• « France - Belgique : La fan zone de Paris déchaînée au coup de sifflet final. »
    (paru sur rmcsport.bfmtv.com, le 10 juillet 2018)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Loin de moi l'intention de casser l'ambiance, mais enfin, avouez que le composé fan zone, quand il associerait deux termes déjà lexicalisés en français, sent l'anglicisme à plein nez (1). Le bougre, peut-être apparu dans le milieu de la formule 1, désigne un espace de rassemblement où les supporteurs (2) ne disposant pas de billets peuvent assister à la diffusion en direct d'une manifestation sportive dans les meilleures conditions de convivialité (écran géant, animations gratuites proposées par les sponsors, pardon par les parraineurs, buvettes, etc.) et de sécurité possibles.

    L'Académie, dans un article paru en 2016, écrit tout le mal qu'elle pense de cet emprunt : « On peut regretter que l’abréviation anglaise fan ait éliminé l’abréviation familière française fana, deux formes remontant, par l’intermédiaire de fanatic et de fanatique [3], au latin fanaticus, lui-même dérivé de fanum, qui désignait un temple et, plus précisément, un espace consacré » − gageons, dans ces conditions, que l'équivalent zone de(s) fans ne la satisferait pas davantage ; et seul un fada pourrait miser sur le succès de zone de fanas... Surtout, les académiciens insistent sur le fait que « ce système d’apposition [propre à l'anglais] est tout à fait éloigné du génie de la langue française, qui préfère recourir à des tours prépositionnels, et que, s’il est regrettable d’altérer notre vocabulaire, altérer les structures de notre langue l’est plus encore. Il est tout à fait possible de trouver sans mal des équivalents français comme zone, espace réservés aux supporteurs pour désigner cette réalité ». Las ! ce louable effort de traduction semble d'entrée de jeu voué à l'échec quand on sait le tribut que nos sociétés pressées sont prêtes à payer à la brièveté : allez persuader un supporteur hystérique de dire en huit syllabes ce qu'il peut formuler en deux !

    Pour autant, la concision de l'anglais fan zone ne doit pas occulter les hésitations graphiques qui accompagnent sa naturalisation : trait d'union (comme dans fan-club), soudure, majuscules, guillemets, genre, pluriel, il n'est probablement pas de rédaction où l'on ne se soit posé ces questions. Jugez-en plutôt : « La fan-zone de l'Hôtel de Ville » (France Soir), « Créer une fanzone » (France Info), « Une FanZone » (Télé Loisirs), « Aux abords de la Fan Zone » (Ouest-France), « La décision de ne pas accueillir de Fan zone » (20 minutes), « La "fan zone" sera reconduite » (France Bleu), « Au cœur d’un fan-zone » (Le Monde), « Les fan-zones en Russie » (L'Équipe), « Quelle(s) fan(s) zone(s) pour la finale ? » (La Nouvelle République), etc. La palme de l'indécision revient au site Internet du ministère de l'Intérieur, où se succèdent, parfois dans un même document, les graphies une fan-zone, une fans-zone, la fan zone, la fans zone, les Fan zones, les Fans-zones, les fans zones, les fan zones. Il y a des cartons rouges qui se perdent...

    Alors quoi ? Point de solution idéale en vue ? Les formations plaisantes fanagora et fanarena, bien que préservant artificiellement l'abréviation fana, présentent l'inconvénient, pour la première, d'associer une racine latine (fanum) à une racine grecque (agora, « lieu où l'on se réunit »), pour la seconde, d'introduire une idée (latin arena, « sable ») étrangère à notre affaire. Qui dit mieux ?
    En attendant, fan zone vient de faire son entrée dans le Dictionnaire Hachette 2018 (sous la direction de Bénédicte Gaillard). Je crains fort que le match ne soit déjà plié...

    (1) « Fan zone : an area outside or away from a sports stadium for people to watch the game on a large screen » (Cambridge Dictionary).

    (2) La graphie supporteur est attestée dès le XVIe siècle au sens de « celui qui apporte son appui, son soutien » (chez Guillaume Postel, en 1553), de « partisan, complice » (chez James Howell, en 1660) et aussi de « celui qui supporte, qui endure avec courage » (1573).

    (3) Rappelons ici que fanatique, adjectif et nom, s'est d'abord dit d'une personne qui se croit inspirée de l'esprit divin, puis de quelqu'un qui est animé d'un zèle aveugle envers une religion, une doctrine, et, par affaiblissement, d'un amateur passionné.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La zone des supporteurs (?) de Paris.

     


    votre commentaire
  • « Il se plaignait de sa condition et, sans cesse, parlait de droits, de consommation, de fabrication, de rentabilité et autres mots qui ne me semblaient guère appartenir au registre, dussais-je passer pour un idéaliste ou un naïf, de l'écriture. »
    (René Pons, dans son livre Le Bruissement des mots, paru chez Cadex Éditions )  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    En voilà une jolie coquille ! Car enfin, de quel verbe parle-t-on ? D'un hypothétique dusser, conjugué à l'indicatif imparfait sur le modèle de ceux du premier groupe : je dussais ? Que nenni ! Nous avons bien plutôt affaire ici à la première personne du singulier de l'imparfait du subjonctif du verbe devoir : (que) je dusse, laquelle se transforme, pour des raisons d'euphonie, en dussé-je lorsque le pronom sujet est postposé (1) : « Dussé-je être blâmé, je vous soutiendrai » (Littré).

    Cet emploi du subjonctif imparfait sans que et avec inversion du sujet ressortit au registre littéraire : il exprime, avec la valeur à la fois conditionnelle et concessive de « même si (+ indicatif imparfait), quand bien même (+ conditionnel présent) », « une hypothèse envisagée comme irréelle ou peu probable et qui n'a aucune influence sur l'autre partie de la phrase, en opposition avec elle » (selon Hanse), une « éventualité pure, équivalant au conditionnel en registre courant » (selon Sandrine Blondet, Grammaire complète, 2004). On le rencontre à toutes les personnes (surtout avec les verbes devoir, pouvoir, être et avoir) : « Dussiez-vous ne me point répondre, dussiez-vous me trouver ridicule, je ne cesserai de parler de vous à Dieu avec amertume » (Fénelon), « Dussent tous les Thébains / Porter jusque sur moi leurs parricides mains, / Sous ces murs tout fumants dussé-je être écrasée, / Je ne trahirai point l’innocence accusée » (Voltaire), « Dusses-tu me haïr, dusses-tu m'oublier, ce qui serait pis encore, je te sauverai » (Alexandre Dumas), « Oh ! dussé-je, coupable aussi moi d'innocence, / Reprendre l'habitude austère de l'absence, / Dût se refermer l'âpre et morne isolement, / Dussent les cieux, que l'aube a blanchis un moment, / Redevenir sur moi dans l'ombre inexorables, / Que du moins un ami vous reste, ô misérables ! » (Victor Hugo).

    Seulement voilà, les spécialistes de la langue ont eu bien du mal à s'accorder sur la prononciation du é euphonique de dussé-je (et autres formes similaires) : Vaugelas le tenait pour « fermé » (Remarques sur la langue française, 1647) ; César Chesneau Du Marsais, pour « ouvert commun » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, 1755) (2). Pourquoi pareille hésitation, me demanderez-vous ? Parce qu'à cette époque l'accent aigu placé sur un e final servait aussi bien à représenter le son é (fermé) que le son è (ouvert) − je n'en veux pour preuve que les graphies retenues dans les deux premières éditions (1694 et 1718) du Dictionnaire de l'Académie : aprés, severité, etc. « C'est Pierre Corneille, nous apprend Grevisse, qui, le premier, eut l'idée de distinguer par les accents [le son é du son è] : vérité, après, etc. » ; l'Académie ne l'imitera qu'à partir de 1740... Au XIXe siècle, Louis-Nicolas Bescherelle n'eut pas de mots assez durs pour dénoncer la position de Du Marsais : « Les grammairiens, qui semblent avoir pris à tâche de vouloir tout dénaturer, prétendent que dans aimé-je, demandé-je, [dussé-je, etc.,] l'e est ouvert commun ; ils ont tort, selon nous, car l'é étant fermé, comment pourrait-on le prononcer ouvert ? Nous, nous le prononçons fermé comme dans café ; la prononciation et le signe doivent donc être en harmonie ; un é aigu ne se prononce point comme un è ouvert » (Grammaire nationale, 1834). Dix ans plus tard, coup de théâtre : « Est-il permis de prononcer autrement qu'avec le son de l'è ouvert les mots suivants : collège, manège, siège, piège, [...] aimè-je, puissè-je, dussè-je, etc. [...] ? lit-on dans son Dictionnaire national (1845). Toute autre prononciation est ridicule, affectée, inélégante et contraire à ce principe qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est que toute syllabe finale sourde rend l'e qui précède toujours ouvert. » Là est précisément le nœud de l'affaire : d'ordinaire, quand deux syllabes muettes viennent à se suivre à la fin d'un mot, il est d'usage que la pénultième se prononce avec le son ouvert et prenne un accent grave (père, sincère, fièvre, fidèle, etc.) (3) ; mais il y eut, comme souvent dans notre langue, quelques exceptions, à commencer par les mots en -ège − un temps affublés d'un accent aigu prononcé « comme un é fermé long, parce que cette prononciation s'accorde assez naturellement avec le son du g » (Pierre Restaut, 1740) −, auxquels furent assimilés nos fameux verbes « qui semblent ne former avec le pronom je, du moins pour l'oreille, qu'un seul et même mot » (Charles-Pierre Girault-Duvivier, 1822). Il fallut attendre 1878 pour que l'Académie se décidât à écrire collège, piège... (avec un accent grave prononcé è) et 1990 pour que le Conseil supérieur de la langue française recommandât les graphies dussè-je, aimè-je..., plus « conformes aux règles générales de l'écriture du français » (4).

    Las ! le son ouvert a favorisé l'apparition (le retour ?) de formes parasites en -ai ou -ais, par confusion phonétique (par archaïsme ?) : « Dussai-je être traité de "catholicisant" » (Émile-Guillaume Léonard, cité par Bruno Durand, 1919), « Dussais-je porter ma tête sur un échafaud » (Marcel Fabre, 1933), « Dussais-je mourir de faim » (René Berthelot, 1938), « Dussai-je être suspecté d'idéalisme » (Georges Burdeau, 1981). Allez vous étonner, après cela, de voir fleurir des dussait-il, dussaient-ils sur la Toile...

    (1) Rappelons ici la règle qui veut qu'en cas d'inversion du sujet, dans les phrases interrogatives et exclamatives, le e muet qui termine certains verbes à la première personne du singulier de l'indicatif présent et des temps simples du subjonctif se change en é devant le pronom je, afin d'éviter le « hiatus qui résulterait de la rencontre de deux syllabes sourdes » (Louis-Nicolas Bescherelle) : aimé-je, demandé-je, etc., comme dussé-je, eussé-je, fussé-je, puissé-je. La langue ordinaire préfère recourir, dans les tours interrogatifs, à l'introducteur est-ce que...

    (2) Autres avis contradictoires émis par les spécialistes de la langue : « Le e féminin requiert une [prononciation] plus expresse et comme masculine [...]. De là vient qu'aucuns y apposent un accent aigu, cherché-je, puissé-je, parlé-je » (Charles Maupas, 1625), « Lorsque les premières personnes sont terminées par un e muet, il faut changer cet e muet en é fermé avec l'accent aigu » (Pierre Restaut, 1740), « M. Restaut se trompe, en disant que l'e muet se change en e fermé dans cette occasion ; et M. Du Marsais n'a pas été conséquent, quand il a dit qu'il étoit ouvert, et qu'il a continué de le marquer de l'accent aigu. [...] Il seroit donc plus convenable [...] d'écrire aimè-je ? dansè-je ? » (Jacques-Philippe-Augustin Douchet, 1762), « Pour la première personne, si le verbe finit par un e muet, cet e se change en é fermé » (Jean-François Féraud, 1788), « L'e est aigu long [...] partout où l'é aigu ou ai, ei sont suivis du son je » (Urbain Domergue, 1805), « Aimé-je ? [avec é fermé] ou aimai-je ? se prononcent tous les deux absolument de même » (Noël et Chapsal, 1823), « [La graphie vicieuse] dussai-je doit s'écrire dussé-je [...] et se prononcer du-sséj' » (Joseph Benoît, 1857), « Bien qu'on écrive é, on prononce [è] dans ces formules, l'é fermé ne s'employant guère dans les syllabes fermées » (Kristoffer Nyrop, 1903), « Cette prononciation [en è, qui fait exception à la règle] est artificielle, enseignée et imposée par le maître d'école. [...] Et la force invincible de la loi naturelle n'a pas rétabli la prononciation régulière, car cette forme d'interrogation [avec inversion du sujet] a cessé bientôt d'être usitée [au profit de la périphrase est-ce que] » (Théodore Rosset, avant 1905 ?), « La prononciation la plus ordinaire, celle qui résulte du simple jeu des lois phonétiques est [è : j]. La prononciation [é : j] est plus rare » (Damourette et Pichon, 1934), « On remplace cet e muet par un é fermé (qui toutefois se prononce comme un è ouvert) » (Adolphe V. Thomas, 1971), « De là le changement de l'e muet en e ouvert (noté abusivement é) » (Maurice Grevisse, 1975), « La prononciation rigoureuse est donc : [du]ssé » (Jean-Pierre Colignon, 2017).

    (3) De là la règle générale rappelée par la Conseil supérieur de la langue française : « La lettre e ne prend l'accent grave que si elle est précédée d'une autre lettre et suivie d'une syllabe qui comporte un e muet. »

    (4) Il est à noter que certains auteurs avaient anticipé la régularisation de cette anomalie : « Dussè-je avoir plus de chances d'être atteint moi-même » (Marcel Proust), « Dussè-je y passer une seconde nuit » (Henry Bordeaux).

    Remarque : On a d'abord dit, en ancien français, deusse jou (aim[e] jou, etc.) : « La deusse jou bien trover » (Jean Renart, début du XIIIe siècle). Après l'affaiblissement de jou en je, la rencontre des deux syllabes avec e muet (dit aussi instable, féminin ou caduc) constitua une difficulté de prononciation réelle. D'aucuns s'en accommodèrent tant bien que mal, notamment dans « les provinces de delà Loire » (selon Vaugelas) et « dans toute la Lorraine, [où] on prononce aime-je, chante-je, mange-je, avec les deux e féminins desuite » (selon Ménage, 1672) : « Je ne men fuyrait point, et deusse je mouryr en ceste place » (John Palsgrave, 1530), « Car y deusse-je perdre la vie, il faut que me repariez ce tort » (Étienne Pasquier, avant 1615). Ailleurs, on contourna la difficulté en plaçant l'accent tonique sur la finale de la forme verbale ; se développèrent ainsi − « non seulement au XVe siècle, où l'absence des accents graphiques ne laissait pas d'autres moyens, mais aussi après leur invention, jusqu'au XVIIIe siècle », précise Grevisse − des graphies en -ai, -ay, parfois -ei (par fausse analogie avec le prétérit ?) à côté de celles en é, exigées par Vaugelas : « Y deussay-je employer mon bien, / Je ne veux point d'autre alchymie » (Olivier Basselin, avant 1450), « Je ne m'y sçauroye consentir, / En deusai-ge perdre la vie » (Le Mystère de saint Laurent, 1499), « Et dussei-ge, par Dieu, acquerre [...] » (Trestout le trésor de Venise, XVe siècle), « Ne dusseige manger à mon ordinaire que des carottes » (texte anonyme daté de 1626), « Deussais-je aller pieds nuds » (Adam Billaut, avant 1662), « Düssay-je estre roüé tout vif » (Molière, 1671), « Deussay-je après dix ans voir mon palais en cendre » (Racine, 1679), « Mais dussai-je en périr » (Crébillon père, 1707), « Dussai-je en mourir cent fois, il faut être estimé de Julie » (Rousseau, 1761). N'allez pas croire pour autant que lesdites finales (ai, ay, ei) se prononçaient forcément avec un son ouvert : « Plusieurs ignorent [la] règle et conservent l'e muet dans l'orthographe et la prononciation. D'autres, prononçant l'é fermé, changent, en écrivant, cet e muet en ai », nous renseigne Jean-François Féraud dans son Dictionnaire critique (1788). Rappelons encore à toutes fins utiles que, selon Littré, l'e aigu se divise en deux : « é fermé comme dans bonté ; il est souvent figuré par ai comme dans je trompai, par ez, comme dans vous voyez ; l'autre moins fermé, comme le premier e dans été, sévère, etc. ; ce second e moins fermé est figuré de façons très diverses : par é comme dans les exemples précédents, par ai comme dans le premier ai de j'aimai, par e comme dans Noël, secte, par ait comme dans trait, par et comme dans sujet, par ect comme dans respect, par aid comme dans laid, par egs comme dans legs, par ef comme dans chef-d'oeuvre. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Dussé- je (graphie traditionnelle) ou Dussè-je (graphie rectifiée) passer pour un idéaliste.

     


    1 commentaire
  • « Cdiscount se relance à l'international et dévoile son plan d'actions. »
    (Flore Fauconnier, sur lsa-conso.fr, le 3 juillet 2018)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Un lecteur de ce blog(ue) m'interpelle en ces termes : « Dans mes rédactions professionnelles, j'écris un "plan d'actions" car je parle de plusieurs actions. Mais ma direction écrit un "plan d'action" au singulier, ce qui donne à penser que nous planifions une seule action. Merci de votre retour éclairé. »

    C'est le sens, répondent en chœur les spécialistes de la langue, qui doit nous guider en cas d'hésitation sur le nombre du complément du nom, encore appelé complément déterminatif. Et force est de constater, en l'espèce, que les auteurs n'hésitent pas beaucoup : « Qui concevra qu'un être sans organes puisse avoir des pensées, des volontés, un plan d'action ? » (texte anonyme daté de 1779), « Improviser à la hâte un plan d'action » (Charles Baudelaire traduisant Edgar Poe, 1875), « Un nouveau plan d’action pour une armée de 90 000 hommes » (Ferdinand Foch, 1920), « Celui qui nous apporterait un plan, même risqué, mais un vrai plan d'action » (Jules Romains, 1932), « La chambre de compensation [...] entre plusieurs mécanismes, plusieurs plans d'action » (Albert Thibaudet, avant 1936), « Le plan d'action serait le suivant » (De Gaulle, 1954), « Envisager avec lui un plan d'action » (Jean Dutourd, 1993). Même unanimité du côté des ouvrages de référence : tous ceux qui, à l'instar de Larousse, Robert, le TLFi, l'Office québécois de la langue française et le Dictionnaire du français de Josette Rey-Debove, consignent ladite expression ne l'écrivent qu'avec action au singulier... sans toutefois prendre la peine de justifier leur choix. Alors quoi ? Les hésitations de mon correspondant (et de la plupart des usagers) ne seraient-elles pas légitimes ?

    Plan, dans l'emploi qui nous occupe, désigne l'ensemble des dispositions adoptées en vue de la réalisation d'un projet, de l'atteinte d'un objectif. C'est parce qu'un tel plan comporte d'ordinaire une liste détaillée des actions à mener que grande est la tentation d'écrire plan d'actions avec actions (« ce qu'on fait ») au pluriel. Tout porte pourtant à croire que le substantif action s'entend bien plutôt ici au sens de « exercice de la faculté d'agir » et sert à déterminer la nature dudit plan : un plan d'action par opposition à ce que l'on pourrait appeler un plan d'intention, comme on parle d'un homme d'action (« personne portée à avoir une grande activité, tournée vers les réalisations concrètes ») par opposition à un homme de réflexion.

    Vous l'aurez compris : les petits plaisantins qui, dans le feu de l'action, mesurent l'ambition d'un plan d'action à la présence ou à l'absence de la marque du pluriel à action en seront pour leurs frais... 

    Remarque : La graphie plan d'actions se trouve dans les Mémoires du marquis d'Argenson (avant 1757), mais avec actions pris cette fois au sens financier de « titres négociables représentant une participation au capital d'une société » : « [Ils] avoient un plan d'actions sur les fermes qui devoit nécessairement pâlir devant le funeste clinquant des actions mississipiennes. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La société dévoile son plan d'action.

     


    votre commentaire
  • « C'était le bon [temps], madame la baronne, et plut au ciel que j'y fusse né ! »
    (Alfred de Musset, Il ne faut jurer de rien, aux éditions Primento)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense

    Le site Internet de la collection Candide & Cyrano des éditions Primento a beau nous jurer ses grands dieux que les versions numériques des textes de son catalogue sont proposées « dans des éditions soigneusement établies par des professionnels », force est, hélas ! de constater que les coquilles ne sont pas moins rares ici qu'ailleurs. Car enfin, il n'est que trop clair, en l'espèce, que notre éditeur a oublié de coiffer le u de plût de l'accent circonflexe que Musset lui destinait : il s'agit là, en effet, d'un imparfait du subjonctif, pas d'un passé simple de l'indicatif ! Comparez avec cette citation du Candide de Voltaire, où le verbe plaire est employé à la forme personnelle : « Je dormais profondément, quand il plut au ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château. » Rien à voir, vous en conviendrez, avec l'exemple qui nous occupe, où le tour est impersonnel et elliptique : (je voudrais, je souhaiterais qu'il) plût au ciel que + subjonctif (1).

    Mais là n'est pas le seul écueil que nous réserve cette construction archaïsante à double subjonctif. À en croire Thomas, « on dit indifféremment : Plaise à Dieu que... ou Plût à Dieu que... » Indifféremment ? L'Académie n'est pas loin de dresser le même constat dans les différentes éditions de son Dictionnaire depuis 1835 : Plaise à Dieu, plût à Dieu que, « façons de parler dont on se sert pour marquer qu'on souhaite quelque chose. Plaise à Dieu qu'il revienne sain et sauf ! Plût à Dieu que cela fût ! On dit aussi absolument, Plût à Dieu ! [= je le souhaite fort] » − à ceci près qu'elle laisse entendre à travers les exemples proposés que, concordance des temps oblige, plaise à réclame un subjonctif présent (ou passé), et plût à, un subjonctif imparfait (ou plus-que-parfait). Mais voilà que, divine surprise, les Immortels innovent dans la neuvième édition (2011) : « Plaise à Dieu, plût à Dieu que…, pour exprimer un souhait, un vœu, un regret. Plaise à Dieu qu'il revienne sain et sauf ! Plût au Ciel que cette nouvelle fût fausse ! » Un souhait, un vœu, et même une prière, rien que de très cohérent me direz-vous avec le subjonctif employé comme optatif, mais un regret ? La position de Girodet se veut encore plus tranchée : « 1. Plaise à Dieu, plaise au Ciel que + subjonctif exprime un souhait : Plaise à Dieu que notre ami soit averti à temps ! 2. Plût à Dieu, plût au Ciel que + subjonctif exprime un regret : Plût à Dieu que notre ami fût encore vivant ! » (2) Oserai-je avouer que cette présentation me paraît pour le moins maladroite ? Car enfin, elle donne l'impression que, par analogie avec le premier exemple qui s'interprète aisément en « je souhaite que notre ami soit averti à temps », le second signifie « je regrettais que notre ami fût encore vivant » ! Dieu merci, il n'en est évidemment rien : le sens est « (je voudrais, je souhaiterais qu'il) plût à Dieu que notre ami fût encore vivant », ce que l'on peut rendre par « si seulement notre ami était encore vivant ». D'où ma préférence pour la formulation de Léon Clédat (Revue de philologie, 1923) : « [On écrit :] Plût à Dieu ! au lieu de : Plaise à Dieu !, quand on veut marquer un doute actuel ou passé sur la possibilité de réalisation du vœu » et, a fortiori, quand on sait que celui-ci est irréalisable. Comparez (3) :

    • Plaise à Dieu qu'elle agisse ainsi ! (= Pourvu qu'elle agisse ainsi !) (souhait réalisable dans le présent ou l'avenir),
    • Plaise à Dieu qu'elle ait agi ainsi ! (= Pourvu qu'elle ait agi ainsi !) (souhait qu'un évènement passé dont on ignore l'issue se réalise),
    • Plût à Dieu qu'elle agît autrement ! (= Si seulement elle pouvait agir autrement !) (mais je n'y crois guère : doute actuel sur la réalisation d'un évènement, voire regret que celui-ci ne se réalise pas),
    • Plût à Dieu qu'elle eût agi autrement ! (= Si seulement elle avait agi autrement !) (mais je n'y croyais guère : doute passé sur la réalisation d'un évènement, voire regret que celui-ci ne se soit pas réalisé).


    Signalons encore les variantes À Dieu ne plaise (que) et ce qu'à Dieu ne plaise, « façons de parler dont on se sert pour témoigner l'éloignement ou l'aversion que l'on a pour quelque chose », selon la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie : À Dieu ne plaise que je vous déplaise (= je souhaite qu'il ne plaise pas à Dieu que je vous déplaise, d'où Dieu fasse que je ne vous déplaise pas) ou Si je vous déplais, ce qu'à Dieu ne plaise (= Dieu fasse que cela n'arrive pas), je quitterai cette maison. Il est à noter que dans la seconde forme, employée sans régime et le plus souvent en incise, le pronom sujet ce renvoie au contexte qui précède.

    Vous trouvez ces formules un rien désuètes et par trop difficiles à manier ? Grand Dieu ! Mieux vaudrait alors prudemment vous en tenir, selon le contexte, à pourvu que, si jamaissi seulement ou autres équivalents. Puisse au moins le ciel vous garder de commettre une horreur du genre de celle trouvée dans cette traduction d'Homère datée de 1785 : « Ô reine, dit le sage héraut, plaisent aux dieux que ce soit là ton plus grand malheur ! » Dieu sait à quel point le diable est dans les détails...
     

    (1) Dans les constructions du type Plaise (ou Plût) à Dieu (ou au ciel, à la providence, aux dieux...) que..., c'est la proposition conjonctive complétive qui suit qui est sujet réel de plaise (ou plût).

    (2) On lit de même dans le Larousse en ligne, à propos des emplois absolus : « Plaise à Dieu s'emploie plutôt à propos d'un espoir, plût à Dieu à propos d'un regret : si je deviens riche un jour, plaise à Dieu... Mais : si j'étais encore jeune, plût à Dieu... »

    (3) Cette répartition des rôles − ignorée par Thomas, donc, mais aussi par Littré − remonterait à l'adverbe latin utinam, qui s'employait de même (quoique sans référence à une force supérieure) avec le subjonctif présent ou parfait pour exprimer un souhait réalisable et avec le subjonctif imparfait ou plus-que-parfait pour marquer un souhait irréalisable ou un regret.

    Remarque : Ces tours sont attestés de longue date, d'abord sans la préposition à (sur le modèle du datif latin) et souvent avec l'adverbe ja qui se disait autrefois pour « déjà, à présent » : « Ne placet Deu ne ses sainz ne ses angeles » (Chanson de Roland, XIe siècle), « Et ja Dieu ne plaise que je vive plus ! » (Roman de Troie, vers 1160), « Pleüst a Dieu que fuisse cuites » (Guillaume d'Angleterre, vers 1165), « Car pleüst Deu que tuit ansanble / Fussent or ci avoeques nos ! » (Chrétien de Troyes, vers 1180), « Je revenray, mais qu'a Dieu plaise, / Avant que relevez, ce croy » (Le Miracle de l'enfant ressuscité, 1353), « Ja ne plaise a Jhesucrist que je te laisse en ceste adventure » (Jean d'Arras, vers 1393), « Plaise a Dieu de vous secourir / Selon vostre neccessité ! » (La Passion d'Auvergne, 1477), « A Dieu ne plaise que jamays je vous deusse diffamer » (John Palsgrave, 1530), « Les Evesques aussi, si, ce qu'à Dieu ne plaise, ilz ne s'abstiennent d'un tel crime » (Gentien Hervet, avant 1564), « Ia à Dieu ne plaise [...] que philosopher ce soit apprendre plusieurs choses » (Montaigne, 1580). Curieusement, les ouvrages de référence consultés passent sous silence les formes À Dieu ne plût (que) et ce qu'à Dieu ne plût, qui, bien que plus rares, n'en sont pas moins attestées : « Ia à Dieu ne pleut que pour luy demeurast à faire un si grand bien » (Jean Chartier, avant 1464), « Ja dieu ne plust que il amenast le corps de dieu en prison » (Pierre de Veyre, 1527), « Par ainsi qu'il jugeoit (ce qu'à Dieu ne plust) que [...] » (Michel de Castelnau, 1563).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Plût au ciel que j'y fusse né !

     


    votre commentaire
  • « Les marchés actions profitent ainsi de l'absence de nouvelle escalade verbale entre Washigton et Pékin, sans oublier pour autant que ce silence ne résoud en rien le problème, qui menace de freiner le commerce mondial. »
    (Marc Angrand, sur capital.fr, le 20 juin 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense

    Sans doute avez-vous appris à l'école la règle selon laquelle, au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre prennent les désinences -ds, -ds, -d, sauf ceux en -aindre, -eindre, -oindre et -soudre, qui prennent -s, -s, -t. Force est, hélas ! de constater qu'elle ne reste guère dans les mémoires − mais qui s'en étonnera, vu le nombre d'exceptions et l'absence de justification ? « Pour le présent de l’indicatif de résoudre, en particulier, aux trois personnes du singulier, on hésite sur la terminaison, observait ainsi Grevisse dans Problèmes de langage (1967). Attention ! écrivons bien : je résous, tu résous, il résout. Pas de d ! Chassons le d ! Quand on n’y veille pas, il vient se mettre incongrûment au bout de ces formes verbales. » L'importun a même poussé le vice jusqu'à tromper la vigilance de bons auteurs (ou de leurs éditeurs). Qu'on en juge : « Des questions que le Panthéisme contemporain ne résoud pas » (Jules Barbey d'Aurevilly, 1860), « M. Poincaré résoud des problèmes dont l'énoncé ne peut être compris que par une trentaine de mathématiciens en Europe » (Christian Beck, 1903), « Le cas de Mozart [...] ne résoud pas la question » (Claude Debussy, 1916), « [Il] se résoud à recourir à la suggestion » (Pierre Janet, 1919), « Odile ne se résoud pas à s'enfuir » (Daniel-Rops, 1941), « C’est l’instant de la mort qui résoud tout » (René Benjamin, 1942), « Ce livre [...] résoud toutes les objections » (André Billy, 1949), « C'est en elle [la vie] que tout se résoud » (Paul Ricœur, 1949), « Le petit ouvrage que je me résouds à publier » (Maurice Garçon, 1954), « On ne résoud rien par l'amour » (Jacques Chardonne, 1957), « Abolir ou maintenir la peine de mort ne résoud rien » (Jean Dutourd, 1958), « Il résoud par sa fluidité toute angoisse » (Alain Guillermou, 1963), « Je ne me résouds pas au scandale » (Claude Roy, 1969), « Je ne me résouds pas à partir » (Raymond Ruffin, 1979), « Qu'il y ait en France une station qui se nomme précisément France-Culture, ne résoud guère le problème » (Alain Bosquet, 1981), « C'est l'homme Camus − et non le patron de Combat − qui s'y résoud » (Pierre Assouline, 1996). Pis : le bougre s'est invité jusque dans les colonnes des ouvrages de référence. Ainsi l'aperçoit-on aux articles « porter » et « répondre » de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie : « On se résoud à faire une chose », « Il propose la question et la résoud » ; à l'article « Œdipe » du Dictionnaire national (1847) de Louis-Nicolas Bescherelle : « Celui qui déroule le fil inexplicable de questions jusqu'alors insolubles et les résoud » ; aux articles « décisif » et « dénoûment » du Littré (1877) : « Qui résoud, qui donne la solution », « Le point où aboutit et se résoud l'intrigue » ; à l'article « télémètre » du Grand Larousse encyclopédique (1960) : « Le principe de la télémétrie consiste à prendre la distance inconnue comme côté d'un triangle qu'on résoud en déterminant un nombre suffisant d'éléments connus » ; à l'article « discussif » du Dictionnaire historique de la langue française (2011) : « On rencontre quelquefois [cet adjectif] en médecine au sens de "qui dissipe, résoud un engorgement" » ; et jusque sur le propre site Internet de l'Académie, dans la retranscription d'un discours de Jean d'Ormesson : « L’œuvre de Marguerite Yourcenar, si elle naît d’abord de l’histoire, se résoud et culmine en une aspiration à l’universel ». Bigre ! Comment en est-on arrivé à pareille cacophonie ?

    Il se trouve que les verbes en -soudre (à savoir absoudre, dissoudre et résoudre) sont des composés de l'ancien français soudre (« dissoudre, résoudre, payer »), lui-même issu du latin solvere par altérations successives : solvere > solvre > solre > soldre > souldre > soudre, selon le linguiste Pierre-Alexandre Lemare. Le d, que le français a intercalé (par épenthèse) entre le l et le r après la chute du v du radical latin (1), n'est donc pas d'origine étymologique. Partant, rien ne justifiait aux yeux de Vaugelas son maintien à l'indicatif présent, contrairement à l'indicatif futur et au conditionnel présent, régulièrement formés à partir de l'infinitif : « Combien y en a-t-il qui disent [...] resoudons pour resolvons ; car le d du verbe resoudre ne se garde point dans la conjugaison que là où il y a une r après, comme resoudray, resoudrois, etc. » (Remarques sur la langue française, 1647). Même constat avec les verbes en -aindre, -eindre, -oindre. Autrement dit, tout porte à croire que l'usage a prévalu d'écrire il prend parce que le d de prendre est hérité du latin pre(he)ndere, mais il craint, il peint, il joint et il résout parce que le d des verbes craindre, peindre, joindre, résoudre (issus respectivement de tremere, pingere, jungere, resolvere) n'a aucun fondement étymologique. Rien que de très logique, me direz-vous, pour qui connaît son latin. Seulement voilà : la belle mécanique a eu un coup de mou. Prenez les verbes coudre et moudre, justement : ne font-ils pas à l'indicatif présent il coud, il moud, alors qu'ils sont empruntés respectivement du latin populaire cosere (réfection du latin classique consuere) et du latin molere, lesquels sont dépourvus de d comme chacun peut le constater ? (On pourrait aussi évoquer le cas de pondre et de répondre, qui recourent tous deux au d dans leur conjugaison alors que celui-ci n'existe que dans le latin respondere, pas dans ponere.) Deux poids deux mesures... et un sacré défi lancé à la mémoire des scripteurs pour retenir que « les verbes en -soudre, à la différence de ceux en -oudre, ne comportent aucun d à l'indicatif présent ni à l'impératif présent : je résous, résous ce problème ! » (Bescherelle La Conjugaison pour tous).

    Les spécialistes de la langue n'ont pas manqué de dénoncer − en vain − ce qu'ils tiennent pour une anomalie : « Il n’y a évidemment aucune raison, si l’on écrit coudmoud, au lieu de cout et mout, de continuer à écrire résout et craint plutôt que résoud et craind par un d » (Jacques Damourette et Édouard Pichon, 1930), « Notons, au passage, la bizarrerie et l'incohérence de l'orthographe officielle qui exige il coud, il moud avec un d, et il absout, il résout, avec un t [...]. L’Académie, qui se doit de veiller à la logique et à la pureté de la langue française, ne pourrait-elle y mettre bon ordre ? » (Étienne Le Gal, 1934), « Si demain l'Académie française décide de généraliser la graphie il résoud, j'applaudirai des deux mains » (Alain Guillermou, avant 1974), « Les erreurs commises par les usagers, quand elles se répètent, peuvent elles aussi trahir certains dysfonctionnements de la norme orthographique. Dira-t-on, par exemple, qu’il est absurde d’écrire il résou(< résoudre) plutôt que il résout alors que des formes normées semblent aller dans le même sens – il pren(< prendre) ? » (Jean-Pierre Jaffré, 2010). Une anomalie, une incohérence, un dysfonctionnement, vraiment ? Et si le thermomètre n'était tout simplement pas le bon ? si l'infinitif n'était pas la forme discriminante ? C'est ce que laisse entendre Pierre Le Goffic dans Les Formes conjuguées du verbe français (1997), quand il propose la règle suivante : « Pour savoir si un verbe en -dre s'écrit avec un -d- au singulier de l'indicatif présent, il faut considérer, non pas l'infinitif, mais le présent 4 [i.e. la forme de la première personne du pluriel], qui représente le mieux le radical. » Autrement dit, on écrit je réponds, car le pluriel est nous répondons ; de même pour je tends, je répands, je tords, je perds. Mais on écrit je peins, car le pluriel est nous peignons : ce n'est donc pas un radical en d (le d de l'infinitif est épenthétique, ce n'est qu'un son de transition entre le radical et le r de l'infinitif) ; il en est de même pour j'éteins, je crains, je joins et pour j'absous, je dissous, je résous. Quant au t caractéristique de la troisième personne, il tombe derrière : je réponds, il répond. Tiendrions-nous là enfin la règle simple qui ne souffrirait d'aucune exception ? Las ! trois verbes y dérogent de l'aveu même de Le Goffic : je prends, d'une part, je couds et je mouds, d'autre part... (2)

    Quand elle ne serait pas pleinement satisfaisante, la thèse avancée par Le Goffic présente du moins l'intérêt de réduire significativement le nombre d'exceptions et, ce faisant, de suggérer que c'est la graphie du présent singulier de coudre et de moudre qu'il conviendrait d'aligner sur celle des verbes de la famille -soudre, et non l'inverse. Mais persévérons dans cette voie. Une formulation rendant compte de toutes les graphies particulières pourrait être la suivante : au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre se conforment à la conjugaison en -s, -s, -t quand la forme de la première personne du pluriel comporte -lv- ou -gn- ; sinon, ils s'en distinguent en recourant à un d analogique avec l'infinitif (désinences -ds, -ds, -d) − que l'on peut éventuellement résumer en : au singulier du présent de l'indicatif, les verbes en -dre conservent leur d (désinences -ds, -ds, -d), sauf quand la forme de la première personne du pluriel comporte -lv- ou -gn-(désinences -s, -s, -t). Reste à savoir si elle est objectivement plus simple à retenir que la règle énoncée en introduction...

    Vous l'aurez compris : devant pareille confusion, on ne peut que se résoudre à absoudre ceux qui sont tentés d'écrire il résoud !
     

    (1) Au XIVe siècle, ledit v sera réintroduit au pluriel par réfection savante (nous résolvons). Les formes populaires avec d se sont toutefois maintenues bien au-delà. On trouve encore dans les poésies de Mathurin Régnier : « Je me résoudois » (vers 1610) et dans une lettre du mathématicien René-François de Sluse à Pascal : « Les problèmes locaux, nous les resoudons presque de mesme façon » (1658).

    (2) Ces verbes se sont pourtant conformés autrefois à la conjugaison en -s, -s, -t (je prens, tu prens, il prent ; je cous, tu cous, il cout ; je mous, tu mous, il mout), avant de voir le d de leur infinitif s'introduire dans les désinences du singulier de l'indicatif présent, au grand dam de nombreux spécialistes : « Ce qu'il y a de plus regrettable, c'est qu'on se soit trompé sur le radical de coudre et de moudre, qui est cous- et moul-, comme on le voit nettement partout où la consonne finale est devant une voyelle (cousant, moulait, etc.), et non coud- et moud-. Le d de coudre et de moudre [jadis cous-d-re, moul-d-re] n'appartient ni au radical ni à la flexion, c'est un d euphonique, qui n'a de raison d'être qu'à l'infinitif et aux temps qui se sont formés sur l’infinitif (futur et conditionnel), où il s’est introduit entre la vraie consonne finale du radical, s ou l, à l’époque où on la prononçait encore devant consonne, et l’r de re. Il coud et il moud sont, au plus haut point, des barbarismes, dont les écoliers s’inspirent pour écrire aussi il absoud, il résoud » (Léon Clédat, 1926).

    Remarque : Concernant le cas tout aussi épineux du participe passé des verbes en -soudre, voir ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ce silence ne résout en rien le problème.

     


    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires