• « Vingt ans après la campagne "Oui, je parle français" créée à l'initiative du Ministère des affaires étrangères, l'Institut français lance "Et en plus, je parle français !" »
    (Alice Develey, sur lefigaro.fr, le 20 juillet 2017)

     

     

      FlècheCe que j'en pense


    Heureuse initiative, s'il en fut, que cette opération de promotion de la langue de Molière. Encore eût-il fallu, ne manqueront pas d'objecter les mauvais esprits, que la presse s'en fît l'écho... dans un français irréprochable. D'une part, nous enseigne Girodet, on ne met pas la majuscule à ministère, mais à son complément : le ministère de l'Agriculture, le ministère des Affaires étrangères. D'autre part, toujours d'après notre spécialiste, on dit « sur l'initiative de et non à l'initiative de, tour fautif dû à l'attraction de à l'instigation de ». Hanse acquiesce : « Quelque chose est fait sur l'initiative de quelqu'un. À l'initiative de est calqué sur à l'instigation de. » Las ! l'Académie fait voler en éclats cette touchante unanimité : « À l'initiative, sur l'initiative de quelqu'un », lit-on à l'entrée « initiative » de la neuvième édition de son Dictionnaire. Et qu'on ne s'y trompe pas : si les Immortels donnent l'impression que les deux formes sont correctes et équivalentes, force est de constater qu'ils ont clairement choisi leur camp. Jugez plutôt : « À la diligence de, aux bons soins de, sur la demande de, à l'initiative de » (à l'entrée « diligence »), « Fontaine Wallace, édicule de distribution d'eau potable qui fut installé dans les rues de Paris, à la fin du XIXe siècle, à l'initiative du philanthrope anglais Richard Wallace » (à l'entrée « fontaine »), « Les Forces françaises libres, nom donné aux unités de volontaires constituées à l'initiative du général de Gaulle après l'armistice de juin 1940 » (à l'entrée « force »), « Funérailles officielles, célébrées à l'initiative des pouvoirs publics, pour rendre hommage à un défunt en raison des services rendus » (à l'entrée « funérailles »), « Calendrier grégorien, calendrier institué à l'initiative de ce pape, en 1582 » (à l'entrée « grégorien »), « Demande incidente par laquelle un tiers intervient dans un procès en cours ou est contraint d'intervenir à l'initiative d'une des parties en cause » (à l'entrée « intervention »), « L'Organisation des Nations unies ou, par abréviation, l'O.N.U., l'organisation internationale fondée en 1945 selon les mêmes principes que la Société des Nations, à l'initiative des Alliés vainqueurs de l'Axe » (à l'entrée « nation »), « L'ouvroir de littérature potentielle (par abréviation Oulipo), atelier de création littéraire expérimentale, fondé en 1960 à l'initiative de divers hommes de lettres, dont Raymond Queneau » (à l'entrée « ouvroir »), « Le premier pronunciamiento eut lieu en Espagne en 1820 à l'initiative du général Riego » (à l'entrée « pronunciamiento »), « Les pyramides de Gizeh, qui furent bâties au XVIe siècle avant Jésus-Christ à l'initiative de Chéops et de ses descendants, forment un ensemble monumental » (à l'entrée « pyramide »), « Le groupe républicain radical-socialiste, créé en 1892, à l'initiative notamment de Clemenceau et de Camille Pelletan » (à l'entrée « radical-socialiste »). Bref, aucun exemple n'est proposé avec la graphie sur l'initiative de !

    Le constat est d'autant plus surprenant que le mot initiative signifie « action de celui qui, le premier, propose, suggère, entreprend quelque chose » ; partant, n'est-on pas fondé à dire sur l'initiative de comme on dit sur (et non à) la proposition de, la suggestion de ? Au demeurant, la forme avec sur est apparue la première, à la toute fin du XVIIIe siècle, avant de se voir concurrencer au milieu du XXe siècle par celle avec à : « Sur l'initiative de deux sections qu'on avait visitées la veille » (Jean-Baptiste Louvet de Couvray, 1793), « La procédure en purge des créances hypothécaires se réalisera donc, soit sur l'initiative de l'acheteur, soit sur la mise en demeure des créanciers » (Jassuda Bédarride, 1877), « Les autres, sur l'initiative de la Russie, formaient une ligue des neutres » (Jacques Bainville, 1924), « Des contributions importantes qui ont été versées à différents fonds sur l'initiative des autorités locales » (Charles de Gaulle), « Jacques et Nadine s'étaient tutoyés au premier abord (sur l'initiative de Nadine) » (Jean Dutourd), à côté de « Un marché commun créé à l'initiative des pouvoirs publics » (La Communauté européenne du charbon et de l'acier, 1953), « C'est à l'initiative de Messaline [...] que le procès s'engagea » (Lucien Jerphagnon), « C'est à l'initiative de Georges Pompidou que vient d'être créé un secrétariat d'État à l'Emploi » (Jacques Chirac), « La première Nomenclature grammaticale a vu le jour en France à l'initiative et sous l'impulsion de Ferdinand Brunot » (Marc Wilmet), « Une grande campagne de souscription nationale a même permis, à l'initiative de Radio France, sa réhabilitation » (Bernard-Henri Lévy). Toujours est-il que l'Académie, le TLFi, Larousse, Robert, Bescherelle et l'Office québécois de la langue française laissent clairement le choix entre les deux prépositions. Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes, va encore un peu plus loin : « On dit généralement agir à l'initiative de quelqu'un, mais on peut dire également sur l'initiative : C'est sur votre initiative que nous avons écrit au préfet. » J'entends d'ici Girodet et Hanse s'étrangler d'indignation...

    Il n'empêche : difficile, dans ces conditions, de prendre des initiatives, fussent-elles légitimes, pour aller à l'encontre de l'usage...

    Remarque 1 : Rien à redire, en revanche, sur la formule dû à l'initiative de, où la préposition à est rattachée au participe  : « Une campagne, due à l'initiative de M. Eugène Rostand, a été menée en France pour conférer à nos caisses d'épargne les mêmes libertés qu'à l'étranger » (Charles Gide) − à comparer avec : Une campagne a été menée à l'initiative de M. Eugène Rostand...

    Remarque 2 : Pour une fois que l'anglais aurait pu nous aider : ne dit-on pas on somebody's initiative dans la langue de Shakespeare ?

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Vingt ans après la campagne créée sur (mieux que à ?) l'initiative du ministère des Affaires étrangères.

     


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  • « Elle était toujours en grand deuil, un deuil austère s'il en fût. »
    (Pierre Benoît, dans son roman Seigneur, j'ai tout prévu...)

    « Je venais d'être nommé dans les Landes à un poste de confiance s'il en fût. »
    (Pierre Benoît, dans son roman L'Oiseau des ruines) 

     

      FlècheCe que j'en pense


    De deux choses l'une : ou bien l'académicien Pierre Benoît était définitivement fâché avec la conjugaison ou bien la maison d'édition Flammarion accumule les fautes typographiques. Toujours est-il que ce passé simple de l'indicatif (fut) est pris plus souvent qu'à son tour pour un imparfait du subjonctif (fût, avec son u dûment chapeauté). Jugez plutôt : « Prince heureux, s'il en fût jamais » (Saint-Simon), « Le jeune Adam [...] avait d'abord été destiné par ses parents adoptifs à la garde des troupeaux, poste de confiance, s'il en fût » (Alexandre Dumas), « Gourmand s'il en fût onc » (Adolphe de Leuven), « Spirituel s'il en fût » (Charles Du Bos), « Nul n'y réussit pourtant comme Marcel Proust, Parisien de Paris s'il en fût jamais » (François Mauriac), « Shakespeare, homme de théâtre s'il en fût » (André Maurois). Dans toutes ces phrases, l'accent circonflexe n'a pas lieu d'être − fût-ce décorativement − tant on sait que la conjonction si s'accommode mal du subjonctif quand elle introduit une hypothèse dont la conséquence est réelle (1).

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons que la locution verbale s'il en fut − qui sert à marquer, dans la langue écrite soutenue, un haut degré en insistant sur la rareté de la personne ou de la chose considérées − ne se livre pas aisément à l'analyse. D'abord, il faut avoir conscience que le verbe être est ici employé de façon impersonnelle au sens de « il y a, il existe », comme dans : Il est des hommes que l'on n'oublie jamais. Ensuite, il faut s'aviser que l'on a affaire à une forme elliptique, dont l'expression intégrale pourrait être : « s'il en a existé un, on peut penser que c'est celui-là », d'où « qui est un modèle du genre, comme il n'y en a pas d'autre ». Avec les exemples de Pierre Benoît, cela donne : s'il a existé un deuil qui fut austère, c'est bien celui-là, d'où « un deuil très austère » ; s'il a existé un poste de confiance, c'est bien celui-là, d'où « un poste de confiance comme il n'y en a pas d'autre ».

    Vous pensez en avoir terminé avec notre locution ? Il n'en est rien. Dans Syntaxe du français moderne (1968), les Le Bidois père et fils, éminents linguistes s'il en fut, font encore observer qu’« en pareille phrase la forme temporelle du verbe est absolument figée » ; pour preuve, s'il en était besoin, ces exemples trouvés sous des plumes avisées : « Ce mot est barbare, s'il en fut jamais » (Vaugelas), « C'est une farce en politique, s'il en fut jamais » (Rousseau), « C’est un voleur de grand chemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut" » (Stendhal), « Mme de Coursy est une femme d'esprit s'il en fut » (Mérimée), « Campement délicieux s'il en fut, où nous terminons le jour » (Loti), « Swann qui est, d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut » (Proust). Quarante ans plus tard, Jean-Paul Jauneau, dans N'écris pas comme tu chattes (2011), n'est pas loin de partager cet avis : « La subordonnée conditionnelle au passé simple s'il en fut peut être précédée d'une principale au présent : Cette femme est une perle, s'il en fut. » Mais voilà, Hanse ne l'entend pas de cette oreille : selon lui, la forme s'il en est, « rarement employé[e] au lieu de s'il en fut en rapport avec un passé » (2), est « obligatoire avec un autre présent » : « C'était un brave homme s'il en fut. C'est un brave homme s'il en est. » Même son de cloche du côté de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « S'il en est, s'il en fut, pour donner valeur superlative. C'est un lettré, s'il en est. C'était un héros, s'il en fut. » (3) On retiendra que, quand le verbe sort de son figement, c'est pour être conjugué au présent, plus rarement à un autre temps de l'indicatif : « La bande noire, bonne œuvre et sainte, s'il en est » (Paul-Louis Courier), « Œuvre entre toutes cartésienne s'il en est » (Charles Du Bos), « Une gourmande s'il en est ! » (Pierre Perret), « Un homme pieux s'il en est » (Gilbert Sinoué), « Qui aurait l'idée, incongrue s'il en est, de provoquer un géant ? » (Yann Moix), à côté de « Ordre impératif, s'il en avait jamais été » (Claude Farrère), « Question stupide s'il en était » (Bertène Juminer), « Invention saugrenue s'il en était » (Pierre Mertens), « Homme de confiance s'il en était » (Serge Moati). Gageons toutefois qu'avec la désaffection actuelle de nos compatriotes pour le passé simple les graphies s'il en est (dans les contextes au présent) et s'il en était (dans les contextes au passé) finiront par s'imposer au détriment du piégeux s'il en fut.

    (1) Comparez : Le nez de Cléopâtre, nez grec s'il en fut [indicatif], avait subjugué César et « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court [subjonctif], toute la face de la terre aurait changé » (Pascal).

    (2) Le cas se trouve chez Henri Bosco : « Elle [...] offrait alors quelque image d'une créature du vent, s'il en est. »

    (3) Toutefois, on peut lire à l'entrée « jamais » : « C'est un homme consciencieux, s'il en fut jamais. »

    Remarque 1 : Le tour ne date pas d'hier : « Vrai moine s'il en fut jamais depuis que le monde moinant moina de moinerie » (Rabelais, 1534), « O gentils cœurs et ames amoureuses / S'il en fut onc » (Clément Marot traduisant Pétrarque, 1539), « Vray sourian, s'il en fut onq » (Du Bellay, 1558). On le trouve parfois avec s'il y en eut au lieu de s'il en fut : « Aventure grotesque et complot d'opéra si jamais il y en eut » (Albert Sorel, cité par Grevisse).

    Remarque 2 : On se gardera également de toute confusion entre les graphies s'il en est et s'il en ait.

    Remarque 3 : L'An 2440, rêve s'il en fut jamais, de Louis-Sébastien Mercier, est une œuvre de politique-fiction publiée en 1770, dans laquelle est décrit un monde idyllique.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    S'il en fut.

     


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  • Les secrets de grand-mère

    « L'affaire Grégory fait de nouveau la une, avec la mise en examen d'un grand-oncle et d'une grande-tante de Grégory ainsi que de Murielle Bolle. »
    (Martin Feneau, sur europe1.fr, le 12 juillet 2017)  

     

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    La graphie de grand-mère a fait couler l'encre à grands flots. Voilà que l'on se penche désormais sur celle, moins familière, de grand-tante, à la faveur du énième rebondissement de l'affaire Grégory. Il n'est probablement pas de rédaction, ces dernières semaines, où l'on n'ait eu grand-faim de trouver les réponses aux questions suivantes : avec ou sans e à grand, avec ou sans trait d'union, avec ou sans apostrophe ? Et quid du pluriel ? Le cas des mots où l'adjectif grand entre en composition avec un nom féminin est d'autant plus épineux que les spécialistes de la langue eux-mêmes n'ont pas peu contribué à semer le trouble. Le TLFi, par exemple, n'a-t-il pas laissé échapper deux « grande-tante » aux entrées « grand » et « petit-neveu », alors que n'est consignée à l'entrée « grand-tante » que la graphie sans e à grand ? Il n'est, hélas ! pas le seul grand ponte à s'être pris les pieds dans la grand-roue de la foire orthographique. Jugez plutôt.

    Selon Littré, « grand, venant du latin grandis qui a la même terminaison pour le masculin et le féminin, n’avait non plus qu’une seule terminaison pour les deux genres dans l’ancien français» Le Dictionnaire historique de la langue française, que l'on a connu plus disert, ne dit pas grand-chose d'autre : « En ancien français, grand n'avait qu'une terminaison pour les deux genres. » C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que, si les formes du latin grandis étaient effectivement communes au masculin et au féminin (on parle d'adjectif épicène) (1), celles de l'adjectif grand ne l'étaient à l'origine qu'au cas régime ; au cas sujet, lit-on dans les ouvrages qui s'intéressent à la déclinaison des adjectifs en ancien français, le masculin faisait granz (ou grans) au singulier et grant au pluriel, quand le féminin faisait grant (parfois granz) au singulier et granz (ou grans) au pluriel : « On disait donc : uns granz chevalz, mais une grant femme, grant route » (Grammaire élémentaire de l'ancien français, Joseph Anglade, 1931), ce qui, cela n'aura pas échappé à grand monde, ne correspond pas à la même terminaison. Mais on va encore dire que je chipote...

    Plus surprenante est la remarque que l'Académie a consignée à l'entrée « grand » de la neuvième édition de son Dictionnaire : « Devant un nom féminin commençant par une consonne, Grand restait invariable en ancien français. » Si j'osais, je dirais que j'en crois mes yeux à grand-peine...
    Primo, notre adjectif n'a jamais été à proprement parler « invariable » en ancien français, dans la mesure où il variait au moins en nombre (c'était, du reste, déjà le cas en latin). Qui plus est, nous venons de voir qu'il a commencé son existence en variant aussi en genre. Ce n'est qu'avec la progressive disparition des cas sujets (2), nous assure le Grant Larousse, pardon le Grand Larousse, que l'identité formelle des deux genres sera rétablie, conformément à l'étymologie. Mais déjà, un féminin grande avait fait son apparition − dans la Vie de saint Alexis (1040) et dans la Chanson de Roland (1080) (3) −, par analogie avec le modèle dominant des adjectifs ayant un féminin en e. « Sur cette forme, de plus en plus fréquente, sera refait un masculin grand, dont le d final s'étendra même à l'ancien féminin dans les emplois où il survit », poursuit le dictionnaire à la Semeuse. Aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver, en moyen français (disons du XIVe au XVIe siècle), les formes variables grant-grande, grant-grante, puis grand-grande à côté de celles identiques aux deux genres (grant, puis grand), parfois au sein du même ouvrage : la traduction (vers 1314) de la Chirurgie d'Henri de Mondeville présente ainsi deux formes de féminin, « selon que l'adjectif fait locution avec le nom qui suit (grant plaie) ou prend, après le nom, sa pleine autonomie (une contusion grande) » (Grand Larousse). Nyrop fait le même constat dans sa Grammaire historique : « Dès les plus anciens temps, la flexion de grand est intimement liée à sa place dans la phrase. Dans la 34e nouvelle de son Heptaméron, Marguerite de Navarre écrit : "Ilz estimoient grand vertu se vaincre eulz-mesmes", et un peu plus loin : "Les anciens estimoient ceste vertu grande". » (4)
    Secundo, il n'est que de consulter les textes anciens (à commencer par ceux déjà cités) pour s'aviser que l'initiale du nom qualifié par grand ne paraît pas avoir eu grande influence sur la variabilité de ce dernier (en genre comme en nombre, du reste) (5). On notera, par ailleurs, que la forme invariable en genre est également attestée en fonction d’épithète postposée et d’attribut, soit après le nom féminin qualifié : « Il les reçut à joie grant » (Le Roman de Troie, vers 1160-1170), « La joie est grant » (Le Roman du Mont-Saint-Michel, vers 1160), « sa vertu grant » (Chanson des Saxons, Jean Bodel, fin du XIIe siècle), « une feste grant et merveilleuse » (Le Roman d'Alexandre en prose, XIIIe siècle), « une feste grant et pleniere » (Le Roman du Hem, XIIIe siècle), etc.

    Mais poursuivons notre enquête historique. À en croire le Dictionnaire de la langue française du seizième siècle d'Edmond Huguet, « grand s'emploie encore souvent au féminin sans e final » : « Une grand robbe de poulpre » (Rabelais), « Toutes mes grans richesses excellentes » (Marot), « De grans ailes dorées » (Ronsard), « La plus grand part de ce que nous sçavons » (Montaigne). Pour le Grand Larousse, au contraire, ces formes invariables n'étaient déjà plus « qu'archaïsmes des vers ou de la langue parlée ». La vérité se situe sans doute à mi-chemin entre ces deux opinions, tant l'usage était encore hésitant. Surtout, avec la généralisation, au XVIe siècle, du e analogique pour les adjectifs qui en étaient primitivement dépourvus, les cas où grand s'était maintenu comme féminin étaient de moins en moins compris, à tel point qu'un certain Montflory se crut fondé, en 1533, à recourir à l'apostrophe pour ce qui était alors senti comme une élision (plus proprement, un retranchement ou « apocope ») du e final (6). Le Grand Larousse conclut : « Cette illusion, partagée par les grammairiens pendant trois siècles (7), explique qu'on ait écrit les mots comme grand'mère, grand'chose avec une apostrophe jusqu'en 1932, date à laquelle le dictionnaire de l'Académie substitua à ce signe le trait d'union. »

    Mais voilà que l'Académie, délibérant en grand-hâte, fit preuve d'une coupable inconséquence : dans sa Grammaire (1932), elle conseilla de rendre à grand la variabilité en nombre dont l'apostrophe l'avait indûment privé (« grands-mères, grands-routes »), mais la lui refusa devant un nom féminin dans la huitième édition de son Dictionnaire, publiée à la même période (« des arrière-grand-mères, des arrière-grands-pères », « des grand-messes »). Avouez qu'il y avait de quoi rester sur sa (grand-) faim ! La vénérable institution a depuis clarifié sa position : « Dans ces noms féminins composés, Grand, ne s'accordant pas en genre, ne s'accorde pas non plus en nombre. » Passons sur le caractère infondé de cette prétendue règle et retenons que, pour les sages du quai Conti, grand-mère comme grand-tante ne prennent la marque du pluriel qu'au second terme − de là la « ridicule anomalie », dénoncée en son temps par Littré, qui consiste à écrire des grand-mères mais des grands-pères. N'allez pas croire pour autant que la (grand-) messe soit dite : l'indécision règne encore en maîtresse. D'une part, nombreux sont les spécialistes qui préconisent plutôt d'écrire des grands-mères, des grands-tantes dans la mesure où l'apostrophe a été judicieusement supprimée (Littré, Georgin, Grevisse, Hanse, Robert) (8) ou qui laissent le choix entre les deux graphies (Larousse, Bescherelle). D'autre part, l'Académie elle-même, dans la neuvième édition de son Dictionnaire, se montre moins catégorique sur la nécessité du trait d'union : « Dans certaines locutions, l'emploi du trait d'union n'est pas systématique. On pourra écrire grand-faim ou grand faim, grand-peur ou grand peur, grand-route ou grand route, grand-rue ou grand rue, etc., sans que la langue littéraire ou archaïsante s'interdise dans ces cas l'emploi de l'apostrophe », lit-on à l'entrée « grand ». Aux entrées « grand-mère » et « grand-tante », elle ajoute : « On peut écrire aussi Grand'mère [Grand'tante]. » Pas sûr que le grand public lui dise un grand merci...

    Ironie de l'histoire : à côté des graphies grant mere (Le Roman de la Rose, vers 1270) puis grand mère (1299), parfois en un seul mot, sont bel et bien attestées dès le XVIe siècle les formes grandemere (que les tenants des Rectifications de 1990 ne renieraient pas) et grande tante (chez Rabelais et Robert Estienne), bientôt délaissées au profit de grand'mère, grand'tante, puis grand-mère, grand-tante. Qui a dit qu'il ne faut pas être grand clerc pour maîtriser notre orthographe ?

    (1) C'est également le cas de fort (du latin fortis), gentil (gentilis), mortel (mortalis), royal (regalis), vert (viridis), etc.

    (2) À partir de la fin du XIIIe siècle ?

    (3) C'est toutefois sans e que ledit féminin est attesté pour la première fois : « Grand honestet » (Séquence de sainte Eulalie, vers 881).

    (4) Autrement dit, tout porte à croire que les formes variables en genre se sont d'abord imposées en fonction d'attributs et d'épithètes postposées.

    (5) Pour preuve, ces exemples tirés des Chroniques de Jean Froissart (1339-1342) : grant emprise, grant entente, grant espérance, grant ocision à côté de grande affection, grande entrance, grande escarmuce ; grant destruction, grant folie, grant force, grant joie, grant paine, grant partie, grant pitié, grant puissanche, grant volenté à côté de grande couronne, grande court, grande dilligence, grande lieue, grande vailance, grande volenté, etc. À quoi songeaient donc les académiciens quand ils firent cette remarque ? La chose est d'autant plus incompréhensible que leurs aînés écrivaient déjà, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : « Lors que le mot de Grande est mis devant un substantif qui commence par une consonne, on supprime souvent l'E dans la prononciation, et mesme on le supprime quelquefois en escrivant. A grand'peine. faire grand'chere. c'est grand'pitié. la grand'Chambre. la grand'Messe et il herite de sa grand'mere » (à l'entrée « grand »), alors que la graphie (nager en) grand'eau figurait à l'entrée « eau »...

    (6) Rappelons qu'en français (moderne ?) l’apostrophe note l’élision d’une voyelle placée en fin de mot devant un autre mot commençant également par une voyelle ou par un h muet − ce qui n'est le cas, comme cela ne vous aura pas échappé, ni de mère ni de tante !

    (7) À l'exception notable de Littré, qui dénonça ces graphies dans son Dictionnaire : « [Gilles] Ménage dit qu’on n’a point trouvé d’autre raison pour l’élision de l’e dans ces cas que l’usage qui l’a établie. Mais [...] il n’y a point d’e élidé et, partant, point d’apostrophe à mettre. Il serait meilleur de supprimer cette apostrophe que de présenter à l’esprit la fausse idée d’une suppression qui serait une anomalie sans raison ; mais un homme seul n’a pas autorité suffisante pour cela. »

    (8) « Depuis qu'on a, avec raison, remplacé l'apostrophe fantaisiste de grand'mère, grand'rue par un trait d'union, il n'y a plus de motif pour ne pas donner à grand, à défaut de la marque du féminin, celle du pluriel. On doit écrire des grands-mères comme des grands-pères » (Problèmes quotidiens du langage, René Georgin, 1966).
    « On peut certes écrire des grand-mères, mais je conseille nettement des grands-mères » (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne, Joseph Hanse, 1987).
    « Le pluriel grands est assez fréquent et doit être encouragé, l’invariabilité en genre n’impliquant pas l’invariabilité en nombre » (Le Bon Usage, Maurice Grevisse et André Goosse, 2011).

     

    Remarque 1 : Rappelons à toutes fins utiles que la grand-tante est la sœur du grand-père ou de la grand-mère.

    Remarque 2 : On aura compris que, de leurs côtés, grand-parent, grand-père, grand-oncle ne posent pas de problème, dans la mesure où l'adjectif grand entre en composition avec un nom masculin : les deux éléments prennent régulièrement un s au pluriel.

    Remarque 3 : D'aucuns considèrent que la présence du trait d'union dans grand-mère, grand-tante, grand-route... signale l'archaïsme de ces composés. Elle renforce surtout leur caractère lexicalisé : une grand-mère (grand-tante) n’est pas une mère (tante) de grande taille, mais une aïeule ; une grand-route n'est pas tant une route de grande dimension qu'une artère principale, donc fréquentée. Il n'en demeure pas moins que l'on écrit, en deux mots, un grand homme (qui n'est pas forcément un homme grand) et, en un seul mot, un bonhomme, un gentilhomme. L'usage, en la matière, est grandement capricieux.

    Remarque 4 : On trouve aussi trace de cet ancien usage de grand dans des toponymes, comme Gran(d)ville, Grandfontaine, Grand-Couronne, Grand Vallée, La Grand-Combe, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un grand-oncle et une grand-tante de Grégory.

     


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  • « Tout dépend si vous incluez l'Ille-et-Vilaine [...] dans la Bretagne. »
    (Nicolas Enault et Pierre Godon, sur francetvinfo.fr, le 1er juillet 2017)  

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Il n'aura échappé à personne que le verbe dépendre (au sens général de « être sous la dépendance d'une personne ou d'une chose ») se construit régulièrement avec la préposition de : Tout dépendra de votre décision. Cela dépend des cas, des circonstances, de vous ou, elliptiquement, cela dépend. Aussi est-on fondé à se demander si les tours ça dépend comment vous voulez faire, ça dépend quand tu viendras, ça dépend s'il a le temps, ça dépend jusqu'où ils sont allés, etc., où dépendre est employé sans de avec une proposition interrogative, sont grammaticalement corrects.

    Le doute est permis, tant on sait que la proposition interrogative ne s'envisage d'ordinaire que comme COD, autrement dit après des verbes (comme savoir, ignorer, se demander...) ou des locutions verbales dont le complément est direct. Mais voilà : « D'autres fonctions sont possibles », observe Grevisse. On trouve en effet des propositions interrogatives après des verbes dont le complément est normalement introduit par une préposition, mais alors cette dernière est le plus souvent omise (1). Pour preuve, ces emplois de l'interrogation comme objet indirect avec le verbe se souvenir : « Vous souvenez-vous quand je vous emmenais à la campagne ? » (Flaubert), « Je ne me souviens pas quand cela est arrivé, comment cela s'est fait, pourquoi il a fait cela, où cela s'est passé » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie). Partant, pourquoi refuserait-on à dépendre ce que l'on a accordé depuis belle lurette à se souvenir (deux verbes qui, soit dit en passant, n'expriment pas tant une demande qu'un doute, une recherche) ?

    Il semble que nous ayons mis là le doigt sur une question de niveau de langue. Ces constructions, nous dit-on, ressortissent au registre oral, et si elles sont attestées à l'écrit chez de nombreux auteurs, c'est presque toujours dans « de[s] dialogues ou de[s] répliques de théâtre », à en croire la revue Lexicographica : « Ça dépend aussi comment on se lève » (Maupassant), « Ça dépend si c'est en voiture ou à pied » (Gyp), « Ça dépend comme » (Henri Lavedan), « Ça dépend comment tu l'entends » (Henry Bataille), « Ça dépend où vous allez » (Pierre Hamp), « Ça dépend pour qui » (Martin du Gard), « Cela dépend pour qui » (Mauriac), « Ça dépend où et comment il [= un navire] a touché » (Édouard Peisson), « Cela dépend pourquoi, répliqua-t-il crûment » (Simenon), « "Ça dépend si on aime ou non les généraux", lui dis-je » (Simone de Beauvoir), « Ça dépend s'il est marié, et avec qui » (Camus), « Ça dépend comment on pense à quelqu'un » (Romain Gary), « Ça dépend pour qui ! » (Patrick Rambaud), « Ça dépend si on est en période scolaire » (Martin Winckler), « Ça dépend combien je touche » (Christophe Donner), « Ça dépend où il était » (Justine Lévy). Oserai-je faire observer que la réalité est sans doute un peu plus contrastée, dans la mesure où le premier exemple qu'il m'ait été donné de trouver figure... dans une lettre de Joseph II au comte de Mercy-Argenteau, datée du 10 janvier 1781 : « Tout dépendra si la France a vraiment envie d'avoir la paix » ? Toujours est-il que le soupçon de familiarité qui a longtemps pesé sur ce type de construction tend à s'estomper : en 1929, déjà, André Thérive, dans Querelles de langage, admettait les tours Ça dépend comment, avec qui, qui, où, bientôt accueillis sans plus d'états d'âme dans le Robert (« Ça dépend qui, comment, pourquoi, si... »). Une occurrence s'est même glissée jusque dans les colonnes du site Internet de l'Académie (mais toujours pas de son Dictionnaire), plus précisément dans la réponse de Wladimir d'Ormesson au discours de réception de Pierre Emmanuel (à l'oral, donc...) : « Et je sais bien que la civilisation technique qui se développe — mais cela dépend encore où ? — avec une rapidité hallucinante comporte ce danger. » Aussi ne se trouve-t-il plus grand monde, de nos jours, pour s'offusquer de lire sous la plume experte d'un Claude Duneton : « Tout dépend à quel niveau se place la technique dans l'échelle sociale »...

    D'aucuns se demanderont tout de même s'il ne conviendrait pas plutôt de rétablir la préposition de dans tous ces cas, aux dépens de la tradition. Les inconscients ! Une préposition directement devant une proposition interrogative ? Cela ne saurait se concevoir en dehors du registre parlé et populaire, si l'on en croit les spécialistes (2). Gide nous en livre deux exemples dans Les Faux-Monnayeurs : « Si je m'en souviens de votre maman ? En voilà une question ! c'est comme si vous me demandiez si je me souviens de comment je m'appelle », « On croit toujours que les femmes ne savent pas réfléchir, mais tu verras que ça dépend desquelles... » (3). Force est, là encore, de constater que la situation est plus complexe qu'il n'y paraît : certaines grammaires modernes n'établissent-elles pas une distinction selon que l'élément placé en tête de la subordonnée interrogative est nominal (qui, que, quoi) ou non nominal (combien, comment, où, pourquoi, quand) ? Ainsi Gabriel Wyler observe-t-il dans sa grammaire en ligne que la préposition reste en place de façon régulière devant qui, que : « Ça dépend de qui il aura contre lui, ça dépend de qui l'écoute, ça dépend de qui vous voulez voir, tout dépend de ce que vous entendez par là », alors que la langue soignée la supprimera devant les pronoms adverbiaux. Même constat chez la linguiste Mireille Bilger : « Lorsque l'interrogation indirecte est introduite par qui, la préposition est maintenue dans la plupart des cas à l'écrit. » De fait, ces constructions, dont on a pu dire pis que pendre, progressent dans la langue courante, non seulement dans des transcriptions de dialogue : « Cela dépend desquels et cela dépend quand » (François Mitterrand, juxtaposant les deux structures dans une interview donnée le 12 septembre 1994), « On ne peut pas dire toutes les vérités. Cela dépend de qui les dit et comment » (Roger Hanin), « La clandestinité est un lieu qui peut être n'importe où, ça dépend de comment vous vous y prenez » (Philippe Sollers), « Ça dépend de quel nucléaire » (Claude Allègre), mais également dans des écrits ne rapportant pas l'oral : « Tout dépend de qui est là » (Philippe Sollers), « Ça dépend de qui je vois sur le boulevard » (Christine Angot), « Tout dépend de comment vous le faites » (Les Cahiers du cinéma).

    Résumons, en revenant à l'exemple qui nous occupe : tout dépend de si est suspecté d'être populaire, tout dépend si a longtemps été considéré comme familier ; avouez qu'il y a de quoi se pendre... Que faire ? Dans le doute, la langue la plus soignée contournera la difficulté en maintenant la préposition de tout en recourant, par exemple, à une proposition relative (ajoutée à un pronom ce « tampon » ou au substantif qui serait sujet ou complément de la proposition interrogative) ou à un infinitif (savoir, le plus souvent) pour introduire la proposition interrogative, sur les modèles suivants :

    Tout dépend (de) s'il est effectivement reçu ou non → « Tout dépend de savoir s'il est effectivement reçu ou non » (Bossuet).

    Tout dépend (de) si on accepte le Christ comme l'idéal définitif sur la terre → « Tout dépend de ceci : accepte-t-on le Christ comme l'idéal définitif sur la terre ? » (Pierre Pascal).

    Tout dépend (de) comment on a commencé → « Tout dépend de la manière dont on a commencé » (Dictionnaire de l'Académie).

    Ça dépend (de) combien de temps vous lui demanderez → « Ça dépend du temps que vous lui demanderez » (Maupassant).

    Ça dépendra (de) à quelle heure doit partir l'express pour Porto → « Cela dépendra de l'heure à laquelle doit partir l'express pour Porto » (Pierre Benoît).

    Ça dépend (de) qui le regarde → « Cela dépend de celui qui le regarde » (André Maurois).

    Ça dépend (d') où vous allez → « Cela dépend de l'endroit où vous allez » (Frédéric Soulié).

    Tout dépend (de) quel point de vue → « Tout dépend du point de vue où on se place » (Georges Simenon).

    Ça dépend de quel côté on considère le problème → « Ça dépend du côté dont on considère le problème » (Gerald Messadié).

    Ça dépend (de) qu'est-ce que vous allez me dire → « Cela dépend de ce que vous allez me dire » (Maupassant). 

    Tu aimes les bonbons ? Ça dépend lesquels, ça dépend desquels → Ça dépend de quels bonbons tu parles, de quels bonbons il s'agit (notez l'haplologie).

    Alors, la langue française, vous l'aimez toujours autant ? Le premier qui répond : « Ça dépend... » aura affaire à moi !

    (1) Sans doute est-il utile de rappeler ici, avec René Georgin, que « le fait qu'un nom ou pronom compléments soient obligatoirement amenés par de n'entraîne pas automatiquement l'emploi de la même préposition devant une subordonnée qui a sa syntaxe propre. On dit fort bien : Je me réjouis que vous soyez guéri à côté de : Je me réjouis de votre guérison ».

    (2) « Le non-effacement de la préposition est attesté dans la langue considérée comme "populaire" », « À l'écrit, en tout cas, les règles d'effacement dont nous parlons sont toujours respectées » (Constructions infinitives du français, Hélène Huot, professeur de linguistique).
    « S'intéresser à comment, réfléchir sur pourquoi, dépendre de comment sont agrammaticaux » (Grammaire du français langue étrangère pour étudiants finnophones, Jean-Michel Kalmbach).
    « Cette préposition est parfois présente dans l'interrogation indirecte partielle [...] devant d'autres interrogatifs [que ce qui, ce que], dans une langue moins soignée, reflet de l'oral familier » (Le Bon Usage, Maurice Grevisse et André Goosse).

    (3) Citons encore : « Cela dépend duquel, ma belle, et du prix que tu y mettras » (Pierre Benoît), « Mais cela dépend de quand arrive le Barberousse » (Jean-Noël Schifano, traduisant Umberto Ecco), « Ça dépend de comment va ta grand-mère. De comment se débrouille ton grand-père sans elle » (Olivier Adam).


    Remarque : On notera l'existence d'un homonyme dérivé de pendre, dépendre « détacher une chose (ou une personne) de l'endroit où elle était pendue ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tout dépend (de savoir) si...

     


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  • « Tentative d'attentat sur les Champs-Élysées. »
    (paru sur lexpress.fr, le 23 juin 2017)  

     
    Photo Wikipédia sous licence GFDL par Sam Greenhalgh

     

      FlècheCe que j'en pense


    Il n'est que de consulter la Toile pour s'aviser du nombre de sites de langue qui tiennent l'attelage tentative d'attentat pour un pléonasme. Pour un bel exemple d'allitération, je ne dis pas, mais pour un pléonasme, vraiment ?

    Au regard de l'étymologie, la chose paraît entendue : attentat, nous dit-on, serait emprunté du latin attentatum, participe passé neutre de attentare, variante de attemptare (« entreprendre quelque chose [avec une idée d'hostilité], surprendre, attaquer »), composé de ad et de temptare, lui-même à l'origine du verbe... tenter ! « Tentative de tentative », avouez que cela fait mauvais genre... en latin. Mais en français ? Selon le Dictionnaire historique de la langue française, attenter signifie « agir de manière à détruire ». Partant, rien ne s'oppose, me semble-t-il, à ce que l'on puisse tenter d'agir... Las ! c'est à un tout autre son de cloche que nous avons droit du côté des dictionnaires usuels : « Faire une tentative criminelle contre », « Commettre une tentative criminelle contre » lit-on à l'entrée « attenter », respectivement du Robert illustré et du Petit Larousse illustré. Un partout, la bombe au centre.

    En ce qui concerne attentat, Frédéric Godefroy observe dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française que le mot s'est d'abord utilisé au sens de « préjudice causé à quelqu'un » ; on s'employait donc surtout, autrefois, à réparer un attentat : « Ce sont les attemptaz qu['il] doit reparer pour les religieuz » (1346), « Ainçois sera l'attemptat reparé » (1365), « reparer lesdiz attemptas » (1401), « affin qu'il repareille certains actemptats » (1420). Depuis lors, ledit substantif désigne, selon le Dictionnaire de l'Académie, une « entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses » (huitième édition), une « action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions » (neuvième édition) − « un ou plusieurs actes de violence de nature à mettre en péril les institutions de la République ou à porter atteinte à l’intégrité du territoire national », si l'on en croit la définition du code pénal. Aussi bien, au nom de quel principe, je vous le demande, s'opposerait-on à l'idée de tenter une entreprise, une action, un acte ? Mais voilà, Robert, une fois de plus, ne l'entend pas de cette oreille : « Attentat n. m. Tentative criminelle contre une personne (surtout dans un contexte politique), contre quelque chose. » (1) Nouvelle impasse.

    Gageons que, si le caractère pléonastique de notre expression était aussi patent que certains l'affirment, il se trouverait plus d'un ouvrage de référence pour s'en faire l'écho. Or, force est de constater que, sur ce sujet, les spécialistes de la langue sont aux abonnés absents. Ceux du droit, en revanche, sont nettement plus diserts. Ainsi du juriste Joseph Ortolan, qui affirme qu'en droit ancien « attentat n'est autre chose que tentative ; attenter, autre chose que tenter » (Éléments de droit pénal, 1855). Or, poursuit-il, « comme dans les crimes qualifiés d'atroces, savoir les crimes de lèse-majesté au premier chef, de parricide, d'assassinat, d'empoisonnement, d'incendie [...] l'attentat suffisait à lui seul pour faire prononcer la peine du crime, de là est venu l'usage d'entendre le mot attentat, dans la langue vulgaire, comme signifiant un grand crime, et de l'appliquer non seulement à la tentative, mais même au crime consommé ». Depuis le code pénal de 1810, précise le Dalloz, « tentative et attentat mènent une existence juridique distincte et parallèle [...] : l'attentat désigne à présent une catégorie spéciale d'infractions se caractérisant par le fait que l’attentat consommé [...] est une tentative érigée en consommation, et que l’attentat tenté est une tentative de tentative » − la tentative étant elle-même constituée « dès lors que, manifestée par un commencement d’exécution, elle n’a été suspendue ou n’a manqué son effet qu’en raison de circonstance indépendante de la volonté de son auteur ». Les non-initiés apprécieront... Toujours est-il que la notion de tentative d'attentat (2) n'est pas étrangère à la jurisprudence criminelle.

    Mais laissons les spécialistes à leur jargon. Dans l'usage courant, on est tenté de parler de tentative d'attentat dès lors qu'un acte de violence (attentat) a manqué son effet (tentative). Or, il se trouve que le mot attentat ne préjuge pas de la réussite de l'entreprise criminelle. Ainsi est-on fondé à parler de l'attentat du Petit-Clamart contre le général de Gaulle, car il y a bien eu acte de violence − en l'occurrence, un commando a ouvert le feu sur la voiture conduisant le président de la République − quand bien même ce dernier y a réchappé comme chacun sait. La cible aurait été atteinte, il se serait toujours agi d'un attentat, doublé d'un assassinat. Mais quel type d'infraction constituerait, par exemple, la seule participation à l'élaboration du projet de guet-apens ? La tentative d'attentat ?

    Vous l'aurez compris : dans cette affaire, tout est question de définition. À y bien réfléchir, mieux vaut encore éviter une expression qui a « l'apparence d'un pléonasme » et lui préférer, selon le contexte, les tours attentat manqué, déjoué ou tentative d'agression, d'assassinat. Histoire de ne pas courir le risque d'être pris en flagrant délit d'attentat aux bonnes mœurs grammaticales.

    (1) Étonnamment, le Petit Larousse ne parle pas dans ce cas de « tentative », mais bien d'« attaque criminelle ou illégale contre les personnes, les droits, les biens, etc. » Allez comprendre...

    (2) Elle permet d'inscrire dans le champ de la répression pénale les actes préparatoires, tels que le fait d'aiguiser une arme blanche dans le dessein d’assassiner quelqu’un ou le fait d'acheter une substance mortifère dans celui d'empoisonner quelqu’un.


    Remarque : Selon Girodet, attentat se construit avec la préposition à si le complément désigne une chose abstraite (attentat à la pudeur, à la sûreté de l’État) et avec la préposition contre si le complément désigne une chose concrète ou une personne (attentat contre la patrie, contre le chef de l’État). Là encore, les avis divergent : Hanse et Thomas n'optent-ils pas pour « attentat, attenter contre la sûreté de l’État » ? Et l'Académie n'écrit-elle pas indifféremment « un attentat à la raison, contre la raison » ?

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Attentat manqué sur les Champs-Élysées.

     


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