• Syntaxe à poil

    « L'épilateur Braun retire les poils 3 fois plus courts que la cire. »
    (publicité diffusée en mai 2021.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Est-il besoin de confesser que j'ai senti mes poils se hérisser en découvrant, à la télévision, cette (rase) campagne publicitaire vantant les performances d'un épilateur ressorti pile-poil pour la fête des mères (*) ? Dieu, quel charabia ! Car enfin, je vous le demande, comment le système pileux peut-il être comparé à... la cire ? C'est mélanger les torchons et les serviettes dans un raccourci syntaxique qui prend le bon sens à rebrousse-poil.

    « Attention aux ellipses contraires à la logique, nous met utilement en garde Bénédicte Gaillard : Ma voiture roule plus vite que sa sœur (au lieu de Ma voiture roule plus vite que celle de sa sœur). »

    Mais il est à craindre que ces considérations bassement grammaticales ne fassent une belle jambe aux annonceurs de tout poil. De là à gager qu'ils vont finir par me trouver rasoir...


    (*) Ou fête des Mères, les spécialistes ayant du mal à accorder leurs pincettes orthographiques.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'épilateur retire les poils trois fois plus courts que ceux attrapés avec la cire.

     


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  • « McFly & Carlito avec Emmanuel Macron : les moments les plus improbables de la vidéo. »
    (paru sur nrj.fr, le 24 mai 2021.)  
     (photo Wikipédia sous licence GFDL par Arno Mikkor)

    FlècheCe que j'en pense


    S'il est un mot qui a été mis à toutes les sauces, ces dernières années, c'est bien l'adjectif improbable : « On ne compte plus, pour peu que l'on y prête attention, les "banlieues improbables" (glauques ?), les paniers de basket au "filet improbable" (virtuel ?) ou même, au football, les "tirs improbables" (sans conviction, voire mal ajustés ?) [...]. L'ennui, c'est qu'en proliférant l'effet de style est devenu cliché, pour ne pas dire tic, et qu'il commence à faire furieusement toc... » (Bruno Dewaele, 2005), « Tout [est] devenu "improbable" : les lieux, les couples, les circonstances, les œuvres, jusqu'aux couleurs des vêtements » (Philippe Labro, 2009), « L'adjectif improbable est ces temps-ci employé, suremployé, hyper employé, tout au moins dans le cercle restreint des journalistes et surtout des critiques [...]. Quand on voit qu'ils accolent improbable à des substantifs qui ne vont pas très bien avec, et même pas du tout : des livres, des films, des robes de soirée, des chaussettes, des paires de skis, on comprend qu'il y a un glissement de sens » (Bernard Leconte, Défense de la langue française, 2012), « Ne faisons pas de ce mot un adjectif passe-partout, un tic de langage, qui serait utilisé systématiquement en lieu et place d'autres adjectifs comme étonnant, surprenant, imprévu » (rubrique Dire, ne pas dire de l'Académie française, 2013).
    Ce n'est pas une raison pour s'acharner gratuitement sur la bête...

    Prenez cette remarque trouvée sur le site des correcteurs du monde.fr : « La vogue médiatique est d'en faire grand usage et à tort et à travers. Comme dans [cet] exemple que nous avons trouvé dans un récent Figaro littéraire : "Mais il finit par lasser avec ses romans aux intrigues improbables." L'intrigue n'est-elle pas plutôt ou au moins autant invraisemblable ? » Les bras m'en tombent ! Car enfin, s'il est vrai que notre adjectif a d'abord hésité entre les sens du latin improbabilis (« réprouvable, indigne d'approbation », en latin classique, puis « dont on ne peut apporter la preuve » en latin chrétien [1]), lui-même dérivé de probare (« trouver bon, approuver ; rendre croyable, faire accepter, prouver ») (2), cela fait belle lurette que les lexicographes lui ont également reconnu celui de « invraisemblable » : « Qui ne peut estre prouvé, qui n'est pas vrai semblable. Il y a bien des veritez qui sont improbables, qui sont au dessus de la raison » (Antoine Furetière, 1690), « Improbable (qui n'est pas vraisemblable) improbable, unlikely » (Abel Boyer, The royal dictionary, 1702), « Qui n'a point de probabilité [au sens de "vraisemblance, apparence de vérité"] » (quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1762), « Qui n'a point de probabilité ; invraisemblable » (Claude-Marie Gattel, 1803 ; Louis-Nicolas Bescherelle, 1847), « Vieux. Qui est en désaccord avec ce que le sens commun admet comme probable, vraisemblable » (Grand Larousse, 1973), « 1. Qui manque de vraisemblance. Cette version des faits me paraît improbable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, 2005). D'où : « A chaque scène une nouvelle intrigue, et toujours absurde et improbable » (André-Samuel-Michel Cantwell, 1798), « Une intrigue assez improbable » (Revue de Paris, 1832), « [Nouer] des intrigues improbables » (Jacques-Germain Chaudes-Aigues, 1841 ; Benoît Jouvin, 1871) (3).

    Tout aussi impr...udent me paraît cet avis de Jacques Pépin, exprimé en 2012 sur le forum de l'association Défense de la langue française : « Improbable [...] s'applique à des faits ou à des évènements, non à des êtres ou à des choses. » C'est oublier que ce principe, qui vaut pour l'acception moderne usuelle de « qui a peu de chances de se produire » (attestée depuis au moins le XVIIIe siècle), souffre de nombreuses exceptions. Jugez-en plutôt : « De plusieurs choses probables [= recommandables, de bonne qualité] et bonnes sen fait une male composte [= mélange de mets] et improbable » (Desdier Christol, 1505) et, plus près de nous, « Une robe de soie bleu de ciel improbable » (Théophile Gautier, 1837), « La ville improbable, absurde » (Michelet, 1843), « Un directeur de spectacle, porteur du nom improbable de Blanc-partout » (Charles Monselet, 1863), « Des chênes d'une grosseur et d'une hauteur improbables » (Maupassant, 1875), « Lieu improbable de sa naissance » (Félicien Champsaur, 1884), « L'art Kmer invente également d'improbables bêtes » (Huysmans, 1889), « Le jardin [où] les plus improbables papillons avaient pu élire domicile » (Pierre Loti, 1890), « Une végétation compliquée, où voltigent d'improbables oiseaux vert-courge » (Colette, 1902), « Ce personnage, improbable d'ailleurs, et [que nous appelons] un critique d'art » (Octave Mirbeau, 1904), « [Une lettre] cherchée dans les coins les plus improbables » (Proust, avant 1922), « Chercheurs sans entrain d'improbables Cythères » (Céline, 1932), « Une créature improbable du songe » (Henri Bosco, 1947), « Son illustre confrère se mit à courir d'improbables adresses » (Simenon, 1948), « Les survenants improbables de ce bout du monde » (Julien Gracq, 1958), « Des bords de Loire [...] jusqu'aux improbables Sargasses » (Poirot-Delpech, 1999), « Voter pour un candidat absolument improbable [...] est inutile » (Alain Rey, 2006), « Cinq romans aux titres si bellement improbables » (Pierre-Jean Remy, 2008), « Lamartine, candidat improbable puisque diplomate » (Hélène Carrère d'Encausse, 2010), « Animaux très improbables » (Dictionnaire historique de la langue française, 2010), « Raymond composait avec son maître le duo le plus improbable qu'on s'attende à trouver » (Pascal Bruckner, 2014) (4). Autrement dit, l'adjectif improbable s'est étendu, au tournant du XIXe siècle (5), des opinions (qui ont peu de chances d'être vraies) et des évènements, des phénomènes (qui ont peu de chances de se produire) aux choses et aux êtres (qui ont peu de chances d'exister) ; de là l'emploi comme synonyme littéraire (ou plaisant) de « inattendu, incroyable » (selon le TLFi), « très surprenant ; inattendu, invraisemblable » (selon le Nouveau Larousse encyclopédique), « qui étonne par son caractère peu ordinaire, insolite » (selon le Robert en ligne), en parlant de quelque chose (ou de quelqu'un) qui existe déjà.

    Est-il besoin de préciser que d'aucuns n'ont pas manqué de soupçonner l'influence de la perfide Albion derrière cette extension de sens ? « Improbable s'entend çà et là comme synonyme de surprenant, il s'agit en fait d'un anglicisme, l'adjectif français ne désignant que ce qui n'est pas sûr, qui reste à prouver » (Jean Pruvost, 2020), « L'emploi de l'adjectif improbable peut, comme pour la plupart des anglicismes rampants, introduire une ambiguïté : Une improbable erreur de GPS (titre Yahoo). [Faut-il] comprendre une erreur "peu probable" ou une erreur "invraisemblable, inimaginable" ? » (Richard Rongier, 2016). C'est aller, me semble-t-il, un peu vite en besogne. Car l'influence anglaise, quand elle serait... probable dans cette affaire (6), a-t-elle été aussi décisive qu'on voudrait nous le faire croire ? Le doute est permis, dans la mesure où improbable, à y bien regarder, n'a fait que suivre l'évolution de l'adjectif invraisemblable, passé par exagération de « qui ne semble pas vrai, qu'on ne peut croire conforme à la vérité » à « qui surprend par sa bizarrerie, son caractère exceptionnel ». Et quand bien même la responsabilité des sujets de Sa Gracieuse Majesté serait avérée, il y aurait prescription depuis plus de deux siècles ! Quant à l'argument de l'ambiguïté, indéniablement pertinent − comparez l'exemple qui nous occupe avec cette citation d'Albert de La Salle : « Nous attendrons leurs objections jusqu'au moment improbable où ils auront la bouche vide » (Le Monde illustré, 1877) −, force est de convenir qu'il valait déjà en latin et en moyen français : des raisons improbables étaient-elles « condamnables, indignes d'approbation » ou « difficiles à prouver, peu conformes à la vérité » ? Voilà pourquoi accabler l'adjectif improbable de tous les défauts me paraît aussi excessif que de l'employer à tout bout de phrase. Mais ça, il est probable que vous le saviez déjà...

    (1) « Improbabilis. Qui n'est pas digne d'approbation, réprouvable. Cet adjectif peut parfois être rendu par Qui n'est pas probable, qu'on ne saurait prouver. Rationes sequi non improbabiles (Celse). Affectus sunt motus animi improbabiles (Sénèque). Haud improbabili argumento (Pline l'Ancien). Non improbabilis mos (Ulpien) » (traduction de A new and copious lexicon of the latin language, 1836).

    (2) « On doit eschiever faulses et improbables assumptions ou propositions, car comme dist Quintilien : "Il est de necessité de parler plus contentieusement en che que tu ne pues prouver » (Jean Daudin, avant 1382), « Non james reprochable ne improbable » (Georges Chastellain, avant 1475), « Raisons improbables, qu'on n'approuve point, contre l'opinion commune » (Guillaume Morel, 1558).

    (3) Citons également : « Denouëment de l'intrigue fort improbable de la part du Pape et des Jesuites de France » (Traité dogmatique et historique des édits, 1703), « L'impossibilité de croire que quelqu'un ait imaginé un roman [= une histoire, un récit] aussi improbable » (Beaumarchais, 1792), « La conduite de la pièce manque de vraisemblance. La fille de Brutus est amenée dans le camp [...] par des moyens forcés et improbables » (Jean-François de La Harpe, 1798).

    (4) Et aussi : « Quelque religion même absurde et improbable » (Guillaume François Berthier, avant 1782), « Ces fêtes improbables » (Goncourt, 1852), « Notre héros songeait à l'amour improbable de cette jeune fille » (Jules Lecomte, 1856), « C'était un voyage improbable » (Michelet, 1856), « Attendant la venue de quelque mouche improbable » (Théophile Gautier, 1863), « Une carpe à moustache, créature hybride et improbable » (Richard Lesclide, 1869), « Une charmante tasse en porcelaine du Japon avec des fleurs et des dessins improbables » (Philibert Audebrand, 1876), « Qu'on accuse donc encore [...] le roman d'aventures d'être romanesque, impossible, improbable ! » (Jules Claretie, 1885), « La forme improbable de sa malheureuse tête » (Pierre Louÿs, 1888).

    (5) Si l'on excepte l'exemple ancien de Christol.

    (6) Nombreuses sont, au XVIIIe et au XIXe siècle, les occurrences de l'adjectif improbable dans des traductions de textes anglais.

    Remarque : Selon Bernard Leconte, « on ne peut plus dire d'une œuvre qu'elle est superbe, magnifique, exceptionnelle [...] : ces compliments-là sont trop faibles [...]. Improbable fait donc l'affaire [...] et fait gargariser de bonheur l'heureux congratulé ». D'autres, au contraire, prennent ledit adjectif plutôt en mauvaise part, par exemple pour dénoncer le côté ridiculement décalé d'une tenue : « Ainsi, de quelqu'un d'habillé n'importe comment, on dira qu'il a une tenue improbable » (Alfred Gilder, 2018). « Improbable permet de rester très évasif, observe de son côté Frédéric Pommier. On ne sait jamais s'il s'agit d'une critique acerbe ou d'un compliment amusé. » Là réside peut-être le secret de son (improbable) succès...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou, plus précisément, les moments les plus insolites.

     


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  • Parfum d'un mauvais genre ?

    « Lenor [...] transforme mon lit en un oasis de fraîcheur. »
    (publicité "Un conte de Lenor" diffusée en avril 2021.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté, pour ma part, à une oasis, conformément aux recommandations des spécialistes : « Oasis est du genre féminin » (Prosper Poitevin, 1856), « Aujourd'hui, [oasis] est uniquement féminin » (Littré, 1863), « Oasis est du féminin » (Thomas), « Toujours féminin : Une oasis saharienne » (Girodet), « Ce nom est du genre féminin » (Capelovici). Mais voilà que l'Académie vient semer le trouble dans la dernière édition de son Dictionnaire, en signalant que « oasis, nom féminin, se rencontre aussi au masculin ». Pour preuve, ces exemples empruntés à de bonnes plumes : « C'était une espèce d'oasis civilisé » (Chateaubriand, 1811), « La haute société forme comme un oasis moral au milieu de Naples » (Stendhal, 1829), « J'aurai atteint cet oasis à travers bien des peines et des privations » (Balzac, 1834), « Cet oasis frais et parfumé » (Eugène Sue, 1838), « La création d'un oasis au milieu du désert » (Henri-Frédéric Amiel, 1866), « Un oasis flottant » (Paul Bourget, 1882), « Tous les oasis » (Maupassant, 1884), « Cet oasis » (Édouard Estaunié, 1908), « Ce grand oasis » (Aragon, 1926), « Comme un oasis » (Martin du Gard, 1936), « C'était un dernier oasis d'été » (Michel Butor, 1957), « Un oasis de silence » (Pierre Gaxotte, 1972) (1).

    Que l'on ait affaire à du beau linge littéraire ne semble guère impressionner Hatzfeld et Hanse : c'est « abusivement », « à tort », nous mettent-ils en garde, que des auteurs considèrent oasis comme masculin. Vraiment ? L'historien Eugène Pellissier n'est pas de cet avis : « Le mot oasis venant originairement de l'arabe ouah, substantif masculin, les dictionnaires et les écrivains qui le font féminin ont tort [...]. Néanmoins, comme cette erreur a prévalu et qu'elle a pour elle l'autorité des Latins, je m'y soumets pour ne pas paraître vouloir me singulariser sur un point de si peu d'importance » (Exploration scientifique de l'Algérie, 1853). L'autorité des Latins... et aussi celle des Grecs ! C'est qu'il n'aura pas échappé aux férus d'étymologie que ledit nom est apparu dans notre lexique, au milieu du XVIe siècle, par l'intermédiaire de traductions de textes latins et surtout grecs, où oasis, ο α σ ι ς − probablement issu de l'égyptien − était employé comme nom propre (de divers lieux du désert d'Égypte) puis comme nom commun féminin. De là lui vient sans doute le genre que l'usage français a d'abord retenu (2), tant pour l'ancienne acception toponymique : « Ils envoyerent [les Vierges] en exil à la grande Oasis » (Dom Martin Mathée traduisant un texte grec, 1544), « Une ville nommée Oasis » (Pierre Saliat traduisant Hérodote, 1551), « Le miserable fut envoyé en Oasis, region d'Arabie sterile et agitée de vents pestiferes » (Jean Millet traduisant Jean Zonaras, 1560) que pour l'acception commune attestée au tournant du XVIIIe siècle : « On écrit que les Egyptiens donnoient le nom d'Oasis ou Auasis à tous les lieux habitez qui estoient environnez de deserts, et que c'est ce que ce mot marque dans leur langue » (Louis-Sébastien Le Nain de Tillemont, avant 1698), « Oasis signifie en général un amas de maisons ou de tentes dans un désert, ou dans un lieu sec » (ajout à l'édition de 1702 du Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri), « On appeloit Oases, en général, quelques cantons de terre végétale enveloppés des sables de la Libye comme des îles au milieu de la mer, [qui ont] des eaux et des plants de palmiers ou dattiers [et] ne sont point sans habitations » (Jean-Baptiste Bourguignon d'Anville, 1768).

    Vous voilà donc au parfum : oasis était féminin en grec et en latin, mais reproduisait un mot arabe masculin. De là à considérer, avec Gabriel-Henry Aubertin, que le mot est « des deux genres » en français (Grammaire moderne des écrivains français, 1861), il y a un désert dans lequel il vous est loisible de prêcher aux côtés des académiciens...

    (1) Signalons également les hésitations relevées dans divers ouvrages anciens : substantif masculin dans le Supplément (1752) et l'Abrégé (1762) du Dictionnaire de Trévoux, dans l'édition de 1782 de l'Encyclopédie méthodique, dans l'édition de 1803 du Dictionnaire de Boiste et dans l'édition de 1839 du Dictionnaire de Noël et Chapsal, oasis est traité comme féminin dans le Journal de Trévoux (« Ces Oasis [...] étoient très peuplées », 1762), dans l'édition de 1787 de l'Encyclopédie méthodique, dans l'édition de 1823 du Dictionnaire de Boiste et dans l'édition de 1832 du Dictionnaire de Noël et Chapsal.

    (2) « Pourquoi le féminin ? Le mot oasis est féminin en grec, en latin et donc en français » (Isabelle Lasfargue-Galvez, 2013).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Une oasis (plus couramment que un oasis) de fraîcheur.

     


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  • Le sexe des (or)anges

    « L'île italienne a plus d'une agrume dans son sac [...]. Rien qu'à l'odeur, je sais que ce sont des agrumes siciliennes. »
    (Nastasia Haftman, sur TF1, le 9 mars 2021.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Entendu au journal de vingt heures de TF1 : agrume au féminin. Voilà qui ne manque pas de piquant quand on sait que les dictionnaires usuels modernes font de ce nom un masculin pur jus : « L'orange est un agrume » (Robert en ligne), « La mandarine est un agrume » (Larousse en ligne), « Ces agrumes sont délicieux » (Dictionnaire du français, Josette Rey-Debove), « Le cédratier semble être le premier agrume introduit en Europe » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Un agrume » (Bescherelle pratique(1).

    Force est toutefois de constater, à la décharge de notre journaliste, qu'il n'en fut pas toujours ainsi : « Le genre de agrume ne s'est fixé qu'au cours du XXe siècle, lit-on sur le site de la Semeuse. Les premiers dictionnaires Larousse en faisaient un nom féminin. » Il n'est que de consulter le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1866) pour en avoir confirmation : « Agrume, substantif féminin. Horticulture. Espèce de prune employée pour faire les pruneaux d'Agen. » Seulement voilà : il ne vous aura pas échappé que cette définition, que Pierre Larousse a directement empruntée à Maurice Lachâtre (2), n'a pas grand-chose à voir, a priori, avec le nom générique par lequel on désigne les espèces du genre citrus et leurs fruits. Surtout, écrit en 1939 un Albert Dauzat très remonté contre des académiciens qui venaient de se prononcer à leur tour pour le féminin, « le Larousse a reproduit le genre usité par les paysans de l'Agenais, qui ont compris l'agrume = la grume [3] (comme les illettrés de Paris et d'ailleurs disent la cétylène) − ce que les linguistes appellent une déglutination. Ce n'est pas à l'Académie − soucieuse de maintenir les bonnes traditions − à entériner des bévues et des vulgarismes de cette sorte ». Goosse se montre à peine moins acide : « Agrume, pour désigner une prune, a pu aussi favoriser le féminin, sans pour cela le rendre légitime : c'est somme toute un autre mot, de même formation, mais venu par les dialectes du Midi » (Façons de parler, 1971), « Divers Larousse signalent aussi une agrume, mot régional pour un pruneau d'Agen, ce qu'une enquête que nous avons faite sur place n'a pas confirmé » (Le Bon Usage, 2011).

    Revenons donc à nos citrons. À l'origine, nous dit-on, est le latin médiéval acrumen (« substance de saveur aigre ») − lui-même dérivé de acer, acris (« aigu, pointu » et, au figuré, « piquant au goût, aigre ») −, qui a donné l'italien agrume, l'ancien provençal agrum et l'ancien français aigrum (aigrun, egrun), tous masculins. Rien que de très logique pour Dauzat : « Le suffixe latin -umen étant neutre, il doit être et est toujours rendu par le masculin en français : bitume, légume, volume. » Ledit masculin aigrum, donc, désigne depuis le XIIIe siècle toute espèce d'herbe, de légume ou de fruit à saveur aigre : « Aus, oingnons et toute autre maniere d'aigrun » (Étienne Boileau, 1268), « Tout fruit et tout egrun » (Coutumier de la vicomté de l'eau de Rouen, fin du XIIIsiècle), « Esgrun est appelé pommes, poires, noix, pronnes [tiens, revoilà nos prunes !], serises, sesses [merises], aulx, ongnons, porioux, choux et toutes manières de fruiz » (Mémoire de Compiègne, 1448). Et c'est tout naturellement qu'il en vient à servir d'équivalent à l'italien agrume (pluriel agrumi) : « Acrume, agrume, aigrum : toutes sortes d'oignons, etc. », « Agrumi, aigrums » (Antoine Oudin, Recherches italiennes et françoises, 1640). Et les agrumes niçois, dans tout ça ? me demanderez-vous avec un zeste d'impatience. J'y viens : « Agrumi, aigrums, toutes sortes de sausses aigres, comme aussi les citrons, melons et oranges aigres avec tous autres semblables fruits aigres, et puis aussi les oignons, porreaux, ciboulles, aulx et autres herbes fortes de goust », selon le détail donné par Nathanäel Düez dans l'édition de 1660 de son Dictionnaire italien et françois. De là la remarque de Paul Lacroix : « Au XIIIe siècle on désignait sous le nom générique d'aigrun les plantes potagères, parmi lesquelles on comprit plus tard les oranges, citrons et autres fruits acides. Saint Louis ajouta même à cette catégorie les fruits à écorce dure, comme les noix, les noisettes et les châtaignes. Quand la communauté des fruitiers de Paris reçut des statuts, en 1608, ils étaient encore désignés sous le nom de marchands de fruits et d'aigrun » (Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la Renaissance, 1878).

    Les choses auraient pu en rester là si agrumes, graphie francisée du pluriel italien agrumi, n'avait fait entre-temps son apparition sous la plume du lexicographe Gabriel Meurier : « Les agrumes ou choses aspres et acres » (La Perle de similitudes, 1583) (4). On en relève quelques occurrences aux siècles suivants, d'abord au compte-gouttes − si j'ose dire −, chez des auteurs ayant séjourné en Italie ou chez des botanistes peu satisfaits des appellations citrus et hespéridées (5) : « Le plus beau jardin d'Europe en agrumes » (Louis Fouquet, frère de Nicolas, 1656) ; « Toutes sortes d'agrumes », « Le jardin est rempli d'orangers, citroniers, grenadiers et autres agrumes plantés ou dans des vases » (François-Jacques Deseine, 1699) ; « Un vaste jardin, rempli des plus beaux agrumes » (Jean-Baptiste Labat, 1730) ; « Agrume anguleux » (Giorgio Gallesio, 1811) ; « L'oranger, le citronnier et tous les arbres de cette nature, connus dans ce pays [niçois] sous le titre général d'agrumes » (François-Emmanuel Fodéré, 1821) ; « C'est donc un traité des hespérides ou des agrumes, suivant l'expression italienne » (Louis-Gabriel Michaud, à propos d'un ouvrage de Sterbeeck sur la culture des citronniers, 1845) − notez les accords au masculin. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour qu'elle devienne usuelle et qu'apparaissent les premières hésitations sur son genre : « Des agrumes italiennes » (Charles Lutaud, 1912), « L'exportation en grand de cette agrume [la mandarine] nécessite des soins particuliers » (journal Paris-municipal, 1925), « La culture intensive de certaines agrumes » (Bulletin de la Société nationale d'acclimatation de France, 1930), « Les diverses agrumes » (Comptes rendus des séances de l'Académie d'agriculture de France, 1933), « Agrumes fraîches ou sèches » (Journal officiel, 1947), « Le soleil, impersonnelle agrume » (Hervé Bazin, 1947), « Toutes les agrumes » (Henri Troyat, 1958).

    Toujours est-il que, dans sa séance du 14 septembre 1939, l'Académie, toute amertume bue, se rangea à l'avis de Dauzat : c'est bien le genre masculin qui s'impose pour le mot agrume, sans l'ombre d'un pépin. Ouf ! On n'allait quand même pas déclencher une guerre des sexes pour des prunes...
     

    (1) Si les spécialistes consultés s'accordent à dire que le mot est « le plus souvent employé au pluriel » (Larousse, Girodet), le singulier est aujourd'hui admis pour désigner une espèce du genre citrus.

    (2) « Agrume, s. f. Prune employée pour faire les pruneaux d'Agen » (Dictionnaire universel, 1853).

    (3) L'existence du substantif féminin grume (du bas latin gruma, « écorce d'un fruit »), qui désigne la peau du grain de raisin ou l'écorce laissée sur le bois coupé, a-t-elle pu favoriser cette confusion ?

    (4) Le terme est donc beaucoup plus ancien dans notre lexique que ne le disent les ouvrages de référence.

    (5) « Le nom [citrus] reçu par les botanistes pour exprimer ce genre [...] portoit souvent de la confusion dans les idées, parcequ'il est en même temps le nom du genre et le nom d'une espece. Ainsi j'ai cru devoir adopter dans la diction le mot italien d'agrumi, dont je me suis servi concurremment avec celui de citrus. Ce nom, qui exprime collectivement toutes les especes réunies, est certainement le plus propre à donner l'idée exacte du genre. La langue française n'offrant point d'équivalent pour le rendre avec précision, j'ai cru pouvoir l'adopter sans crainte de blesser par un néologisme qui devient nécessaire, et qu'il nous seroit impossible de remplacer par aucun des mots reçus » (Giorgio Gallesio, Traité du citrus, 1811). Un « néologisme » déjà attesté depuis plus de deux siècles...
    « Les hespéridées, famille de plantes dite aussi aurantiacées, à laquelle l'oranger appartient » (Littré).

    Remarque : Selon Pierre Guiraud, les paroxytons (mots qui portent un accent d'intensité sur l'avant-dernière syllabe) masculins tendent à prendre le genre féminin en français populaire : abîme, adage, aéroplane, agrume, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un agrume, des agrumes siciliens.

     


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  • Visite de contrôle

    « Un homme venu visiter un ami dans son logement [...] a découvert ce dernier sans vie au pied de ses escaliers. »
    (paru sur ledauphine.com, le 10 janvier 2021.)  
     

    FlècheCe que j'en pense


    Il est des mises en garde qui gagneraient à être rédigées et étayées avec plus de soin. Ainsi de celle de l'Académie concernant l'emploi du verbe visiter : « Le verbe visiter s'emploie, dans certaines tournures figées, avec, comme complément d'objet, un nom de personne. Dans ce cas, les personnes désignées sont en situation de souffrance et leur rendre visite est une marque de compassion. On dit ainsi visiter les malades, visiter les prisonniers. En dehors de ces contextes précis, il est d'usage aujourd'hui d'employer des locutions verbales avec le nom visite et de conserver visiter pour des objets, des monuments. » (1) Il n'en fallait pas plus pour que se multiplient sur la Toile écrits et vidéos affirmant, sans rire, qu'en dehors de quelques exceptions « on ne dit pas visiter quelqu'un, mais rendre visite à quelqu'un », « il est incorrect de dire ou d'écrire elle va visiter ses parents ».

    Qu'il me soit ici permis de rappeler cette évidence : être sorti d'usage ne veut pas dire être incorrect, tant s'en faut. Et j'ajouterai encore ceci : affirmation sans argument ne vaut pas démonstration. Car enfin, l'Académie, dans cette affaire, a-t-elle seulement pris soin de... visiter ses propres enfants ?

    « Un commerçant [...] accoutumé à visiter sa clientèle » (René Doumic, 1921), « Avant de faire une seule visite, j'aurai commencé par être visité » (Pierre Benoit, 1935), « Vers le soir, allant visiter un ami qui m'assurait une liaison postale avec ma famille en France [...] » (Robert Aron, 1950), « Aller moi-même visiter la plupart des personnes et des œuvres récompensées » (André Maurois, 1953), « C'est en 1893 qu'il commença de visiter ses futurs confrères » (Georges Grente, 1954), « Il fit un voyage en Normandie pour visiter sa famille » (Pierre Gaxotte, 1957), « J'y montais chaque année pour visiter une inspiratrice, amie de ma mère (Jean Guitton, 1974), « De paisibles touristes [...] venaient le visiter aux fourneaux » (Erik Orsenna, 1977), « Il m'est singulièrement agréable de succéder à M. Jacques Rueff, que j'allais parfois visiter dans son petit bureau » (Jean Dutourd, 1980), « Hugo s'en va visiter M. Villemain, nouveau secrétaire perpétuel de l'Académie » (Alain Decaux, 1985), « Il demande ensuite à se rendre à Oufa pour visiter sa femme » (Hélène Carrère d'Encausse, 1998), « On songe à Gide visitant Paulhan et Arland dans leur thébaïde de Port-Cros » (Bertrand Poirot-Delpech, 1999), « Bagni fit l'honneur à son nouvel ami de le visiter plusieurs fois » (Marc Fumaroli, 2006), « Il se rend à Volterra [...] pour y retrouver Métilde venue visiter ses fils élevés dans un collège de la ville » (Dominique Fernandez, 2013), « Une dame de vingt ans plus âgée que lui venait parfois le visiter » (Marc Lambron, 2017).

    Ou encore de consulter les médias en ligne ?

    « Visiter un ami » (Ouest-France, 2021), « Lors d'un séjour en Algérie pour visiter sa famille » (Europe 1, 2021), « On séjourne au Room Mate Gérard comme [on] vient visiter un ami » (Le Figaro, 2020), « Un homme part à cheval visiter un ami » (La Croix, 2020), « [Ceux] qui voudront me faire l'honneur de me visiter » (L'Est républicain, 2020), « Il continuait de visiter sa fille de façon impromptue » (LCI, 2020), « Aller visiter sa famille et faire des achats » (La Voix du Nord, 2020), « Elle rejoint Stockholm pour visiter un ami » (Le Monde, 2019), « [L'homme] était en Dordogne pour visiter des amis » (France Bleu, 2019), « [Il] a indiqué venir de Rives pour visiter ses enfants » (France 3, 2019), « Barack Obama visite sa famille kenyane » (Le Point, 2018), « Si vous veniez me visiter chez moi, vous viendriez très certainement avec des fleurs » (Le Parisien, 2017), « Visiter ses enfants et se retrouver couché dans un loft sans rideaux » (L'Express, 1996), etc.

    Dans ces exemples, les personnes qui reçoivent de la visite sont-elles « en situation de souffrance » ? Bien malin qui pourrait l'affirmer. Aussi convient-il de relativiser les avis péremptoires des spécialistes et de s'en tenir prudemment aux faits.

    Commençons par rappeler que visiter quelqu'un, au sens de « aller le voir chez lui », est attesté sans discontinuer depuis le XIIe siècle − excusez du peu − et « sans la nuance spéciale de politesse ou de déférence qu'a cru devoir noter l'Académie ». Cette observation de Hanse, confirmée par d'innombrables exemples de visites amicales ou galantes relevés au cours des siècles (2), fait référence à la remarque d'usage ajoutée au XVIIIe siècle par les hôtes du quai Conti à l'article « visiter » de leur Dictionnaire : « Aller voir quelqu'un chez lui. Visiter son ami. Il n'est guère en usage qu'en parlant de visites de cérémonie » (1718-1798). En 1788, Féraud la reprend à son compte dans son propre Dictionnaire et apporte la précision suivante : « On ne dit pas, j'ai été visiter Mr un tel, et encore moins je suis allé visiter Madame de ; ce qui ferait une équivoque ridicule. » Mais de quelle équivoque parle-t-il ? De celle qui consisterait à confondre visiter « aller voir » et visiter « examiner » (spécialement une femme pour voir si elle est vierge ou si elle est enceinte [3]) ?

    L'argument de la bienséance est revisité par Théodore Joran quelque cent cinquante ans plus tard : « Voici une remarque qui est surtout à l'adresse des étrangers. Ils disent indifféremment : visiter des monuments, des musées, des églises, et visiter une personne. En français, visiter, quand il s'agit d'une personne, ne peut se dire que du médecin, qui examine un malade – ou du douanier qui fouille vos vêtements, pour s'assurer si vous n'avez pas de contrebande. Mais il serait peu séant de dire : "J'ai visité Mme une telle, chez qui j'ai dîné il y a huit jours" » (Les Manquements à la langue française, 1930). Seulement, cette fois, les défenseurs de visiter quelqu'un sont au rendez-vous, et leurs réponses sont cinglantes :

    « Un vénérable abbé, tout suffoqué d'avoir lu dans un journal parisien : "Le prince impérial du Japon a visité le Saint-Père", m'écrit que "le verbe visiter veut un complément d'ordre purement matériel [...]". Bonté divine ! monsieur l'abbé, où avez-vous pris cela ? "Aller voir quelqu'un chez lui" est, au contraire, le premier sens du verbe visiter. Vous avez certainement lu Héraclius [de Corneille] : avez-vous oublié que "Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter, S'en ouvrit à Félix qui vint le visiter" ? [4] "Leibnitz, écrit Diderot, alla d'Altorf à Nuremberg visiter des savants." "Aucun juge par vous ne sera visité ?" dit Philinte au Misanthrope ; et La Bruyère dit du courtisan qu'il a "des formules de compliment pour l'entrée et pour la sortie, à l'égard de ceux qu'il visite ou dont il est visité" [...]. Visiter, à l'époque classique, n'était donc pas une impertinence, mais une politesse » (Abel Hermant, 1930).

    « Visiter, faire visite ou rendre visite ? Peut-on employer indifféremment l'une de ces trois formes pour exprimer l'action d'aller voir quelqu'un chez lui ? On est frappé de la prétention avec laquelle certains puristes énoncent leurs opinions. Ils veulent défendre la langue française contre toutes les corruptions, maintenir la correction du langage. Leur intention est excellente, mais le résultat auquel ils arrivent est quelquefois déplorable, car ils font naître le doute chez ceux qui les lisent, et, tout compte fait, ils servent très mal la cause qu'ils croient défendre. [Ainsi de Théodore Joran qui] fait de l'esprit, mais quel esprit ! Il suffit de consulter les dictionnaires et de lire quelques bons auteurs pour le confondre [...]. Visiter quelqu'un n'est pas incorrect » (Armand Bottequin, 1945).

    « On dit plutôt "faire une visite à quelqu'un" que "visiter quelqu'un". Mais si les manuels du bon usage ont éprouvé le besoin de mettre les usagers en garde contre la seconde forme, c'est qu'elle s'emploie, et pas seulement chez les étrangers ! En fait, c'est un scrupule de puristes, car de bons écrivains ont employé visiter avec un nom de personne » (Le Français dans le monde, 1967).

    Comment expliquer pareille divergence de vues, autrement que par le fait que les observateurs consultés ne décrivent pas la même réalité ? Hermant et Bottequin se réfèrent à l'usage ancien, que les spécialistes présentent désormais comme « classique » (selon le Grand Larousse), « vieilli en France » (selon le dictionnaire québécois Usito), « désuet » (selon le Wiktionnaire), voire « rare » (selon le Robert), quand bien même il perdure dans la langue littéraire. Joran, de son côté, dénonce un usage semble-t-il plus récent, d'abord repéré dans la bouche des apprenants du français, mais qui se répand également chez les natifs de France − sous l'influence probable de visiteurs venus de Belgique, d'Afrique, du Canada et d'autres contrées francophones où le tour est donné comme courant −, et ce d'autant plus facilement que la langue ordinaire aspire, ici comme ailleurs, à toujours plus de brièveté (5). De là le traitement éminemment paradoxal de l'expression visiter quelqu'un, qui passe tantôt pour un archaïsme littéraire, tantôt pour un tour familier suspecté d'influence étrangère (6) ! Avouez qu'il y a de quoi en perdre son latin − lequel, soit dit en... visitant, construisait déjà le verbe visitare, fréquentatif de visere (« aller ou venir voir »), avec un accusatif de personne (aliquem visitare, « voir souvent quelqu'un »).

    Le piquant de l'affaire, cela dit, c'est qu'il n'est que de visiter les bistrots (lorsqu'ils rouvriront) pour s'aviser que aller voir quelqu'un est autrement répandu, dans la langue courante actuelle, que rendre visite à quelqu'un ou visiter quelqu'un... Qui s'en plaindra ?
     

    (1) Même son de cloche étriqué du côté de Girodet : « [Visiter] ne s'emploie guère au sens de "faire une visite à quelqu'un". En revanche, on dit très bien : visiter les pauvres, les malades, leur faire des visites de charité. De même : Le médecin visite les malades », de Josette Rey-Debove : « Visiter ne s'emploie pas au sens de rendre visite à (qqn) » et du Larousse en ligne : « Visiter quelqu'un (= lui rendre visite) n'est plus guère usité de nos jours, sauf dans quelques emplois, comme médecin qui visite ses malades, représentant de commerce qui visite ses clients, et en français d'Afrique. » 

    (2) « He ! vens de France [...] ! Pour mon ami me viens ci visiter » (Beuve de Hanstone, fin du XIIe siècle), « E il souvent la visitait Maint beau sermon li recitait » (Le Roman de la Rose, XIIIe siècle), « Souvent doiz visiter t'amie » (La Clef d'amors, fin du XIIIe siècle), « Visiter ses amis » (Oresme, vers 1370), « Li rois Artus n'estoit pas seulz En alant visetant les dames » (Jean Froissart, vers 1380), « Par l'ordonnance de sa dame, il print regle et coustume de la venir visiter a toutes les foiz qu'il sentoit le mary estre absent » (Les Cent nouvelles nouvelles, vers 1460), « Je m'en vaiz visiter ma mere » (La Passion d'Auvergne, 1477), « Grandgousier [...] visita son filz Gargantua » (Rabelais, 1534), « [L'Infante] estoit allée visiter Lucencio son amy » (Nicolas Herberay des Essarts, 1546), « [Il] estoit lors venu de Neufchastel ici voir l'Eglise et visiter ses amis » (Théodore de Bèze, 1565), « Il alloit visiter privément ses amis » (Nicolas Coeffeteau, 1623), « Mon dessein [...] étoit d'aller visiter mes amis de Poitou » (Agrippa d'Aubigné, avant 1630), « Ma sœur est allé visiter ma mere » (Vaugelas, 1647), « Elle les [= ses frères] vint un jour visiter » (Bossuet, 1653), « Il employa le tems de mon absence à visiter ses amis » (abbé Prévost, 1741), « Visiter un ami que j'avais perdu de vue depuis longtemps » (Ducray-Duminil, 1794), « Je ne suis pas étonné que tu prennes plus de plaisir à visiter un ami, dont la société ne te procurera que des jouissances, qu'à t'enfermer » (Charles Nodier, 1811), « À Florence, Milton visita Galilée presque aveugle » (Chateaubriand, 1836), « Est-il défendu à un ami de visiter un ami ? » (Alexandre Dumas, 1844), « Madame était allée voir sa famille, visiter une amie ou faire des emplettes » (George Sand, 1846), « Louise sortit avec la servante pour aller, dit-elle, visiter une amie dans le voisinage » (Eugène Sue, 1853), « Il eût été chez des amis ou dans ses terres, [...] il eût visité ses voisins » (Hector Malot, 1880), « La matinée du lendemain se passa à visiter ses amis » (Jules Verne, 1884), « On ne peut aller d'une chambre à l'autre pour visiter son voisin ou lui parler » (Huysmans, 1895), « Un ami de ses parents [...] vint le visiter un dimanche » (René Benjamin, 1925), « Quand [...] un ami célibataire va visiter un ami marié » (Jean Giraudoux, 1935), « Il était allé visiter des amis dans un pays qu'il ne connaissait pas » (Henri Pourrat, 1948), « La moto a succédé au train pour venir de Paris et visiter sa famille » (Jean-Michel Blanquer, 1992).

    (3) « [Les matrones] ont veue et visitée Jehanne La Cordiere, prisonniere detenue en Chastellet, et tiennent et croyent fermement et en leurs consciences que icelle prisonniere est grosse d'enfant » (Registre criminel du Châtelet de Paris, 1390), « Telle au contraire qui, visitée par les matrones au doigt et à l'œil, feuillet par feuillet, sera reconnue intacte [...] » (Anatole France, 1908).

    (4) En 1764, Voltaire écrivit à propos de ce vers de Corneille : « Venir visiter, expression de comédie. » À cause du soupçon de pléonasme ?

    (5) « Au lieu d'énoncer les mots et les syntagmes tout au long de la chaîne parlée, l'esprit cherche sans cesse à les représenter à l'aide de signes plus brefs et plus maniables […]. Un groupe verbal peut être représenté par un verbe simple : Elle ne visite jamais personne » (Henri Frei, La Grammaire des fautes, 1929).

    (6) « Germanisme qu'on entend encore souvent aujourd'hui » (Léon Zeliqzon, Expressions appartenant au français populaire messin, 1930), « Wohl zu unrecht als germanismus betrachtet ; es ist wohl eher ein archaismus [probablement considéré à tort comme un germanisme ; c'est plus un archaïsme] » (Wartburg, 1962), « [...] les items qui ont été considérés parfois comme des germanismes parfois comme des régionalismes : visiter quelqu'un » (Jean-Michel Eloy, 1995), « En dehors de ces emplois [visiter un prisonnier, un client, un patient], visiter quelqu'un est senti comme un anglicisme et certains recommandent de n'employer que rendre visite à quelqu'un » (Bescherelle pratique), « Le verbe visiter est considéré comme un canadianisme, un régionalisme ou un verbe vieilli au sens de "se rendre auprès de quelqu'un en lui faisant une visite" » (Portail linguistique du Canada), « Familier. Rendre visite à quelqu'un, aller le voir : Elle est allée visiter sa grand-mère » (Larousse).

    Remarque 1 : Visiter se construit aussi avec un complément direct de personne quand il est employé comme terme de religion au sens de « se manifester auprès de (en parlant de Dieu) » : « Le Seigneur se hâte de visiter ses élus » (Jean-Baptiste Massillon).

    Remarque 2 : Il est cocasse d'observer que les critiques n'ont pas davantage épargné le tour rendre visite : « Faut-il, comme certains puristes l'enseignent, vouer aux gémonies l'expression courante rendre visite ? Évidemment, elle convient proprement lorsqu'on va chez quelqu'un de qui l'on reçut la visite peu de temps auparavant. Mais cette distinction va se perdant, et Littré note rendre visite comme équivalent de faire visite » (G.-O. d'Harvé, 1923). Hanse confirme : « Rendre visite à quelqu'un n'implique nullement une idée de réciprocité [...]. Si l'on veut spécifier qu'on rend à quelqu'un une visite reçue, on emploie un article ou surtout un possessif : Rendre une visite à quelqu'un. Je lui ai rendu sa visite. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (ou Un homme est venu rendre visite à un ami).

     


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