• C'est avec une coupable légèreté que l'on emploie le plus souvent l'adjectif éponyme, sans se soucier des deux écueils qu'il nous réserve : le contresens et l'extension abusive de sens.

    Emprunté du grec epônumos (composé de epi, « sur », et onoma, « nom »), éponyme signifie proprement « qui donne son nom à », ce qui suppose de considérer celui des deux termes qui s'impose à l'autre. La distinction est ici la même qu'entre donateur (celui qui donne) et donataire (celui qui reçoit).

    Dans l'exemple repris par tous les dictionnaires : Athéna était la déesse éponyme d'Athènes, on comprend que c'est la déesse Athéna qui a donné son nom à la cité d'Athènes. De même dira-t-on de nos jours : Eugénie Grandet est l'héroïne éponyme du roman de Balzac (et non Eugénie Grandet est l'héroïne du roman éponyme de Balzac : c'est l'héroïne qui a donné son nom au roman, pas le contraire). L'usage d'éponyme exige ainsi de respecter la hiérarchie, afin d'éviter tout  emploi « à contresens ».

    D'autre part, on notera que cet adjectif était à l'origine utilisé pour désigner une divinité, un héros, une figure historique ayant donné son nom à une ville, à une tribu, à une dynastie, etc. C'est pourquoi l'Académie demande de réserver son emploi aux personnages (réels ou imaginaires), alors que l'usage actuel tend à le généraliser aux choses (dans le domaine artistique notamment). Ainsi ne dira-t-on pas : un roman, un film, une œuvre éponyme, mais du même nom (même si cela fait assurément moins chic !).

    Dans le monde cinématographique, le sculpteur César (Baldaccini) est connu pour avoir conçu les statuettes du même nom (et non pour avoir conçu les statuettes éponymes).

    La phrase suivante cumule les deux fautes : Le roman de Tolstoï Guerre et Paix a inspiré le film éponyme de King Vidor. D'abord, l'adjectif éponyme y qualifie une chose (un film) et non une personne ; ensuite, cette extension d'usage s'accompagne d'une inversion de la relation de « nommage » (ce n'est pas le film qui a donné son nom au roman, mais le contraire).

    Même constat avec cet extrait d'un article relevé sur lexpress.fr à propos de l'homme d'affaires Rupert Murdoch : « Le patron du groupe éponyme s'est rendu à Londres ». À éviter, donc.

    Dans le milieu musical, il est fréquent de qualifier d'éponyme un album n'ayant pas d'autre titre que le nom de l'auteur (ou du groupe). Il va de soi que cet emploi est tout aussi fautif – aux oreilles de l'Académie, du moins –, dans la mesure où, là encore, c'est d'ordinaire ce dernier qui donne son nom au produit et non l'inverse. On parlera plutôt d'album du même nom ou bien on tournera la phrase dans le bon sens : Zaz est le premier album de la chanteuse éponyme.

    Une fois de plus, la confusion nous vient d'outre-Manche, où l'adjectif eponymous peut qualifier indifféremment la personne qui donne son nom ou la chose qui le reçoit, quand le français fait la distinction entre éponyme et homonyme (du grec homos, « même »). Dans le doute, mieux vaut privilégier la simplicité et se contenter de préciser « du même nom », « qui donne son nom » ou « qui tire son nom » (selon le contexte), plutôt que de verser dans l'approximation d'un vocabulaire mal maîtrisé.

    En résumé

    Ne peut être qualifié d'éponyme que le personnage (réel ou imaginaire) qui donne son nom à quelque chose (et non ce qui tire son nom de quelque chose ou qui possède le même nom).

     
    Remarque 1 : Pour désigner le rôle du personnage dont l'œuvre porte le nom, on parlera du rôle-titre (d'une pièce, d'un film) plutôt que du rôle éponyme.

    Remarque 2 : Éponyme est également un nom commun, désignant dans l'antiquité grecque celui des archontes (hauts magistrats) qui donnait son nom à l'année pendant laquelle il exerçait le pouvoir.

    Eponyme

    Emma Bovary, personnage éponyme du roman de Gustave Flaubert
    et du film de Vincente Minnelli.

     


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  • L'adverbe très, qui marque le superlatif absolu (sans idée de comparaison), signifie « beaucoup, au plus haut point » et s'emploie ordinairement devant un adjectif, un participe passé pris adjectivement ou un autre adverbe.

    Il est très grand. Il est très fatigué. Il vient très souvent.

    C'est pourquoi les puristes (Académie en tête) condamnent son emploi dans les expressions avoir très faim, très soif, très peur, etc., un adverbe (quel qu'il soit) n'étant pas censé modifier un nom. Dans ces tours, ils préconisent de recourir correctement à grand, fort : avoir grand faim (ou avoir grand-faim, avoir une très grande faim), avoir grand peur (ou grand-peur), avoir fort soif, etc. Reconnaissons que ces formulations ont quelque peu vieilli (à peine a-t-on l'air un peu moins ridicule avec... avoir grand-peine à).

    Cependant, rien n'étant jamais simple en français, l'usage actuel considère ces constructions – verbe (surtout avoir, parfois faire) suivi d'un nom sans déterminant désignant une sensation ou un sentiment – comme des locutions verbales pouvant être modifiées par un adverbe de degré comme très. En d'autres termes, Grevisse estime que, dans ces expressions que certains voudraient réserver à la seule langue parlée, l'adverbe « modifie non pas le nom seul, mais toute la locution verbale ».

    Cet usage, qui s'est répandu par analogie avec avoir très chaud, avoir très froid (où les substantifs chaud et froid ont également valeur d'adjectifs), « s'explique dans la mesure où ces locutions verbales expriment un état physique ou affectif susceptible de variation d'intensité » (Le Robert).

    Si Grevisse n'émet aucune réserve, Hanse, de son côté, fait la distinction (très... subjective) entre les locutions qui s'accommodent de l'adverbe très (avoir chaud, envie, faim, froid, mal, peur, soif, soin, sommeil ; se faire mal, peur ; faire attention, chaud, envie, froid, mal, peur, etc.) et celles qui ne s'en accommodent pas (avoir besoin, confiance, conscience, foi, hâte, honte, pitié, plaisir, raison, tort ; faire fortune, injure, pitié, plaisir, silence) et pour lesquelles il recommande d'employer grand, extrêmement, etc. (soit dit en passant, on peut légitimement se demander en quoi j'ai extrêmement faim, terriblement soif serait de meilleure langue que j'ai très faim, très soif). Selon moi, si distinction il devait y avoir, ce serait entre les locutions exprimant une action et celles exprimant un état (en vertu de la remarque du Robert), mais ce critère sémantique ne semble pas suffire à rendre compte des occurrences de très.

    Force est de constater que nos meilleurs écrivains ne se sont pas embarrassés de ces scrupules, en écrivant : avoir très peur (A. France, Duhamel, J. Romains), avoir très faim (Colette, Mauriac, Proust), avoir très froid (A. France), avoir très mal (R. Rolland), avoir très envie (Anouilh, Camus, Proust), avoir très soif (Gide), faire très plaisir (M. Druon), etc. L'Académie elle-même, dans la huitième édition de son Dictionnaire, s'était laissé aller à un « avoir extrêmement faim »...

    Dans le doute, il semble toutefois préférable de dire (tout du moins dans la langue soignée) : J'ai hâte, j'ai grande hâte, j'ai grand hâte... ou je suis très pressé !

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    Remarque 1
    : Les mêmes observations valent pour l'emploi des adverbes si, bien, tellement, trop, assez, plus, etc. dans ces locutions verbales.

    Remarque 2 : On retiendra que, parmi les adverbes marquant l'intensité, tous ne modifient pas la même catégorie de mots : de façon générale, beaucoup et bien modifient un verbe ; grand un nom ; très, bien et fort un adjectif ou un adverbe. Avec un participe passé non employé adjectivement (ou conjugué à la voix active), on emploiera donc beaucoup et non très.

    Un film que j'ai beaucoup aimé (et non que j'ai très aimé).

    Mais on s'étonne que l'Académie accepte : C'est bien dommage ! C'est vraiment dommage ! Les adverbes bien et vraiment ne modifient-ils pas là un substantif ?... Dans la langue soignée, on dira : C'est très regrettable (de préférence à C'est très dommage).

    Remarque 3 : L's final de très se lie : Il est très heureux (prononcé trèzeureu).

    Remarque 4 : En raison de la valeur superlative de très, on conçoit aisément que l'expression très excessif est un pléonasme à éviter. De même, on dira : Ce vin est bien meilleur (et non très meilleur).

    Remarque 5 : Contesté par les puristes, l'emploi absolu de très (par ellipse de l'adjectif) sera réservé au registre familier.

    Est-ce que tu vas bien ? Non, pas très (bien est sous-entendu).

    Est-ce que tu m'aimes ? Pas beaucoup (et non Pas très, cf. Remarque 2).

    Très

    Et Grand Ours Brun a... grand-faim !
    (Livre de Danièle Bour)

     


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  • En français, adresser (avec un seul d) signifie « faire parvenir à quelqu'un », « diriger quelqu'un vers » ou « exprimer, proférer à l'intention de quelqu'un ».

    Il m'a adressé une lettre.

    Adressez-vous au concierge.

    Je ne lui adresse plus la parole. Adresser des reproches, des critiques, des compliments... à quelqu'un.

    Sous l'influence de l'anglais to address (avec deux d), adresser est abusivement employé avec le sens de « s’occuper de, traiter ».

    Ainsi, adresser une question, un problème est un anglicisme sémantique (calque de to address an issue, a problem), que l'on remplacera avantageusement par s'occuper de, traiter, s'attaquer à, aborder, étudier, se pencher sur, etc.

    Il convient de traiter cette question avec diplomatie (et non Il convient d'adresser cette question avec diplomatie).

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    Remarque
    : Adresser s'emploie correctement à la forme pronominale, avec le sens de « adresser la parole à, avoir recours à » ou « être destiné à ».

    Il s'est adressé à la police. Ce message s'adresse à vous.

    Adresser

    « Cette proposition vise à traiter un problème » serait de meilleure langue.
    (Site www.carnetpublic.net)

     


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  • Pourquoi donc les puristes condamnent-ils l'emploi du verbe transitif réaliser au sens de « se rendre compte de, prendre conscience de, s'apercevoir de » ? Parce qu'il s'agit d'un emprunt à l'anglais to realize, pardi !

    Réalisez-vous ce que vous dites ? pour Vous rendez-vous compte de ce que vous dites ?

    Il réalise qu'il s'est trompé pour Il prend conscience, comprend, s'aperçoit qu'il s'est trompé.

    Force est toutefois de reconnaître que cet anglicisme sémantique, qui a reçu la caution de bons écrivains (1), est entré dans l'usage depuis la fin du XIXe siècle, jusqu'à s'imposer dans les colonnes de nos dictionnaires (sans réserve chez Larousse, contrairement à son concurrent Robert). D'autant plus facilement, il est vrai, que sa forme et sa construction (directe) sont moins lourdes que celles de se rendre compte de ou de prendre conscience de (2) et qu'il introduit une nuance utile par rapport à s'apercevoir : « Réaliser, c'est "saisir pleinement toutes les implications de ce dont on s'aperçoit" » (Dupré), « Il y a [dans réaliser] une idée de "comprendre" qui n'est pas dans s'apercevoir » (Marcel Cohen, Nouveaux Regards sur la langue française, 1963). Pour autant, l'Académie n'en démord pas : « Réaliser au sens affaibli de "se rendre compte" est un anglicisme à éviter », lit-on dans la neuvième édition de son Dictionnaire ; s'ensuit une condamnation sans appel du tour réaliser que.

    Après tout, était-il vraiment besoin de détourner notre verbe de la seule acception courante (hormis celle de « procéder à la réalisation d'un film, d'une émission de télévision ou de radio, etc. ») consignée par la vénérable institution, à savoir « rendre réel et effectif » ? (3)

    Réaliser ses espoirs, ses promesses, sa fortune.

    Réaliser des bénéfices, des économies.

    Ses rêves se sont réalisés. Il se réalise pleinement dans son métier (forme pronominale, avec le sens de « s'accomplir »).

    (1) « Il me paraît également vain de chercher à déposséder réaliser de la signification du realize anglais : nous en avons besoin » (André Gide), « Pour réaliser, au sens anglais de to realize, depuis [Paul] Bourget, il est difficile de le refuser. Car le mot exprime une nuance particulière » (Hervé Bazin).

    (2) « J'accepte volontiers [...] le sens anglais de réaliser, plus imagé et plus facile à construire que "se rendre compte" » (Albert Dauzat, Le Guide du bon usage, 1954).

    (3) C'est tout juste si l'Académie tolère, depuis 2018, le sens étendu de « admettre comme réel en esprit » : Il ne réalise pas encore pleinement sa perte. À dire vrai, les Immortels n'avaient plus d'autre choix : d'abord, parce qu'il ne s'agit là que d'une application particulière (« en esprit ») de l'acception fondamentale « rendre réel » (une autre application était déjà apparue au XVIIIe siècle, en philosophie, au sens de « considérer comme réel [une abstraction] ») ; ensuite, parce que l'on sait depuis Thérive et Nyrop que cette extension de sens, attestée au XVIIe siècle, ne doit rien à l'anglais : « Je comprends sans peine que l'âge et les infirmités vous font regarder la mort de près [...]. Cette même vue rapproche et réalise tristement l'objet » (Fénelon, Lettres spirituelles). Ce que l'Académie continue de condamner, en revanche, et en dépit des exemples trouvés sous des plumes averties, c'est l'idée de « comprendre » (relevée par Marcel Cohen) qui, sous l'influence de l'anglais, vient dénaturer celle de « rendre réel (fût-ce en esprit) ». Reste à savoir si l'usager français pourra aisément tracer la frontière entre « admettre comme réel » et « se rendre compte, prendre conscience »...

     

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    Remarque 1
    : Réaliser, dérivé de réel d'après le latin realis, est à l'origine un terme de droit, employé notamment au sens de « reconnaître (un contrat) pour acquérir un droit réel ».

    Remarque 2 : Dans le sens abusif de « faire », on dira de préférence : exécuter une acrobatie, composer une œuvre musicale, pratiquer une politique, effectuer des travaux, obtenir un résultat, etc. (plutôt que réaliser). Par ailleurs, on évitera les formulations équivoques comme : Il réalise les intentions de ses ennemis (il en prend conscience, il les perce à jour ou il les accomplit, il les met en œuvre ?).

    Remarque 2 : Selon Littré, « réaliser, c'est rendre réel, donner la réalité ; effectuer, c'est rendre effectif, donner l'effet. Il y a donc entre ces deux mots la différence qui est entre quelque chose d'existant et quelque chose d'agissant ».

    Réaliser
    (Éditions Guy Tredaniel)

     


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  • Emprunté du latin clamare (« crier, demander à grands cris » et, en latin médiéval, « faire appel à une autorité judiciaire »), lui-même apparenté au grec kalein (« appeler »), clamer est un vieux verbe transitif, qui signifie « manifester son opinion, son sentiment, son humeur, par des cris, par des termes violents » selon la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie.

    Si l'on conçoit aisément que l'on puisse clamer son indignation, son mécontentement, sa douleur, etc., on peut s'interroger sur la légitimité du cliché clamer son innocence : à moins de manifester cette dernière à grands cris, n'est-il pas plus approprié de protester de son innocence ? C'est oublier que le verbe clamer s'est employé de longue date au sens de « déclarer, affirmer, reconnaître publiquement (sous-entendu à haute voix) » (1) : « Cleimet sa culpe » (Chanson de Roland, 1080), « Claime sa coupe et s'en repent » (Partonopeus de Blois, avant 1188) − comprenez il reconnaît publiquement, il confesse sa faute ; nul besoin de crier, en l'espèce, mais bien plutôt de s'exprimer à haute et intelligible voix. De là l'expression clamer son innocence, formée bien plus tardivement sur le même modèle : « Le sieur de Saint-Vallier, qui clame haut son innocence » (Paul Lacroix, 1830), « Voilà un accusé qui a nié tout le temps, qui, en pleine parade d'exécution, clame son innocence » (Georges Clemenceau, 1902). Aussi la définition de l'Académie gagnerait-elle à être complétée par l'acception suivante, empruntée au TLFi : « Déclarer, affirmer avec force et vigueur dans la voix et le ton. »

    Quant au sens étymologique de « crier, s'écrier », attesté dès le XIIIe siècle, il est présenté comme « plus rare en ancien français et très rare au XVIIe siècle, [avant d'être] repris dans la seconde moitié du XIXe siècle » (selon le Dictionnaire historique de la langue française), comme « extrêmement rare avant Alphonse Daudet » (2) (selon le TLFi). Voilà qui appelle un commentaire. Car enfin, la première attestation de clamer dans cette acception, la voici : « Le viel sire [...] clamia tout haut : Seigneur omnipotent / Benissies m'en chier fieus [mon cher fils] » (Romance du sire de Créqui). Et les spécialistes d'en déduire, sans rire, le sens de « crier »... tout haut ! Difficile dans ces conditions, vous en conviendrez, de reprocher à l'expression clamer haut et fort son petit air de pléonasme (3)...
     

    (1) Et aussi au sens de « appeler, nommer » (Il le clama fils de putain), de « poursuivre en justice, porter plainte » et de « revendiquer, réclamer, exiger » (Nul autre n'y peut droit clamer).

    (2) « Alors [...] planait le soprano suraigu de M. Chèbe, qui clamait de sa voix de goéland : "Enfoncez les portes !" » (Alphonse Daudet, 1874).

    (3) L'Académie, au demeurant, n'y trouve rien à redire : « Clamer haut et fort son innocence », lit-on à l'article « haut » de la neuvième édition de son Dictionnaire. Comprenne qui pourra !

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    Remarque
    : Curieusement, le mot est inconnu du Littré alors que le nom associé clameur y figure, avec cette précision : « La clameur suppose toujours un sens et des paroles », ce qui la distingue du cri.

    Clamer



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