• « La bûche, le dessert incontournable des fêtes de fin d'année. »
    (paru sur lci.fr, le 24 décembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    On en apprend de belles, sur le site Internet de l'Académie ! Figurez-vous que les remarques normatives insérées dans certains articles de son... incontournable Dictionnaire visent notamment, nous dit-on, « à indiquer le bon usage par une recommandation d'emploi qui met en lumière les constructions, les nuances diverses que permet la langue. [Par exemple :] INCONTOURNABLE adj. (…) Qu’on ne peut tourner, qu’on ne saurait ignorer, négliger. Une difficulté incontournable. L’emploi de ce mot est déconseillé dans la plupart des cas ; on utilisera de préférence Inévitable, Indispensable. » Avouez que l'on a connu argumentation moins évasive et plus... lumineuse. Car enfin, serait-ce trop demander à l'illustre assemblée que de nous éclairer sur l'usage précis dudit adjectif ?

    Dans le doute, tournons-nous vers le Dictionnaire historique de la langue française, qui doit en connaître un rayon sur l'intéressé : « Incontournable, y lit-on, non attesté au sens prévisible de “que l'on ne peut pas contourner”, s'est imposé (vers 1980) dans le langage journalistique et le jargon à la mode avec le sens figuré d'“inévitable, obligatoire”. » Les bras m'en tombent : mais de quel « sens prévisible » parle-t-on ? Alain Rey et ses équipes (qui, soit dit en passant, ignorent superbement l'antonyme contournable) sont pourtant bien placés pour savoir que le verbe contourner a accumulé les acceptions depuis le XIIIe siècle : « être situé (en parlant d'une terre) », « (se) tourner vers », « changer, modifier, déformer », « faire des contorsions », « détourner (une somme d'argent) », « donner tel tour à sa conduite », « entourer (de ses bras, d'un mur) », « faire le tour de », « tracer, façonner les contours d'une figure, d'un vase », etc. Pis, à l'imprécision ledit ouvrage ajoute la contrevérité historique : incontournable est bel et bien attesté, fût-ce rarement et tardivement, au sens concret de « dont on ne peut pas faire le tour » (si tel était le « sens prévisible » sous-entendu) ; nous y reviendrons. Enfin, l'objet d'une mode qui dure depuis plus de quarante ans peut-il sérieusement être ravalé au rang de jargon ?

    N'en déplaise aux grincheux, l'emploi figuré de incontournable est désormais accueilli avec bienveillance par la plupart des spécialistes de la langue. Jugez-en plutôt : « Il reste à constater un fait incontournable » (Nina Catach, 1984), « Faire intégrer cette donnée incontournable à l'équipe » (Claude Duneton, 1991), « L'emploi de cet adjectif [bon] suivi de l'adverbe bien réduit à "bin" donne naissance à cet incontournable "bon bin" » (Jacques Capelovici, 1992), « L'accord du participe passé en demeure l'incontournable pont aux ânes » (Marc Wilmet, 1999), « On ne peut que s'inquiéter pour notre langue dans un domaine [les mathématiques] où elle était encore "incontournable" il y a quinze ans à peine » (rapport de l'association de défense de la langue française Le Droit de comprendre, 1999), « L'emprunt à l'anglais must est parfois employé en français pour désigner quelque chose d'obligatoire ou d'incontournable » (Office québécois de la langue française, 2002), « Selon ce principe incontournable » (Henriette Walter, 2009), « La formation des cadres supérieurs est devenue un aspect incontournable de la politique de développement » (Bernard Cerquiglini, 2010), « Un incontournable repas de famille » (Jean Pruvost, 2013), « Il faut citer l'incontournable – comme on dit aujourd'hui – Gaston Lagaffe » (Jean-Pierre Colignon, 2015), « C'est la grammaire incontournable des utilisateurs les plus exigeants de la langue française » (quatrième de couverture de la seizième édition du Bon Usage, 2016). Le bougre se niche même dans les écrits (jargonnesques ?) d'Alain Rey : « Plusieurs auditrices et quelques auditeurs se préoccupent du vocabulaire d'Internet, qui devient de plus en plus incontournable, comme on dit » (2010), « [Le DJ], figure incontournable de la culture populaire » (2017) et jusque sous des plumes académiciennes : « Un moyen incontournable d'intégration » (Hélène Carrère d'Encausse, 1983), « Le rendez-vous incontournable d'une matinée salzbourgeoise » (Pierre-Jean Remy, 2007), « Reste ce fait incontournable » (Alain Finkielkraut, 2016), « [L'anglais malapropism] est devenu outre-Manche familier et incontournable » (Michael Edwards, 2018) (1). Allez faire la fine bouche, avec pareilles cautions...

    Après tout, le mot n'est-il pas correctement formé sur contournable, attesté chez Montaigne à la fin du XVIe siècle (2) : « [La raison] est un util soupple, contournable et accommodable a toute figure », « Une ame contournable en soy mesme », « Les reproches que nous faisons les uns aux autres [...] sont ordinerement contournables vers nous » ? Rien à voir, m'objectera-t-on de prime abord, avec l'acception moderne du composé incontournable, que le préfixe in- soit analysé comme privatif (faisable → infaisable) ou comme locatif (incorporable) : l'adjectif contournable s'entendait alors (selon Cotgrave, Bescherelle, Lachâtre et Huguet) au sens de « flexible, malléable, qui se tourne aisément ; qui peut faire retour sur soi », hérité du verbe pris dans son acception de « tourner, changer, modifier ». Qu'à cela ne tienne : contourner a plus d'un sens dans sa hotte, et celui de « suivre le contour de, faire le tour de » fera bien l'affaire. Godefroy croit le déceler dans un texte de 1311 : « Doux jornaus qui contournent sus la terre Estevenate », mais on en trouve plus sûrement la trace à partir de la fin du XVIe siècle : « On diroit proprement, ayant si legerement contourné toute la sale [de bal], qu'elle vient de glisser sur une ferme glace » (Gabriel de Minut, 1587), « Il y a quelque chemin qui contourne autour de la Place » (Antoine de Ville, 1628), « Autant de place en la forest [...] qu'un asne en pourroit contourner marchant toute la nuict » (Georges-Étienne Rousselet, 1631), « [Les Barbares] contournerent la montagne de Sainte Venturi » (Jean Scholastique Pitton, 1666) (3). Et de fait, n'en déplaise à Alain Rey, des emplois de contournable, puis de incontournable liés à ce sens concret virent le jour au tournant du XXe siècle : « Le mont Bamba ne me paraît pas contournable » (Léon Jacob, 1888), « C'est un obstacle facilement contournable [à propos d'une montagne dans une île] » (Félix Regnault, 1892), « Des blocs de dunes, [...] isolés, réduits, accidentels, contournables, tout aussi aisément que ces blocs de granit » (La Revue mondiale, 1908), « La grande crevasse [était] facilement contournable » (Paul-Louis Mercanton ?, 1922) ; « Buter du front contre le mur incontournable » (Émile Henriot, 1923), « Un front de départ continu et appuyé à des obstacles incontournables » (Louis Chauvineau, 1939).

    L'histoire aurait pu en rester là si l'acception figurée de contourner dont procède le contournable de Montaigne n'avait été ravivée au XVIIIe siècle. Comparez : « Contourner le jugement des evenements souvent contre raison, à nostre avantage », « Contourner et tordre la narration à ce biais », « Contournant ses paroles à gauche » (Montaigne, 1580) et « Il ne s'agit que d'exaggérer, d'altérer ou de contourner certains faits » (Jacob Vernet, 1747), « Contourner le sens de ce trait d'Histoire » (François-Nicolas d'Alt de Tieffenthal, 1750), « S'il est [un avocat] qui s'applique à éluder la loi, s'il use de ses talens pour contourner la vérité » (Puget de Saint-Pierre, 1773). C'est, me semble-t-il, à ce sens ancien (« tourner, changer, modifier, infléchir », d'où « déformer, altérer ») que l'on doit rattacher la première attestation connue de l'adjectif incontournable dans un emploi figuré : « Ma royauté est un fait incontournable et je ne sais au nom de quel principe on pourrait la nier » (lettre d'Antoine de Tounens au journal Le Charivari − qui s'était gaussé de sa couronne de pacotille −, datée du 31 août 1872 et citée dans la revue Histoires littéraires). Le « fait incontournable » de De Tounens est un fait brut, inaltérable, inflexible, digne héritier (avec la vérité ou la parole incontournable) de l'« outil contournable » de Montaigne !

    Mais une autre acception figurée de incontournable se profilait déjà, à partir cette fois du sens « éviter (en usant de moyens détournés) » nouvellement acquis par contourner à la faveur d'une extension somme toute logique, pour peu que l'on s'avise que de contourner la vérité à contourner la loi il n'y avait qu'un pas, lequel fut d'autant plus allègrement franchi que le sens concret « faire le tour (d'un obstacle matériel) » sous-tend la notion d'évitement (4) : « Il faut réformer l'abus sur la loi, et non l'excuser en la contournant » (Gabriel-Nicolas Maultrot, 1787), « On contourna la difficulté » (Alexandre Parent du Châtelet, 1834), « Vainement vous avez contourné la question » (Le Cocher, 1846). Toujours est-il que c'est élevé au rang de substantif que incontournable s'imposa aux philosophes français du milieu du XXe siècle pour traduire l'allemand das Unumgängliche qui, dans la réflexion heideggerienne sur la science, désigne à la fois « ce qui est inévitable parce qu'on ne peut s'en détourner et ce dont on ne peut pas faire le tour au sens où l'on dit faire le tour d'une question » (d'après le Dictionnaire Martin Heidegger) : « Il s'agit d'un temps essentiellement fini, condition originaire de l'incontournable » (Jean Beaufret, 1945), « Il est du moins permis de dire, à propos de la science littéraire, que la présence d'un incontournable y est plus sensible que dans tout [sic] autre science particulière » (François Fédier, 1959). Attrait pour le vocabulaire philosophico-psychanalytique oblige, le mot passa comme adjectif et comme nom dans la langue courante, où il connut une fortune envahissante, à partir des années 1970, pour qualifier une chose ou une personne qui s'impose à tous, que l'on ne saurait éviter, ignorer, négliger (5) : une difficulté incontournable (= à laquelle il faut faire face, que l'on ne peut ignorer, négliger), une réforme incontournable (= indispensable, dont on ne peut faire l'économie), un livre incontournable (= qu'il faut avoir lu), un auteur incontournable (= qui fait autorité, qui est une référence) (6) et, substantivement, les incontournables de l'été (= ce qu'il faut absolument faire, voir, lire ou posséder pour être à la mode).

    Alors oui, concède la linguiste Henriette Walter dans Le Français dans tous les sens (1988), « on peut concevoir que ce vocabulaire, faussement ou vraiment intellectuel, puisse porter sur les nerfs ou faire sourire par son caractère répétitif ou prétentieux, mais, sur le plan du fonctionnement de la langue, il n'a rien pour choquer les amateurs de français ». Aujourd'hui que l'attrait de la nouveauté s'est émoussé, que le métissage philosophique n'est plus perçu, ne peut-on reconnaître quelque utilité à cet incontournable annoncé de longue date par Montaigne ? D'aucuns en doutent encore : « Mot long, sonore, à la mode, et en général dépourvu de toute signification » (André Cherpillod, 1992), « Barbarisme inconnu des dictionnaires jusqu'au début des années 80, [qui] s'emploie dans des contextes si divers qu'on ne voit pas quel équivalent précis lui donner dans la langue "normale" » (Patrice Bollon, 2002). Quant à l'Académie, elle admet l'emploi de contourner au sens étendu et figuré de « éluder, éviter en recourant à des moyens détournés » (Contourner une difficulté. Contourner la loi, le règlement, la consigne), mais s'étonne ensuite que le dérivé incontournable vienne concurrencer inévitable et indispensable − comprenne qui pourra. Les trois adjectifs, au demeurant, ne me semblent pas strictement synonymes. Le fait incontournable (qu'il s'agisse de celui de De Tounens ou de celui d'aujourd'hui) n'est pas tant inévitable (« qui se produit nécessairement ») ni indispensable (« dont on ne peut se passer ») que propre à s'imposer à tous.
    Ne tournons pas plus longtemps autour du pot : malgré les embûches dressées sur son chemin, incontournable a encore de beaux Noëls devant lui...
     

    (1) Le contraste avec certains de leurs aînés est saisissant : « Le style intellectuel affaiblit malheureusement la diatribe [...] ; l'opinion est, bien entendu, "concernée" et la question est "incontournable" » (Jean Dutourd, 1985), « La France désormais était une réalité, non pas "incontournable" comme on dit aujourd'hui par un tic pervers » (Maurice Druon, 1987), « Ces volontés d'autant plus "incontournables", pour parler chic, que ce sont de bonnes volontés » (Bertrand Poirot-Delpech, 1987).

    (2) Le mot contournable, qui semble avoir été inventé par Montaigne, eut bien du mal à survivre à son géniteur. C'est tout juste si on le trouve chez Pierre Charron, grand imitateur de l'auteur des Essais : « [L'esprit] est un outil vagabond, muable, divers, contournable » (1601), chez Jean-Pierre Camus : « Nostre perverse et corrompue nature ployable et contournable plustost à mal qu'à bien », « Un esprit souple, ployable et contournable à divers sens » (1609) et chez Charles de Saint-Évremond : « Tout ainsi que l'esprit est vague et contournable » (1650). Enregistré dans le Dictionnaire de Cotgrave (« Plyable ; which may be turned anyway », 1611), il se verra refuser l'accès à celui de l'Académie (1694), qui le tenait déjà pour un archaïsme. De nos jours, il est absent des dictionnaires usuels « car moins fréquent dans l’usage que son antonyme » (selon le site Orthonet).

    (3) Et encore : « Saturne employe un an, treize jours, et quelques heures a contourner son epicycle » (Étienne Petiot, 1674), « En contournant une partie de l'obstacle » (Bernard Forest de Bélidor, 1753), « L'ennemi continuant de me contourner, vint se remettre à tribord » (Archives de la Marine, 1761), « Je suivis un sentier qui contourne la montagne » (Jean-Benjamin de La Borde, 1786), « Les chevaliers se jetèrent dans les montagnes, contournèrent de crête en crête le golfe » (Lamartine, 1854).

    (4) Que l'on songe à une phrase comme : « Il leur [= les conducteurs de marchandises] est défendu de prendre aucuns [sic] chemins obliques tendant à contourner et éviter les bureaux [des douanes] » (Projet de loi, 1790).

    (5) De la définition du concept heideggerien, la langue courante ne semble avoir retenu que la première partie : « ce qui est inévitable parce qu'on ne peut s'en détourner », autrement dit ce à quoi on ne cesse de revenir, ce dont on ne peut se passer.

    (6) Il est intéressant de noter que contourner quelqu'un s'est dit autrefois, dans la langue familière, pour « chercher à deviner une personne, à pénétrer son secret ». L'adjectif incontournable aurait donc pu s'employer à propos de quelqu'un d'impénétrable, qui cache soigneusement ses opinions, ses sentiments, ses desseins.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou le dessert indispensable ?).

     


    2 commentaires
  • Pour ou contre par contre ? Que d'encre versée, que de polémiques recuites à propos de sa prétendue incorrection ! L'embarras de l'Académie à son litigieux sujet est manifeste :

    « Condamnée par Littré d'après une remarque de Voltaire, la locution adverbiale Par contre a été utilisée par d'excellents auteurs français, de Stendhal à Montherlant, en passant par Anatole France, Henri de Régnier, André Gide, Marcel Proust, Jean Giraudoux, Georges Duhamel, Georges Bernanos, Paul Morand, Antoine de Saint-Exupéry, etc. Elle ne peut donc être considérée comme fautive, mais l'usage s'est établi de la déconseiller, chaque fois que l'emploi d'un autre adverbe est possible » (neuvième édition de son Dictionnaire, 1988).

    Bel exemple de schizophrénie, s'il en est en matière de langue, de la part d'une vieille dame incapable de trancher entre deux usages apparemment irréconciliables. Mais que reproche-t-on au juste à cette malheureuse locution ?

    D'abord, ses origines commerçantes, si l'on en croit Voltaire, son plus féroce contempteur. « Écrire par contre pour au contraire [est une] barbarie qui vient du langage des marchands », affirmait l'écrivain en 1737 dans Conseils à un journaliste, avant de poursuivre son réquisitoire dans le Dictionnaire philosophique (1764) : « Tout conspire à corrompre une langue un peu étendue : les auteurs qui gâtent le style par affectation ; ceux qui écrivent en pays étranger, et qui mêlent presque toujours des expressions étrangères à leur langue maternelle ; les négociants qui introduisent dans la conversation les termes de leur comptoir, et qui vous disent que l’Angleterre arme une flotte, mais que par contre la France équipe des vaisseaux » et encore ailleurs : « Combien de platitudes familières : Par contre, au lieu de dire en récompense, en échange, au contraire » (Pensées littéraires, dans Œuvres inédites de Voltaire par Jules Janin). Par contre − qu'« aucun écrivain classique n'a jamais employé », si l'on en croit cette fois Roger Peyrefitte − figurait pourtant depuis 1693 dans le Dictionnaire de Richelet − à l'article « échange », il est vrai : « En échange. Sorte d'adverbe. Par contre, d'autre côté. Il a ce vice, mais en échange il a plusieurs bonnes qualitez » − sans que personne semblât s'en émouvoir... jusqu'à un jour de 1719 (ou de 1710 ?) où il en fut délogé sans autre forme de procès. Autrement dit, Voltaire ne fut apparemment pas le premier à avoir une dent contre notre locution. Toujours est-il que Littré lui emboîta le pas, un siècle plus tard (1) : « Par contre [doit] provenir de quelque ellipse commerciale (par contre ayant été dit pour par contre-envoi) ; en tout cas, il convient de suivre l’avis de Voltaire et de ne transporter cette locution hors du langage commercial dans aucun style. » Par contre-envoi ? Où diable Littré est-il allé pêcher pareille idée ? Par contre-coup, par contre-échange, par contre-partie, pourquoi pas, mais par contre-envoi ? On eût apprécié une référence, car ledit tour ne devait pas courir les rues marchandes du XVIIIe siècle... Bien plus fréquente dans le jargon des négociants européens de l'époque était − en revanche ? − la formule latine per contra (ou ses équivalents nationaux), depuis que l'inscription d'un montant dans un livre de comptes impliquait la mention du même montant sur la page en regard (per contra) de manière à établir la contrepartie, conformément aux principes de la comptabilité en double partie diffusés dès la fin du XVe siècle par les marchands vénitiens (2). De là l'usage du français par contre dans les ouvrages économiques de l'époque : « [Le thresorier] a dressé un livre [...] en debit. Et par contre il a faict sur iceluy crediteur ceux qui ont payé », « On tient ledit boulenger debiteur conforme au billet et par contre crediteur des pains » (Institution de l'aumosne médicale de Lyon, 1628) ; « Desdictes sommes faisons debitrice la caisse audit livre [...] par contre crediteurs lesdits [freres] Richards », « Nous avons escrit par erreur au compte [X le montant Y] en debit au lieu de les escrire en credit, et pour raccommoder ledit compte, leur donnons par contre credit » (Le Stile des marchands pour tenir livres de comptes, 1631). Dans d'autres documents, per contra a pour équivalent français ci-contre : « Pour le montant cy-contre » (Jacques Savary, 1675), « Porté la sommation cy-contre » (Matthieu de la Porte, 1685) et encore en 1850 : « Balance of interest per contra, solde des intérêts ci-contre » (Manual of Commercial Correspondence). Vous l'aurez compris : par contre, employé en comptabilité, signifiait « en regard, ci-contre, de l'autre côté », tout en véhiculant une idée de contrepartie (au sens de « chose qui s'oppose à une autre en l'équilibrant »).

    Ensuite, et c'est plus grave, le fait de ne pas être français. L'accusation de barbarisme lancée par Voltaire − et relayée par Féraud : « Par contre pour au contraire est un vrai barbarisme » (Dictionnaire critique, 1788), par Boiste : « Quelques auteurs qui ont parlé allobroge en français ont dit [...] par contre, au lieu d'au contraire » (Dictionnaire universel, 1803) et par Girault-Duvivier : « On fait un barbarisme en employant un mot qui n'est adopté ni par l'Académie ni par les bons écrivains [!] ; par exemple : par contre, au lieu de au contraire » (Grammaire des grammaires, 1820) − avait déjà commencé son travail de sape quand Louis-Nicolas Bescherelle porta le coup de grâce : « Par contre. Style commercial. En compensation. Cette expression n'est pas française ; ne dites donc pas : S’il est pauvre, par contre, il est honnête ; dites : S’il est pauvre, du moins il est honnête » (Dictionnaire national, 1845). Pas français, par contre ? Les uns le tiennent pour un gasconisme, les autres pour un germanisme, d'autres encore pour un latinisme (3). Qu'importe : le bougre n'est-il pas correctement formé, de deux mots en l'occurrence bien de chez nous ? Non, rétorquent en plissant le nez tous ceux qui, à l'instar de René Georgin, y voient l'attelage hautement suspect de deux prépositions : « Or une préposition ne peut, dans la bonne langue, en introduire une autre » (Pour un meilleur français, 1951). Mais qui est allé leur mettre pareille ânerie en tête, je vous le demande ? Littré, pardi ! quand bien même ce serait pour balayer aussitôt leurs réserves : « Cette locution [par contre] peut se justifier grammaticalement, puisque la langue française admet, en certains cas, de doubles prépositions » (que l'on songe à de par, par devant, etc.). Renseignements pris, Littré répondait ici à Étienne Molard, qui avait écrit quelques années plus tôt dans Le Mauvais Langage corrigé (1810) : « Si les artisans sont ordinairement pauvres, par contre ils se portent bien. Cette expression [par contre] rend mal le sens qu'on a en vue, ou plutôt elle n'en exprime aucun. Le mot contre est une préposition qui a toujours un complément. Au lieu de dire : Je n'ai pas pu aller à la campagne, mais par contre, je me suis bien amusé à la ville ; dites, mais en revanche, mais à défaut, ou employez simplement la conjonction mais, qui marque suffisamment l'opposition ou le dédommagement. » À la même époque, pourtant, un certain Pierre Larousse avançait une analyse toute différente : « Locution adverbiale. Par contre, en revanche, par compensation. Cette locution, généralement condamnée par les grammairiens, est universellement usitée. Il n'est, d'ailleurs, pas impossible de la justifier, en admettant que contre y est pris substantivement » (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1869). Que Larousse n'a-t-il été davantage entendu ! Notre locution serait la combinaison non pas de deux prépositions, pas même d'une préposition avec un adverbe, mais de la préposition par avec le nom contre. L'hypothèse est moins saugrenue qu'il n'y paraît, quand on sait que l'emploi substantivé de contre au sens de « l'ensemble des arguments défavorables, la thèse contraire » (qui perdure dans l'expression peser le pour et le contre) est attesté de longue date : « Celluy, donques, qui tient le contre [= qui soutient le contraire] » (Le Songe du verger, 1378), « Car ce seroit une chose damnable A vous, de faire au contre de [= d'une façon contraire à] voz dictz » (Jean Bouchet, 1545), « Et tu as fait tout le contre [= le contraire] en trompeuse » (Ferry Julyot, 1557). De par contraire − forme autrefois en usage aux sens de « par hostilité » et de « par un effet contraire, de façon opposée », d'où « au contraire, en revanche, inversement » (4) − à par contre, il n'y avait qu'un pas, que les auteurs du XVIe siècle se sont décidés à franchir : « Je ne me dissimule pas combien est déplaisante la prolixité d'Augustin, mais je me demande par contre si ma propre brièveté n'est pas trop condensée » (Jean Calvin, 1549, cité par Abel Lefranc), « Le camp du roi, par contre, est divisé en factions et en querelles » (Michel de L'Hospital, avant 1568). L'histoire ne dit pas si cette évolution porte la marque du per contra des comptoirs italiens... (5) J'ai toutefois tendance à penser que le par contre « du langage des marchands » dénoncé par Voltaire n'était pas le même que celui de Calvin ou, plus précisément, que nous avions alors affaire à deux acceptions différentes d'une même locution : l'une courante, l'autre spécialisée (6). Aussi l'auteur de Candide se trompait-il − ou, pis, faisait-il preuve d'une incroyable mauvaise foi (7) − quand il croyait déceler l'influence du par contre commercial dans une phrase comme « L’Angleterre arme une flotte, mais par contre la France équipe des vaisseaux » : l'acception, en l'occurrence, n'est autre que celle, usuelle, employée deux siècles plus tôt par Calvin pour exprimer un fait qui est en opposition avec celui qui précède (8) ! Même confusion observée chez Littré quand il écrivait que ladite locution « ne se justifie guère logiquement, par contre signifiant bien plutôt contrairement que en compensation » : mais où diable décèlerait-on une idée de compensation dans le par contre de Calvin ? Tout porte à croire, à y bien regarder, que « au contraire, contrairement » correspond à l'acception courante, quand « en contrepartie, en compensation » ressortirait davantage à l'acception comptable.

    Le malentendu originel étant (définitivement ?) dissipé, intéressons-nous maintenant aux substituts que les détracteurs de par contre continuent de lui préférer dans la langue surveillée. Grevisse nous met en garde : « Il ne faudrait pas croire que en compensation ou en revanche pussent, dans tous les cas, suffire pour exprimer l’idée qu’on rendrait au moyen de par contre : en compensation et en revanche ajoutent à l’idée d’opposition une idée particulière d’équilibre heureusement rétabli ; par contre exprime, d’une façon toute générale, la simple opposition et a le sens nu de "mais d’autre part", "mais d’un autre côté". » Gide, nous dit-on, l'a fort bien montré en son temps : « Trouveriez-vous décent, écrivait-il en 1942 dans ses Interviews imaginaires, qu’une femme vous dise : "Oui, mon frère et mon mari sont revenus saufs de la guerre ; en revanche j’y ai perdu mes deux fils" ou "La moisson n'a pas été mauvaise, mais en compensation toutes les pommes de terre ont pourri" ? » C'est par contre (mieux que mais [9]) qui s'impose dans l'énoncé d'une perte, d'un inconvénient, confirme Hanse. Oserai-je faire observer à ces éminents spécialistes qu'un simple malheureusement aurait suffi dans ces exemples ? Oserai-je, surtout, avouer que l'argument ressassé selon lequel en revanche ne pourrait introduire qu'un avantage, un élément positivement évalué par le locuteur (quand par contre introduirait un avantage aussi bien qu'un inconvénient) me laisse à tout le moins perplexe ? Car enfin, les faits sont têtus : « Dans Rabelais on trouve ces chiens nommez Espagnols, parce qu'ils viennent d'Espagne ; comme en revenche les Espagnols ont nommé Galgo [de gallicus] un lévrier, parce que la race leur en est venue de France » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « [Il ajoutoit] que le voisinage de la France avoit contribué à l'élevation de peu de maisons en Suisse ; mais qu'en revenche on avoit élevé sur ses frontières [plusieurs forteresses], qui bien loin de faire la sureté de la Suisse [...], la menaçoient plutôt de sa ruine » (Lettres historiques, 1693), « Mais aussi, en revenche, nous avons beaucoup de méchans poëtes » (Abel Boyer, 1721), « Il m'a refusé ce leger service, mais en revanche je ne veux plus me mêler de ses affaires » (Éléazar de Mauvillon, 1747), « Excellez et ne vous montrez pas, aurois-je volontiers dit à [tel homme]. En revenche, j'aurois dit à [tel autre] montrez-vous et n'écrivez jamais » (Madeleine de Puisieux, 1750), « En revanche, ses véritables dents [= celles du poisson scie] ne sont point attachées ainsi » (Georges Cuvier, 1805), « − Quoi, [seulement] trois onces de pain ! − Oui, mademoiselle ; mais en revanche la distribution manquait trois fois la semaine » (Stendhal, 1839), « Je crois n'avoir rien perdu de cette belle voix qui me caractérise. En revanche, j'ai bougrement perdu de cheveux » (Flaubert, 1850), « Il n'y a plus un chat à Paris, mais en revanche les étrangers y regorgent » (Mérimée, 1865), « Il devenait prématurément ferré sur la langue latine, mais, en revanche, il était absolument incapable d'expliquer deux mots de grec » (Huysmans, 1884), « En revanche, il a tort d'admettre [...] » (Auguste Cartault, 1906), « Nous étions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant que [...] » (Proust, 1913), « Le pinson ne sautille pas. En revanche il vole en tourbillon » (Alain, 1921), « Il joue fort bien du violon ; en revanche, c'est un piètre chef d'orchestre » (Grand Larousse de la langue française, 1978). Point d'idée d'« équilibre heureusement rétabli », convenons-en, dans ces exemples ! Hanse avance une explication à ce paradoxe : « En revanche [devrait] logiquement avoir toujours ce sens, lié à celui de revanche [10] ; mais on le substitue parfois à par contre, qu'on n'ose employer » (sous-entendu : en souvenir de l'anathème voltairien). Sauf que l'argument n'est guère recevable en l'espèce, Stendhal, Flaubert, Mérimée, Huysmans et Proust, pour ne citer qu'eux, ne rechignant pas à employer par contre, à l'occasion (11). Goosse n'est pas dupe : « Si, dans en compensation, le nom garde son sens ordinaire, dans en revanche, l'idée de compensation n'est pas nécessairement présente et celle de revanche presque toujours absente, observe-t-il judicieusement dans Le Bon Usage (en n'hésitant pas, au passage, à contredire Grevisse, son beau-père). Comme pour par contre, c'est l'idée d'opposition qui domine. » 
     

    En résumé

    Quelles que soient ses origines, quelle que soit la nature grammaticale de son noyau contre, la locution par contre, attestée depuis près de cinq siècles, est désormais « reçue par le meilleur usage » (dixit Grevisse), en dépit de certains irréductibles qui continuent de prôner son remplacement systématique par en revanche, variante considérée comme plus soutenue.

    Quant à l'idée − relativement récente − selon laquelle en revanche, contrairement à par contre, ne saurait exprimer qu'une compensation (par un argument présenté comme positif), elle n'est pas confirmée par l'analyse des textes, même anciens. Pour autant, rien n'empêche ceux qui le souhaitent de s'y conformer, voire, selon le contexte et après avoir bien pesé le pour et le contre, de recourir à mais, d'autre part, d'un autre côté, au contraire, en compensation, en contrepartie, en retour, à l'inverse, à l'opposé, du moins, etc.

     

    (1) L'Académie, entre-temps, avait entamé sa valse-hésitation : absent des cinq premières éditions de son Dictionnaire, par contre est admis dans la sixième (1835) et dans la septième (1878) avec la mention « dans le style commercial », avant de disparaître de la huitième (1932)... puis de reparaître dans la neuvième (1988).

    (2) Matthieu de la Porte écrivait à ce sujet dans son Guide des négocians et teneurs de livres (1685) : « Comme le commerce a de tout temps fleuri en Italie, les habitans de ce païs se sont toujours exercez en toutes les sciences qui dépendent du négoce, nous leur devons entre autres celle de tenir les livres de comptes à parties doubles ; et de là provient que l'on se sert encore en cette science de quantité de mots italiens ou qui en derivent [...]. Les étrangers avec qui on negocie se servent ordinairement d'expressions italiennes dans le commerce, principalement les Hollandois, Allemans, Flamans et les autres nations du Nord, où l'on ne dit pas comme en France, tenir les livres à parties doubles, mais tenir les livres à la méthode italienne ou à l'italienne. » Parmi lesdites « nations du Nord », citons les Anglais qui, au XVIe siècle, accueillirent dans leur lexique per contra sans le modifier.

    (3) « On le [= par contre] dit aussi communément en Provence » (Féraud, 1788), « Cette expression est tout à fait Gasconne. [...] je sais bien qu'il y a peu de François [réfugiés d'Allemagne] qui ne l'emploient toutes les fois que l'occasion s'en présente » (Éléazar de Mauvillon, 1747), « [L'expression par contre] n'aurait-elle pas son origine dans les traductions françaises de saint Thomas d'Aquin, qui emploie souvent sed contra au sens de par contre ? » (Albert Dauzat, 1950).

    (4) « E par contraire e par vilté » (Le Roman de Rou, XIIe siècle), « Par contraire lor dit a toz » (Le Roman de Tristan, XIIe siècle), « Més par contraire fu assés appellés » (Aliscans, fin du XIIe siècle), « S'il a Dieu cert dont par contraire » (Rutebeuf, XIIIe siècle), « De son honneur [...] elle en sera joyeuse, et, par contraire, doulente de son desplaisir » (Antoine de La Sale, 1456), « Ne veez vous pas tous les jours faire Guerre le filz contre le pere Et le pere au filz par contraire ? » (Jehan Regnier, XVe siècle).

    (5) En l'état actuel de mes recherches, le par contre de Calvin précède d'un siècle le par contre comptable, mais cela demande confirmation dans la mesure où il ne m'a pas été possible de consulter les écrits de Pierre Savonne, auteur d'une Instruction et manière de tenir livres de compte par parties doubles (1567).

    (6) Les deux acceptions sont réunies dans L'Art de tenir les livres en parties doubles (1786). Comparez : « Il faut le débiter et créditer par contre celui sur qui il se prévaut » et « Si 1/8 est la moitié de 1/4 le 6 par contre est le double de 3 ».

    (7) Selon Claude Duneton, « Voltaire n’aimait pas cette expression [= par contre] parce qu’elle lui rappelait trop ses origines sociales et son grand-père drapier » (L'Express, 2004).

    (8) Dans certains emplois anciens (et encore au XIXe siècle), une valeur de causalité a pu se combiner à celle d'opposition, jusqu'à réussir parfois à s'imposer comme dans ces exemples : « Desmoulins faisait pour ainsi dire le procès à tous les révolutionnaires et, par contre [= par suite, partant], à la révolution » (Charlotte Robespierre, avant 1834), « La Garonne déborda et, par contre, ses affluents » (George Sand, 1855).

    (9) Selon Hanse, « par contre [...] exprime une opposition de façon plus nuancée que mais » ; selon Grevisse, « mais exprime une opposition très floue, et au contraire, une opposition diamétrale, très précise, mathématique » (même son de cloche chez Robert : « Mais n'insiste pas assez sur l'opposition ; au contraire marque une opposition trop précise ») ; selon Nelly Danjou-Flaux, enfin, « mais a une force argumentative beaucoup plus contraignante que par contre et en revanche ».

    (10) Rappelons ici que le mot revanche (« fait de rendre la pareille »), ordinairement employé à propos d'un mal (préjudice, injure) que l'on a reçu, s'est aussi pris en bonne part, surtout à l'époque classique (valeur qui perdure dans à charge de revanche). De là la locution adverbiale en revanche, « en retour (en bonne ou en mauvaise part) ». Comparez : « Qui rit d'autrui Doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui » (Molière, 1662) et « Et moi en revanche je vous promets un livret » (Agrippa d'Aubigné, 1630), « L'amour qu'il a pour moi ne s'imagine pas Mais en revanche aussi je l'aime à la folie » (Jean-François Regnard, 1705), « Il m'a fait présent d'un tableau, je lui ai donné en revanche une belle bague » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Il m'a servi dans une telle occasion, et en revanche je l'ai servi dans une autre » (Dictionnaire de l'Académie, 1694). Voilà qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ne perçoivent que vengeance derrière en revanche...

    (11) « Je vous indique, par contre, le Moniteur du 31 octobre » (Stendhal, 1817), « Par contre, même modification chez Leroux » (Flaubert, 1848), « Il fait un temps chaud et lourd insupportable ; par contre, on m'écrit d'Écosse qu'il pleut à verse » (Mérimée, 1861), « Par contre, si tu refuses ces conditions, mal t'écherra » (Huysmans, 1903), « À mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur ; ma poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur » (Proust, 1920).

    Remarque : Selon la linguiste Nelly Danjou-Flaux, « la locution en revanche − et c'est peut-être sa véritable spécificité − investit l'énoncé ou plutôt le couple d'énoncés qu'elle articule d'une forte valeur subjective, dans la mesure où elle laisse entendre que le locuteur est intéressé à l'existence de l'opposition, et plus précisément à l'existence du deuxième terme de l'opposition » (Au contraire, par contre, en revanche. Une évaluation de la synonymie, 1980). Pourtant, certains des exemples cités plus haut prouvent assez que en revanche, aussi bien que par contre, peut s'accommoder de contextes neutres, objectifs.

     

    Par contre / En revanche
    Extrait d'un livre de comptes présenté dans Le Stile des marchands

     


    4 commentaires
  • « L'écriture pattes de mouches, un des premiers symptômes [de la maladie de Parkinson]. »
    (paru sur letelegramme.fr, le 3 décembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Vous fallait-il une illustration de l'inconséquence de certains ouvrages de référence ? En voici une nouvelle, dénichée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. N'y lit-on pas pattes de mouche aux articles « écriture », « patte » et « pied », mais pattes de mouches (avec mouches au pluriel) à l'article « mouche » : « Expression figurée et familière. Pattes de mouches, écriture dont les caractères sont menus et mal formés, et par suite difficiles à lire (on disait autrefois Pieds de mouches) » ? Avouez qu'il y a de quoi légitimement perdre pied... À y regarder de près, la confusion, côté quai Conti, ne date pas d'hier, mais bien plutôt de 1694, date depuis laquelle l'Académie n'en finit pas de s'emmêler les extrémités à ce sujet. Jugez-en plutôt : « On dit d'Une meschante escriture dont le caractere est mal formé et n'est point lié que Ce sont des pieds de mouches » (à l'article « mouche » de la première édition de son Dictionnaire), mais « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (à l'article « pied »). Après plus de trois siècles d'existence, la perle est en passe de devenir aussi immortelle que ses auteurs...

    Les académiciens, au demeurant, ne sont pas les seuls à entretenir le flou en butinant sans vergogne aux deux râteliers, singulier et pluriel. Ouvrez grand vos mirettes à facettes et regardez les mouches voler en solitaire ou en escadron : « On appelle une mauvaise écriture et dont le caractère est petit et affamé [comprenez : maigre ou pas assez chargé d'encre], des pieds de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire d'Antoine Furetière, paru en 1690), mais « Les escrivains appellent une escriture menue et mal faite, des pieds de mouche » (à l'article « pied ») ; « Pieds de mouches, mauvaise écriture dont le caractère est menu, mal formé et n'est point lié, en sorte qu'elle ressemble à des pieds ou à des pattes de mouches » (à l'article « mouche » du Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle, 1847), mais « Pieds de mouche » (à l'article « pied ») et « Pattes de mouche, traits d'une écriture très fine et mal formée » (à l'article « patte ») ; « Pieds de mouches, écriture fine et mal formée » (aux articles « mouche » et « pied » du Littré, 1872), mais « Des pattes de mouche, caractères d'écriture très fins, peu lisibles » (à l'article « patte ») ; « On discutait aussi, et sur des pieds de mouches, à l'occasion » (Grevisse, recourant à une ancienne acception de notre expression dans Problèmes de langage II, 1962), mais « Les vétilleux qui aiment à disputer sur des pieds de mouche » (Problèmes de langage III, 1964) ; « Pattes de mouches : écriture très petite, irrégulière et difficile à lire » (à l'article « mouche » du Petit Robert 1987), mais « Pattes de mouche » (à l'article « patte »). Quelle mouche a donc piqué les spécialistes de la langue pour qu'ils travaillent ainsi d'arrache-pied à nous mener en bateau ? « Dans les chaînes nominales du type nom + de + nom, concède la linguiste Annick Englebert, l'usage hésite souvent quant au nombre à adopter pour le deuxième nom. [...] Le singulier et le pluriel sont également acceptables pour pattes de mouche(s). » Goosse, l'Office québécois de la langue française et Bescherelle La Grammaire pour tous confirment : « L'usage est indécis, bourdonnent-ils de concert : des pattes de mouche ou de mouches. » Il n'empêche, la pilule est aussi difficile à gober que les intéressées : car enfin, c'est une chose que de tenir deux graphies pour également correctes ; c'en est une autre que de se faire girouette en recourant indifféremment à l'une ou l'autre au sein d'un même ouvrage, qui plus est de référence. Girodet, qui n'est pas connu pour perdre son temps à compter les mouches, et encore moins leurs pattes, a le mérite, lui, de choisir un camp et de s'y tenir (au risque de se faire moucher) : « Avec mouche toujours au singulier : des pattes de mouche, écriture en pattes de mouche. » (1)

    Mais venons-en à l'origine de notre expression. Le pied de la mouche − puisque c'est ainsi que l'on a d'abord désigné la partie inférieure des membres de notre diptère − est attesté dès le XIIIe siècle comme un symbole de la petitesse, de la maigreur : « Graille est [la chandele] plus que piez de mosche » (Gautier de Coinci, avant 1236) et, partant, de ce qui est insignifiant, qui n'a que peu d'importance (2) : « D'où vient donc ceste arrogance aux prebstres, qui, tous ensemble, à toutes leurs parolles, ne pourroient guérir ung pied de mosche [...] ? » (Guillaume Farel, 1535), « Disans la querelle estre fondee sur un pied de mousche » (Noël du Fail, 1547), « Un gentilhomme, qui se formalisant exprès d'un pié de mouche » (Jean Le Frère, 1575), « Oublies donc, chrestiens, vos quereles fondees Dessus un pié de mouche » (Guillaume Du Bartas, 1583), « Demeur[er] trois heures à fantastiquer sur un pied de mouche » (Guillaume Du Peyrat, 1611) et, plus rarement au pluriel, « Toutes leurs satires et tragedies ne sont fondées que sur piedz de mouches » (Pierre Boaistuau, 1556), « Mes resveries ordinaires où je m'amuse à des pieds de mousche » (Nicolas-Claude Fabri de Pereisc, 1637) (3). À cette époque, déjà, la graphie avec pieds au pluriel avait fait mouche pour désigner les traits d'une écriture manuscrite (ou, plus largement, d'une représentation graphique) mal formée, difficilement lisible : « L'escripture [de leurs libvres] nous ne la scauriesmes lyre ; car [ilz] sont comme piedz de mouches » (Jean de Tournai, 1487), « En lettres aussi si menues et mal lisables, qu'on les prendra plustost pour des piedz de mouche que pour escriture » (Pierre de Bourdeille, vers 1570) (4). Rien que de très logique, me direz-vous, tant la petitesse et la finesse du tracé peuvent donner aux lettres, aux chiffres comme aux croquis des allures de hiéroglyphes abscons. Et pourtant, c'est bien plutôt l'idée de taches d'encre, de pâtés (semblables aux traces erratiques que laisseraient sur le papier les pattes noircies de notre insecte), de griffonnage, de barbouillage qui prime chez Girolamo Vittori : « Faire des pieds de mouche comme on feroit un papier en jettant de l'encre dessus avec la plume, espapillotter, mal escrire, faire des pastez en escrivant » (Le Thresor des trois langues, 1609), chez Jean-Pierre Camus : « Qu'est-il de plus ridicule que les [...] griffonnemens qu'un peintre donne à son apprentis ? Qui croiroit que de ces badineries et pieds de mouches on peust [...] faire de si excellentes pièces ? » (Les Diversitez, 1609) et chez Matthias Kramer : « Peindre mal, ne faire que des piez de mouches » (Dictionnaire roial, 1715).

    Vous l'aurez compris, les raisons de l'illisibilité des pieds (progressivement remplacés par pattes à partir de 1798) de mouche varient sensiblement selon les sources (5). Pis : sous certaines plumes conciliantes, l'idée même de vilaine écriture a carrément du plomb dans l'aile. Témoin, ces exemples empruntés à des auteurs qui ne feraient pas de mal à une mouche, quand bien même il leur prendrait l'envie de mettre la main... à la patte : « Une jolie écriture en pieds de mouches. [...] Une jolie écriture, mais bien fine ! » (Prosper Mérimée, 1833), « Les délicieuses pattes de mouche de son écriture » (Gérard de Nerval, 1854), « Il écrit avec des petites pattes de mouche bien agréables » (Louis Festeau, avant 1858, cité par Lorédan Larchey), « Ces élégantes pattes de mouche généralement sans caractère qui forment le type à peu près uniforme de l'écriture féminine dans le grand monde » (Revue britannique, 1872), « Il prit le papier couvert d'élégantes pattes de mouches (Gaston aimait à se vanter d'avoir une écriture de femme) » (M. Maryan, 1903), « L'écriture arrondie, régulière [de telle femme] ne saurait être confondue avec les pattes de mouche, élégantes, effilées [de telle autre] » (Jeanne Loiseau, 1907). L'apanage des femmes, l'écriture en pattes de mouche ? Ce sont les féministes qui vont finir par la prendre, la mouche !
     

    (1) Moins catégorique, le Portail linguistique du Canada présente le tour avec mouche au singulier comme « plus fréquent » (de nos jours) : « C'est tout ce qu'il comprit des pattes de mouche de Rouquette » (Jean Dutourd, 1993), « Des secrétaires habiles à déchiffrer ses pattes de mouche » (Simone Bertière, 2007), « Des papiers couverts de pattes de mouche » (Claude Duneton, 2009), « Écrire en pattes de mouche » (Marc Fumaroli, 2012), « Quatre jambages en pattes de mouche » (Marc Wilmet, 2015), « Des pattes de mouche » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    (2) Cette acception ancienne perdure dans les expressions faire d'une mouche un éléphant, « accorder beaucoup d'importance à une chose insignifiante », et, plus trivialement, enculer les mouches.

    (3) L'hésitation sur le nombre de mouche n'aura pas échappé aux plus fines d'entre elles...

    (4) Même remarque que ci-dessus. Comparez encore : « De ces petites lettres (il diroit volontiers de ces petis pieds de mousches) escrites d'encre » (André Rivet, 1603), « Faire des pieds de mousches, escrire mal, vulgaire » (Antoine Oudin, 1646), « [Ils] n'apprehendent pas ce que denotent les caractères de l'escriture, davantage que si c'estoient quelques pieds de mouches faits à plaisir pour servir de chiffres » (François Eudes de Mézeray, 1650), « Faire des pieds de mouches en l'escriture, griffonner, barbouiller le papier » (Juan Mommarte, 1660), « Un griffon, brouillon, qui ne fait que des piez de mouches » (Nathanaël Duëz, 1683) et « Veoir que certains petits pieds de mouche [puissent reveler] les conceptions de notre esprit et le fond de nos plus secrettes pensees » (Blaise de Vigenère, 1576), « Vos protocoles, qui s'attachent à des chiffres et à des pieds de mousche » (Jean-Pierre Camus, 1635), « Piés de mouche, escriture difficile à lire » (Nicolas Frémont d'Ablancourt, 1648), « Vous écrivez bien mal ! Ce sont des piés de mouche » (Samuel Chappuzeau, 1661).

    (5) Autre illustration de ces divergences : « Des pieds de mousche, des pieds de chat. Nous nous servons de cette première façon de parler pour exprimer des létres trop menues ; et nous employons l'autre pour signifier des létres mal formées, mal arrangées et proportionnées » (Jacques Moisant de Brieux, 1672), « On appelle figurément Pieds de mouche, Une escriture dont les lettres sont tres-mal formées » (première édition [1694] du Dictionnaire d'une Académie qui attendra un siècle [1798] pour ajouter la notion de petitesse à celle de malformation du trait) et « Écrire comme un chat. C'est écrire de façon illisible, en formant mal ses lettres et en traçant des caractères minuscules : des... pattes de mouche ! (On dit parfois, par assimilation/rapprochement : des "pattes de chat" » (Jean-Pierre Colignon, 2016).

    Remarque 1 : Dans l'expression figurée pattes de mouche(s), l'hésitation ne porte d'ordinaire que sur le nombre de mouche, pas sur celui de pattes (que l'Académie n'envisage qu'au pluriel). On veillera toutefois à ne pas écrire une patte de mouches... et, surtout, à conserver à pattes ses deux t.

    Remarque 2 : On lit dans la rubrique étymologique du TLFi : « 1616 pieds de mouche "écriture très fine et peu lisible" (La Comédie des Proverbes). » La citation d'Adrien de Monluc, la voici : « Je crois que tu as fait ton cours à Asnieres, [...] c'est là où tu as appris ces beaux pieds de mouche et ces beaux y Gregeois [= i grecs]. » Il me semble que cet exemple ressortit bien plutôt à l'acception typographique de notre expression (plus exactement, de la forme primitive de notre expression), à savoir « signe (¶), souvent calligraphié et de couleur, dont on se servait autrefois, surtout dans les livres de droit et d'église, soit pour séparer un paragraphe d'un autre, soit pour marquer un renvoi, soit pour signaler une remarque détachée du corps de l'ouvrage » : « Ces Notes sont distinguées par des piés de mouche » (Simon de Val-Hébert, 1694), « On a vu des imprimeurs ignorans vouloir nettoyer, avec leur pointe, des pieds-de-mouche, croyant que c'étoit des q remplis d'ordure » (Traité élémentaire de l'imprimerie, 1796). Ledit caractère − qui tirerait sa forme de l'initiale stylisée du latin capitulum (« chapitre, division d'un ouvrage ») − a été ressuscité par les logiciels de traitement de texte pour marquer la fin d'un paragraphe. L'Académie, étonnamment sûre d'elle sur ce coup-là, en orthographie le nom avec des traits d'union : « Pied-de-mouche (pluriel Pieds-de-mouche). »
    Force est d'ailleurs de constater que la passion des typographes pour notre insecte ne s'arrête pas là : « chiure de mouche » est le surnom poétique qu'ils donnent à l'apostrophe verticale (ou dactylographique). Par analogie de forme avec l'étron de drosophile ?

      

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'écriture en pattes de mouche(s).

     


    1 commentaire
  • « "Cela me réconforte dans mon objectif", assure [le trampoliniste français] Allan Morante, qui vise le podium aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020. »
    (Aziz Oguz, sur lejsd.com, le 14 novembre 2018)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté, pour ma part, à conforter quelqu'un dans (une attitude, une conviction, une disposition...) pour « faire qu'il se sente plus fort, plus assuré dans son opinion, son raisonnement, sa prise de position » : « Vous me confortez dans mon sentiment, ma conviction » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Être conforté dans son analyse, son interprétation. Cette expérience l'a conforté dans ses certitudes. Cela l'a conforté dans son idée que... » (Robert), « Ceci m'a conforté dans mon opinion » (Larousse, Bescherelle), « Ces révélations m'ont conforté dans la piètre opinion que j'avais de lui » (Larousse en ligne) (1). Réconforter, de son côté, s'est spécialisé dans l'idée de consolation, de soutien dans l'adversité ou devant la lassitude : « Réconforter quelqu'un par de bonnes paroles. Il est si abattu que rien ne peut le réconforter » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Comparez : conforter [= encourager, soutenir] quelqu'un dans son choix, dans sa décision et réconforter [= remonter le moral, consoler] quelqu'un dans l'épreuve, dans sa tâche, dans sa douleur, dans son chagrin.

    Mais voilà que la confusion gagne des plumes que l'on pensait avisées : « Dès qu'on veut se réconforter dans son droit avec des gens de loi » (Arsène Houssaye, 1885), « La marquise était de son côté trop âgée pour lui, ce qui le réconforta dans son idée que seuls les tendrons sont bons à être aimés » (Pierre-Jean Remy, 1978), « Lui tenir tête ne ferait que le réconforter dans son statut de salopard » (Yasmina Khadra, 2004). À la décharge des contrevenants, reconnaissons que la distinction entre conforter et son dérivé préfixé n'a pas toujours été nette. Ainsi lit-on dans le Dictionnaire historique de la langue française que « le verbe [conforter], après une attestation isolée (v. 980) au sens d'“encourager (quelqu'un) à faire quelque chose”, effet d'une confusion entre confortare et cohortari [2], s'est employé en ancien français au sens de “soutenir moralement” (v. 1050) avant de sortir d'usage au XVIe ou au XVIIe siècle sous la concurrence de réconforter ». Voilà qui mérite d'y regarder de plus près.

    Tout d'abord, n'allez pas croire avec Alain Rey et son équipe que le sens initial de « encourager, exhorter (quelqu'un) à faire quelque chose » (autrement dit : « le renforcer dans l'intention de faire quelque chose ») ne se trouve que dans le seul manuscrit de La Vie de saint Léger (puisque c'est à ce texte de la fin du Xe siècle qu'il est fait référence). Non ! Quand elle serait isolée en ancien français, cette acception est abondamment attestée en moyen français (3). Ensuite, si conforter a pu s'employer jadis avec le sens aujourd'hui dévolu à réconforter (4), il serait tout aussi faux de croire, comme on le lit trop souvent (5), que l'ancienne langue ne lui donnait qu'une acception morale. Vérification faite, conforter a conservé jusqu'au XVIe siècle environ toutes celles héritées du latin chrétien confortare (formé de cum et de fortis, « fort, courageux »), à savoir « apporter un supplément de force, rendre plus fort », que ce soit par des encouragements, des consolations (« consoler, réconforter ») ou par une aide matérielle (renforts militaires, argent, vivres, remède...) (« renforcer, consolider ; revigorer ; soigner, guérir ») : (aide concrète ou médicale) « [Ils] menguent [un petit tourtiel] pour conforter lor estomach » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Cilz-là le conforta grandement de gens et d'amis » (Id.), « Quel medecine Pour confforter ung pacient ! » (Arnoul Gréban, vers 1450), « Le Roy incontinent envoya grant partie de son host pour conforter et secourir sadicte cité de Londres » (Philippe de Commynes, fin du XVe siècle), « Mais le repos consolide et conforte Les membres las » (Charles Fontaine, 1552), « Ni faire ouvrage en icelles qui les puissent conforter, conserver ou soutenir » (Juridiction de la voirie, 1600) ; (soutien moral prodigué par autrui ou courage trouvé en soi-même) « Nus ne le puet conforter Ne nul bon consel doner » (Aucassin et Nicolette, fin du XIIe siècle ?), « Por conforter ma pesance Faz un son [= Pour soulager ma peine, je compose un air] » (Thibaut de Champagne, XIIIe siècle), « [Il] se conforta en soi meismes et reconforta moult sagement ses gens » (Jean Froissart, XIVe siècle), « Qui me pourroit de ce dueil conforter ? » (Alain Chartier, 1424), « Votre présence me conforte » (François Villon, 1458), « Qui confortera ce cœur las ? » (Marguerite de Navarre, vers 1530). Au cours du XVIIe siècle, conforter a peu à peu abandonné ladite acception morale à son concurrent réconforter (et au verbe consoler(6), sans se défaire pour autant de ses autres emplois, comme nous allons le voir, et pas seulement en médecine quoi qu'aient pu laisser entendre les académiciens : « Conforter. Fortifier, corroborer. Cela conforte l'estomac, conforte le cerveau. Il signifie aussi encourager, consoler ; il commence à vieillir en ce sens [On dit plutôt réconforter] » (Dictionnaire de l'Académie, 1740-1932).

    Mais poursuivons la lecture du Dictionnaire historique. Conforter, y explique-t-on, « a été repris récemment avec les sens de "donner des forces à (un régime, une thèse)" et "raffermir (quelqu'un) dans sa position" (v. 1970) qui bénéficient d'une grande vogue dans le discours politique ou journalistique. L'origine d'un tel regain est obscure : réfection régressive à partir de réconforter, influence (peu probable) de l'anglais to comfort, allusion vague à l'ancien français ; l'effet est une recherche d'élégance rapidement tournée à la prétention ». Là encore, j'avoue avoir du mal à cacher ma perplexité. Car enfin, le sens figuré de « soutenir avec force, encourager (une opinion, une position) » − qui va de pair avec les constructions conforter quelqu'un dans (autrefois en) ladite opinion, position (7) et, jadis, conforter quelqu'un de (+ infinitive), que (+ complétive) − est attesté sans discontinuer depuis le XIIIe siècle. Qu'on en juge : « Si comme cascune partie allegue resons de droit et de fet ou de coustume, por conforter l'entention » (Philippe de Beaumanoir, 1283), « Il les [= les ennemis] a confortés dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365), « Nul ne doit son ami conforter ne soustenir en erreur » (Nicole Oresme, 1370), « Lesquelz il maintenoit, conseilloit et confortoit en leurs meffais contre lui » (traduction de la Chronographia de Jean de Beka, milieu du XVe siècle), « En toutes ces choses le soustenoit et confortoit l'evesque » (Jacques Duclercq, avant 1467), « N'esse pas pour conforter à mon propos que je vous dis l'autre fois ? » (Robert Macquéreau, 1521), « Il aymoit mieulx gaingner de l'argent, en le confortant en ses follies, que de faire office de bon serviteur » (Marguerite de Navarre, avant 1549), « Pour le conforter en son entreprise » (Antoine de Noailles, 1554), « Le Roy [...] ne trouvant conseil [qui] confortast son opinion » (Martin Du Bellay, avant 1559), « [Il] les conforte en l'execution de leurs jugemens » (Pierre de La Primaudaye, 1577), « L'Ambassadeur d'Espagne, qui l'avoit conforté en cette opinion » (Pierre de L'Estoile, 1584), « [Ils] lui firent une tres sage et belle remonstrance, pour le conforter en sa resolution » (François de La Noue, 1587), « [Ce] qui conforte leur cause » (Montaigne, 1588), « Je ne l'ai pas ôté de cette opinion, mais au contraire l'y ai conforté » (Pierre Jeannin, 1607), « [Il] les a principalement confortés en cette resolution depuis sa venue » (Antoine Le Fèvre de La Boderie, 1607), « [Il] fut le premier qui conforta Aubigné en la resolution d'y donner » (Agrippa d'Aubigné, 1616), « Je vous conforte dans le dessein que vous avés de [...] » (Jean Chapelain, 1640), « Pour maintenant conforter l'opinion de ceulx qui le califient [...] » (Simon Le Boucq, 1650), « [Supplier Dieu] de vouloir vous consoler, ou du moins conforter en ce dessein » (Nicolas Pavillon, 1664), « Il l'a conforté dans le dessein de faire penitence » (Dictionnaire de Furetière, 1690), « Conforter les conclusions de ladicte demanderesse » (Martial d'Auvergne, 1731), « Le traitement conforte cette opinion » (Christian Gottlieb Selle, 1801), « Pour conforter cette idée » (Jacques-François Caffin, 1818), « Nous sommes confortés dans notre opinion par l'auteur lui-même » (Jean-Baptiste Sirey, 1822), « On peut encore s'aider de la percussion et de l'auscultation, qui [...] pourront conforter le diagnostic » (Antoine Limosin, 1827), « Ces femmes étaient confortées dans leur résistance » (Charles-Henri Helsen, 1833), « Ce fait [...] n'était point de nature à m'étonner, mais seulement à conforter mon opinion » (Christophe Reverdit, avant 1843), « Chose étrange ! pour conforter son idée sur les Juifs, M. Renan appelle les Mahométans à la rescousse » (Pierre Leroux, 1866), « [Un homme] qui se conforte dans une conviction » (Jean Richepin, 1895), « Le besoin que nous avons tous de fortifier une opinion préalable et de conforter une thèse » (Henri Bouchot, 1906), « Pour conforter l'opinion que j'émets ici à la hâte » (Edgard Capelin, 1922), « Charmant ami, qui me devines et me confortes dans mon dessein d’un art limpide » (Maurice Barrès, 1926), etc. S'il est vrai que ces emplois se sont raréfiés au XVIIIe siècle, ils n'ont jamais cessé d'exister, notamment dans la langue médicale, juridique, administrative, mais aussi littéraire. Quant à leur prétendu retour en grâce, il ne date pas de 1970 mais bien plutôt du début du XIXe siècle.

    Aussi bien, je peine à comprendre le mauvais procès fait sur certains forums au tour conforter quelqu'un dans : « [Conforter est] un mot qui a été ressuscité dans un sens erroné », « On a ressuscité je ne sais trop quand conforter dans le sens de "renforcer", "confirmer" ou "raffermir" (le Petit Larousse de 1977 entérinait déjà cette résurrection) », « Dans la neuvième [édition de son Dictionnaire, l'Académie] s'aligne sur l'erreur. [Elle] n'est plus "la gardienne de la langue", elle se fait l'écho des barbarismes à la mode », « Le sens originel de conforter a donc été escamoté [...]. C'est regrettable ». Ce qui est regrettable, c'est de bondir sur sa chaise comme un cabri juché sur un trampoline, en criant au barbarisme là où il n'y a, au pis, qu'un archaïsme. La position, convenons-en, est aussi indéfendable... qu'inconfortable !
      

    (1) On dit dans le même sens, avec des verbes de la famille de l'adjectif ferme : (r)affermir ou confirmer quelqu'un dans. « On affermit, on raffermit, on confirme un sentiment, ou quelqu'un dans un sentiment » (Dictionnaire des synonymes de Pierre-Benjamin Lafaye), « Elle s'était affermie dans la résolution de ne pas me laisser pénétrer ses secrets » (Balzac), « Je fus d'autant plus confirmé dans mon opinion » (Alexandre Dumas, 1841).

    (2) En vérité, Gaston Bruno Paulin Paris se montre beaucoup plus prudent sur la question, dans la revue Romania (1872) : « Conforter, qui a ordinairement en français le sens de "fortifier, consoler", paraît ici l'avoir confondu avec celui d'"encourager", qui est habituel en provençal dans la forme conortar, tandis que confortar a le sens français. [...] Il semble qu'il y ait eu dans tous ces verbes, pour le sens ou la forme, une confusion entre confortare et cohortari. »

    (3) Par exemple, chez Antoine de La Sale (1451) : « [Ils] le comfortoient de laissier et soy demettre de ces abis et samblans douloureux » ; chez Philippe de Commynes (fin du XVe siècle) : « [Ceulx] pres a le conforter ou conseiller de faire au Roy une tres mauvaise compaignee [= ceux prêts à l'encourager ou à lui conseiller de faire au roi un très mauvais parti (selon le linguiste Jean Dufournet)] », « [Je demanday] si encores luy en devoye parler. Il me conforta et me dit que ouy », « Je vous conseille et conforte, et prie que les veuillez faire recepvoir à vos souldes » ; et encore chez Guillaume Pellicier (vers 1540) : « Les confortant et exhortant que [...] », « Pour les exhorter et conforter de faire estroite amytié », « Pour l'avoir conseillé et conforté de mander à ceste entreprinse ».

    (4) On lit encore en 1564, dans le Dictionnaire françois-latin de Jehan Thierry : « Parfois [re mis en composition] ne change en rien la signification du [verbe] simple : comme reconforter, conforter. » Selon Jacqueline Picoche, l'ancienne langue tenait en fait reconforter pour « un synonyme de conforter dans les emplois où il dénote une aide extérieure, et tout particulièrement lorsque cette aide consiste en bonnes paroles » (Le Vocabulaire psychologique dans les chroniques de Froissart, 1976).

    (5) Par exemple dans Le Livre du Voir Dit de Guillaume de Machaut (2001), où Sylvie Bazin-Tacchella, Laurence Hélix et Muriel Ott écrivent : « En ancien français, conforter, toujours transitif, garde les sens latins : "rendre courageux, consoler, réconforter" ; utilisé de façon pronominale, il signifie "reprendre courage". Quant à confort, il désigne "ce qui donne de la force", c'est-à-dire le "secours", le "réconfort". Il relève donc du domaine psychologique, et non du domaine matériel. » C'est oublier que confort, comme conforter, savait aussi donner dans le concret : « Encontre mort n'a c'un confort [= remède] » (Baudouin de Condé, XIIIe siècle), « Et li donnez [au chien] un jour ou soupes ou aucunne chose de confort [= ce qui revigore] » (Gaston Phebus, XIVe siècle), « Grans confors [= renforts] de gens d'armes et d'archiers » (Jean Froissart, XIVe siècle).

    (6) « Ce mot [confort] est hors d'usage. Son composé réconfort est bon », « [Philippe Desportes a écrit :] D'approcher de mon cœur Afin qu'il le conforte... Seul réconforte est bon » (Malherbe, 1605) ; « Confort, conforter. Vieux mots au lieu desquels on dit consolation, consoler » (Dictionnaire de Richelet, 1680).

    (7) On veillera à bien distinguer les acceptions du verbe conforter dans ces constructions. Comparez : « Il les a confortés [= encourager, soutenir] dans leurs mauvaisetés, crimes et délits » (Lettre de grâce datée de 1365) et « Il m'a toujours conforté [= consoler, réconforter avec des paroles] en mes adversitez » (Dictionnaire françois-latin de Jacques Dupuys, 1584). 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Cela me conforte dans mon objectif.

     


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  • Le verbe être peut-il être conjugué à d'autres temps que l'indicatif présent dans le syntagme qui plus est, employé dans la langue soutenue ou littéraire pour renchérir sur une affirmation ? Non si l'on en croit la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, où ledit tour et ses semblables (qui pis est, qui mieux est [1]) sont présentés indistinctement comme des « locutions figées à valeur adverbiale » (2) équivalant à « en plus, de surcroît ». En d'autres termes, ces « espèces de parenthèse » − souvent précédées de et ou de mais − « par l[es]quelle[s] celui qui parle ou qui écrit interrompt la phrase pour une intervention personnelle » (dixit Goosse) se sont grammaticalisées comme coordonnants et ne varient donc plus : « La Hollande était un pays comme les autres et, qui plus est, un pays nullement primitif » (Huysmans), « Il était libertin, insolent, présomptueux, et, qui pis est, il avait de très mauvais principes » (Philippe Néricault Destouches), « Il se souviendra longtemps de cette soirée... et qui mieux est, il en parlera » (Eugène Sue).

    Force est pourtant de constater que l'imparfait (3), attesté de longue date à côté du présent dans des contextes au passé, est resté en usage chez quelques bons écrivains : (avec plus) « Mais qui plus estoit, aultant qu'il y en venoit, aultant en mettoit à fin et à l'espée » (Jean Wauquelin, vers 1447), « [Il] les mena à servitude [...], et qui plus estoit, à deport et à renoncement » (Georges Chastelain, vers 1466), « Nous trouvasmes les desertz de plus en plus austeres, sauvages, aspres et roides, et qui plus estoit, l'accoustumance ne nous diminuoit l'ennuy, ains l'accroissoit » (Jean Thenaud, vers 1508), « Homme toutesfois qui non seulement n'avoit permission d'exploicter, mais qui plus estoit on n'y en admettoit aucun qui sceut lire et escrire » (Étienne Pasquier, 1596), « Et qui plus était, toutes pièces d'or se prenaient sans peser » (Adolphe Chéruel, 1855), « En plein désert on m'adjoignait un inconnu, et qui plus était un supérieur ! » (Pierre Benoit, 1919), « Qui plus était, Satan avait encore choisi le coin de Douarnenez pour ce rendez-vous » (Henri Queffélec, 1985) ; (avec pis) « Et avecques ce, qui pis estoit, on perdoit tout le povair de son corps » (Journal d'un bourgeois de Paris, première moitié du XVe siècle), « [Ils] les mirent hors de corage et de tout bon espoir [...] ; mès, qui pis estoit, traitoient durement et très austèrement infinité d'hommes » (Georges Chastelain, vers 1464), « Et qui pis estoit, tous ses subjects avoient fait serment audict Duc de Bourgongne » (Philippe de Commynes, vers 1490), « À peine pouvions nous parler l'un à l'autre sans nous fascher ; voire qui pis estoit [...] sans nous jetter des œillades et regards de travers » (Jean de Léry, 1578), « On mettoit une grande difference entre les affranchis [...] et ceux qui n'avoient que le droit des Latins, ou, qui pis estoit, de ceux qu'on appeloit Deditices » (Scipion Dupleix, 1636), « Y voir tant de gens si différents de ce que j'étais, et qui pis était de ce que j'y avais été » (Saint-Simon, avant 1755), « Ces grands orateurs s'ennuyaient fort à s'écouter entre eux, et, qui pis était, la nation entière s'ennuyait à les entendre » (Tocqueville, avant 1859) ; (avec mieux) « On lui avait, l'avant-veille, scalpé quatre de ses Indiens, à lui aussi, et qui mieux était, raflé cinquante têtes de bétail » (Pierre Benoit, 1936). À la réflexion, les deux temps se défendent, pour peu que l'on rende son autonomie à chacun des éléments qui composent ces locutions et que l'on applique la concordance des temps : dans un contexte au passé, le choix du présent confère au point de vue du locuteur une dimension de vérité générale, quand l'imparfait le rend contemporain des faits considérés.

    Mais il y a plus : la syntaxe même de ces tournures archaïques − où le relatif qui, sujet pris en valeur neutre au sens de ce qui (4), renvoie de façon peu habituelle à la phrase ou au syntagme qui généralement suit − ne semble pas aussi immuable que ce que l'on voudrait nous faire croire. « Qui mieux est et qui pis est sont concurrencés, dans la langue ordinaire, par ce qui est mieux, ce qui est pis (ou pire) », lit-on dans Le Bon Usage. C'est oublier que lesdites graphies ont également subi − et subissent encore à l'occasion − la concurrence, dans la langue littéraire, de ce qui (plus, pis, mieux) est. Non seulement les constructions avec ce et attribut antéposé au verbe − bien que moins fréquentes que celles sans ce − ont toujours existé (5), mais elles les ont même parfois précédées : « Ço [= cela, ce] que plus est » (Voyage de saint Brendan, vers 1112) n'est-il pas attesté avant « Et, qui plus est, quant serez mors, Vous promet du ciel les tresors » (Miracle de saint Lorens, vers 1380), « Et qui pis est, il advenrra que [...] » (Eustache Deschamps, vers 1389), « Et en conclusion, qui mieulx vault, comment il se rendra demain au soir devers elle » (Les Cent nouvelles nouvelles, vers 1460), « Et qui mieux est ladite pièce de linge ne coulera sur les parties voisines » (Jacques Guillemeau, avant 1613) ? Et que dire encore de ces autres exemples de modification syntaxique, relevés au hasard de mes recherches : « Qui bien plus est, ce n'estoient pas femmes » (Montaigne, 1588), « Il en usa à l'égard de Meunier [...], et, qui beaucoup plus est, à l'égard de Quinesset » (Alphonse Karr, 1885), « Qui beaucoup plus est, [...] je dois cela à mon art » (Alain-Fournier, 1905) ; « Avec impatience, avec colère, avec inquiétude, et, qui bien pis est, avec complaisance » (Émile Faguet, 1895), « Et ainsi, qui encore pis est, elle ne reconnaissait et ne voulait reconnaître, sur terre, que Dieu seulement » (Germain Lefèvre-Pontalis, 1903), etc. ?

    Avouez que l'on a connu locutions plus figées...

    (1) Nettement plus rare est le tour qui moins est : « Mais c'était une masse informe et sans beauté ; sans vitesse qui moins est » (Guy Tomel, 1898).

    (2) Ou, selon les sources, comme des « archaïsmes figés » (Pierre Le Goffic), des « tournures figées » (Marc Wilmet), des « propositions relatives figées » (Grevisse), des « expressions toutes faites » (Knud Togeby).

    (3) Les autres temps sont rares ou inusités : « qui plus fut » (Olivier de La Marche, avant 1502), « qui pis fut » (Georges Chastelain, avant 1475 ; Jean de Serres, 1595 ; Agrippa d'Aubigné, 1626 ; Saint-Simon, avant 1755), « qui pis sera » (Jean Bégat, 1562).

    (4) En ancien français, le relatif qui pouvait s'employer sans antécédent, au sens de « celui qui, ce qui, chose qui ». Cet archaïsme survit dans des emplois proverbiaux (Qui dort dîne. Qui vivra verra. Qui peut le plus peut le moins. Sauve qui peut. Embrassez qui vous voudrez...) ou littéraires (à l'instar des locutions qui plus est, qui pis est, qui mieux est, lesquelles signifient littéralement « ce qui est encore plus » − « où plus est évidemment substantif », précise Littré −, « ce qui est encore pis », « ce qui est encore mieux »).

    (5) Qu'on en juge : « Les chevaulx sont vielz ferrez au talon, Ce qui pis est, sont de faim aveuglé » (Eustache Deschamps, fin du XIVe siècle), « Et ce qui plus estoit, c'estoit le dangier des principales personnes » (Georges Chastelain, vers 1464), « Mettre et susciter la guerre, la pillerie et le désordre partout (ce qui pis est) » (Louis XI, 1464), « Ce qui plus est, [ils] s'efforcent de rompre la pragmatique sanction et les libertez de l'Eglise de France » (François II de Bretagne, 1485), « Ce qui plus est, iceulx déprédeurs [...] despendirent le crucifix » (Jean Molinet, 1492), « [Il] avoit l'esprit fort bon [...], et ce qui plus est, un chacun l'estimoit » (François de Belleforest, vers 1570), « Ce nombre de sept [...] semble contenir en soy des secrets [...] admirables : et qui plus est estre le nœud et l'achevement de toutes choses » (César de Nostredame, 1614), « Et, ce qui plus est, cela seroit sans beaucoup de dépenses » (Louis Fouquet, 1656), « Vous qui faites tant de métiers à la fois, celui de conquérant, de politique, de législateur, et, ce qui pis est, le mien » (Voltaire, 1749), « Puissai-je mourir, ou, ce qui pis est, vivre chargé du mépris de tous les honnêtes gens » (Mirabeau, 1779), « [Voyez] comme ses habits sont faits, et, ce qui plus est, comme ses mains sont ensanglantées (Jacques-René Hébert, 1792), « Qui pis est, ce qui pis est » (Dictionnaire universel de Pierre-Claude-Victor Boiste, édition de 1819), « Le charbonnier est maître de se tuer aussi, ou, ce qui pis est, de jeter son argent par les fenêtres » (Balzac, 1833), « L'aîné, madame, est le comte de Castelmelhor, et, ce qui mieux est, il a l'honneur d'être votre filleul » (Paul Féval, 1844), « Le bon droit, ou plutôt, ce qui mieux est, la succession vous demeure » (Eugène Sue, 1845), « Je vous gênerais, et, ce qui pis est, vous me gêneriez » (Alexandre Dumas, 1846), « Nous avons le témoignage d'un contemporain, et, ce qui mieux vaut en pareil cas, d'un ennemi » (Anaïs de Raucou, 1847), « Pascal s'était trouvé sans défense [...] et, ce qui pis est, sans défiance » (Hector Malot, 1870), « Ce devait être un rêveur ou, ce qui pis est, un demi-rêveur » (Pierre Lasserre, 1925), « La foi est ainsi irréfutable, et, ce qui plus est et ce qui la distingue des catégories antérieures, se sait irréfutable » (Éric Weil, 1985).

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    Remarque 1 : Les mêmes hésitations sont observées avec les locutions autant que faire se peut, peu (ou tant) s'en faut, etc.

    Remarque 2 : On se gardera d'écrire, par confusion phonétique : qui plus (pis, mieux) ait.

     

    Qui plus est / Qui pis est / Qui mieux est

     


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