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Quand quitte voit double

« Quittes à devoir tout travailler par le menu, [les musiciens] reportent à plus tard une application [au sens de "attention soutenue"] que Boulez leur arrachera par des mots corrosifs. »
(François Dupin, dans son livre L'Orchestre nu, paru en 1981.)
 

 

FlècheCe que j'en pense


Quitte est-il censé varier en nombre quand il est suivi d'un infinitif introduit par la préposition à ? La question n'en finit pas d'être débattue, entre ceux qui y voient un adjectif de plein droit, donc variable, et ceux qui traitent quitte à comme une locution prépositive, donc invariable.

Le fait est que quitte, à l'origine, est un adjectif, emprunté du latin juridique médiéval quitus, altération de quietus « qui est en repos, tranquille » (lequel a donné quiet et coi). Le bougre n'a pas attendu le succès musical de La Reine des neiges pour signifier « libéré, délivré (d'une obligation juridique, financière, morale ou sociale, d'une situation désagréable, de quelque chose de mauvais, de gênant, de fâcheux) » et s'accorde ordinairement avec le mot auquel il se rapporte :

Me voilà quitte de cette corvée, j'en suis débarrassé.
Je lui ai rendu service. À présent, nous sommes quittes, nous ne nous devons plus rien l'un à l'autre.
Heureusement, l'accident n'a pas été grave. Ils en sont quittes pour une grosse frayeur, littéralement ils sont quittes (= libérés) en (= de ce danger) pour (= au prix de) une grosse frayeur, d'où ils s'en sont tirés avec une grosse frayeur.

Dès le moyen français, on trouve des exemples de (en) être quitte suivi, non plus seulement d'un substantif, mais d'un infinitif introduit par les prépositions pour ou, plus tardivement, à, avec le sens commun (1) de « être absous d'une faute, délié d'une obligation, libéré d'un danger en » :

(avec pour) « Marcheans de mercherie ont estey quites pour poier quatre deniers chascuns » (Cartulaire de l'abbaye de Saint-Taurin d'Évreux, 1337), « Ilz estoient quictes pour renoncer au louaige » (Journal d'un bourgeois de Paris, 1421), « [Je] serray quitte pour faire devant chascun juge une fois lesdictes armes » (Enguerrand de Monstrelet, avant 1453), « Se ilz estoient prins par force ilz ne seroient pas quites pour seullement perdre les biens, mais aussy les vyes » (Jean de Wavrin, vers 1471), « [Ilz eurent] tant de playes en leurs corps qu'ilz n'en seroient quites pour garder un moys la chambre » (Nicolas Herberay des Essarts, 1546) ;
(avec à) « Mais ils ne sont pas encores quictes à garder des villes et hommes » (Philippe de Marnix, avant 1598), « Il en [= de mes biens] a jouy comme il luy a pleu, et en estoit quitte à ne m'en donner que quatre cens livres par an » (Brantôme, vers 1609), « Si un prestre commet fornication, ayant confessé librement sa faute en sera quitte à faire penitence dix ans » (Jean-Pierre Camus, 1644), « Nous avons joüé durant cette derniere guerre ; nous en sommes quittes à paier les cartes » (M. de Chiny, 1698).

De là, les emplois absolus de quitte pour et de quitte à :

« Quitte pour cela, pourveu qu'il ne couste que cela, quitte pour estre battu, etc. » (Antoine Oudin, Curiositez françoises, 1640), « Quitte se met quelquefois absolument et on dit Quitte pour estre grondé, quitte à estre grondé, pour dire, C’est affaire à estre grondé [= tout ce que je risque, c’est d’être grondé] » (Dictionnaire de l'Académie, 1694-1718), « Quitte se met quelquefois absolument et on dit dans le style familier Quitte pour être grondé, quitte à être grondé, pour dire, J'en serai quitte pour être grondé, il ne m'en arrivera que d'être grondé » (Dictionnaire de l'Académie, 1740-1798) ;
« J'irai toujours mon chemin, quitte à changer quand on changera » (Mme de Sévigné, 1675), « Il viendra bien quelques coups de vent vers les sept ou huit degrez : quitte à se mettre à sec pendant une heure, car ils ne durent jamais davantage » (François-Timoléon de Choisy, 1687), « [Elle] fit vœu en elle-même d'en avoir le cœur net à la prémiere occasion, malgré la parole qu'elle avoit donnée : quitte pour ne lui plus jamais parler après » (Antoine Hamilton, 1713), « Malgré la nausée, il faut toujours y revenir [...], quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé » (Beaumarchais, 1774).

Autrement dit, pour en revenir à la question de l'accord, on est fondé à écrire : Ils veulent terminer leur tâche, quittes à veiller très tard, parce que quitte à comme quitte pour (aujourd'hui sorti d'usage) « ne sont, selon toute apparence, que des abréviations de "en être quitte à ou pour" » (Léon Clédat, 1910) et que notre exemple (emprunté à la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie) peut s'analyser en : « Ils veulent terminer leur tâche, considérant qu'ils seront quittes (= libérés, débarrassés) (sous-entendu : de cette corvée) à veiller très tard (= en veillant très tard, au prix d'une veille prolongée). »

Mais voilà que la situation se complique sous la plume de Féraud :

« En être quitte, sortir d'embarras avec moins de perte qu'on ne croyait. "Descartes fut heureux d'en être quitte à si bon marché" (Paulian). "On en sera quitte pour dire que..." (Bossuet). Et adverbialement : quitte pour être grondé, ou à être grondé. Cette expression est tout au plus du style médiocre » (Dictionnaire critique, 1787).

Là où l'Académie de l'époque s'en tient encore à un emploi absolu de l'adjectif quitte, Féraud voit déjà un emploi adverbial, donc invariable, probablement en raison de la proximité de forme et de sens entre quitte à et la locution prépositive sauf à :

« Sauf, devant les verbes, sert à marquer une reserve qu'on fait touchant la chose dont il s'agit. Ainsi lorsqu'on dit Sauf à changer d'advis, sauf à recommencer, sauf à deduire, c'est comme si on disoit qu'on se reserve à soy-mesme, ou qu'on laisse aux autres la faculté de changer d'advis, de recommencer, de deduire ; ce qui pourroit encore se rendre par une autre expression du discours familier, Quitte pour changer d'advis, quitte à recommencer, quitte à deduire » (Régnier-Desmarais, Traité de la grammaire françoise, 1705).
« Sauf est aussi préposition. Sans préjudice [ou sans que cela empêche de] : sauf son recours contre un tel. Sauf à recommencer » (Féraud, Dictionnaire critique, 1787).

Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir l'usage (quand ce n'est pas un même auteur) hésiter entre les deux analyses :

(invariabilité de quitte à) « Si les petits tourbillons [...] ont à passer par quelque détroit, ils en sont quittes pour changer de figure, se défaire de quelques-unes de leurs enveloppes, ce qu'ils font très aisément [...], quitte à se remplumer dans la suite quand ils seront plus en liberté » (Journal de Trévoux, 1742), « Si l'on nous amuse (quitte à être dupes), notre sort nous paroît assez beau » (Bibliothèque universelle des romans, 1782), « Il y en a beaucoup qui se sont en allés, quitte à revenir quand cela ne serait plus si chaud » (Henry Monnier, 1830), « Nous resterons peut-être plus longtemps en Égypte [...], quitte à sacrifier ou à bâcler le reste de notre voyage » (Flaubert, 1849), « Nous résolûmes [...] de donner deux ou trois jours au repos, quitte à aviser, après cela, à ce que nous ferions » (Alexandre Dumas, 1852), « Soyez généreux, quitte à être dupes » (Jules Claretie, 1872), « [Ils] maudissent la presse, quitte à lui demander des services » (Léon Daudet, 1898), « Tous lui en [= de la viande] achètent, quitte à jeter le morceau » (Jules Renard, 1903), « Les plus honnêtes [...] écoutent complaisamment la voix de la folie, quitte à s'enfuir ensuite » (Édouard Estaunié, 1922), « C'est toujours les mêmes gens qui tirent leur temps de mortels, en saluant la croix, le drapeau rouge ou le chapeau à Gessler, quitte à n'y jamais penser réellement » (André Thérive, 1925), « La prudence qui retient nombre d'hommes de s'engager dans une aventure d'amour, quitte à se plaindre [de la solitude] » (Colette, 1949), « D'autres brûlent d'un térébrant désir de marquer leur indépendance [...], quitte à se trouver, par la suite, des raisons déterminantes » (Georges Duhamel, 1950), « Les figures sont acceptées généralement chez les poètes, quitte pour beaucoup à ne pas lire de poèmes » (Marcel Cohen, 1963), « La classe des Amateurs qui tentent [...] de découvrir des tours nouveaux, quitte à passer professionnels, si leur tour réussit » (Jean Paulhan, 1964), « Ils abandonnent les commandes du robot [à un groupe d'hommes], quitte à les éliminer [par la suite] » (Robert Escarpit, 1977), « Quitte à se blesser les uns les autres, ils tapaient dans la masse » (Henri Queffélec, 1980), « Des utopies politiques insanes qui promettaient la félicité de l'espèce humaine, quitte à commencer par l'asservir » (Xavier Darcos, 2016), « Nous avons rédigé un discours à l'adresse de ces apologistes-du-travail-des-autres, quitte à être condamnés pour crime de lèse-capital » (Lydie Salvayre, 2024)  ;
(variabilité de quitte à) « Il faut en revenir à ces jolis êtres pleins de caprices et pleins de charmes ; quittes à nous consoler par notre inconstance de ce que nous garde leur légéreté » (Corsembleu et Margency, vers 1759), « Leurs enfans ont déjà pris possession de leurs vieilles habitudes, quittes à en demander un jour pardon comme eux » (Charles-Louis Richard, 1762), « [Ils déclament] contre la liberté de la presse, qui ne serait plus à leur profit, quittes à reprendre les principes libéraux lorsque la dynastie sera changée » (Chateaubriand, 1816), « C'étaient comme des morts qui s'en allaient, quittes à renaître le lendemain » (Hugo, 1869), « Les deux hommes courbaient le dos [...], quittes à maudire ensemble leur despote » (Alphonse Daudet, 1881), « Nous nous engageons à payer la dot [...], quittes à nous rembourser plus tard » (Zola, 1882), « Il fallait bien qu'ils s'exécutassent, quittes à engouffrer en leurs poches leurs maigres portions de viande » (Courteline, 1890), « [Les marchands] marqueront le chiffre immédiatement inférieur, quittes à intercaler ensuite un nombre suffisant de centimes » (Henri Bergson, 1889), « N'eussent-ils pas fait bonne figure aux environs de Londres, quittes à ne pas s'entendre avec Cromwell ? » (André Suarès, 1909), « [Il] proposait que l'on se jetât tous par la fenêtre, quittes à se rompre les membres » (Gaston Leroux, 1912), « Les jeunes écrivains sont les premiers à parler de la victoire de l'Ordre [...], quittes ensuite à écrire de l'encre que nous avons vue » (André Thérive, 1931), « Ces natures mélancoliques qui franchissent d'un bond les abîmes [...], quittes à retomber ensuite un peu plus bas » (Julien Green, 1947), « Rien n'empêchait une cinquantaine de gros bombardiers de franchir l'océan, quittes à ne pas rejoindre leurs bases » (Jules Romains, 1950), « [Des individus] demande[nt] à l'alcoolisme et à l'érotisme des excitations pour fouetter leur fatigue et leur ennui, quittes à recourir aux tranquillisants pour obtenir artificiellement la détente et le sommeil » (Maurice Genevoix, 1969), « Fôlatrer, folichonner leur duit, quittes à frôler l'indécence » (Julien Teppe, 1973), « Les Occidentaux, quittes pour beaucoup par la suite à l'oublier, ont promis que [...] » (André Fontaine, 1973), « Ils me laissaient devenir [...] indispensable, quittes à ne plus sortir de leur maison » (Éric Holder, 1985), « Elles allaient jusqu'au bout de leurs passions, quittes à se souiller les mains du sang de leur amant » (Dominique Fernandez, 1995), « Les sous-gardes se proposent [de retirer les livres des dépôts], quittes à les y réintégrer à la fin des cours » (Dominique Julia, 2016), « Toutes les mères tentent maladroitement, à travers leurs enfants, de réparer leur propre enfance [...]. Quittes à les gaver de ce qui leur a manqué » (Janine Elkouby, 2017).

À y bien regarder, ces exemples battent en brèche quelques idées reçues.

D'abord, une phrase comme celle de Paulhan (« [...] quitte à passer professionnels ») montre assez que quitte à ne peut être réduit au seul sens de « au risque de », comme le laisse pourtant entendre le Robert en ligne. Selon le linguiste Claude Guimier, l'ensemble quitte à annonce plus largement « une possibilité (rôle de à) susceptible de constituer une issue (rôle de quitte) à un problème posé par la proposition [principale] » (La Locution prépositive quitte à en français moderne, 2011). De là, les différentes acceptions relevées selon le contexte : « au (seul) risque (d'être obligé) de, en acceptant de subir l'inconvénient de », « en se réservant de, avec la possibilité de », « à charge de, à condition de », « même si cela implique de », etc.

Ensuite, le même Guimier observe à juste titre qu'« il semble erroné de dire que le caractère invariable de quitte est lié à une grammaticalisation progressive de la locution puisque cette invariabilité apparaît dès les premières attestations de celle-ci et que des cas d’accord sont toujours attestés à la période contemporaine » (2).

Enfin, et surtout, l'idée communément admise (par Grevisse, Goosse, Thomas, Girodet, etc.) selon laquelle « l'usage tient généralement pour l'invariabilité » (3) sonne de moins en moins juste. Et ce n'est pas la consultation de la presse en ligne qui va dissiper cette impression d'un coup de baguette (fût-elle de chef d'orchestre). Jugez-en plutôt :

« Quittes à être dans l'illégalité, ils ont continué à turbiner l'eau » (Le Dauphiné libéré, 2010), « [C'est] l'histoire de jeunes gens prêts à tout pour devenir célèbres – quittes à perdre de vue l'essentiel » (Artistikrezo, 2010), « [Ils] adorent parader en compagnie de leurs enfants, quittes à se priver du plaisir d'une bouchée givrée » (L'Express, 2011), « [L'accord] les engage à faire le ménage [...] autour de leurs établissements, quittes à mettre à disposition un personnel dédié au ramassage » (Midi libre, 2011), « Les socialistes s'installent méthodiquement dans la gouvernance de toutes les collectivités, quittes à devoir [...] » (Le Républicain lorrain, 2012), « Ils ont dit tout et n'importe quoi, quittes à être infamants » (L'Indépendant, 2014), « Des voyous toujours en quête d'argent vont se faire tabasser [...], quittes à se retrouver [...] » (Huffington Post, 2015), « Il est important qu'ils puissent repérer les étudiants qui ne se sentiraient pas bien, quittes à les orienter ensuite vers des psychologues » (L'Étudiant, 2015), « Plusieurs célébrités s'essaient à l'hypnose, quittes à se retrouver dans des situations incongrues » (Purepeople, 2015), « Ils seront d'accord pour faire des travaux de maraîchage, quittes à être payés en produits locaux » (Le Journal du Gers, 2016), « Ils sauront se montrer attentifs au bon fonctionnement du dispositif, quittes à nous appeler en cas de problème » (La Nouvelle République, 2018), « Elles prennent donc le risque de sortir [...], quittes à être vulnérables » (L'Union, 2019), « Nous sommes quelques-uns à avoir des doutes à son sujet, quittes à le lire néanmoins avec plaisir et intérêt » (Diacritik, 2021), « Les consommateurs se tournent davantage vers des produits qui rémunèrent correctement les producteurs, quittes à payer quelques centimes de plus » (France Bleu, 2021), « Ils seront complices jusqu'au bout [...], quittes à perdre des privilèges » (Radio-Canada, 2022), « Les randonneurs doivent s'imposer de demeurer des spectateurs respectueux, quittes à ne pas immortaliser une magnifique scène d'un cerf bondissant dans la neige » (L'Indépendant, 2023), « Les gens préfèrent acheter ces produits bas de gamme quittes à les changer tous les ans » (Le Pays roannais, 2024), etc.

La cacophonie est d'autant plus grande, de nos jours, que l'on voit se multiplier contre toute attente des exemples où quittes à ne peut être rapporté pour le sens à aucun mot au pluriel :

« Je préfère me sentir bien au taff quittes à gagner un peu moins que la moyenne », « J'aimerais juste l'oublier, quittes à ne jamais aimer à nouveau », « J'ai plutôt envie de prendre le contre-pied, quittes à me faire l'avocat du diable », « Quittes à me faire incendier je demande quand même », « Quittes à déplaire aux censeurs, moi j'adore ! », « Je préfère fouiner toute une journée, quittes à ne rien acheter », « Quittes à déplaire à de nombreux amis, je vais rappeler brièvement l'histoire », « Je devais partir, quittes à faire le déplacement juste pour 10 minutes », « Quittes à me répéter, bonjour à tous ».

Tout se passe comme si l'on avait désormais affaire à une locution qui se serait figée – par souci d'euphonie (pour éviter un hiatus) ? – sous la forme quittes à... Mais ce n'est pas tout. Selon un usage apparu, semble-t-il, au début du XXe siècle et que Goosse qualifie de « contestable », quitte à, en tête de proposition, ajoute à ses emplois ordinaires le sens « quant à, s'il s'agit de » (selon Goosse), « dans la mesure où il faut » (selon le Grand Larousse), « tant qu'à » (selon le Wiktionnaire). Et, là encore, force est de constater que les auteurs ont bien du mal à accorder leurs violons :

(exemples avec quitte à) « Quitte à faire [...], j'aimerais mieux tomber de l'autre côté de la frontière » (Malraux, 1935), « Quitte à rester dans l'hôtellerie, il aurait préféré être là-bas, dans le hall d'entrée » (Raymond Guérin, 1946), « Mon honneur est dans leur confiance et, quitte à laisser une trace dans l'histoire de mon temps, ce n'est pas le plus mauvais sillon » (François Mitterrand, 1973), « Quitte à se tuer, il y avait des moyens plus expéditifs » (Vercors, 1977), « Quitte à renouer avec les hommes, je veux que ce soit avec toi » (Didier Decoin, 1977), « Quitte à embrasser quelque chose, je préférais, à coup sûr, que ce ne fût pas une carrière » (Jean d'Ormesson, 1993), « Quitte à partir, ils préfèrent partir loin (= s'il leur faut partir) » (Larousse en ligne, de nos jours) ;
(exemples avec quittes à) « Quittes à perdre la bataille, ils préféraient contraindre leurs vainqueurs à une victoire plus prompte mais moins claire » (Pierre Rouanet, 1954), « Quittes à orienter l'élève, nous préférons le faire de haut » (Jean Repusseau, 1968), « Quittes à être dominés par la France, autant en faire partie » (Guy Denis, 1997), « Quittes à être pris, ils voulaient passer pour des hommes des couronnes, pas pour des druides » (Olivier Peru, 2011), « Quittes à te suivre, je préfère que l'on soit en sécurité » (Vivien Bodécot, 2011), « Quittes à ne pas se fiancer, autant ne pas aller trop loin avant » (Benjamin Lefranc, 2018), en plus de l'exemple de François Dupin.

Accord délibéré de ce qui passe encore pour un adjectif, archaïsme graphique ou authentique confusion entre deux formes concurrentes ? Vous, je ne sais pas, mais moi, j'en viens à me demander, sans rire, si la graphie de quitte à ne se joue pas plus souvent qu'à son tour... à quitte ou double !


(1) « [Après en être quitte], à indiqu[e] "par quel moyen" et pour "à quel prix" on est quitte, ce qui revient au même », selon Léon Clédat (Quitte à..., 1910).

(2) C'est donc à tort que René Georgin tient l'invariabilité de quitte à pour « une tendance nouvelle de la langue (que Littré ignorait encore) » (Le Code du bon langage, 1959).

(3) Certains spécialistes se montrent plus catégoriques : « L'adjectif quitte, introduisant un infinitif complément, a pris une valeur de préposition concessive qui justifie l'invariabilité : Ils s'étaient jetés sur la roche, quitte (= quoiqu'ils s'exposassent) à s'écorcher les genoux et les paumes (H. Queffélec) » (Grand Larousse, 1971), « La locution prépositive quitte à, suivie d'un infinitif, est invariable » (André Jouette, Dictionnaire de l'orthographe, 1991), « Dans Partons, quitte à ce que les intempéries nous surprennent, quitte est invariable car il joue le rôle d'une locution conjonctive » (Marie-Josèphe Berchoud, Écrire et parler le bon français, 2004), « Quitte à est invariable » (Claude Kannas, Le Bescherelle pratique, 2006), « Quitte est invariable dans la locution quitte à (comme sauf dans sauf à) » (Larousse en ligne, de nos jours).


Remarque 1 : L'adjectif quitte a pu aussi construire autrefois son infinitif avec la préposition de : « Estre quitte de + infinitif, pouvoir se dispenser de. "Je les mengeroie a deux main, Quittes serient de sevelir" (Jean Dupin, vers 1340), "Il est quicte de desbillier Son abit" (Arnoul Gréban, vers 1450) » (Dictionnaire du moyen français), « Car pour six blancz faisant dire une messe, Quicte j'estois de rompre ma promesse » (Marguerite de Navarre, avant 1549), « Une allée étroite, mais assés haute pour qu'on soit quitte de se baisser » (Théophile Rémy Frêne, pasteur suisse, 1747). Cette construction se rencontre encore par archaïsme : « Une justice qui se sentirait quitte d'aimer » (Gide, 1937), surtout dans le français régional (« Franche-Comté, Suisse romande, Wallonie », à en croire Goosse) : « Être quitte de + infinitif, ne pas avoir à, ne pas avoir besoin de ; ne pas risquer de » (André Thibault, Dictionnaire suisse romand, 1997), « L'emploi, fréquent en Suisse romande, de l'expression quitte de, suivie d'un infinitif, n'est pas correct. Exemple : "Prenez un taxi, vous serez quitte de marcher" » (Défense du français, 1973), « Être quitte de + infinitif, ne plus avoir à. "Vous les avez vus, vous serez quitte de leur écrire" » (Dictionnaire des belgicismes, 1994).

Remarque 2 : Quand le sujet est différent de celui de la principale, on trouve quitte à suivi d'une complétive en ce que (+ subjonctif) au lieu de quitte à suivi d'une infinitive : « Quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours, je leur ferais administrer [...] la correction qu'ils ont méritée » (Alexandre Dumas, 1843), « [Il remplit son devoir] à l'égard des siens, quitte à ce que son cœur en saignât cruellement » (Zola, 1902), « Voilà ce que je voulais te dire [...], quitte à ce que tu m'en veuilles » (Édouard Bourdet, 1923). Cette construction n'est pas du goût de Clédat : « Pour pouvoir construire logiquement quitte à avec le pronom ce, observe-t-il à bon droit, il faudrait qu'on pût le construire avec un substantif (quitte à un échec, par exemple), ce qui n'est pas. Mais il y a eu analogie avec les formules logiques telles que : "il s'attend à ce qu'on le lui refuse", à côté de "il s'attend à ne pas l'obtenir". » Toujours est-il que se pose avec la même acuité le problème de l'accord : « Aussi avons-nous pris la liberté [...] de lui faire une surprise, quittes à ce qu'il nous en tienne rigueur » (Adrien Vély, 1894), « [Ils tiennent] à garder au prix [Goncourt] sa raison d'être hautement littéraire, quittes à ce que de nombreux lecteurs soient déconcertés par [...] le livre choisi » (André Billy, 1949), « [Il faut les laisser expérimenter], quittes à ce qu'ils parviennent à d'autres convictions que les nôtres » (Jean Le Dû, 1980), « [Les lexicographes] feraient fonction d'autorité, quitte à ce qu'ils s'entourent d'informateurs » (Michel Masson, 1995), « Quitte à ce que nous le déplorions, il nous faut sévir » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie)... et des franches fausses notes : « Il faut un titre croustillant, quittes à ce qu'il ne soit pas honnête », « Quittes à ce qu'on m'appelle "Madame", autant que ce soit pour une bonne raison ! » (exemples anonymes trouvés sur la Toile).

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


À vous de voir. Vous connaissez la musique à présent.

 

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