• « Dernière ligne droite pour le grand débat qui sera clôt en début de semaine prochaine. »
    (Gaël Vaillant, sur lejdd.fr, le 1er avril 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    En voilà un joli poisson d'avril ! J'en suis resté bouche clote, pardon close.

    Allez battre le pavé, après ça, pour exiger l'emploi du verbe clore au lieu du concurrent clôturer dans les sens figurés (clore un compte, un débat, un dossier, une séance, etc., selon l'Académie)... Que voulez-vous, un verbe irrégulier et défectif ne fera jamais le poids face à un verbe du premier groupe. Vingt samedis de manifestation n'y suffiraient pas.
     

    Remarque : Voir également l'article Clore / Clôturer.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le grand débat sera clos en début de semaine prochaine.

     


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  • « L'équipe de Soyaux-Angoulême [s'est imposée] sans aucun conteste sur le terrain. »
    (paru sur rugbyrama.fr, le 2 mars 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond au royaume d'Ovalie. Car enfin, qu'on se le dise, conteste, déverbal de contester attesté depuis le XIVe siècle au sens de « débat, procès, discussion, dispute » (1), est du genre féminin. J'en veux pour preuve l'unanimité manifestée par les spécialistes de la langue (Académie, Littré, Grevisse, Hanse, Thomas, Girodet, Larousse, Robert, etc. [2]), ainsi que ces quelques exemples qui devraient couper court à toute contestation : « Le ressentiment, la conteste et la vengeance » (François de Sales, 1608), « Afin d'éviter toutes contestes et disputes » (Ibid.), « La douce charité règne parmi vous, sans aucune conteste » (François de Sales, 1623), « Il y eut grande conteste pour donner un successeur à l'évêque Geilon » (Pierre-François Chifflet, 1664), « Elle ne pouvoit souffrir la moindre petite conteste parmi ses filles » (Jacqueline Bouette de Blémur, 1670), « Après une conteste de plus d'un quart d'heure » (Jacques Pineton de Chambrun, 1687), « Hors de toute conteste » (Beaumarchais, 1777), « Ces réflexions souffrent de conteste sérieuse » (Maurras, 1898), « Dans maintes contestes » (Gide, avant 1951). Rien que de très logique pour le linguiste Guillaume Jeanmaire, qui rappelle que les déverbaux radicaux (constitués par le radical du verbe) ne sont féminins que lorsqu'ils ont un e pour désinence (3).

    Seulement voilà, observe Hanse, conteste est parfois traité abusivement comme masculin. Le bougre n'étant plus guère d'usage que dans la locution sans conteste (4), il est en effet devenu difficile d'en percevoir le genre, lequel se voit plus souvent qu'à son tour dopé à la testostérone : « Sans aucun conteste » (Émile Faguet, 1910), « Hors de tout conteste possible » (Paul Claudel, 1949), « [Il] se tenait neutre dans ce grand conteste » (Claude Cariguel, 1956), « Sans nul conteste » (Philippe Delorme, 2002), « Sans le moindre conteste » (Yann Moix, 2013). « Certains noms sont usités surtout ou uniquement dans des expressions dans lesquelles le genre est invisible, confirme André Goosse dans Le Bon Usage. Cela entraîne parfois des accidents quand des auteurs veulent faire sortir les mots de leur figement. Par exemple, conteste, féminin quand il n'était pas figé, se rencontre occasionnellement aux deux genres. » Oserai-je l'avouer ? L'argument, par ces temps de contestation sabbatine, ne me convainc qu'à moitié. C'est que l'hésitation sur le genre de conteste remonte à une époque (le début du XVIIe siècle, semble-t-il [5]) où l'intéressé n'était pas à ce point figé, justement. Aussi est-on fondé à supposer que d'autres facteurs ont pu contribuer à cette confusion, comme la combinaison avec l'adjectif grand − comparez : « Les vignerons [...] furent en grande conteste » (Louis Richeome, 1597), « Il y eut grand' conteste à deviner par où il faloit entamer une besongne si nouvelle » (Agrippa d'Aubigné, 1626 ; notez l'apostrophe) et « Il y eut des grands contestes » (Pierre de Boissat, 1612), « Agiter nos grands contestes » (Chateaubriand, 1848) − ou encore l'influence du paronyme masculin contexte (6).

    Mais là n'est pas la seule difficulté que nous réserve ledit nom. D'aucuns s'interrogent à bon droit sur la différence entre conteste et contestation. Et force est de reconnaître qu'elle brille... par sa subtilité. Jugez-en plutôt : « Conteste exprime défaut d'accord quant à l'idée et contestation quant au fait, lit-on dans le Dictionnaire des synonymes (1858) de Pierre-Benjamin Lafaye. Une chose nous appartient sans conteste, c'est-à-dire sans contestation possible, incontestablement. Une chose, une proposition est reçue sans contestation, c'est-à-dire sans qu'il s'élève effectivement aucune dispute, d'une manière incontestée. » Comparez : Il est, sans conteste, le plus grand écrivain de son temps (= sans contredit, sans discussion possible, sans qu'on puisse émettre un doute, incontestablement) et La proposition fut adoptée sans contestation (= sans opposition, sans débat). Mais, ajoute aussitôt le Larousse en ligne, « la locution sans contestation est synonyme de sans conteste si elle est suivie de l'adjectif possible » : Il est, sans contestation possible, le plus grand écrivain de son temps.
    Subtile, la langue française ? Sans aucune conteste !

    (1) « Clers [...] sount entre eux en contestz et en debatz » (Rotuli Parliamentorum, 1334), « Les débats et contestes » (Cartulaire de Laval, 1401), « Un article, lequel vous ne pouvez nier ny mettre en conteste » (Nicolas de Cholières, 1587). Selon Littré (et Gilles Ménage avant lui), « l'ancien français ne connaît pas le verbe contester et il a en place contrester (de contre et ester) » ; de là l'ancienne graphie contreste, attestée au XIIIe siècle chez Gontier de Soignies : « Si ke ja n'i ait contreste. »

    (2) Seul Prosper Poitevin, à ma connaissance, le tient pour masculin dans sa Grammaire générale et historique (1856). Mentionnons également cette incohérence relevée dans le Dictionnaire national (1845) de Louis-Nicolas Bescherelle : conteste, bien que donné comme nom féminin à son entrée, apparaît au masculin sous l'article « contestation » (« Le conteste est une simple difficulté, la contestation en est la manifestation »). Comprenne qui pourra...

    (3) Il ajoute : « La plupart des exceptions à cette règle (blâme, cintre, compte, etc.) présentent une finale qui requiert le masculin ou ont changé de genre » (L'Identification du genre grammatical en français, 2010).

    (4) Dès la fin du XVIIe siècle, conteste employé seul tombe en désuétude : « Il faut dire contestation et non pas [non plus ?] conteste » (Gilles Ménage, 1672), « Il ne se dit guère » (première édition du Dictionnaire de l'Académie, 1694), « Il signifie contestation, mais il n'est pas d'usage » (Dictionnaire de Richelet, édition de 1706), « Il était autrefois en usage » (Jean-François Féraud, 1788), « Vieux mot inusité » (Jean-Charles Laveaux, 1820), « Il est vieux » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835).

    (5) « Il y a fort grand conteste entre les Grecs et les Arabes » (Louis de Serres, 1624), « Pour fuir tout conteste » (Thomas Corneille, 1656), « Sans nul conteste » (Claude Clivier, 1676), « [Ils] promirent d'obeïr au sort sans aucun conteste » (Nouvelles de l'Amérique, 1678).

    (6) « Même si le mouvement [des "gilets jaunes"] a pu avoir des conséquences localement sévères, son impact macroéconomique à court terme a, sans contexte [sic], été plus faible que son retentissement politique et médiatique » (Le Figaro, mars 2019).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Sans aucune conteste.

     


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  • « Il attendrait donc sagement la parution de son [manuscrit] en se rongeant les ongles [...]. L'air de rien, il anticipait un succès intempestif. »
    (Patrice Delbourg, dans son roman Fils de Chamaille)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'entends d'ici les esprits tatillons pousser des cris d'orfraie. C'est que nombreux sont ceux qui voient dans cet emploi du verbe anticiper un anglicisme sémantique : « Le verbe anticiper signifie "exécuter avant le moment prévu" : Anticiper un paiement. Absolument : N'anticipons pas !, Respectons l'ordre de succession des faits. Employé dans le sens de l'anglais to anticipate, anticiper prend à tort le sens d’"envisager" : Anticiper un problème » (Le Français correct, Michèle Lenoble-Pinson), « Le verbe to anticipate a aussi, en anglais, les sens de "prévoir", "espérer", "s’attendre à", "appréhender". Ces emplois, critiqués en français, tendent à se répandre dans l’usage. Il demeure préférable d’employer d’autres verbes » (Office québécois de la langue française), « En français, anticiper c'est "faire avant le temps prévu", et non pas "prévoir" ou "planifier", contrairement à l'anglais anticipate. Cet anglicisme sémantique est devenu courant au Québec depuis quelques années » (Le Français du Québec, Jean Martucci, 1988), « Anglicisme : Anticiper une reprise de marché. Forme correcte : La prévoir » (Vie et Langage, 1971).

    Renseignements pris, ce soupçon d'anglicisme ne date pas d'hier − ni d'avant-hier, pour ceux qui seraient tentés d'anticiper sur le calendrier. Il est attesté dès 1855 dans le Dictionnaire des barbarismes et des solécismes du Québécois Jean-Philippe Boucher-Belleville : « Anticiper un succès, — anglicisme — pour espérer etc. » ; en 1883 dans Anglicismes et canadianismes d'Arthur Buies : « Anticiper, to anticipate, pour présager, prévoir, augurer de, devancer... Ex : j'anticipe une belle journée, pour "je prévois une belle journée" » ; et encore dans les années 1930 chez leur compatriote Narcisse Degagné : « Ce verbe [anticiper] est pris à tort dans le sens d’"escompter, augurer, prévoir". C'est ainsi qu'on dira : j’anticipe un succès, un gain, un beau voyage, etc. [...] Cet anglicisme fait rage en ce moment-ci, je ne sais pourquoi. Il faut donc le refouler de nouveau. Lorsqu'il s'agit d'un événement qu'on espère, d'un succès par exemple, qu'on prévoit comme certain, ce n'est pas anticiper qu'il faut dire pour exprimer cette assurance, mais augurer, escompter, prévoir, tenir pour acquis. Anticiper a un autre sens, qui est celui de "devancer, prévenir" » (Progrès du Saguenay, 1936-1937) (1).

    Seulement voilà, la réalité pourrait être bien différente. Mais n'anticipons pas !

    Emprunté du latin anticipare (« prendre par avance ; prendre les devants pour »), lui-même formé de ante (« avant ») et capere (« prendre »), anticiper s'est d'abord employé comme verbe transitif direct, avec un nom de personne au sens de « devancer l'action de quelqu'un, le surprendre » : « Le dictateur [...] les [= les adversaires] anticipa et desavança » (Pierre Bersuire, vers 1356), avec un nom temporel − et, par ellipse du mot temps, un nom désignant une action ou un fait − au sens de « devancer le temps où quelque chose doit se faire ou se dire » : « Elle vouloit anticiper Le tempz de ton povoir monstrer » (Guillaume de Digulleville, 1358), « Le juge [...] ne doit anticiper la plaidoirie des causes qui sont devant lui » (Le Coutumier bourguignon glosé, avant 1400) et avec un nom de chose concrète, au sens de « prendre, occuper par avance » : « Et quant regret anticipoit ma voix » (Octavien de Saint-Gelais, vers 1497), « Achilles [...] alla anticiper le passage par ou Hector devoit passer » (Jean-Lemaire de Belges, 1512). Ce n'est qu'au XVIe siècle, semble-t-il, que sont apparus l'emploi absolu au sens de « prendre les devants » : « Il estoit raisonnable que nous puissions anticiper quant verrions lopportunite » (Claude de Seyssel, 1527) et l'emploi transitif indirect (avec la préposition sur), lequel reprend la plupart des sens attachés à la construction directe (2) et y ajoute ceux de « compter sur ce qui n’existe pas encore et agir comme si on pouvait en disposer ; utiliser par avance » : « Anticiper sur la succession » (François de Belleforest, 1582), « Anticiper par une outrageuse despence sur son revenu » (Nicolas Pasquier, avant 1631), d'où « usurper des droits, des biens d'autrui, empiéter sur eux » : « Le juge se plaignoit de ce qu'il anticipoit sur son authorité » (Jean-Baptiste Du Tertre, 1667), « Le parlement anticipoit sur les droits de l'autorité royale » (Françoise de Motteville, avant 1689).

    L'anticipation mentale prenant le relais de l'anticipation temporelle, le verbe en est aussi venu à signifier, « depuis le XVIe siècle (1549) » selon le Dictionnaire historique de la langue française : « se représenter en esprit ce qui doit se produire ultérieurement ; imaginer, éprouver par avance (un mal, une victoire, etc.) ». Alain Rey et ses équipes auraient été bien inspirés de citer in extenso la référence à laquelle il est fait allusion. La voici : « Anticiper par esperance la victoire qu'aura aucung » (Robert Estienne, Dictionnaire français-latin, publié en fait dès 1539). Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (ou plus vraisemblablement Georges-Jean Mouchet, son continuateur) nous en livre une glose éclairante dans son Dictionnaire historique de l'ancien langage français (vers 1790) : « L'espérance d'un bonheur est naturellement une jouissance anticipée. Ainsi l'expression figurée anticiper (le temps de) la victoire par l'espérance signifioit espérer la victoire et en jouir d'avance. » Ne s'agit-il pas précisément du sens dénoncé par nos chasseurs d'anglicismes ? Anticiper un succès, un gain, un beau voyage (sous-entendu par l'espérance) pour « espérer un succès, un gain, un beau voyage et en jouir d'avance »... Les gens d'Albion ont beau être prompts à anticiper, tout porte à croire qu'ils n'ont pas tiré les premiers sur ce coup-là. C'est que le modèle existait déjà en latin : « Spe anticipant victoriam » (saint Jérôme, 404) (3) et est naturellement passé en français, donnant lieu à de multiples variantes (avec ou sans le complément de moyen, avec ou sans la préposition sur, en contexte positif ou négatif...) (4).

    De même que l'expression anticiper la victoire (par l'espérance) a ouvert la voie à anticiper un succès (fût-il intempestif...), anticiper l'avenir a favorisé l'emploi de notre verbe au sens étendu de « prévoir ». Hanse, au demeurant, n'y trouve rien à redire : « On dit aussi anticiper sur l'avenir (le prévoir), plutôt qu'anticiper l'avenir, qui est le tour classique. » De là, dans le jargon économique et financier : « La bourse de Berlin a anticipé la hausse des prix du froment » (Recueil consulaire belge, 1872), dans le langage sportif : « Pronostiquer, mot grec, peu euphonique, est supprimé et remplacé par anticiper » (Essai sur la formation du vocabulaire du skieur français, 1939), « [Tel gardien de but] sait se placer, il prévoit ce qui va se passer, il "anticipe" » (Le Miroir des sports, 1941) (5) et dans l'usage courant : « Anticiper les besoins » (Charles Pinot Duclos, 1751), « Anticiper les risques » (Pierre-Jean Grosley, 1770), « Anticiper les problèmes » (Petit Robert, Petit Larousse), etc. Pour autant, il convient de ne pas faire du verbe anticiper un simple synonyme élégant de prévoir. Dans ses Mémoires (1994), Bernard Tricot nous rapporte une anecdote édifiante à ce sujet : « Le doute venait d’un mot qui fut beaucoup discuté à l’époque : [...] "prévoir et anticiper les actions de Greenpeace". Sur l’original que Charles Hernu me montra le mot anticiper était souligné deux fois. Quel sens donner à ce verbe ? Pour Charles Hernu, il s'agissait seulement de se renseigner afin de prévoir. Mais pourquoi répéter ainsi ce qui était déjà exprimé par le verbe précédent ? [...] Sans doute le rédacteur de la note avait-il voulu exprimer à la fois "prévoir" et, comme dit mon Larousse, "supposer ce qui va se passer et adapter sa conduite à cette supposition". » Confirmation du Grand Larousse : « Anticiper sur l'avenir, et, absolument, anticiper, prévoir ce qui va arriver et, généralement, adapter sa ligne de conduite à cette prévision » et du TLFi : « Avec une idée d'action commandée par une telle représentation : prévoir, escompter, attendre ».

    Alors, anglicisme ou pas ? Entendons-nous bien : je ne dis pas que l'influence anglaise est totalement étrangère à notre affaire. Je constate simplement que les héritiers du latin anticipare ont suivi le même parcours sémantique de part et d'autre de l'Atlantique (et de la Manche). Pour preuve, ces deux témoignages : « Many warriors attack those who say ‘anticipate’ when they mean no more than ‘expect’. They are right, and will receive medals » (Sir Alan Patrick Herbert, 1936), « The use of this word [anticipate] as a synonym for ‘expect’ is now so common that it may be a waste of time to fight longer. [...] in its correct sense [anticipate conveys] the idea of forestalling an event » (Sir Ernest Gowers, 1948). Là est le piquant de l'histoire : l'emploi critiqué le fut tout autant en anglais qu'en français...
    Il faut croire, n'en déplaise à certains, que cette évolution était d'autant plus irrésistible dans les deux langues... qu'elle se trouvait en germe dans la syntaxe latine !

    (1) À cette époque, pourtant, le prétendu anglicisme avait droit de cité dans le Glossaire du parler français au Canada (1930) : « Entrevoir, prévoir, se promettre, s’attendre à. Ex. : Anticiper un bon résultat = s’attendre à un bon résultat. Anticiper de grands bénéfices = se promettre de grands bénéfices. J’anticipe que… = je prévois que. »

    (2) Comparez : « Anticiper le terme prefix par la loy » (François de Belleforest, 1579) et « Anticiper sur le terme prefix pour leurs sacres et couronnements » (Étienne Pasquier, avant 1615) ; « Sa mort, de laquelle parlerons cy apres pour n'anticiper sur les dates » (François de Belleforest, 1579) et « Pardonnez-moi si j'ai un peu anticipé les dates et les tems » (François-Bernard Lépicié, 1752) ; « L'Archiduc [...] anticipoit sur l'advenir » (Joseph de la Pise, 1639) et « Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir » (Pascal, avant 1662).

    (3) On disait aussi : « Praesumo aliquid spe (Virgile), s'attendre à quelque chose, l'espérer » (dixit le Dictionnaire universel français et latin, 1704), les deux verbes ayant des sens très proches : « Praesumo est animo et spe anticipo » (Panegyrici veteres, 1828).

    (4) « [Il] anticipe la preuve et conviction de ceste menterie par telles raisons » (Jacques Amyot, 1572), « Comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantaisie » (Montaigne, 1580), « Quel acquest y a-il d'anticiper les maux qui ne viendront que trop tost ? » (Guillaume Bouchet, 1584), « La presence de leur Roy leur faiso[it] anticiper la victoire et la tenir comme acquise » (Friedrich Spanheim l'Ancien, 1634), « Anticipez cette perte par vostre pensée, comme si elle vous devoit arriver » (Pierre Bardin, 1634), « [Les] felicitez eternelles qu'ils anticipent par l'esperance » (Guillaume Girard, 1661), « Le chimérique excés [...] Devance le bonheur, anticipe la gloire » (Jacques Le Vasseur, 1661), « La mort [...] anticipoit déjà cette belle conqueste » (Philippe Le Noir, 1673), « J'anticipois déja sur le plaisir de voir de mes yeux ces isles si fameuses » (Dralsé de Grand-Pierre, 1718), « Les hommes [...] anticipent par la pensée ces éloges futurs » (Pierre Brumoy, 1741), « Dans la vieillesse, on anticipe les besoins par la crainte [...]. Dans la jeunesse, on ne soupçonne guère les besoins par la prévoyance » (Charles Pinot Duclos, 1751), « [Le peuple] anticipoit par l'espérance sur une vie meilleure » (Antoine-Louis Séguier, 1770), « On anticipe les risques de la mort » (Pierre-Jean Grosley, 1770), « Ces plaisirs suffisoient sans doute à l'homme. Leur jouissance, que l'espérance anticipoit, [...] pouvoit lui rendre son existence agréable » (Louis-Gabriel Du Buat-Nançay, 1773), « Le cœur s'arrête à peine dans le présent, et anticipe les maux qui le menacent » (Chateaubriand, 1802), « Présager, anticiper par la pensée sur les événements futurs » (Dictionnaire étymologique de Jean-Baptiste-Bonaventure de Roquefort, 1829), « Un acte [...] dont il anticipait en pensée l'accomplissement » (Henri de Régnier, 1909), « Toute mon imagination s'employait à anticiper mon destin de femme » (Simone de Beauvoir, 1958).

    (5) Il ne s'agit là que d'une ellipse de il anticipe (le mouvement, l'action de l'adversaire).
     

    Remarque 1 : D'aucuns reprochent à cette extension de sens l'ambiguïté qui peut en découler : anticiper un voyage, « l'avancer de quelques jours » ou « s'y attendre » ? anticiper un bénéfice, « l'entamer » ou « l'escompter » ? C'est oublier un peu vite que le phénomène s'observe de longue date. Comparez : « Il nous faudra contre-garder et anticiper le mal [= le prévenir, empêcher qu'il ne se produise, en prenant certaines précautions, certaines mesures] qui en pourroit advenir » (Jacques Amyot, 1572) et « Comme s'il n'estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe [= l'imagine, l'éprouve par avance] par fantaisie » (Montaigne, 1580) ; « Faire dans votre esprit une légère transposition de temps, et anticiper sur l'avenir [= le devancer] de quelques minutes » (Rousseau, 1761) et « Anticiper l'avenir [= le prévoir] par des inquiétudes et des soucis superflus » (Jean Barbeyrac, 1706), « Anticiper l'avenir [= se le représenter] par l'imagination » (Abel Hermant, 1918).

    Remarque 2 : Girodet (à la suite du TLFi ?) restreint au seul domaine financier l'emploi du verbe anticiper au sens de « escompter, prévoir » (anticiper une hausse en Bourse). Sans l'ombre d'un argument...

    Remarque 3 : Quelle mouche a donc piqué les correcteurs du monde.fr pour qu'ils en viennent à considérer que, dans la phrase « les élections qu’il pourrait anticiper », « anticiper, déjà mis à toutes les sauces, est employé indûment pour avancer » ? N'est-ce pas là son sens premier ? 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou Il escomptait un succès).

     


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  • « Celui qui se présente comme un "mercenaire" [...] est accusé d’avoir extorqué un homme d’affaires à sa descente d’avion de Dubaï. Des faits rocambolesques qui remontent à juin 2015, à l’aéroport de Roissy. »
    (Jeanne Cassard, sur leparisien.fr, le 26 février 2019)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Rocambolesque ? Si j'osais, je dirais que la syntaxe de notre journaliste l'est tout autant que cette affaire de peu glorieuse mémoire. Car enfin, le verbe extorquer − emprunté du latin extorquere (« déboîter ; arracher ; obtenir par force »), lui-même dérivé de torquere (« tordre ») − ne se construit-il pas régulièrement avec un nom de chose pour complément d'objet direct ? « Obtenir par la violence, la menace, la contrainte ou la ruse. Extorquer de l'argent à quelqu'un. On lui a extorqué des aveux sous la torture. Il a fini par m'extorquer cette promesse. Un consentement extorqué », lit-on dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. Autrement dit, on extorque quelque chose à quelqu'un (1).

    Force est pourtant de reconnaître qu'il n'en fut pas toujours ainsi. Les dictionnaires d'ancienne langue nous apprennent par exemple que la forme populaire estordre a pu s'employer autrefois avec un objet direct de personne au sens de « opprimer, accabler » selon Godefroy, de « torturer, secouer, priver » selon le Dictionnaire du moyen français : « Desespoir qui m'estort » (Eustache Deschamps, avant 1406), « Les povres gens ne veuillez trop estordre » (Jacques Millet, vers 1450). Même constat avec la graphie moderne extorquer : « Extorque des gens de charrue » (Dom Galeo, 1700), « Extorquer quelqu'un » (Le Grand Dictionnaire français et flamand, 1739), « Je mourrois de faim plutôt dix mille fois, Que d'extorquer ainsi d'honnêtes villageois » (Barthélémi-Ambroise Planterre, 1779), « [L'amant] qu'elle caressoit, servoit, trompoit, extorquoit » (lettre d'Isabelle de Charrière à Benjamin Constant, 1791) (2), « Il était un usage, autorisé par l'habitude d'extorquer le peuple » (Antoine-Jean-Marie Thévenard, 1799), « [Les] victimes extorquées par cette aimable intrigante » (La Belgique judiciaire, 1856), « Je suis ce que les hommes appellent un bandit, un voleur, soit ! mais si j'extorque les riches, je ne prends rien aux pauvres » (Alexandre Dumas, 1863), « Extorquer les gens naïfs et cupides » (Journal des économistes, 1873), « Dreyfus se défend d'avoir extorqué personne » (Le Grand Écho du Nord, 1895). Citons encore Victor Hugo, qui ne rechignait pas à employer le participe passé extorqué comme substantif au sens de « personne qui est victime d'une extorsion » (2) : « Les extorqués faisant cortège aux extorqueurs » (Les Quatre jours d'Elciis, 1857).
    Ces exemples, qui ont tendance à se multiplier de nos jours, suffisent-ils à légitimer la construction extorquer quelqu'un ? Les ouvrages de référence actuels ne l'entendent pas de cette oreille. Avec un complément direct de personne, mieux vaut encore recourir à dépouiller, détrousser, escroquer (3), spolier... histoire d'éviter de se faire voler dans les plumes !

    (1) On a aussi dit autrefois extorquer quelque chose de quelqu'un : « Acuns tyrans extorquent et trayent pecunes des populaires » (Nicole Oresme, XIVe siècle).

    (2) Cecil Patrick Courtney, professeur d'histoire de la civilisation française à l'Université de Cambridge, écrivait à ce propos : « Puisqu'on extorque quelque chose à quelqu'un, l'emploi de ce verbe avec un régime direct animé ne semble pas justifié, et les lexicographes et grammairiens de l'époque semblent exclure cette possibilité. Cependant, depuis le XIXe siècle, un extorqué est bien une personne qui est victime d’une extorsion » (Benjamin Constant, Correspondance générale, 1993). Edmond Huguet se montrait plus sévère : « Cette dérivation [un extorqué] n'est pas régulière, le verbe extorquer ayant toujours comme complément direct un nom de chose » (Notes sur le néologisme chez Victor Hugo, 1895).

    (3) Il y a fort à parier, au demeurant, que ledit paronyme ne soit pas étranger à notre affaire, dans la mesure où il se construit aussi bien avec un nom de chose (au sens de « s'approprier indûment le bien d'autrui ; soutirer par la ruse et la fourberie ») qu'avec un nom de personne (au sens de « voler quelqu'un en ayant recours à la ruse ») : Il m'a escroqué mille euros sous prétexte de les emprunter. Il réussirait à escroquer le plus méfiant des hommes.

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il est accusé d’avoir détroussé un homme d’affaires.

     


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  • La fête à ne... ne

    « À la fin des années 1980 et jusqu’au début du XXIème siècle, le génie de la création évoluait dans un corps imposant. Des kilos – 41 plus exactement – dont il s’est séparé en 2001 sans ne plus jamais ne les reprendre » (à propos de Karl Lagerfeld, photo ci-contre, récemment disparu).
    (Mathilde Fontaine, sur voici.fr, le 19 février 2019)  

    (photo Wikipedia sous licence GFDL par Georges Biard)

     

    FlècheCe que j'en pense


    On connaît la mode du ne − fût-il explétif ou négatif − qui se répand après sans que en dépit des mises en garde de l'Académie : « Sans ayant une valeur pleinement négative dans sans que, cette locution conjonctive ne veut jamais le ne explétif » (Grammaire de l'Académie française, 1932, citée par Étienne Le Gal), « Sans que doit se construire sans négation, même s'il est suivi d’un mot comme aucun, personne ou rien, qui ont dans ces phrases un sens positif. Exemple : sans que personne puisse s'y opposer, et non : sans que personne ne puisse s'y opposer » (communiqué publié par l'Académie en 1966) (*).

    Mais voilà que l'intrus s'invite dans la construction sans suivi d'un infinitif, par transformation de la complétive (quand le sujet de la subordonnée est le même que celui de la principale) : « Comment parler longtemps sans ne rien dire » (BFMTV), « Un individu habitué à courir dépense davantage que son voisin non-sportif, et ce sans ne rien faire » (Ouest-France), « Sans ne vexer personne » (La Nouvelle République), « Un fonctionnaire des finances publiques est soupçonné d’avoir exploité une épicerie héraultaise sans ne jamais avoir déclaré les recettes » (LCI), « On passe devant sans ne plus y faire attention » (La Provence), « La marque du pluriel sera désormais apportée uniquement au second élément [...] sans ne plus avoir à s'attarder sur la question du sens » (Lucie Carré, « relectrice-correctrice »). Là encore, observe Grevisse, il n'est que trop clair que « ne est amené abusivement par un mot pseudo-négatif » − en l'espèce rien, personne, jamais, ordinairement auxiliaires de la négation mais qui, dans ces exemples, doivent s'entendre positivement au sens de « quelque chose », « quelqu'un », « un jour ». De même, c'est la présence de plus qui entraîne dans son sillage le ne parasite − n'écrirait-on pas à la forme négative : il n'y fait plus attention, il n'a plus à s'attarder sur la question ?

    Sans doute me rétorquera-t-on, et avec quelque apparence de raison, que ce phénomène ne date pas d'hier. Le XVIe siècle, notamment, « fournit un contingent assez important d'exemples où ne se montre dans de pareilles conditions auprès de l'infinitif », confirment Damourette et Pichon dans Des Mots à la pensée : « Ils ne peuvent entierement posseder [la prudence] sans ne rien ignorer de ce que dict est » (Jean du Tillet, avant 1570), « Sans jamais ne luy en avoir fait ne dit aucune chose » (Pierre de L'Estoile, 1583), « Sans ne laisser en si grande misere Paistre mes yeux de la haulte lumière » (Jean de Vitel, 1588). Deux siècles plus tôt, point défilait déjà au côté de sans devant un infinitif : « Dont elle tenra closement Son secret, sans point reveler » (Guillaume de Machaut, vers 1349), « Sans point faire de noise » (Miracle de Théodore, 1359). Ces exemples ne sont pas à imiter en français moderne, au risque de verser dans la redondance, voire... dans le franc bégaiement !

    (*) On notera toutefois que l’Académie tolère désormais la présence dudit ne lorsque la principale est elle-même négative (voir cet article).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Des kilos qu'il a perdus sans jamais plus les reprendre.

     


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