• Histoire d'au-cuns

    « D'aucuns linguistes et amateurs de mots ont fourmillé d'inventivité pour tenter de recoller les morceaux de cet arbre étymologique. »
    (Alice Develay, sur lefigaro.fr, le 30 décembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    Curieuse, assurément, cette formulation trouvée sous la rubrique consacrée à la langue française du site du Figaro. Car enfin, les spécialistes sont unanimes : d'aucuns, en français moderne, est un pronom, pas un adjectif (comme le donne à penser l'absence de virgules encadrant le groupe « linguistes et amateurs de mots ») ! Seulement voilà : à force de présenter le bougre comme un équivalent archaïque de certains (1) − qui, lui, peut être adjectif ou pronom, comme chacun sait −, il était écrit que d'aucuns finiraient par le placer directement devant un nom. Pas de quoi crier à la faute pour autant : le phénomène, renseignements pris, n'aurait rien que de très conforme à l'histoire du mot. 

    En ancien français, nous dit-on, aucun est un indéfini de valeur exclusivement positive − conformément à son étymologie : le latin supposé al(i)cunu, altération de aliquem unum (« un certain ») −, qui s'emploie, surtout au singulier, comme pronom (au sens de « quelqu'un, une personne quelconque ») ou comme adjectif (au sens de « quelque, un quelconque ») : (emploi pronominal) « Si alcuns d'els » (La Passion du Christ dite de Clermont, Xe siècle), « Si alcuns crieve l'oil a l'altre [...]. Si alcun jethed les chatels [...] » (Lois de Guillaume le Conquérant, XIe siècle), « Alcuns s'aparchut que [...] » (Les Quatre livres des Rois, XIIe siècle), « Il em prisent aucuns [= quelques-uns], et les autres ochisent [= tuèrent] » (Geoffroy de Villehardouin, XIIe siècle) ; (emploi adjectival) « Mais mult est ke la pense d'un alcun eveske deguastet la spessece [= épaisseur] des cures » (Dialogues de saint Grégoire, XIIe siècle), « Senz muement d'aucon voleir » (Chronique des ducs de Normandie, XIIe siècle), « E alcune feiz [= une certaine fois] lur dist » (Les Quatre livres des Rois, XIIe siècle) (2).

    À partir du XIIIe siècle, la forme plurielle se répand (avec le sens de « quelques-uns », « quelques, plusieurs ») et se combine à l'occasion, comme adjectif ou plus communément comme pronom, avec l'article défini pour servir en quelque sorte de nom de nombre indéterminé (3) : (emploi adjectival) « Et disoient les aucuns anciens qui ramentevoient le temps passé » (Jean Froissart, vers 1390), « Les aucuns espreviers se perchent tout droit » (Le Ménagier de Paris, 1394), « Les aucuns saiges se sont bien sceu servir des plus apparens » (Philippe de Commynes, vers 1490) ; (emploi pronominal) « Li aucun des homes si voelent dire, que [...] (Philippe de Beaumanoir, 1283), « Et les alcuns dient que [...] » (Jean d'Outremeuse, XIVe siècle), « Or regardèrent les nobles d'Angleterre, les aucuns et non pas tous » (Jean Froissart, vers 1390), « Li aucuns vendent ce qu'il ont, / Li autre[s] encor pies en font » (Moralité des sept péchés mortels, XIVe siècle), « Les aucunes des plus aperceües / S'en retraient » (Christine de Pisan, 1399), « Les aucuns sont mors et roidiz » (François Villon, 1461), « Et disposerent les aucuns de leurs consciences » (Philippe de Commynes, vers 1490), « Car les aulcuns disoyent que [...]. Les aultres gens scavans disoyent que [...], mais les aulcunes d'entre elles disoyent que [...] » (Rabelais, 1532), et encore au XVIIe siècle, où le tour fait déjà figure d'archaïsme : « Certains mots, caractères, brevets, / Dont les aucuns ont de très bons effets » (La Fontaine, 1666). Dans la foulée apparaît la forme plurielle d'aucuns, qui se développe (comme pronom et comme adjectif) avec le même sens positif, particulièrement dans des emplois partitifs : « D'aucuns sont qui [...] » (Renart le contrefait, XIVe siècle), « Sy en y eust il d'aulcuns qui paz ne se sauverent » (Le Roman du comte d'Artois, 1453), « Nous avons bien veu d'aucuns qui n'ont mye faict ainsi » (Antoine de La Sale, 1456), « Et se trouvoit conseillé par d'aucuns » (Philippe de Commynes, vers 1490), « Mais on pourra dire, ce que d'aucuns des supérieures facultez vont disant, que [...] » (Pierre de la Ramée, 1562), « A d’aucuns c’est un pur estude grammairien » (Montaigne, 1572), « La douceur et tollerance dont j'ay cy-devant usé envers d'aucuns » (Charles IX, 1574), « Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents » (Molière, 1673). Les attestations de d'aucuns en emploi adjectival datent, pour l'essentiel, du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe siècle : « Mais d'aucuns membres dou procès / Me moustreroient les excès » (Guillaume de Machaut, 1349), « Mais nonobstant les cruautez dessusdictes en eschapperent à l'ayde de d'aucuns nobles hommes six ou sept des religieux de ladicte abbaye » (Enguerrand de Monstrelet, avant 1453), « Le curé de Brou, lequel en d'aucuns lieux ha esté nommé curé de Briosne » (Bonaventure Des Périers, avant 1544), « Voilà la bonne religion que d'aucuns moines tiennent » (Nicolas de Troyes, à partir de 1535), « Lequel lors courroucé contre d'aucuns Lorrains » (Claude Fauchet, avant 1602), « D'aucuns mauricauds passent bien les blonds en beauté » (Pierre de Bourdeille, avant 1614), « La stupidité que d'aucunes personnes ont à l'endroit des images » (René Gaultier, 1621), « Un nom qui a été autrefois et est encore en d'aucunes villes si passionnément envié ! » (Charles Sorel, 1623). Au mitan du XVIIe siècle, déjà, cet usage commence à se perdre (4) ; ainsi Molière écrit-il dans la première édition (1662) de L'École des femmes : « Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement », avant de remplacer d'aucuns par quelques dans la seconde (1663). On assiste en effet à cette époque à la régression de tous les emplois de aucun au pluriel (aucuns, les aucuns, d'aucuns) au profit de quelques, quelques-uns dans les énoncés positifs (5), à mesure que s'établit, au singulier, son sens négatif et moderne de « nul, pas un », apparu (au XIVe siècle ?) à la faveur de son association de plus en plus fréquente avec la particule ne ou avec la préposition sans (6).

    En français contemporain, la répartition d'emploi est désormais la suivante : aucun est un indéfini (adjectif plus souvent que pronom) de valeur négative qui ne s’utilise qu’au singulier (à de rares exception près [7]) dans des énoncés comportant la particule ne ou la préposition sans, tandis que le sens positif ne survit plus guère que dans le pluriel d’aucuns (plus rarement aucuns [8]) − lequel s'est maintenu à l'écrit en se spécialisant dans les emplois pronominaux (surtout en position de sujet [9]) − et dans les phrases d'interrogation ou de doute (Croyez-vous que le pouvoir ait aucun charme pour moi ? Je doute qu'il ait aucune intention de payer ses dettes. Il doute qu'aucun d'eux vienne ce soir. Je ne crois pas qu'aucun puisse y parvenir). Mais gageons qu'il se trouvera toujours quelques esprits férus d'archaïsme pour vouloir imiter le Verlaine des Poètes maudits : « Certaines naïvetés, d'aucunes ingénuités de style pourraient heurter parfois nos préjugés d'écrivain visant l'impeccable. » Cela ne fait... aucun doute.
     

    (1) Comparez les définitions données par les ouvrages de référence : « Certains, certaines gens » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Quelques-uns, certains, plusieurs » (TLFi, Office québécois de la langue française, Colignon), « Certains, plusieurs » (Robert), « Quelques-uns, certains » (Grevisse, Bescherelle) et, mieux, « Quelques-uns » (Larousse, Thomas), « Quelques personnes » (Girodet), « Certaines personnes, plusieurs personnes » (Portail linguistique du Canada).

    (2) Rappelons qu'en ancien français alcun (aucun) se déclinait comme suit : alcu(e)ns (aucuns) au cas sujet masculin singulier, alcun (aucun) au cas régime masculin singulier, alcune (aucune) au féminin singulier ; les formes alquant (cas sujet masculin), alquans (cas régime masculin), alquantes (féminin) ont pu un temps faire office de pluriel.

    (3) Sur le modèle de l'ancienne forme plurielle alquant (du latin aliquantus), qui s'employait déjà avec ou sans article, respectivement au sens de « un certain nombre » et de « certains, quelques-uns » : « Alquanz d'espades degollar, / Et los alquanz fai escorcer » (La Passion du Christ dite de Clermont, Xe siècle), « Alquant i vont, alquant se font porter » (La Vie de saint Alexis, XIe siècle), « Alquant aiment le sen e plusur la folie ; / Li alquant aiment Deu, Sathan les plusurs guie » (La Vie de saint Thomas le martyr, XIIe siècle).

    (4) Ledit emploi est encore attesté au XIXe siècle chez Barbey d'Aurevilly : « Des secrets qu'ont d'aucunes personnes et qu'on appelle des sorts parmi nous » (1852), chez Verlaine (1888) et chez Louis-Prosper Claudel : « D'aucuns passages m'ont paru admirables, d'autres... je m'abstiens de t'en parler » (lettre à son fils Paul Claudel, 1891).

    (5) Dans sa Grammaire française rapportée à l'usage du temps (1632), Antoine Oudin avoue préférer dire il y a quelques personnes plutôt que il y a aucunes personnes.

    (6) Selon Krystoffer Nyrop, « l'emploi fréquent de aucun dans des expressions négatives a eu pour résultat de transporter le sens négatif de l'expression sur le pronom lui-même ; c'est un cas de contagion sémantique, pareil à celui que nous avons observé en parlant de personne et de rien » (Grammaire historique de la langue française, 1925). René Georgin ne dit rien d'autre, quoique sur un ton plus savoureux : « Aucun, le plus souvent accompagné de ne, a fini par prendre une valeur négative, comme un bonbon égaré dans un sac à main de dame prend à la longue un goût de parfum » (Problèmes quotidiens du langage, 1966).

    (7) Voir à ce sujet le billet Aucuns.

    (8) « Comme aucuns le prétendaient » (George Sand, 1853), « Aucuns t'appelleront une caricature » (Charles Baudelaire, 1861), « Cette ville méconnue par aucuns qui font consister son charme dans quelques quartiers neufs » (Francis Jammes, 1921) font écho à ces vers de La Fontaine : « Plusieurs avaient la tête trop menue / Aucuns trop grosse, aucuns même cornue », « Phèdre était si succinct qu'aucuns l'en ont blâmé ». L'Académie signale encore la forme sans d' dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Pronom indéfini au pluriel. Aucuns (vieilli) ou d'aucuns (litt.), certains, certaines gens. Généralement employé comme sujet. Aucuns, d'aucuns prétendent que j'ai inventé cette histoire. »

    (9) D'aucuns se trouve plus rarement en position de complément : « La bosse des affaires est si prononcée chez d'aucuns [que...] » (Francis Ambrière, 1946), « L'étude de la langue et du style, qui peut paraître à d'aucuns d'une technicité ardue et d'un intérêt minuscule [...] » (René Georgin, 1957), « Un temps dont le prophétisme cacophonique paraîtra à d'aucuns annoncer bien des paroxysmes du nôtre » (Georges Cesbron, 1977), « On peut croire que, pour d'aucuns, les scènes de liesse célébrant la victoire eurent un goût amer » (Guillaume de Fonclare, 2010), « Les aides successives et efficaces envers d'aucuns d'entre nos camarades » (Jean-Michel Chaumont, 2017). Il apparaît même, de façon exceptionnelle (et avec une nuance ironique ?), comme substantif sous la plume de Verlaine : « Plane au-dessus de tes rancunes / Contre ces d'aucuns et d'aucunes. »

    Remarque 1 : Quelle est la nature du d' de d'aucuns ? s'interrogent les linguistes Sophie Prévost et Catherine Schnedecker dans l'article Aucun : évolution du français médiéval au français moderne (2004). S'agit-il « d’une préposition devenue "déterminant" suite à une réanalyse [de de + aucun en d'aucun, dans des contextes ambigus (construction directe/indirecte)] ? S’agit-il du déterminant partitif ou de la forme dite affaiblie du déterminant indéfini des » ? D'aucuns font le constat que « quand de se trouvait devant les, on contractait naturellement ces deux mots en des : Il estoit bien venu [être bien venu de quelqu'un = être bien accueilli par lui] des femmes de bas estat, et aussi des aucunes [= de les aucunes] des plus grandes de Rome (Louis XI). Dans ce cas, cependant, on construisait aucuns précédé de la préposition de au lieu de des, lorsque ce mot était employé dans le sens partitif : D’aucuns qui avoient premier loué le voyage, le blasmoient (Commynes) » (Courrier de Vaugelas, 1872). Albin de Chevallet y voit plutôt le résultat d'une ellipse : « [Au XVIe siècle,] on disait : D'aucuns racontent que César lui pardonna, comme nous disons : d'autres racontent que... La construction pleine est il en est, ou il y en a de ce nombre, de cette classe, etc. aucuns (quelques-uns) qui racontent que César lui pardonna » (Origine et formation de la langue française, 1857).

    Remarque 2 : En français moderne, le pronom féminin d'aucunes est assez rare : « Si parmi vous, pourtant, d'aucunes / Le comprenaient différemment [...] » (Alphonse Daudet, 1858), « D'aucunes, parmi ses canotières, sont charmantes » (Huysmans, avant 1883), « D'aucunes voisinent, font des visites, passent d'une terrasse à l'autre » (Paul Arène, 1884), « Et cela pour diverses raisons : d'aucunes sont de nature économique [...]. D'autres raisons sont de nature culturelle » (Michel Foucault, 1979), « Mon rez-de-chaussée que d'aucuns, et surtout d'aucunes, trouvent riquiqui » (Béatrix Beck, 1998), « D'aucuns et d'aucunes, parmi les fidèles sur qui il pouvait encore compter, avaient l'air de le considérer comme un moderne et le regardaient avec méfiance » (François Taillandier, 2010). Quant à la graphie d'aucun(e) (sans la marque du pluriel), il s'agit d'une faute qui se répand jusque dans des ouvrages spécialisés : « Mais d'aucun parmi les enseignants résistent » (Préparer le concours de CPE, Hachette Éducation, 2017) et sous des plumes avisées : « D'aucun prétendent qu'à un moment quelconque [...] » (Philippe Videlier, 2012).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    D'aucuns, linguistes et amateurs de mots, ont fourmillé d'inventivité.
    D'aucuns ont fourmillé d'inventivité.
    Des linguistes et des amateurs de mots ont fourmillé d'inventivité.

     


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  • Une syntaxe qui a du chien

    « Si vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? »
    (campagne publicitaire de l'association PETA pour la défense des droits des animaux)

    (photo petafrance.com)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    J'entends d'ici les cris d'orfraie que les âmes sensibles et les oies blanches ne manqueront pas de pousser à la vue de cette tête de chien rôtie en tenue de réveillon. J'entends surtout ceux, autrement péremptoires, que lanceront les esprits pénétrés de la fameuse phrase apprise sur les bancs de l'école : « Les si n'aiment pas les  », comprenez : l'usage du futur et du conditionnel (assimilés aux formes en -rai ou en -rais) est proscrit dans une proposition subordonnée de condition introduite par la conjonction si. Qu'on en juge : « La bêtise est décidément incommensurable et intarissable [...]. On relèvera cette impardonnable faute d’orthographe qui consiste à associer la conjonction "si" avec le conditionnel. Qui ne sait que, lorsqu’on emploie celle-là, qui exprime déjà une condition, il est redondant et inutile de la doublonner d’un verbe conjugué au conditionnel et exprimant, comme son nom l’indique… la condition », s'enflamme Aristide Leucate dans un article publié à ce sujet sur le site Boulevard Voltaire. Les dindes ont dû se retourner dans leur four ! Car enfin, nom d'un chien, où notre journaliste voit-il, dans cette affaire, l'expression d'une condition préalable à la réalisation du fait énoncé dans la principale ? Avouez que la chose ne saute pas aux yeux...

    Réduire la conjonction si à sa seule valeur conditionnelle, c'est oublier qu'elle peut aussi exprimer le doute entre deux actions (dans le cadre de l'interrogation indirecte) ou, quand la chose serait moins courante, l'opposition, la concession, la cause, la conséquence, la répétition, l'emphase... (dans des contextes où sont présentés comme hypothétiques des faits en réalité incontestables). Or, ce que le raccourci mnémotechnique évoqué en introduction ne précise pas, dans sa coupable concision, c'est... c'est... Vous donnez votre langue au chat ? C'est qu'il ne vaut que pour les emplois proprement hypothétiques de si. Pour une fois qu'une règle de français a le bon goût de marquer les esprits, persifleront les langues de vipère, il a fallu qu'elle soit mal simplifiée, donc mal comprise. Un comble ! Toujours est-il que l'indicatif futur ou le conditionnel se rencontrent très correctement (si si !) après le si de l'interrogation indirecte : « Dites-moi s'il nous accompagnera » (Hanse), « Je lui ai demandé s'il viendrait ce soir » (Girodet), comme après un si marquant, non plus une véritable condition, mais, selon les sources, « une opposition ou une concession » (Dupré, Girodet, Jouette, Pinchon), « une opposition, une concession, une cause ou une conséquence » (Hanse) : « Si un autre vous flattera, moi je vous dis la vérité » (Dupré), « Si on souhaiterait plus de clarté, il faut reconnaître que cet exposé ne manque pas d'intérêt » (Hanse), « S'il serait encore possible d'éviter le désastre, il n'est cependant plus temps de remporter la victoire » (Girodet), « Si nul ne dépassera Paganini, c'est qu'on ne dépasse pas la perfection » (Jouette), « Si cela vous fera plaisir, comme vous le dites, je le ferai » (Hanse). Ces phrases heurtent vos oreilles, plus habituées à entendre le présent ou l'imparfait de l'indicatif après si ? Elles n'en sont pas moins irréprochables aux yeux de nos grammairiens. C'est que, à y regarder de près, ces futurs et ces conditionnels, reçus plus souvent qu'à leur tour comme des chiens dans un jeu de quilles, apparaissent sous un jour nouveau pour qui sait flairer la piste... d'une supposition implicite (voire de plusieurs). Grevisse nous prend par le collier pour nous mettre sur la voie : « Dans des cas où un présent ou un passé n'exprimeraient pas la nuance adéquate (1) [...], on a parfois après si un futur ou un conditionnel, mais qui ne sont pas dans sa dépendance directe : la supposition porte [non pas réellement sur le verbe au futur ou au conditionnel, mais] sur un verbe sous-jacent (s'il est vrai que, si on admet que, si on estime que, si on considère que, si on met en fait que, etc.) » (2). Ainsi, pour expliquer la construction Si vous ne pourriez pas manger un chien, l'usager aux abois doit se donner un mal de chien pour remonter à la forme : Vous ne pourriez pas manger un chien − où l'emploi du conditionnel (d'atténuation ?) se justifie par l'hypothèse sous-entendue : si on vous le proposait, si on vous le demandait −, puis la combiner avec un si équivalant soit à s'il est vrai que, si on admet que, si vous dites que pour en faire la condition apparente de la proposition principale, soit, plus simplement ici me semble-t-il, à puisque pour introduire une proposition causale Si (= puisque, s'il est vrai que) vous ne pourriez pas manger un chien (si on vous le proposait), (alors) pourquoi manger une dinde ? Une chatte n'y retrouverait pas ses petits, mais un amateur d'ellipses, si !

    « Seulement voilà, observe Bruno Dewaele sur son excellent site Par mots et par vaux : parce que l'on a presque toujours tort d'avoir raison tout seul, combien de fois n'avons-nous pas renoncé à user du futur ou du conditionnel après ces "si"-là, de peur de nous le voir reprocher ? » Gageons, pour revenir à nos moutons, pardon à nos dindes, que les formulations « Puisque vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? » ou « Vous ne pourriez pas manger un chien, alors pourquoi manger une dinde ? », à la syntaxe moins insolite, seraient passées comme un chien à la niche. Mais là n'était sans doute pas le but recherché...

    Morale de cette histoire : c'est encore le meilleur ami de la langue qui, ballotté de raccourcis en ellipses, tient ici le rôle peu glorieux de... dindon de la farce.


    (1) Dans Syntaxe du français contemporain (1938), les Le Bidois père et fils commentent ainsi le vers souvent cité de Hugo Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ?, où l'auteur des Contemplations s'interroge sur les disparus : « V. Hugo aurait pu écrire : S’ils ne reviennent pas. La sûreté de son sens linguistique lui a fait préférer le futur ; de même qu’il lui a fait écarter puisque, qu’un autre peut-être, à sa place, eût préféré ici [...]. La vérité est que l’une ou l’autre de ces constructions eût trahi sa pensée, car le présent reviennent suggérerait l'idée d'une incertitude qui n'existe à aucun degré dans l'esprit du poète ; et l'emploi de puisque, tout à fait régulier devant un futur, ferait un contresens plus grave : la déclaration ainsi présentée paraîtrait énoncer une désespérance de l’écrivain visionnaire, alors qu’au contraire il est tout espoir, et même toute certitude, quant au retour des morts. [...] S’il place cette déclaration sous le signe de si, c’est simplement pour lui ôter ce que sans cela elle aurait d’un peu brutal. Mais, dans ce cas encore, si ne tombe pas directement sur le futur qui suit ; il porte [...] sur un il est vrai, ou un il faut croire, sous-jacent. »

    (2) Les Le Bidois observent que cette supposition « n'est qu'apparente, [dans la mesure] où, tout en paraissant supposer, en réalité on tient pour établi ou encore on admet ». De son côté, le Dictionnaire du moyen français évoque une « relation hypothétique de nature énonciative » : « L'hypothèse est énoncée comme telle pour la conséquence qu'on en tire, mais en fait ce qu'elle évoque est déjà le cas : "Si... − comme c'est le cas −, alors on peut dire que... ou alors on peut demander que..." », sans toutefois donner d'exemples au futur ou au conditionnel. D'autres explications sont encore avancées : « Ces propositions introduites par si nous semblent devoir être rapprochées des "interrogatives indirectes". La nature hypothétique est écartée dès le départ au moyen d'une question explicite ou implicite. À la base de la phrase de Paul Valéry : Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment, nous pourrions mettre : Si je pourrai le supporter indéfiniment ? Oui - Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment. Dans cette vue, qui implique simplement un enchaînement étroit avec la partie de contexte ou de situation qui ont précédé, l'explication de l'emploi du futur ou du conditionnel ne fait plus difficulté » (revue Travaux de linguistique, 1971).

    Remarque 1 : Un phénomène analogue est observé en anglais, où il est possible d'utiliser will/would dans une proposition introduite par if pour demander poliment à quelqu'un de faire quelque chose : I would be most grateful if you would be kind enough to... Il ne vous aura pas échappé, au demeurant, que « Si vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ? Devenez végan » (Végan ? « Végétalien intégral », équivalent longuet recommandé par l'association France Terme, n'est pourtant pas fait pour les chiens...) n'est autre que la traduction de la version anglaise If you wouldn't eat a dog, why eat a turkey ? Go vegan.

    Remarque 2 : Les exemples de futur ou de conditionnel après si (que l'on se gardera de confondre avec ceux de la langue populaire, du type « Si j'aurais su, j'aurais pas venu ! ») ne sont pas exceptionnels dans la littérature : « L'on pourra dire que s'il n'aura pas grande efficace, au moins ne fera-t-il pas de mal » (Jeanne de Chantal, début du XVIIe siècle), « Que te sert de percer les plus secrets abîmes [...] / Si [= puisque] ton intérieur, manquant d'humilité, / Ne lui saurait offrir d'agréables victimes » (Corneille), « Cela pourrait-il être, si [= puisque] lorsqu'il m'a pu voir il n'avait que sept ans, et si [= puisque] son précepteur, même depuis ce temps, aurait peine à pouvoir connaître mon visage » (Molière), « Si ta haine m'envie un supplice si doux, / Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée [= si tu penses qu'en me frappant ta main serait trempée d'un sang trop vil], / Au défaut de ton bras prête-moi ton épée » (Racine), « Si [= de même que] les plantes du midi ne sauraient croître au nord, celles du nord ne réussissent pas mieux au midi » (Bernardin de Saint-Pierre), « Je veux être foudroyé si [on pense qu'] elle n'irait pas remettre une lettre d'amour à la reine si je l'en priais » (Prosper Mérimée), « Qui donc attendons-nous s'ils ne reviendront pas ? » (Hugo), « Ce drame-ci n'est pas même italien, car s'il [est vrai qu'il] aurait pu, avec autant de vraisemblance, se dérouler à Venise ou à Florence, Nice lui eût convenu également » (Paul Bourget), « Si [la science] laisse, si elle laissera toujours sans doute un domaine de plus en plus rétréci au mystère, et si une hypothèse pourra toujours essayer d'en donner l'explication, il n'en est pas moins vrai qu'elle ruine, qu'elle ruinera à chaque heure davantage les anciennes hypothèses » (Émile Zola), « Pardon [...] si je ne puis t'aimer, si je ne t'aimerai jamais ! » (Romain Rolland), « Si jamais batailles auraient dû être gagnées, ce sont celles-là » (André Maurois), « Fais ce que tu veux si tu pourras le supporter indéfiniment » (Paul Valéry). Les textes anciens nous offrent même de rares attestations (empruntées à la Grammaire élémentaire de l'ancien français, 1918, de Joseph Anglade) de futur ou de conditionnel qui sont bien sous la dépendance directe de si : « Si je monterai el ciel, tu iluec iés ; si je descendrai en enfer, tu iés » (littéralement : « Si je monterai au ciel, tu es là ; si je descendrai en enfer, tu y es présent ») (Psautier d'Oxford, XIIe siècle), « Se tu ja le porroies a ton cuer rachater, / Volentiers te lairoie ariere retorner » (littéralement : « Si jamais tu pourrais le racheter avec ton cœur, volontiers je te laisserais revenir en arrière ») (Fierabras, XIIe siècle ?).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou, plus couramment, Puisque vous ne pourriez pas manger un chien, pourquoi manger une dinde ?

     


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  • « C'est l'un des rares véhicules à rencontrer un succès mondial » (à propos du Dacia Duster).
    (Anne Feitz, sur lesechos.fr, le 28 décembre 2017)

    (photo Wikipédia sous licence GFDL par Alexander-93)

     

      FlècheCe que j'en pense

     
    « L'expression "rencontrer un (vif) succès" est de plus en plus utilisée, m'écrit-on dernièrement. Cet anglicisme vient supplanter "connaître un (vif) succès" qu'heureusement beaucoup utilisent encore. »

    Au risque de décevoir mon correspondant, j'avoue ne pas bien percevoir l'influence de l'anglais qui se cacherait derrière ledit tour. Car enfin, celui-ci est attesté dans notre lexique depuis (au moins) le XVIIIe siècle : « Le peu de succès que la Cour de Madrid rencontre dans toutes ses entreprises » (1719), « L'Ambassadeur rencontrera un heureux succès (*) » (1757), « Le transport de cuivre [...] rencontre un succès presque inattendu » (1782) ; se... rencontre chez des auteurs avisés et souvent à succès : « Cette campagne rencontra quelque succès auprès des classes ouvrières » (André Maurois), « [Telle règle de grammaire] ne rencontra aucun succès » (Ferdinand Brunot et Charles Bruneau), « Une autre image m'est restée : celle de la cantine [...] qui rencontra le plus vif succès auprès de mes compagnons d'armes » (Jean Dutourd), « C'est que les Remarques [de Bossuet] sont parues sans rencontrer le succès de la Relation » (Françoise Mallet-Joris), « Le livre de ce rationaliste ami des philosophes rencontra un succès incroyable » (Xavier Darcos), « Génie du christianisme [de Chateaubriand] rencontra aussitôt [...] un succès foudroyant » (Jean d'Ormesson) ; et, victime de son succès, figure à trois reprises dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Il a rencontré un extraordinaire succès » (à l'entrée « extraordinaire »), « Gâteau manqué ou, subst., manqué, gâteau dont la recette, née à la faveur d'une erreur de cuisson, rencontra le succès » (à l'entrée « manqué »), « Poursuivre, pousser sa pointe, continuer résolument une entreprise où l'on a déjà rencontré quelque succès » (à l'entrée « pointe »). Il pointe également le bout de son nez dans le Petit Larousse illustré (« Son dernier film n'a pas rencontré le succès escompté »), dans le Grand Robert (« Avoir, obtenir par une chance. Rencontrer la réussite, le succès ») et dans le Dictionnaire historique de la langue française (« Bouteur [...] a été ressuscité pour remplacer l'anglicisme bulldozer, sans rencontrer de succès »), lequel nous apprend qu'il y a belle lurette que rencontrer peut se construire avec un complément de chose, au sens propre de « heurter ; entrer en contact avec » (XIVe siècle) et, comme dans l'affaire qui nous occupe, au sens figuré de « se trouver en présence de (circonstances, sentiments...) ; susciter telle réaction, tel sentiment » (XVIe siècle) : « Rencontrer l'amitié, le bonheur, la paix, le succès, la vérité, la souffrance, la mort [...], des aléas, des complications, des embûches, des problèmes [...], un écho favorable, un accueil chaleureux, une grande faveur, un accord unanime, une adhésion totale, un succès certain, toutes sortes d'hésitations, une forte opposition, de vives résistances » (TLFi). Bref, voilà une affaire qui roule.

    Autrement suspect, aux yeux de Joseph Hanse et de René Étiemble, est le tour rencontrer des vœux, calque de l'anglais to meet (your) wishes : « Une meilleure connaissance de nos adhérents doit nous servir à rencontrer vos vœux mieux et plus parfaitement encore » (revue Liens, 1960) au lieu de « mieux les satisfaire ». L'Office québécois de la langue française, que l'on sait prompt à débusquer les anglicismes et à leur faire mordre la poussière (Duster oblige...), s'empresse de compléter la liste : « C’est une erreur d’employer rencontrer au sens de "faire ce qu’une situation demande", par exemple au lieu de réglers’acquitter de (une dette, un paiement) satisfaire à, se conformer à (une exigenceun critère, une normeune condition) répondre à (un besoinun critère) atteindre (un objectif, un quota) respecter, remplir, honorer (un engagementune obligation). Ces emplois appartiennent à l’anglais to meet, mais pas au verbe rencontrer, de sens plus restreint. »

    Toujours est-il, mais cela va sans dire, que rien n'empêche l'usager de la langue comme celui de la route de préférer avoir, connaître ou remporter un grand succès à rencontrer un grand succès. Dans tous les cas, aucun risque de mauvaise rencontre n'est à craindre...


    (*) Rappelons ici que succès (dérivé du latin succedere « succéder », d'où « ce qui arrive après ») désignait autrefois le résultat, bon ou mauvais, d'une entreprise, d'un évènement, d'une situation, si bien que l'expression heureux succès n'était pas un pléonasme. De nos jours, succès ne se prend plus qu'en bonne part.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    C'est l'un des rares véhicules à rencontrer (ou connaître, remporter) un succès mondial.

     


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  • Ca l'affiche mal !

    « Les tombeaux affichent complets. »
    (Yann Moix, dans son roman Naissance, paru chez Grasset)

     
     

      FlècheCe que j'en pense

     

    Complet a beau être un adjectif, on peine à imaginer qu'il puisse varier dans la locution afficher complet, formée dans le milieu du théâtre sur le modèle d'afficher relâche (1). Car enfin, notre auteur aurait-il écrit sans ciller : Les tombes affichent... complètes ? Didier Decoin, pour sa part, s'y serait refusé : « La prison de la Santé [...] affiche complet », « Les autres salles affichaient complet ». N'allez pas croire pour autant que le bougre ait ici le statut d'un adverbe : le sens ne saurait être « afficher complètement, de manière complète », mais bien plutôt « faire savoir qu'aucune place n'est plus disponible, indiquer qu'un endroit (salle de spectacle, puis hôtel, restaurant...) − et, par métonymie, un spectacle − a fait le plein de réservations » ; il n'est pas davantage employé sous une forme substantivée, puisqu'il ne peut être précédé d'un déterminant ni accompagné d'une épithète. Vous l'aurez compris, complet, dans notre affaire, doit s'envisager comme une citation reproduisant la mention traditionnellement affichée à l'entrée d'une salle qui ne peut plus accepter de monde. Je n'en veux pour preuve que les marques typographiques (deux-points, guillemets, italique, voire majuscule) auxquelles le rédacteur recourt à l'occasion (hier plus qu'aujourd'hui) : « Deux [spectacles] seulement ont pu afficher "complet" » (1951), « Ce soir-là "Le Helder" [un cinéma] affiche : complet, avec les Hauts de Hurlevent » (1955), à côté de « Les grands magasins sont dévalisés, les théâtres affichent complet » (1940), « Afficher complet » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). En 1978, on lit encore dans le Grand Larousse de la langue française et dans le Petit Robert : « Afficher "complet" » pour afficher la mention : « C'est complet ». De là l'invariabilité, explicitement confirmée par le Bescherelle : « Complet est invariable dans afficher complet, au (grand) complet. »

    Seulement voilà, grande est la tentation − notamment dans les emplois figurés où l'on n'affiche pas réellement « complet », autrement dit où le verbe n'a plus réellement le sens d'« annoncer par voie d'affiche », mais plutôt celui d'« être » − d'assimiler notre expression à une locution attributive dans laquelle complet est réanalysé comme l’attribut du sujet : En été, le littoral affiche complet (= est complet, comprenez : a atteint les limites de sa capacité d'accueil). De là la tendance à l'accord : « Ma boîte de SMS et mon portable affichent complets » (Azouz Begag), « Les bancs publics affichent complets » (Patrice Delbourg).

    Un phénomène analogue est observé avec le tour répondre présent qui, comme afficher complet, trouve son origine dans un emploi autonymique (2) et présente une construction dans laquelle l'adjectif apparaît comme le régime d'un verbe. Selon la plupart des spécialistes, Présent ! comme réponse à un appel est invariable : « Même une jeune fille répond généralement présent ! à un appel » (Hanse), « Présent, employé comme réponse à l'appel de son nom, reste au masculin quand c'est une femme qui répond » (Thomas), « Au cours d'un appel, quand une personne du sexe féminin répond, elle emploie plutôt le masculin présent au lieu de présente » (Girodet), « En réponse à un appel ; généralement au masculin » (TLFi). Force est pourtant de constater, avec Dupré et avec Goosse, que cette règle − « contraire à la logique et même au bon sens » selon le premier, mais rien de moins que sensée pour tous ceux qui analysent présent comme une interjection ou comme l'ellipse de (le mot) présent −, n'est pas unanimement adoptée par l'usage : « Elle répondra : Présente ! » (Louis-François L'Héritier, 1838), « On cessait de ramer pour demander : "Mouche ?" Elle répondait : "Présente" » (Guy de Maupassant, 1890), « Une dame qui répond encore "Présente" quand on l'appelle Mâcherolles [de son nom de jeune fille] » (Flora et Benoîte Groult, 1968), « Tu réponds : présente » (Olympia Alberti, 1985), « Lætitia ? Présente ! » (Daniel Pennac, 2007). Aussi l'emploi du féminin ne saurait-il être tenu pour incorrect − contrairement à celui du pluriel, chaque membre d'un groupe ne répondant, en principe, que pour lui-même à l'appel de son nom. Surtout, l'Académie laisse désormais le choix de l'accord quand la locution est employée au sens figuré de « être là au moment opportun, ne pas se dérober à une tâche, à une requête ». Comparons à cet effet les deux exemples donnés dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « L'élève répond "présent" à l'appel de son nom » et « Ils ont répondu présents ou présent à l'appel de la Nation ». Dans le premier (qui, je vous l'accorde, aurait été plus édifiant avec un sujet féminin...), la présence des guillemets confirme que nous avons affaire à un emploi en citation, où l'accord de présent, quand il n'aurait pas la préférence des spécialistes, reste possible. Dans le second, où les marques typographiques du discours direct ont disparu, il s'agit d'une véritable locution, employée ici au figuré : les partisans de l'invariabilité invoqueront l'argument du figement de l'expression quand ceux de l'accord feront valoir que, répondre n'ayant plus son sens propre, présent perd sa valeur de réponse orale et peut ainsi être réanalysé en attribut du sujet. En d'autres termes, les deux camps afficheront... leur complet désaccord !
     

    (1) « Relâche, dans les théâtres, se dit lorsque les comédiens suspendent les représentations pendant un ou plusieurs jours. On a affiché relâche » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835). On dit plus couramment faire relâche.

    (2) Se dit de l'emploi d'un mot dans le cas où celui-ci, au lieu de désigner la chose à laquelle il fait normalement référence, se désigne lui-même en tant que mot.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les tombeaux affichent complet (selon Bescherelle).

     


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  • Vous êtes tout pardonné !

    « Peut-être moi [...] ne serais-je pas pardonné. »
    (Jean d'Ormesson, dans son premier roman L'Amour est un plaisir)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Pardonner, nous dit-on, se construit régulièrement avec un complément d'objet direct de chose et un complément d'objet indirect de personne (introduit par la préposition à) : pardonner quelque chose, pardonner quelque chose à quelqu'un (d'où le lui pardonner) et, par omission du COD, pardonner à quelqu'un. Rien que de très logique au regard de l'étymologie, puisque ledit verbe est probablement emprunté du latin tardif perdonare, lui-même composé de l'élément per-, marquant l'accomplissement, la perfection, et de donare (« donner, abandonner », puis « remettre, faire grâce de ») qui se construisait déjà de la sorte. Et pourtant, ne manqueront pas d'objecter les esprits tatillons qui savent que le COI n'est pas censé pouvoir devenir sujet du verbe au passif, ne dit-on pas depuis belle lurette être pardonné en parlant d'une personne ? Qu'on en juge : « Donnez-moi le plaisir [...] d'apprendre que je suis pardonné » (Rousseau), « Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné » (Mme de Staël), « Bon Dieu ! Tu es pardonnée » (Napoléon Bonaparte), « N'eût-elle pas été pardonnée [...] si elle l'eût poignardé ? » (Stendhal), « Quand Dieu me le donna [un enfant], je me crus pardonné » (Hugo), « Vous voyez bien que vous êtes pardonné ! » (Dumas père), « Soyez pardonnée ! » (Verlaine), « Il vit qu'il était pardonné » (Maurois) et, plus rarement avec un complément d'agent exprimé, « Granius Silvanus et Satius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent » (Montaigne), « Cet écolier est pardonné par son maître » (Bescherelle), « [Il] était déjà pardonné par Dieu le Père » (Proust). On dit désormais de même, n'en déplaise à Vaugelas (1) : « À son âge, cet enfant est bien pardonnable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Il se trouve que ces emplois à la voix passive, un temps considérés comme familiers par l'Académie dès lors qu'ils avaient une personne pour sujet, sont aujourd'hui admis par tous les spécialistes. Pourquoi cette bizarrerie, me direz-vous ? Parce qu'il s'agit là, selon toute vraisemblance, de la survivance de l'ancienne construction directe pardonner quelqu'un : « Il los absols et perdonet » (La Vie de saint Léger, Xe siècle), « Li rois Felippe le pardona le jour qu'il ala outremer » (Étienne Boileau, 1268), « Qui pardone son adversaire » (Robert de Blois, XIIIe siècle), « Il les pardonnoit pour le regard de leurs antecesseurs [= prédécesseurs] » (Claude Deroziers, 1542), « Il acomptoit [...] de pardonner ceux qui estoyent auteurs des premieres esmeutes » (François de Belleforest, 1572), « Et pardonna Sa Majesté les tous généralement » (Blaise de Monluc, avant 1577), « Cinna est convaincu ; pardonne-le » (Montaigne, Essais, édition de 1588), « Il s'accorderoit avec les rebelles, les pardonroit » (Brantôme, avant 1614), « Les Imprimeurs qu'il dit avoir pardonnez » (François Garasse, 1624), « Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit ! » (Mme de Maintenon, vers 1690), « [Jésus] dit à son Père de pardonner les Juifs, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » (Augustin de Narbonne, 1695), « Un coupable que l'on pardonne » (Mercure de France, 1781), « Pourrez-vous les [= les députés] pardonner d'avoir décrété l'impression de semblables impiétés ? » (Journal général de France, 1791). N'allez pas croire pour autant que pardonner à quelqu'un ne soit attesté qu'en français moderne. Non : « Pardonner quelqu'un est très ancien, mais a toujours été beaucoup moins courant que pardonner quelque chose à quelqu'un, dont il semble être une forme réduite », assure Goosse dans Le Bon Usage. Il n'empêche, malgré les mises en garde répétées de Thomas Corneille (2), d'Étienne Molard (3), puis des grammairiens du XIXe siècle (4), le tour avec complément d'objet direct de personne perdure, contre toute attente, à côté de la forme passive être pardonné qu'il a réussi à imposer et qui le soutient en retour. Vérification faite, il se trouve même sous quelques bonnes plumes : « Dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement pardonnés » (comtesse de Ségur), « Vous m'avez pardonnée » (Dumas fils), « Frédéric l'eût pardonnée » (Flaubert), « Voilà pourquoi son cœur triste t'a pardonnée » (Verlaine), « Tous l'avaient pardonnée » (Pierre Loti), « On pardonne un coupable » (Claude Farrère), « Quand Pierre demande à Christ combien il devra pardonner son frère » (Roger Martin du Gard), « Il la pardonna » (Roland Dorgelès), « Pardonnez un amant qui veut tout savoir » (Jacques Bainville), « Peut-être encore Charles l'aurait-il pardonnée » (Louis Aragon), « Je ne veux pas que tu partes sans m'avoir pardonnée » (François Mauriac). (5)

    Ce phénomène peut surprendre. Car enfin, je ne sache pas que le verbe obéir, par exemple, dont l'emploi au passif est également admis en souvenir de son ancienne construction transitive (Le professeur tient à être obéi de ses élèves), ait jamais subi le même traitement de la part desdits auteurs... D'aucuns pensent que l'emploi de pronoms de la première et de la deuxième personne, qui ne disent pas s'ils sont COD ou COI, ne serait pas étranger à l'apparition et (ou ?) au maintien de pardonner quelqu'un : « La locution vicieuse pardonner quelqu'un a été amenée par les phrases comme : Pardonnez-nous ; Dieu me pardonne ! Pardonnez-moi, où l'on a pris nous, me, moi pour des compléments directs [...], tandis que, dans ces phrases, ils sont des compléments indirects, pour : à nous, à moi » (Claude Vincent, Le Péril de la langue française, 1925). Si l'argument paraît recevable dans le registre courant, on peine à croire que nos écrivains aient pu être victimes d'une telle confusion. « Ils ont écrit selon l'usage déjà répandu dans la langue parlée », conclut un Dupré à qui l'on voudra bien pardonner le manque de conviction. D'autres observent que, pardonner s'employant couramment au sens affaibli de « excuser » (Pardonnez mon ignorance, mon peu d'expérience), grande est la tentation de lui attribuer la même construction directe d'objet (6), fût-ce avec un nom de personne. De son côté, l'Académie, qui s'est toujours refusée à signaler l'existence de la variante pardonner quelqu'un, avance une tout autre explication dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Vos fautes vous sont pardonnées ou, par métonymie, Vous êtes pardonné, tout pardonné. » Ce serait donc à la faveur d'une métonymie remplaçant la faute par la personne qui l'a commise que serait apparu un tel emploi au passif d'un verbe qui, régulièrement, est accompagné d'un régime indirect (7).

    Toujours est-il que, malgré la caution de quelques bons écrivains, et contrairement à pardonné et à pardonnable qui se disent régulièrement des personnes en français moderne, le tour pardonner quelqu'un reste considéré comme « guère recommandable » (Grevisse), « interdit » (Thomas), « archaïque, à éviter » (Girodet), « un exemple à ne pas suivre » (Hanse), « à éviter dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit » (Larousse en ligne). Seul Jean-Paul Jauneau, à ma connaissance, ose prendre la défense de l'accusé : « On peut aussi bien dire : pardonner à quelqu'un (préposition obligatoire si l'objet du pardon, la faute à pardonner, est mentionné) que pardonner quelqu'un » (N'écris pas comme tu chattes, 2011). De là à prétendre comme Gilles Guilleron que « pardonner est un verbe transitif, donc [on écrit] pardonner quelqu'un [!] » (Écrire pour les nuls, 2012), il y a un pas que l'on m'excusera de ne pas franchir. Réserve avouée à moitié pardonnée ?

    (1) « Pardonnable ne se dit jamais des personnes, mais seulement des choses » (Remarques sur la langue française, 1647). C'est excusable qui était attendu dans ce cas.

    (2) « Quoiqu'on dise pardonner une faute, on ne dit point pardonner un criminel, il faut dire pardonner à un criminel » (note de Thomas Corneille sur les Remarques de Vaugelas, 1687).

    (3) « Le mot pardonner signifie donner le pardon. Or on donne le pardon à quelqu'un. Dites donc : Je pardonne à mon ennemi, et non pas, je pardonne mon ennemi » (Lyonnoissismes, ou recueil d’expressions vicieuses usitées à Lyon, 1792). Il est à noter que le tour avec complément direct de personne est souvent présenté comme un gasconisme : « C'est un gasconisme que de dire un tel est ou n'est pas pardonable » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), « Les grammairiens du XVIIe siècle avaient remarqué que les Gascons employaient, comme transitifs, un grand nombre de verbes intransitifs. [...] Les Gascons donnent à ce verbe [pardonner] un nom de personne pour complément direct » (Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue française, 1893), « Cette construction [pardonner quelqu'un] correspond aussi à des usages régionaux (du Midi, par exemple) » (André Goosse, Le Bon Usage, 2011).

    (4) « On ne dirait pas : je les ai pardonnés, parce que l'on dit : pardonner à quelqu'un » (Bescherelle), « Quand ce verbe a pour régime un nom de personne, c'est toujours le régime indirect qu'il faut employer : pardonner à quelqu'un, et non pardonner quelqu'un » (Littré).

    (5) Et aussi : « Il nous pria mille fois de le pardonner d'avoir inscrit son nom sur son dernier feuillet » (Henri Gougaud), « Camille se figura qu'il l'avait pardonnée » (Capucine Motte).

    (6) « Il faut excuser ce malheureux. Excuser une maladresse, un oubli, une faute » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (7) Le procédé inverse, quant à lui, justifierait le tour pardonner à quelque chose, que Hanse qualifie de « vieilli et littéraire » : « Pardonne, cher Hector, à ma crédulité » (Racine) pour « pardonne-moi pour ma crédulité » ou « pardonne ma crédulité ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou Peut-être ne serais-je pas digne de pardon ou ne me pardonnerait-on pas.

     


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