. Avec un complément direct de personne, mieux vaut encore recourir à dépouiller, détrousser, escroquer (3), spolier... histoire d'éviter de se faire voler dans les plumes !

    (1) On a aussi dit autrefois extorquer quelque chose de quelqu'un : « Acuns tyrans extorquent et trayent pecunes des populaires » (Nicole Oresme, XIVe siècle).

    (2) Cecil Patrick Courtney, professeur d'histoire de la civilisation française à l'Université de Cambridge, écrivait à ce propos : « Puisqu'on extorque quelque chose à quelqu'un, l'emploi de ce verbe avec un régime direct animé ne semble pas justifié, et les lexicographes et grammairiens de l'époque semblent exclure cette possibilité. Cependant, depuis le XIXe siècle, un extorqué est bien une personne qui est victime d’une extorsion » (Benjamin Constant, Correspondance générale, 1993). Edmond Huguet se montrait plus sévère : « Cette dérivation [un extorqué] n'est pas régulière, le verbe extorquer ayant toujours comme complément direct un nom de chose » (Notes sur le néologisme chez Victor Hugo, 1895).

    (3) Il y a fort à parier, au demeurant, que ledit paronyme ne soit pas étranger à notre affaire, dans la mesure où il se construit aussi bien avec un nom de chose (au sens de « s'approprier indûment le bien d'autrui ; soutirer par la ruse et la fourberie ») qu'avec un nom de personne (au sens de « voler quelqu'un en ayant recours à la ruse ») : Il m'a escroqué mille euros sous prétexte de les emprunter. Il réussirait à escroquer le plus méfiant des hommes.

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il est accusé d’avoir détroussé un homme d’affaires.

     


    3 commentaires
  • La fête à ne... ne

    « À la fin des années 1980 et jusqu’au début du XXIème siècle, le génie de la création évoluait dans un corps imposant. Des kilos – 41 plus exactement – dont il s’est séparé en 2001 sans ne plus jamais ne les reprendre » (à propos de Karl Lagerfeld, photo ci-contre, récemment disparu).
    (Mathilde Fontaine, sur voici.fr, le 19 février 2019)  

    (photo Wikipedia sous licence GFDL par Georges Biard)

     

    FlècheCe que j'en pense


    On connaît la mode du ne − fût-il explétif ou négatif − qui se répand après sans que en dépit des mises en garde de l'Académie : « Sans ayant une valeur pleinement négative dans sans que, cette locution conjonctive ne veut jamais le ne explétif » (Grammaire de l'Académie française, 1932, citée par Étienne Le Gal), « Sans que doit se construire sans négation, même s'il est suivi d’un mot comme aucun, personne ou rien, qui ont dans ces phrases un sens positif. Exemple : sans que personne puisse s'y opposer, et non : sans que personne ne puisse s'y opposer » (communiqué publié par l'Académie en 1966) (*).

    Mais voilà que l'intrus s'invite dans la construction sans suivi d'un infinitif, par transformation de la complétive (quand le sujet de la subordonnée est le même que celui de la principale) : « Comment parler longtemps sans ne rien dire » (BFMTV), « Un individu habitué à courir dépense davantage que son voisin non-sportif, et ce sans ne rien faire » (Ouest-France), « Sans ne vexer personne » (La Nouvelle République), « Un fonctionnaire des finances publiques est soupçonné d’avoir exploité une épicerie héraultaise sans ne jamais avoir déclaré les recettes » (LCI), « On passe devant sans ne plus y faire attention » (La Provence), « La marque du pluriel sera désormais apportée uniquement au second élément [...] sans ne plus avoir à s'attarder sur la question du sens » (Lucie Carré, « relectrice-correctrice »). Là encore, observe Grevisse, il n'est que trop clair que « ne est amené abusivement par un mot pseudo-négatif » − en l'espèce rien, personne, jamais, ordinairement auxiliaires de la négation mais qui, dans ces exemples, doivent s'entendre positivement au sens de « quelque chose », « quelqu'un », « un jour ». De même, c'est la présence de plus qui entraîne dans son sillage le ne parasite − n'écrirait-on pas à la forme négative : il n'y fait plus attention, il n'a plus à s'attarder sur la question ?

    Sans doute me rétorquera-t-on, et avec quelque apparence de raison, que ce phénomène ne date pas d'hier. Le XVIe siècle, notamment, « fournit un contingent assez important d'exemples où ne se montre dans de pareilles conditions auprès de l'infinitif », confirment Damourette et Pichon dans Des Mots à la pensée : « Ils ne peuvent entierement posseder [la prudence] sans ne rien ignorer de ce que dict est » (Jean du Tillet, avant 1570), « Sans jamais ne luy en avoir fait ne dit aucune chose » (Pierre de L'Estoile, 1583), « Sans ne laisser en si grande misere Paistre mes yeux de la haulte lumière » (Jean de Vitel, 1588). Deux siècles plus tôt, point défilait déjà au côté de sans devant un infinitif : « Dont elle tenra closement Son secret, sans point reveler » (Guillaume de Machaut, vers 1349), « Sans point faire de noise » (Miracle de Théodore, 1359). Ces exemples ne sont pas à imiter en français moderne, au risque de verser dans la redondance, voire... dans le franc bégaiement !

    (*) On notera toutefois que l’Académie tolère désormais la présence dudit ne lorsque la principale est elle-même négative (voir cet article).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des kilos qu'il a perdus sans jamais plus les reprendre.

     


    votre commentaire
  • Incomb(l)e !

    « Autant de symptômes que j'incombais dans un premier temps au stress. »
    (Nathalie Majcher, dans son livre 1 mois pour se libérer du sucre, paru chez Hachette)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Voilà un solécisme pur sucre, que n'a pas manqué de relever un habitué de ce blog(ue). Rappelons en effet que le verbe incomber n'admet pas de complément d'objet direct ni, du reste, de sujet animé. Autrement dit, on ne saurait incomber quelque chose à quelqu'un (par confusion avec imputer, attribuer ?). Seules deux constructions sont consignées dans les ouvrages de référence actuels : (personnelle) quelque chose incombe à quelqu'un (plus rarement à quelque chose) (1) et (impersonnelle) il incombe à quelqu'un (plus rarement à quelque chose) de faire quelque chose (2). Comparez : « C'est à lui que cette tâche incombe » et « C'est à vous qu'il incombe de faire cette démarche » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Les latinistes me rétorqueront sans doute que le verbe incumbere (« s'étendre sur, s'appuyer sur ; se pencher vers, se jeter sur ; peser sur, s'abattre sur ; s'adonner à, s'appliquer à ; revenir à, être imposé à »), dont est emprunté le français incomber, s'est employé à l'occasion avec l'accusatif... mais seulement au sens propre, si l'on en croit le Grand Dictionnaire de la langue latine de Wilhelm Freund (traduit de l'allemand et complété par Napoléon Theil) (3) ! D'autres feront observer que incomber est attesté sous la plume de Georges Chastelain (vers 1470) comme verbe tantôt transitif direct, au sens de « concerner », tantôt transitif indirect, au sens de « s'abattre sur » (selon le Dictionnaire historique de la langue française) : « [Les] affaires qui peuvent et pourront incomber tous les jours deçà et delà », à côté de « À vous ils [mes regrets] touchent et incombent comme à moy propre », « Les glorieuses fortunes et les haulx excellents faits peuvent incomber à toutes personnes grandes et mendres ». Voire. Car enfin, ne pourrait-il s'agir, dans le premier exemple, d'un emploi absolu de notre verbe ? Cela s'est vu en latin : « Nunc incumbere tempus [Le moment est venu d'user de toutes vos forces] » (Ovide) et aussi en français : « Se concerter avec qui il incomboit » (Jacques-Joseph-Augustin De Stassart de Noirmont, 1789), « Accusation qui incombe [= qui pèse] » (Gustave de Ponton d'Amécourt, 1853). Et quand bien même l'emploi transitif direct serait confirmé chez Chastelain, le cas n'aurait rien d'isolé : que l'on songe à mentir, obéir, ressembler..., qui ont connu simultanément les deux constructions avant de choisir leur camp. À y regarder de près, le verbe incomber a surtout été accommodé à toutes les sauces prépositionnelles. Jugez-en plutôt : (incomber à) « Les uns s'en vont incumber [= s'adonner, s'appliquer] aux chorées » (Rabelais, avant 1553), « Les charges qui vous incombent vous sont insupportables » (Sommaire discours des justes causes et raisons, 1577) ; (incomber sur) « [Le] désastre qui incombe [= pèse, s'abat] sur vos testes » (Adam Henricpetri, 1582), « Tout incomboit [= reposait ?] donc sur la fortune du père » (François-Charles Huerne de La Mothe, 1758), « On devrait avoir, pour le labourage, de la considération ; [...] mais le malheur des temps est qu'on incombe sur lui fortement » (Cahiers de doléances, 1789), « Incomber sur quelqu'un n'est pas français. On l'emploie improprement pour signifier "dire de quelqu'un des choses dures et désobligeantes" » (Jean-François Michel, 1807), « Incomber sur est mis à la place de tomber dessus par des officiers de la garde nationale de Nancy introduits à la barre : "On a armé vingt spadassins, disent-ils, pour incomber sur ces jeunes gens". Incomber sur est peut-être un lotharingisme » (Ferdinand Brunot, 1939) ; (incomber dans) « Incomber (terme de jurisprudence). Se soutenir, s'appuyer, tomber dans le sens. Cette pièce incombe dans les premières pièces produites au procès » (Dictionnaire général de François Raymond, 1832) ; (incomber de) « Surquoi nous incombons de réfléchir » (Jean-Baptiste Bousmar, 1823), « Parer à l'imprévu, qui pourrait incomber De cet état venant tout à coup à tomber » (P. Durand, 1854).

    Toujours est-il que l'emploi de incomber avec un objet direct ou un sujet de personne (j'incombe, tu incombes...) reste rare, pour ne pas dire exceptionnel, dans l'ancienne langue comme en français moderne (4) : « Cette deliberation nous seuls et nullement autruy incombe » (Pierre Jeannin, 1608), « Ainsi qu'il me l'incombe » (Fulgence Girard, 1842), « La redoutable tâche qui l'incombe » (Le Réveil du Nord, 1906), « Une espèce de brume physique [...] que j'incombe à l'insolite chaleur du beau temps » (Mireille Havet, 1926), « J'incombe la défaite de Murat à l'attitude d'un public chauvin » (Paris-Soir, 1931), « Il savait à qui il fallait incomber la faute » (Simone Hilling, 2015). Ledit verbe, au demeurant, paraît peu usité jusqu'au milieu du XVIIIe siècle ; ne passe-t-il pas pour un néologisme, en 1781, aux yeux de l'abbé Grosier : « [M. Tardiveaux] devroit s'abstenir de termes nouveaux, et créés par lui-même [!], qui quoique dérivés du latin, et intelligibles pour ceux qui entendent cette langue, n'en sont pas moins obscurs pour le peuple [...]. Entr'autres le terme d'incomber dont il se sert dans la signification du mot latin incumbere, qui signifie "il m'appartient, il est de mon devoir" » (Journal de littérature, des sciences et des arts) ? Et encore au siècle suivant : « Incomber. Peser sur. Cette tâche lui incombe. Peu usité » (cinquième édition du Dictionnaire universel de Claude-Marie Gattel, 1838). Il faut attendre le Complément du Dictionnaire de l'Académie française de 1842 pour voir répertorier les deux acceptions (reprises au latin [5]) qui perdurent dans l'usage contemporain : « Incomber (jurisprudence). S'appuyer sur, tomber dans le sens de [venir à l'appui de, selon Bescherelle ; se rattacher à (des pièces judiciaires), selon le TLFi]. Cette pièce incombe à celles qui sont au dossier. Il s'emploie quelquefois, dans le langage ordinaire, en parlant d'une charge, d'un devoir qui est imposé à quelqu'un, qui est au nombre de ses obligations. C'est à lui que ce devoir incombe. » On notera au passage le recours à la seule construction avec la préposition à. Il m'incombait de vous le faire remarquer...

    (1) Ressortissent à ce modèle les tours du genre : « L'honneur m'incombe d'évoquer un grand absent » (Daniel-Rops, 1956).

    (2) Ressortissent à ce modèle les tours du genre : « Il nous incombe le devoir impérieux de défendre cet incomparable héritage » (Jean-Luc Marion, 2018), où il est sujet apparent et le devoir impérieux... sujet réel.

    (3) « Au propre, construit avec in, ad, super ou le datif, et aussi avec le simple accusatif. »

    (4) Cette curiosité est mentionnée dans le Wiktionnaire : « (Sens non classique, mais parfois rencontré) Faire porter la responsabilité de (quelque chose). »

    (5) « En parlant d'une obligation, reposer sur, peser sur, incomber à (en ce sens il ne se trouve que postérieurement à l'époque classique). Ei incombit probatio, c'est à lui de fournir la preuve (Julius Paulus, début du IIIe siècle) » (Grand Dictionnaire de la langue latine).

    Remarque : On s'étonne de lire dans le Lexique des termes administratifs (rédigé en collaboration avec la maison Robert) cet exemple : « Son entretien en incombe à la commune ➝ la commune est responsable de son entretien, c’est à la commune de l’entretenir. » À quoi peut bien renvoyer le pronom en ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Autant de symptômes que j'attribuais dans un premier temps au stress.

     


    1 commentaire
  • Ah que coup coût !

    « Un petit sondage auquel je me suis livré a révélé : "Le sexe, ça me dégoûte (20 %), ça m'angoisse (30 %) ou ça ne vaut pas le coup (ça ne vaut pas le coût ?)." Globalement, il m'a semblé que 50 % de la population serait favorable à la mort du sexe. »
    (Boris Cyrulnik, dans son livre Sous le signe du lien, paru en 1989 aux éditions Pluriel)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Difficile, à la lecture de ce « petit sondage », de ne pas accuser le coup, quant au fond, et le coût, quant à la forme. Car enfin, les esprits dans le coup ne manqueront pas de faire valoir que la graphie valoir le coup est seule reconnue par les ouvrages de référence : « Valoir le coup : valoir d'être tenté ; avoir de l'intérêt, de la valeur. Ça ne vaut pas le coup de se déranger. Un spectacle qui vaut le coup » (Robert), « Valoir le coup, valoir la peine qu'on va se donner pour l'obtenir » (Larousse), « Valoir le coup (familier). Valoir la peine » (TLFi), « Ça ne vaut pas le coup » (Hanse), « Allez-y, ça vaut le coup » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Mais de quel coup parle-t-on au juste ? Là est toute la question, tant le choix entre les quatre cents proverbiaux embarrasse. On pense, selon le contexte, au coup de pinceau : « Il y a beaucoup d'autres personnages, mais ils ne valent pas le coup de pinceau » (Louis-Narcisse Baudry Des Lozières, 1809) ; au coup d’œil : « Va, ton sort ne vaut pas le coup d'œil qu'il te coûte ! » (Lamartine, 1830) ; au coup de sifflet : « C'est un faucon qui suit le vent et qui ne vaut pas le coup de sifflet qu'on donne pour le rappeler » (Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret, 1835) ; au coup de poing : « Tous ces gens-là sont des lâches, qui ne valent pas le coup de poing » (Ponson du Terrail, 1866) ; au coup d'aile : « L'argument ne vaut pas le coup d'aile » (Raoul Lafagette, 1891) ; au coup de dés (1) : « L'affaire vaut le coup de dés » (Georges de La Fouchardière, 1930) ; au coup de reins (si tant est que la chose soit encore pratiquée), dans le registre grivois : « Valoir le coup. Expression employée par l'homme, à l'égard de toute femme qui, n'étant pas belle, a cependant quelque chose qui plaît : Elle vaut le coup, c'est-à-dire : elle mérite qu'on la baise au moins une fois » (Alfred Delvau, 1864) ; beaucoup moins, convenons-en, au coup de fusil qui, selon le lexicographe Gaston Esnault, tient pourtant la corde, depuis que Vidocq, qui en connaissait un rayon en argot des voleurs, a évoqué dans ses Mémoires (1829) les méthodes crapuleuses de fausses veuves promptes à détrousser les prêtres qui leur semblaient « valoir le coup de fusil (c'était leur expression) » (2). La métaphore est moins incongrue qu'il n'y paraît : ne lit-on pas dans la traduction française des Voyages en Guinée (1793) de Paul Erdmann Isert que bécasse, perdrix et autre menu fretin (si l'on me permet cette comparaison...) n'ont guère de succès auprès du chasseur africain, qui « ne les estime pas valoir le coup » ? (3) Elle ne fait pas l'unanimité pour autant. Que l'on songe à cet extrait d'un poème de Jean-François-Benjamin Dumont de Montigny, composé vers 1729 : « On fit bâtir un pont de bois de telle sorte / Que, pour le construire, il en coûta beaucoup, / Et qui, disons le vrai, n'en valoit pas le coup » (L'Établissement de la province de la Louisiane). S'agit-il d'une allusion au coup de fusil des chasseurs ? Bien malin qui pourrait l'affirmer à coup sûr... Toujours est-il que valoir le coup (de fusil) est attesté, en parlant d'une proie (au propre comme au figuré), comme variante populaire de valoir la peine (qu'on s'y intéresse) (4).

    Coup de chance, l'Académie établit le même parallèle entre valoir le coup et valoir la peine, mais en partant d'un postulat différent : « C’est dans son sens général d'“entreprise limitée, audacieuse et rapidement conduite” que coup est ici employé, lit-on sur son site Internet. On parle d'un coup d’éclat, de génie et, dans la langue familière, on utilise les expressions être sur un gros coup, faire les cents [sic] coups ou encore, dans la langue populaire, ça vaut le coup, “cela vaut la peine de se déranger, c'est intéressant”. » Et elle ajoute : « Ce n'est donc pas la métaphore financière (comme [on pourrait le croire] en pensant à la graphie coût) qui prévaut ici, mais plutôt celle de l'effort, de l'action. » Grande est en effet la tentation, en raison de la proximité du verbe valoir, de substituer à coup l'homophone coût, notamment dans des contextes où il est question d'argent : « Moyennant vingt sols, on pourra se promener toute la journée dans tout ce musée [le Louvre]. Cela vaut le coût » (Paul Souday, 1917), « C'est cher, mais ça vaut le coût » (Pierre Daninos, 1986), « La différence en vaut le coût » (Jean Delisle, 2003).

    Le phénomène n'est pas nouveau. En 1936, déjà, Pierre Lagarde s'interrogeait en ces termes : « On connaît l'expression populaire : "Ça ne vaut pas le coup." On l'écrit toujours ainsi. Mais (et nous posons la question à M. Abel Hermant, et surtout au populiste M. André Thérive) ne serait-il pas plus logique d'écrire : "Ça ne vaut pas le coût ?" » (Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques). Réponse indirecte et tardive de l'un des intéressés : « Pour ma part, je crois bien que, sans y penser, j'aurais écrit cela ne vaut pas le coup, confessait Abel Hermant en 1939 à une correspondante plaidant en faveur de la graphie avec coût, qu'elle interprétait comme "cela ne vaut pas ce que cela coûte". [...] Supposez un homme de main, à qui l'on propose un mauvais "coup" aléatoire ou dont il juge le bénéfice insuffisant. Ne dira-t-il pas : "Non merci ! Cela ne vaut pas le coup" ? » La graphie valoir le coût est-elle pour autant incorrecte ? Si l'auteur des Chroniques de Lancelot ne la condamne pas explicitement, d'aucuns, arguant que valoir et coûter sont synonymes, lui trouvent des airs pléonastiques ; l'argument, quand il ferait illusion lorsque valoir s'entend au sens de « correspondre à (une certaine valeur) », ne tient plus dans le cas qui nous occupe, où le verbe signifie « être suffisamment utile, intéressant pour légitimer (quelque chose), mériter (un effort, un sacrifice) ». D'autres − dont Boris Cyrulnik ? − n'y voient qu'un clin d’œil orthographique : « Le petit des Roulures a injurié publiquement la belle Laure d'Arlon. Il a été traduit devant les juges. Coût : 16 francs. Le petit des Roulures a dit en souriant : "Ça vaut le coût" » (journal humoristique Le Frou-frou, 1901), « Le jeu de mots "ça vaut le coût" [...] fait référence à l'expression "valoir le coup", mais ici avec la connotation de l'argent (le coût) » (Delphine Jégou, 2015). Cette vision, que favorise l'homophonie entre coup et coût, est trompeuse à plus d'un titre. D'abord, parce qu'elle donne à croire que la notion d'argent serait étrangère à la graphie valoir le coup. C'est évidemment faux : « Perdre encore une pièce de vingt sous pour ne voir que la moitié du spectacle, cela ne vaut pas le coup » (Richard O'Monroy, 1895), « Pour quelque argent, pour quelques sous, il risque sa vie. [...] Ça ne vaut pas le coup − comme on dit − le mauvais coup... » (Maurice Prax, 1923), « La station [spatiale] n'est pas rentable, voilà, finalement ça ne vaut pas le coup, [...] la dépense dépasse le gain » (Céline Minard, 2007). Ensuite, parce qu'elle évacue d'un coup de balai les emplois figurés du mot coût (dépense en temps, en effort, etc. et pas seulement en espèces sonnantes et trébuchantes) : « Un secret vaut le coût humain de son dévoilement » (Marc Wetzel, 2000). Enfin, parce que valoir le coût existe de longue date, indépendamment de valoir le coup. Qu'on en juge : « Lorsqu'on ne trouve rien dans la succession, [...] on fait faire un procès-verbal qui constate que cette succession manque d'objets, ou que ce qu'il y a ne vaut pas le coût d'un inventaire » (Eustache-Nicolas Pigeau, 1779), « Ce n'est point vous qui avez [rédigé ce papier] : vous avez signé, vous avez payé, répandu, expédié, mais c'est un vieux porte-plume à vos gages qui a pondu cet œuf-là. Je vous préviens que vous êtes volé. Cela ne vaut pas le coût » (H. Marchais, 1885), « Le minerai n'est pas riche et ne vaut pas le coût de l'exploitation » (Pierre Sauvaire de Barthélémy, 1899), « [Condillac] dit que "la chose coûte parce qu'elle a une valeur", c'est-à-dire que l'acheteur consent à en donner un certain prix, parce qu'il estime qu'elle vaut le coût, parce qu'il lui attribue une valeur égale à son coût » (Bertrand Nogaro, 1944), « Un bien qui, à leurs yeux, ne valait pas son coût » (Les Cahiers français, 2003), « Quels textes valaient le coût du support (papyrus ou parchemin) ? » (Rémi Brague, 2014). Aucun jeu de mots, convenons-en, dans ces exemples où coup ne saurait être substitué à coût. Autrement dit, nous avons bien affaire à deux tours différents : l'un qui s'est lexicalisé (en raison du « flou polysémique » de coup ?) avec le sens général de « mériter la peine (effort physique, financier, intellectuel, etc.) que l'on se donne ; être digne d'intérêt », quand l'autre, conservant le statut de syntagme libre, s'est spécialisé dans les comparaisons en valeur pécuniaire (5).

    Le piquant de l'affaire, cela dit, surgit au détour d'un article du Dictionnaire du moyen français : n'y apprend-on pas que coût est attesté au XVe siècle au sens figuré de... « peine qu'on se donne pour obtenir quelque chose » (repris à coûter « causer une peine, un effort à quelqu'un ») : « Si sçay trop mieulx qu'en doit valoir le pris / Ne d'en parler ne doy estre repris, / Car a chier coust l'ay a l'essay apris », « Nul bien n'est prisié sans coust » (Alain Chartier, vers 1415) ? Aussi peut-on affirmer, sans trop chercher à discuter du sexe des anges, que la graphie valoir le coût avait toute légitimité pour servir de variante à valoir la peine. Et que l'usage, en somme, lui a fait un bien mauvais coup.

    (1) Telle est la conviction du Dictionnaire historique de la langue française, qui rattache cet emploi de coup au sens de « acte effectué selon les règles d'un jeu ».

    (2) Et aussi : « Il y avait deux bécasses qui ne valoient pas le coup de fusil » (Jean-Baptiste Duchemin de Mottejean, 1782, cité par Jules-Marie Richard), « Deux [religieux] furent massacrés, un troisième, très dangereusement malade, ne parut pas aux brigands valoir le coup de fusil » (Hervé-Julien Le Sage, 1825), « Il ne vaut pas le coup de pistolet que tu fis donner au comte de Soissons » (Alfred de Vigny, 1826), « Il n'avait garde de brûler sa poudre pour ce petit gibier qui ne valait le coup de fusil » (Fanny Reybaud, 1841), « Ils [les ennemis du peuple] ne valent pas le coup de fusil, mais ils méritent le pied au cul » (Jules Vallès, 1876), etc.

    (3) De 1793 date également cet emploi figuré : « Le président allait consulter l'assemblée sur la proposition, quand la voix d'un homme, qui sans doute voulait le [Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux] sauver, s'éleva du milieu de la Montagne, et fit entendre ces paroles grossières : "Eh ! ne voyez-vous pas que le b... va crever ! il ne vaut pas le coup" » (anecdote rapportée dans la Biographie nouvelle des contemporains, 1823).

    (4) Il en est d'autres : valoir le jus (où jus s'entend au sens de « bénéfice, profit », que l'on retrouve dans l'adjectif juteux, « lucratif, rémunérateur, avantageux »), la chandelle, le détour, etc.

    (5) En l'absence de complément prépositionnel, l'hésitation entre les deux graphies est parfois possible. Celle avec coût ne se justifie que si l'idée générale et subjective de risque (ou d'effort) et de profit contenue dans valoir le coup mérite d'être restreinte à sa seule dimension pécuniaire. Comparez : Ce petit gibier ne vaut pas le coup (= le chasser serait une perte de temps et d'argent, parce que sa valeur marchande ne dépasse pas celle de la cartouche utilisée, parce qu'il est trop maigre en cette saison, parce qu'il s'agit d'une espèce protégée et que le risque auquel on s'expose est trop grand, parce que la détonation va effrayer le gibier plus intéressant, etc.) et Ce petit gibier ne vaut pas le coût (uniquement pour des considérations d'argent).
    Dans Exercices spirituels pour managers (2014), l'économiste Étienne Perrot écrit : « Sur le terrain des valeurs, le dirigeant s'interrogera pour savoir si l'objectif qu'il poursuit et les moyens qu'il compte utiliser pour y parvenir "valent le coût". Le coût ne s'entend pas uniquement comme le prix payé par lui-même ou par son entreprise en termes monétaires, mais les efforts de toute sorte, en pénibilité comme en manque à gagner, en climat de travail comme en image d'entreprise. » Pour le coup, c'est bien plutôt valoir le coup que l'usage a consacré dans ce sens large.

    Remarque 1 : L'expression valoir la peine est attestée depuis le XVIe siècle au sens de « mériter que l'on se donne du mal, être assez important pour » : « Il [= mon propos] seroit trop long à rescrire et ne vaut la peine » (Jean Crespin, 1565), « J'espère qu'elle [= la mort] ne vaut pas la peine que je prens a tant d'apretz que je dresse et tant de secours que j'appelle et assemble pour en soustenir l'effort » (Montaigne, 1580), « Reste de savoir si ce qu'il propose vaut la peine d'estre escrit et leu » (Simon Goulart, 1580), « La peine est perdue quand mesmes on a obtenu, si ce a quoy on visoit, ne valoit la peine » (Nicolas de Cholières, 1585).

    Remarque 2 : L'Académie fait preuve d'inconséquence quand elle écrit dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Ça vaut le coup », mais « [Valoir la peine] s'emploie souvent avec le pronom adverbial En. La chose en vaut la peine ». L'hésitation sur l'usage du pronom en dans ce type de construction ne date pas d'hier : « Valoir le coup, en valoir le coup ; valoir la peine, en valoir la peine » (Henri Bauche, 1920) ; elle peut s'expliquer par la capacité dudit pronom à reprendre une idée exprimée en amont : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine [= elle vaut la peine d'être montrée] » (Danton, 1794), « Ne vous tourmentez plus pour ce qui n'en vaut pas la peine [= ce qui ne vaut pas la peine qu'on se tourmente] » (Anatole France, 1894), « Vous passeriez tout net pour un calomniateur ou pour un fol. [...] Ça n'en vaut pas le coup [= ça ne vaut pas le coup de prendre un tel risque] » (Proust, 1923), « Nos deux hommes durent peiner de longues heures avant d'apercevoir enfin l'eau [...]. Mais le spectacle en valait le coup [= le spectacle valait le coup de faire tous ces efforts] » (Paul Bussières, 1991). On dira aussi bien sans en : « Si vraiment on peut avoir un machin à grand tirage avec photos, reportages, etc., ça vaudrait tout de même le coup » (Simone de Beauvoir, 1954), « Sans doute, demeurais-je obligé de connaître personnellement de tout ce qui valait la peine » (Charles de Gaulle, 1954).

    Remarque 3 : Il est intéressant de noter que l'anglais a, de son côté, l'expression it's worth having a shot at (ou it's worth a shot), où shot peut s'entendre, comme en français, au sens de « coup (de feu) », de « coup (au jeu) », etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À chacun de se forger sa propre opinion sur ce coup-là.

     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique