• S'imaginer

    Le verbe s'imaginer possède plusieurs sens, qu'il convient de distinguer au moment d'accorder son participe passé.

     

    FlècheS'imaginer = « imaginer soi-même », d'où « se représenter soi-même en esprit, se voir en rêve ».


    Dans ce cas, le pronom personnel se (= soi) est complément d'objet direct antéposé et commande l'accord du participe, lequel est généralement suivi d'un attribut du complément.

    « Elle s'est toujours imaginée son héritière [= elle a toujours imaginée elle-même étant son héritière] » (Bescherelle).

    « Elle s'est imaginée riche, gracieuse. Elle s'est imaginée à soixante ans » (Hanse).

    « Elle s'est imaginée reine et puissante » (Auguste Brachet, Grammaire française).

    « Elle s'était souvent imaginée dans cette situation » (Académie).

    FlècheS'imaginer = « imaginer (quelque chose ou quelqu'un) en soi-même », d'où « se représenter, se figurer, concevoir » et, spécialement, « se persuader, croire à tort ».


    Dans ce cas, le pronom personnel se (= en soi, à soi) est complément d'objet indirect et n'a aucune influence sur l'accord du participe, lequel reste déterminé par le complément d'objet direct, si celui-ci existe et précède.

    « Ils se sont imaginé des personnages [ils ont imaginé quoi ? des personnages, COD placé après le participe], mais Les personnages qu'ils se sont imaginés [le COD précède le participe] » (Bescherelle).

    « Je me la suis imaginée autrement » (Hanse).

    « Que de choses ils se sont imaginées ! » (Grevisse).

    « Ils se sont imaginé qu'on les persécutait [= ils ont imaginé quoi ? qu'on les persécutait, proposition COD placée après le participe] » (Grevisse).

    « Elles se sont imaginé que vous leur vouliez du mal. Voici la chose qu'elles se sont imaginée » (Thomas).

    « Ces filles se sont imaginé que tout serait facile » (Girodet).

    « Elle s'est imaginé que nous voulions la tromper » (Académie).

    « Elles se sont imaginé qu'il fallait faire grande toilette » (Littré).


    Rien que de très régulier, pensez-vous ? Pas si sûr. Figurez-vous que quelques spécialistes affirment sans sourciller que s'imaginer ne peut avoir de COD et, partant, que son participe passé est toujours invariable : « Vous vous êtes imaginé mort [sic (1)] de froid dans cette avalanche » (Orthophonie : tout le français, Philippe Perrine, 2013). D'autres, considérant que le pronom personnel n'est pas clairement analysable dans s'imaginer, préconisent au contraire l'accord de son participe avec le sujet (à l'instar de s'apercevoir de) : « Ils se sont imaginés que tu viendrais » (André Jouette, Dictionnaire de l'orthographe, 1989), « Ils se sont imaginés qu'ils étaient perdus » (Franck Évrard, Les Vraies Difficultés de la langue française, 2007) (2). La résurgence de cette ancienne façon d'écrire (3) est d'autant plus surprenante que Thomas Corneille l'a vigoureusement condamnée, il y a plus de trois siècles, dans ses notes sur les fameuses Remarques de Vaugelas (1687) : « Il faut dire, elles se sont imaginé que. La raison en est que [le pronom se] n'est pas à l'accusatif, mais au datif. C'est comme si on disait, elles ont imaginé à elles, c'est-à-dire elles ont mis dans leur imagination, mais elles ne se sont pas imaginées elles-mêmes, elles ne se sont pas produites, dans le sens qu'on dit, imaginer une chose, les choses que j'ai imaginées. »

    L'affaire se complique encore quand s'imaginer est suivi d'un infinitif. Dans ce cas, nous disent Girodet et l'Office québécois de la langue française, le participe passé est toujours invariable : « Ces filles se sont imaginé avoir tous les droits » (Girodet), « Elles s’étaient imaginé remporter le premier prix » (Office québécois) (4). Voilà qui contrevient pourtant à la règle selon laquelle le participe passé d’un verbe pronominal suivi d'un infinitif s’accorde avec le sujet si celui-ci fait l’action exprimée par l’infinitif : ne sont-ce pas précisément ces filles qui ont tous les droits, qui ont remporté le premier prix ? Pure imagination, nous rétorquent en substance nos cousins d'outre-Atlantique : « Le verbe s’imaginer représente un cas particulier puisque son participe passé est toujours invariable lorsqu’il est suivi d’un infinitif. En réalité, l’action exprimée par l’infinitif n’est pas réalisée par le sujet (il s'agit d'une projection). »

    Oserai-je avouer que cet argument ne me convainc qu'à moitié ? D'une part, si l'on accepte elle s'est imaginée riche, il semble difficile de refuser elle s'est imaginée être riche et, partant, « elle s'est imaginée être la gagnante » (Code du bon français, 1991). Tel est en tout cas l'avis de Joubert et de Guérin dans leur Dictionnaire complet des participes français et de leur accord (1865) : « Suivi immédiatement du verbe être ou d'un verbe neutre [= intransitif], et conjugué pronominalement, imaginé est variable : Ils se sont imaginés être des grands seigneurs. Ils se sont imaginés devenir des princes. Mais s'il est suivi de que, imaginé est invariable : Ils se sont imaginé qu'ils deviendraient des princes » (5). D'autre part, grande est là encore la tentation d'accorder le participe, fût-il suivi d'un infinitif, selon le sens. Comparez : elles s'étaient imaginé remporter le premier prix (= elles avaient cru en elles-mêmes quoi ? remporter le premier prix, complément d'objet direct postposé) et elles s'étaient imaginées remporter le premier prix (= elles avaient vu en rêve qui ? s', mis pour elles, en train de remporter le premier prix) ; elle s'était imaginé mourir (= elle avait cru en elle-même qu'elle mourait) et elle s'était imaginée mourir (= elle avait vu en rêve elle-même en train de mourir). Mais voilà : s'imaginer, nous dit Girodet, ne peut se construire avec un infinitif que lorsque le sujet est le même dans la subordonnée et dans la principale ; elles se sont imaginé avoir tous les droits équivaut donc à elles se sont imaginé qu'elles avaient tous les droits, construction dans laquelle le participe imaginé, employé au sens de « croire (à tort, sans fondement) », est censé rester invariable (6). Allez vous étonner, après cela, que l'usager de la langue ne sache plus accorder ses participes passés...

    Nos spécialistes, eux, gagneraient à faire preuve d'un peu d'imagination pour accorder leurs violons grammaticaux !

    (1) Cet exemple est d'une pertinence toute relative, dans la mesure où l'on en vient à se demander si le sujet est un singulier ou un pluriel...

    (2) Je n'ose mentionner cette recommandation trouvée dans Français Brain Coaching (2008) de Fabien Nogrette : « L'accord se fait avec le sujet : elles se sont échappées, elles se sont imaginées des choses »...

    (3) Selon Alfonse Haase (Syntaxe française du XVIIe siècle, 1898), « le participe des verbes réfléchis s'accordait toujours avec le sujet en ancien français, même lorsque le pronom complément était au datif. Plus tard, dans ce dernier cas, il resta invariable ; cependant l'ancien emploi se maintint jusqu'en plein XVIIe siècle. » Force est de constater que cet ancien usage a perduré bien au-delà : « Après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez maigre » (Pierre de Bourdeille), « Ils se sont imaginés qu'ils avoient droit à ma succession » (Guez de Balzac), « Ils se sont imaginés qu'il en falloit aussi bien fuir l'usage » (Vaugelas lui-même, qui semble avoir eu bien du mal à se défaire des anciennes habitudes), « Il est impossible que les hommes se fussent imaginés qu'ils en pourroient donner » (Pascal), « Les femmes se sont imaginées que ton départ leur laissait une impunité entière » (Montesquieu), « La belle Marianine s'était imaginée que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle » (Balzac), « Je rêvais donc à cette jeune personne qui mourut de bile noire, pour s'être imaginée que le prince [...] s'en allait l'adorant » (Alexandre Dumas père), « Elle s'était imaginée qu'elle allait connaître tout de suite des couplets héroïques et romanesques » (Proust). Zola, quant à lui, avait l'accord hésitant : « Une scène dans laquelle elle s'est imaginée que son amant voulait la tuer », mais « Elle s'était imaginé brusquement que ce prêtre allait lui donner quelque chose ».

    (4) Autres exemples d'invariabilité : « Elle s'est imaginé pouvoir nous chagriner » (L'Ortographe françoise, 1723), « Ce sont des choses qu'elle s'est imaginé pouvoir faire » (Napoléon Landais, 1835), « Elle [la critique] s’est imaginé devoir crier à l’imitation ou au plagiat » (George Sand, 1839), « Ce sont des fleurs qu'elle s'est imaginé devoir vous plaire » (Antoine Léandre Sardou, 1840), « Edmond et Jules de Goncourt se sont imaginé pouvoir arrêter facilement [...] le kaléidoscope d'une société » (Barbey d'Aurevilly, 1906), « Tout ce que ma génération [...] s'est imaginé souffrir » (Pierre Garnier, 1959), « Beaucoup se sont imaginé avoir fait un bon livre pour les enfants » (François Caradec, 1977), « Elle s'est imaginé avoir tous les droits » (Hanse, 1987), « Elles [...] s'étaient imaginé pouvoir retrouver nos trésors » (dictée citée par Goosse, 1994), à côté de « Elle s'est imaginée devoir y prendre une plus ample part » (Étienne-Léon de Lamothe-Langon, 1831).

    (5) Est-ce par esprit de contradiction qu'Honoré de Balzac écrivit : « Combien de personnes [...] se sont imaginé être spirituelles en disant [...] » (portrait de Brillat-Savarin exécuté pour la Biographie universelle de Louis-Gabriel Michaud, 1843), « Elle s'est imaginé être promptement veuve, riche en peu de temps, et pouvoir reprendre et son amour et son esclave » (La Marâtre, 1848), mais « La belle Marianine s'était imaginée que la laideur de Tullius le lui laisserait fidèle » (Le Centenaire, 1822) ? Comprenne qui aura assez d'imagination !

    (6) Le linguiste Théodore Rosset écrit de même : « S'imaginer suivi d'un infinitif ou d'une proposition conjonctive signifie "croire, se persuader" » (Annales de l'université de Grenoble, 1908). 

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    Remarque 1
     : Selon Léon Clédat, dans le vieux tour s'imaginer de + infinitif (« avoir l'idée de, se proposer de »), « imaginé est invariable parce qu'il n'a pas de régime direct : Elle s'est imaginé de... = elle a imaginé en elle de... » (Grammaire raisonnée de la langue française, 1896). Cela n'a pas empêché Pierre Larousse d'écrire : « Les auteurs du poème se sont imaginés de donner aux vieillards un caractère bouffon » (Dictionnaire lyrique, 1881).

    Remarque 2 : Voir également l'article Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    S'imaginer

     

     

    « De la poudre aux yeuxVoilà qui ne manque pas d'intérêt ! »

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  • Commentaires

    1
    Sylvaine
    Dimanche 8 Avril à 21:19

    Un grand merci pour votre article qui répond à mes questions posées sur une autre page de votre blog. Il me faudra sûrement plusieurs lectures pour saisir et surtout assimiler les subtilités du verbe s'imaginer !

    Je ne peux qu'admirer la richesse de votre travail et vous féliciter pour la qualité de vos réponses.

    Sylvaine

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