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Guerre déguing'

« De grand déguingandé du théâtre classique, [Pierre Niney, photo ci-contre] devient jeune premier romantique avec [le film] "Vingt ans d'écart". »
(paru sur tf1.fr, le 19 janvier 2026.)
(photo Wikipédia.)

 

FlècheCe que j'en pense


Chacun sait que le g se prononce différemment, en français, suivant la voyelle qu'il précède : [gh] devant a, o, u (gai, goût, guère), mais [j] devant e et i (geai, gilet). Alors pourquoi s'obstine-t-on à écorcher ce malheureux dégingandé à l'oral ?

« Quand j'ai appris, il y a quelques mois, que l'adjectif dégingandé ["qui a une démarche irrégulière ou peu assurée (en parlant d'une personne généralement grande et maigre)"], se prononçait dé-jin-gandé... je suis restée stupéfaite ! Je l'avais toujours entendu prononcer avec le g dur, et je suis sûre que vous aussi. Pourtant, il est tout à fait logique de prononcer jin puisque cela s'écrit gin et non guin. Mais je ne m'étais jamais posé la question » (Karine Dijoud, Le Français avec style, 2023).

Las ! la prononciation fautive en est venue très tôt à influer sur la graphie, et l'on ne compte plus les barbarismes qui émaillent les colonnes de nos (anciens) dictionnaires et les écrits de nos auteurs (petits ou grands) :

(déguingandé) « Un air déguingandé » (Pidansat de Mairobert, 1775), « Grande fille deguingandée » (Claude-François Achard, Vocabulaire françois-provençal, 1785), « Déguingandé » (Traité de l'orthographe françoise, édition de 1787), « Des amans secs, effilés, déguingandés » (Brissot de Warville, 1789), « Grande femme déguingandée » (article « haquenée » du Dictionnaire universel de Pierre-Claude-Victor Boiste, édition de 1808), « Ne devrait-on pas écrire déguingandé [...] comme on prononce et l'on dit presque universellement ? » (article « dégingandé » du Dictionnaire général de Napoléon Landais, 1834), « Grande fille déguingandée » (article « gigue » du Dictionnaire français-anglais d'Alexandre Boniface, 1836), « Personne d'une tournure gauche et déguingandée » (article « pantin » du Dictionnaire universel de Maurice Lachâtre, 1853), « Un buzard [...] Au vol déguingandé » (Jean-François Chatelain, 1864), « La barbe un peu déguingandée » (article « autographe » du Grand Larousse du XIXe siècle, 1866), « Désarticulé, déguingandé » (Adrien Storck, 1881), « En faisant aller de droite à gauche et vice versa ses bras déguingandés » (Bénédict-Henry Révoil, 1882), « Femme sans tenue et déguingandée » (Adolphe Orain, 1886), « Individu déguingandé » (Charles Virmaître, Dictionnaire d'argot, 1894), « Il est déguingandé, tout en pattes » (André Theuriet, 1899), « Une démarche un peu déguingandée » (Jean-Baptiste Gélineau, 1905), « Cette ombre avait l'allure déguingandée du fermier » (Jules Mary, 1908), « [Elle] devint maigre et déguingandée » (Paul Reboux, 1933), « Deux troufions [...], l'un déguingandé et maigre » (Vercors, 1942), « Un tramway déguingandé » (Jean Sanitas, 1969), « Trop grande pour son âge, bras déguingandés » (Pierre Barbéris, 1976), « Sa silhouette déguingandée » (Edmond Reboul, 1978), « Ma démarche était déguingandée » (Ginette Briant, 1985), « C'était un grand bonhomme déguingandé » (Jean Jour, 2000) ;
(déguinguandé, avec deux suites -gu-) « Une bouffissure déguinguandée » (Étienne-Léon de Lamothe-Langon, 1832), « Sa silhouette déguinguandée » (Bernard Esdras-Gosse, 1948) ;
(dég(u)inganté, avec finale en -té) « Déhanché, déginganté » (Dictionnaire breton-françois,1723), « Grande, dégingantée, elle a la démarche indécente » (édition des Œuvres de Diderot, 1772), « Un grand garçon déginganté » (Pierre Sales, 1901), « Un air déguinganté » (Laurence L., Je ne suis personne, 2002).

Comment expliquer pareilles déformations ? Chacun y va de son hypothèse :

« La prononciation déguingander provient surtout d'un scrupule mal placé de l'esprit populaire, que terrorisent les absurdités de l'orthographe officielle [...]. Songez [à] gageure » (André Thérive, dans le journal Carrefour, 1953).
« Peut-être le responsable [de la prononciation avec guin] est-il simplement guingois » (Julien Teppe, Les Caprices du langage, 1970 ; nous reviendrons sur ce point).
La succession de deux g durs manifesterait une plus grande « expressivité [!] » (Robert Sctrick, Écrire, parler : Les 100 difficultés du français, 1986).
« L'adjectif dégingandé ne prenant pas d'u, il n'y a aucune raison de le déformer en déguingandé, peut-être sous l'influence du nom de la ville bretonne de Guingamp » (Jacques Capelovici, Le Français sans fautes [et sans rire !], 1990).
« Si l'on entend trop souvent dé-gain-gandé, c'est à cause d'un phénomène phonétique appelé assimilation régressive. La prononciation gu- de gan influe sur la consonne g qui précède et, inconsciemment, la personne qui parle prononce parfois gain pour ne pas avoir à produire deux articulations différentes » (rubrique Courrier des internautes du site Internet de l'Académie, 2014).

Vous, je ne sais pas, mais moi, ces arguments ne me convainquent guère, pas même celui de l'Académie. Car enfin, hésite-t-on de la sorte sur la prononciation de garage, gigantesque, dégager ou, pour prendre un terme d'usage moins courant, gabegie ? Il doit se trouver une raison plus profonde, dans la genèse du mot dégingandé, pour rendre compte de ces variations.

Selon Charles Nisard, « on peut, sans être téméraire, faire remonter dégingandé au quinzième siècle » (Curiosités de l'étymologie française, 1863) (1). En l'absence de la moindre attestation connue de cette époque, on penchera plus prudemment pour le siècle suivant :

« C[ouillon] deshinguandé » (Rabelais, Tiers Livre, 1546), « Le paouvre trou de mon [anus] en feut tout dehinguandé », « Escartelez, dehinguandez [...] ces meschans hereteques » (Id., Quart Livre, 1552) ;
« Le chariot desgingandé, et les chevaux hors de propos attellez sans devant derriere » (Blaise de Vigenère, Les Images de Philostrate, 1578 ; on trouve la graphie degingandé dès l'édition de 1615) ;
« Une cervelle remarquée toute dehanchée, deguingandée » (Antoine Fusy, Le Mastigophore, 1609), « Remastiquant d’une nouvelle fonte ce qui estoit desguingandé » (Id., Le Franc-archer de la vraye Eglise,1619).

Trois constats s'imposent d'emblée. D'abord, il est clair que la plus grande confusion règne dès l'origine dans la graphie (et donc dans la prononciation) de l'intéressé. Ensuite, les esprits chagrins devront se faire à l'idée que la forme critiquée (avec guin) est attestée depuis... plus de quatre siècles ! Enfin, et contre toute attente, le premier g ne serait pas étymologique : « Dégingandé est l'altération, probablement sous l'influence du moyen français giguer "folâtrer", du participe passé de l'ancien verbe dehingander "disloquer" (Rabelais). Ce dernier, d'origine obscure, peut se rattacher au moyen néerlandais henge "gond", d'un groupe germanique signifiant "pendre" [...]. Le mot [dégingandé] aurait pénétré en français par la région bilingue du Nord, passant de l'idée de "sortir de ses gonds" (dé- impliquant séparation, éloignement) à celle de "disloquer" », lit-on dans le Dictionnaire historique. L'ennui, avec cette étymologie, c'est qu'elle soulève plus de questions qu'elle n'en résout...

Penchons-nous de plus près sur la signification du primitif deshingandé (que Rabelais écrivait avec gua, pour en marquer l'origine populaire ?) : « Lift, or throwne, off the hinges ; out of frame, out of all order » (selon Randle Cotgrave, 1611), « Le pauvre trou [...] en fut tout dehingandé, c'est-à-dire en alla tout de travers » (selon Augustin François Jault, 1750), « Déhingandé serait celui qui laisse pendre bras et jambes » (selon Auguste Scheler, 1862), « Déhanché, démanché, démantibulé » (selon Pierre Jannet, 1874), « Disloqué » (selon Edmond Huguet, 1932). Si le sens figuré semble plonger les spécialistes dans l'embarras (un anus... en désordre, de travers, disloqué ?), le sens propre tel que défini par Cotgrave vient corroborer la thèse d'un mot formé du préfixe des- et d'un radical ayant trait au gond de porte (hinge en anglais). Un détail pourtant me chiffonne : quid de la terminaison -andé ? L'attelage paraît d'autant plus insolite que Rabelais avait déjà à sa disposition, pour exprimer la même idée, le verbe desgonder, desgonter : « Faire desgonter les portes de Paris » (Alain Bouchart, 1514), « Desgondoit les ischies » (Rabelais, 1534 ; le verbe est ici employé au sens figuré de « déboîter »), « Les mouvemens d'un horloge, degontez si vistement » (Noël du Fail, 1586), « Il ouvroit les serrures ou degondoit les huys » (Histoire macaronique de Merlin Coccaie, 1606). Et si... Et si deshingandé n'était lui-même qu'une déformation de desengondé, desengonté, que l'on peut supposer d'après angon, engon (genevois engond) « crochet, gond » : « [Il] ovrit la porte qui pandoit az angons » (Lion de Bourges, vers 1350), « La porte emportée avec ses engons et ferremente » (Annales de Tournus, 1562), « Poser, arracher les engonds » (Jean Humbert, Nouveau Glossaire genevois, 1852) et engonté « garni de gonds » : « Il y pendit des portes Aux posteaux engontez » (Amadis Jamyn, 1574) ?

Le linguiste norvégien Sophus Bugge, observant de même que le rattachement de dégingander à gigue « jambe », giguer « gambader, agiter les jambes ; folâtrer » n'explique pas assez le suffixe -and, hasarde une autre conjecture : « Le verbe dégingander, normand déguengander, appelle un primitif gingand, guengand, qui me semble identique avec l'italien ganghero, provençal ganguil, "gond". Le sens primitif serait donc "faire sortir de ses gonds" [...]. Le d est paragogique » (Étymologies françaises et romanes, dans Romania, 1874). Certes, on en revient là à l'idée originelle de gond, mais après un détour par l'Italie cette fois. Surtout, Bugge attire notre attention sur le normand déguengandé (2), dont « l'initiale gue est plus originaire que gi (comparez gibelet = ancien français guibelet) » – les tenants de la prononciation avec g dur seront aux angues, pardon aux anges. Toujours est-il que cette supposition, quand elle serait ingénieuse, ne lève pas tous les doutes : « Il reste à savoir comment le thème gingand ou guengand, avec le sens de "gond", serait arrivé dans le français sans laisser aucune trace ailleurs et pour y prendre place avec un sens figuré », note Littré dans son Supplément (1877).

Qu'à cela ne tienne ! L'intéressé est repéré par Édouard Le Héricher « dans le patois normand [encore !] où c'est une locution ordinaire que celle "aller de travers et de gingant", littéralement en jetant de côté les gigues » (Les Étymologies difficiles, 1888) et par Frédéric Godefroy sous la plume (rémoise) du poète Guillaume Coquillart : « Bonnet renversé de guingant » (Œuvres, 1478). Vous aurez reconnu là des variantes de la locution de guingois « de travers » (3), laquelle dériverait, selon les sources, soit de l'ancien verbe ginguer, guinguer « sauter », doublet nasalisé de giguer précédemment évoqué (4), soit de guincher, variante de l'ancien français guenchir « obliquer, esquiver », issu du francique wenkjan « vaciller, chanceler » – plus rien à voir, pour le coup, avec les gonds de Cotgrave ! La suite nous est donnée par Charles Nisard : « Peu à peu, la préposition de s'est fondue dans le mot qu'elle régissait, et de guingant est devenu deguingant. Mettez un d à la place du t final, et vous avez une espèce d'adjectif, d'où est éclos naturellement le verbe déguingander, actuellement dégingander » – à ce détail près que les dates d'attestation plaident en faveur de l'antériorité de degingant sur deguingant...

Une chose est sûre : quelle que soit l'étymologie retenue, la deuxième syllabe de dégingandé est depuis toujours l'objet d'hésitations graphiques et phonétiques, en français comme dans les parlers régionaux (normand déguengandé, nous l'avons vu, mais aussi berrichon déguiguenandé, neuchâtelois déguingandé, genevois dégigandé, etc.). Les âmes les plus charitables, ou les moins guindées, plaideront l'indulgence pour les (nombreux) contrevenants. De là à se demander si « l'usage qui consiste à durcir le g ne va pas s'établir définitivement, puisque les Français, en majorité, prononcent et écrivent déguingandé », il n'y a qu'un pas (de travers), qu'un auteur se cachant sous le pseudonyme de « L'Écolier » envisageait déjà de franchir en 1945, dans un article du journal Les Étoiles. L'histoire ne dit pas s'il était originaire de Guingamp.


(1) D'autres remontent plus loin encore, mais toujours sans citer d'exemple : « La forme ancienne de ce mot est diguengandé ; il est du XIVe siècle. Il a d'autres variantes » (Louis Gaudeau et al., Glossaire français polyglotte, 1847, à l'article « dégigandé »).

(2) Le mot semble s'appliquer à une zone géographique plus large : « Deguengandé, délabré, en mauvais état » (Dom Jean François, Dictionnaire roman, walon, celtique et tudesque, 1777), « Déguengandé, délabré, mal tourné » (Prosper Tarbé, Recherches sur l'histoire du langage et des patois de Champagne, 1851).

(3) On relève dès l'origine des hésitations sur l'initiale du mot : « Mettre le col de guingois » (Martin Le Franc, vers 1442), « Vos bonnetz retournés de guingoys [variante guigois] » (Pierre Michault, 1466), « Ung riz gecta tout de gingois » (Chanson anonyme du XVe siècle), « Il vous fault mettre le bonnet a gyngoys » (John Palsgrave, 1530).

(4) L'alternance de gu- et de g- à l'initiale est un phénomène « très fréquent » dans la famille de giguer, selon Bloch et Wartburg : (giguer) « [Ilz] allassent gigant et jouant » (Le Roman de Troyle, début du XVe siècle), « Le cueur ly guygue [= son cœur bondit de joie] » (Jean Oudin, vers 1490), « Jynguer, vieux mot. Vouloir joüer, folastrer » (Thomas Corneille, 1694), « Toutes les occasions étaient bonnes pour guinguer des nuits entières » (Maurice Genevoix, 1948) ; (ginguet « vin de mauvaise qualité ») « Les vins [verds] furent pource appellez ginguetz » (Philibert Delorme, 1567), « Du guinguet, du vin qui a peu de force » (Furetière, 1690), « L'ouvrier s'en va dans les faubourgs, à la guinguette, boire le guinguet ou vin aigre qu'on y débite, à un prix moindre qu'en ville, parce qu'il est affranchi des droits d'octroi » (Albert Babeau, 1884) ; etc.

 

Flèche

Ce qu'il conviendrait de dire


Un grand dégingandé.

 

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C
Très belle analyse comme toujours. Comme je m'intéresse beaucoup aux étymologies obscures ou incertaines, j'ai tenté de voir quelles autres sources pouvaient être rattachées à ce mot qui ne date en effet que de Rabelais, immense propagateur de néologismes. Comme vous le dites, il n'existe vraiment rien avant ce milieu du XVIe siècle et il s'agit très probablement d'une création-popularisation de Rabelais qui brassait de nombreuses langues et a rendu les sources difficiles à reconstituer.<br /> Après une étude poussée faisant intervenir les principaux dictionnaires étymologiques anglais (OED et sa plateforme Etymonline) et allemand (DWDS, en allemand), j'en suis venu à la conclusion que la seule origine fiable est celle que vous évoquez brièvement à partir du germanique 'hangen' (intransitif 'hängen'. Tout concorde à en faire la source idéale à partir de la notion de "être suspendu, flotter". Les exemples se rapportent notamment aux rênes des chevaux qu'on laisse flotter et aux jambes. Rabelais et de Vigenère sont d'ailleurs dans ce registre, l'exemple des roués désarticulés étant assez frappant. L'ajout du préfixe dé- latin est inhabituel mais logique pour exprimer l'idée de dé-pendre. La notion de 'gond' ('hinge' au XIVe en anglais) n'est pas française et n'a donc pas parasité celle de 'gond'. Plus d'un siècle s'étant écoulé avant l'introduction du mot, peu utilisé, par l'Académie, il est explicable que ces finesses avaient été oubliées et le mot de Rabelais ('déhingandé') s'est retrouvé malmené.<br /> Tout cela ne préjuge en rien de la bonne graphie et prononciation moderne, mais exclut le 'g' dur de l'origine.
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