• Le bureau des réclamations

    Le bureau des réclamations

    « Un entretien dans le bureau Ovale, un déjeuner au département d'État, une rencontre avec des PDG français et américains ainsi qu'une visite au cimetière d'Arlington ont notamment été prévus » (à l'occasion de la visite d'État du président Macron aux États-Unis).
    (paru sur lefigaro.fr, le 24 avril 2018)

    (photo Wikipédia)

      FlècheCe que j'en pense


    Comment orthographier le nom du fameux bureau du président de la Maison-Blanche ? Il n'est probablement pas de rédaction où l'on ne se soit posé la question ces jours-ci ! Et force est de constater que les avis sont loin d'être unanimes. Qu'on en juge : « Les Macron [ont eu] les honneurs d'une visite guidée du Bureau ovale par Donald Trump en personne » (Le Point), « Réduire drastiquement le nombre de visiteurs passant dans le Bureau Ovale » (Le JDD), « L'actuel occupant du bureau Ovale » (Le Monde), « Les reporters présents ce mardi dans le bureau ovale de la Maison blanche » (Le Parisien). Quelle cacophonie !

    Inutile d'espérer une aide quelconque des spécialistes de la langue qui, sous l'apparence de réponses carrées, ne parviennent pas davantage à masquer leurs divergences (quand ils ne se contredisent pas carrément au sein d'un même ouvrage [1]) : « Un bureau ovale, [mais] le salon Ovale, à la Maison-Blanche » (Jean-Pierre Colignon), « Le Bureau ovale de la Maison-Blanche » (Bruno Dewaele), « Le bureau ovale (bureau du président à la Maison-Blanche), (fig) la présidence (des États-Unis) » (Robert & Collins), « Le bureau ovale de la Maison-Blanche » (Larousse) ; quant aux Grevisse, Thomas, Girodet et consorts, ils se sont réfugiés au bureau des abonnés absents.

    Il faut dire que les conventions d'écriture des noms de lieux ne sont pas exemptes d'arbitraire. On le sait, « dans les dénominations formées de plusieurs mots, le principe général est de réserver la majuscule au premier mot caractéristique, c’est-à-dire à celui qui permet l’identification, ainsi qu’à l’adjectif qui éventuellement le précède », rappelle l'Académie sur son site Internet. En particulier, quand un terme générique d'entité géographique (baie, cap, fleuve, golfe, île, mer, massif, mont, péninsule, etc.) est suivi d'un terme spécifique (nom ou adjectif) qui concourt à en faire un nom propre, c'est ce dernier qui prend d'ordinaire la majuscule : le mont Blanc, la mer Morte, l'océan Atlantique, le fleuve Jaune, le lac Majeur, le golfe Persique, le cap Vert, la péninsule Ibérique... Il en va de même pour les monuments, les jardins, les rues et certains autres lieux... à ceci près, précise l'Académie, que, « si le substantif général n’est accompagné que d’un adjectif également général, c’est ce substantif qui prendra la majuscule (ainsi, éventuellement, que l’adjectif antéposé) » : la colonne Trajane, la chapelle Sixtine, la bibliothèque Mazarine, mais la Cour carrée (du Louvre), la Maison carrée (temple romain édifié à Nîmes), la Place royale (2).

    Seulement voilà, admettent les académiciens : « De nombreux cas particuliers existent, qui échappent à ce principe qu’on voudrait général et qui souvent reflètent le poids de l’histoire. » L'usage veut ainsi que l'on écrive : le Bassin parisien, le Massif central ; le Palais-Royal, le Pont-Neuf, la Forêt-Noire... et la Maison-Blanche. Vous l'aurez compris : on est loin, pour ce type de dénomination, d'une norme graphique universelle. Dans le doute, un autre principe doit alors nous guider : éviter tout risque d'ambiguïté. Quand rien ne s'opposerait à la graphie le bureau ovale de la Maison-Blanche, on veillera à recourir, en l'absence de complément, à la majuscule (quelle que soit sa position) afin de distinguer le nom propre composé du syntagme libre (désignant un bureau quelconque, qui est de forme ovale) : le bureau Ovale, sur le modèle de la bibliothèque Mazarine ; le Bureau ovale, à l'instar de la Maison carrée ; voire le Bureau Ovale, sous l'influence de l'anglais the Oval Office (3). Les mêmes hésitations se manifestent, du reste, à propos de la graphie du nom de la grande salle du Louvre où se tenait autrefois l'exposition de peintures, de sculptures et de gravures organisée par l'Académie royale de France, puis par l'Académie des beaux-arts : « le Salon carré » (Girodet), « le salon Carré » (Jouette, Dictionnaire historique de la langue française), « le salon carré » (TLFi), « le Salon Carré » (Paul Bourget). Que voulez-vous, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre système typographique...
     

    (1) Par exemple : « la péninsule Ibérique » (aux articles « ibérique » et « péninsule » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), mais « la péninsule ibérique » (à l'article « reconquête ») ; « le Massif armoricain » (à l'article « Bretagne » du Petit Robert 1987), mais « le massif armoricain » (aux articles « Alpes mancelles » et « armoricain »). Voir également les Remarques sur l'orthographe des noms propres composés de Michel Mathieu-Colas (2009).

    (2) Est-il besoin de préciser que l'on trouve aussi bien les graphies « la cour Carrée » (Jouette, qui écrit par ailleurs « la Maison carrée (Nîmes) » et « la Maison Blanche (Washington) » !) et « la place Royale » (Thomas, TLFi) ? L'Académie elle-même semble se contredire quand elle écrit « la place Rouge » à l'article « place » de la neuvième édition de son Dictionnaire.

    (3) On notera à ce propos que le français ovale s'écrit avec un e final, contrairement à l'anglais oval.

    Remarque 1 : Selon Hanse, on écrit « l'arc de triomphe de l'Étoile, mais l'Arc de triomphe ». Autrement dit, quand on a affaire à une dénomination elliptique, c'est le terme générique qui prend le statut de nom propre et, partant, la majuscule. L'Académie semble aller dans ce sens : « L’avenue des Champs-Élysées relie l’Arc de triomphe à la place de la Concorde » (à l'article « relier » de la neuvième édition de son Dictionnaire) et « L'arc de triomphe de l'Étoile, l'arc de triomphe du Carrousel » (à l'article « arc »). Mais la belle unanimité s'arrête aux portes du TLFi : n'y lit-on pas « Quelquefois arc de Triomphe, pour arc de Triomphe de l'Étoile » ?

    Remarque 2 : Rappelons enfin, avec Irène Nouailhac, que le mot bureau prend la « majuscule quand il s'agit d'un organisme national ou international : le Bureau des longitudes, le Bureau international du travail (BIT) ; [la] minuscule pour le lieu de travail : le bureau du Sénat » (Le Pluriel de bric-à-brac, 2006).

    Remarque 3 : Voir également ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un entretien dans le Bureau ovale (selon l'Académie ?), dans le bureau Ovale ou dans le bureau ovale de la Maison-Blanche.

     

    « Un accord qui jureNi sainte ni touche »

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  • Commentaires

    1
    Michel Jeqn
    Jeudi 26 Avril à 20:15

    Bonjour M. Marc, idem pour la capitale de l’Ovalie...! où aussi qu’la tourne pas rond...

    2
    Chambaron
    Mercredi 2 Mai à 10:37

    Sauf votre merveilleuse érudition habituelle, il y a une règle primaire que vous ne rappelez pas ici et qui conditionne en amont le système global de « majusculisation » des mots. Il s'agit de la valeur absolue ou relative du mot ou de l'expression dans son contexte. Je m'explique : – si un syntagme est relativisé par un complément, les minuscules sont la norme : L'arc de triomphe (nom commun) de la place de l'Étoile ou Le bureau ovale (banal) de la Maison-Blanche. – s'il a une valeur absolue (nom propre univoque), il faut recourir à au moins une majuscule : Je connais l'arc de Triomphe (si tout le monde comprend) ou Je connais le bureau Ovale (on sait de quoi il s'agit). Faute d'être remises dans ce contexte, les tentatives de normalisation s'embourbent. D'ailleurs, à mon sens, autant les dictionnaires sont nécessaires pour l'orthotypographie, autant ils sont incompétents pour la typographie qui est un artisanat et non un système normatif…

      • Mercredi 2 Mai à 23:51

        Cette règle semble peu respectée, comme je l'évoque plus haut en remarque : "L'arc de Triomphe de l'Étoile" (TLFi), "La Cour carrée du Louvre" (Académie), "La Maison carrée de Nîmes" (Grand Larousse)...

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