• De la poudre aux yeux

    De la poudre aux yeux

    « Et que donne-t-il en échange [d'un sommet avec Donald Trump] ? Pas grand chose ! L'éventuelle promesse d'arrêter la course au nucléaire. Mais comme le développement des armes est achevé, ou quasiment, ça ressemble plus à de l'esbrouffe qu'à autre chose » (à propos de Kim Jong-un, photo ci-contre).
    (Valérie Cantié, sur franceinter.fr, le 9 mars 2018)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Blue House) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il faut un certain aplomb pour affirmer sans sourciller, à l'instar de Thomas, que le substantif esbroufe « est du féminin et s'écrit avec un seul f ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'histoire du mot nous révèle une réalité autrement contrastée.

    Pourquoi un seul f ? Parce que le bougre serait emprunté, nous dit-on, du provençal esbrouf(e)(proprement « ébrouement, éclaboussure », mais aussi « gestes brusques, saccadés ; tapage, embarras, jactance », selon les définitions données par Frédéric Mistral dans son Dictionnaire provençal-français), déverbal de esbroufa (« s'ébrouer, en parlant d'un cheval qui souffle des naseaux ; sortir avec violence d'un vase ; pouffer de rire ; éclater en paroles ; faire de l'embarras [1], recevoir avec orgueil »), lui-même probablement composé du préfixe es- et d'une forme dérivée du radical onomatopéique brf- exprimant un bruit de bouche. Avouez que l'on peine à trouver sous le sabot d'un cheval, fût-il en train de s'ébrouer, le lien avec l'attitude fanfaronne, avec le comportement bruyant qui vise à impressionner, à tromper... Rien que de très logique, au contraire, pour le conteur Jean-Claude Rey : « Les différents sens provençaux de ce verbe sont tous axés sur le déplacement d'air réel ou au sens figuré "remuer de l'air", c'est-à-dire faire son important, son fanfaron... Faire d'esbroufo signifie "se donner de grands airs". Un esbroufaire est celui qui se fait remarquer, qui cherche à en imposer à une assistance. "Il le fait à l'esbrouffe" ne signifie pas autre chose que "il nous en met plein la vue" » (Les Mots de chez nous, 2001) (2).

    Va pour l'étymologie mistralienne. Mais pourquoi diable faire esbroufe du genre féminin quand les dictionnaires de provençal le donnent... masculin : « Esbrouf, s. m. Bruit, tapage, rumeur, on le dit particulièrement de celui que fait un cheval quand il s'ébroue » (Dictionnaire de la langue d'Oc ancienne et moderne, Simon-Jude Honnorat, 1847), « Esbroufe, esbrouf (niçois), s. m. » (Dictionnaire provençal-français, Frédéric Mistral, 1879) ? On me rétorquera au bluff que l'intéressé aura changé de sexe en passant du provençal à l'argot français, au début du XIXe siècle. Voire. Car enfin, les auteurs de cette époque ne sont pas rares à avoir conservé le genre étymologique : « Tout l'esbrouffe du commerce » (Balzac, 1837), « En v'là-t-il un esbrouf pour un méchant verre de Château à Margot ! » (Varner, Duvert et Lauzanne, 1840), « Elle disait un esbrouf comme les bohémiennes de la foire Saint-Germain » (Hugo, 1841), « Ça reçoit, ça fait, comme nous disons, un esbrouffe du diable » (Balzac, 1844), « Il est arrivé à Paris faisant un esbrouffe à tout casser » (Louis Noir, 1868), « Craignant de faire un esbroufe » (Hugo, 1878), « Je me rappelle quels esbrouffes ils faisaient encore avec leur foire de Beaucaire » (Alphonse Daudet, 1890), « Le tout est d'un esbroufe / Excentrique et voyant » (Raymond Roussel, 1897), à côté de  « Tu as pris un mauvais moment pour faire une esbrouffe pareille » (Ludovic Halévy, 1880), « Quand il aperçut le moine qui faisait pareille esbrouffe dans les rangs des siens » (Paul Renan, 1888). Littré lui-même, qui n'a pas la réputation d'être un fanfaron, ne connaît que la forme masculine un esbroufe.

    Mais voilà qu'à l'hésitation sur le genre − au demeurant peu visible, dans la mesure où le mot est précédé d'ordinaire de l'article défini l' − est venue s'ajouter l'incertitude sur la graphie. Car il ne vous aura pas échappé que la variante avec deux f, inconcevable en provençal où ladite consonne n'est jamais redoublée, s'est répandue dans la langue argotique, puis familière, sous l'influence probable de bouffe, voire de l'ancien français esbouffer (« rejaillir, éclabousser ») (3). Témoin ces exemples, qui viennent s'ajouter aux précédents : (dictionnaires d'argot) « Il faut grinchir la malouse à l'esbrouff [le mot a ici le sens de « action violente et soudaine, coup de force », qui perdure dans la locution vol à l'esbroufe] » (Glossaire argotique des mots employés au bagne de Brest, Ansiaume, 1821), « Esbrouffe, air important » (Dictionnaire d'argot, Un Monsieur comme il faut, 1827), « Faire de l'esbrouffe » (Vocabulaire français-argot, François-Vincent Raspail, 1835), « Esbrouffe, s. m. Embarras, plus de bruit que de besogne » (L'Argot des voleurs, Eugène-François Vidocq [4], 1836), « Faire de l'esbrouffe, faire plus de bruit que de besogne » (Dictionnaire de la langue verte, Alfred Delvau, 1867) ; (littérature) « Faut pas faire ton esbrouffe, vois-tu, ça n'prendrait pas » (frères Cogniard, 1831), « Pas d'esbrouffe ou je repasse du tabac » (Pétrus Borel, 1833), « Parce que tu es maître d'armes, tu fais tes esbrouffes » (Vidal, 1833), « Mouche-lui le quinquet, surine-lui le nez, ça l'esbrouffera » (Théophile Gautier, 1842), « Fais pas tant d'esbrouffe ! » (Auguste Ricard, 1849), « Quoique, pour le dire en passant, cette maison ne valût pas l'esbrouffe qu'on en faisait » (Prosper Mérimée, 1854), « C'est désagréable ces esbrouffes-là » (Victor Hugo, 1862), « Il faut bien l'esbrouffer un peu » (Hector Malot, 1872), « S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil ! » (Émile Zola, 1876), « L'Allemand est un excellent tireur à l'esbrouffe, genre de vol très ancien, consistant à bousculer violemment une personne, et profiter de son ahurissement pour lui enlever son portefeuille » (Gustave Macé, 1887), « [Une chose] m'a positivement esbrouffé » (Paul Valéry, 1898), « Ça s'esbrouffe de la chose la plus naturelle » (Octave Mirbeau, 1900), « Il enchaîne, il passe à l'esbrouffe » (Céline, 1936), « Tout pour l'extérieur, tout pour l'esbrouffe » (François Nourissier, 1965), « Elle s'installe à une table et se met à faire une terrible esbrouffe » (Frédéric Dard, 1976). La graphie avec deux f se trouve encore dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle (« Faire de l'esbrouffe. Faire l'important, le vaniteux », 1845), dans le Grand Larousse de la langue française (« esbroufe ou esbrouffe », 1978), dans la Grammaire du français classique et moderne de Wagner et Pinchon (« à l'esbrouffe », 1991) et dans le Bon Usage (« esbrouffe [graphie fréquente] », 2011). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le TLFi faire cette remarque, que d'aucuns qualifieront de sacrilège : « Les auteurs, tant du XIXque du XXsiècle, utilisent les deux graphies avec, semble-t-il, une préférence pour [celle] avec deux f. » Voilà qui paraît, en effet, plus conforme à l'usage.

    Vous l'aurez compris : n'en déplaise à Thomas (et à l'Académie), la graphie un(e) esbrouffe ne saurait constituer à mes yeux une faute franche. Inutile donc de monter sur nos grands chevaux !
     

    (1) Rappelons, à toutes fins utiles, que faire de l'embarras, des embarras signifie « compliquer une affaire ou une situation pour se donner de grands airs ou par manque de naturel ».

    (2) L'idée de souffle, de vent pousse certains spécialistes à envisager une autre étymologie : « Pourquoi esbrouffe ne viendrait-il pas de notre verbe ébouriffer ? [...] Quelqu'un qui fait des embarras se peut très bien comparer au vent, à la tempête, à l’ouragan. Ne disons-nous pas, dans la langue familière, d’une personne qui entre quelque part avec précipitation et en affectant des airs affairés, qu’elle entre en coup de vent ? » (Gustave Fustier, dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, 1904).

    (3) « Lequel frappa telement ledit pot sur la table qu'il fut rompu, dont la servoise qui dedans estoit voula et esbouffa sur le suppliant » (texte daté de 1389). Le lien entre esbouffer et esbroufer est du reste possible, admet Littré, « bien que l'épenthèse de l'r au milieu du mot fasse difficulté ».

    (4) Selon le TLFi, la première attestation du mot esbroufe se trouve dans les Mémoires de Vidocq (1829), au détour d'une chanson attribuée à un certain Winter : « D'esbrouf je l'estourbis [= je l'étourdis avec violence, d'un coup violent]. » Il n'empêche, c'est bien la graphie avec deux f que ledit Vidocq consigne dans son dictionnaire d'argot.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ça ressemble plus à de l'esbroufe (selon Littré, Thomas, l'Académie et les dictionnaires usuels) ou à de l'esbrouffe (variante admise par Hanse, le TLFi, le Grand Larousse et le Bon Usage) qu'à autre chose.

     

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  • Commentaires

    1
    Michel Jean
    Vendredi 6 Avril à 09:35
    Bonjour M. Marc, il semblerait que seule la définition du dictionnaire de L. Bescherelle , elle sans esbroufe, nous offre cette définition avec une justesse, une précision sans égale du mot esbrouffe... Merci. Bye. Mich.
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