• « Le RB Leipzig jouit d'une réputation désastreuse : celle du club [de football] le plus détesté d'Allemagne. »
    (sur orange.fr, le 13 septembre 2017)



      FlècheCe que j'en pense


    Jouir, nous dit-on, est issu, par l'intermédiaire du latin vulgaire gaudire, du latin classique gaudere, qui signifie « se réjouir intérieurement, éprouver une joie intime ; se plaire à, se complaire dans ». Partant, le verbe ne peut se prendre qu'en bonne part, dans son ancien emploi transitif au sens de « accueillir chaleureusement, faire fête à (quelqu'un) ; goûter, savourer (quelque chose) » (1) comme dans sa construction régulière avec la préposition de au sens de « tirer plaisir, joie, satisfaction, agrément, profit (d'une situation, d'un état, d'une relation sexuelle...) » ou de « avoir l'usage, la possession (d'un bien, d'un privilège, d'une faculté...) » (2). Tel est, en tout cas, l'avis des spécialistes de la langue, qui distribuent les cartons jaunes en guise d'avertissement : « Jouir [...] emporte l'idée d'une chose agréable, d'un plaisir, d'un avantage. On ne saurait donc dire sans commettre un barbarisme : Jouir d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation, etc. » (Thomas), « Ne peut être suivi que d'un nom désignant une chose agréable ou avantageuse » (Girodet), « Jouir, impliquant une satisfaction, ne se dit pas des choses mauvaises. Ainsi c'est parler ridiculement que de dire : Il jouit d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation » (Littré). Dirait-on moins ridiculement : souffrir d'une bonne santé, d'une bonne réputation ?

    Littré − dont j'ai ouï dire qu'il jouit toujours d'une excellente réputation sur le terrain... linguistique −  s'empresse d'ajouter : « Toutefois, quand la chose mauvaise dont il s'agit (malheur, peine, souffrance) peut être, par une hardiesse de l'écrivain, considérée comme quelque chose dont l'âme se satisfasse, alors jouir est très bien employé. » Pour preuve, ces exemples où « le souvenir [des peines] cause une sorte de jouissance à l'homme sensible et malheureux » (Girault-Duvivier) : « Il ne croit rien avoir s'il n'a tout ; son âme est toujours avide et altérée, et il ne jouit de rien que des malheurs » (Jean-Baptiste Massillon), « Je t'ai perdu. Près de ta cendre / Je viens jouir de ma douleur » (Jean-François de Saint-Lambert), « Agathe jouissait d'être victime » (Jean Cocteau), « Elles avaient peur de lui et jouissaient délicieusement d'avoir peur » (André Maurois). La nature humaine est ainsi faite qu'elle se réjouit plus volontiers encore du malheur d'autrui : « Vous voulustes joüir de toutes mes douleurs » (Gilles Ménage) (3), « Il se retourna vers les laveuses pour jouir de leur désarroi » (Stendhal), « Jouir de l'embarras de quelqu'un, en éprouver du plaisir » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Souvent, l'intention se veut ironique : « Je jouis ce soir d'un mal à la tête fou, et de plus il me vient des idées noires » (Stendhal, encore), « Ismaël avait reçu le nom de Borgne, quoiqu'il ne jouît, à vrai dire, d'aucune infirmité » (Alexandre Arnoux). Il n'est que trop clair que l'affaire qui nous occupe est différente. Point d'effet de style, ici, point de sous-entendus masochistes, sadiques ou ironiques ; seulement un journaliste qui s'est pris les crampons dans la pelouse... « En voulant éviter le verbe avoir qui leur semble sans doute trop banal, observe Robert Le Bidois dans Les Mots trompeurs, ceux qui parlent ainsi ne se rendent pas compte qu'ils prennent le bien pour le mal ou le plaisir pour la peine, ce qui est tout ensemble abusif et absurde. »

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons toutefois avec le TLFi que l'on relève sous de bonnes plumes quelques emplois à contre-pied, où le complément désigne sans ambiguïté et sans arrière-pensée un désagrément : « Malfamé. Qui jouit d'une mauvaise réputation » (Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française, 1842), « Nous jouissons d'un été horrible » (George Sand), « C'est un hôtel qui jouit d'une mauvaise réputation, qui est une sorte de bordel » (Edmond et Jules de Goncourt), « Il est vrai que certains châtelains jouissaient d’un mauvais renom » (Charles Géniaux). J'irai droit au but : la prudence impose de laisser ces hardiesses au vestiaire.

    (1) « De luin en mer bien oïrent / Cum li oiseals les goïrent » (Le Voyage de saint Brendan, début du XIIe siècle), « Ils jouyssent les autres plaisirs » (Montaigne). Cet usage fut reproché à Montaigne par le poète Étienne Pasquier qui y voyait un gasconisme.

    (2) Jouir de quelqu'un s'est dit au sens mondain de « avoir tout loisir de converser avec lui, de l'entretenir, de tirer quelque satisfaction de son agréable compagnie ». De là − une chose en entraînant une autre − l'acception moderne « disposer de quelqu'un afin de combler ses désirs et de satisfaire ses besoins sexuels », qui a fini par éclipser la précédente. Comparez : « L'espérance de jouir du gouverneur » (Agrippa d'Aubigné), « Deux amis étans ensemble, ils [sont] fort aises d'avoir occasion de joüir l'un de l'autre » (Jean Barbier d'Aucour), « Jouir à l'instant de soi-même » (Mme de Staël), « Nous jouirons de lui pendant son séjour à la campagne » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Ils assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur [...]. Et ainsi chacun jouit de celle qu'il préfère » (Anatole France) et, absolument, « Le phallus, [...] cette simple machine à pisser et à jouir » (Edmond et Jules de Goncourt).

    (3) À propos de ce vers, Ménage écrivit : « Comme cette locution jöuir de mes douleurs est hardie, elle n'a pas été approuvée de tout le monde, mais je la tiens heureusement hardie. Les Latins ont dit demesme frui dolore. »


    Remarque 1 : Quelques esprits rebelles font observer que le tour jouir d'une mauvaise santé n'est peut-être pas aussi barbare qu'on le pense : « Une santé est une propriété et par conséquent une jouissance quelle qu'elle soit. On jouit moins d'une mauvaise que d'une bonne, mais pourtant on en jouit, ou, en d'autres termes, on en use, ce qu'on ne pourrait faire si l'on n'en avait pas » (Jacques Boucher de Perthes, Petit glossaire, 1835).

    Remarque 2 : Au passé simple, jouir fait je jouis et non je jouissai, comme l'écrivit Voltaire dans sa correspondance : « Je jouissai d'une pension considérable, par laquelle mon roi avait daigné récompenser mes services. »

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le club souffre d'une réputation désastreuse (ou a une réputation désastreuse).

     


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  • « "Les choses que j'ai pu lui dire et celles que j'ai pues entendre de lui n'ont pas été des véri­­tés passa­­gères. Elles ont encore des réso­nances" témoi­gnait-elle pour Gala en 1996 » (Mireille Darc à propos d'Alain Delon).
    (Nicolas Schiavi, sur gala.fr, le 30 août 2017)



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    Je me frotte les yeux : cette phrase, qui circule sur plus d'une scène (Huffington Post, RTL, Marie Claire...) à l'occasion de la récente disparition de Mireille Darc, date de 1996 si l'on en croit notre journaliste et, depuis tout ce temps, il ne s'est trouvé personne, dans les coulisses, pour s'aviser de son allure bancale. Pas de quoi flinguer tonton, c'est certain, mais avouez tout de même que cela ne fait pas sérieux. Car enfin, je vous le demande, pourquoi le participe passé pu serait-il traité différemment dans les choses que j'ai pu dire et les choses que j'ai pu entendre ?

    Renseignements pris auprès des barbouzes, tout porte à croire que le transcripteur de 1996 s'est emmêlé les pinceaux entre les différents scénarios d'accord du participe passé. Sans doute n'ignorait-il pas − et c'est tout à son honneur − que, dans cette affaire qui... pue la confusion, le complément d'objet direct joue un rôle de premier plan quand il est placé avant ledit participe. Encore lui fallait-il ne pas se tromper d'interlocuteur. Las ! le pronom que, mis pour les choses, est ici COD des infinitifs dire et entendre, pas du participe pu (on ne peut dire : j'ai pu les choses) − lequel a pour compléments directs les propositions infinitives (lui dire les choses, entendre les choses de lui) qui viennent après lui ! Partant, l'invariabilité est de rigueur... comme c'est, du reste, toujours le cas avec les participes cru, dû, prévu, pu, su, etc. suivis d'un infinitif (ou d'une proposition), exprimé ou sous-entendu : Il a fait toutes les choses qu'il a pu (faire).

    Force est de constater, aujourd'hui comme hier, que cette subtilité en laisse plus d'un perplexe, à commencer par cet internaute qui me demande : « Comment faut-il que j'accorde le participe passé "pu" dans la phrase suivante : "Les pressions qu'ils ont pu subir" ? » De là à ce que j'apprenne qu'il s'agit d'un grand blond avec une chaussure noire...

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les choses que j'ai pu lui dire et celles que j'ai pu entendre de lui.

     


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  • Confusion audi... tive

    « Des robots apprennent maintenant d'autres robots. »
    (publicité pour la marque Audi.)



      FlècheCe que j'en pense


    En entendant, l'autre soir à la télévision, cette publicité pour la première fois, j'avoue avoir eu l'impression, l'espace d'un instant, d'assister à un dérapage syntaxique en direct. Car enfin, apprendre quelqu'un (fût-ce un robot) au lieu de apprendre à quelqu'un : nul besoin d'un GPS pour s'aviser que cela sent, au mieux, l'archaïsme déplacé (*), au pire, la sortie de route éméchée ! Et, de fait, les réactions ne se sont pas fait attendre − pour ne pas dire qu'elles ont démarré sur les chapeaux de roue : « Faute de français : "des robots apprennent d'autres robots" au lieu de "ENSEIGNENT À D'AUTRES ROBOTS" dommage car pub réussie », peut-on lire sur Twitter.

    Que l'on se rassure : tout bien analysé, la syntaxe est sauve. C'est que d' n'est pas ici l'article indéfini, comme l'avait d'abord cru mon oreille distraite, mais la forme élidée de la préposition de, introduisant la personne (parfois la chose) de qui on tient un enseignement : apprendre (quelque chose) de quelqu'un. Pour preuve, ces exemples (avec ou sans complément d'objet direct) trouvés chez les meilleurs spécialistes du circuit : « Il sont indisciplinés pour ce qu'ilz ne daignent aprendre des autres » (Oresme), « Ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu » (Pascal), « Virgile, qui d'Homère apprit à nous charmer » (Louis Racine), « Nous aimons mieux apprendre de nos semblables ce que nous sommes que de l'étudier en nous-mêmes » (Pierre Maine de Biran), « Pour devenir habile, il faut commencer par apprendre de ceux qui savent » (Dictionnaire de Trévoux), « On apprend d'un maître, on s'instruit par soi-même » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert), « J'avoue que je ne suis pas très instruit dans la cabbale, mon maître ayant péri au début de mon initiation. Mais le peu que j'ai appris de son art me fait véhémentement soupçonner que tout en est illusion, abus et vanité » (Anatole France), « Nous n'avons, quant à la révolution, rien à apprendre de personne » (Jean Guéhenno), « J'ai tout appris de toi sur les choses humaines » (Aragon), « [Metternich] a beaucoup appris de Talleyrand lors de son ambassade à Paris » (Jean-Marie Rouart), « Miro lui-même n'a pas cessé d'apprendre de Picasso » (Pascal Bonafoux), « L'âge où ils [= les enfants] l'ont su sans forcément l'apprendre de quelqu'un » (Jean Guerreschi).

    Littré, qui maîtrise son code de la route grammaticale sur le bout des doigts, nous rappelle les différences entre les deux constructions : « Dans le sens d'acquérir des connaissances, [d'être instruit,] on dit apprendre quelque chose de quelqu'un. Dans le sens d'enseigner, instruire : on apprend quelque chose à quelqu'un. » Comparez : un élève apprend de son professeur la robotique et un professeur apprend la robotique à son élève. « L'ambiguïté du verbe apprendre, qui peut se dire du maître ou de l'élève, est évidemment irritante et peu pratique », reconnaît Dupré en rongeant son frein, « mais elle n'est pas près de disparaître, car les deux sens sont bien vivants ». Ajoutons, pour être complet, que la construction avec de s'emploie plus couramment à propos d'une simple information que d'un véritable enseignement, à l'instar de l'expression apprendre quelque chose de la bouche de quelqu'un.

    Reste à comprendre pourquoi notre publicitaire − ou du moins le portrait-robot que l'on s'en fait − a jeté son dévolu sur le tour de sens passif plutôt que sur celui de sens actif, remisé sur une voie de garage. Apprendre de s'accommoderait-il mieux de l'absence de COD que apprendre à ? Dans le doute, et pour ne pas renvoyer la réponse aux calandres, pardon aux calendes grecques, je préfère vous passer le volant...

    (*) Les dictionnaires historiques nous enseignent que apprendre quelqu'un s'est dit autrefois au sens de « lui enseigner certaines connaissances, faire son éducation, l'instruire » : « Tout mon art je recordois [racontais] / À cet enfant pour l'apprendre » (Ronsard), « Qui apprendroit les hommes à mourir leur apprendroit à vivre » (Montaigne). Cette construction avec un complément direct de personne, encore usuelle au XVIIe siècle, a perduré dans la langue populaire ou relâchée : « Elle apprend ses sœurs » (Alphonse Daudet), « Vous l'avez appris à jurer en russe [dit une cuisinière normande] » (Georges Bernanos). Témoignent également de cet archaïsme le proverbe Il faut être pris pour être appris (« il faut avoir connu une mésaventure pour devenir prudent ») ainsi que les expressions bien appris et surtout mal appris (souvent en un mot) en parlant d'une personne bien ou mal élevée : « Les enfants indociles ou mal appris » (Bossuet).

    Remarque 1 : Curieusement, l'Académie, à l'entrée « apprendre » de la neuvième édition de son Dictionnaire, ignore la construction avec de... qui apparaît pourtant à l'entrée « demander » : « Faire connaître à quelqu'un, en lui posant une question, ce qu'on désire apprendre de lui. »

    Remarque 2 : Selon le Grand Larousse, on trouve encore au XVIIe siècle apprendre de suivi de l'infinitif, « quoique cette construction soit déjà considérée comme vieillie » : « Une maxime qui nous apprendra d'estimer la vie » (Bossuet).

    Remarque 3 : Le tour apprendre de ses erreurs est suspecté d'être un calque de l'anglais to learn from one's mistakes.

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou, plus couramment, des robots apprennent à d'autres robots ?).

     


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  • « Elle trouve un faux prétexte pour l’éloigner de Valentina. »
    (Benoît Mandin, sur toutelatele.com, le 9 septembre 2017)



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    Quel que soit le spécialiste consulté, la cause paraît entendue : « Faux prétexte est un pléonasme » (Dupré), « C'est un pléonasme de dire qu'[un prétexte] est faux » (Hanse), « On évitera le pléonasme un faux prétexte » (Girodet), « On ne peut dire un faux prétexte » (Thomas), « Faux prétexte est évidemment un pléonasme, à ne pas dire ni écrire ! » (Jean-Pierre Colignon), « On évitera le pléonasme chercher un faux prétexte » (Jean-Paul Colin), « Faux prétexte [compte parmi les] pléonasmes négligents des écrivains » (René Georgin), « L'expression faux prétexte est donc un pléonasme » (Alain Bentolila) (1). C'est que, nous explique-t-on en chœur, un prétexte est « par définition » une cause simulée, une fausse raison alléguée pour dissimuler le véritable motif d'une action ; partant, le mot, emprunté du latin praetextus (« action de mettre en avant ; prétexte »), lui-même dérivé de praetexere (« border, garnir de ; mettre en évidence [comme la bordure du vêtement] ; alléguer comme excuse, prétexter »), ne saurait être attelé à l'adjectif faux sans verser dans la redondance.

    Voire. Car enfin, cela fait belle lurette que les auteurs de textes et de prétextes font la sourde oreille. Jugez plutôt : « Sous un pretexte faulx de liberté contrainte » (Du Bellay, 1558), « Sous le faux pretexte de la religion » (Lettres missives d'Henri IV, 18 mai 1593), « C'est un prétexte faux, dont l'amour est la cause » (Pierre Corneille, 1642), « Sous un faux prétexte d'hospitalité » (Thomas Corneille, frère du précédent, 1694), « Je les trompais en les quittant sous un faux prétexte (abbé Prévost, 1731), « Les plus grands crimes qui affligent la société humaine sont tous commis sous un faux prétexte de justice » (Voltaire, 1766), « Je ne vous ferai donc pas de compliments sur une œuvre que je n'ai pas lue, et n'inventerai pas de faux prétextes pour me dispenser de la lire » (George Sand, 1840), « Sous un faux prétexte de pudeur » (Alexandre Dumas fils, 1852), « Comme il est timide, il a donné un faux prétexte et inventé cette malheureuse dépêche » (Paul Bourget, 1889), « Il se dérobe, hypocrite, derrière les faux prétextes » (Claude Farrère, 1907), « Une dizaine de réactionnaires [...] firent revenir sous un faux prétexte leurs maîtres émigrés » (Jean Giraudoux, 1909), « Détruire en eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l'amour » (Maurice Barrès, 1913), « Sous le faux prétexte de mesures à prendre pour de nouveaux travaux » (Romain Rolland, 1919), « Une "défaite", mot qui dans son monde signifie un faux prétexte pour ne pas accepter une invitation » (Marcel Proust, 1922), « En colorant leur défection de faux prétextes » (Francis Ambrière, 1946), « Déjà il cherchait un faux prétexte à sa visite » (Françoise Sagan, 1957), « Édouard Manneret vient d'être assassiné par les communistes, sous le prétexte − évidemment faux − qu'il était un agent double au service de Formose » (Alain Robbe-Grillet, 1965), « Une invasion, décidée sous de faux prétextes » (Amin Maalouf, 2009). Pourquoi cet entêtement, vous demandez-vous ? Parce que tout dépend de ce que l'on entend par prétexte !

    L'exemple du TLFi est, à cet égard, édifiant. On y lit à la rubrique historique de l'entrée « prétexte » : « 1530 "motif spécieux mis en avant pour cacher le motif réel d'une action" (Palsgrave, p.234). » Foutaises ! Si tout porte à croire que la première attestation de notre substantif se trouve bien dans l’Éclaircissement de la langue française de l'Anglais John Palsgrave, la définition qui y est donnée est tout autre : « [anglais] Intent − [français] entent, entention, pretexte. » Autrement dit, prétexte, dans son sens premier, a pour synonymes d'anciennes formes de intention... intention dont le Dictionnaire du moyen français nous apprend qu'elle pouvait autrefois être qualifiée de fausse (ou de mauvaise) dans le cas d'un dessein malhonnête : « Et doncques se l'entention est malvese, tele puissance est appellée astuce ou malicieuseté » (Oresme, 1370), « [Il] descouvrit la faulce entencion que avoient les deux Augustins qui fendirent la teste au roy Charles VI » (Simon de Phares, 1498). En 1690, la définition donnée par Furetière se veut plus précise : « Motif, ou cause vraye ou apparente, ou dont on couvre un dessein qui a souvent quelque chose de vicieux, ou de blasmable. [...] C'est un pretexte fort specieux, un honneste pretexte. » N'en déplaise à tous les experts cités au début de ce billet, il n'est que trop clair que prétexte, à l'origine, n'était pas une fausse raison « par définition »... mais par option ! À l'idée initiale d'explication, de justification contenue dans motif, cause est venue s'ajouter celle, éventuelle, de dissimulation. Ces deux notions se trouvent, pour le coup, fidèlement retranscrites dans la définition donnée par le TLFi : « Raison alléguée [1] pour justifier un dessein, un acte, un comportement (synon. allégation, argument, motif), [2] pour dissimuler la vraie cause d'une action ou pour refuser quelque chose (synon. couverture, excuse, échappatoire, faux-fuyant). » Comparez : « Anna commençait à recevoir la visite de personnes qu'elle n'avait point vues depuis plusieurs mois ; elles venaient, sous des prétextes [raisons, motifs sans intention de dissimulation] variés, les unes craignant qu'elle ne fût malade, les autres prenant un intérêt nouveau à ses affaires, à son mari, à sa maison » (Romain Rolland) et « Ces tombeaux où la vanité des héritiers se cache sous le prétexte d'honorer les défunts » (Eugène Le Roy). Grande est alors la tentation, vous en conviendrez, de différencier les deux emplois en recourant, dans le second, et en dépit du risque de redondance, à des adjectifs tels que faux, mensonger, fallacieux, spécieux, trompeur, etc. pour mieux souligner l'idée de dissimulation, de tromperie, absente du premier.

    L'Académie, pour sa part, n'a curieusement retenu que cette dernière notion dans les différentes éditions de son Dictionnaire (de 1694 à 1878)... sans pour autant trouver quelque motif de critique à l'expression faux prétexte, déjà bien installée dans l'usage : « Cause simulée et supposée (2) ; raison apparente dont on se sert pour cacher le véritable motif d'un dessein, d'une action. Prétexte spécieux, plausible. Faux prétexte. » Ce n'est qu'en 1932 (sous la pression des grammairiens de l'époque ?) que les académiciens se décidèrent à supprimer l'exemple contesté... pour finalement le remplacer dans la neuvième et dernière édition par une variante tout aussi suspecte : « Cause, raison qu'on met en avant pour cacher le véritable motif d'un dessein, d'une action. Un prétexte plausible, facile, frivole. Des prétextes fallacieux. » Que doit-on comprendre ? Que prétexte fallacieux serait désormais de meilleure langue que faux prétexte ? Thomas en est convaincu : « On ne peut dire un faux prétexte, mais on dira très bien : Un prétexte spécieux, fallacieux » ; pour Dupré et Hanse, en revanche, seul prétexte spécieux est acceptable. Là encore, tout est question de définition. Quand Furetière écrivait autrefois : « C'est un pretexte fort specieux », il prenait spécieux au sens le plus ancien de « qui a belle apparence, surtout en matière de raisonnement » ; rien à redire dans ce cas. Mais quand le TLFi, pour illustrer le sens moderne et particulier de spécieux « qui est destiné à tromper, à induire en erreur ; qui repose sur un mensonge », propose cette citation de Marat : « En imposer par des exposés falsifiés, des prétextes spécieux, des raisons captieuses », un mot d'explication ne serait pas de refus pour éviter de semer le trouble dans les esprits. Surtout, on voit mal en quoi le prétexte fallacieux du Dictionnaire de l'Académie ou du Grand Larousse (3) échapperait à la critique dès lors que l'adjectif y est présenté avec le sens de « qui cherche ou vise à tromper » et le substantif, avec le sens [2] évoqué plus haut. Et que penser encore de cette recommandation de Léon Karlson dans Parlez-vous correctement français ? (2009) : « "Sous un faux prétexte" : il faut dire sous un prétexte trompeur, fallacieux » ? Comprenne qui pourra (4).

    De son côté, André Goosse, le continuateur de Grevisse, observe que faux prétexte ne serait pas pléonastique lorsque la circonstance invoquée est elle-même sans fondement réel, inventée de toutes pièces : « Inventer un prétexte (Balzac) ou des prétextes (Edmond et Jules de Goncourt) [...] ne semble critiqué par personne. » Tel est, au demeurant, l'argument avancé par l'auteur du Bon Usage pour justifier le choix d'Amin Maalouf dans la phrase citée plus haut : « En supprimant faux, on donnerait à entendre que les raisons alléguées par les États-Unis pour la guerre en Irak [...] étaient fondées, quoiqu'elles ne fussent pas la vraie. » Autrement dit, parmi les différents prétextes avancés par les Américains pour dissimuler leur volonté de mettre la main sur le pétrole irakien, il y en avait de « vrais » (par exemple, mettre fin au régime tyrannique de Saddam Hussein) et il y en avait de « faux » (par exemple, faire croire à la présence d'armes de destruction massive en Irak). Les esprits moqueurs qui assurent qu'« un faux prétexte est donc une vraie raison » en seront pour leurs frais.

    Que conclure ? Les subtilités sémantiques que recèle prétexte, et dont seul le TLFi rend fidèlement compte, sont source de confusions. Le mot, dans son acception moderne et restreinte (celle de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie et de la plupart des ouvrages de référence actuels), a beau véhiculer l'idée de fausseté, l'enchaînement faux prétexte, quoique souvent trop automatique, pourrait bien être employé à bon escient quand l'argument avancé est clairement interprété comme irrecevable, quand il n'est pas ancré dans la réalité. Toutefois, le locuteur soucieux de ne prêter le flanc à la critique sous aucun prétexte gagnera, selon le contexte, à recourir au tour mauvais prétexte, irréprochable, ou à remplacer prétexte par argument, motif, raison, etc. chaque fois que lui prend l'envie de lui associer les adjectifs fallacieux, faux, mensonger, spécieux, trompeur...

    (1) Seuls Albert Dauzat et Knud Togeby, à ma connaissance, font bande à part : « Ce dernier terme [legs], orthographié jadis lais, fut massacré ensuite par des grammairiens mal informés sous le faux prétexte que le mot était apparenté à léguer » (La Philosophie du langage, 1912), « On remarque qu'on emploie l'indicatif même lorsqu'il s'agit d'un prétexte faux » (Grammaire française, 1982). Il est toutefois intéressant de noter que, souvent, ceux qui crient au pléonasme ne sont pas les derniers à en commettre un. Ainsi de Pascal-Raphaël Ambrogi, qui condamne faux prétexte dans Particularités et finesses de la langue française (2007), mais ne rechigne pas à l'employer dans un article intitulé De la langue française (2008) : « Sous le faux prétexte de briser les contraintes, de simplifier, on perturbe, on appauvrit la communication entre les êtres » ; et d'Alain Bentolila, qui se laisse aller à écrire dans Urgence école (2007) : « Il est hors de question de renoncer à l'étude logiquement programmée de la grammaire sous le faux prétexte que l'observation des mécanismes de la langue n'aurait d'autre intérêt que de tenter de formaliser les structures des textes au fil de leur découverte. »

    (2) La « cause vraye » de Furetière a définitivement disparu...

    (3) « Classique et littéraire. Prétexte fallacieux invoqué pour justifier une action » (à l'entrée « couleur »).

    (4) Force est de constater, là encore, que nombreux sont les écrivains à ne pas s'embarrasser de ces subtilités : « D'un specieux pretexte il tasche le voiler » (Antoine de Montchrestien), « Songez à trouver [...] quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne » (Molière), « Leurs injustices étaient d'autant plus dangereuses, qu'ils savaient mieux les couvrir du prétexte spécieux de l'équité » (Bossuet), « Malgré le prétexte spécieux des exclusions nécessaires par rapport à la politique » (Fénelon), « Le congé qu'on lui a fait donner sous quelque spécieux prétexte » (La Bruyère), « Sous le spécieux prétexte de la gloire des morts » (Voltaire), « seul prétexte spécieux de cet usage » (Condorcet), « Les oreilles s'ouvraient au spécieux prétexte que les alliés ne se lassaient point de semer » (Saint-Simon), « Sous de spécieux prétextes de cafard » (Baudelaire) ; « Sous le prétexte fallacieux de faire des études » (Louis Énault), « Sous des prétextes fallacieux » (Ernest Daudet), « Je vous indique, qu'ayant voulu me rendre à Beyrouth et à Brazzaville au début de mai, le gouvernement britannique m'en a détourné sous des prétextes fallacieux » (De Gaulle), « Le français n'est pas un don gratuit du libre-échange et du laisser-aller. Il dut constamment se défendre contre la corruption, et surtout depuis que chacun, sous le prétexte fallacieux qu'il sait lire, s'arroge sur le patrimoine ancestral tous les droits, y compris celui de le dilapider » (René Étiemble),  « Sous le fallacieux prétexte [...] de me coiffer pour la nuit » (Jean Dutourd), « Sous le fallacieux prétexte d'une démarche à faire à la préfecture de Versailles » (Jorge Semprún), « Il s'était retiré sous le prétexte fallacieux d'une colique » (Joseph Joffo), « On peut facilement être accusé d'antisémitisme sous des prétextes fallacieux » (Jacques Attali), « C'est ça l'histoire réelle, pas les prétextes fallacieux de Truman » (Maxime Chattam) ; « [Elle] avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère » (Balzac), « Sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d'État » (Zola), « Annette rougit un peu qu'il ait démasqué son prétexte mensonger » (Romain Rolland), « Prétexte facile [...], mais prétexte mensonger » (Jean Rostand), « Sous le prétexte mensonger qu'il venait de recueillir sa vieille mère » (Marcel Aymé), « Prétexte mensonger » (Jean-Marie Rouart).

    Remarque 1 : D'aucuns avancent que faux prétexte serait la survivance de la structure latine fictis causis : « Qui fictis causis innocentes opprimunt (ceux qui oppriment les innocents sous de faux prétextes) » (Phèdre, le fabuliste).

    Remarque 2 : Dérivé du même verbe latin praetexere, prétexte est également un substantif féminin qui désignait dans l'Antiquité la toge blanche bordée d'une bande de pourpre, que portaient les jeunes patriciens romains (toge prétexte).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Elle trouve un prétexte (sens [1]) pour l’éloigner de Valentina.

     


    2 commentaires
  • Y a comme un os !

    « Les archéologues du Centre National de Recherche Archéologique ont exhumé un squelette de... dromadaire, datant de l'époque romaine. [...] il aurait s'agit d'un robuste étalon de 6,7 ans. »
    (paru sur rtl.lu, le 12 août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle ne fut pas ma surprise, ce mardi, alors que je musardais sur la Toile, de tomber sur cet os grammatical : il aurait s'agit, en lieu et place de : il se serait agi. Chameau comme je suis, j'ai d'abord cru à un barbarisme isolé, né dans l'esprit ensablé d'un journaliste oublieux de la conjugaison. Si invraisemblable que cela paraisse, force est de constater que le mal est plus répandu et plus profond. Jugez plutôt : « Aujourd’hui, les relations entre les deux partis sont néanmoins cordiales, notamment sur le terrain lorsqu’il a s’agit de mobiliser les troupes contre la loi travail » (Libération), « L’actrice en herbe a ainsi révélé sur Europe 1 qu'il avait s'agit d'un gros carton en Chine l’an­née dernière » (Paris Match), « Il aurait s'agit de faire rembourser à la victime une dette liée à la vente de stupéfiants » (La Dépêche), « Ce fut le cas au conseil municipal, mardi soir, quand il eut s’agit d’accepter le don de la société [X] » (Var-Matin) et aussi, la liste n'étant rien moins que squelettique : « Il est s'agit dans un premier temps de [...] », « S'il était s'agit d'un autre parti », « Le film ne m'aurait pas fait plus rire s'il avait s'agit de mecs », « Quand il eut s'agit de finaliser l'accord », etc.

    Renseignements pris, la faute, quand elle ne remonterait ni à l'ère préhistorique ni aux calendes grecques, ne date pas d'hier. Elle est attestée avant la fin du XVIIIe siècle : « Lorsqu'il s'est s'agi d'exécuter quelques commissions » (Samuel Engel, 1767), « Quand il a sagi de lui ôter son bénéfice » (texte anonyme de 1790), « Avec quel sang-froid il aurait s'agi de se replier une seconde fois » (Jean Le Déist de Botidoux, député à l'Assemblée nationale constituante, 1809). En 1835, un certain professeur Platt la dénonce dans son Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux : « Locution vicieuse : Je ne crois pas qu'il ait s'agi de le faire. Locution corrigée : Je ne crois pas qu'il se soit agi de le faire. S'agir se conjugue, dans tous ses temps composés, avec être, et non avec avoir, et le pronom personnel se doit toujours être placé devant le verbe auxiliaire. Il s'est agi, il se sera agi, il se serait agi, il se fût agi, qu'il se soit agi, qu'il se fût agi. » Même condamnation en 1845, dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle : « Plusieurs personnes disent : L'affaire dont il a s'agi, pour, dont il s'est agi. Cette faute est on ne peut plus grossière. »

    Dans ces façons négligées de s'exprimer, tout se passe comme si l'on avait affaire à un certain verbe actif sagir (1), pour ainsi dire « dépronominalisé » (qu'il soit écrit avec ou sans l'apostrophe, comprenez avec ou sans agglutination du pronom personnel) et conjugué avec l'auxiliaire avoir (parfois avec être) : il a sagi (ou s'agi), sur le modèle de il a fini. Le rôle du pronom se y est à ce point imperceptible (2) que d'aucuns se croient fondés, à l'occasion, à recourir − un comble ! − à la (double) forme pronominale : il s'est sagi (ou s'agi), sur le modèle de il s'est dit. Pour preuve, ces exemples à ne pas suivre : « Quand il s'est s'agi de rendre les "restes" du corps » (Le Monde), « Il s'est sagit de mettre aux normes » (La Dépêche), « S'il s'était s'agit d'une salle de sport » (La Voix du Nord). Rappelons à toutes fins utiles que s'agir est un verbe pronominal (qui, comme tel, se conjugue aux temps composés avec l'auxiliaire être), employé de façon impersonnelle (il s'agit de, il s'agit que), écrit en deux mots et invariable au participe passé (lequel ne prend pas de t final) : « Il s'était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI » (Chateaubriand), « Quand il s'est agi d'exploiter » (Balzac), « Tant qu'il ne s'était agi que de science » (Jules Romains), « Comme s'il se fût agi d'un libraire obscur et non pas d'un roi » (Blaise Cendrars), « À moins qu'il ne se soit agi d'une extravagante séance de cirque » (Philippe Sollers). Il s'agirait de ne pas l'oublier...

    (1) Le mot, au demeurant, serait attesté en picard, mais avec le sens de « acquérir de l'expérience », si l'on en croit le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW). On trouve dans notre lexique les verbes ensagir (ancien français), dessagir (moyen français) et assagir, tous dérivés de sage, lui-même vraisemblablement emprunté du latin sapidus (« qui a du goût, de la saveur », puis « sage, vertueux ») ; rien à voir, donc, avec l'étymologie du verbe agir, issu quant à lui du latin agere (« pousser devant soi », « mener », « faire [dans un exercice continu] »).

    (2) L'origine particulière du pronominal impersonnel s'agir n'est sans doute pas étrangère à ce phénomène. D'après André Goosse, il ne... s'agit pas d'un « développement spontané du verbe agir » ; le tour il s'agit de serait un calque de la construction passive du latin agere employé impersonnellement avec de + ablatif : « Agitur de parricidio [= il s'agit d'un parricide] » (Cicéron) − agitur pouvant aussi s'employer personnellement avec le nominatif de la chose dont il est question : « Agitur populi Romani gloria [= il s'agit de la gloire du peuple romain] » (Cicéron). On notera toutefois que s'agir fut d'abord attesté dans une construction avec à + infinitif : « Puis qu'il ne s'agit qu'à façonner Jardins » (Olivier de Serres, 1600), avant d'être attelé à la préposition de : « S'il s'agissoit ici de le faire empereur » (Corneille, 1647).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il se serait agi (ou mieux : il s'agirait) d'un robuste étalon.

     


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