• Vaste débat

    « Liz Hurley et son fils Damian sont dévastés par la mort de Steve Bing. »
    (paru sur 20minutes.fr, le 23 juin 2020.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL pr Mingle Media TV)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Plus d'un observateur de la langue a cru devoir nous mettre en garde : « David Beckham se dit "dévasté" [par la mort d'un proche] parce que le mot anglais est devastated. "I was devastated" se traduit en général par "j'étais anéanti" » (Didier Pourquery, 2014), « Un calque de plus en plus courant est l'utilisation du verbe dévaster dans le sens figuré qu'il peut avoir en anglais. On entend ainsi "j'ai été dévasté" (I was devastated) en lieu et place de terrassé, foudroyé » (Bernard Gensane, 2015), « L'emploi de l'adjectif dévasté, appliqué à une personne, s'est répandu dans les médias aussi bien au Québec qu'en France : Il est dévasté par cette terrible nouvelle. Il s'agit d'un anglicisme de sens » (Lionel Meney, 2019). Bref, résume le Portail linguistique de l'Institut d'assurance de dommages du Québec : « On ne peut jamais dire que quelqu'un est dévasté. C'est un anglicisme patent. » Oserai-je affirmer à mon tour que... ces affirmations péremptoires ne résistent pas à l'analyse historique ?

    Dévaster est emprunté du latin devastare (« détruire, ravager en faisant le vide »), composé du préfixe de- à valeur intensive et de vastare, lui-même dérivé de vastus (avec son sens premier de « vide, désert »). À en croire les ouvrages de référence, le verbe est relevé « à diverses époques » (dixit le Dictionnaire historique de la langue française) dans des « attestations isolées » (dixit le TLFi) : vers 980 sous la forme devastar (1) et en 1499 sous la forme moderne (« Leur cyté commencée a devaster », Jean d'Authon). Est-ce à dire que dévaster était rare dans l'ancienne langue ? Pas exactement. Les textes anciens attestent l'existence, selon les régions, de graphies en v, en w et en g(u), depuis que le latin vastare se prononçait gwastare sous l'influence du synonyme germanique wostjan et de son initiale altérée en gw par les bouches romanes : devaster, dewaster, degaster, deguaster, desgaster, desguaster... C'est donc un raccourci que Littré emprunte quand il écrit : « Devastare donna, dans l'ancien français, degaster, remplacé chez les modernes par dévaster, calqué sur le latin. » Disons plus justement que, jusqu'au XVIe siècle environ (2), les formes en g furent nettement plus fréquentes que leurs concurrentes. Eh bien, figurez-vous que ledit degaster se construisait aussi bien (quoique plus souvent, il est vrai) avec un nom de chose qu'avec un nom de personne :

    [degaster une chose (concrète ou abstraite), la détruire, l'anéantir, la consumer, la détériorer, la gaspiller] « [Il] m'ad ma tere deguastee » (Chanson de Roland, XIe siècle), « Mes iretages et mes fies [= fiefs] M'a trestos uns rois degastes » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Qu'il arge et dewasteche et anientisse en moi l'amour del monde » (psautier du XIIIe siècle), « Que toute la char degastee [= la chair altérée] soit restauree » (traduction de la Chirurgie d'Henri de Mondeville, vers 1314), « Et quant celle monnoie de pappier est trop vielle et degastee » (Jean le Long, vers 1330), « Ces pays [...] estoient lors grandement degastez par les Sarrasins » (Étienne Pasquier, 1581) ;

    [degaster une personne (ou ses facultés), la mettre à mal, la corrompre (physiquement ou moralement)] « Par ces tourmens [ceux qui vont en enfer] sont degasté » (Raoul de Houdenc, vers 1220), « Cascuns doit [...] luxure qui le dewaste Haïr » (Robert le Clerc d'Arras, vers 1250), « Il seroient tyrant et degasteroient lour genz » (Henri de Gauchy, XIIIe siècle), « Et sa biauté a degastee » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Je me vois defriant Par ennui toute et degastant » (Guillaume de Digulleville, vers 1330), « Jeo siu si fiebles et si degastee par ma maladie » (Henri de Lancastre, 1354), « Tout est degasté par luxure. Sens, los, temps, corps, avoir et ame » (Jean Le Fèvre, avant 1380), « Quant elle verroit Tedald estre degasté par la misere et tristesse d'amour » (Laurent de Premierfait, 1414), « C'est par la miséricorde de nostre Seigneur que nous sommes ainsi degastez » (édition de la Bible de Guyart des Moulins, vers 1500), « Un homme degasté par tant de maladies » (lettre d'Henri II, traduite du latin en français par Barthélemy Aneau, 1553).

    À partir du XVIIe siècle, c'est donc la réfection savante dévaster qui prend le relais, d'abord timidement (3) et dans des emplois qui se font rares au figuré : « Des meschancetés atroces, lesquelles devastent et destruisent directement la conscience » (Richard-Jean de Nérée, 1624), « Les Capitainies de Rio grande et autres totalement devastez » (Traité commercial, 1648), « Il devasta l'Egipte » (Germain Sibin, 1696). En 1718, le verbe fait son entrée dans le Dictionnaire de l'Académie, mais au seul sens de « désoler, ruiner un pays ». Les attestations du sens figuré « altérer, tourmenter, miner (notamment en parlant d'une personne [de ses facultés ou d'une partie de son corps] soumise à de graves perturbations [passions, maladies...]) » ne vont pourtant pas cesser de se multiplier, en dépit de réticences ponctuelles (4). Jugez-en plutôt : « Un esprit dévasté qui cherche un aliment » (Ambroise de La Cervelle, 1746), « Alexandre se répand comme une flamme rapide pour dévaster les hommes, les champs et les cités » (Louis-Antoine Caraccioli, 1760), « Le dernier rejeton d'une famille dévastée [par la petite vérole] » (Jean-Jacques Menuret de Chambaud, 1769), « Ce peuple [...] est dévasté par la perversité de ses mœurs » (François Dujardin, 1774), « Une ame que le temps et le malheur ont dévastée » (Chateaubriand, 1802), « Cette passion [= l'amour] peut dévaster à jamais l'esprit comme le cœur » (Mme de Staël, 1807), « Ces hommes dévastés et mourants » (Félix Davin, 1836), « Hier, nous avions encore l'homme erreinté ; mais [...] les gens de qualité voulaient un autre mot pour traduire leur élégans vieillis avant l'âge, leurs robins décrépits et leurs lions sans crinière. Ils ont trouvé le dévasté » (journal Les Coulisses, 1841), « Un homme dévasté moralement par la douleur » (Gustave Bourdin, 1856), « C'est alors que je la rencontrai en Angleterre, mourante de désespoir et de fatigue dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur que j'hésitai à la reconnaître » (George Sand, 1859), « La dévotion, balayée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux » (Hippolyte Taine, 1860), « Ce bel homme [...] à qui une grande passion n'avait ni creusé les yeux ni dévasté les tempes » (George Sand, 1868), « L'âme a ses vandales, les mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu » (Victor Hugo, 1869), « Un gentilhomme français, vieilli plutôt que vieux, usé, dévasté, ruiné » (Alphonse Daudet, 1875), « [La secousse] qui ne laisse plus dans l'homme dévasté qu'une seule idée, le désir furieux d'une désolation plus parfaite encore » (Émile Faguet, 1883), « Je suis dévasté, suffoqué par le vide » (Romain Rolland, 1919), « Tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient » (Maurice Barrès, 1922), « J'étais dévasté de fatigue » (André Beucler, 1952), « Ni mes regrets, ni ma compassion ne justifiaient l'ouragan qui me dévasta pendant deux jours » (Simone de Beauvoir, 1958), « Un homme habité par une idée qui le dévaste » (Jean Dutourd, 1959), « Vénus est littéralement dévastée par la jalousie » (Luc Ferry, 2016), « [Jean d'Ormesson] était dévasté. Il souffrait de la pire souffrance qui soit » (Jean-Marie Rouart, 2017) (5). Alors oui, concède Paul Roux dans son Lexique des difficultés du français dans les médias (2004), « il n'est pas impossible que ce sens figuré connaisse aujourd'hui un second souffle sous l'influence de l'anglais, mais je ne vois rien là de contraire à l'esprit du français ». Et pour cause !

    Mais voilà que de nouvelles réserves viennent alimenter le mauvais procès fait à l'emploi prétendument moderne du verbe dévaster :

    « Le mot dévaster, en français, ne saurait être utilisé à la légère. Son sens est très fort. Il vient de vastus (le vide) et signifie donc "rendre désert". D'où dépouiller, piller, ravager, etc. Au sens figuré, on va trouver des expressions du style "un vieillard dévasté par l'âge", [c'est-à-dire physiquement] délabré. Mais l'emploi au sens "moderne" de "anéanti" [à propos d'une simple défaite sportive, par exemple] est ridicule », nous dit en substance Bernard Gensane. C'est oublier que la critique vaut aussi bien pour anéantir − qui a vu de la même façon son sens s'affaiblir de « réduire à néant » (au propre) à « mettre dans un état de faiblesse, d'abattement, de consternation » (au figuré) −, pour abattre, pour effondrer, etc.

    « Dévaster un visage, lit-on sur le site L'Internaute, c'est lui faire subir d'importantes déformations, lors d'une agression physique ou d'une opération chirurgicale, par exemple ». Il ne faut pas exagérer. Car enfin, cela fait belle lurette que la langue littéraire se passe de coups de poing ou de bistouri pour qualifier de dévasté un visage « pâle, défait, amaigri par l'âge, la maladie ou le chagrin » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870) (6).

    Non, décidément, l'évolution du sens du verbe dévaster n'a rien que de très naturel, me semble-t-il. Le tour critiqué − et désormais consigné dans le Robert en ligne − la nouvelle l'a dévasté (littéralement : l'a rendu vide) peut même se justifier comme une ellipse de (la tristesse, la douleur consécutive à l'annonce de tel évènement) l'a dévasté. Cela dit, l'usager scrupuleusement respectueux de l'étymologie a tout loisir de se dire désolé, attristé, bouleversé, affligé, effondré, abattu, anéanti, dévasté, selon le degré de tristesse, d'affliction, d'abattement ou de vide (intérieur) que justifie la situation. Le choix, au demeurant, est aussi vaste en français qu'en anglais ! 

    (1) Provençalisme vraisemblablement dû à un copiste, selon le linguiste Joseph Linskill.

    (2) « Selon Bloch et Wartburg, degaster est usuel en France jusqu'au XVIe siècle », confirme François Carré dans un bulletin de la Société archéologique d'Eure-et-Loir (1996). Et c'est encore la graphie dégaster qui figure, en 1606, dans le Thresor de Jean Nicot.

    (3) Ce qui fait écrire à l'Académie : « Dévastation, du verbe dévaster, qui n'est point en usage » (première édition de son Dictionnaire, 1694) et à Adolphe Hatzfeld : « [Dévaster] semble inusité au XVIIe siècle » (Dictionnaire général, 1890).

    (4) « Dévaster paroissait étranger à M. [Pierre] de la Touche. Il avoue pourtant que l'Académie l'avait admis dans son Dictionaire. Il est bien établi aujourd'hui, et l'on ne doit pas faire difficulté de s'en servir, aussi bien que du substantif dévastation » (Jean-François Féraud, 1787), « On trouvera aussi, dans [le roman Valérie de Barbara Juliane von Krüdener], des locutions peu françaises : Il voyoit cette même ame dévastée » (Mercure de France, 1803).

    (5) Et aussi : « Une ame dévastée par les passions » (Guillaume-François Berthier, 1788), « Les traces d'une beauté dévastée » (Souvenirs de voyage, 1840), « Ces femmes dévastées et glacées par le vice » (Alfred Philibert-Soupé, 1869), « Vous me trouvez changé, n'est-ce pas ? Méconnaissable, dévasté peut-être... » (Adrien Marx, 1874), « Cette pauvre femme, dévastée par la maladie » (Henry de La Madelène, 1879), « Ils ressemblent à de jeunes amoureux plutôt qu'à un vieil homme dévasté par la maladie » (Françoise Giroud, 1992).

    (6) Je vous laisse apprécier les nuances : « La douleur et l'effroi dévastent son visage » (Charles-François-Philibert Masson, 1799), « Ce visage dévasté par la souffrance » (Mme Charles de Montpezat, 1833), « Le feu céleste exhalé de son âme avait dévasté son visage » (Frédéric Mab, 1833), « Pourquoi sa figure est-elle si pâle, si dévastée par le chagrin ? » (Mme A. Dupin, 1834), « Un visage dévasté par la petite vérole » (Achille Tardif de Mello, 1840), « On pourrait lire sur son visage dévasté le nombre de nuits qu'elle a consacrées à [la danse] » (Frédéric Lacroix, 1845), « Ce visage dévasté par la maladie et la souffrance » (Jules Lacroix, 1845), « Les passions précoces avaient dévasté son visage » (Jules Janin, 1864), « Un visage dévasté par la vieillesse » (Littré, 1869), « Aucune déception n'a dévasté son visage » (Jean Alesson, 1895), « De grosses larmes tombaient de ses paupières flétries sur son visage dévasté » (Xavier de Montépin, 1899), « Ce visage dévasté par les larmes » (Aragon, 1936), « Le visage dévasté par un reste de joie, d'amabilité que leur brusque retombée rendait grimaçantes » (Françoise Sagan, 1957), « Le chagrin avait dévasté son visage » (Dictionnaire de l'Académie, 1992).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Ils sont bouleversés, anéantis par la mort de...

     


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  • « Je suis heureux de vous partager la pochette de mon nouveau single. »
    (Jean-Baptiste Guegan, sur Instagram, le 16 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Voilà que le sosie vocal de feu notre Johnny national pousse le souci du détail jusqu'à imiter la syntaxe approximative de son modèle ! Car enfin, Guegan a-t-il seulement conscience que vous est ici complément d'objet indirect et que sa phrase revient à légitimer la construction partager quelque chose à quelqu'un ?

    Eh bien figurez-vous que, contre toute attente, cela s'est dit autrefois : « Un bien qu'il vous doit partager » (Corneille), « [L'oiseau] partage son butin à ses petits » (Bossuet), « Cette impossibilité de partager à mes inclinations le peu de temps que j'avais de libre » (Rousseau) et, plus près de nous, « Cette autre caisse [d'or] qu'on leur partagera » (Alfred Jarry), « Partager le travail entre les ouvriers ou aux ouvriers » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Gageons toutefois que notre rockeur n'entendait pas remettre en piste un tour aujourd'hui considéré comme « classique et littéraire » (Grand Larousse), « vieilli » (Académie), « légèrement archaïque » (Girodet), voire carrément fautif : « Quand on conserve une portion de ce qu'on partage, on doit dire partager avec ; et quand on ne réserve rien pour soi, on dit : partager entre, et non pas à », écrivait Féraud en 1788... Pour autant, la nouvelle idole des jeunes aurait-elle été mieux inspirée de partager avec nous la pochette de son nouveau disque ? Les avis sur ce point sont partagés.

    C'est que le verbe partager, quand il est employé avec un complément d'objet direct désignant une chose concrète, signifie « diviser en parts, en lots, en portions » (partager une somme d'argent, un bien, un gâteau), « prendre part à » (partager un repas) ou « posséder en commun » (partager un appartement avec des colocataires). Rien à voir, convenons-en, avec le propos de notre homme qui, loin de vouloir éparpiller son disque façon puzzle, cherche simplement à en faire la publicité. Seulement voilà : à ces acceptions traditionnelles Robert, que l'on sait prompt à suivre l'air virussé du temps, a récemment ajouté celle de « rendre accessible ; faire connaître » : partager une recette, partager son expérience... alors pourquoi pas partager la pochette d'un album ? Et c'est là que les choses se compliquent.

    Cette extension de sens est en effet rejetée par de nombreux observateurs (surtout canadiens) : « Le verbe partager a pris un sens nouveau [celui de "diffuser, faire connaître, communiquer, transmettre, envoyer"] et tend à s'aligner sur la définition que donne l'anglais à share » (André Racicot), « Partager n'a pas le sens de "communiquer [exprimer, raconter, faire part de]", sens que l'on recense parfois maintenant pour le verbe anglais to share » (Office québécois de la langue française), « On ne doit pas donner [au verbe partager] le sens de "échanger des propos" ou de "discuter" » (site Internet de l'Académie), « Partager une opinion veut dire "[souscrire, adhérer à] l'opinion de quelqu'un d'autre", et non "communiquer sa propre opinion à quelqu'un d'autre" [sous l'influence de l'anglais to share] » (Jacques Desrosiers), « À l'ère du Web 2.0 [...], on voit de plus en plus souvent le verbe partager employé dans le sens de "diffuser des ressources ou les rendre accessibles à plusieurs internautes" » (Emmanuelle Samson). Nous aurions donc affaire à un anglicisme qui se serait récemment propagé dans le jargon de l'Internet et des réseaux sociaux. Voire. Car, à y regarder de près, tout porte à croire que cette valeur sémantique du verbe partager était déjà présente de longue date dans notre langue.

    Quand il est employé avec un complément d'objet abstrait désignant ce que l'on ressent ou pense (sentiment, opinion, goût...), partager prend le sens figuré général de « avoir en commun » : partager une grande joie, une vive douleur, des idées avec quelqu'un et, particulièrement, celui de « faire sien » : partager la joie, la douleur, les goûts, le point de vue de quelqu'un. Mais il arrive que le sujet du verbe se confonde avec l'unique possesseur du COD ; dans ce cas, nous dit l'Académie, on a recours au tour factitif faire partager : « Dans une conversation, on ne partage pas son point de vue, ses idées, son opinion, mais on cherche à les faire partager à son interlocuteur, c'est-à-dire que l'on fait en sorte que celui-ci les fasse siens », lit-on sur son site Internet (1). Lafaye partage cet avis : « Je partage une opinion déjà admise par un plus ou moins grand nombre d'hommes ; je fais partager mon sentiment [à quelqu'un] » (Dictionnaire des synonymes, 1858). Force est pourtant de constater que la construction partager ses (propres) sentiments, ses (propres) pensées avec quelqu'un est bel et bien attestée − et depuis fort longtemps −, comme elle l'est, au propre, avec un complément d'objet concret (biens, fortune...). Jugez-en plutôt : « C'estoit avec luy que je partageois mes pensées [et] mes labeurs » (Guillaume du Vair, avant 1621), « Je viens partager avec vous mon trop juste déplaisir » (Les Galanteries de Monseigneur le Dauphin et de la comtesse du Roure, 1696), « Que je suis à plaindre de ne point partager mes douleurs avec vous ! » (lettre anonyme citée par Richelet, 1698), « Mon impatience était violente de pouvoir partager mon secret avec vous » (Marie-Catherine d'Aulnoy, 1698), « Je voulois être heureux et partager mon bonheur avec deux personnes qui m'étoient chères » (abbé Prévost, 1739), « Il me pressa vivement à partager avec lui ma douleur [libre traduction de He importuned me to tell him what it was] » (Mémoires et aventures de Mlle Moll Flanders, 1761), « J'aime à partager avec toi mes plaisirs » (Rousseau, 1761), « Je veux partager avec vous mes pensées, ma vie et tout ce que je possède » (Marie-Louise Mignot, 1780), « Ceux avec qui je pourrai partager mes opinions et mes sentimens » (Corneille-François de Nélis, 1792), « [L'homme] avec lequel je pourrai communiquer et partager mes sentimens comme mes pensées » (Manon Roland, avant 1793), « Je me connaissais moi-même et j'étais parvenu à partager mes connaissances avec certaine petite paysanne » (C.-J. Sonnerat, 1806), « Je veux partager avec quelques-uns de ses amis mes impressions et mes souvenirs » (Prosper Mérimée, 1850), « Je partage avec vous mes idées qui mûrissaient longtemps avant de devenir paroles » (Stefan Buszczyński, 1867), « Mon père haussa les épaules, en homme qui renonce à partager son expérience » (Georges Duhamel, 1925), etc. Comme on peut l'observer dans ces exemples, l'inversion de la relation a probablement favorisé le glissement de sens de « avoir en commun, faire sien » à « exprimer, raconter, faire part de ». Comparez : Je partage sa joie (= je m'associe en pensée à la joie de quelqu'un d'autre, j'en prends pour ainsi dire une part) et Je partage ma joie avec vous (= je vous associe à ma propre joie, je vous en donne une part, d'où je vous la transmets, je vous la communique).

    Bref, cela fait au moins quatre siècles que partager lorgne du côté de communiquer − ce qui, soit dit en passant, n'a rien que de très conforme à l'étymologie quand on s'avise que le latin communicare a d'abord signifié « mettre ou avoir en commun, partager » avant de prendre le sens de « entrer en relation, communiquer avec » ! Aussi comprend-on mieux la confusion de Guegan : c'est parce que partager en est venu à partager un sens avec communiquer, transmettre que grande est la tentation de le soumettre à la même syntaxe. De là l'emploi fautif de partager quelque chose à quelqu'un, non plus au sens vieilli de « distribuer, répartir entre » mais au sens critiqué de « communiquer, diffuser, transmettre à ». Quant à l'anglais to share, sa fréquentation à l'ère de l'Internet et des réseaux sociaux − Ah ! Facebook et son fameux lien « partager » ! − a surtout eu pour effet de conforter l'acception controversée et de l'étendre à de nouvelles réalités : photos, vidéos et autres contenus numériques que d'aucuns préfèrent transmettre ou diffuser (2). À ce propos, est-il besoin de préciser que la photo d'une pochette de disque sera plus aisément partagée, sur Instagram, que la pochette elle-même ? Non, bien sûr : vous connaissez la musique ! 


    (1) À ce compte-là, la réserve ne devrait-elle pas aussi valoir pour cet exemple emprunté à l'article « répertoire » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Personne toujours prête à partager avec les autres les souvenirs, les anecdotes qu'elle a en mémoire » ? Et pour cette définition trouvée dans le TLFi : « Secret. Qui garde pour lui ses sentiments, ses pensées, qui ne les partage pas naturellement ou volontairement » ?

    (2) Signalons également, dans le domaine informatique, l'utilisation de partager au sens de « utiliser (une imprimante, une application...) en commun via un réseau », qui rejoint un des emplois traditionnels du verbe (partager un appartement).

    Remarque 1 : Notre chanteur n'est apparemment pas le seul à s'emmêler les prépositions : « Je dois tenter de faire partager mes idées, mes convictions avec les autres » (Luc Ferry).

    Remarque 2 : Partager tendant à prendre le sens de « communiquer, transmettre », il ne faut pas s'étonner que le tour faire partager ne soit plus compris : « J'entends souvent la forme "faire partager" plutôt que "partager" [...]. Il me semble qu'on partage sa passion [avec quelqu'un d'autre] et que faire partager n'aurait pas de sens ici », s'interroge un internaute. Pas sûr, hélas ! que la consultation des ouvrages de référence l'aide à y voir plus clair. Comparez : « Faire partager ses idées, ses sentiments..., essayer de convaincre autrui de leur justesse » (Grand Larousse) et « Faire partager, communiquer » (TLFi).

    Remarque 3 : Il est cocasse d'observer que l'association Défense du français conclut un article consacré aux anglicismes par cette perle : « Merci de partager ce lien autour de vous » !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Je suis heureux de partager avec vous la photo de la pochette de mon disque (admis par Robert et l'Office québécois de la langue française).
    Je suis heureux de vous faire découvrir, de vous présenter la pochette de mon disque.

     


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  • Tous les coups sont-ils permis ?

    « [À Besançon,] deux jeunes se sont acharnés à coups de poings et de couteau sur un troisième âgé seulement de 17 ans. »
    (Dimitri Imbert, sur francebleu.fr, le 10 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Employé au sens propre de « en donnant ou en recevant plusieurs coups de », le tour à coups de s'écrit logiquement − et, pour le coup, tragiquement − avec coups au pluriel pour exprimer l'idée d'une action répétée. Comparez : Il a été blessé à coups de couteau (= il a reçu plusieurs coups de couteau) et Il a été blessé d'un coup de couteau. Mais quid du nombre du nom complément : doit-on écrire se battre à coups de poing ou à coups de poings ? Et c'est là que les ennuis commencent...

    Il n'est que de jeter un coup d'œil sur la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser de la coupable inconséquence dont les ouvrages de référence font preuve en la matière. Jugez-en plutôt : à coups de poing (aux articles « battre », « boxe », « boxer », « casser », « dauber », « pugilat » et « pugnace ») mais à coups de poings (aux articles « expliquer » et « gourmer ») ; à coups de coude (à l'article « coup ») mais à coups de coudes (à l'article « coude ») ; à coups de pierre (à l'article « pierre ») mais à coups de pierres (aux articles « assaillir », « attaquer » et « lapider »), etc. Avouez que tout cela ne fait pas très sérieux (1).

    Renseignements pris, l'hésitation ne date pas d'hier. Au XVIIe siècle, déjà, le grammairien Gilles Ménage avait cru frapper un grand coup en prenant nettement position en faveur du singulier : « Il faut dire à coups de bâton, à coups d'épée, à coups de flèche, à coups de pique, à coups de canon, etc. » (Observations sur la langue française, 1675). Ce fut un coup d'épée dans l'eau : « Monsieur Ménage est allé trop vite, quand il a condamné le pluriel dans ces locutions, lui répondit Louis-Augustin Alemand dans ses Nouvelles Observations sur la langue (1688). On peut [user du singulier ou du pluriel], puisque nos auteurs s'en servent indifféremment ; la raison voudroit mesme qu'on se servit plutôt du pluriel puisque à coups est en ce nombre, outre que ce n'est pas avec un seul trait, avec une seule flèche ou avec une seule pique qu'on attaque et qu'on frappe [...]. C'est bien assez qu'on dise à coups de bec, à coups d'épée et de bâton, quand on ne frappe ou qu'on n'est frappé que par une seule épée ou par un bâton seul, et ainsi des autres choses uniques. » Le sujet fut de nouveau débattu en 1831, au sein de la Société grammaticale et littéraire de Paris, sans faire l'objet d'un plus grand consensus : « Dans toutes ces locutions [à coups d'épée, de poignard, de bâton, de poing, de pied, de pierres], le mot coups doit désigner la pluralité. Il y a eu plusieurs coups. Mais quant à l'instrument dont on s'est servi, il n'y a que le mot pierres qui doive prendre le signe du pluriel. On ne suppose pas que chacun se soit servi d'une seule pierre, on s'en est lancé plusieurs, tandis qu'on s'est battu avec le pied, avec le poing, avec le bâton, avec le poignard, avec l'épée. Tous ces mots doivent rester au singulier », argumenta Pierre-Alexandre Lemare ; « Chacun des combattans n'a-t-il pas pu faire usage de ses deux pieds, de ses deux poings ? Pourquoi préférer ici le sens générique ? Je mettrais ces mots pieds et poings au pluriel. Je ne vois pas sur quoi serait fondé le reproche qu'on pourrait m'en faire », lui rétorqua à coups à peine retenus un certain A.-J. Sabatier. Ne manquait plus que Louis-Nicolas Bescherelle pour porter le coup de grâce : « À coups de pied, à coups de pieds. À coups de poing, à coups de poings. À coups de bâton, à coups de bâtons » (Dictionnaire national, 1845). Gagnerait-on vraiment à tous les coups ?

    Dans cette affaire, vous l'aurez compris, plusieurs logiques sont à l'œuvre pour décrire une même réalité. Quand la pluralité des coups résulte de l'usage répété d'un unique instrument (bâton, matraque, gourdin, barre, bélier, boutoir, couteau, épée, hache, marteau, maillet, pelle, pic, cravache, fouet, crosse, bec, langue...), elles s'accordent d'ordinaire sur le singulier après coups : des coups de couteau, à coups de couteau. Mais les divergences se font jour dès lors que l'instrument en jeu peut se décliner (si l'on me permet ce tour néologique) en plusieurs exemplaires discernables, décochés coup sur coup (pied, poing ; pierre, boule de neige, flèche, bombe, torpille et autres projectiles) voire en même temps (griffe, dent). Les uns, s'attachant à la nature de chacun des coups, mettront après à coups de le même nombre qu'après un coup de : à coups de poing comme un coup de poing, avec poing logiquement au singulier (essayez donc de frapper avec les deux poings à la fois !). Enchaînerait-on les crochets du gauche et du droit que cela n'y changerait rien : il s'agit à chaque fois d'un coup de poing, d'un coup donné avec le poing, un poing c'est tout. C'est l'interprétation générique de Ménage. « Dans l'usage général, confirme Hanse, le complément déterminatif de coup reste au singulier, même après les coups [...]. On écrit même, au sens propre et au sens figuré : un coup de griffe, des coups de griffe [alors qu'il] ne serait pas illogique de mettre griffes au pluriel. » Les autres, sensibles justement à la pluralité des instruments employés (fussent-ils de même nature) pour porter l'ensemble des coups, opteront spontanément pour le pluriel : à coups de pierres, de flèches, puisqu'il en faut d'ordinaire plusieurs pour donner des coups ; à coups de griffes, de dents, car il est rare de n'en solliciter qu'une à la fois ou de solliciter la même à chaque coup. C'est l'interprétation détaillée, laquelle permet de distinguer entre :

    • Il l'a frappé d'un coup de poing (un coup, un poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poing (plusieurs coups assénés avec un seul poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poings (plusieurs coups assénés avec les deux poings).


    Bref, tout cela est affaire de perception ou d'intention... mais aussi de sens. Et il va sans dire que le pluriel s'impose, après à coups de, avec des noms qui prennent au pluriel un sens particulier ou qui s'emploient uniquement au pluriel :

    • « L'accusé [...] avait tué à coups de ciseaux un autre aveugle » (Bertrand Poirot-Delpech), mais « Autrefois, on écrivait à coups de ciseau l'histoire sur les murailles sacrées » (Maxime Du Camp, faisant allusion au ciseau de sculpteur) ;
    • « [Les sangliers fouillaient] le sol à coups de défenses » (Jules Verne, considérant que chaque coup dans le sol est donné avec les deux défenses en même temps), mais Les narvals se battent à coups de défense (chacun n'en a qu'une) ;
    • « Autrefois, on châtiait les écoliers à coups de verges » (Dictionnaire de l'Académie) ; avec le singulier, on verserait dans le scabreux ;
    • « Ils bâtissoient le monde à coups de dés » (Rousseau) ;
    • « [Il] n'avançait plus qu'à coups de reins » (Courteline) ;
    • « Ces fleurs qui semblent annoncer à coups de cymbales dorées le printemps » (Jean et Jérôme Tharaud).


    Et voilà qui nous amène à l'emploi figuré de notre locution : « à coups d'écu [= la monnaie] » (Charles Loyseau, avant 1627), « à grands coups d'épigrammes » (Scarron, 1650), « à coups de volonté » (Louis Bertrand Castel, avant 1757), « à coups de billets de banque » (Balzac, Leblanc, Duhamel), « à grands coups de sentences » (Frédéric Soulié), « à coups de décrets » (Viollet-le-Duc), « à coups de logique » (Ernest Renan), « à coups de punitions » (Émile Boutroux), « à coups de raisonnements » (Paul Bourget), « à coups d'injures » (Romain Rolland), « à coups de proverbes et de lieux communs » (Jean Paulhan), « à coups d'articles de presse » (De Gaulle), « à coups de statistiques et d'ordinateurs » (Jean Mistler), « à coups de remarques aigres-douces » (Patrick Lapeyre). Le retour en force du pluriel (au complément du nom) ne vous aura pas échappé. C'est qu'il n'est plus tant question de déterminer la nature de coups à proprement parler que de préciser le ou les moyens − fussent-ils « expéditifs, inefficaces ou répréhensibles », selon l'Académie − auxquels on a systématiquement recours (2). Mais voilà que Girodet vient semer le trouble : « Au sens figuré, indique-t-il sans plus d'explication, on écrira traduire un texte à coups de dictionnaire (en se servant souvent du dictionnaire), mais acquérir quelque chose à coup [sic] de billets de banque, à coup [resic] de dollars. » Vous parlez d'un coup de théâtre ! Que faut-il comprendre ? Que le pluriel coups se maintient, au figuré, seulement quand prévaut l'idée de répétition (« en se servant souvent du dictionnaire ») ? Celle-ci ne paraît pourtant pas absente de l'expression à coups de billets, qui donne à voir les coupures jetées coup sur coup au visage de l'interlocuteur ou alignées les unes à côté des autres sur la table des négociations... Que dans ses emplois figurés, la locution s'écrit avec coups au pluriel quand elle est suivie d'un complément au singulier et avec coup au singulier quand elle est suivie d'un complément au pluriel ? Tel n'est pas l'avis des autres spécialistes de la langue qui, à l'exception notable de Robert (3), n'envisagent notre expression, au propre comme au figuré, qu'avec coups au pluriel. Sans doute m'objectera-t-on que la graphie à coup de est attestée (peut-être sous l'influence de à grand renfort de ?) chez de bons écrivains, parfois même dans des emplois au sens propre ; mais, là encore, comment faire le tri entre ce qui relève de l'intention de l'auteur et ce qui ressortit au lapsus ou à la coquille ? « À coup de maillet », mais « à coups de billets de banque » (Huysmans) ; « J'avais beau m'efforcer dans l'idéal à coup de suprêmes énergies », mais « On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses » (Céline) ; « Les avocats se battent à coup de citations », mais « Ce bonheur [...] édifié à coups de de clichés » (Jacqueline de Romilly) ; « à coup de citations bibliques », mais « à coups de souvenirs approximatifs » (Frédéric Vitoux) ? Bien malin qui peut percevoir une logique derrière pareille ca-coup-phonie...

    Dans le doute, mieux vaut encore aller au moins compliqué :

    1. On s'en tiendra à coups au pluriel dans tous les emplois de à coups de.
    2. Concernant le nom complément :
      • lorsque l'expression à coups de est employée au sens propre, le choix du nombre se fera selon l'interprétation générique ou détaillée, quand il ne s'impose pas par le sens ;
      • dans les emplois figurés, le nombre sera le même qu'après à grand renfort de.


    Pas si simple, me direz-vous. De là à accuser le coup... de tous les maux de la langue !

    (1) Le constat est, hélas ! le même chez la concurrence : [Littré] à coups de poing (aux articles « boxer », « combattant », « dauber », « délivrer », « grenier », « pelauder », « poing », « pomme », « pugilat » et « pugiliste ») mais à coups de poings (aux articles « battre », « ceste », « daubé » et « gourmer ») ; [Larousse en ligne] à coups de poings (à l'article « se battre ») mais à coups de poing (partout ailleurs). Et que dire du TLFi, qui n'hésite pas à recourir aux deux graphies au sein du même article (« pugilat », en l'occurrence) : « Exercice, jeu de lutte à coups de poings [...]. Bagarre à coups de poing » ?

    (2) N'allez pas croire pour autant que l'hésitation sur le nombre du nom complément soit levée à coup sûr dans les emplois figurés : « Un thème fait à coups de dictionnaire » (à l'article « dictionnaire » de celui de l'Académie), mais « Faire une version latine à coups de dictionnaires » (à l'article « coup »). Décidément, il y a des coups de pied au c... qui se perdent !

    (3) Et encore, pas de toutes ses publications : « à coup(s) de, à l'aide de » (Petit Robert), mais « à coups de, à l'aide de » (Robert illustré).

    Remarque 1 : D'après Girodet (encore lui !), « on écrit à coup de revolver ou à coups de revolver ». Selon le nombre de balles tirées ? Gageons que l'on dira plus couramment d'un coup de revolver en cas de tir unique... Autrement pertinente paraît à André Jouette la distinction entre à coups de revolver, de fusil, de canon (plusieurs coups tirés avec la même arme) et à coups de revolvers, de fusils, de canons (plusieurs coups tirés avec plusieurs armes) : « C'est le contexte qui détermine le nombre du complément de coups. »

    Remarque 2 : Avec deux traits d'union, coup-de-poing désigne une arme de main faite d'une masse de métal percée de trous où l'on introduit les doigts : un coup-de-poing américain, des coups-de-poing américains.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À coups de poing et de couteau (selon Joseph Hanse, Jean-Paul Colin, Jean Girodet, André Jouette, Irène Nouailhac), mais la graphie à coups de poings et de couteau ne saurait être considérée comme fautive.

     


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  • « Le président Trump a décidé [de se rendre] à pied jusqu'à l'église Saint-John [...]. Pour parcourir la quelque centaine de mètres jusqu'à l'édifice, la police a dû faire dégager les manifestants. »
    (Adrien Jaulmes, sur lefigaro.fr, le 2 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Repéré sur le site du Figaro, au cœur d'un article consacré aux rassemblements en hommage à George Floyd, mort étouffé dans les circonstances que l'on sait : « la quelque centaine de mètres ». Voilà une formule qui n'aura pas manqué de susciter quelque interrogation chez des lecteurs déjà passablement troublés. Car enfin, que nous disent les grammairiens ? Quand quelque, adjectif indéfini, qualifie un nom singulier, il indique une indétermination portant sur l'identité ou la quantité, alors que, avec un nom pluriel, l'indétermination porte sur le nombre, toujours petit. Comparez : (avec le sens de « un certain, un quelconque ; un peu de » devant un nom singulier) Connaissez-vous quelque personne qui soit de cet avis ? Il a montré quelque agacement. Il y a de cela quelque temps ; (avec le sens de « plusieurs, un petit nombre de » devant un nom pluriel) Nous avons quelques amis communs. Il a commis quelques erreurs. Partant, est-on fondé à écrire, au singulier : quelque centaine de mètres comme on écrirait : « Je me trouvais à quelque distance [= à une certaine distance peu importante] de lui » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) ? J'avoue ne pas bien en voir l'intérêt, dans la mesure où le nom centaine, qui a pris par extension le sens courant de « environ cent unités », exprime déjà une approximation. Mais enfin, il faut croire que l'on faisait moins la fine bouche, autrefois : « À quelque centaine de pas » (Paul-Émile Piguerre, 1582), « Quelque centaine de gens » (Élie Benoît, 1695) et, avec d'autres noms numéraux, « Votre marché à quelque cinquantaine de pistoles » (Voltaire, 1724), « Vous me survivrez de quelque quarantaine d'années » (Chateaubriand, 1827), « Depuis quelque vingtaine d'années » (frères Goncourt, 1852), « Un trajet de quelque soixantaine de millions de lieues autour du soleil » (Hector Berlioz, 1859) (*). Rien que de très régulier, même, selon Régnier-Desmarais, pour qui sait lire entre les lignes de son Traité de la grammaire française (1705) : « Avec les noms collectifs de nombre, comme dixaine, centaine, [quelque est adjectif indéfini] et il se construit en genre et en nombre avec le substantif. » Pour autant, précise Bénédicte Gaillard, « quelque avec un nom au singulier ne peut jamais être précédé d'un autre déterminant » (Pratique du français de A à Z), contrairement à quelques se rapportant à un nom pluriel. Autrement dit, pour en revenir à l'exemple qui nous occupe, Trump peut parcourir les quelques centaines de mètres (qui le séparent de l'église) ou la centaine de mètres (la distance est alors un peu plus courte), mais pas la quelque centaine de mètres.

    Qu'à cela ne tienne ! Des voix s'élèveront par centaines pour objecter, avec quelque apparence de raison, que quelque sans s peut être précédé d'un déterminant quand, devant un adjectif numéral, il est adverbe (et invariable) au sens de « environ, à peu près, approximativement » : Les quelque cent mètres qui séparent la Maison-Blanche de l'église Saint-John. Sauf qu'il ne vous aura pas échappé, même à cette distance, que centaine est − je vous le donne en cent − un nom numéral, pas un adjectif numéral ! Ce qui vaut pour dix, douze, vingt, cent, mille, etc. ne vaut donc pas pour dizaine, douzaine, vingtaine, centaine, millier, etc.

    Vous l'aurez compris, tout porte à croire que notre journaliste n'a pas su discriminer entre les constructions suivantes : les quelque cent mètres, les quelques centaines de mètres et la centaine de mètres. L'ennui, c'est qu'il n'est apparemment pas le seul : « La quelque centaine de radicaux qui font l'appoint de sa chancelante majorité » (Charles Le Goffic, futur académicien, 1919), « La quelque cinquantaine de politiciens » (Léon Daudet, 1926), « Il lui indiqua la quelque vingtaine d'hommes » (José Giovanni, 1969), « Mon regard balayait la quelque centaine de mètres de mon champ de vision » (Yves Simon, 2011), « La quelque centaine de clients » (traduction d'une nouvelle d'Arthur Miller, 2011), « Dans la quelque vingtaine de secondes » (Marc Trillard, 2016). De là à soumettre tous les contrevenants à quelque quarantaine...

    (*) On observe toutefois assez souvent une hésitation (ou une confusion) entre le singulier et le pluriel. Comparez : « quelque centaine de louis par mois » (Joseph Marie Piccini, Le Faux Lord, 1783) et « quelques centaines de louis par mois » (Ibid., édition de 1787) ; « à quelques centaines de toises de la terre » (Journal encyclopédique, 1790) et « à quelque centaine de toises de la terre » (L'Esprit des journaux, citant le Journal encyclopédique, 1790) ; « à quelques centaines de pas de la maison » (Jules Verne, Kéraban-le-Têtu, 1883) et « à quelque centaine de pas de la maison » (Ibid., édition de 1889).


    Remarque 1 : Centaine est emprunté du bas latin centena (« groupe de cent hommes »), forme féminine substantivée de l'adjectif centenus, d'abord attesté au pluriel comme distributif au sens de « chacun(e) cent », puis « cent ».

    Remarque 2 : Voir également le billet Quelque.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Pour parcourir la centaine de mètres (ou les quelque cent mètres) jusqu'à l'édifice.

     


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  • « La maladie guérit en général en quelques jours avec du repos, mais si les signes s'aggravent, que vous avez des difficultés importantes à respirer et que vous êtes essoufflé, appelez le 15. »
    (Campagne nationale d'information sur la COVID-19, printemps 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Je suis tombé, au hasard de mes recherches pour un précédent billet, sur un papier intitulé « La Langue française mise à mal pendant la crise sanitaire », dans lequel l'auteur (Michel Kohn) ausculte la communication gouvernementale à l'ère du coronavirus : « Ce n'est pas la maladie qui guérit mais les malades [qui] sont guéris de la maladie (par des traitements, des médicaments...) ! s'emporte-t-il. Le verbe guérir est soit transitif, signifiant "débarrasser d'une maladie, redonner la santé", soit intransitif, son sens étant alors "se remettre d'une maladie". »

    Mais quelle mouche a donc piqué notre homme ? Car enfin, vous savez déjà, vous, qu'un tel diagnostic ne repose sur aucun fondement. Le verbe guérir présente, en effet, la particularité d'accepter pour sujet aussi bien le malade (Il guérit peu à peu), le médecin (Le professeur Raoult l'a guéri de la COVID-19), le remède (La chloroquine m'a guéri) que la maladie (La grippette guérit en quelques jours [1]). Cette dernière construction ne date pas d'hier, au demeurant. Elle est attestée depuis la fin du XIIe siècle, en parlant d'une plaie, d'une blessure, puis, plus généralement, d'un mal, d'une maladie : « Cos d'espee garist » (Chrétien de Troyes, vers 1180), « Ladite playe commançoit à garir » (Philippe VI de Valois, 1342), « Ce mal guerissoit par l'attouchement de quelques reliques » (Jacqueline Pascal, 1656), « La maladie guerit tres rarement » (Pierre Duverney, 1703), « Si la blessure guérit, la cicatrice restera » (Diderot, 1778) et figure désormais dans tous les ouvrages de référence modernes : « Cesser, se dissiper, s'arrêter dans son cours, en parlant du mal lui-même. Une maladie qui ne guérit point » (Bescherelle, 1846), « [Guérir] se dit des maladies qui s'en vont. Cette blessure est légère et guérira bientôt » (Littré, 1863), « Par métonymie. Une blessure qui tarde à guérir » (Dictionnaire de l'Académie, depuis 1878), « En parlant du mal lui-même, cesser, être supprimé : Une plaie qui guérit mal » (Grand Larousse de la langue française, 1971), « Mon rhume ne veut pas guérir » (Robert illustré, 2013).

    Mais notre auteur ne s'arrête pas là : « SI... QUE ! Le mot que n'est pas une conjonction de subordination qui peut suivre la première proposition commençant par si. Il aurait fallu répéter si ou utiliser une locution conjonctive telle que dans le cas où ou au cas où. » Il suffit, là encore, de consulter le premier spécialiste venu depuis Vaugelas (2) pour se convaincre du contraire : « Quand deux circonstancielles sont coordonnées, on utilise que [dit « vicariant »] au lieu de répéter la conjonction ou la locution conjonctive [de subordination]. Si tu arrives à l'heure et qu'il nous reste un peu de temps... » (Bénédicte Gaillard, Pratique du français de A à Z). Girodet confirme : « Toute conjonction de subordination peut être remplacée par que pour éviter la répétition. » Est-il besoin de préciser qu'il n'y a là aucun caractère d'obligation ? Quand certains lui trouveraient un léger parfum d'archaïsme, la répétition du si conditionnel (voire temporel ou concessif) reste évidemment possible, surtout − précise Goosse − « si les propositions sont senties comme nettement distinctes » (comprenez : sans que l'une puisse être considérée comme la conséquence ou la circonstance de l'autre) : « Si j'étais toujours professeur et si je siégeais dans un jury » (Pierre Gaxotte) ou − selon Dupré − par souci de clarté, quand la seconde proposition est trop éloignée de la première ; elle est même nécessaire avec le si de l'interrogation indirecte : « Sans bien savoir s'il était secouru ou si au contraire il portait secours » (Marguerite Yourcenar). Il est pourtant encore un cas, semble-t-il oublié par nos grammairiens modernes, où la répétition de si pourrait bien être de rigueur : « Il s'agit des [phrases] où, par une sorte de redoublement oratoire, la même idée se trouve exprimée plusieurs fois de suite sous des formes plus ou moins différentes, ou encore détaillée, pour ainsi dire, trait par trait, au moyen d'une série de propositions toutes introduites par si : "Il tomberait à tes pieds, si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que tu es" (George Sand), observait finement Pierre Horluc en 1903. Du reste, en pareil cas, et manque très souvent, pour plus de vivacité, avant le dernier si : "Si l'on écrit comme l'on pense, si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, cette bonne foi avec soi-même [...] lui [= au style] fera produire tout son effet" (Buffon). » Autrement dit, la reprise de si par que, pour élégante qu'elle soit, ne se justifie pas quand une seule condition est exprimée par une série de propositions, sans que l'une puisse être, par la pensée, subordonnée à l'autre (3). Mais revenons à notre affaire de coronavirus. Il ne vous aura pas échappé qu'une même idée (l'aggravation des signes) y est déclinée en plusieurs symptômes : les difficultés respiratoires et l'essoufflement, celui-ci pouvant être considéré comme la conséquence de celles-là. Bel exemple, s'il en est, de construction hybride ! La stricte application des principes que nous venons de rappeler conduit donc à écrire : Si les signes s'aggravent, si (parce que l'on s'apprête à détailler l'idée précédente) vous avez des difficultés importantes à respirer et si (ou et que, pour insister sur le lien de causalité) vous êtes essoufflé. L'honneur de notre auteur est sauf... sans que celui du gouvernement soit réellement entaché.

    Une subtilité reste encore à éclaircir : le mode du verbe après que remplaçant une conjonction de subordination. Selon Hanse, ce doit être le même que celui employé après ladite conjonction... à une exception près, imposée par la grammaire normative : « Que remplaçant le si conditionnel ou comme si doit, en principe, être suivi du subjonctif : S'il vient me voir et qu'il se plaigne... (à côté de : s'il vient me voir et s'il se plaint). » En effet, confirme Léon Clédat, « l'ancienne langue employait le subjonctif même après si ; puis, le doute étant considéré comme suffisamment marqué par la conjonction si, l'indicatif a pris la place du subjonctif, mais seulement après si, et non après que, qui ne marque aucun doute par lui-même » (4). Force est toutefois de constater avec Hanse que, dans la langue courante, que est plus souvent qu'à son tour « perçu avec la valeur de la conjonction qu'il remplace » ; aussi ne s'étonnera-t-on pas de la haute contagiosité de l'indicatif après que remplaçant si, jusque dans l'usage littéraire. Comparez : « Si jamais vous allez à Rome et que vous puissiez y faire un petit séjour, je vous donnerai des adresses » (Jules Romains), « Si parfois ils se trouvaient seuls et qu'elle l'embrassât, il frissonnait de la tête aux pieds » (Émile Gaboriau) (5) et « S'il faisait froid et que la bonne montait lui allumer du feu, il attendait que le feu ait pris » (Marcel Proust), « Si elle vous quitte et que vous savez pourquoi, je vois mal ce que je peux ajouter » (Françoise Sagan). Et Hanse d'ajouter avec quelque apparence de raison : « À vouloir imposer le subjonctif après que remplaçant un si conditionnel, on a provoqué des emplois analogiques, mais peu justifiables, du subjonctif après que remplaçant un si qui n'a pas cette valeur, soit qu'il signifie "chaque fois que" [valeur temporelle itérative], soit qu'il ait le sens de "s'il est vrai que" [valeur concessive]. » Reste donc à déterminer la valeur de si dans l'exemple qui nous occupe : hypothétique (« en supposant que ») ou temporelle (« quand, lorsque ») ? Dans le doute, l'usager pourra s'en tenir prudemment au subjonctif prescrit après que « selon l'usage le plus soigné » (dixit Goosse). Ou se réclamer de Hanse pour justifier un indicatif qui « ne peut être considéré comme fautif » − quand bien même Jean-Paul Colin affirmerait le contraire (6).

    Vous l'aurez compris : il n'y a pas plus d'unanimité sur ce sujet que sur celui de la chloroquine. Pourvu qu'on n'en fasse pas une maladie !
     

    (1) Et aussi à la forme pronominale, sans différence de sens : La grippette se guérit en quelques jours. Dupré perçoit toutefois « une nuance d'intervention personnelle » dans Il s'est guéri (surtout au sens figuré), qui n'est pas dans Il est guéri.

    (2) « Cette particule [si] estant employée au premier membre d'une periode peut bien estre employée au second joint au premier par la conjonction et, mais il est beaucoup plus françois et plus elegant, au lieu de le repeter au second membre, de mettre que », « La conjonction si peut recevoir une mesme construction aux deux membres d'une mesme periode, comme on dira fort bien : si vous y retournez et si l'on s'en plaint à moy, vous verrez ce qui en sera. Mais la façon de parler la plus ordinaire et la plus naturelle est de dire : si vous y retournez et que l'on s'en plaigne à moy, etc. » (Remarques sur la langue française, 1647).

    (3) Des contre-exemples existent, me rétorquera-t-on, mais ils sont rares, comme le laisse indirectement entendre Goosse dans Le Bon Usage : « [La conjonction est] plus rarement [reprise par que] quand la coordination est implicite. »

    (4) L'indicatif est pourtant attesté après que représentant si au XVIIe siècle : « Si je n'ai pas eu des sentimens humbles et que j'ai élevé mon âme, Seigneur, ne me regardez pas » (Bossuet). À la fin du siècle suivant, Féraud écrivait encore : « Celui-ci [l'indicatif] peut se dire, mais l'autre [le subjonctif] vaut mieux. »

    (5) Notez, dans ces deux premiers exemples, la concordance des temps : si + indicatif présent... et que + subjonctif présent, à côté de si + indicatif imparfait... et que + subjonctif imparfait (souvent remplacé dans la langue courante par le subjonctif présent). Et, dans celui de Gaboriau, l'emploi du subjonctif même après un si à valeur temporelle (« parfois »).

    (6) « L'emploi de l'indicatif après que, dans ces tours, est incorrect » (Dictionnaire des difficultés du français).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La maladie guérit en général en quelques jours avec du repos, mais si les signes s'aggravent, si vous avez des difficultés importantes à respirer et que vous soyez (ou êtes ?) essoufflé, appelez le 15.

     


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