• « La grève peut également être un événement de nature à exonérer [la SNCF] de sa responsabilité lorsqu’elle constitue un cas de force majeure [...]. Les tribunaux évaluent la situation au cas par cas. »
    (paru sur leparisien.fr, le 17 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Avez-vous remarqué comme les ouvrages de référence font peu de cas des tours formés de la préposition par encadrée par deux substantifs identiques, à l'instar de étape par étape, image par image, ligne par ligne, mètre par mètre, mot par mot, page par page, pierre par pierre, secteur par secteur, sous par sous, etc. ? Cas par cas n'échappe pas à la règle : absent du Littré, du TLFi, de mes dictionnaires usuels, il apparaît au détour d'un exemple à l'entrée « cas » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie, sans toutefois disposer d'une définition qui lui soit propre : « Nous examinerons les demandes cas par cas. » Rien que de très normal, me direz-vous, dans la mesure où le sens de ces syntagmes à valeur distributive se laisse aisément déduire de la combinaison du sens de chacun de ses éléments.

    Certains ont pourtant droit à un régime de faveur, dès lors que l'usage leur a conféré le statut de locution : que l'on songe à heure par heure, employé au sens de « à intervalles réguliers ». Il est un autre cas « privilégié » qui mérite qu'on s'y arrête un instant, tant il est proche de celui qui nous occupe : je veux parler de point par point − littéralement « un élément (d'un ensemble de propositions) après l'autre » − qui, à en croire les spécialistes (Académie en tête), aurait produit dans notre lexique une expression figée (avec le sens de « méthodiquement, dans le détail ; sans rien omettre »), alors que cas par cas − littéralement « un ensemble de circonstances (définissant une situation particulière) après l'autre » − se voit refuser l'acception de « en prenant en compte les particularités de chaque situation ; sans généraliser ». Comprenne qui pourra.

    Mais poursuivons. « Dans certains cas, observe Andrée Borillo dans Quelques schémas de syntagmes à redoublement (1995), il arrive qu'une expression [du type nom-préposition-nom identique], suffisamment autonome, change de catégorie, par exemple se transforme en véritable nom : faire du porte à porte, pratiquer le mot à mot, brancher un goutte à goutte, etc. » Grande est ainsi la tentation, de nos jours, de faire du cas par cas : « Les magistrats font du cas par cas » (La Voix du Nord), « Bien souvent, les médecins font du cas par cas » (L'Express), « L'ancien maire du Havre fait du cas par cas » (Le Monde), « Emmanuel Macron aurait préféré laisser les préfets faire du cas par cas » (Le Parisien), voire − programme présidentiel oblige − de se prononcer sur le cas par cas : « Le cas par cas garde toute sa pertinence » (L'Express), « Macron prône "le cas par cas" » (Le Figaro), « Le cas par cas, c'est l'arbitraire le plus total » (La Croix). Ce phénomène est assez récent ; il a commencé à se développer dans les années 1960-1970, période à laquelle le tour cas par cas, apparu au milieu du XIXe siècle, s'est vu concurrencer par la variante au cas par cas, probablement sous l'influence de au coup par coup. Comparez : « statuer cas par cas » (1901) et « statuer au cas par cas » (1970), « examiner les possibilités cas par cas » (1904) et « examiner les possibilités au cas par cas » (1993), « rechercher des solutions cas par cas » (1947) et « rechercher des solutions au cas par cas » (1986), « réagir cas par cas » (1956) et « réagir au cas par cas » (1961), etc.

    Là encore, les différences de traitement observées au sein de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie ne laissent pas de surprendre : d'un côté (à l'article « coup »), les sages du quai Conti entendent régler une affaire au coup par coup (au sens de « la régler en traitant l'une après l'autre les difficultés qu'elle présente ») ; de l'autre (à l'article « cas »), ils se contentent d'examiner les demandes cas par cas. Deux poids deux mesures... Toujours est-il que la forme au cas par cas n'en finit pas de fleurir comme locution (adverbiale ou adjective) sous des plumes avisées : « Une évaluation au cas par cas sera requise » (Office québécois de la langue française), « Une étude lexicale au cas par cas » (Pierre Le Goffic), « [Un usage] toujours défini par exclusion, au cas par cas » (Bernard Cerquiglini), « Je serais tenté de raisonner au cas par cas » (Bruno Dewaele), « Je laisse de côté les difficultés plus rares et plus pointues que tu résoudras au cas par cas » (Patrick Rambaud) et jusque sur le propre site Internet de l'Académie : « Cette commission [des œuvres sociales] est chargée d’étudier au cas par cas les dossiers des familles nombreuses », « La prononciation des consonnes finales en français se traite au cas par cas ». Il faut croire que tous les Immortels ne s'en font pas... un cas de conscience.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les tribunaux évaluent la situation (au) cas par cas.

     


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  • « Avant de vous confier un marché, confirme un directeur de production travaillant chez un sous-traitant automobile, le donneur d’ordre s’assure de votre fiabilité, c'est-à-dire de votre capacité à fournir des pièces de qualité à flux tendu. »
    (Cyprien Boganda, sur humanite.fr, le 7 mai 2018)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention de passer pour un donneur de leçons, mais il me semblait que les spécialistes de la langue établissaient d'ordinaire une distinction entre donneur d'ordre (avec ordre au singulier) − terme de finance qui désignait autrefois « celui par ordre duquel une lettre de change est tirée » (dixit Littré) et, de nos jours, le « client passant des ordres de Bourse à un intermédiaire agréé » (dixit le Dictionnaire de la Bourse d'Olivier Coispeau) − et donneur d'ordres (avec ordres au pluriel), employé en économie au sens de « entrepreneur principal, par rapport aux sous-traitants qu'il a choisis » (dixit l'Académie, qui ajoute en exemple : Le donneur d'ordres est le titulaire du marché). Telle est, en tout cas, la position du Larousse en ligne : « Donneur d'ordre, celui qui donne un ordre de Bourse » et « Donneur d'ordres, entreprise qui, dans le cadre de la sous-traitance, confie à une autre le soin d'exécuter pour elle des travaux dans des conditions dûment précisées ».

    Mais voilà que le bel édifice montre des signes de faiblesse. Ne lit-on pas à l'article « couverture » dudit ouvrage : « Bourse. Caution représentant un ensemble de valeurs ou de sommes déposées par un donneur d'ordres entre les mains d'un intermédiaire à titre de garantie pour les opérations à terme qu'il conclut » ? à l'article « exécution » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie : « Bourse. Achat ou vente d'office pour le compte d'un donneur d'ordres qui n'a pas remis dans les délais les titres à vendre et les fonds destinés à un achat » ? et à l'article « sous-traitance » du TLFi : « Mode de production qui, pour une entreprise, consiste à exécuter des produits semi-finis ou à traiter des opérations de marché dont le donneur d'ordre est une autre entreprise » ? La confusion est telle que les deux graphies se succèdent parfois au sein d'une même définition : « Donneur d'ordre : entreprise liée à une autre entreprise par un contrat de sous-traitance qui fait réaliser une partie de sa production par l'entreprise sous-traitante. La production est donc réalisée sous les propres directives du donneur d'ordres » (Objectif Bac 1re STMG Économie Droit).

    Comme si cela ne suffisait pas, la Mission linguistique francophone vient ajouter au désordre en laissant entendre sur son site Internet que l'on aurait affaire − horresco referens ! − à un anglicisme : « À de très rares exceptions près, l'expression "donneur[s] d'ordre" est incorrecte en français, [dans la mesure où elle désigne en réalité] ceux qui passent commande (anglais order) et non ceux qui donnent des ordres. Le terme correct, préconisé [...] par le bon sens en lieu et place de ce méchant "donneur d'ordre(s)", est le bienveillant commanditaire ». Commanditaire, vraiment ? Voilà qui paraît malvenu quand on sait que l'intéressé désigne, d'après les dictionnaires usuels, un bailleur de fonds dans une société en commandite (*) et, par extension, toute personne qui finance une entreprise, un organisme, un projet (le mot, du reste, a été choisi par l'Office québécois de la langue française pour remplacer l'anglicisme sponsor). Vous l'aurez compris, le commanditaire est, jusqu'à nouvel ordre, celui qui apporte des fonds, pas nécessairement celui qui passe commande. Force est toutefois de reconnaître, là encore, que l'ambiguïté règne en maîtresse... jusque dans les colonnes pourtant bien ordonnées de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie. Qu'on en juge : « Maîtres anonymes, artistes dont le patronyme est inconnu. (On désigne souvent ces artistes par référence à une œuvre, à un lieu ou à un commanditaire.) » (à l'article « maître »), « Les diverses opérations de contrôle par lesquelles on s'assure qu'un ouvrage a été réalisé de façon conforme aux attentes formulées par le commanditaire » (à l'article « recette »). Avouez que, dans ces deux exemples, commanditaire semble bien plutôt désigner la personne physique ou morale qui passe commande (d'un bien, d'un service...) − acception couramment admise de nos jours dans le jargon des affaires, mais qui n'était manifestement pas inscrite à l'ordre du jour des séances de travail des académiciens lors de la rédaction de l'article concerné.

    Dans le doute, un seul mot d'ordre : ne prendre aucun risque ! Aussi vaut-il mieux s'en tenir à la forme donneur d'ordres, dûment consignée dans une source que l'on veut encore croire... de premier ordre.


    (*) « Société formée de deux sortes d'associés, les uns solidairement et indéfiniment tenus des dettes sociales (commandités ou gérants), les autres tenus dans les limites de leur apport (commanditaires) » (Petit Robert).

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le donneur d’ordres s’assure de la fiabilité de ses sous-traitants.

     


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  • Questions de goût

    « Se différencier des fraises d'importation avec des fraises plus goûteuses. »
    (Laurence Decherf, sur France 2, le 3 mai 2018)

     

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    Lu sur le site de la Mission linguistique francophone : « "Goûteux" (sic), que l'on trouve parfois dans les médias à la place de savoureux, [...] est un terme totalement impropre qui n'existe qu'avec l'orthographe goutteux et qui se rapporte alors à une maladie des articulations, appelée goutte. Rien de bien appétissant ! » Et l'auteur d'ajouter en renvoi : « N'est-ce pas, chère Hélène Darroze, qui avez souvent été détrompée par nos soins et ceux de l'Académie française à propos de votre tristement célèbre "goutteux" ou "goûteux", mais n'en avez cure et persistez à donner à votre public télévisuel une indigestion de ce terme impropre, sans vous inquiéter de propager ainsi la méconnaissance générale de votre propre vocabulaire professionnel ? » Mais quelle mouche a donc piqué notre confrère ? Car enfin, il n'est que de consulter la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser que le « tristement célèbre goûteux » y a désormais son entrée : « Goûteux, -euse adj. XXe siècle. Dérivé de goût. Régional. Qui a un goût agréable et marqué, qui est succulent. Une viande goûteuse. » L'honneur est sauf, chère Hélène Darroze !

    Les académiciens, au demeurant, ne sont pas les seuls à avoir accueilli ledit adjectif dans les colonnes de leur dictionnaire ; le Grand Larousse de la langue française (1973), puis le TLF (1981) avaient eu le bon goût de les précéder : « Goûteux, -euse adj. (de goût ; XXe s.). Dans le Midi, se dit d'un plat ou d'un produit succulent » (Larousse), « Goûteux, -euse adj., région. (Midi). Succulent » (TLF).

    Goûteux serait donc un régionalisme du Midi ou, comme l'écrivait un certain Étienne Villa dès... 1802 (n'en déplaise à l'Académie et à Larousse !), un gasconisme : « Goûteux, Savoureux, qui a bonne saveur. Le pain d'Uzès est plus goûteux que celui de Gonèsse, pour "plus savoureux" » (Nouveaux Gasconismes corrigés, paru à Montpellier). Au début du XXe siècle, on retrouve sa trace du côté de Marseille, dans des journaux locaux (« Le plus goûteux de tous les fromages », L'Avenir syndical, 1909 ; « Un poisson des plus goûteux », Rouge-Midi, 1936), dans la revue musicale Tout en rose (1910) de Théodore Flaville et César Labite (« C'est un plat goûteux », à propos de la brandade), puis dans Le Français de Marseille (1931) d'Auguste Brun (« II est goûteux ce gigot ; ces fruits sont très goûteux, se dit pour : qui a une saveur bien accentuée »). Longtemps, le mot a gardé la saveur de son terroir méridional : « G0ûteux. Adjectif que les Marseillais emploient pour savoureux : Ton rôti, qu'est-ce qu'il est goûteux. Autrement dit, il est exquis » (Robert Bouvier, Le Parler marseillais, 1985), « Goûteux, gusteux (Val d'Aoste, Midi) savoureux » (Henriette Walter, Le Français d'ici, de là, de là-bas, 1998), mais en 1996 Robert Mazodier observe dans son Lexique du francitan, ou français parlé, de la région alésienne que cet emploi de goûteux est « admis maintenant en français ». C'est que l'intéressé « a en effet pénétré le français de France (et aussi du Québec), confirme le lexicographe Pierre Rézeau dans L'influence sur le français de France du français venu d'ailleurs (2000), et s'est dérégionalisé notamment par le biais des chroniqueurs gastronomiques » [Hélène, si vous nous lisez...]. De bonnes plumes ont également contribué à son succès, jusque dans des emplois métaphoriques et figurés : « Les arbres s'éployaient comme renouvelés de fraîcheur et de force ; des parfums passaient, succulents, goûteux » (La Varende, 1938), « Le provençal et goûteux Poivre d'Âne seulement découvert » (Claude Mauriac, 1959), « La vie n'a pas d'emblée bon goût (n'est pas d'emblée particulièrement "goûteuse") » (Francis Jeanson, 1966), « Elles sont goûteuses, les pêches, cette année » (Nicole Louvier, 1968), « Je garde des millions de souvenirs goûteux et nostalgiques de nos vacances » (Michèle Saint-Lô, 1974), « Nos mots et nos baisers seraient goûteux » (Marie-Louise Audiberti, 1976), « Le goûteux d'un fromage » (Philippe Ragueneau, 1979), « Parfois ayant trouvé la menthe / Particulièrement goûteuse » (Jean Rousselot, 1982), « Un mets particulièrement goûteux » (Claude Duneton, 1990), « Parisienne était la baguette au coin de la rue, craquante, goûteuse, alvéolée » (Yann Queffélec, 2007), « Un souper des plus goûteux » (Jean-Pierre Colignon, 2007), « Décidément, ce turion latin serait plus goûteux et plus ironique que la banale start-up franglaise » (Alain Rey, 2010), « Le cardon est à la bette (ou blette) ce que le lièvre est au lapin d'élevage : beaucoup plus goûteux » (Bernard Pivot, 2011), « Il ne s'agissait pas seulement de ne pas gâcher le bon, le cher, le goûteux, mais de lui donner un prix en le distillant comme une récompense » (Philippe Delerm, 2011), « Remplacer l'hostie fade par une goûteuse sardine à l'huile » (Gérard Oberlé, 2012), « Une France élégante qui manie une langue adroite et goûteuse » (Alexandre Jardin, 2014), « Avec la hantise que le fromage ne soit pas goûteux » (Michel Courot, 2015), « La cuvée 2017 fera place au goûteux yuzu du Japon » (Jean Pruvost et Jean-François Sablayrolles, 2016).

    Selon Pierre Rézeau, « l'origine méditerranéenne du mot invite à considérer goûteux comme un emprunt au provençal goustous (attesté dans [le Dictionnaire provençal et françois (1723) de Sauveur-André Pellas] "goustous, apetissant", et dans [le Dictionnaire géographique de la Provence (1785) de Claude-François Achard] "goustous, appetissant, plaisant, ragoutant"), avec adaptation du suffixe. Les affirmations des dictionnaires, qui y voient un dérivé sur goût (Acad 1996) ou sur goûter (TLF, implicitement, et Rob 1985, NPR 1993), sont évidemment à rejeter ». Et c'est là que les choses se corsent. Il se trouve en effet que goûteux a pour pendants goûté et goûtu dans d'autres régions de France : « Norm. goûté, et aussi goûtu, savoureux : voilà un fruit bien goûté » (Littré, 1874), « Goûté, e, adj. Savoureux. Syn. de Goûteux. Ce poulet est très goûté » (Glossaire des patois de l'Anjou, 1908), « Goûté (Granville), goûtu (Vire), adj. Bien assaisonné » (Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, 1924), « Goûtu, ue, variante régionale (Bretagne, Normandie) [de goûteux] » (Dictionnaire historique de la langue française). De quoi accréditer la thèse d'un ancien emploi du verbe goûter au sens de « avoir du goût, de la saveur » (1). L'Anglais John Palsgrave en apporte la confirmation dans son Éclaircissement de la langue française (1530) : « Ceste venayson gouste trop, or sent trop du poyvre », où goûter signifie « avoir du fumet » (selon Godefroy), « avoir une saveur » (selon Wartburg). Cette acception perdure dans le nord de la France, en Belgique et au Québec, si l'on en croit les spécialistes : « Goûter (avec un sujet de chose) Région. (Nord, Belgique) Avoir le goût de... La soupe goûte le brûlé » (Petit Robert 1987), « Le verbe goûter a pour sujet un nom de personne et ne se dit pas, comme en Belgique et régionalement en France, dans le sens de "avoir la saveur, le goût de, plaire par sa saveur" » (Hanse), « Avec pour sujet le nom d'un aliment, goûter, en français québécois, se dit pour "avoir le goût, un goût de" (ça goûte la menthe). Cet emploi existe aussi en français de Belgique » (Dictionnaire historique de la langue française(2). L'hypothèse d'une dérivation de goûteux à partir de goûter (lui-même emprunté du latin gustare) n'est donc pas à écarter d'un revers de tablier. Quant à sa manifestation tardive, elle pourrait s'expliquer par l'existence de l'ancien adjectif goutteux (souvent orthographié avec un seul t, autrefois), très courant du XVIe au XVIIIe siècle au sens de « qui est atteint de la goutte (la maladie) », avant de tomber progressivement en désuétude et de laisser le champ libre à son (quasi-) homophone goûteux.

    Toujours est-il que, si la construction ce beurre goûte la noisette n'est toujours pas en odeur de sainteté en français standard, rien ne justifie plus de faire de ce beurre est goûteux... tout un fromage !

    (1) Un numéro de Vie et Langage daté de 1954 souligne, à ce propos, « l'ambivalence du mot goût, en français comme en latin, et plus généralement des mots qui traduisent goût dans différentes langues ». Que l'on songe à l'anglais to taste et à l'allemand schmecken, qui sont employés aussi bien avec un sens subjectif ou actif (« déguster, percevoir le goût de, apprécier ») qu'avec un sens objectif ou passif (« avoir tel goût, telle saveur, plaire au palais, en parlant d'un aliment ou d'une boisson »).

    (2) En 1806, Antoine Fidèle Poyart écrivait déjà dans Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans la langue française : « Goûter est un verbe actif, qui doit avoir une personne, et non pas une chose pour sujet. [...] Cela goûte bon, dit-on dans l'idiome flamand ; il faut dire : cela est d'un bon goût. »

    Remarque 1 : Est également attesté en moyen français l'adjectif goustable (goûtable), avec le sens de « perceptible au goût ; agréable au goût, savoureux » : « Adfin que [l'herbe] soit plus goustable » (Thomas Maillet, avant 1400), « Comme le miel est goustable a la mousche qui fait miel » (Le Jardin de santé, vers 1500), « [Les aliments] sont sapides, savourables et goustables à cause de leur humidité [...]. Nous trouvons les choses goustables, c'est à dire, de nostre goust » (Scipion Dupleix, 1604), « O Cyclopes ! les mets pour vous les plus goustables / Sont les membres sanglants des hommes sur voz tables » (Rémi de Beauvais, 1617).

    Remarque 2 : Ce n'est pas parce qu'un film populaire l'a remise au goût du jour (« C'est goûtu, ça a du retour ! », Les Bronzés font du ski, 1979) que la variante goûtu doit être considérée comme plus familière que goûteux. Comparez : « Goûtu. Familier. Qui a beaucoup de goût, goûteux » (Larousse en ligne) et « Goûtu. Régional (Bretagne, Normandie). Qui a du goût, un goût agréable. Un plat goûtu et parfumé » (Robert illustré 2013). Il s'agit là de deux régionalismes, dont l'un (goûteux) a réussi à s'imposer en dehors de son espace d'origine, quand l'autre (goûtu) est encore en cours d'acclimatation, voilà tout.

    Remarque 3 : En orthographe rectifiée, gout, gouter, gouteux, goutu... s'écrivent sans accent circonflexe.

    Remarque 4 : Voir également les billets Goûter et Gourmand.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou avec des fraises plus savoureuses, ayant plus de goût.

     


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  • Inutile de chercher dans le calendrier officiel de l'Église catholique : sainte nitouche n'y figure pas. C'est que l'intéressée fait partie, avec glinglin, frusquin et quelques autres, de ces figures fantaisistes et facétieuses que l'imagination populaire a forgées de toutes pièces. Enfin de toutes pièces, c'est vite dit. À y regarder de près, le cas qui nous occupe, pour ne parler que de lui, était en voie de formation depuis le XVe siècle : « Ton maistre faisant l'ignorant et le non-y-touche » (Georges Chastellain, vers 1460), « Maiz il caquecte par derriere / Et sy fait semblant qu'il n'y touche » (Pierre Michault, 1466), « Quant elle marche sur espinettes [petites épines] / Elle faict ung tas de minettes [mimiques ?]. / On dit cette femme n'y touche » (Guillaume Coquillart, avant 1510), « Vous faites la discrète, / Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette » (Molière, 1669). Vous l'aurez compris, nitouche n'est autre que la corruption plaisante de la locution (qui) n'y touche (pas), ainsi que le confirme une note dans l'édition de 1785 de La Pucelle d'Orléans de Voltaire : « On disait autrefois sainte n'y touche, et on disait bien ; on voit aisément que c'est une femme qui a l'air de n'y pas toucher. »

    Mais qui a l'air de ne pas toucher à quoi ? « Essentiellement aux choses qui sont dans la braguette des messieurs », bref aux plaisirs de la chair, comme le prétend Claude Duneton dans La Puce à l'oreille (1978) ? Grand Dieu ! pas nécessairement ! Rappelons ici, avec le Dictionnaire du moyen français, qu'au XVe siècle faire le non-y-touche signifiait sans plus d'arrière-pensée « affecter un air d'innocence et de naïveté », et ne pas y toucher, « ne pas être concerné, se désintéresser de quelque chose, rester inactif » (avant de prendre le sens de « ne pas avoir de malice », selon Littré). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir la définition de nitouche varier au cours des siècles : « An hypocrite ; an over-scrupulous Puritain » (Randle Cotgrave, 1611), « Une femme qui fait la discrette ou retenue » (Antoine Oudin, 1640), « Un hypocrite, ou un homme simple et innocent, qui ne paroît pas [être] capable de faire aucun mal » (1) (Furetière, 1690), « Une femme dissimulée, dont il semble qu'elle n'y touche pas, et qui cependant nuit aux gens de fait et de paroles dans les occasions, ou bien qui faisant la dégoûtée, semble ne vouloir toucher de rien de ce qui a été mis devant elle » (Jacob Le Duchat, avant 1735), « Une femme qui fait la prude, la dégoutée, comme si elle ne daignoit toucher aux mets qu'on lui sert ; et aussi une personne dissimulée et patelineuse, pour dire qu'elle pince sans rire, et que quand elle raille, il ne semble pas qu'elle y touche » (Gilles Ménage, 1750), « Une prude, une fille hypocrite qui, tout en se permettant beaucoup de plaisirs clandestins, a soin d'éloigner toutes les apparences, en sorte qu'on croirait à la voir qu'elle n'y touche pas, qu'elle ne touche à rien d'impur, qu'elle ne goûte aucun plaisir profane » (François Noël, 1831), « Une personne qui contrefait la sagesse ou la dévotion, qui affecte des airs d'innocence, de simplicité, de modestie » (Dictionnaire de l'Académie, depuis 1835), « Une personne qui fait semblant de ne pas vouloir d'une chose qu'elle brûle d'avoir ; qui affecte un air de douceur et de réserve que son cœur dément » (Pierre-Marie Quitard, 1842), « Personne hypocrite, doucereuse, affectant la simplicité et l'innocence » (Littré, 1877), « Une fille excessivement modeste » (Michael Andrew Screech, 1970), « Personne qui se donne une apparence de sagesse, qui affecte l'innocence, et, en particulier, femme qui affecte la pruderie » (Larousse en ligne, 2008), « Une personne qui affecte l'innocence, et spécialement une femme de mœurs faciles qui affecte la pruderie » (Dictionnaire historique de la langue française, 2012). La nature ambivalente du mot touche − présenté, selon les sources, comme « indicatif ou impératif du verbe toucher » (Gilles Ménage, 1750), « troisième personne au singulier du présent de l'indicatif du verbe toucher » (Benjamin Legoarant, 1832), « 2e personne du singulier du présent de l'impératif de toucher » (Grand Larousse de la langue française, 1978), « forme conjuguée de toucher » (neuvième édition du Dictionnaire d'une Académie bien évasive) − n'arrange rien à l'affaire : « On peut comprendre de deux façons [l'expression "ne pas y toucher"] : une interdiction à celui qui voudrait tenter sa chance ("bas les pattes !") ou un certificat de bonnes mœurs pour la demoiselle qui ne saurait "manger de ce pain-là" ("je ne suis pas celle que vous croyez !") » (Jean Maillet, 500 expressions populaires décortiquées, 2017). Alors sainte nitouche : patronne imaginaire de l'hypocrisie, de l'austérité des mœurs, de la modestie ou de l'innocence ?

    Le sens, au demeurant, n'est pas le seul écueil que nous réserve notre expression. Que l'on songe aux innombrables variantes graphiques et syntaxiques attestées depuis le début du XVIe siècle : (au singulier) « Saincte Nytouche ! » (Rabelais, 1534), « Une vieille qui sembloit a veoir une sainte nytouche » (Antoine Le Maçon traduisant Boccace, 1545), « Te voyant si dévote et faire tant la sainte Nitouche » (Odet de Turnèbe, vers 1580), « Voyez un peu saincte Nitouche » (Jean-Antoine de Baïf, 1581), « Par saincte Nytouche ! » (Philippe de Marnix, 1601), « Faire de la saincte nitouche [également orthographié saincte-n'y-touche] » (2) (Randle Cotgrave, 1611), « Ces petits mignons / Qui font de la sainte Nitouche / Aussitôt que leur doigt vous touche » (Mathurin Régnier, avant 1613), « Il monstre à la Bourgeoise tout ce qu'il porte de plus secret. Pour faire la saincte Nitouche en s'escriant, elle couvre soudain ses yeux avec sa main, dont elle entr'ouvre neantmoins les doigts, finement hypocrite qu'elle est » (Charles Sorel, 1623), « D'un air d'une sainte Nitouche » (Paul Scarron, 1648), « Air sainte n'y touche, veut dire un air hypocrite » (Philibert-Joseph Le Roux, 1718), « Défiez-vous de cette Sainte Nitouche » (Dictionnaire de Richelet, édition de 1732), « Sainte Nitouche ou Mitouche, comme on prononce aujourd'hui » (3) (Gilles Ménage, 1750), « Les jeunes filles, en dansant, / Faisaient un peu la nitouche » (Henri-Joseph Dulaurens, 1766), « Bonne sainte Nitouche, le malheureux est damné ! » (Pierre-Jean-Baptiste Nougaret, 1771), « Avec son petit air de sainte n'y-touche, la belle madame de la Baudraye est pleine d'ambition » (Balzac, 1831), « Voyez-vous la sainte n’y touche ! » (Pierre Tournemine, 1834), « Quand le docteur Minoret n'aura plus sa tête, cette petite sainte nitouche le jettera dans la dévotion » (Balzac, 1841), « Avec son air de sainte-nitouche, [...] on lui aurait donné le bon Dieu sans confession » (Eugène Sue, 1843), « Les prudes femmes, l’œil baissé sur la modestie, avec un air de Sainte N'y touche » (Théophile Gautier, 1863), « Avec son air de sainte n'y touche, elle est hardie, fière et entêtée » (Émile Gaboriau, 1866), « Quand on fait la sainte-nitouche [...] » (Huysmans, 1879), « Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche » (Guy de Maupassant, 1882), « D’une douceur de sainte-n'y-touche à lui donner le bon Dieu sans confession » (Zola, 1890), « Fais la sainte-nitouche ! Tu n'étais pas si bégueule à l'École ! » (Colette, 1901), « Elle faisait la nitouche à présent » (Céline, 1944), « Ma fille est une sainte... la Nitouche de mes vieux jours » (René de Obaldia, 1963) ; (au pluriel) « Les Jesuites [...] sont de francs hipocrites, qui font les saintes Nitouches pour penetrer par tout et pour en attraper » (Guy Patin, 1653), « Moi qui sais le tarif, voir ces saintes-nitouches / S'offrir dans l'ombre en vente et faire les farouches, / Ça m'assomme » (Hugo, 1881), « On se serait cru dans une assemblée de Saintes-n'y-touchent et de Tartuffes » (Paul Lafargue, 1891), « Je ne joue pas les saintes-nitouche [...] Mais à toutes mes plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches » (Octave Mirbeau, pris en flagrant délit d'hésitation, 1900), « Réservez vos reproches pour d’autres personnes qui jouent les sainte nitouche » (Henri Mongault traduisant Gogol, 1925), « Il ne se moque jamais des choses religieuses comme font certaines saintes nitouches » (Henry de Montherlant, 1951), « Jouer les sainte-Nitouche » (Jean Maillet, 2017). Majuscule, trait d'union, i grec, pluriel : le commun des mortels ne sait à quel saint se vouer ! Aussi l'Académie entreprit-elle (en vain, semble-t-il) de mettre un peu d'ordre dans cette farce : « C'est une sainte nitouche. Il fait la sainte nitouche. Prendre un air de sainte nitouche », lit-on dans les dernières éditions de son Dictionnaire, avec la minuscule à saint (dans la mesure où il n'est pas ici question d'un nom de fête, de rue, de lieu, etc. [4]) et à nitouche (dans la mesure où le mot, traité comme un nom commun, désigne non pas à une personne canonisée par l'Église, mais un personnage fictif), sans trait d'union (5) et avec un i normal (le grec n'étant plus en odeur de sainteté depuis belle lurette). Girodet confirme : « Sans trait d'union et sans majuscule : une sainte nitouche, des saintes nitouches. » Mais voilà que l'académicienne Danièle Sallenave se prend les pieds dans le saint tapis en écrivant sur le propre site Internet de la vénérable institution : « "sainte Touche" [patronne imaginaire du jour où l'on reçoit ou touche son salaire] s’est évidemment forgé sur le modèle d’une autre sainte de fantaisie, beaucoup plus ancienne, et repérée dès le XVIe siècle, "sainte Nitouche" ("sainte n’y touche"). » Décidément, mieux vaut s'adresser à Dieu qu'à ses saints !

    (1) Selon François Noël (1831), « sainte-nitouche ne s'emploie qu'au féminin, et l'on ne dit pas un saint-nitouche en parlant d'un homme ». Même son de cloche dans Le Bon Usage : « On écrit : une sainte nitouche ("un ou une hypocrite"). » Force est de constater que tous les spécialistes ne l'entendent pas de cette oreille : « Il faut écrire saint-ny-touche. Un Hypocrite, un homme qui fait tellement du saint et du scrupuleux qu'il fait conscience de toucher, quand ce ne seroit que du bout du doigt, à rien qui soit souillé ou estimé profane » (Jacques Moisant de Brieux, 1672), « Comme c'est y toucher, employé négativement dans ce sens, qui a donné Nitouche, et que ce même verbe se dit indifféremment des deux sexes, je crois que si l'on emploie Nitouche précédé de sainte en parlant d'une femme, on doit logiquement employer ce mot précédé de saint lorsqu'on parle d'un homme » (Éman Martin, 1876). Ainsi trouve-t-on : « Et toi qui fais le sainte-nitouche, avec ton air sournois » (Eugène-François Vidocq, 1845), « Cette sainte nitouche de M. Tressilian » (Léon de Wailly traduisant Walter Scott, 1848), « Cette sainte nitouche de Silvère [un jeune républicain] » (Zola, 1870), « Que vous a-t-il donc fait, le petit Lagave ? Sans doute, ce n'est pas une sainte nitouche » (François Mauriac, 1928), à côté de « Cet homme [...] qui faisoit le Saint nitouche » (Pierre Lambert de Saumery, 1741), « M. de Bellegarde, qui jouait le saint Nitouche en ses lettres » (Mémoires de Gabrielle d'Estrées, 1829), « Le saint nitouche qui sans mot dire aura disqualifié d'avance deux générations d'impétrants sculpteurs et peintres itou » (Jean Frémon, 2016). Sacrée pagaille, par tous les saints !

    (2) Notez l'ancienne variante : faire de la sainte nitouche.

    (3) La graphie mitouche, attestée chez Voltaire, serait « une corruption de mie touche, ou plutôt de nitouche », écrivait Ménage en 1750. La première hypothèse ne paraît guère recevable, tant on sait que l'ancien adverbe de négation mie s'employait d'ordinaire après le verbe : « Ne me touche mie [= ne me touche pas] » (Le Bestiaire marial tiré du Rosarius, XIVe siècle). C'est bien plutôt sous l'influence de mite (du latin mitis, « doux ») − ancien nom populaire donné à un chat sournois et qui perdure dans chattemite pour désigner une personne affectant une contenance douce, humble et flatteuse pour tromper autrui − que le n de nitouche a pu se changer en m.

    (4) Voir le billet Saint.

    (5) Ce dernier point ne fait pas l'unanimité : « Une sainte-nitouche, des saintes-nitouches. On écrit aussi une sainte nitouche, des saintes nitouches, sans trait d'union » (Dictionnaire du français, Josette Rey-Debove). D'ordinaire, nous rappelle Dominique Dupriez, « saint ne prend pas la majuscule, mais est régulièrement suivi d'un trait d'union dans la formation des noms communs dérivés de noms propres (un saint-bernard [un chien] d'après le col du grand Saint-Bernard [nom propre géographique] ». L'expression sainte nitouche n'étant pas dérivée d'un nom propre, la graphie sans trait d'union paraît donc conforme à ladite règle. Reste à comprendre pourquoi les académiciens en mettent un à saint-frusquin...

     Séparateur de texte


    Remarque
     : On dit d'une personne hypocrite qu'elle fait la sainte nitouche, mais qu'elle joue les saintes nitouches (plus souvent que la sainte nitouche), à l'instar de faire la prude / jouer les prudes.

    Ni sainte ni touche

     


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  • Le bureau des réclamations

    « Un entretien dans le bureau Ovale, un déjeuner au département d'État, une rencontre avec des PDG français et américains ainsi qu'une visite au cimetière d'Arlington ont notamment été prévus » (à l'occasion de la visite d'État du président Macron aux États-Unis).
    (paru sur lefigaro.fr, le 24 avril 2018)

    (photo Wikipédia)

      FlècheCe que j'en pense


    Comment orthographier le nom du fameux bureau du président de la Maison-Blanche ? Il n'est probablement pas de rédaction où l'on ne se soit posé la question ces jours-ci ! Et force est de constater que les avis sont loin d'être unanimes. Qu'on en juge : « Les Macron [ont eu] les honneurs d'une visite guidée du Bureau ovale par Donald Trump en personne » (Le Point), « Réduire drastiquement le nombre de visiteurs passant dans le Bureau Ovale » (Le JDD), « L'actuel occupant du bureau Ovale » (Le Monde), « Les reporters présents ce mardi dans le bureau ovale de la Maison blanche » (Le Parisien). Quelle cacophonie !

    Inutile d'espérer une aide quelconque des spécialistes de la langue qui, sous l'apparence de réponses carrées, ne parviennent pas davantage à masquer leurs divergences (quand ils ne se contredisent pas carrément au sein d'un même ouvrage [1]) : « Un bureau ovale, [mais] le salon Ovale, à la Maison-Blanche » (Jean-Pierre Colignon), « Le Bureau ovale de la Maison-Blanche » (Bruno Dewaele), « Le bureau ovale (bureau du président à la Maison-Blanche), (fig) la présidence (des États-Unis) » (Robert & Collins), « Le bureau ovale de la Maison-Blanche » (Larousse) ; quant aux Grevisse, Thomas, Girodet et consorts, ils se sont réfugiés au bureau des abonnés absents.

    Il faut dire que les conventions d'écriture des noms de lieux ne sont pas exemptes d'arbitraire. On le sait, « dans les dénominations formées de plusieurs mots, le principe général est de réserver la majuscule au premier mot caractéristique, c’est-à-dire à celui qui permet l’identification, ainsi qu’à l’adjectif qui éventuellement le précède », rappelle l'Académie sur son site Internet. En particulier, quand un terme générique d'entité géographique (baie, cap, fleuve, golfe, île, mer, massif, mont, péninsule, etc.) est suivi d'un terme spécifique (nom ou adjectif) qui concourt à en faire un nom propre, c'est ce dernier qui prend d'ordinaire la majuscule : le mont Blanc, la mer Morte, l'océan Atlantique, le fleuve Jaune, le lac Majeur, le golfe Persique, le cap Vert, la péninsule Ibérique... Il en va de même pour les monuments, les jardins, les rues et certains autres lieux... à ceci près, précise l'Académie, que, « si le substantif général n’est accompagné que d’un adjectif également général, c’est ce substantif qui prendra la majuscule (ainsi, éventuellement, que l’adjectif antéposé) » : la colonne Trajane, la chapelle Sixtine, la bibliothèque Mazarine, mais la Cour carrée (du Louvre), la Maison carrée (temple romain édifié à Nîmes), la Place royale (2).

    Seulement voilà, admettent les académiciens : « De nombreux cas particuliers existent, qui échappent à ce principe qu’on voudrait général et qui souvent reflètent le poids de l’histoire. » L'usage veut ainsi que l'on écrive : le Bassin parisien, le Massif central ; le Palais-Royal, le Pont-Neuf, la Forêt-Noire... et la Maison-Blanche. Vous l'aurez compris : on est loin, pour ce type de dénomination, d'une norme graphique universelle. Dans le doute, un autre principe doit alors nous guider : éviter tout risque d'ambiguïté. Quand rien ne s'opposerait à la graphie le bureau ovale de la Maison-Blanche, on veillera à recourir, en l'absence de complément, à la majuscule (quelle que soit sa position) afin de distinguer le nom propre composé du syntagme libre (désignant un bureau quelconque, qui est de forme ovale) : le bureau Ovale, sur le modèle de la bibliothèque Mazarine ; le Bureau ovale, à l'instar de la Maison carrée ; voire le Bureau Ovale, sous l'influence de l'anglais the Oval Office (3). Les mêmes hésitations se manifestent, du reste, à propos de la graphie du nom de la grande salle du Louvre où se tenait autrefois l'exposition de peintures, de sculptures et de gravures organisée par l'Académie royale de France, puis par l'Académie des beaux-arts : « le Salon carré » (Girodet), « le salon Carré » (Jouette, Dictionnaire historique de la langue française), « le salon carré » (TLFi), « le Salon Carré » (Paul Bourget). Que voulez-vous, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre système typographique...
     

    (1) Par exemple : « la péninsule Ibérique » (aux articles « ibérique » et « péninsule » de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), mais « la péninsule ibérique » (à l'article « reconquête ») ; « le Massif armoricain » (à l'article « Bretagne » du Petit Robert 1987), mais « le massif armoricain » (aux articles « Alpes mancelles » et « armoricain »). Voir également les Remarques sur l'orthographe des noms propres composés de Michel Mathieu-Colas (2009).

    (2) Est-il besoin de préciser que l'on trouve aussi bien les graphies « la cour Carrée » (Jouette, qui écrit par ailleurs « la Maison carrée (Nîmes) » et « la Maison Blanche (Washington) » !) et « la place Royale » (Thomas, TLFi) ? L'Académie elle-même semble se contredire quand elle écrit « la place Rouge » à l'article « place » de la neuvième édition de son Dictionnaire.

    (3) On notera à ce propos que le français ovale s'écrit avec un e final, contrairement à l'anglais oval.

    Remarque 1 : Selon Hanse, on écrit « l'arc de triomphe de l'Étoile, mais l'Arc de triomphe ». Autrement dit, quand on a affaire à une dénomination elliptique, c'est le terme générique qui prend le statut de nom propre et, partant, la majuscule. L'Académie semble aller dans ce sens : « L’avenue des Champs-Élysées relie l’Arc de triomphe à la place de la Concorde » (à l'article « relier » de la neuvième édition de son Dictionnaire) et « L'arc de triomphe de l'Étoile, l'arc de triomphe du Carrousel » (à l'article « arc »). Mais la belle unanimité s'arrête aux portes du TLFi : n'y lit-on pas « Quelquefois arc de Triomphe, pour arc de Triomphe de l'Étoile » ?

    Remarque 2 : Rappelons enfin, avec Irène Nouailhac, que le mot bureau prend la « majuscule quand il s'agit d'un organisme national ou international : le Bureau des longitudes, le Bureau international du travail (BIT) ; [la] minuscule pour le lieu de travail : le bureau du Sénat » (Le Pluriel de bric-à-brac, 2006).

    Remarque 3 : Voir également ce billet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un entretien dans le Bureau ovale (selon l'Académie ?), dans le bureau Ovale ou dans le bureau ovale de la Maison-Blanche.

     


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