• C'est en toute discrétion que l'Académie a modifié, à l'article « pouce » de la dernière édition de son Dictionnaire, une définition qui n'avait pas varié d'un... pouce depuis 1835 : de « Figuré et familier. Manger, déjeuner sur le pouce, À la hâte, sans prendre le temps de s'asseoir », on est passé à « Figuré et familier. Manger, déjeuner sur le pouce, à la hâte et légèrement ». Exit l'idée de se tenir debout, au profit de celle de faire un repas léger. Seulement voilà : Larousse ne mange pas de ce pain-là et s'en tient au traditionnel « à la hâte et sans s'asseoir », tandis que Robert donne à la variante manger un morceau sur le pouce le sens de « sans assiette et debout ». Quant au précieux site de l'ATILF, il n'y a aucun coup de pouce à attendre de sa part ; n'écrit-il pas d'une main : « Prendre un repas debout et sans couvert ; par extension, consommer à la hâte » (côté TLFi) et de l'autre : « Manger peu et vite » (côté Base historique du vocabulaire français) ? Avouez qu'il y a de quoi perdre son latin en plus de l'appétit... Mais au fait, me demanderez-vous les mains écartées en signe d'incompréhension, que vient faire le pouce dans cette affaire ? Selon Alain Rey et Sophie Chantreau, qui connaissent les locutions françaises sur le bout des doigts, l'expression fait sans doute référence « au rôle des pouces dans le maniement du couteau et du pain tranché, et très probablement à la nourriture rapidement poussée ». Vous, je ne sais pas, mais moi, je reste sur ma faim...

    Renseignements (de première main) pris, l'expression employée à l'origine est, contre toute attente, morceau sous le pouce ; on la trouve, avec un degré de figement plus ou moins élevé, dans une lettre datée de 1777 et attribuée à Jean-Marie Roland de La Platière : « [Une omelette] dont chacun tiroit son morceau sous le pouce », puis dans Le Bonheur champêtre (1782) de Nicolas de Bonneville : « On vous prend sous son pouce un bon morceau de lard » et, surtout, sous la plume réputée légère du romancier Pigault-Lebrun : « Je mangeai un morceau sous le pouce » (1792), « Allons, à table, un morceau sous le pouce, une bouteille à la régalade » (1794), « Après le morceau sous le pouce, on s'était remis à patiner » (1799), « ll demanda qu'on lui apportât un morceau sous le pouce » (1804). Dans son Voyage de Bourgogne (1777), le poète Antoine Bertin nous donne une description pittoresque de cette pause-déjeuner : « Dépourvus de fourchettes, je m'imagine qu'on aurait pu très plaisamment nous peindre, pressant du pouce une cuisse ou une aile de poulet sur un morceau de pain, taillé en forme d'assiette. » Deux siècles plus tard, la même scène est évoquée de main de maître par l'écrivain Georges Bordonove dans Les Tentations (1960) : « Jean se mit à manger comme les paysans : le pain dans le creux de la paume, un morceau de grillon sous le pouce, le couteau dans la main droite. Il se coupait une bouchée. » (1) Vous l'aurez compris, le morceau sous le pouce − ellipse pour « morceau (de poulet, de jambon, de lard, d'omelette, de fromage...) (posé sur une tranche de pain faisant office d'assiette et tenu) sous le pouce » − désigne proprement (si j'ose dire) la nourriture (généralement froide) mangée à la façon des milieux populaires, c'est-à-dire saisie avec les doigts et coupée en tranches ou en bouchées avec un couteau, par opposition à celle servie dans une assiette individuelle et piquée à l'aide d'une fourchette : « C'est un morceau sous le pouce : nous n'avons pas de vaisselle » (Pigault-Lebrun, 1794), « Je me fais donner [...] un morceau sous le pouce » (Alphonse-Aimé Beaufort d'Auberval, 1803), « Un morceau sous le pouce ne vous ferait pas de tort » (Jean-Toussaint Merle, 1813), « − Si vous voulez prendre quelque chose, en attendant le dîner... − Très volontiers, un morceau sous le pouce, une tranche de jambon » (Armand Gouffé, 1817), « Je mangerai un morceau sous le pouce » (Prosper Mérimée, 1833), « Vivre à ton aise, avec un morceau de lard sous le pouce et un verre de vin devant toi » (Émile Souvestre, 1835). C'est au prix d'une seconde ellipse qu'apparut, au début du XIXe siècle, le tour manger sous le pouce pour « manger un morceau sous le pouce » : « Il met à l'abri ses couverts en faisant manger sous le pouce » (Antoine Antignac, 1807), « [Il] se livrait, en mangeant sous le pouce, à de joyeuses saillies » (Georges Touchard-Lafosse, 1838) (2).

    Figurez-vous que ledit morceau, prenant son courage à deux mains, chercha de bonne heure à se hisser sur le pouce. Quelle drôle d'idée ! s'exclameront les beaux esprits avec des airs de sainte nitouche. Car enfin, comment manger avec la viande ou le fromage sur le pouce ? C'est aussi stupide que vouloir se mettre quelque chose sur la dent ! À la réflexion, je vois bien trois explications à pareille acrobatie. La première est d'ordre mécanique : d'aucuns arguent que, si le morceau se situe sous le pouce quand on le presse sur une tranche de pain, la lame du couteau, elle, vient buter sur le plus gros doigt de la main qui s'apprête à tailler l'ensemble en bouchées (3) ; autrement dit, on maintient sous le pouce d'une main ce que l'on coupe sur le pouce de l'autre − question de point de vue. La deuxième, avancée par Éman Martin dans Le Courrier de Vaugelas (1874), est d'ordre historique : attendu que le r ne se prononçait pas, dans l'ancienne langue, à la fin des mots en our, il n'était pas rare que sour et souz (ancêtres de nos actuels sur et sous) soient employés l'un pour l'autre ; nous pourrions donc nous trouver devant un cas similaire (quoique inversé) à celui des locutions sous condition, sous peine, autrefois concurrencées par les variantes sur condition, sur peine. La troisième est d'ordre analogique : l'influence de l'expression voisine manger sur le poing, attestée à la fin du XVIe siècle (et depuis tombée en désuétude) au sens de « être très familier », par allusion aux rapaces dressés à venir manger sur le poing du fauconnier, n'est peut-être pas à exclure. Toujours est-il que c'est la graphie sur le pouce qui finit par l'emporter sur sa concurrente, malgré les protestations d'une grosse poignée de spécialistes : « Ne dites pas : Manger un morceau sur le pouce, dites : sous le pouce » (Florimond Parent, 1831 ; Félix Biscarrat et Alexandre Boniface, 1835 ; Mesdemoiselles Clair, 1838 ; D. Gilles, 1858 ; George Verenet, 1860), « L'expression sur le pouce est inintelligible, car le pouce qui tient le morceau de viande sur le pain est dans une position telle que la viande, elle, se trouve dessous » (Benjamin Legoarant, 1858), « On dirait mieux peut-être : sous le pouce » (Dictionnaire analogique de Prudence Boissière, 1862), « Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt sous le pouce » (Alexandre Dumas, 1864), « M. Théodore Braun [a] copieusement traité la grave question de savoir s'il faut dire manger sur le pouce ou, comme il le propose et soutient envers et contre tous les lexicographes, manger sous le pouce » (Joseph Coudre, 1887), « Littré dit, sans le corriger, un morceau sur le pouce. Il faut dire : sous le pouce, l'objet est pris entre le pouce et le pain » (Édouard Le Héricher, 1888), « Sur le pouce est pour sous le pouce » (Dictionnaire des locutions proverbiales, 1899), « [Ils] se faisa[ie]nt servir le matin quelque morceau de viande qu'ils mangeaient sous le pouce (ainsi disait-on, et l'expression était juste) » (Germaine et Georges Blond, 1960), « En breton, on mange sous le pouce ce qui est plus logique que l'expression française "manger sur le pouce" » (Patrick Hervé, 1994).

    Pourquoi l'Académie (et à sa suite Gattel, Landais, Bescherelle, Poitevin, Littré, Larousse et Robert [4]) a-t-elle fait la sourde oreille, balayant ces objections d'un revers de la main ? (5) Je donne ma langue et mes pouces au chat. Quant à ceux qui, à l'instar de Louis Lamy, soutiennent mordicus que « les travailleurs peu fortunés, obligés de se contenter d'un morceau de pain et d'un peu de fromage, tiennent leur couteau dans la main droite, le pain de la main gauche, et le fromage placé sur le pouce de cette dernière » (Le Pêle-Mêle, 1899), je les invite à se demander pourquoi les attestations de morceau sur son pouce (avec le possessif indiquant un emploi littéral) ou posé (placé, mis, découpé...) sur le pouce ne se comptent que sur les doigts d'une main (6). Peu importe la préposition, en vérité, dans la mesure où l'idée reste la même, à savoir manger avec les doigts, sans façon, sans cérémonie (comme le paysan dans son champ, l'ouvrier sur son chantier ou le soldat dans sa tranchée), en se contentant le plus souvent de ce qui tombe... sous la main : « N'faut pas faire de façon ; c'est sans cérémonie. À la cuisine, là, un morceau sur le pouce » (Louis Tolmer, 1798), « Vous êtes ben cérémonieuse, je vas prendre un morceau sur le pouce avec lui » (Joseph Aude, 1804), « Tu te passeras de serviette et d'assiette aussi. Un morceau sur le pouce, sans façon » (Maurice Ourry, 1811), « Je n'ai pas d'assiettes, [...] mes pensionnaires ont la complaisance de manger sur le pouce » (Alphonse Martainville et Théophile Dumersan, 1812), « Nous dînâmes sans nappe, c'est-à-dire, morceau sous le pouce » (Philippe Petit-Radel, 1815), « Mais, pas de façon : un morceau, là, sous le pouce » (Jacques-Francois Ancelot, 1830), « Il vit de pain et de cervelas ; et il mange sur le pouce » (François-Vincent Raspail, 1831), « L'acheteur les [des brochettes de mouton] emporte sur une [galette de pain] et les mange sur le pouce » (Lamartine, 1835), « [Ces demoiselles] ne firent aucune façon pour les [= des morceaux de pâté] prendre et les manger sous le pouce avec les tranches de pain que le bourgeois taillait » (Alexis Eymery, 1838), « Le jeune prince [...] n'a pas été habitué à se servir de ses doigts comme d'une fourchette, et à manger sur le pouce » (Étienne Rousseau, 1862), « − Comment voulez-vous que je déjeune ? je n'ai ni serviette, ni fourchette, ni assiette. − Nous non plus ! On mange avec son couteau, sur le pouce » (Victorien Sardou, 1862), « La servante [...] n'avait point d'assiette, recevait sa part sur son pain et mangeait sous le pouce, avec la pointe du couteau qui lui servait de fourchette » (Henri-Edme Bouchard, 1867), « La société mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts » (Zola, 1876), « On ne dressait pas la table ; on mangeait "sous le pouce" » (Laurent Tailhade, 1905), « Gambaroux mange sans assiette, sur le pouce, son morceau de pain dans la main gauche, avec la viande ou le fromage par-dessus, son couteau à grande lame pointue dans la main droite » (Jules Romains, 1934).

    De ce sens primitif on est facilement et rapidement passé à celui de « repas pris en vitesse » : car à moins de partir pique-niquer, pourquoi irait-on manger avec les pouces, sans prendre la peine de dresser la table, si ce n'est parce qu'on n'a pas trop le temps de se les tourner ? (7) Cette extension de sens (selon le TLFi) ou cette acception figurée (selon l'Académie) s'est manifestée avant 1829, date à partir de laquelle apparaissent les premiers emplois de sur le pouce à propos d'une boisson, d'un potage ou de tout autre mets liquide : « Je suis déjà en retard, tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce » (Mémoires de Vidocq, 1829), « − Voulez-vous [...] une chopine, sur le pouce ? − Sur le pouce ? volontiers, car je n'ai pas le temps » (Ibid.), « On vidait sur le pouce une feuillette [= tonneau de vin] » (Pétrus Borel, 1840), « Boire plus d'un canon sur le pouce » (Lamothe-Langon, 1840), « J'ai pris un potage sur le pouce, au Café de Paris » (La Presse, 1848), « Vous accepterez bien un verre d'eau de cidre sous le pouce ? » (Lucien Thomin, 1885), « Versez, père Maluron, et sur le pouce [...], j'veux pas prendre racine ici » (Jean Lorrain, 1904), « Nous soupons vite, sur le pouce, pas très intéressés par la mangeaille » (Jean Giono, 1951), « Un coup sur le pouce et on y va » (Jean-Noël Blanc, 1988). Il n'est que trop clair, dans ces exemples, qu'il ne s'agit plus de jouer des pouces plutôt que des couverts, mais de boire rapidement un coup. C'est cette idée secondaire de hâte − plutôt que celles, absconses, parfois avancées : « Manger sous le pouce, antiphrase qui veut dire sur les pieds » (Le Figaro, 1831), « Si le pouce désigne un doigt de la main, il désigne tout autant un doigt de pied. Et si sur le pouce voulait tout simplement dire "debout" ? » (Jean-Damien Lesay, 2013) − qui a pu induire celle d'être debout. Et pourtant... Qui ne verrait que la position du morceau de viande par rapport au pouce ne nous renseigne en rien sur celle de la personne qui s'apprête à l'avaler ? Manger avec les doigts, convenons-en, peut s'envisager debout ou assis (quoique rarement sur une chaise, il est vrai), avec ou sans table (8) ; aussi se félicitera-t-on du récent revirement de l'Académie sur ce point. Pour autant, était-elle fondée à mettre en avant l'idée de repas léger ? Je vous laisse en juger : « Un lord qui venait de manger un homard sur le pouce » (Joseph Méry, 1840), « J'ai déjeuné sous le pouce avec trois maquignons ; j'ai mangé pour ma part quatre livres d'aloyau, la moitié d'une poule d'Inde de Lisieux, un fromage de Livarot et six pommes de reinette de Caux » (Charles Jobey, 1866), « Une ample provision de viandes et volailles froides, de jambon, de fromage, d'oranges et de bon vin forment le déjeuner, exécuté, comme on dit vulgairement, sur le pouce » (Alfred Guillemin, 1867), « Il y a des estomacs délicats qui s'accommoderaient mal des copieux dîners au lard mangé sous le pouce » (Alphonse Desjardins, 1870), « Des litres, des quarts de pain, de larges triangles de Brie sur trois assiettes, s’étalaient à la file. La société mangeait sur le pouce » (Zola, 1876), à côté de « Il prendra seulement un morceau sous le pouce, on lui servira la première chose venue » (Charles Polycarpe, 1833), « Permets-moi de manger un petit morceau sous le pouce » (Ferdinand Laloue, 1843), « [Ils] mangeront un fruit, un morceau sur le pouce, peu de chose » (Champfleury, 1849), « [Il] dédaigne ce que l'on appelle le morceau sur le pouce ; il lui faut du solide » (Anne Raffenel, 1856), « Comme nos plats n'ont jamais été bien compliqués, toute place nous était bonne pour les manger sous le pouce » (Hector Malot, 1870), « Ce déjeuner spartiate [...] n'était guère qu'un morceau de pain pris sur le pouce » (Mathieu-Jules Gaufrès, 1873), « Prendrez-vous un petit morceau sur le pouce ? » (Flaubert, avant 1880), « Se contenter d'un morceau mangé sous le pouce » (Jules Beaujoint, 1888), « Il filait comme un chien à la cuisine, friand des restes du garde-manger ; déjeunait sur le pouce d'une carcasse, d'une tranche de confit froid, ou encore d'une grappe de raisin et d'une croûte frottée d'ail » (François Mauriac, 1927). Ce qui est sûr, c'est que l'interprétation littérale du tour avec sur favorise l'idée d'un repas modeste (et acrobatique) : « Le déjeuner fini, pris sur le pouce − et sur le pouce de ces demoiselles vous pensez ce qu'il peut tenir » (Alphonse Daudet, 1877), « Manger sur le pouce : manger en vitesse, sans prendre le temps de se mettre à table devant une assiette. Il s'agit en général d'un repas frugal car le morceau qu'on peut mettre sur le pouce n'est pas bien gros... » (Colette Guillemard, 1990). Sans rire...

    Voilà donc une expression que l'on ne sait plus par quel bout prendre : la logique plaide en faveur de sous, l'usage, en faveur de sur. « Les trois quarts de nos [...] ouvriers ne déjeunent que sur le pouce ou sous le pouce, je ne sais pas au juste », confessait Raymond Brucker en 1860 ; même hésitation sous la main d'Ernest Billaudel (1875) : « Chacun apportera son couteau de voyage et l'on mangera sur ou sous le pouce. » De fait, les auteurs ne s'accordent ni sur sa forme (même si la graphie sur le pouce est de loin la plus fréquente aujourd'hui) ni sur sa signification. Aussi ne manquera-t-on pas de mettre la main sur quelques formulations malheureuses ou ambiguës, du genre : « À dix heures la collation, prise sur le pouce [sens étendu ou figuré], le morceau de viande posé sur une tranche de pain est maintenu sous le pouce [sens propre] » (Catherine Grisel et André Niel, 1998). Est-ce une raison pour mettre ledit tour à l'index ? Faudrait pas pousser !
     

    (1) Nombreux sont les témoignages (relevés notamment chez les chroniqueurs des usages populaires) qui vont dans le même sens : « Il donne un bon morceau de pain à son compagnon, en coupe un pour lui-même [...], ajoute au sien un morceau de volaille froide et s'assied tenant son dîner sous son pouce » (Jean-Baptiste Gouriet, 1811), « Il mangeait un morceau de poulet, debout, et le tenant sous le pouce ; un gros morceau de pain lui servait d'assiette » (Journal des débats politiques et littéraires, 1841), « Le nôtre [d'ouvrier] avait tenu à faire ce repas en plein air, et, carrément assis, jambes pendantes, le couteau en main, il rognait petit à petit un énorme croûton couronné d'une forte tranche de lard maintenue sous le pouce » (Eugène Chavette, 1869), « Lamelle de pain que l'on interpose entre le pouce et le fricot [= nourriture bon marché], lorsqu'on mange sous le pouce » (Anatole-Joseph Verrier, à l'article « tapon » de son Glossaire étymologique et historique des patois et des parlers de l'Anjou, 1908), « Toutes viandes rôties que l'on mange sous le pouce, sur un morceau de pain de froment » (La Revue du Mortainais, 1933), « Le cousin Jules serrait à pleine main une tranche de pain bis sur laquelle son pouce maintenait un cube de jambon gras » (Joseph Malègue, 1933), « [C'est] une "collation sous le pouce", ainsi nommée parce que, dédaignant assiettes et fourchettes, chaque convive maintient sous le pouce, mais séparé de celui-ci par un petit carré de pain, le morceau de chai [= viande] placé sur la tranche de pain » (Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, 1937), « Assis à l'ombre des haies, fâneurs ou laboureurs, faucheurs ou moissonneurs, devisaient en riant, un croûton à la main, la viande sous le pouce » (Gilbert Gensil, 1958), « La "deusse" est toujours accompagnée d'un morceau de lard salé cuit posé sur la tartine et tenu sous le pouce, mais le doigt est séparé du lard par une taille de pain » (Marie-Louise Heren, Folklore picard, 1966), « Vers 9 heures, on s'arrêtait pour faire une "collation sous le pouce" (cette expression vient du fait que chacun maintenait sous son pouce le morceau de viande posé sur une tranche de pain) » (Daniel Lacotte, Traditions et légendes en Normandie, 1980), « Elle se tait, le couteau au poing, une tranche de pain et un morceau de viande sous le pouce gauche » (Louis Costel, 1982), « Uniquement préoccupé à tailler, sur une épaisse tartine, un morceau de lard qu'il tenait sous le pouce » (Glenmor, 1995), « Chacun se coupa une nouvelle tranche de pain, posa dessus un gros morceau de fromage, bien calé sous le pouce » (Edmond Verlhac, 2000). D'autres mettent plutôt en avant l'action coordonnée du pouce et du couteau pour saisir les aliments : « Pas d'assiettes. Padellec coupe d'épaisses tranches de pain et, l'un après l'autre, chacun se lève pour prendre un poisson entre le pouce et le couteau » (Juliette Lartigue, 1929), « En claquant, les couteaux s'ouvrirent. Entre le pouce et la lame chacun se tailla sa part qu'il emporta sur une tranche de pain » (Yvonne Posson, conte breton, 1939), « Il ne pouvait empêcher que les rustauds ne prélèvent les mets [...], en les saisissant entre le pouce et la lame de leur couteau et qu'ils ne les écrasent ensuite sur l'épais chanteau coupé à la grosse miche du pain » (Guy Enoch, 1963). Citons encore cette variante trouvée chez Pierre-Robert Leclercq (1979) : « Il était à jamais de ceux qui tiennent leur pain sous le pouce et leur fromage sous le petit doigt, la paume tailladée comme un hachoir servant de table. »

    (2) Les tours déjeuner, dîner, souper sous (ou sur) le pouce, quant à eux, sont attestés avec le premier terme employé comme verbe (à l'instar de manger) ou comme substantif (à l'instar de morceau) : « Elles déjeunèrent, comme on le dit, sous le pouce » (Nicolas-Pierre-Christophe Rogue, avant 1830), « Le déjeuner sur le pouce aura lieu sous une magnifique tente » (Balzac, 1844), « C'est joyeusement, notre déjeuner sous le pouce, que nous allâmes nous installer devant la porte » (Émile Gaboriau, 1871), « Leur dîner sous le pouce, ils vont s'appuyer à la balustrade » (Thérèse Bentzon, 1877), « Ils ont improvisé un petit souper sur le pouce » (Albéric Second, 1878), « Je soupai sur le pouce » (Georges Duhamel, 1925).

    (3) Ainsi de Sylvie Claval et de Claude Duneton dans Le Bouquet des expressions imagées (1990) : « Manger sur le pouce, manger du pain accompagné de viande que l'on tranche, bouchée après bouchée, "sur le pouce". » L'argument paraît sérieux, il est surtout spécieux, car en toute rigueur la lame du couteau, quand elle viendrait buter sur le pouce, ne s'en situe pas moins sous le doigt (côté pulpe) : « Ce n'est que lorsque le morceau de viande se découpe à même le pain, sous le pouce, que l'on trouve le temps de parler » (Léon Allard, 1885), « [Des] saucisses découpées sous le pouce » (Pierre Desmesnil, 1985), « Ceci ne l'empêchait pas [...] de couper de cette même main, sous le pouce, le pain et le lard gras de son petit déjeuner » (Roger Le Taillanter, 1995), à côté de « Le lard accompagnait la soupe ; ils le taillaient sur le pouce » (Jules Vidal, 1885), « Nous savourons un bout de viande froide que l'on découpe sur le pouce avec une tranche de pain » (Les Missions catholiques, 1933).

    (4) Il est à noter que le tour avec sous n'est pas inconnu du Grand Larousse du XIXe siècle (1869) : « [Il] mange son saucisson sous le pouce, tout en bûchant » (à l'article « concours »).

    (5) En 1888, dans un article de la Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, Édouard Le Héricher pointa du doigt la responsabilité de l'Académie dans la confusion de l'usage : « Il y a bien des cas où nos paysans en remontreraient à l'Académie et même à ce perspicace observateur de la réalité que fut Honoré de Balzac. [...] Balzac a beaucoup puisé dans la langue du peuple, mais il semble n'avoir pas osé dire, comme lui, "manger sous le pouce", ce qui est conforme à la nature : il aura cherché dans le Dictionnaire de l'Académie et lui, si osé pourtant, a accepté "manger sur le pouce". »

    (6) Citons : « Même elle est rousse Et sur son pouce Mange une gousse D'ail ou d'oignons » (Eugène Scribe, avant 1820), « Un vieux en lunettes qui découpait une charcuterie rose placée sur son pouce et la mangeait, tout en lisant son journal » (Jules Claretie, 1882), « Le père Baptiste mange sur son pouce [...]. Je le vois qui mange sur le pouce, du pain et du lard, qu'il coupe, avec son couteau de poche, en petits cubes très réguliers » (Eugène Ionesco, 1960). 

    (7) Témoin ces exemples : « Un repas exquis doit être savouré à table, et non dépêché sur le pouce comme fait de sa provende un vilain » (Charles de Bernard, 1838), « Je n'ai [...] que le temps de rentrer manger un morceau sous le pouce, et de courir » (Xavier Veyrat, 1841), « Les dîners sur le pouce, telle est la nouvelle institution rêvée par les nourrisseurs du genre humain. [...] On dîne à la minute, à la vapeur. Pas de table, pas de couvert, pas de garçon, mais un buffet tout dressé où vous choisissez les tranches de votre goût » (Achille Eyraud, 1855), « Ce repas sera léger et les enfants s'habituent à le faire rapidement, sur le pouce comme on dit » (Louis Chandelux, 1856), « Il mangea un morceau sous le pouce ; ce repas dura juste cinq minutes » (Paul Féval, 1863), « Nous allons expédier un petit déjeuner sur le pouce » (Albert Robida, 1883), « [À l'usine,] les aliments sont pris sur le pouce : [...] le repas du milieu de la journée dure quelques minutes, aussitôt chacun se remet à l'œuvre » (André-Émile Sayous, 1901), « C'est le repas rapide pris sur le pouce, qui n'a pas besoin d'être laborieusement digéré » (Georges Daremberg, 1905), « Après un court repas froid, avalé sur le pouce » (Maxence Van der Meersch, 1936). Force est toutefois de constater, n'en déplaise aux spécialistes de la langue, que la rapidité de l'action n'est pas toujours de mise : « Il mangeait tranquillement un morceau sur le pouce en attendant qu'on reprît la danse » (Octave Feuillet, 1850), « On soupa sur le pouce, mais de bon appétit, et si longuement que le soleil était couché quand on but le dernier coup » (Paul de Musset, 1866), « [Il] se mit à manger sur le pouce sans se presser » (Zénaïde Fleuriot, 1874), « Il avait déjeuné sur le pouce, tout en flânant le long des terrasses, d'un bout de saucisson et d'un morceau de pain » (François Coppée, 1888), « Arno tira son couteau de sa poche, coupa posément un petit cube de pain, l'assortit d'une miette de jambon et commença à mastiquer, sur le pouce, sans se presser » (Jean Raspail, 1993) ou ne va pas forcément de soi : « Ils mangeaient [...] un petit morceau sous le pouce, et à la hâte, pour perdre le moins de temps possible » (François-Victor Vignon, 1822), « Nous avons mangé un morceau sous le pouce, mais vite et mal » (Louis Énault, 1869).

    (8) Qu'on en juge : « Une ample et vaste omelette mangée debout, dont chacun tiroit son morceau sous le pouce » (Roland de La Platière ?, 1777), « [Il] s'assied tenant son dîner sous son pouce » (Jean-Baptiste Gouriet, 1811), « Ces messieurs [...] se tiendront debout et mangeront sur le pouce » (Paul de Kock, 1821), « Il déjeune debout à huit heures du matin, son morceau de pâté froid sous le pouce » (Henri de Latouche, 1836), « Chacun des convives rangés debout des deux côtés de la table recevait un petit morceau de salé sur son pain, et le mangeait ainsi sans assiette, et comme l'on dit sous le pouce » (François Richard-Lenoir, 1837), « Il était dans un coin, assis sur un escabeau, mangeant, sous le pouce, un morceau de lard et du pain bis » (Saintine, 1839), « [Ils] mangèrent un morceau sur le pouce tout debout dans la rue » (Alexandre Dumas, 1844), « Je sais ce que c'est que manger sur le pouce (nous n'avions pas de chaises) » (Albert Pruvost, 1853), « Le grand Empereur s'étant assis lui-même sur le gazon [...] mangea sous le pouce avec la simplicité du soldat une tranche de jambon » (Jacques Bidot, 1860), « [Ils] mangeaient du fromage sur le pouce, assis tout le long de la vieille halle » (Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, 1864), « À l'heure du déjeuner, sur les bancs, ils mangent leur fromage sous le pouce » (Jules Claretie, 1867), « La plupart du temps on ne se met pas à table, on ne s'assied pas, et, comme on dit vulgairement, on mange sous le pouce » (Edme Jean Leclaire, 1868), « Les voilà assis devant la commode, mangeant sous le pouce » (Julie Gouraud, 1873), « [Les officiers] se résignent [...] à manger sur le pouce, l'espace ne permettant pas de dresser de table » (Casimir Pradal, 1875), « Manger sur le pouce, le coude sur la table » (Alexis Bouvier, 1877), « Prouesse mangeait sur le pouce, et ne se mettait à table que lorsqu'il allait dîner chez les autres » (Adolphe Racot, 1882), « À midi ses hommes avaient déjeuné à la hâte, sur le pouce, debout sur le trottoir ou assis sur les coussins de leur fiacre » (Xavier de Montépin, 1883), « Donnez-moi un morceau sur le pouce, je mangerai sur le coin de la table de cuisine » (Hugo, 1887), « On s'assied alors devant le feu qui déjà s'éteint et le pique-nique est attaqué avec un appétit robuste [...]. On mange sous le pouce » (Jules Lecoeur, 1887).

     Séparateur de texte


    Remarque 1 : Employé comme locution adverbiale au sens de « à la hâte, rapidement », le tour sur le pouce s'est construit avec d'autres verbes que manger, déjeuner... : « On y mange comme on y vit... sur le pouce » (Albéric Second, 1844), « Entamons là, sur le pouce, un petit dialogue de circonstance » (Albéric Second, 1855), « Il dormait comme mangent les gens pressés, sur le pouce » (Alexandre Dumas, 1857), « Ce livre écrit au courant de la plume et "sur le pouce" si l'on veut bien nous passer cette expression » (Oscar Comettant, 1865), « La question n'est pas de celles qui se traitent sur le pouce » (George Japy, 1877), « Je me mis à parler sur le pouce, comme ça, de la campagne de 1816 » (Céline, 1932). Cet emploi est qualifié de « vieilli » par le TLFi.

    Remarque 2 : On notera avec intérêt que l'équivalent anglais de notre locution est under the thumb (« sous le pouce ») : « [Food] was eaten "under the thumb", so called because the men held it and cut off pieces with a "shut" knife » (Sarah Butler, 1975).

     

    Sur le pouce
    Livre de Marie-Laure André

     


    votre commentaire
  • « Si elle avait eu une voix, elle se serait écrié : Tire-moi dessus ! »
    (William Olivier Desmond, traduisant le roman de Stephen King Cœurs perdus en Atlantide, paru chez Albin Michel)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    À en croire les spécialistes de la langue, le participe passé du verbe s'écrier s'accorde toujours avec son sujet : « Ils se sont écriés qu'on les trompait » (Hanse), « Elles se sont écriées » (Girodet), « Elles se sont écriées que... » (Bescherelle), « Elles se sont écriées : "Jamais !" » (Josette Rey-Debove), « Plusieurs journalistes se sont écriés avec indignation dans leur quotidien » (Robert), « Ils se sont écriés : Tant mieux ! » (Larousse). La raison en est fort simple : s'écrier, lit-on à l'article « pronominal » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, est un verbe essentiellement pronominal, c'est-à-dire qu'il n'existe « que sous cette forme à la différence des verbes pronominaux formés à partir de verbes transitifs ».

    À y regarder de près, l'affaire est plus complexe qu'il n'y paraît. D'abord, parce que l'argument avancé est historiquement faux. N'en déplaise aux académiciens (et à la plupart des grammairiens), s'écrier n'est pas à proprement parler un verbe essentiellement pronominal, mais plutôt un verbe qui est devenu uniquement pronominal. C'est qu'il ne faudrait pas oublier (comme le fait pourtant le Dictionnaire historique de la langue française) que le bougre existait également sous une forme simple en ancien français : le verbe escrider, apparu au Xe siècle, puis escrier, lequel a longtemps admis diverses constructions non pronominales. À côté de celles propres au discours rapporté li escrie que (+ discours indirect lié) et li escrie (+ discours direct), attestées au XIIe siècle chez Chrétien de Troye, on relève notamment des emplois transitifs, au sens de « prononcer en criant ; proclamer » (avec pour objet direct la chose criée) et de « appeler à grands cris ; informer, avertir ; décrier » (avec pour objet direct la personne visée) : « Franceis [il] escri(d)et, Oliver [il] apelat » (Chanson de Roland, 1080), « Escri(d)ent l'enseigne [= cri de reconnaissance], escri(d)ent un sermon [= discours] » (Ibid.), « Et chascun escrioit son non » (Marie de France, XIIe siècle), « Puis [il] escrie sa gent » (Jean Bodel, XIIe siècle), « Adont li escria un mot plain de plaisance » (Florence de Rome, XIIIe siècle), « Il li escrie trois mos per reprover » (Les Enfances Guillaume, XIIIe siècle), « Quand il les vit, il les escria » (Jean de Joinville, XIIIe siècle), et encore au XVe et au XVIe siècle : « Chascun sire escria son cri » (Jean Froissart, avant 1410), « Mesmement fut tant la chose escriée que [...] » (Les Cent nouvelles nouvelles, vers 1460), « Il escrie sez ennemis : "A mort, a mort !" » (Le Livre d'Alixandre, XVe siècle), « Le survenant par tels mots il escrie » (Joachim du Bellay, 1552), « Ha ha, madame de Pimprenelle (ce m'escria ceste furieuse et arrogante deesse de ce monde) » (Calvy de La Fontaine, 1556), « Escrier ces mots en effect et substance » (Jean de Visch, 1567), « L'occasion est-elle juste de escrier son nom et sa puissance [de Dieu] ? » (Montaigne, 1580), « Que peut elle dire et escrier autre chose, sinon qu'elle ne soit aymee ? » (Gabriel Chappuys, 1587). Rien que de très logique, au demeurant, dans la mesure où escrier, écrier n'est autre que crier auquel a été ajouté le préfixe es-, é- (latin ex-), qui marque « la sortie, ici l’explosion du cri » (selon la revue pédagogique L'Abeille, 1857), « l'idée d'altération de l'état physique ou émotionnel » (selon Michel Aunargue et Marc Plénat, dans leurs Carnets de grammaire, 2007).

    Ensuite, parce que son corollaire « Dans s'écrier, le pronom réfléchi n'est ni objet direct ni objet indirect ; il n'a pas de fonction grammaticale et ne peut s'analyser » ne va pas de soi. Si l'on a pu dire jadis écrier quelque chose à quelqu'un, avec le sens de « dire d'une voix forte (subitement et sous le coup d'une émotion) quelque chose à quelqu'un », n'est-on pas fondé à admettre aujourd'hui s'écrier quelque chose, avec se mis pour « à soi-même, pour soi-même » ? C'est ce qu'affirment, contre l'avis général, Jacques Damourette et Édouard Pichon dans Des Mots à la pensée (1936) : « L'histoire, on le voit, confirme que s'écrier est un réfléchi assomptival [comprenez : le pronom se y a valeur de complément d'objet indirect] et que l'on n'a commencé à écrire "Louise s'est écriée", "Louise et Charles se sont écriés", etc., qu'au moment où l'on a perdu la compréhension nette de la construction. [...] Et même, on pourrait, semble-t-il, très bien dire : "Je ne sais pas ce qu'il a dit, mais il s'est écrié quelque chose." » Les arguments contraires ne manquent pourtant pas : qui ne verrait que l'association de l'objet indirect « à soi-même, pour soi-même » avec un verbe de parole indiquant une voix forte et tournée vers autrui est contre nature (1) ? et comment expliquer l'apparition (au XVIe siècle) de la construction s'écrier à quelqu'un (2) ? Pour Anna Granville Hatcher (The rise and fall of s'écrier in French, 1940), le pronom se fait bien plutôt office d'objet direct : selon cette linguiste américaine, s'écrier signifiait proprement, à l'origine, « écrier soi-même » au sens de « écrier sa propre voix », l'accent étant mis non pas sur la personne interpellée ni sur les paroles rapportées mais sur l'acte vocal lui-même, sur le fait de pousser des cris. Elle n'en veut pour preuve que l'ancienne construction avoir sa voiz escriée (3) qui serait, toujours selon elle, la racine « conceptuelle » du tour moderne s'écrier. Voire. Car alors, comment justifier cette fois l'emploi de s'écrier avec un nom (ou un pronom) pour complément d'objet direct, attesté depuis la fin du XIe siècle : « E [il] s'escri(d)et l'enseigne » (Chanson de Roland, 1080), « A sa vois clere c’est escrié III mos [= trois mots] : "Ou iés [...] ?" » (Raoul de Cambrai, XIIe siècle), « D'amours c'escriait trois mos » (anonyme, XIIe siècle), « Ce qu'il s'est escrié monstre la grande véhémence » (Jean Calvin, 1555) ? Mais poursuivons notre tour d'horizon. À en croire Léon Clédat (Revue de philologie, 1907), c'est une tendance ancienne de la langue que de former des verbes pronominaux à partir d'intransitifs précédés de l'adverbe en (en aller, en fuir, en voler...) ou du préfixe es-, é- (écrier, écrouler) pour indiquer le commencement de l'action : « L'adverbe en (joint à des verbes de mouvement) et le préfixe é marquent le point de départ de l’action, et le pronom réfléchi, qui est une sorte de complément circonstanciel équivalant approximativement à "par soi", peut être considéré comme exprimant une idée qui s’accorde bien avec celle de point de départ : la mise en train de l’action par le sujet. [...] On peut donc interpréter il s’écrie par : il se met à crier ». Enfin, selon Jean Stefanini (La Voix pronominale en ancien et en moyen français, 1962), rares sont, dans l'ancienne langue, les verbes pronominaux qui se construisent avec un objet direct ; parmi eux se trouvent surtout des verbes de déclaration et d’opinion : soi dire, soi escrier, soi penser... (mais aussi soi avoir, soi vouloir, soi tenir), « où le pronom réfléchi, si l'on veut le classer dans les cadres traditionnels, apparaît comme un datif éthique, et non comme un complément d’attribution » − autrement dit, soi escrier ne signifiait pas « escrier à soi, pour soi », mais simplement « escrier »... avec une nuance particulière de sens, le pronom réfléchi indiquant « le caractère "intérieur", psychique du procès et non le bénéficiaire de l’action » (4). Un complément d'objet indirect, un complément d'objet direct, un complément circonstanciel ou un datif éthique : ce doit être ce que l'on appelle l'embarras du choix !

    On m'objectera à grands cris que ces considérations datent d'un autre âge, que cela fait belle lurette que le verbe écrier ne s'écrit plus qu'avec le pronom personnel, que l'usage et les grammairiens ont désormais choisi leur camp. Ainsi Gustave Guillaume affirme-t-il de façon péremptoire qu'« il est impossible de donner à s’écrier un objet direct d’aucune espèce » (Leçon de linguistique du 21 mars 1946) ; selon Marc Hug, s'écrier, contrairement à crier ou à dire (5), « n'admet pas de complément tel que cela, quelque chose ou Déterminant + Nom. Il tend, en français actuel, à se spécialiser dans le rôle d’introducteur de paroles rapportées, généralement en style direct » (Structures du syntagme nominal français, 1989) ; « dans le cas de s'écrier : "P" (ou s'écrier que P), confirme Pierre Le Goffic, le véritable complément direct est le réflexif [se], comme en témoigne l'accord (Elle s'est écriée que P). La complétive, d'apparence directe, [est] non pronominalisable et sans commutation avec un groupe nominal » (Grammaire de la phrase française, 1994). De là la position du Bon Usage : « Quand s'écrier, se récrier, s'exclamer servent à présenter un discours rapporté, celui-ci ne joue pas le rôle d'un véritable objet direct − même le discours indirect lié n'est pas senti comme un véritable objet direct (on pourrait parler de pseudo-objets-directs) −, et le participe passé de ces verbes s'accorde avec le sujet : Mme Verdurin s'était écriée : "Je vous crois un peu qu'elle est belle ! (Proust). Certains se sont écriés que c'était un scandale (Dictionnaire contemporain). Tu t'ennuierais ! s'est exclamée la tante (Hervé Bazin). » « Des pseudo-objets-directs ? » m'écrié-je à mon tour. Il ne manquait plus que ça... À la vérité, on s'étonne surtout qu'un Grevisse, d'ordinaire si prompt à répertorier les diversités de notre langue, ait ignoré de la sorte et la construction directe avec un nom de chose − toujours vivante contrairement à celle avec un nom de personne −, et les cas de commutation avec un pronom (exceptionnels, il est vrai) ou avec un infinitif (plus fréquents), et les exemples − au demeurant pas si rares − de l'invariabilité que Damourette et Pichon appelaient de leurs vœux dans les contextes de discours rapporté (6). Jugez-en plutôt :

    (s'écrier + nom ou pronom COD) « Voyons ce qu'elle s'écria » (Arthur de Gobineau, 1847), « [Il] allait s'écrier [...] le sacramental : Disparaissez ! » (Villiers de L'Isle-Adam, 1888), « Comme l'auteur se l'est écrié [...] : "Retournons aux ruines" » (La Jeune Belgique, 1896), « Et le stathouder de s'écrier cette phrase [...] » (Richard O'Monroy, 1898), « Mais il ne s'écria rien du tout » (Henry Desnar, 1900), « Savez-vous ce qu'il s'écria ? » (Henri Joly, 1902), « Elle sera sourde, disait l'une, aveugle, opinait l'autre, et toutes de s'écrier ceci, qui paraît véritablement exorbitant : Elle sera muette » (Journal officiel de la Société des Nations, 1925), « Puis il s'écria quelque chose de tout à fait extraordinaire » (Pierre Frondaie, 1934), « Il s'écriait ces mots qu'on vient de répéter » (René Spaeth, président de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts d'Alsace, 1970), « Si un homme [...] s'écrie quelque chose comme : "Ce n'est vraiment pas juste" » (Yves Lelong, 1987) (7) ;

    (s'écrier + infinitif COD) « Boutard s'est écrié avoir été blessé par Jaubertière » (Denis Talon, XVIIe siècle), « [Elle] s'écria avoir vu une âme entre deux tonneaux » (Saint-Edme, 1824), « Il s'est écrié avoir hâte d'informer le ministre » (MM. Defranoux et Lervat, 1864), « Si, en voyant passer un païen, on s'écrie avoir entendu exprimer par ce païen [...] » (Moïse Schwab, 1871), « Elle s'écrie avoir la pépie au bout des doigts » (Jean Lorrain, 1896), « [Elle] s'écrie avoir vu le livre » (Camille Flammarion, 1907), « Il s'écrie avoir exécuté ses compositions épiques » (Charles Dédéyan, 1946), « [Il] s'écrie avoir rencontré "de faux curés" » (Jacques Prévotat, 1998), « Mon ami s'était écrié avoir été menotté » (Frédéric-William Girma, 2017), « Après que le jeune garçon s’est écrié avoir découvert une grotte préhistorique » (Français - Livret de l'enseignant) ;

    (invariabilité du participe passé) « Les uns se sont écrié : quelle folie ! » (Mirabeau, 1777), « Elle s'est écrié : "J'aime mieux mourir [...] » (Henriette Campan, 1803), « Nos camarades se sont écrié(s) : "Vous l'entendez !" » (Eugène Scribe, selon les éditions), « Elle s'est écrié(e) en sanglotant : "Hélas !" » (Eugène Sue, selon les éditions), « Quelle douceur ! se fussent écrié Bélise et Philaminte » (Gaspard de Cherville, 1889), « Les officiers [...] s'étaient écrié que tout était fini » (Pierre de La Gorce, 1904), « Les Anglais se sont écrié : "We shall have them !" » (Émile Hinzelin, 1916), « "Nous régnons trop jeunes", s'étaient-ils écrié tous deux » (Henri-Robert, 1928), « Comment, s'étaient-elles écrié dans un émoi spontané, vous partez ? » (Henry Bordeaux, 1937), « Elle s'était écrié : "Et si nous avions un enfant ?" » (Célia Bertin, 1949), « "Courage ! [...]" s'étaient écrié Fama et le griot Diamourou » (Ahmadou Kourouma, 1968), « Des ouvriers se sont écrié : On demande [...] » (Pierre Pascal, 1977), « Elle s'était écrié : "C'est absolument impossible !" » (Françoise d'Eaubonne, 1994), « Là, s'est-elle écrié » (Madeleine Chapsal, 1999), « Les voleurs s'étaient écrié : "Taisez-vous !" » (Sophie Valle, Dictées La Compil' : cahier d'entraînement à l'orthographe, 2015) (8).

    Et que penser encore de cette consigne trouvée dans Tout le français - Concours orthophoniste (2014) de Benoît Priet : « Certains pronominaux subjectifs [dont le pronom conjoint n'est pas analysable] peuvent avoir des COD et donc suivre la règle d'accord [générale] : s'écrier, se récrier, s'exclamer. Ex. : Sa sœur s'est exclamée : "Qui prendra ma défense ?" / Sa sœur s'est exclamé que personne ne prendrait sa défense. Explication : Dans le premier exemple, la question au discours direct est séparée du début de la phrase par une ponctuation, elle n'est pas COD du verbe s'exclamer et on accorde donc avec le sujet sœur ; dans le second exemple, que personne ne prendrait sa défense est COD postposé de s'exclamer, donc on n'accorde pas » (9) ? Tout bien compté, nous voilà avec trois analyses différentes (la première étant de loin la plus courante) :

    • Elle s'est écriée : "La vie est belle !" / Elle s'est écriée que la vie était belle (accord systématique avec le sujet, selon la plupart des spécialistes),
    • Elle s'est écrié : "La vie est belle !" / Elle s'est écrié que la vie était belle (invariabilité, selon Damourette et Pichon),
    • Elle s'est écriée : "La vie est belle !" / Elle s'est écrié que la vie était belle (accord avec le sujet dans le discours direct, invariabilité dans le discours indirect lié, selon Benoît Priet).


    Allez réconcilier les Français avec l'accord du participe passé des verbes pronominaux, après ça !
     

    (1) On trouve toutefois : « Il s'escria en soi-mesme, Ô Seigneur Dieu [...] » (Jean Crespin, 1619), « Et s'écrier à soi-même avec une profonde admiration : Ô humilité sans pareille ! » (Formulaire de prières à l'usage des pensionnaires des religieuses ursulines, 1807).

    (2) « Et se escria a ses freres » (L'Histoire du preux Meuruin, 1540) ; « S'escrier à tout le monde que [...] » (Martin du Bellay, 1541) ; « Ô Seigneur, à toy je m'escrie » (Théodore de Bèze, 1562) ; « Il s'escria à ceux qui estoient à l'entour de luy » (Jacques Amyot, 1567) ; « Si je m'escrie à vous » (Guillaume du Vair, 1591) ; « Elle s'escria à eux : Señores [...] », « Monsieur de Bussy s'escria à Monsieur Strozze » (Brantôme, avant 1614), « Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put » (La Fontaine, 1668).

    (3) « [Il] a sa voiz escriée : "Baron François [...]" » (Guillaume d'Orange, XIIe siècle), « Molt hautement [il] a sa voiz escriée : "Que fetes ci [...] ?" » (La Mort Aymeri de Narbonne, XIIIe siècle).

    (4) Dans son Essai de grammaire générale (1837), Pierre-Joseph Proudhon parle quant à lui de « verbe de spontanéité », qui « exprime un sentiment spontané », dont l'action se réalise indépendamment de la volonté. Crier aurait ainsi pour correspondant de spontanéité s'écrier, sans qu'il soit possible « en bonne logique de regarder le pronom comme régi par le verbe ».

    (5) Grevisse précise que les verbes transitifs crier, dire, déclarer, demander, penser, préciser, répliquer, rétorquer, etc. « ont leur besoin d'objet direct satisfait par la présence, soit du discours indirect lié qui est un véritable objet direct, soit du discours direct qui est un équivalent non syntaxique, parataxique de cet objet ».

    (6) « Il serait à souhaiter que la grammaire normative adoptât la graphie "Louise s'est écrié", "Louise et Charles se sont écrié", [...] historiquement attendue et normativement recommandable. »

    (7) Et aussi : « Il s'écria ces mots : Il est avantageux [...] » (Hippolyte Caplain, « instituteur, auteur de plusieurs ouvrages classiques », 1837), « Il s'écria des paroles entrecoupées de sanglots » (A.-B. Ozun, « professeur de français, latin, belles-lettres », 1849), « Un cardinal s'écria ces paroles connues : "Le voilà !" » (Antoine Madrolle, 1851), « On sait ce qu'il s'écria en montant sur l'échafaud » (Charles de Larivière, 1902), « Pierné s'écrie... Je ne peux pas dire ce qu'il s'écrie, Messieurs » (Henri Bréal, 1914), « C'est alors que je m'écriai ce que vous savez » (Pierre Héricourt, 1925), « Il se vexa et s'écria ce qui suit : "Toujours ce Wirsich !" » (Walter Weideli, 1970), « Il ne s'écria rien de semblable » (Gil Lacq, 1994).

    (8) Et aussi : « Elle s'est écrié ensuite que [...] » (Pierre-François Guyot Desfontaines, 1735), « Elle s'est écrié : ah, cela me pénetre ! » (Marie-Jeanne Riccoboni, 1773), « "Où sont-ils ? s'étaient écrié tous les Francs » (François Vernes, 1790), « Il le sera par moi, s'est-elle écrié d'un ton terrible » (Pigault-Lebrun, 1815), « Elles se sont écrié éplorées : "Ô sort ! [...]" » (Alfio Grassi, 1825), « Elles s'étaient écrié : "Si le mal continue [...]" » (Charles Gueullette, 1862), « Pour un peu, elle se fût écrié : "Je peux jurer que [...] » (Jules Lermina, 1885), « Elle s'est écrié : "Dites à [...]" » (Émile Richebourg, 1886), « Ils se sont écrié avec l'accent d'une douce confiance : O pia » (Charles-Benjamin Poisson, 1890), « Quelques forcenés [...] s'étaient écrié : "Pas de Dieu !" » (Gustave Dupont-Ferrier, 1922), « Fureur des chefs [...] qui se seraient écrié : "Ces monstres [...]" » (Émile Gabory, 1933), « Ils se sont récrié que cela n'avait rien à voir » (Georges Dovime, 1935), « Elles s'étaient écrié en chœur : "Détruisons la famille" » (Le Sexisme ordinaire, collectif, 1979), « Hutin et Doisnel se sont récrié en même temps : "Croyez bien que [...] » (Pierre-Jean Remy, 1985).

    (9) On lit de même dans La Structure des phrases simples en français (Jean-Paul Boons, Alain Guillet, Christian Leclère) : « Verbes dénotant un acte de parole (s'écrier, se récrier, s'esclaffer, s'exclamer, se lamenter) ; ils acceptent tous un objet direct Que P. »

    Remarque 1 : La confusion est telle que des ouvrages, qui paraissent dignes de confiance, en viennent à préconiser de remplacer, dans le passage du discours direct au discours indirect, s'écrier par dire, demander, répondre... « afin de respecter la construction syntaxique (le verbe s'écrier, pronominal, n'accepte pas de COD) » (Objectif concours de recrutement des professeurs des écoles - Annales français, 2018). L'Académie, qui ne voit rien à redire à « Je m'écriai que c'était injuste » (neuvième édition de son Dictionnaire), appréciera...

    Remarque 2 : Selon Jean-Paul Jauneau, « la proposition subordonnée interrogative est une proposition complétive lorsqu'elle est construite indirectement, c'est-à-dire lorsqu'elle complète un verbe déclaratif annonçant une question, comme crier, dire, demander (se), [...], s'écrier, etc. » L'auteur de N'écris pas comme tu chattes (2011) avait-il à l'esprit cette phrase de Pierre Danet : « Il s'écria pourquoy ils venoient à luy » (Magnum Dictionarium latinum et gallicum, 1691) ? On eût apprécié un exemple... récent.

    Remarque 3 : On notera que le verbe s'écrier double le i aux deux premières personnes du pluriel de l'imparfait de l'indicatif et du présent du subjonctif : (que) nous nous écriions, (que) vous vous écriiez.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle se serait écriée (selon la plupart des spécialistes).

     


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  • « Bercy revoit ses ambitions à la baisse. [...] S'agissant de la réduction de la dépense publique, Édouard Philippe a confirmé que le gouvernement espérait en 2022 présenter un budget à l'équilibre, et non en excédent. »
    (paru sur francetvinfo.fr, le 10 juillet 2018)  

     
    (photo Wikipédia sous licence GFDL par europeanpeoplesparty)

     

    FlècheCe que j'en pense

    Grande est la tentation, par analogie avec les tours à la baisse, à la hausse, d'écrire : à l'équilibre. Force est pourtant de constater que c'est bien plutôt en équilibre qui a la préférence des spécialistes de la langue pour indiquer une position stable : « Cela est en équilibre. Maintenir un corps ou quelque objet fragile en équilibre » (Littré) ; « La ballerine se tient en équilibre sur la pointe du pied. L'enfant marchait en équilibre sur le parapet. Mettre une pièce de monnaie en équilibre sur sa tranche. Un système en équilibre instable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Être, mettre en équilibre. Marcher en équilibre sur une poutre » (Robert) ; « Mettre les plateaux d'une balance en équilibre » (Larousse) ; « Des forces en équilibre » (Bescherelle).

    Rien que de très logique, me direz-vous, pour qui perçoit que le choix entre les prépositions en et à, dans ces locutions, dépend du point de vue sous lequel on considère les faits : en baisse, en hausse (comme en avance, en retard, en colère, etc.) indiquent un état, une réalité dûment observée (mesurée, en l'espèce), quand à la baisse, à la hausse (employés notamment après les verbes corriger, repartir, réviser, revoir, s'orienter...) marquent la tendance, le développement de l'action, sans que son terme soit connu avec certitude. Comparez : « Le franc est en baisse. Des actions en hausse, en baisse. Figuré. Son prestige est en baisse, sa cote est en hausse » (Académie), « Les cours des matières premières sont en hausse. Le dollar est en hausse » (Larousse), « Les températures sont en baisse. Des prix en hausse » (Bescherelle), « La Bourse a ouvert en baisse, en hausse. La fréquentation des théâtres est en baisse, en hausse » (Hachette-Oxford) et « Le cours de ces actions repart à la hausse. Des prix révisés à la hausse, à la baisse. Revoir des objectifs à la hausse, à la baisse » (Académie). Point de telles subtilités avec le substantif équilibre ; le bougre désignant précisément un état, seule la préposition en est envisageable (1) : Les plateaux de la balance sont en équilibre. Se tenir en équilibre. Marcher (en étant) en équilibre. Et, pour en venir à l'exemple qui nous occupe : « Présenter un budget en équilibre, en déficit, en excédent [selon que les dépenses et les recettes se balancent exactement ou pas] » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Las ! à y regarder de près, les ouvrages de référence auraient plutôt tendance à faire voler nos certitudes en éclats. Que l'on songe à l'emploi des locutions en baisse, en hausse, à la baisse, à la hausse avec le verbe être (exprimé ou sous-entendu), lequel relève souvent du délit d'initié. Ne lit-on pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Les fonds sont à la hausse, sont en hausse », puis dans la neuvième : « La Bourse est en hausse. La tendance est à la hausse » ? Que doit-on comprendre ? Que les deux constructions, hier synonymes, ne le seraient plus tout à fait de nos jours ? Le Larousse en ligne est à peine plus explicite : être en baisse, en hausse (« être en train de diminuer, d'augmenter de prix, de valeur, d'intensité, de force, etc. ») ; être à la baisse, à la hausse (« avoir tendance à, être sur le point de baisser, augmenter, en parlant d'une valeur [cotée en Bourse ?] »). Pas sûr que l'usager perçoive la nuance entre une vision pour ainsi dire statique de la réalité (dans la mesure où l'écart de prix, de valeur, d'intensité... pourrait être précisé [2]) et son pendant dynamique (réservé au seul domaine boursier ? [3]). Et que dire encore des désaccords qui opposent les spécialistes sur la nature desdites locutions ? Je vous laisse en juger : « En + nom abstrait forme de très nombreuses locutions adjectives se rapportant à un nom comme épithètes, comme attributs ou en position détachée. Ce genre de syntagme [se] trouve en particulier avec le verbe être ou des verbes tels que rester, mettre... » (La Grammaire du français parlé, 1968), « En équilibre, locution adjectivale : un plateau en équilibre ; locution adverbiale : marcher en équilibre sur un fil, tenir un verre en équilibre, mettre quelque chose en équilibre » (Larousse français-anglais) et « Locution adverbiale. En équilibre, plus rarement d'équilibre. Dans une position parfois difficile, précaire, mais stable » (TLFi).

    Gageons que le jour où les garants du bon équilibre syntaxique de notre langue accorderont leurs violons leur crédit auprès des usagers repartira... à la hausse.

    (1) On se gardera de toute confusion avec les cas où la préposition à est imposée par le verbe ou l'adjectif : participer à, revenir à, se rapporter à, tendre à, veiller à, relatif à... l'équilibre.

    (2) Il est à noter que c'est la préposition en qui s'impose quand l'écart est qualifié ou déterminé par un complément : les actions sont en baisse de 2 %, les températures sont en hausse de 2 degrés, la Bourse est en forte baisse.

    (3) Dans Les Mots de la fin du siècle (1996), Sylvie Brunet observe pourtant que « radios et télévisions semblent s’être donné le mot pour ne plus parler que de températures à la baisse (ou à la hausse) et de prix à la hausse (ou, plus rare, à la baisse) [...] par contagion du jargon boursier »...


    Remarque 1
     : La locution en équilibre est attestée au début du XVIIe siècle : « Pour tenir les navires en équilibre » (Jean-Pierre Camus, 1609). Il faut attendre la fin du siècle suivant pour voir apparaître en baisse, en hausse : « Si le papier est en hausse » (François Dominique de Reynaud de Montlosier, 1790), « [Valeur] sujette à varier soit en hausse, soit en baisse [on dirait aujourd'hui : varier à la hausse, à la baisse] » (cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1798).

    Remarque 2 : Dans le jargon boursier, jouer à la hausse (à la baisse) signifie « spéculer sur la hausse (sur la baisse) des marchandises, des valeurs ».

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Bercy revoit ses ambitions à la baisse.
    Présenter un budget en équilibre.

     


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  • Le coup de pompe

    « Une fois la porte d’entrée passée, on découvre un vestibule dans son plus simple apparat » (à propos du fort de Brégançon, photo ci-contre).
    (Guillaume Errard, sur lefigaro.fr, le 3 août 2018)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Patrub01)

     

    FlècheCe que j'en pense

    « J'aurais dit "un vestibule sans apparat" ou "dans son plus simple appareil" (et encore... la nudité d'une pièce se décrit-elle comme celle d'une personne ?) », m'écrit un correspondant, en sollicitant mon avis.

    D'ordinaire, la langue courante distingue nettement les deux substantifs : appareil désigne un assemblage de pièces (dispositif, instrument, machine pour effectuer un travail ou rendre un service déterminé), d'organes (appareil digestif) ou d'éléments divers qui concourent au même but en formant un tout (appareil d'État, d'un parti), quand apparat exprime le faste, l'éclat, la pompe solennelle (parfois avec une nuance péjorative). Mais il n'en fut pas toujours ainsi, et force est de constater que la confusion guette l'usager moderne au détour d'expressions où perdurent des sens anciens qui, selon toute apparence, méritent d'être précisés.

    À l'origine, appareil (milieu du XIIe siècle) et apparat (XIIIe siècle) avaient en commun le sens général de « préparatif, apprêt », comme action ou comme résultat (ce qui est préparé, en particulier la tenue, la toilette) : « Ne fist mie lung apareil » (Le Roman de Brut), « Bien avoit fet son apareil » (Jean Bodel), « De sa vesteure et abillement n'est mignot ne desguisé, quoy que son appareil soit propre et net » (Jean II Le Meingre), « Sanz apparat voit nen pucele [...] s'el est lede ou bele » (Vivien de Nogent), « Car en tel apparat que ont le homme et la femme qui sunt ensemble par mariage [...]. Ce est a dire que tel exces de cointise [= élégance, coquetterie] est laide » (Oresme) (1). Rien que de très logique, n'en déplaise à Littré (2), dans la mesure où les intéressés sont tous deux issus du latin apparare (« préparer ») : le premier par l'intermédiaire du bas latin appariculare (de même sens), lui-même à l'origine du français appareiller ; le second par l'intermédiaire de apparatus (« action de préparer ; ce qui est préparé ; solennité, pompe »). L'acception initiale de appareil, qui coexistait avec le sens moderne de « assemblage de choses préparées pour un but déterminé », eut beau se spécialiser en « déploiement de préparatifs en vue d’un évènement solennel (réception, cérémonie, opération militaire...) », apparat se tenait toujours en embuscade : « Li rois d'Engleterre faisoit son grant appareil pour rechevoir les signeurs » (Jean Froissart), « On a commencé en cette ville gros apparat pour le recevoir [l'empereur] » (Rabelais) ; « Les Anglois faisoient grant appareil de guerre »  (Nicolas de Baye), « Il avoit été donné ordre qu'il ne prit point d'alarme de l'apparat de guerre » (Jean de Serres) ; « Grant appareil de viandes » (Robert Estienne), « Magnifique apparat de mangeries » (Noël du Fail). Par métonymie, ils en vinrent également à désigner l'effet produit par lesdits préparatifs, à savoir l'éclat solennel, la pompe, la magnificence − « Magnifique. On le dit des choses qui ont de l'éclat [...], qui sont faites avec appareil » (Antoine Furetière), « Alleguer avec plus grand' splendeur et (comme on dit) apparat plusieurs autres raisons et auctoritez » (Louis Le Caron) ; « Sans luxe, sans pompe, sans appareil » (Rousseau), « C'est un roi sans apparat, sans pompe » (Jacques Necker) ; « Tous ces vains discours d'appareil » (Voltaire), « Discours d'apparat » (Académie, depuis 1694) ; « Toilette d'appareil » (Rousseau), « Sa toilette d'apparat » (Sainte-Beuve) −, sens que appareil abandonnera à son concurrent. Vous l'aurez compris, la confusion entre nos deux substantifs ne date pas d'hier, et les spécialistes eux-mêmes eurent bien du mal à en distinguer les acceptions, à l'instar de Pierre-Benjamin Lafaye dans son Dictionnaire des synonymes (1858) : ne se prend-il pas les pieds dans le tapis (du vestibule) en écrivant, à l'article « appareil, apparat », que « apparat indique l'effet, au lieu qu'appareil se rapporte aux moyens déployés pour produire cet effet », puis, à l'article « préparatifs, apprêts, appareil », que « appareil est relatif à l'apparence, à l'aspect des choses, à l'impression produite par leur ensemble » ?

    Venons-en à l'expression qui nous occupe : dans le plus simple appareil. Pour Alain Rey, qui n'a pas son pareil pour parler simplement des subtilités de notre langue, la cause est entendue : « L'association des mots simple et appareil est une figure de style, une formule antinomique (les érudits parlent d'oxymore) presque aussi remarquable que l'obscure clarté de Corneille » (200 drôles d'expressions, 2015). C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, qu'un appareil peut en cacher un autre : Louis-Nicolas Bescherelle, dans son Dictionnaire national (1845), ne fait-il pas observer avec quelque apparence de raison que le substantif appareil, quand il est employé dans le sens de « chose préparée (en particulier ce qui contribue à l'apparence, justement : tenue, toilette, etc.) », « n'entraîne pas toujours l'idée de pompe et de solennité » ? Qu'on en juge : « Son gent appareil Qui simples fu n'avoit point de pareil », « Son cointe appareil, Simple et sans orgueil » (Guillaume de Machaut, milieu du XIVe siècle) ; « Quoy que son appareil soit propre et net » (Jean II Le Meingre, début du XVe siècle) ; « Estant en ce povre appareil, le duc de Lorraine [...] » (Philippe de Commynes, vers 1490) ; « Voyage en Asie en fort simple apareil » (Jacques Amyot, 1567) ; « Astrée dans le simple appareil où elle se fait voir aux hommes » (Mercure galant, 1702) ; « Dans un simple apareil la beauté peut seduire » (Louis Rustaing de Saint-Jory, 1735) ; « Le monarque François l'attendoit dans le plus simple appareil. Louis qui se picquoit de dédaigner la pompe extérieure, sembloit avoir affecté dans cette occasion d'outrer sa négligence ordinaire » (Claude Villaret, 1765) ; « Dans le modeste appareil D'une jeune et simple bergère » (Pierre Légier, 1769) ; « J'ordonne que mon corps soit porté à Saint-Denis dans le plus simple appareil que faire se pourra » (Louis XV, 1770) ; « Les Païens reconnoissoient avec étonnement dans ce simple appareil [un habit de deuil] le guerrier dont ils avoient vu les statues triomphales » (Chateaubriand, 1809) ; « [Il] était dans un assez piteux appareil. Dépouillé de sa cérémonieuse redingote [...] » (Pierre Benoit, 1930) ; « La princesse [...] semblait inquiète, presque honteuse de se trouver surprise ainsi, dans cet appareil » (Georges Duhamel, 1941) (3). Point d'oxymore dans tous ces exemples (les apparences, on ne le sait que trop, sont souvent trompeuses).

    Se présenter dans un simple appareil, c'était donc − et c'est encore, dans la langue littéraire − « paraître sans apprêts, sans recherche de toilette, en toute simplicité », à l'instar de la Junie de Britannicus : « Belle, sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil » (Racine, 1669) (4). L'expression est passée dans l'usage courant (surtout sous la variante dans le plus simple appareil) avec le sens culotté de « très peu vêtu, en négligé », voire « nu » : « Les nymphes d'honneur dans le plus simple appareil nocturne » (Théophile Gautier, 1858), « L'angoisse de la chaleur était devenue telle [...], que j'errais en vain dans mes sept pièces, étouffant encore, même dans le simple appareil » (Henri-Frédéric Amiel, 1866), « À mon arrivée, [elles] étaient encore dans le simple appareil du matin » (Claude Mauriac, 1974), « Le plus assidu au plongeoir était un vieux monsieur, [...] avec les manières les plus raffinées jusque dans le plus simple appareil » (Alain Peyrefitte, 1977), « Une jeune photographe t'avait proposé de poser nu pour une exposition. Toi, dans le plus simple appareil [...] » (Nathalie Rheims, 2009). Seulement voilà : le mot appareil est de nos jours si intimement lié à l'idée de technique (d'aucuns parleraient plus volontiers de technologie) que sa présence dans notre expression paraît aussi incongrue que celle d'Alexandre Benalla à côté du carrosse d'apparat des Bleus. Grande est alors la tentation de lui substituer son cousin paronyme, autrement poétique pour évoquer ce qui touche à l'apparence. La méprise, au demeurant, est d'autant plus excusable que apparat, dans son sens premier de « préparatifs de toilette », aurait tout aussi bien pu faire l'affaire ; l'usage en a toutefois décidé autrement. Aussi évitera-t-on d'imiter Régis Michel, conservateur en chef des arts graphiques au musée du Louvre, quand il évoque « trois créatures dans le simple apparat de beautés raciniennes en sommeil prolongé : nudité charnue et pose lascive ». À moins, bien sûr, de vouloir verser dans l'oxymore sur ce coup-là. 

    (1) Cette synonymie est encore attestée au XVIIe siècle : « Apparat. A preparation, decking, provision, furniture », « Appareil. Preparation, provision, readie-making ; a decking, dressing, trimming ; cooking, seasoning » (Dictionnaire français-anglais de Randle Cotgrave, édition de 1632).

    (2) « Ces deux mots n'ont rien de commun par l'étymologie, le premier [apparat] venant de parare, préparer, et le second de pareil, disposition des choses pareilles, appareil pour une opération. »

    (3) Quand il serait passé sous silence par tous les ouvrages de référence que j'ai consultés, le même phénomène est observé avec apparat, quoique plus rarement : « Le roi estoit bien mincement habillé et en povre apparant [mis pour apparat, selon André Mabille de Poncheville] pour un corps de roy » (Georges Chastelain, XVe siècle), « Le général déploya une pompe bien différente du modeste apparat dans lequel s'était présenté son prédécesseur » (Léopold Méry, 1854), « [Elle s'est avancée,] L'air humble et de simple apparat, Un voile en forme de rabat » (Jules Croissandeau, 1880), « Son corps fut porté à l'église de la petite ville et y fut inhumé dans le plus simple apparat » (Hector Fleischmann, 1908), « [La procession] parut très simple, en son modeste apparat » (Paul Adam, 1906), « Un portrait, de plus simple apparat, au crayon » (Charles Saunier, 1933).

    (4) Cette formule, « une des plus gracieuses de notre langue » selon Pierre Larousse, fut souvent reprise, voire plaisamment détournée : « Dans le simple appareil D'un kaiserlick qu'on vient d'arracher au sommeil » (Le Figaro, 5 juin 1862).

    Remarque 1 : À l'article « appareil » de la huitième édition (1932) de son Dictionnaire, l'Académie donnait la définition suivante : « Apprêt, préparatif, manière dont les personnes ou les choses se montrent à nous. » Rien (si ce n'est le goût de la simplicité...) ne s'oppose donc à l'emploi de l'expression dans le (plus) simple appareil à propos d'un objet ou d'une chose abstraite : « Je vous envoie ces vers dans leur simple appareil, et dénués de tout ornement » (Charles Palissot de Montenoy, 1747), « [L'Académie] présentera sa grammaire dans le plus simple appareil. Les exemplaires, même de luxe, ne seront pas scellés du grand sceau de cire verte sur lacs de soie rouge et verte » (Abel Hermant, 1930), « Pourquoi ne pas aborder la pensée dans le plus simple appareil de la langue, dans la beauté de ce qui reste quand on a tout expliqué ? » (Bertrand Poirot-Delpech, 1991).

    Remarque 2 : Apparat a aussi repris au latin apparatus son sens médiéval et spécialisé de « gloses et commentaires » pour désigner, dès le XVe siècle, un livre pédagogique rédigé en forme de dictionnaire, puis, sous l'influence probable de l'allemand kritischer Apparat, l'ensemble des annotations d'une édition de texte. Là encore, la concurrence avec appareil fait rage : « Appareil critique, dans l'édition savante d'un ouvrage, relevé des variantes fournies par les manuscrits et les éditions antérieures, ainsi que des corrections conjecturales (on dit aussi Apparat critique) » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    On découvre un vestibule sans apparat (ou, plus... simplement, dépouillé).

     


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  • À l'origine (XIe siècle) était le verbe faillir (d'abord falir ou fallir), emprunté du latin populaire fallire, lui-même issu du latin classique fallere (« tromper, échapper à, manquer à [sa parole] »). Sa conjugaison hésitait entre les formes en fal- et celles en faill- : (indicatif présent) il falt (puis fault, faut) ; (passé simple) il fali (ou failli, faillit) ; (futur) il faldra (puis faudra ou faillira) ; etc. Falloir, quant à lui, n'est autre que la réfection de faillir (pris au sens de « faire défaut, manquer ») sur le modèle de valoir (d'après il faut/il vaut, il faudra/il vaudra) : « Conjugué de façon impersonnelle, il me faut ce livre signifiait donc "il me manque ce livre", écrit Georges Gougenheim dans Les Mots français (1962) ; puis le sens est devenu "ce livre m'est nécessaire, j'ai besoin de ce livre". Cette conjugaison impersonnelle de faillir a donné naissance à un verbe indépendant qui a subi l'influence de valoir. À côté de il faut, il faudra... [formes reprises à faillir], on a créé un imparfait il fallait, un passé simple il fallut et un infinitif falloir. » Falloir s'est ainsi complètement détaché de son doublet faillir (entre le XVe et le XVIe siècle ?). Le sens originel « manquer de » s'est toutefois conservé dans le pronominal s'en falloir, qui s'est substitué à s'en faillir.

    Précédé du pronom impersonnel il (sujet apparent ou grammatical), s'en falloir se construisait jadis avec un sujet réel (ou logique) : « Il ne s'en fault que demie aulne / Pour faire les six justement » (La Farce de Maître Pathelin, vers 1460), « Il ne s'en est rien fallu qu'il n'ait esté tué. Il s'en fault deux pieces de monnoye » (Robert Estienne, 1539), comprenez : il manque la longueur d'une demi-aune, très peu de chose, deux pièces de monnaie (pour que...). Dans le cas où le sujet réel était non plus un nom mais un adverbe employé comme pronom indéfini (1), deux constructions (syntaxiquement différentes mais sémantiquement équivalentes) étaient possibles, selon que ledit pronom indéfini était placé après ou − l'impersonnel il étant souvent omis en vieux français − avant le verbe : il s'en faut peu (petit, beaucoup, guère, tant...) (que) et peu (petit, beaucoup, guère, tant...) s'en faut (que), comprenez : il manque peu, beaucoup (pour que), d'où : on est près, loin du résultat escompté. Témoin ces exemples anciens : (XIIe siècle) « Petit s'en falt [2] que [...] », « Mais molt petit en falt » (Le Roman d'Énéas) ; « Je ne sui pas / Del tot morte, mes po an [ou s'en] faut », « Molt po de chose s'an failloit que [...] » (Chrétien de Troyes) ; (XIIIe siècle) « Petit s'en fali qu'il ne l'ochist » (Le Roman de Tristan en prose) ; « Peu s'en fali », « Il s'en a mout peu falu que [...] » (Le Roman du Hem) ; « Il sont, ne s'en faut gaires, tout corrompu » (Philippe de Beaumanoir) ; (XIVe siècle) « Sachez que petit s'en fault » (Gace de La Bigne) ; « Il en falut petit que de son sens n'issy » (La Vie de saint Eustache) ; (XVe siècle) « Ainsi les trouverent tous, ou peu s'en failloit, desarmez » (Philippe de Commynes) ; « Cinq ans apres ou gueres ne sen fault » (Nicolas Mauroy) ; (XVIe siècle) « Tu es des tiens peu s'en fault adoré » (Clément Marot) ; « Peu s'en faillit qu'il ne le defonçast », « Tant s'en faut que je reste cessateur et inutile » (Rabelais) ; « Peu s'en a fallu que je n'ay dit ce qu'il fault taire » (Jean Pillot) ; « Beaucoup s'en faut qu'ils en ayent tant que nous » (Henri Estienne) ; « Il s'en fault tant que je sois arrivé à ce [...] degré d'excellence [que...] » (Montaigne). (3) 

    Seulement voilà, observe Goosse : ces formules, cessant peu à peu d'être comprises, subirent des altérations. D'une part, le sujet réel placé après le verbe y a été perçu comme un complément de mesure (4) − évaluant ce qui fait défaut pour que le procès de la proposition complétive (exprimée ou sous-entendue) se réalise −, que l'on a construit avec la préposition de (5) : « Il s'en fault de beaucoup » (Jean Calvin, vers 1558), « Il ne s'en fallut de gueres qu'il ne l'espousast » (Claude de Trellon, 1594), « Il s'en fallut de peu qu'on ne combatit » (Thomas de Fougasses, 1608), « Il ne s'en fallut que d'un moment » (Voltaire, 1768), « Est-ce à dire [que] j’adhère à tous vos jugements ? Il s’en faut de quelque chose, Monsieur » (Joseph d'Haussonville, 1872), « Il ne s'en fallait pas de grand-chose » (Raymond Roussel, 1897), « Il s'en fallait toujours d'un fil ! » (Céline, 1936), « Il s'en faut de cinq ans qu'elle ait roulé dans le panier » (Sartre, 1963). D'autre part, de « purs » adverbes vinrent concurrencer peu, beaucoup, tant... qui, dans ces emplois, étaient de moins en moins sentis comme des pronoms indéfinis : que l'on songe à bien s'en faut, tenu pour un gasconisme, et, plus récemment, loin s'en faut, né du croisement fâcheux entre tant (ou bien) s'en faut et loin de là.

    Des grammairiens, à la suite de Vaugelas, voulurent établir une distinction entre la tournure avec de, qu'ils réservaient à l'expression d'une différence de quantité, et celle sans de, qui indiquait une différence de qualité (6) ; mais beaucoup s'en fallut que cette règle fût toujours respectée (ne serait-ce que par les académiciens eux-mêmes). De nos jours, observe Girodet, la construction avec de tend à s'imposer dans tous les cas (7), mais « cette généralisation abusive n'est pas conseillée ». Notre spécialiste ne croit pas si bien dire : la tentation de recourir aux variantes de peu s'en faut, de beaucoup s'en faut, par analogie avec il s'en faut de peu, il s'en faut de beaucoup, n'en a été que plus grande. Sauf que ce qui était envisageable à droite du verbe s'en falloir n'aurait jamais dû l'être à gauche ; c'est du moins ce qu'affirment les Le Bidois père et fils dans leur Syntaxe du français moderne (1938) : « L'emploi de la préposition de est impossible devant peu [beaucoup, etc.] quand ce mot se trouve en tête de locution. » (8) Hanse et Goosse se veulent rassurants : n'affirment-ils pas dans une touchante unanimité que de tels exemples sont « exceptionnels » (selon le premier), « rares » (selon le second) ? C'est vite dit : « De peu s'en fault que le cœur plein de rage [...] / Ne crie en hault » (Béranger de La Tour, 1551) ; « Il se fust du tout abstenu de parler, de tant s'en faut qu'il eust ornée et polie sa parolle » (François Bonivard, 1563) ; « Je ne suis pas encore morte, mais de peu s'en faut ! » (Milli de Rousset, 1780) ; « De peu s'en est fallu que l'amateur vindicatif n'ait été renvoyé » (Julien Louis Geoffroy, 1805) ; « Cette limite n'est jamais assez forte pour arriver jusqu'à l'équilibre, de beaucoup s'en faut » (Henri Fonfrède, avant 1841) ; « [Tel organe de presse étrangère] a, de peu s'en faut, les dimensions du Journal des Débats » (Pierre Gustave Brunet, 1841) ; « Quand Balzac vint au monde, [...] la littérature française était morte ou de peu s’en faut » (Le Messager de l'Assemblée, 1851) ; « − Mais le canapé n'est pas achevé ? − Oh ! de bien peu s'en faut » (Ponson du Terrail, 1866) ; « De peu s'en fallut qu'il ne trouvât interminables les trente tours de roue qu'il y avait » (Élémir Bourges, 1884) ; « [Des] phénomènes devant se reproduire, ou de peu s'en faudrait, partout où le gouvernement démocratique s'établira » (Émile Faguet, 1894) ; « Un frère aussi pauvre qu'elle, ou de guère s'en faut » (Eugène Le Roy, 1901) ; « Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut » (Frédéric Mistral, 1906) ; « Tel est bien le cas de la France actuelle, ou de trop peu s'en faut » (Justin Fèvre, 1906) ; « Un recueil de chants populaires [...] ne donne pas toujours, de tant s'en faut, l'émotion artistique recherchée » (Jean-Baptiste Galley, 1909) ; « Me voici parvenu à la quatre centième page du présent livre, ou de peu s'en faut » (Maurice Dreyfous, 1912) ; « L'insecte n'est pas mort, de bien s'en faut », « Il y fait, de peu s'en faut, aussi froid qu'au dehors », « De véritables œufs, pareils, de guère s'en faut, à ceux que [...] » (Jean-Henri Fabre, avant 1915) ; « Taine ne va pas tout à fait si loin, mais de peu s'en faut » (Henri Bremond, 1923) ; « Les réformes limitées qui viendraient à s'imposer d'elles-mêmes, ou de peu s'en faut » (Jacques Chirac, 1978) ; « Les mêmes observations valent, ou de peu s'en faut, pour [...] » (Gérald Antoine, 1981) ; « Ce n'est pas un drame, de beaucoup s'en faudrait, je l'admets » (Franz Bartelt, 2015) ; et il n'est que de parcourir la Toile pour y trouver matière à compléter cette liste, déjà longue. 

    Par réaction contre cette dérive ou, plus vraisemblablement, par excès de simplification, l'Académie (ainsi que la plupart des dictionnaires actuels) est venue ajouter à la confusion ambiante en donnant à croire, dans la neuvième édition de son Dictionnaire, que la préposition de est attachée au verbe plutôt qu'à son complément : « S'en falloir de, suivi généralement d'un nom ou d'un adverbe de quantité, se dit pour indiquer une différence en moins. » Il n'en est évidemment rien, tant s'en faut, car sinon, pourquoi les Immortels auraient-ils supprimé de la huitième édition (1932) l'exemple Il ne s'en faut de guère ? C'est parce que de guère − comme de tant, mais contrairement à de peu, de beaucoup − ne s'emploie plus... guère en français moderne (9) pour estimer une différence que l'on ne dit plus de nos jours Il ne s'en faut de guère ni Il s'en faut de tant, mais Il ne s'en faut guère et... Tant s'en faut ! Pour ne pas être pris en flagrant délit de contradiction (10), les académiciens ont donc préféré pratiquer la politique de l'autruche en supprimant purement et simplement tous les exemples devenus embarrassants (Il ne s'en est guère fallu se trouvait encore dans la huitième édition) plutôt que de préciser : « S'en falloir, suivi (généralement [11]) d'un syntagme nominal précédé de la préposition de, d'une locution adverbiale de quantité (de beaucoup, de peu, de rien) ou d'un adverbe (bien, guère...). »

    Goosse n'est pas en reste quand il s'agit d'user de raccourcis. Ne qualifie-t-il pas les tours peu s'en faut, tant s'en faut (ainsi que beaucoup s'en faut et bien s'en faut, présentés comme « rares ») de « formules figées d'une syntaxe archaïque » ? Va pour la syntaxe archaïque (antéposition du pronom indéfini, omission du pronom impersonnel) et pour la lexicalisation (au sens de « presque » pour le premier, de « loin de là, bien au contraire » pour les suivants), mais avouez que l'on a connu degré de figement autrement élevé : (peu, très peu, bien peu, si peu, beaucoup, bien, tant, tant bien...) s'en faut (s'en fallait, s'en fallut, s'en est fallu...). C'est que les expressions construites avec s'en falloir doivent suivre le temps du verbe qu'elles régissent, si l'on en croit les exemples donnés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie (12) : « Peu s'en fallut qu'il ne fût expulsé. Elle n'était plus, tant s'en fallait, de première jeunesse. Il s'en est fallu de quelques points qu'il fût reçu. La balle a failli l'atteindre, il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu. »

    Et que penser encore des désaccords de nos spécialistes sur l'emploi de ne dit « explétif » après s'en falloir ? Littré et Thomas s'en tiennent à la règle traditionnelle (13) − que Girodet réserve à « l'usage soutenu », et l'Académie, à la langue « littéraire » −, selon laquelle ladite particule est requise dans la proposition subordonnée quand s'en falloir est en tournure négative, restrictive (modifié par un mot comme peu, guère, presque, rien, seulement...) ou interrogative : (avec ne) « Il ne s'en est pas fallu l'épaisseur d'une épingle qu'ils ne se sayant nayés [soient noyés] tous deux » (Molière), « Il ne s'en fallut pas de beaucoup que la chaleureuse déclaration de Tiburce ne fût noyée sous un moral déluge d'eau froide » (Gautier), « Il ne s’en est cependant quasi rien fallu que je ne l'aie percé de mille coups » (Savignien de Cyrano de Bergerac), « Il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît dans la plus agréable situation du monde » (Mme de Sévigné), « Il ne s'en fallait guère qu'un accident ne mît un terme à tous mes projets » (Chateaubriand), « Il s'en est fallu de peu qu'ils n'y fussent pas » (Mauriac), « Peu s'en faut que d'amour la pauvrette ne meure » (Molière), « Combien s'en faut-il que notre santé ne soit entièrement désespérée ? » (Bossuet) ; (sans ne, en tournure affirmative) « Tant s'en faut que l'ardeur de mon feu diminue » (Ronsard), « Il s'en fallait donc de sept à huit cents piastres pour qu'[ils] pussent réunir la somme demandée » (Dumas père), « Il s'en faut de beaucoup qu'il soit laid » (Sand), « Il s'en faut bien qu'elle soit sans agréments » (Stendhal). Pour les Le Bidois, il n'y a pas ici à donner de règle absolue : « C'est avant tout affaire de pensée (et d'oreille aussi, quelquefois). Quand il y a lieu de souligner la valeur négative, (ou encore si la présentation de la phrase paraît requérir plus de fermeté et de plénitude), la présence de ne dans la subordonnée peut, à la rigueur, se justifier [...]. Autrement, il semble bien que la justesse n'a qu'à perdre à l'intrusion de ne. » Même son de cloche, ou peu s'en faut, du côté du Robert : « Dans ces propositions, l'emploi de ne est fonction du jugement du locuteur sur l'estimation de la différence. On dira : Il s'en faut seulement de quelques millions que le budget de l'État ne soit en équilibre, mais quand la différence en moins est considérable : Il s'en faut de cent milliards que le budget soit en équilibre. » Hanse, pour sa part, avoue ne percevoir aucune nuance de sens : « Il s'en est fallu de peu qu'il vînt ou qu'il ne vînt (= il a failli venir) », avant d'ajouter : « S'il y a négation du verbe subordonné, on doit employer ne pas : Il s'en est fallu de peu qu'il ne vînt pas (= il a failli ne pas venir). »

    Vous l'aurez compris : la syntaxe du verbe pronominal impersonnel s'en falloir n'a rien d'une sinécure, tant il y est difficile de démêler le vrai du... faut !

    (1) Comme dans : Il a fait beaucoup pour moi. Peu le savent. Il est à noter que les adverbes de degré ne peuvent pas tous être employés avec la valeur pronominale : « Ces emplois sont exclus pour bien », précise Goosse.

    (2) Ou, selon les sources, en falt. L'ancienne langue semble avoir hésité entre en falloir et s'en falloir... voire falloir seul : « Peu faut que je ne vous estranle » (Adam de la Halle, XIIIe siècle), « Petit fault que chescune la chambre ne veudait » (Lion de Bourges, XIVe siècle), « Ne failloit gueres que chacun coup qu'il toussoit qu'il ne fust oy de la chambre » (Les Cent nouvelles nouvelles, vers 1460).

    (3) On voit bien que, dans ces emplois, les formes conjuguées viennent historiquement de faillir. D'où la remarque de Vaugelas, qui considérait « peu s’en est fallu », en lieu et place de « peu s’en est failli », comme une « confusion » de l’usage (sans doute abusé par les formes communes aux deux conjugaisons). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver encore au XVIIIe siècle : « L'échapper belle, c'est-à-dire s'en faillir peu que l'on ne périsse » (Dictionnaire français et latin de Joseph Joubert, 1710).

    (4) Littré, de son côté, parle de complément adverbial : « Cette construction [il s'en est fallu l'épaisseur d'un cheveu] s'explique ainsi : il, sujet indéterminé, c'est-à-dire l'épaisseur d'un cheveu [sujet réel], s'en est fallu [= a manqué]. On dirait aussi : il s'en est fallu de l'épaisseur d'un cheveu ; mais alors l'explication grammaticale est différente : il s'en faut se dit absolument pour signifier il y a une différence en moins ; et de l'épaisseur d'un cheveu devient une locution adverbiale qui modifie il s'en faut. » Avec la phrase Il s'en fallait beaucoup que la Russie fût aussi peuplée, cela donne : il (sujet apparent), c'est-à-dire beaucoup (sujet réel, mis pour « un grand nombre, une grande quantité ») s'en fallait (= manquait) (pour) que la Russie fût aussi peuplée ; avec la préposition de : il s'en fallait (= il y avait une différence en moins) de beaucoup (locution adverbiale servant à souligner l'importance de l'écart exprimé) (pour) que la Russie fût aussi peuplée.

    (5) Par analogie avec la construction des compléments de mesure après un verbe énonçant la différence, le retard, la supériorité... : Il l'a emporté de beaucoup, de peu. Ils se sont manqués d'une minute. Elle le dépasse de dix centimètres.

    (6) Pierre-Benjamin Lafaye ajoute, dans son Dictionnaire des synonymes (1858), que la présence de la préposition de dans ces expressions suppose une appréciation plus exacte de la différence, qui aura pu être mesurée avec quelque rigueur.

    (7) Le tour sans de est présenté comme « très vieilli » dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie (Hanse se contente de la mention « vieilli »).

    (8) L'emploi de de en tête de proposition, devant une expression désignant la mesure de différence, est pourtant attesté en ancien français : « De peu me sert que [...] » (Roman du châtelain de Coucy et de la dame du Fayel, fin du XIIIe siècle), « De tant elle [une verrière] est plus tost brisée » (Le Ménagier de Paris, XIVe siècle).

    (9) De guère n'était pas rare dans l'ancienne langue : « Ilz ne se teurdroient de gaires » (Jean d'Arras, vers 1392), « Monsieur n'a menty de gueres » (François Béroalde de Verville, 1617), « L'âge ne sert de guère » (Molière, 1661). D'après Goosse, ledit tour est « encore usité à Lyon et en Provence » : « Il ne s'en est fallu de guère que je ne vienne pas t'appeler ! [dit un jeune Provençal] » (Marcel Pagnol, 1957).

    (10) Ce fut notamment le cas du Petit Robert 1987 : « S'en falloir (il s'en faut) de. Avec un adverbe de quantité. Il s'en faut de beaucoup, Il s'en faut bien. » Comprenne qui pourra !

    (11) Que se cache-t-il derrière cet adverbe ? L'emploi absolu Il s'en faut (= loin de là, bien au contraire) : « Hélène n'a pas l'oreille prude, il s'en faut » (Colette) ? La construction avec une proposition complétive (au subjonctif) comme sujet réel : « Il s'en fallait que leur goût fût excellent » (Romain Rolland) ? Mystère...

    (12) On a ainsi reproché à Racine ce vers d'Athalie : Peu s'en faut que Mathan ne m'ait nommé son père. « Peu s'en est fallu » n'aurait-il pas mieux respecté la concordance des temps ? s'interroge le grammairien Pierre Fontanier dans ses Études de la langue française (1818).

    (13) Établie par le grammairien Noël-François De Wailly dans ses Principes généraux et particuliers de la langue française (1754) ?

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    Remarque 1
     : Le verbe impersonnel falloir n'est usité qu'à l'infinitif, au participe passé (toujours invariable et servant uniquement à former les temps composés) et à la troisième personne du singulier de tous les temps et modes.

    Remarque 2 : Sont également attestées en ancien français les expressions a poi, a petit, a peu... (que) au sens de « peu s'en faut (que) » : « A po qu'il ne l'anbrace » (Chrétien de Troyes), « A peu que le cuer ne me fent » (François Villon).

    Remarque 3 : Voir également les billets Loin s'en faut et Il faut mieux.

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    Peu s'en faut

     


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