• « C'était le bon [temps], madame la baronne, et plut au ciel que j'y fusse né ! »
    (Alfred de Musset, Il ne faut jurer de rien, aux éditions Primento)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Le site Internet de la collection Candide & Cyrano des éditions Primento a beau nous jurer ses grands dieux que les versions numériques des textes de son catalogue sont proposées « dans des éditions soigneusement établies par des professionnels », force est, hélas ! de constater que les coquilles ne sont pas moins rares ici qu'ailleurs. Car enfin, il n'est que trop clair, en l'espèce, que notre éditeur a oublié de coiffer le u de plût de l'accent circonflexe que Musset lui destinait : il s'agit là, en effet, d'un imparfait du subjonctif, pas d'un passé simple de l'indicatif ! Comparez avec cette citation du Candide de Voltaire, où le verbe plaire est employé à la forme personnelle : « Je dormais profondément, quand il plut au ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château. » Rien à voir, vous en conviendrez, avec l'exemple qui nous occupe, où le tour est impersonnel et elliptique : (je voudrais, je souhaiterais qu'il) plût au ciel que + subjonctif (1).

    Mais là n'est pas le seul écueil que nous réserve cette construction archaïsante à double subjonctif. À en croire Thomas, « on dit indifféremment : Plaise à Dieu que... ou Plût à Dieu que... » Indifféremment ? L'Académie n'est pas loin de dresser le même constat dans les différentes éditions de son Dictionnaire depuis 1835 : Plaise à Dieu, plût à Dieu que, « façons de parler dont on se sert pour marquer qu'on souhaite quelque chose. Plaise à Dieu qu'il revienne sain et sauf ! Plût à Dieu que cela fût ! On dit aussi absolument, Plût à Dieu ! [= je le souhaite fort] » − à ceci près qu'elle laisse entendre à travers les exemples proposés que, concordance des temps oblige, plaise à réclame un subjonctif présent (ou passé), et plût à, un subjonctif imparfait (ou plus-que-parfait). Mais voilà que, divine surprise, les Immortels innovent dans la neuvième édition (2011) : « Plaise à Dieu, plût à Dieu que…, pour exprimer un souhait, un vœu, un regret. Plaise à Dieu qu'il revienne sain et sauf ! Plût au Ciel que cette nouvelle fût fausse ! » Un souhait, un vœu, et même une prière, rien que de très cohérent me direz-vous avec le subjonctif employé comme optatif, mais un regret ? La position de Girodet se veut encore plus tranchée : « 1. Plaise à Dieu, plaise au Ciel que + subjonctif exprime un souhait : Plaise à Dieu que notre ami soit averti à temps ! 2. Plût à Dieu, plût au Ciel que + subjonctif exprime un regret : Plût à Dieu que notre ami fût encore vivant ! » (2) Oserai-je avouer que cette présentation me paraît pour le moins maladroite ? Car enfin, elle donne l'impression que, par analogie avec le premier exemple qui s'interprète aisément en « je souhaite que notre ami soit averti à temps », le second signifie « je regrettais que notre ami fût encore vivant » ! Dieu merci, il n'en est évidemment rien : le sens est « (je voudrais, je souhaiterais qu'il) plût à Dieu que notre ami fût encore vivant », ce que l'on peut rendre par « si seulement notre ami était encore vivant ». D'où ma préférence pour la formulation de Léon Clédat (Revue de philologie, 1923) : « [On écrit :] Plût à Dieu ! au lieu de : Plaise à Dieu !, quand on veut marquer un doute actuel ou passé sur la possibilité de réalisation du vœu » et, a fortiori, quand on sait que celui-ci est irréalisable. Comparez (3) :

    • Plaise à Dieu qu'elle agisse ainsi ! (= Pourvu qu'elle agisse ainsi !) (souhait réalisable dans le présent ou l'avenir),
    • Plaise à Dieu qu'elle ait agi ainsi ! (= Pourvu qu'elle ait agi ainsi !) (souhait qu'un évènement passé dont on ignore l'issue se réalise),
    • Plût à Dieu qu'elle agît autrement ! (= Si seulement elle pouvait agir autrement !) (mais je n'y crois guère : doute actuel sur la réalisation d'un évènement, voire regret que celui-ci ne se réalise pas),
    • Plût à Dieu qu'elle eût agi autrement ! (= Si seulement elle avait agi autrement !) (mais je n'y croyais guère : doute passé sur la réalisation d'un évènement, voire regret que celui-ci ne se soit pas réalisé).


    Signalons encore les variantes À Dieu ne plaise (que) et ce qu'à Dieu ne plaise, « façons de parler dont on se sert pour témoigner l'éloignement ou l'aversion que l'on a pour quelque chose », selon la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie : À Dieu ne plaise que je vous déplaise (= je souhaite qu'il ne plaise pas à Dieu que je vous déplaise, d'où Dieu fasse que je ne vous déplaise pas) ou Si je vous déplais, ce qu'à Dieu ne plaise (= Dieu fasse que cela n'arrive pas), je quitterai cette maison. Il est à noter que dans la seconde forme, employée sans régime et le plus souvent en incise, le pronom sujet ce renvoie au contexte qui précède.

    Vous trouvez ces formules un rien désuètes et par trop difficiles à manier ? Grand Dieu ! Mieux vaudrait alors prudemment vous en tenir, selon le contexte, à pourvu que, si jamaissi seulement ou autres équivalents. Puisse au moins le ciel vous garder de commettre une horreur du genre de celle trouvée dans cette traduction d'Homère datée de 1785 : « Ô reine, dit le sage héraut, plaisent aux dieux que ce soit là ton plus grand malheur ! » Dieu sait à quel point le diable est dans les détails...
     

    (1) Dans les constructions du type Plaise (ou Plût) à Dieu (ou au ciel, à la providence, aux dieux...) que..., c'est la proposition conjonctive complétive qui suit qui est sujet réel de plaise (ou plût).

    (2) On lit de même dans le Larousse en ligne, à propos des emplois absolus : « Plaise à Dieu s'emploie plutôt à propos d'un espoir, plût à Dieu à propos d'un regret : si je deviens riche un jour, plaise à Dieu... Mais : si j'étais encore jeune, plût à Dieu... »

    (3) Cette répartition des rôles − ignorée par Thomas, donc, mais aussi par Littré − remonterait à l'adverbe latin utinam, qui s'employait de même (quoique sans référence à une force supérieure) avec le subjonctif présent ou parfait pour exprimer un souhait réalisable et avec le subjonctif imparfait ou plus-que-parfait pour marquer un souhait irréalisable ou un regret.

    Remarque : Ces tours sont attestés de longue date, d'abord sans la préposition à (sur le modèle du datif latin) et souvent avec l'adverbe ja qui se disait autrefois pour « déjà, à présent » : « Ne placet Deu ne ses sainz ne ses angeles » (Chanson de Roland, XIe siècle), « Et ja Dieu ne plaise que je vive plus ! » (Roman de Troie, vers 1160), « Pleüst a Dieu que fuisse cuites » (Guillaume d'Angleterre, vers 1165), « Car pleüst Deu que tuit ansanble / Fussent or ci avoeques nos ! » (Chrétien de Troyes, vers 1180), « Je revenray, mais qu'a Dieu plaise, / Avant que relevez, ce croy » (Le Miracle de l'enfant ressuscité, 1353), « Ja ne plaise a Jhesucrist que je te laisse en ceste adventure » (Jean d'Arras, vers 1393), « Plaise a Dieu de vous secourir / Selon vostre neccessité ! » (La Passion d'Auvergne, 1477), « A Dieu ne plaise que jamays je vous deusse diffamer » (John Palsgrave, 1530), « Les Evesques aussi, si, ce qu'à Dieu ne plaise, ilz ne s'abstiennent d'un tel crime » (Gentien Hervet, avant 1564), « Ia à Dieu ne plaise [...] que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses » (Montaigne, 1580). Curieusement, les ouvrages de référence consultés passent sous silence les formes À Dieu ne plût (que) et ce qu'à Dieu ne plût, qui, bien que plus rares, n'en sont pas moins attestées : « Ia à Dieu ne pleut que pour luy demeurast à faire un si grand bien » (Jean Chartier, avant 1464), « Ja dieu ne plust que il amenast le corps de dieu en prison » (Pierre de Veyre, 1527), « Par ainsi qu'il jugeoit (ce qu'à Dieu ne plust) que [...] » (Michel de Castelnau, 1563).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Plût au ciel que j'y fusse né !

     


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  • « Les marchés actions profitent ainsi de l'absence de nouvelle escalade verbale entre Washigton et Pékin, sans oublier pour autant que ce silence ne résoud en rien le problème, qui menace de freiner le commerce mondial. »
    (Marc Angrand, sur capital.fr, le 20 juin 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense

    Sans doute avez-vous appris à l'école la règle selon laquelle, au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre prennent les désinences -ds, -ds, -d, sauf ceux en -aindre, -eindre, -oindre et -soudre, qui prennent -s, -s, -t. Force est, hélas ! de constater qu'elle ne reste guère dans les mémoires − mais qui s'en étonnera, vu le nombre d'exceptions et l'absence de justification ? « Pour le présent de l’indicatif de résoudre, en particulier, aux trois personnes du singulier, on hésite sur la terminaison, observait ainsi Grevisse dans Problèmes de langage (1967). Attention ! écrivons bien : je résous, tu résous, il résout. Pas de d ! Chassons le d ! Quand on n’y veille pas, il vient se mettre incongrûment au bout de ces formes verbales. » L'importun a même poussé le vice jusqu'à tromper la vigilance de bons auteurs (ou de leurs éditeurs). Qu'on en juge : « Des questions que le Panthéisme contemporain ne résoud pas » (Jules Barbey d'Aurevilly, 1860), « M. Poincaré résoud des problèmes dont l'énoncé ne peut être compris que par une trentaine de mathématiciens en Europe » (Christian Beck, 1903), « Le cas de Mozart [...] ne résoud pas la question » (Claude Debussy, 1916), « [Il] se résoud à recourir à la suggestion » (Pierre Janet, 1919), « Odile ne se résoud pas à s'enfuir » (Daniel-Rops, 1941), « C’est l’instant de la mort qui résoud tout » (René Benjamin, 1942), « Ce livre [...] résoud toutes les objections » (André Billy, 1949), « C'est en elle [la vie] que tout se résoud » (Paul Ricœur, 1949), « Le petit ouvrage que je me résouds à publier » (Maurice Garçon, 1954), « On ne résoud rien par l'amour » (Jacques Chardonne, 1957), « Abolir ou maintenir la peine de mort ne résoud rien » (Jean Dutourd, 1958), « Il résoud par sa fluidité toute angoisse » (Alain Guillermou, 1963), « Je ne me résouds pas au scandale » (Claude Roy, 1969), « Je ne me résouds pas à partir » (Raymond Ruffin, 1979), « Qu'il y ait en France une station qui se nomme précisément France-Culture, ne résoud guère le problème » (Alain Bosquet, 1981), « C'est l'homme Camus − et non le patron de Combat − qui s'y résoud » (Pierre Assouline, 1996). Pis : le bougre s'est invité jusque dans les colonnes des ouvrages de référence. Ainsi l'aperçoit-on aux articles « porter » et « répondre » de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie : « On se résoud à faire une chose », « Il propose la question et la résoud » ; à l'article « Œdipe » du Dictionnaire national (1847) de Louis-Nicolas Bescherelle : « Celui qui déroule le fil inexplicable de questions jusqu'alors insolubles et les résoud » ; aux articles « décisif » et « dénoûment » du Littré (1877) : « Qui résoud, qui donne la solution », « Le point où aboutit et se résoud l'intrigue » ; à l'article « télémètre » du Grand Larousse encyclopédique (1960) : « Le principe de la télémétrie consiste à prendre la distance inconnue comme côté d'un triangle qu'on résoud en déterminant un nombre suffisant d'éléments connus » ; à l'article « discussif » du Dictionnaire historique de la langue française (2011) : « On rencontre quelquefois [cet adjectif] en médecine au sens de "qui dissipe, résoud un engorgement" » ; et jusque sur le propre site Internet de l'Académie, dans la retranscription d'un discours de Jean d'Ormesson : « L’œuvre de Marguerite Yourcenar, si elle naît d’abord de l’histoire, se résoud et culmine en une aspiration à l’universel ». Bigre ! Comment en est-on arrivé à pareille cacophonie ?

    Il se trouve que les verbes en -soudre (à savoir absoudre, dissoudre et résoudre) sont des composés de l'ancien français soudre (« dissoudre, résoudre, payer »), lui-même issu du latin solvere par altérations successives : solvere > solvre > solre > soldre > souldre > soudre, selon le linguiste Pierre-Alexandre Lemare. Le d, que le français a intercalé (par épenthèse) entre le l et le r après la chute du v du radical latin (1), n'est donc pas d'origine étymologique. Partant, rien ne justifiait aux yeux de Vaugelas son maintien à l'indicatif présent, contrairement à l'indicatif futur et au conditionnel présent, régulièrement formés à partir de l'infinitif : « Combien y en a-t-il qui disent [...] resoudons pour resolvons ; car le d du verbe resoudre ne se garde point dans la conjugaison que là où il y a une r après, comme resoudray, resoudrois, etc. » (Remarques sur la langue française, 1647). Même constat avec les verbes en -aindre, -eindre, -oindre. Autrement dit, tout porte à croire que l'usage a prévalu d'écrire il prend parce que le d de prendre est hérité du latin pre(he)ndere, mais il craint, il peint, il joint et il résout parce que le d des verbes craindre, peindre, joindre, résoudre (issus respectivement de tremere, pingere, jungere, resolvere) n'a aucun fondement étymologique. Rien que de très logique, me direz-vous, pour qui connaît son latin. Seulement voilà : la belle mécanique a eu un coup de mou. Prenez les verbes coudre et moudre, justement : ne font-ils pas à l'indicatif présent il coud, il moud, alors qu'ils sont empruntés respectivement du latin populaire cosere (réfection du latin classique consuere) et du latin molere, lesquels sont dépourvus de d comme chacun peut le constater ? (On pourrait aussi évoquer le cas de pondre et de répondre, qui recourent tous deux au d dans leur conjugaison alors que celui-ci n'existe que dans le latin respondere, pas dans ponere.) Deux poids deux mesures... et un sacré défi lancé à la mémoire des scripteurs pour retenir que « les verbes en -soudre, à la différence de ceux en -oudre, ne comportent aucun d à l'indicatif présent ni à l'impératif présent : je résous, résous ce problème ! » (Bescherelle La Conjugaison pour tous).

    Les spécialistes de la langue n'ont pas manqué de dénoncer − en vain − ce qu'ils tiennent pour une anomalie : « Il n’y a évidemment aucune raison, si l’on écrit coudmoud, au lieu de cout et mout, de continuer à écrire résout et craint plutôt que résoud et craind par un d » (Jacques Damourette et Édouard Pichon, 1930), « Notons, au passage, la bizarrerie et l'incohérence de l'orthographe officielle qui exige il coud, il moud avec un d, et il absout, il résout, avec un t [...]. L’Académie, qui se doit de veiller à la logique et à la pureté de la langue française, ne pourrait-elle y mettre bon ordre ? » (Étienne Le Gal, 1934), « Si demain l'Académie française décide de généraliser la graphie il résoud, j'applaudirai des deux mains » (Alain Guillermou, avant 1974), « Les erreurs commises par les usagers, quand elles se répètent, peuvent elles aussi trahir certains dysfonctionnements de la norme orthographique. Dira-t-on, par exemple, qu’il est absurde d’écrire il résou(< résoudre) plutôt que il résout alors que des formes normées semblent aller dans le même sens – il pren(< prendre) ? » (Jean-Pierre Jaffré, 2010). Une anomalie, une incohérence, un dysfonctionnement, vraiment ? Et si le thermomètre n'était tout simplement pas le bon ? si l'infinitif n'était pas la forme discriminante ? C'est ce que laisse entendre Pierre Le Goffic dans Les Formes conjuguées du verbe français (1997), quand il propose la règle suivante : « Pour savoir si un verbe en -dre s'écrit avec un -d- au singulier de l'indicatif présent, il faut considérer, non pas l'infinitif, mais le présent 4 [i.e. la forme de la première personne du pluriel], qui représente le mieux le radical. » Autrement dit, on écrit je réponds, car le pluriel est nous répondons ; de même pour je tends, je répands, je tords, je perds. Mais on écrit je peins, car le pluriel est nous peignons : ce n'est donc pas un radical en d (le d de l'infinitif est épenthétique, ce n'est qu'un son de transition entre le radical et le r de l'infinitif) ; il en est de même pour j'éteins, je crains, je joins et pour j'absous, je dissous, je résous. Quant au t caractéristique de la troisième personne, il tombe derrière : je réponds, il répond. Tiendrions-nous là enfin la règle simple qui ne souffrirait d'aucune exception ? Las ! trois verbes y dérogent de l'aveu même de Le Goffic : je prends, d'une part, je couds et je mouds, d'autre part... (2)

    Quand elle ne serait pas pleinement satisfaisante, la thèse avancée par Le Goffic présente du moins l'intérêt de réduire significativement le nombre d'exceptions et, ce faisant, de suggérer que c'est la graphie du présent singulier de coudre et de moudre qu'il conviendrait d'aligner sur celle des verbes de la famille -soudre, et non l'inverse. Mais persévérons dans cette voie. Une formulation rendant compte de toutes les graphies particulières pourrait être la suivante : au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre se conforment à la conjugaison en -s, -s, -t quand la forme de la première personne du pluriel comporte -lv- ou -gn- ; sinon, ils s'en distinguent en recourant à un d analogique avec l'infinitif (désinences -ds, -ds, -d) − que l'on peut éventuellement résumer en : au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre conservent leur d (désinences -ds, -ds, -d), sauf quand la forme de la première personne du pluriel comporte -lv- ou -gn-(désinences -s, -s, -t). Reste à savoir si elle est objectivement plus simple à retenir que la règle énoncée en introduction...

    Vous l'aurez compris : devant pareille confusion, on ne peut que se résoudre à absoudre ceux qui sont tentés d'écrire il résoud !
     

    (1) Au XIVe siècle, ledit v sera réintroduit au pluriel par réfection savante (nous résolvons). Les formes populaires avec d se sont toutefois maintenues bien au-delà. On trouve encore dans les poésies de Mathurin Régnier : « Je me résoudois » (vers 1610) et dans une lettre du mathématicien René-François de Sluse à Pascal : « Les problèmes locaux, nous les resoudons presque de mesme façon » (1658).

    (2) Ces verbes se sont pourtant conformés autrefois à la conjugaison en -s, -s, -t (je prens, tu prens, il prent ; je cous, tu cous, il cout ; je mous, tu mous, il mout), avant de voir le d de leur infinitif s'introduire dans les désinences du singulier de l'indicatif présent, au grand dam de nombreux spécialistes : « Ce qu'il y a de plus regrettable, c'est qu'on se soit trompé sur le radical de coudre et de moudre, qui est cous- et moul-, comme on le voit nettement partout où la consonne finale est devant une voyelle (cousant, moulait, etc.), et non coud- et moud-. Le d de coudre et de moudre [jadis cous-d-re, moul-d-re] n'appartient ni au radical ni à la flexion, c'est un d euphonique, qui n'a de raison d'être qu'à l'infinitif et aux temps qui se sont formés sur l’infinitif (futur et conditionnel), où il s’est introduit entre la vraie consonne finale du radical, s ou l, à l’époque où on la prononçait encore devant consonne, et l’r de re. Il coud et il moud sont, au plus haut point, des barbarismes, dont les écoliers s’inspirent pour écrire aussi il absoud, il résoud » (Léon Clédat, 1926).

    Remarque : Concernant le cas tout aussi épineux du participe passé des verbes en -soudre, voir ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ce silence ne résout en rien le problème.

     


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  • « Dimanche 10 juin, l’acteur [Guillaume Canet] était présent, en compagnie de sa femme Marion Cotillard, dans les tribunes du cours central de Roland-Garros pour assister à la finale entre l’Autrichien Dominic Thiem et le champion espagnol incontesté Rafael Nadal. »
    (paru sur ladepeche.fr, le 13 juin 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense

    À trop écrire à la volée, on court le risque d'essuyer de cuisants revers. Surtout à Roland-Garros. C'est que le cours (= la leçon) de tennis ne saurait se confondre avec le court (= le terrain) de tennis. Le premier, employé dans son acception ayant trait à l'enseignement, serait issu selon le TLFi de l'ancien catalan cors (« conférence, entretien ») (1), quand le second le doit davantage à l'ancêtre de notre cour (le vieux français cort et ses variantes curt, court), avant que celui-ci ne perde son t étymologique (emprunté du latin curtis, « cour de ferme, enclos »), probablement sous l'influence du latin médiéval curia (« assemblée »).

    Sachez encore, pour la faire courte, que notre ancien court a longtemps joué à l'international : en effet, ce sont les Anglais qui, au XIIe siècle, l'auraient saisi au bond (avec le sens de « résidence d'un souverain et de son entourage ; entourage d'un souverain ») avant de nous le renvoyer, sept siècles plus tard, dans son emploi spécialisé pour désigner l'emplacement où l'on s'adonne à un jeu de balle (paume, tennis, squash [2]). « Pourvu qu'on prononce à la française (cour), je consens qu'on parle d'un court de tennis », écrivait René Étiemble en 1964 dans Parlez-vous franglais ?. Las ! c'est précisément ladite prononciation avec t muet qui a favorisé la confusion avec les homophones cour et cours. La langue est décidément retorse, qui n'en finit pas de nous prendre de court et de nous attirer dans ses filets.


    (1) Cours au sens de « mouvement » (cours d'eau, cours de la Bourse) serait, quant à lui, emprunté du latin cursus (« action de courir »).

    (2) Quand ils cacheraient bien leur jeu sous des airs très british, tennis et squash n'en sont pas moins issus de l'équipe de France, empruntés respectivement de l'impératif Tenez !, exclamation (autrefois prononcée « tenetz ») dont usait le joueur de paume au moment du service, et, selon les sources, de l'ancien verbe esquasser (« briser, casser ») ou escachier (« écraser ») par allusion au type de balle molle en caoutchouc utilisée dans le second sport.


    Remarque : Voir également le billet Courre

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le court central de Roland-Garros.

     


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  • Sur-sensibilité

    « Des chercheurs [du MIT de Boston] ont "éduqué" de la pire manière un algorithme classique de légende automatique d'images pour sensibiliser le grand public sur certains dangers de leur discipline. »
    (Tristan Vey, sur lefigaro.fr, le 12 juin 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Âmes sensibles, s'abstenir... de poser les yeux sur pareil solécisme. Car enfin, s'emporte Éric de Saint-Denis dans Parlons français (1973), « dans la détérioration du français il y a un dommage encore plus grave que le massacre du vocabulaire : celui de la syntaxe. [...] La fortune du verbe sensibiliser est admirable. Mais encore faudrait-il ne pas oublier qu'il est dérivé de sensible, qui se construit avec la préposition à. Or j'ai relevé, en ces dernières semaines, des phrases comme celle-ci : "Il faut sensibiliser le public sur la pollution." » Se pourrait-il que sensibiliser fût, avec avertir, informer, se diriger, voter, etc., une énième victime de la prédilection qu'accorde la langue actuelle à la préposition sur ? Voilà qui mérite vérification.

    Le verbe sensibiliser est de formation relativement récente. C'est un dérivé savant de l'adjectif sensible, attesté à la fin du XVIIIe siècle, au sens de « rendre sensible, douer de sensibilité », sous la plume d'un certain Régis Rey de Cazillac, docteur en médecine de la faculté de Montpellier : « Ces perceptions doivent, de nouveau, la [l'âme ?] sensibiliser [...]. Les idées de la plupart des objets nous sensibilisent » (1777), « La semence [...] sensibilise tout [...]. Ce principe vivifiant, sensibilisant, etc. semble avoir sur nos corps le même pouvoir que le soleil sur notre globe » (1784), « Ceux qui ont le malheur de naître avec peu de [bonté naturelle] peuvent par des efforts d'esprit et de la volonté impérante sensibiliser leur cœur et bonifier leur faculté de vouloir. [...] Ces sortes d'impressions sensibilisent, laissent dans l'esprit et dans le cœur des traces profondes » (1785). Le mot est ensuite passé en philosophie, avec le sens de « rendre perceptible » : « Sensibiliser enfin sous des formes matérielles ce qui existoit déjà en principe immatériel » (Louis-Claude de Saint-Martin, 1782), « L'imagination [...] viendra altérer les conceptions pures de l'entendement, et répondra [...] aux termes écrits ou parlés qui les sensibilisent à l'œil ou à l'ouïe [notez l'emploi de la préposition à] » (Pierre Maine de Biran, 1803), puis, à partir de 1850, en photographie, avec le sens de « rendre (un support) sensible à l'action de la lumière (ou d'une autre radiation) ».

    Dans les années 1860 commencèrent à se développer des emplois figurés (surtout au participe passé et au pronominal), annonciateurs du sens moderne courant de « faire réagir (quelqu'un) à, le rendre réceptif, attentif à ». Et là, surprise, ce n'est pas la préposition à qui tient la corde, du moins au début : « Defarge n'a pas les mêmes raisons que moi pour s'acharner après cette famille, et je n'ai pas les siennes pour me sensibiliser à l'égard de ce docteur » (Henriette Loreau traduisant Dickens [*], 1861), « La maladie sensibilise l'homme pour l'observation [= aiguise ses facultés d'observation], comme une plaque de photographie » (Edmond et Jules de Goncourt, 1865), « Stendhal [...] se trouvait en quelque sorte infiniment sensibilisé à l'égard de la vérité de second plan que l'on peut attribuer à toute personne » (Paul Valéry, vers 1926), « Je ne suis pas "sensibilisé" à cet événement » (Paul Valéry, 1944), « Tout ce qui nous arrive nous sensibilise à l'égard d'un certain aspect d'autrui » (Maurice Merleau-Ponty, vers 1950). On trouve aussi, dans des contextes médicaux où notre verbe s'entend au sens de « rendre un organisme sensible à une substance étrangère » : « Sensibiliser en quelque sorte les artères vis-à-vis du poison surrénal » (Bulletin de la Société médicale de Lyon, 1905), « Le cœur d'animaux sensibilisés envers le sérum de veau présente de l'hypersensibilité vis-à-vis de ce sérum » (Eugène Feindel, 1911). Renseignements pris, la préposition sur ne sera mise à contribution qu'à partir des années 1940 : « La politique de Rome s'est sensibilisée sur le fait nouveau [...] de l'immixtion russe en Europe » (Bulletin périodique de la presse italienne, 1940).

    Il n'empêche, pour la linguiste Claire Blanche-Benveniste (2001) le verbe sensibiliser, de nos jours, se construit ordinairement avec à (sensibiliser à quelque chose). C'est du reste ce que laissent entendre la plupart des ouvrages de référence actuels, si l'on s'en tient aux exemples qu'ils citent : « État d'un individu qui, sensibilisé à une substance, y réagit ultérieurement de façon anormale » (à l'article « allergie » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « L'opinion n'est pas encore sensibilisée à ce problème » (Robert), « Sensibiliser les citadins au problème du bruit, de la pollution. L'opinion publique se sensibilise progressivement à cette question » (Larousse), « Le gouvernement cherche à sensibiliser les gens à la pollution urbaine. Le public n'est pas sensibilisé à ce problème » (Dictionnaire du française de Josette Rey-Debove), « On les a sensibilisés à notre cause » (Bescherelle), « Sensibiliser l'opinion publique à certains dangers » (Le Rouleau des prépositions). Seul le TLFi (à la suite du Dictionnaire des mots contemporains de Pierre Gilbert) fait jouer la corde sensible en faveur de la construction critiquée : « Sensibiliser qqn à/sur qqc. » Pas sûr que cela suffise à désensibiliser les phobiques de la préposition sur...

    (*) « My husband has not my reason for pursuing this family to annihilation, and I have not his reason for regarding this Doctor with any sensibility. »

     
    Remarque 1 : En 1842, le verbe sensibiliser faisait encore figure de néologisme : « Sensibiliser, verbe actif et pronominal ; rendre, devenir sensible, donner, causer, prendre de la sensibilité, de la tendresse de cœur, de l'attachement, de la bonté, de la compassion, de l'humanité » (Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, Enrichissement de la langue française, dictionnaire de mots nouveaux).

    Remarque 2 : Voir également les billets Avertir et Voter.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Sensibiliser le grand public à certains dangers.

     


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  • Suffoquant

    « Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. »
    (vu sur le site albin-michel.fr, juin 2018)

     


    FlècheCe que j'en pense


    Voilà une quatrième de couverture... à couper le souffle ! Car enfin, il n'est que trop clair que l'on a ici confondu le participe présent suffoquant (invariable), formé sur le radical du verbe suffoquer, et l'adjectif verbal suffocant (variable), qui s'écrit avec un c. Comparez : Il est sorti en suffoquant et Des fumées suffocantes. Le cas n'est pas isolé : que l'on songe aux formes graphiquement distinctes communicant et communiquant, convaincant et convainquant, provocant et provoquant, etc. ; il n'en réserve pas moins quelques surprises.

    Force est, tout d'abord, de constater que l'adjectif s'est longtemps présenté sous les deux graphies : « Air gros, chaut et suffoquant », « Les nuys en esté sont a la fois plus chaudes et plus suffocans que li jours » (Évrart de Conti, XIVe siècle) ; « Au prilx d'yceulx, blafards, aguiséz, suffoquants » (Clotilde de Surville, XVe siècle). La forme avec qu est même la seule mentionnée dans le Dictionnaire de Furetière (1690) : « Les plus dangereuses maladies sont les suffoquantes », alors que le Dictionnaire de Trévoux (1771) laisse le choix : « Suffocant ou Suffoquant, ante. adjectif verbal » ; on la trouve encore dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1765) : « Une odeur de soufre suffoquante », chez Rousseau (1762) : « La réverbération suffoquante des rochers frappés du soleil », chez Zola (1873) : « Il y eut une reprise suffoquante du livarot », chez Hector Malot (1875) : « Une odeur suffoquante de fleurs fanées » et chez Roland Dorgelès (1971) : « Ces pavés empestaient le goudron et dégageaient une fumée suffoquante ».

    Ensuite, Hanse fait observer à bon droit que les dictionnaires n'ont longtemps reconnu à l'adjectif suffocant que le sens actif de « qui cause une suffocation (et, figurément, une stupéfaction capable de couper la respiration) » − le sens correspondant à l'emploi intransitif de suffoquer, « qui respire difficilement (notamment sous l'effet de l'émotion) », étant traditionnellement réservé au participe présent. De là les contradictions parfois observées : « Elle était toute rouge, suffoquant de colère » (Larousse en ligne), « Il était là, suffoquant d'indignation » (Thomas), « Il s'appuyait aux murs, suffoquant de chagrin » (Zola), « − Ah ! ah ! que j'ai du goût (suffoquant de rire) » (Colette), « Jean-Paul, suffoquant de honte, est forcé de tout avouer » (Dominique Fernandez), mais « Jusqu'à ce [qu'il] restât suffocant de rage couché sur le plancher » (Raoul de Navery), « Rouge de colère, suffocante d'indignation, [elle] vient prendre sa place à table » (Séverine), « Le hideux Shylock, suffocant d'amour et de haine » (Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz), « – Ô mon roi bien-aimé, ô ma seule vie ! cria Elpénor suffocant de reconnaissance » (Jean Giraudoux), « Le jour où je me suis enfui, suffocant d'indignation et de douleur » (Henri Thomas), « Suffocante de colère, elle jeta le livre loin d'elle » (Henri Lopes), « Il est ailleurs, au-delà de la rage, envahi par une ivresse qui le laisse suffocant de plaisir » (Patrick Varetz) (*). Verlaine se vit ainsi reprocher, à tort, d'avoir écrit dans sa Chanson d'automne : « Tout suffocant / Et blême. » Quant à Régine Deforges, qui se fendit dans Noir Tango d'un « Sarah tremblait, incapable de parler, suffoquante, livide », Hanse lui objecterait sans doute que faire varier la forme du participe présent en lui donnant le sens étendu de l'adjectif ne saurait constituer une solution... convaincante.

    Reste à connaître la position qu'adoptera l'Académie dans l'édition en cours de rédaction de son Dictionnaire. Mon petit doigt me souffle qu'elle risque de n'être guère accommodante...


    (*) Aucune hésitation toutefois, mais cela va sans dire, dans : en suffoquant (de rage, de honte...).

    Remarque : Voir également le billet Adjectif ou Participe présent ?.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un premier roman suffocant.

     


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