• Sur-sensibilité

    « Des chercheurs [du MIT de Boston] ont "éduqué" de la pire manière un algorithme classique de légende automatique d'images pour sensibiliser le grand public sur certains dangers de leur discipline. »
    (Tristan Vey, sur lefigaro.fr, le 12 juin 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Âmes sensibles, s'abstenir... de poser les yeux sur pareil solécisme. Car enfin, s'emporte Éric de Saint-Denis dans Parlons français (1973), « dans la détérioration du français il y a un dommage encore plus grave que le massacre du vocabulaire : celui de la syntaxe. [...] La fortune du verbe sensibiliser est admirable. Mais encore faudrait-il ne pas oublier qu'il est dérivé de sensible, qui se construit avec la préposition à. Or j'ai relevé, en ces dernières semaines, des phrases comme celle-ci : "Il faut sensibiliser le public sur la pollution." » Se pourrait-il que sensibiliser fût, avec avertir, informer, se diriger, voter, etc., une énième victime de la prédilection qu'accorde la langue actuelle à la préposition sur ? Voilà qui mérite vérification.

    Le verbe sensibiliser est de formation relativement récente. C'est un dérivé savant de l'adjectif sensible, attesté à la fin du XVIIIe siècle, au sens de « rendre sensible, douer de sensibilité », sous la plume d'un certain Régis Rey de Cazillac, docteur en médecine de la faculté de Montpellier : « Ces perceptions doivent, de nouveau, la [l'âme ?] sensibiliser [...]. Les idées de la plupart des objets nous sensibilisent » (1777), « La semence [...] sensibilise tout [...]. Ce principe vivifiant, sensibilisant, etc. semble avoir sur nos corps le même pouvoir que le soleil sur notre globe » (1784), « Ceux qui ont le malheur de naître avec peu de [bonté naturelle] peuvent par des efforts d'esprit et de la volonté impérante sensibiliser leur cœur et bonifier leur faculté de vouloir. [...] Ces sortes d'impressions sensibilisent, laissent dans l'esprit et dans le cœur des traces profondes » (1785). Le mot est ensuite passé en philosophie, avec le sens de « rendre perceptible » : « Sensibiliser enfin sous des formes matérielles ce qui existoit déjà en principe immatériel » (Louis-Claude de Saint-Martin, 1782), « L'imagination [...] viendra altérer les conceptions pures de l'entendement, et répondra [...] aux termes écrits ou parlés qui les sensibilisent à l'œil ou à l'ouïe [notez l'emploi de la préposition à] » (Pierre Maine de Biran, 1803), puis, à partir de 1850, en photographie, avec le sens de « rendre (un support) sensible à l'action de la lumière (ou d'une autre radiation) ».

    Dans les années 1860 commencèrent à se développer des emplois figurés (surtout au participe passé et au pronominal), annonciateurs du sens moderne courant de « faire réagir (quelqu'un) à, le rendre réceptif, attentif à ». Et là, surprise, ce n'est pas la préposition à qui tient la corde, du moins au début : « Defarge n'a pas les mêmes raisons que moi pour s'acharner après cette famille, et je n'ai pas les siennes pour me sensibiliser à l'égard de ce docteur » (Henriette Loreau traduisant Dickens [*], 1861), « La maladie sensibilise l'homme pour l'observation [= aiguise ses facultés d'observation], comme une plaque de photographie » (Edmond et Jules de Goncourt, 1865), « Stendhal [...] se trouvait en quelque sorte infiniment sensibilisé à l'égard de la vérité de second plan que l'on peut attribuer à toute personne » (Paul Valéry, vers 1926), « Je ne suis pas "sensibilisé" à cet événement » (Paul Valéry, 1944), « Tout ce qui nous arrive nous sensibilise à l'égard d'un certain aspect d'autrui » (Maurice Merleau-Ponty, vers 1950). On trouve aussi, dans des contextes médicaux où notre verbe s'entend au sens de « rendre un organisme sensible à une substance étrangère » : « Sensibiliser en quelque sorte les artères vis-à-vis du poison surrénal » (Bulletin de la Société médicale de Lyon, 1905), « Le cœur d'animaux sensibilisés envers le sérum de veau présente de l'hypersensibilité vis-à-vis de ce sérum » (Eugène Feindel, 1911). Renseignements pris, la préposition sur ne sera mise à contribution qu'à partir des années 1940 : « La politique de Rome s'est sensibilisée sur le fait nouveau [...] de l'immixtion russe en Europe » (Bulletin périodique de la presse italienne, 1940).

    Il n'empêche, pour la linguiste Claire Blanche-Benveniste (2001) le verbe sensibiliser, de nos jours, se construit ordinairement avec à (sensibiliser à quelque chose). C'est du reste ce que laissent entendre la plupart des ouvrages de référence actuels, si l'on s'en tient aux exemples qu'ils citent : « État d'un individu qui, sensibilisé à une substance, y réagit ultérieurement de façon anormale » (à l'article « allergie » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « L'opinion n'est pas encore sensibilisée à ce problème » (Robert), « Sensibiliser les citadins au problème du bruit, de la pollution. L'opinion publique se sensibilise progressivement à cette question » (Larousse), « Le gouvernement cherche à sensibiliser les gens à la pollution urbaine. Le public n'est pas sensibilisé à ce problème » (Dictionnaire du française de Josette Rey-Debove), « On les a sensibilisés à notre cause » (Bescherelle), « Sensibiliser l'opinion publique à certains dangers » (Le Rouleau des prépositions). Seul le TLFi (à la suite du Dictionnaire des mots contemporains de Pierre Gilbert) fait jouer la corde sensible en faveur de la construction critiquée : « Sensibiliser qqn à/sur qqc. » Pas sûr que cela suffise à désensibiliser les phobiques de la préposition sur...

    (*) « My husband has not my reason for pursuing this family to annihilation, and I have not his reason for regarding this Doctor with any sensibility. »

     
    Remarque 1 : En 1842, le verbe sensibiliser faisait encore figure de néologisme : « Sensibiliser, verbe actif et pronominal ; rendre, devenir sensible, donner, causer, prendre de la sensibilité, de la tendresse de cœur, de l'attachement, de la bonté, de la compassion, de l'humanité » (Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, Enrichissement de la langue française, dictionnaire de mots nouveaux).

    Remarque 2 : Voir également les billets Avertir et Voter.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Sensibiliser le grand public à certains dangers.

     


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  • Suffoquant

    « Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. »
    (vu sur le site albin-michel.fr, juin 2018)

     


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    Voilà une quatrième de couverture... à couper le souffle ! Car enfin, il n'est que trop clair que l'on a ici confondu le participe présent suffoquant (invariable), formé sur le radical du verbe suffoquer, et l'adjectif verbal suffocant (variable), qui s'écrit avec un c. Comparez : Il est sorti en suffoquant et Des fumées suffocantes. Le cas n'est pas isolé : que l'on songe aux formes graphiquement distinctes communicant et communiquant, convaincant et convainquant, provocant et provoquant, etc. ; il n'en réserve pas moins quelques surprises.

    Force est, tout d'abord, de constater que l'adjectif s'est longtemps présenté sous les deux graphies : « Air gros, chaut et suffoquant », « Les nuys en esté sont a la fois plus chaudes et plus suffocans que li jours » (Évrart de Conti, XIVe siècle) ; « Au prilx d'yceulx, blafards, aguiséz, suffoquants » (Clotilde de Surville, XVe siècle). La forme avec qu est même la seule mentionnée dans le Dictionnaire de Furetière (1690) : « Les plus dangereuses maladies sont les suffoquantes », alors que le Dictionnaire de Trévoux (1771) laisse le choix : « Suffocant ou Suffoquant, ante. adjectif verbal » ; on la trouve encore dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1765) : « Une odeur de soufre suffoquante », chez Rousseau (1762) : « La réverbération suffoquante des rochers frappés du soleil », chez Zola (1873) : « Il y eut une reprise suffoquante du livarot », chez Hector Malot (1875) : « Une odeur suffoquante de fleurs fanées » et chez Roland Dorgelès (1971) : « Ces pavés empestaient le goudron et dégageaient une fumée suffoquante ».

    Ensuite, Hanse fait observer à bon droit que les dictionnaires n'ont longtemps reconnu à l'adjectif suffocant que le sens actif de « qui cause une suffocation (et, figurément, une stupéfaction capable de couper la respiration) » − le sens correspondant à l'emploi intransitif de suffoquer, « qui respire difficilement (notamment sous l'effet de l'émotion) », étant traditionnellement réservé au participe présent. De là les contradictions parfois observées : « Elle était toute rouge, suffoquant de colère » (Larousse en ligne), « Il était là, suffoquant d'indignation » (Thomas), « Il s'appuyait aux murs, suffoquant de chagrin » (Zola), « − Ah ! ah ! que j'ai du goût (suffoquant de rire) » (Colette), « Jean-Paul, suffoquant de honte, est forcé de tout avouer » (Dominique Fernandez), mais « Jusqu'à ce [qu'il] restât suffocant de rage couché sur le plancher » (Raoul de Navery), « Rouge de colère, suffocante d'indignation, [elle] vient prendre sa place à table » (Séverine), « Le hideux Shylock, suffocant d'amour et de haine » (Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz), « – Ô mon roi bien-aimé, ô ma seule vie ! cria Elpénor suffocant de reconnaissance » (Jean Giraudoux), « Le jour où je me suis enfui, suffocant d'indignation et de douleur » (Henri Thomas), « Suffocante de colère, elle jeta le livre loin d'elle » (Henri Lopes), « Il est ailleurs, au-delà de la rage, envahi par une ivresse qui le laisse suffocant de plaisir » (Patrick Varetz) (*). Verlaine se vit ainsi reprocher, à tort, d'avoir écrit dans sa Chanson d'automne : « Tout suffocant / Et blême. » Quant à Régine Deforges, qui se fendit dans Noir Tango d'un « Sarah tremblait, incapable de parler, suffoquante, livide », Hanse lui objecterait sans doute que faire varier la forme du participe présent en lui donnant le sens étendu de l'adjectif ne saurait constituer une solution... convaincante.

    Reste à connaître la position qu'adoptera l'Académie dans l'édition en cours de rédaction de son Dictionnaire. Mon petit doigt me souffle qu'elle risque de n'être guère accommodante...


    (*) Aucune hésitation toutefois, mais cela va sans dire, dans : en suffoquant (de rage, de honte...).

    Remarque : Voir également le billet Adjectif ou Participe présent ?.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un premier roman suffocant.

     


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  • Allons enfants !

    « Il y a de l'argent [en France], mais il est mal utilisé, parce qu'il n'est pas utilisé avec une vision patriote. »
    (Marine Le Pen, sur BFMTV, le 13 juin 2018)

     

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    Entendu ce matin chez Jean-Jacques Bourdin, de la bouche de la présidente du parti fraîchement baptisé Rassemblement national : « une vision patriote. » J'en étais resté, pour ma part, à patriotique. C'est que, nous explique Benjamin Legoarant dans sa Nouvelle Orthologie française (1832), patriote (nom et adjectif) se dit des personnes, et patriotique (adjectif), des choses : un patriote, un ministre patriote, mais un chant patriotique, des sentiments patriotiques, faire vibrer la corde patriotique. Même son de cloche du côté de Littré : « Cet adjectif [patriotique] ne se dit correctement que des choses. On ne dit pas un homme patriotique, mais un homme patriote. »

    Mais voilà que Louis-Nicolas Bescherelle vient semer le trouble en écrivant dans son Dictionnaire national (1840) que, si « patriote ne se dit généralement que des personnes, on l'applique cependant quelquefois aux choses : ainsi l'on dit cœur patriote, esprit patriote. Patriotique ne qualifie ordinairement que les choses : des dons patriotiques, des desseins patriotiques, des intentions patriotiques ; mais, par une extension qui n'est peut-être pas fort logique, on le joint aussi à des collectifs de personnes ; ainsi on dit : des sociétés patriotiques, des clubs patriotiques, etc. » On croirait lire du Grevisse... Il n'empêche, les contre-exemples restent assez rares : « Tâchez donc d'écrire des dépêches qui soient très patriotes [= qui témoignent d'un vif attachement à la patrie] » (Mme de Staël), « L'acheteur ne va qu'aux écrits patriotes » (Julien Travers), « Ils ont en commun un esprit patriote » (Michel Pinault) ; « Se grouper en silence autour du patriotique professeur » (Charles Dupin), « "C'est une indignité !" s'écria le patriotique géographe » (Jules Verne).

    Dans le doute, mieux vaut ici s'en tenir prudemment à l'adjectif patriotique, en attendant que les ouvrages de référence actuels, peu diserts sur le sujet, se décident à s'y intéresser de plus près. Aux spécialistes de la langue, la patrie (n'en sera que plus) reconnaissante...


    Remarque : Patriote, emprunté du latin patriota (lui-même dérivé de patrius, « du père »), s'est d'abord employé au sens étymologique de « compatriote », avant de prendre le sens moderne de « (personne) qui aime son pays et s'attache sans réserve à le servir et à le défendre ». De même, patriotique s'est d'abord dit pour « paternel », puis pour « qui exprime l'amour de la patrie ou est inspiré par lui ; qui est propre aux patriotes, digne d'un patriote ».

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une vision patriotique.

     


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  • « "Je laisse les commentateurs commentés, les diviseurs divisés. Nous, on avance", recadre le patron du parti [Les Républicains]. »
    (paru sur lejdd.fr, le 11 juin 2018)

     

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    Un sérieux recadrage s'impose, en effet. Car enfin, confondre ainsi participe passé et infinitif, voilà qui ne va pas aider Laurent Wauquiez à nous faire croire qu'avec lui « le français reste le français »...

    Il suffisait pourtant à notre journaliste, l'astuce est bien connue, de recourir à un verbe du troisième groupe pour déjouer le piège de l'homophonie. Jugez-en plutôt : Je laisse les vendeurs vendre, les bâtisseurs bâtir et donc les commentateurs commenter, les diviseurs diviser.

    On plaidera bien sûr la distraction et surtout la précipitation, histoire de rassurer les correcteurs du bac à une semaine des épreuves anticipées de français. Il n'empêche, tout cela sent le recul à plein nez !

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Je laisse les commentateurs commenter, les diviseurs diviser.

     


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  • « Cristiano Ronaldo ne cache pas ses envies d’ailleurs et serait cette fois bien décidé à plier bagages. »
    (Thomas Pisselet, sur sports.fr, le 7 juin 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration des incohérences de nos ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, qui porte sur le nombre de bagage dans l'expression plier bagage(s) : ne lit-on pas « plier bagages », puis « plier bagage » respectivement aux articles « bagage » et « plier » d'un Dictionnaire historique de la langue française prompt à retourner sa veste d'une page à l'autre ou, à tout le moins, à changer d'avis comme de chemise ? L'Académie elle-même se prend les pieds dans la valise orthographique, en laissant échapper un « Vous n'avez plus qu'à plier bagages » à l'article « avoir » de la neuvième édition de son Dictionnaire, alors qu'elle n'a jamais opté que pour la forme sans s depuis 1694 !

    La plupart des spécialistes, pourtant, s'en tiennent au seul singulier, comme c'est généralement le cas dans les locutions formées d'un verbe et d'un nom sans déterminant (1) : « Plier bagage » (Littré, Godefroy, Huguet, Georgin, Hanse, Dupré, Rey-Debove, Duneton, Colignon), « Plier bagage (sans s) » (Thomas), « Avec bagage au singulier : plier bagage » (Girodet), « Bagage est au singulier dans plier bagage » (Bescherelle) − seul Larousse laisse le choix du nombre, histoire de ne pas être pris à son tour la main dans le sac de l'inconséquence : « Plier bagage(s) ». Même unanimité chez leurs aînés : « Plier bagage » (Antoine Oudin, 1640 ; César-Pierre Richelet, 1680 ; Thomas Corneille, 1687), « Chacun plie bagage » (Claude Favre de Vaugelas, avant 1650), « Il faut plier bagage » (Antoine Furetière, 1690). C'est que, d'après ce dernier, « bagage se dit en nom collectif de tout l'équipage d'une armée [et, plus généralement, de tout équipage de voyage] », lequel est porté « sur des chariots, sur des charettes et sur des chevaux », selon Richelet ; l'Académie, dès la première édition (1694) de son Dictionnaire, confirme ce sens collectif : « Bagage, Se prend quelquefois absolument pour l'Amas de tous les bagages d'une armée. » (2) Vous l'aurez compris : c'est sur les champs de bataille (où bagage désigne le contenu) que notre expression puise son origine, et non pas dans les halls d'aéroport encombrés de valises de voyageurs (où bagage, le plus souvent au pluriel, désigne désormais le contenant).

    Mais au fait, pourquoi « plier » bagage, me demanderez-vous, s'il ne s'agit précisément de rabattre, de (re)plier l'une sur l'autre les deux parties de sa valise avant de partir en voyage ? La réponse est à chercher du côté des soldats romains qui, dans la perspective de lever le camp, recevaient, nous dit-on, l'ordre de vasa colligere, à savoir rassembler et préparer tout leur barda : « Pour se mettre en marche, la légion attendait trois signaux donnés au son de la trompette ; au premier les soldats pliaient les tentes et préparaient le bagage, vasa colligere, au second ils les plaçaient sur les bêtes de somme et les chariots de transport, au troisième ils se mettaient en rangs pour commencer la marche » (Manuel d'antiquités romaines, Auguste-Amédée-Guillaume Arendt, 1837). À l'instar du latin colligere, plier s'entend donc, dans notre expression, au double sens de « rassembler » : « Plier bagage, rassembler ses bagages, ses affaires ; décamper, en parlant de troupes » (Grand Larousse encyclopédique, 1960) et de « resserrer » : « Plier bagage, serrer les tentes, les bagages, et, par suite, décamper, se retirer, en parlant d'un corps de troupes » (Littré). On a d'abord dit, du reste, trousser bagage, avec trousser mis pour « ramasser [et] faire occuper un plus petit espace » (Furetière), « assembler en tas maintenus par des liens, empaqueter, charger (en vue d'un déplacement) » (3). Toujours est-il que notre expression, associée au signal du départ, en est venue par métonymie à signifier « s'apprêter à partir, s'en aller ». C'est du moins ce qu'indique le Grand Larousse encyclopédique, car des nuances se sont fait jour d'un lexicographe à l'autre (quand ce n'est pas, une fois encore, chez un même lexicographe !), certains introduisant dans leurs définitions une idée de hâte, de fuite même, qui semble pourtant absente de la locution originale. Comparez : « Trousser ou plier bagage, s'enfuir, s'en aller » (Oudin, 1640) ; « Plier bagage, c'est s'en aler d'un lieu pour n'y pas revenir » (Richelet, 1680) ; « On dit figurément et adverbialement qu'il faut plier, trousser bagage pour dire qu'il faut s'enfuir, qu'il faut déménager » (Furetière, 1690) ; « Plier bagage. S'en aller sans dire mot, s'enfuir, déloger, quitter, abandonner un lieu en hâte et sans bruit, s'échapper, dénicher, se retirer » (Philibert-Joseph Le Roux, 1718) ; « On dit figurément, dans le style familier, plier bagage, trousser bagage (le premier est le meilleur), s'enfuir, décamper, déménager » (Féraud, 1788) ; « On dit plier bagage comme plier son paquet, pour s'en aller furtivement » (Pierre-Benjamin Lafaye, 1858) ; « Plier bagage, se dit d'une armée qui décampe, qui se retire devant une autre. Fam., S'en aller furtivement » (Charles Nodier, 1865) ; « Familièrement. Plier, trousser bagage, décamper, s'en aller » (Littré, à l'article « bagage » de son Dictionnaire, 1877), mais « Fig. Plier bagage, s'en aller, fuir à la hâte, furtivement » (à l'article « plier ») ; « On dit figurément et familièrement, Plier bagage, trousser bagage, pour dire, Déloger furtivement, s'enfuir » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1935), mais « Plier bagage, se préparer à décamper et, par affaiblissement, partir » (neuvième édition, 1992) ; « Trousser bagage (vieux), plier bagage. Décamper, s'enfuir hâtivement » (TLFi) (4). D'aucuns verront peut-être dans ces différences l'influence du verbe décamper, dont le sens a évolué de « lever le camp » à « s'en aller au plus vite, s'enfuir précipitamment ». Précisons enfin que notre expression s'est aussi employée, « par extension de métaphore » (Féraud) et « populairement » (Académie), comme euphémisme de « mourir » : « On dit d'un homme mort qu'il a plié bagage » (Furetière), « Mais en cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je prens plus particulierement plaisir a ne faire guiere ny de plaisir ny de deplaisir a personne en mourant » (Montaigne), « Je ne vais pas tarder à plier bagage. Faites-moi donc la grâce de me laisser mourir ici en paix » (Paul Morand) (5).

    Mais revenons à notre substantif. Grande est assurément la tentation, dans cette affaire, d'écrire bagages au pluriel, hier en souvenir du latin vasa (qui n'est autre que l'accusatif pluriel de vas, vasis, « vase, meuble, vaisselle ») et de nos jours sous l'influence de faire, préparer ses bagages (notez la présence du déterminant). Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'y voir succomber quelques plumes, fussent-elles dotées d'un bagage respectable : « Il y a aussi peu de jugement à dire à une personne qui se meurt "il faut plier bagages" qu'à dire "adieu paniers, vendanges sont faites" à un amant dont on se sépare » (Roger de Bussy-Rabutin, 1678), « On détend les tentes et on plie bagages » (Vincent Thuillier, 1730), « Turenne se décida à plier bagages » (Pierre Larousse, 1870), « Je prierai notre hôte de plier bagages et de déguerpir ! » (Henri Bernstein, 1913), « On plia bagages et l'on attendit les avant-trains » (Guillaume Apollinaire, 1917), « On va plier bagages et filer » (Jean Giono, 1929), « Les forains plient bagages » (Raymond Queneau, 1968), « Albert plia bagages et disparut sans laisser d'adresse » (Edmonde Charles-Roux, 1977), « Puisque apparemment je ne suis pas le bienvenu, je préfère plier bagages et m'en aller » (Philippe Gaillard, 2014). Il n'empêche, c'est bien le sens collectif singulier qui s'est imposé dans l'usage. Pas de quoi se lamenter pour autant de voir notre langue ainsi mise à... mal(le) !
      

    (1) Que l'on songe à avoir affaire, faire effet, prendre note, rendre service, souffler mot, tenir parole, tirer profit...

    (2) De même lit-on dans le Dictionnaire de l'armée de terre (1841) d'Étienne Alexandre Bardin : « L'expression Bagage [désigne] l'ensemble des effets que les armées et les troupes doivent emporter avec elles ; c'est leur matériel légal, c'est l'ensemble des ballots et caisses d'emballage qu'elles sont autorisées à avoir à leur suite. »

    (3) Exemples avec trousser : « Le roy Edouart [...] fist trousser et baguer tout son bagaige » (Jean de Roye, vers 1460), « [Ils] firent trousser tout le bagage du roy et chariot et charrettes et malles » (Charles de Hongrie, vers 1495-1498), « [Ils] trousserent leur bagaige » (Jean Marot, vers 1523) et, sans déterminant, « L'empereur Charles V ayant commandé de trousser bagage » (Henri Estienne, 1566), « Car il feit trousser bagage et marcher son armée » (Jacques Amyot, 1567), « Les plus sages [...] troussèrent de bonne heure bagage » (Étienne Pasquier, 1581) ; exemples avec plier : « Il pouvoit bien plier bagage » (Jean Crespin, vers 1560), « Ces petites gens [...] commencèrent plier bagaige » (Claude de Rubys, 1577), « Plions bagage » (Montaigne, 1580), « Mon bagage est plié, tout est demesnagé » (Philippe Desportes, 1603), « Par la raison, Monsieur, qu'il faut plier bagage » (Molière, 1666) ; exemples avec ployer (doublet de plier) : « Aiant ploié bagage » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Allez ployer bagage » (Corneille, 1639).

    (4) Est également attestée au XVIIe siècle l'expression à trousse-bagage, « en toute hâte ».

    (5) Varron écrivait déjà au Ier siècle avant Jésus-Christ : « Ut sarcinas colligat, antequam proficiscatur e vita. »


    Remarque 1 : Le substantif masculin bagage est le dérivé collectif de l'ancien français bagues, « objets, effets, paquets que l'on emporte avec soi », probablement issu de baga ou bage, formes dialectales d'Italie du Nord, ou de l'ancien provençal baga, « sac ». On se gardera de toute confusion graphique avec l'homophone baguage (« action de baguer un oiseau ») et avec l'anglais baggage.

    Remarque 2 : Le même flottement est observé avec l'expressions avec armes et bagage(s), qui signifie « avec tout son matériel, avec tout son équipement » : « Sortir avec armes et bagages » (à l'article « honneur » du Dictionnaire de Littré), mais « La garnison capitula et obtint de sortir avec armes et bagage » (à l'article « bagage »).

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il serait bien décidé à plier bagage.

     


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