• Quel maire... de !

    « "Sa voix était forte, à l'image de sa silhouette charpentée que l'on croisait, il y a peu de temps encore, dans les allées du marché", déclare Christian Laprébende, le maire de Auch » (à propos du chef étoilé André Daguin, récemment décédé).
    (Magalie Lacombe, sur francebleu.fr, le 3 décembre 2019)  



    FlècheCe que j'en pense


    Il m'étonnerait que l'édile cité par notre journaliste se soit présenté comme étant « le maire de Auch ». Car enfin, pour alimenter l'inévitable parallèle avec la gastronomie française, aurait-on idée de manger des pruneaux de Agen, des calissons de Aix, de la fourme de Ambert, du saucisson de Arles, du piment de Espelette, des rillettes de Le Mans ou des lentilles de Le Puy ? Renseignements pris, le commissaire Magret me confirme de sa mine confite que, hélas ! cela s'entend (dans les bistrots de gare, notamment) et parfois même s'écrit (dans certains canards). Il y a de quoi jeter un froid (de la même espèce).

    Rappelons à toutes faims... pardon à toutes fins utiles que la préposition de s'élide régulièrement devant un nom de lieu commençant par une voyelle ou un h muet, et que le groupe de le, de les (mais pas de la) se contracte en du, des quand ledit nom commence par l'article défini. La règle a beau ne pas casser trois pattes à un palmipède, force est de constater qu'elle bat dangereusement de l'aile par les temps qui courent. Reconnaissons toutefois, à la décharge de vilains petits canards toujours plus nombreux à y contrevenir, qu'il est quelques cas scabreux, à l'oral, où la bienséance incite à redoubler de prudence : le maire de la petite ville d'Eu, en Normandie, en sait quelque chose...

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le maire d'Auch.

     


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  • « Les traitements [contre le sida] se prennent à vie. Il y a des effets indésirables et notamment le risque de contracter un cancer ou une maladie cardio-vasculaire. »
    (Claire Charbonnel, sur francebleu.fr, le 1er décembre 2019)  



    FlècheCe que j'en pense


    Un lecteur de ce blog(ue) réagit à l'un de mes précédents billets (1) en ces termes : « Je suis surpris de votre proposition "contracter une maladie cardiovasculaire". J'aurais instinctivement réservé ce verbe à une maladie infectieuse [...] : contracter une grippe, contracter la scarlatine… Mais je ne dirais a priori pas contracter un AVC, un calcul biliaire ou une luxation de l'épaule... »

    Que disent les ouvrages de référence, eux ? Pas grand-chose le plus souvent : « Contracter une maladie, en être atteint » (Littré, Grand Larousse de la langue française), « Attraper (un mal, une maladie) » (Robert), « Tomber malade » (Dictionnaire des difficultés du français de Jean-Paul Colin). Rien que de très conforme à l'étymologie, à y bien regarder : emprunté du latin contrahere (proprement « tirer ensemble, rassembler, réunir en un seul point »), contracter s'emploie ici figurément et de longue date (2) au sens de « faire venir à soi, s'attirer (un mal, une maladie [3]) », sans plus de précision sur le type d'affection en jeu. Seulement voilà : plus d'un patient a du mal à avaler la pilule. Ainsi de Girodet, qui entend établir − avec plus ou moins de bonheur − des distinguos fondés sur des considérations stylistiques et sémantiques : « L'expression attraper un rhume (la grippe, la varicelle, etc.) appartient à la langue familière. Dans la langue plus soutenue, on écrira prendre (un rhume), contracter (une maladie contagieuse). » (4) N'attendez pas plus d'arguments du Dictionnaire de l'Académie : « Contracter se dit aussi des maladies qui se gagnent par contagion ou de quelque autre manière », lit-on dans les éditions de 1718 à 1935. Nous voilà bien avancés ! (5) Car enfin, que doit-on comprendre ? Que les Immortels réservaient contracter aux seules maladies transmissibles, quel que soit leur mode de transmission : par contagion, par infection, par inoculation, par hérédité ou que sais-je encore ? Ou bien qu'ils admettaient l'extension d'emploi dudit verbe à certaines affections non transmissibles ? Avouez que l'on a connu potion plus limpide, et ce n'est pas celle proposée dans la dernière édition de 1992 qui va achever de dissiper le trouble : « Contracter une maladie, en être atteint de façon soudaine. » Oublié le critère de transmissibilité (6), au profit de celui, inédit, de soudaineté... Ce revirement est d'autant plus surprenant qu'il semble aller à l'encontre de la notion de durée ou de répétition autrefois attachée au verbe contracter : « Se dit des choses qu'on acquiert à force de faire souvent » (Richelet, 1690), « Contracter une maladie, Prendre à la longue, avec le temps, une maladie » (Académie, 1694). Vous l'aurez compris : dans cette affaire, les spécialistes du quai Conti ont bien du mal à établir un diagnostic précis...

    Tout bien ausculté, c'est à Jean-Charles Laveaux que l'on doit la définition la plus détaillée : « Contracter une maladie, être attaqué [= atteint] d'une maladie par suite de quelques actions répétées, par la fréquentation de lieux malsains, ou de personnes qui sont affectées de cette maladie. Les gens de ce métier sont sujets à contracter cette maladie » (Nouveau Dictionnaire de la langue française, 1820). Si les affections contagieuses figurent toujours en bonne place parmi les compléments du verbe contracter, les maladies provoquées par certaines mauvaises habitudes et, dans le cadre professionnel, par certains gestes ou postures de travail sont également de la partie, comme le laissait déjà entendre Furetière dans son dictionnaire posthume (1690) : « Souvent pour être trop sédentaire, trop assidu au travail, on contracte de fâcheuses maladies. » Partant, rien ne semble s'opposer, sur le plan de la langue, au fait de contracter une maladie cardiovasculaire (à force de manger trop gras), un cancer des poumons (à force de trop fumer), voire une tendinite (à force de soulever des charges trop lourdes). Force est, du reste, de constater que les anciens n'ont pas attendu les lexicographes pour accommoder ledit verbe à toutes les sauces médicales, et cela fait belle lurette que l'on est susceptible de contracter un ulcère (Lazare Rivière, Les Observations de médecine, 1680), le scorbut (Barthélémy Saviard, Nouveau Recueil d'observations chirurgicales, 1702), une douleur (traduction d'un commentaire de Michael Ettmüller sur le Traité du bon choix des médicamens de Daniel Ludwig, 1710), une fièvre violente (Le Grand Dictionnaire historique de Louis Moréri, édition de 1718), une entorse (Louis-Bernard La Taste, Lettres théologiques, 1739), une tumeur (Nicolas Eloy, Dictionnaire historique de la médecine, 1755), un mal de tête (Pierre-Joseph Buc'hoz, Traité historique des plantes, 1770), une blessure (François Rozier, Observations sur la physique, sur l'histoire naturelle et sur les arts, 1775), un anévrisme (Auguste-Bernard Bonnet, Essai sur les anévrismes, 1816), des rhumatismes (Charles-Louis-Fleury Panckoucke, Dictionnaire des sciences médicales, 1818), un cancer (Jean-Casimir Lemercier, Vues générales sur le cancer, 1819), l'arthrite (Louis Charles Roche, Nouveaux Éléments de pathologie médico-chirurgicale, 1828), l'ictère (Compendium de médecine générale, 1844), une phlébite (Recueil de médecine vétérinaire, 1852), une hernie (Encyclopédie du XIXe siècle, 1867), un abcès (Aristide Verneuil, Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1870), etc. (7)

    Devant pareille cacophonie, on comprend que l'usager soucieux de sa langue et de sa santé soit tenté de passer son chemin (avoir fait figure de remède moins risqué) ou de réserver contracter aux seules affections transmissibles. Gageons que personne n'en fera une maladie...
     

    (1) http://parler-francais.eklablog.com/c-est-grave-docteur-a169949888

    (2) « [Ils] jurèrent de n'en jamais contractier dommaige, injure ni déshonneur l'un de l'autre » (Chronique dite de Jean Raoulet, avant 1470), « Ce n'estoit point une maladie ordinaire, ny contractee des causes accoustumees et communes » (Jacques Amyot traduisant Plutarque, 1572).

    (3) Et aussi : un mariage, des dettes..., le verbe ayant été d'abord introduit en droit avec le sens de « prendre un engagement par contrat ».

    (4) C'est pourtant contracter un rhume qui est préconisé par Poitevin, Littré et l'Académie...

    (5) Même flou observé chez Noël et Chapsal : « Contracter une maladie. Gagner » (Nouveau Dictionnaire de la langue française, 1826-1857), puis « Gagner par contagion ou par des circonstances particulières » (édition de 1860).

    (6) Il resurgit toutefois à l'article « maladie » : « Contracter une maladie contagieuse » et à l'article « contagion » : « La coqueluche se contracte par contagion », histoire d'entretenir la confusion...

    (7) On notera, dans le cas particulier du scorbut et du cancer, que l'emploi de contracter peut s'expliquer par le fait que certains médecins tenaient autrefois ces deux maladies pour contagieuses.


    Remarque : Il existe un autre verbe contracter, formé plus récemment sous l'influence de contraction pour signifier « réduire de volume ; resserrer, raidir ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ?

     


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  • « La région Occitanie est connue pour ses forts épisodes cévenoles en période automnale. »
    (Élodie Guiraud, sur lemouvement.info, le 14 novembre 2019)  



    FlècheCe que j'en pense


    Encore une journaliste qui risque d'essuyer un déluge de critiques. Car enfin, l'adjectif cévenol, qui qualifie ce qui est originaire des Cévennes ou ce qui est relatif à cette région de moyenne montagne formant la bordure sud-est du Massif central, ne prend pas de e final au masculin. Comparez : le patois cévenol et les forêts cévenoles.

    La faute, que d'aucuns élèveront au rang de perle de la plus belle eau quand elle se voit doublée d'un débordement de n pourtant incompatible avec la prononciation usuelle (1), n'est pas nouvelle ; on la rencontre dès le milieu du XIXe siècle sous des plumes qui n'étaient pourtant pas nées de la dernière pluie : « Ces appels à la vengeance frappèrent l'imagination des paysans cévenoles » (Jean de Sismondi, 1841), « Le coin le plus paisible du pays cévenole » (Ferdinand Fabre, 1883), « Devinant le français dans ce patois cévenole » (Auguste Roussel, 1890), « Il est né de paysans cévenoles » (Henri de Régnier − qui l'eût... cru ? −, 1922), « Rude comme le patois cévennole » (Lucien Farnoux-Reynaud, 1925). Las ! elle se répand désormais sur la Toile à la vitesse d'un mascaret...

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons que nous avons affaire là à une exception orthographique. En effet, tous les adjectifs se terminant par le son [ol] s'écrivent régulièrement ole au masculin comme au féminin (agricole, arboricole, bénévole, frivole, viticole, etc.), sauf fol, mol et une poignée de dénominaux en -ol (cerdagnol, espagnol, romagnol...), suffixe « d'origine méridionale » (selon Kristoffer Nyrop [2]) qui marque la provenance. C'est sur ce modèle que cévenol a été formé, à partir de Cévennes, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (3) − non sans quelques hésitations, il est vrai : sont également attestées les graphies cévennois (dès 1675 en emploi substantivé) et sévenol, sévennois (avec l'initiale s due à une fausse étymologie [4]).

    On retiendra donc que cévenol et espagnol sont, pour ainsi dire, dans le même bateau. Il n'empêche, mon petit doigt me souffle qu'il coulera encore beaucoup d'eau sous les ponts avant que le premier ne vienne à bout de ce e insubmersible.

    (1) D'après Girodet, le mot se prononce sév(e)nol ou, malgré l'accent aigu, sèvnol... mais pas sévènol !

    (2) Les avis divergent sur ce point : « L'emploi du suffixe -ol pour marquer la provenance n'est nullement attesté en ancien provençal », selon le philologue Paul Meyer.

    (3) « Des Cevenols, chassés par la faim des Cevennes » (Léon Ménard, 1759), « La chaîne de montagnes cévenoles » (Jean-Louis Giraud-Soulavie, 1783).

    (4) D'aucuns ont cru voir derrière le nom dudit massif − pris dans un sens géographiquement large − l'occitan set venas (« sept veines »), en référence à sept cours d'eau qui y prennent leurs sources : l'Allier, le Tarn, le Gardon, le Lot, la Loire (ou la Cèze), l'Ardèche et l'Hérault. De là l'ancienne variante orthographique Sévennes : « Avant que celuy-cy fut entré dans les Sevennes » (Antoine Varillas, 1684), à côté de « Dix églises des Cévennes » (Claude Brousson, 1685). Quand elle coulerait de source, cette étymologie populaire ne résiste pas à l'analyse des textes anciens, où figurent les dénominations « Kemmenon oros » (chez les Grecs), « Cebenna (ou Cevenna) mons » (chez les Romains), d'origine probablement celtique : de kein (« dos, croupe ») et mene (« montagne »), selon René Boudard (Recherches sur l'histoire et la géographie du sud-est de la Gaule avant la domination romaine, 1858). Autrement dit, le nom Cévennes désignerait une chaîne de montagnes aux formes arrondies.
     

    Remarque : Selon le Larousse en ligne, on appelle phénomène cévenol un phénomène météorologique « caractérisé par de fortes pluies continues tombant en automne sur le massif des Cévennes, et pouvant entraîner d’importantes inondations ».

     

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    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ses épisodes cévenols (ou ses pluies cévenoles).

     


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  • « On a vu récemment nombre de comptes Twitter insulter, menacer, agonir d'injures à caractère antisémite un couple d'élus condamné par la justice dans une affaire de fraude fiscale » (à propos des époux Balkany).
    (Gaël Brustier, sur atlantico.fr, le 13 octobre 2019)  

    Patrick Balkany (photo Wikipédia sous licence GFDL par Matt92300 Dark Attsios)

    FlècheCe que j'en pense


    L'expression agonir quelqu'un d'injures relève-t-elle du pléonasme ? Plusieurs spécialistes de la langue ont la faiblesse de le croire : « Si agonir signifie à soi tout seul "accabler d'injures" [ainsi que l'écrit Littré], agonir d'un torrent d'injures serait un pléonasme » (José Vincent, chroniqueur littéraire au journal La Croix, 1929), « Agonir signifie "couvrir d'insultes, injurier" et, par conséquent, agonir d'injures est un pléonasme de la même eau que dune de sable ou prévoir à l'avance » (Jean-Pierre Colignon, 2018), « Un pléonasme a la vie dure : agonir d'injures. Pourquoi en rajouter, puisque le verbe monosémique agonir signifie "accabler d'injures" ou tout simplement "injurier" ? » (correcteurs du site lemonde.fr, 2019). Mais rien n'y fait, se désole Colignon : « La dégradation du niveau de français a entraîné les lexicographes du Larousse à entériner cette faute. » Colignon n'y va pas de main agonisante. Aurait-il une dent contre la grande Faucheuse, pardon contre la petite Semeuse ? Car enfin, renseignements pris, le Larousse n'est pas le seul ouvrage de référence en cause. Que l'on songe au Petit Robert (et au TLFi), qui propose une subtile distinction entre l'emploi « absolu » du verbe, au sens de « injurier, insulter » : « Rare. Il s'est fait agonir », et son emploi avec un complément − circonstanciel ou d'objet second, selon les analyses − introduit par de, au sens de « accabler » : « Par renforcement, courant. Elle s'est fait agonir d'injures. » Que l'on songe surtout au Dictionnaire de l'Académie, qui n'hésite pas à prendre l'exact contre-pied de la position défendue par Colignon : « Agonir ne s'emploie que suivi d'un complément circonstanciel, tel que de reproches, d'injures, de malédictions, et signifie Accabler. Il m'a agoni de sottises. » Qui croire ? Un retour aux sources s'impose.

    À l'origine était le nom agonie, ou plutôt ses formes anciennes : aigoine, agone, agoine... Emprunté du grec agônia (« lutte [dans les jeux publics] », d'où « agitation, angoisse ») par l'intermédiaire du latin chrétien agonia (« angoisse » et, dans la Vulgate, « angoisse de la mort »), le mot désignait un tourment, physique ou moral (1), avant de se spécialiser dans ceux accompagnant la dernière lutte d'un être vivant contre la mort : « Il passa la nuict en grande agonie et puis mourut » (Jacques Amyot, 1559). Quand l'ancienne langue entreprit de dériver un verbe dudit substantif, elle hésita entre plusieurs formes, mal attestées et donc mal définies : agoner (« jeter dans l'angoisse, dans une violente agitation », selon Godefroy et le Dictionnaire du moyen français(2), agonier (« vivre de grandes souffrances morales », selon le Dictionnaire du moyen français(3) et peut-être agonir (« être en agonie »), que Godefroy croit repérer dans un document de 1390 (4) et que Dauzat fait remonter au XVe siècle sans citer la moindre source. Ces formes ne réussirent pas à s'imposer face à être en agonie (attesté de longue date), puis à agoniser (surtout employé à partir de la fin du XVIe siècle), qui avait pour lui d'être dérivé du latin chrétien agonizare (« combattre ; souffrir le martyre ») et d'appartenir à la première conjugaison : « Et quand il agonisera et vendra a sa fin » (Philippe de Mézières, 1392 ; attestation semble-t-il isolée), « Et la derniere parolle qu'il dist [en] agonizant fut [...] » (Guillaume de La Perrière, 1539). Aussi ne s'étonnera-t-on pas de l'absence du verbe agonir (si tant est que le bougre ait jamais existé en moyen français) dans les dictionnaires anciens ; seul agoniser y avait droit de cité, au sens de « être dans un état d'extrême angoisse (spécialement celle qui précède la mort) » (5) : « Agonizar, agoniser, estre en agonie » (César Oudin, Thresor des deux langues française et espagnole, 1607).

    Il fallut attendre le milieu du XVIIIe siècle pour que le verbe agonir entrât officiellement en scène... par la porte de service : « Eh ! pourquoi voulez-vous qu'al' se laisse agonir ? » (Pierre Boudin, 1754), « J'étois agonie par ste femme » (Jean-Joseph Vadé, 1756), « Ne m'agonie [sic] pas de complimens, car je suis dans mon humeur massacrante » (Le Panier de maquereaux disputé, 1764), « Elles vont vous agonir de sottises » (Roger-Timothée Régnard de Pleinchesne, 1772), « Si bien que je fus si tourmentée, si agonie de sottises par les envieuses » (Restif de la Bretonne, 1783). Plus populacier, tu meurs ! Les uns − on les entend d'ici − crièrent au barbarisme aussi fort que nos barbares harengères : « Agonir n'est pas français. Ne dites donc pas : agonir quelqu'un de sottises ; dites : accabler quelqu'un d'injures » (Dictionnaire des locutions vicieuses, 1813 ; Manuel de la pureté du langage, 1835). D'autres crurent préférable de s'en tenir à la graphie agoniser pour les deux sens : « Agoniser, verbe neutre, être à l'agonie. Agoniser, verbe actif, quelqu'un de sottises, l'accabler d'injures ; populaire » (Joseph Planche, 1822), « Agonir quelqu'un d'injures, l'en accabler. S'agonir, s'invectiver. On devrait dire agoniser et s'agoniser » (Napoléon Landais, 1836)... et s'attirèrent les foudres de leurs confrères : « Agonir quelqu'un de sottises [...]. Quelques-uns disent agoniser. Ces deux manières de parler sont également vicieuses » (Jean-François Rolland, Dictionnaire du mauvais langage, 1813), « Agoniser ou agonir quelqu'un de sottises, expression ridicule adoptée par les dames de la Halle et par messieurs de la Correctionnelle » (Dictionnaire de tout le monde, par trois académiciens, 1842) − sans doute le contraste entre les amen prononcés au chevet d'un agonisant et les aménités échangées par les poissonnières était-il trop violent... D'autres, enfin, se demandèrent si le nouveau venu ne serait pas une altération, d'après agonie, du vieux verbe ahon(n)ir (« faire honte à, déshonorer, insulter », du francique haunjan, « railler, insulter »), attesté jusqu'au XVIIe siècle en français et survivant en normand (6) : « Ce mot, tout populaire, n'a point de rapport grammatical ou étymologique avec agoniser ; c'est tout simplement la corruption de l'ancien et très bon verbe ahonir [...] dont l'h s'est changée en g dur » (Maurice La Châtre, 1853). Voilà qui appelle plusieurs remarques.

    1/ Quoi qu'en dise La Châtre, l'origine du verbe agonir « n'est pas claire », de l'aveu même de Goosse (7). Mais l'étymologie par agonie et ahon(n)ir, généralement admise de nos jours, a ceci de séduisant qu'elle fait écho à l'expression mourir de honte. Agonir quelqu'un (de), c'est littéralement (et par exagération plaisante) « le mettre à l'agonie, le faire mourir de honte (en l'accablant de) ». Claude Duneton y voit une allusion à l'ancien pilori du quartier des Halles, à Paris : « Il faut savoir que les malheureux condamnés au carcan étaient alors copieusement ahonis − abreuvés d'insultes par une foule enchantée de pouvoir maltraiter ses malfaiteurs ! D'où l'amalgame inconscient entre le déshonneur et l'article de la mort » (Au plaisir des mots, 2004). Les premières attestations confirment, au demeurant, que le complément introduit par de − qui peut ou non accompagner le verbe agonir (en plus de l'objet direct), comme le rapportent le Robert et le TLFi − exprimait le plus souvent une idée d'agression verbale : sottises (au sens populaire de « injures ») ou injures (au sens restreint de « paroles offensantes »). Force est toutefois de constater que ce n'était pas toujours le cas : « Mutiler le fantassin [= le piéton] ou l'agonir de poussiere » (Michel Marescot, 1754), « [Il] l'agonit de coups de poing » (Bayard et Dumanoir, 1837), « Un enfant de quatre ans, qu'un M. Nicot avait agoni de sangsues » (Armand Trousseau, 1839), « C'est la vieille qui m'a agoni de coups » (La Correctionnelle, 1840), « [Elle] m'a agoni de coups de bâton » (Charles Charbonnier, 1847), « Il a eu grand' raison de vous agonir de coups de fouet » (Jean-Bernard Mary-Lafon, 1860), « Le premier titi venu vous agonirait de sottises, ou d'écorces d'orange, si vous étiez à quelque théâtre du Boulevard » (Charles de Saint-Julien, 1866), et encore de nos jours : « [Elle] l'agonissait de regards furibonds » (Daniel Cario, 2006), « Ils m'agonissent de coups de poing, de coups de pied » (Diniz Galhos, 2019), « J'étais agoni de coups » (Yann Moix, 2019). Même constat avec agonir employé « absolument » : « Dérangez-vous de là, vous autres, que j'agonisse ce damné voleur ! [...] Si tu avais mes deux mains pour carcan, tu serais bientôt étranglé ! » (Georges Touchard-Lafosse, 1833), où le contexte montre assez qu'il n'est pas seulement question de lutte orale mais aussi physique ; et, cela va sans dire, avec agoniser pris au sens de agonir : « Rev'là la bourgeoise avec son monsieur [...] qui m'ont agonisé de coups » (Journal des débats, 1834), « J'l'agonise de coups de fouet » (Alfred Fouquet, 1857), « Les sales camouflets dont chacun l'agonise » (Marius Allègre, 1879), « Ces malheureux chevaux [...] qu'on agonise de coups » (La Fronde, 1899), « Agoniser. Maltraiter en paroles ou autrement, quereller, tarabuster » (William Pierrehumbert, Dictionnaire historique du parler neuchâtelois et suisse, 1902), « Les parents [...] finissent par s'agoniser de coups » (Georges Hérelle, 1918). Et quand bien même l'agression se manifesterait par des paroles, celles-ci ne sont pas toujours injurieuses : « Les croyant riches, [...] on les agonise de demandes exigeantes » (Sainte-Beuve, 1864), « [Il s'était vu] agonisé de questions » (Marie Quinton, 1895), « [Elle] voudrait la rencontrer pour aussitôt l'agonir de conseils » (Jean-Michel Olivier, 2007). Aussi l'Académie est-elle fondée à présenter agonir comme un synonyme de accabler (avec une idée d'abondance ou de répétition) − et non pas seulement de « accabler (en paroles) », ainsi que l'écrivent abusivement André Goosse et Michèle Lenoble-Pinson. Les chasseurs de pléonasmes en seront pour leurs frais.

    2/ « Agoniser de sottises. Exemple intéressant de corruption. Agoniser n'a ici aucun sens. Il est pour agonir, qui est lui-même pour ahonir. Le populaire a changé agonir pour agoniser qu'il connaissait mieux », lit-on dans Le Littré de la Grand' Côte (1897). Nous aurions donc affaire à une double corruption populaire : ahon(n)ir > agonir, puis agonir > agoniser. Las ! pas plus que sur la première, nous allons le voir, les spécialistes ne s'accordent sur la seconde... Au chapitre des arguments plaidant en faveur de l'attraction de agonir par agoniser, notons tout d'abord le fait que ce dernier verbe « ne s'emplo[yait] guère dans le sens "être à l’agonie" en langage populaire », selon Henri Bauche (8) ; autrement dit, la graphie agoniser était sémantiquement disponible pour le bas peuple, en plus d'être « paronymiquement admissible » (si j'ose dire). Ensuite, elle satisfaisait le « besoin factice et déraisonnable d'allonger avec des suffixes mille mots qui s'en passeraient bien » (Paul Stapfer, 1909) et, plus encore, la tendance de la langue à ramener tous ses verbes à la première conjugaison : « Le nouveau sens octroyé à certains verbes ne saurait s'expliquer autrement que par le fait qu'ils servent à éliminer par assonance un verbe à radical variable : agonir > agoniser » (Henri Frei, La Grammaire des fautes, 1929). Ajoutez à cela « l'analogie de verbes comme brutaliser, martyriser, tyranniser » ou encore « l'analyse sémantique de verbes comme humaniser, immortaliser "rendre humain, immortel" (d'où agoniser "rendre agonisant") » (TLFi), et tous les ingrédients étaient réunis pour précipiter agonir, la mort dans l'âme, dans les bras de son concurrent. Seulement voilà : d'autres observateurs font entendre un son de glas quelque peu différent. Ainsi de l'écrivain Gustave Le Vavasseur, qui présente agoniser « accabler (à plusieurs reprises) » comme « le fréquentatif » de agonir « combattre » (Remarques sur quelques expressions usitées en Normandie, 1884), et du linguiste Alphonse Juilland, qui y voit plutôt « le résultat d'un jeu de mots qui combine la forme du verbe courant agoniser "être à l’agonie" avec le sens du verbe familier agonir » (Les Verbes de Céline, 1985). La chronologie et le sens de l'influence entre nos deux paronymes en viennent même à être remis en question. Je pense au linguiste Paul Ackermann, qui soutient que le peuple tend plutôt à enlever de certains verbes le suffixe -iser, de formation savante : « D'agoniser ["être à l'agonie"], verbe neutre, il a fait agonir, verbe actif [...]. C'est que le peuple forme ses verbes simplement en er ou en ir, et non point en iser » (Discours sur le bon usage de la langue française, 1839) − pourquoi venir ensuite rallonger ce que l'on s'est évertué à raccourcir, je vous le demande ? Plus inattendue est la thèse défendue par Walther von Wartbug, selon laquelle c'est agoniser « accabler » qui aurait été simplifié dans les milieux populaires en agonir (sous l'influence probable de ahonnir), et non l'inverse. Le peuple a bon dos et il est facile, dans cette histoire qui s'est surtout jouée à l'oral, de lui faire dire tout et son contraire... Contentons-nous donc d'observer, avec le Dictionnaire historique de la langue française, que agonir et agoniser sont tous deux attestés dans ce sens populaire au milieu du XVIIIe siècle, et, avec Lazare Sainéan, que « l'une et l'autre formes sont encore usuelles aussi bien dans les parlers provinciaux (Berry, Poitou, Normandie, etc.) [9] que dans le langage parisien [du XIXe siècle] ».

    3/ Jean-Joseph Vadé, l'inventeur du genre dit « poissard », n'hésitait-il pas lui-même entre « Ne l'agonisons plus » (1743) et « J'étois agonie par ste femme » (1756) ? C'est là que les choses se corsent (et pas seulement pour les Maures...). Car, tenez-vous bien, certains observateurs, et pas des moindres, tiennent cet agonisons-là pour une forme conjuguée du verbe... agonir : « Les deux verbes possèdent des formes communes : nous agonisons, j'agonisais… Mais il en est suffisamment pour les différencier : j'agonis et j'agonise, j'agonirai et j'agoniserai... » (André Moufflet, 1929), « Les verbes agonir et agoniser ne se distinguent guère qu'à l'infinitif et au participe passé (agoni en face de agonisé). Mais la conjugaison de agoniser a contaminé celle de agonir ; ainsi, l'imparfait de agonir est agonisait (et non agonissais) » (Grand Larousse encyclopédique, 1960) (10), « Agonir : Il l'agonisait de sottises » (Thomas, 1971), « Il faut reconnaître que ces deux verbes ont tout pour être confondus, jusqu'à leur participe présent, agonisant » (Claude Duneton, 2004) et, de façon plus nuancée, « On trouve agoniser notamment aux formes où l'emploi de agonir obligerait l'emploi des formes en -iss-, que la langue a probablement cherché à éviter, qui en tout cas ont pu servir de point de départ à l'attraction paronymique » (TLFi), « Agonir se conjugue en principe comme finir [comme abonnir, selon Bescherelle, 1843] ; pourtant, on trouve assez rarement les formes avec l'affixe -iss-. À leur place, des formes en -is- empruntées à agoniser, qu'il vaut mieux éviter » (Goosse, 2011). On voudrait mettre les usagers à la torture, sinon à l'agonie, qu'on ne s'y prendrait pas autrement...
    Qu'il me soit ici permis de faire remarquer à ces éminents spécialistes que c'est le phénomène d'attraction exactement inverse qui s'est d'abord observé dans la langue. Je n'en veux pour preuve que les graphies agonissoit, agonissant qui s'invitèrent, dès le XVIIe siècle, dans la conjugaison du verbe agoniser « être à l'agonie » à côté des agonisoit, agonisant attendus, accréditant par là-même l'idée d'une forme verbale en -ir du deuxième groupe de même sens (11). De là, la confusion gagna les autres modes et temps : « Vous n'entendez donc pas ce vaisseau qui agonit [pour agonise] là-bas ? » (Frédéric Soulié, 1838), « Après avoir longtemps agoni [pour avoir agonisé], l'enfant avait perdu tout sentiment de froid et de faim » (Cornélius Holff, 1852), « On y entend gémir des voix, semblablement à celles des malades qui agonissent [pour agonisent] » (Henri de Lacretelle, 1859), « Voir couler son sang... le voir agonir [pour agoniser] sous ma main » (Ernest Capendu, 1862), « La Démocratie pacifique agonira [pour agonisera] jusqu'au 2 décembre, et mourut » (Eugène de Mirecourt, 1867), « Des constructions en bois dans lesquelles ont agoni [pour ont agonisé] par milliers de malheureuses victimes de la guerre » (Le Populaire, 1935), « Ma grande rivale c'est la musique, elle est coincée, elle se détériore dans le fond de mon esgourde... Elle en finit pas d'agonir... » (Céline, cherchant à reproduire la langue populaire, 1936), « Le Marais n'a pas oublié la masse grise du donjon du Temple où agonit [pour agonisa] le Dauphin » (Jean Prasteau, 1973), « Combien furent blessés et agonirent [pour agonisèrent] sans soins ? » (Éric Lebreton, 2012) (12). Parallèlement à ce phénomène, des formes propres à la conjugaison de agoniser (n'en déplaisent aux incrédules) commencèrent à être employées au sens de « accabler », dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : « On ricane, on se fâche, puis on s'agonise en relais » (Les Porcherons, 1773), « Voir la canaille de cette ville l'agoniser de sottises » (Claude-René Guezno de Penanster, vers 1812), « Ce sont trois perronnelles [sic] qui m'ont agonisée » (Sewrin, Dumersan et Merle, 1813), « De sottises chacun viendra m'agoniser » (Dame-Jane, 1824). Côté agonir, les formes en -iss- n'étaient pas aussi rarement observées qu'on voudrait nous le faire croire (13). Quant à celles en -is-, prétendument « ambivalentes », force est de reconnaître que les exemples relevés dans Le Bon Usage ne prouvent rien à eux seuls. Certes, il semble bien que Maupassant, qui connaissait le patois de sa Normandie natale, ait écrit : « La mère Tuvache les agonisaient d'ignominies » (1882), mais que faut-il en déduire ? Qu'il avait pour habitude de conjuguer le verbe agonir sur un modèle plus proche de dire que de finir ? qu'il cherchait à éviter les formes en -iss- en leur substituant celles en -is- empruntées à agoniser, comme semble le croire Goosse ? ou, plus simplement, qu'il assumait le choix du verbe agoniser dans cet emploi, à l'instar de cette autre phrase placée dans la bouche de « la mère aux monstres » : « J'sais t'i c'que vous avez tous à m'agoniser comme ça ? » (1883) ? De même, l'exemple emprunté à la comtesse de Ségur (« Les Léonard nous agonisaient d'injures », 1861) ne peut s'analyser qu'à l'aune des suivants : « Il m'interrompait dès les premiers mots pour m'agoniser de sottises », « Je l'agonise d'injures » (1866). Parfois, guillemets ou italiques nous renseignent sur l'intention de l'auteur ; comparez : « C'était des petits mendiants qu'il avait agonisés de sottises » et « Est-ce que par hasard vous vous imaginez, madame, que je me laisserai agonir de sottises par votre cuisinière ? » (Eugène Sue, dont on peut supposer qu'il tenait agoniser dans ce sens pour plus populaire que agonir). Mais, là encore, chacun voit midi à sa porte : « Elle m'a presque agonie de sottises » (Balzac, 1847), « Il "agonit" tout le temps la pauvre fille [...] de sottises » (Jules Lemaître, 1889). Vous l'aurez compris : dans cette affaire, mieux vaut ne pas tirer de conclusions trop hâtives de l'analyse des formes verbales. Entre les inévitables coquilles d'éditeur, les erreurs franches de conjugaison, les formes prétendument susceptibles d'être rattachées à l'un et à l'autre verbe et celles volontairement confondues pour imiter la langue populaire, l'exercice s'apparente à un authentique parcours de l'agonisant...

    4/ L'argument généralement opposé par les détracteurs de agoniser « accabler » est celui de l'intransitivité : « Agoniser est un verbe neutre qui signifie "être à l’agonie" » (Jean-François Michel, Dictionnaire des expressions vicieuses, 1807), « Agoniser est toujours neutre et ne peut jamais, par conséquent, signifier "mettre à l'agonie" » (Louis Platt, Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux, 1835). À y bien regarder, la réalité est plus complexe qu'il n'y paraît. Le Dictionnaire du moyen français ne relève-t-il pas, parmi les anciens sens de agoniser, celui, transitif, de « tourmenter (quelqu'un) » (en parlant d'une chose, il est vrai), indirectement attesté par la construction passive agonisé de : « Regarde [...] ton filz humble et humain, Agonizé d'un ennuy tres grevain [= pénible à supporter] » (Jean Michel, 1486) ? « Tourmenter » ! N'est-ce pas peu ou prou la signification du verbe agonir ? (14) Qui plus est, fait valoir Sainéan contre l'avis de Platt, « le passage du neutre à l'actif [est] un phénomène courant dans le développement historique de la langue » ; « être à l'agonie » devient « mettre à l'agonie » : « Il est livré à une inquiétude qui l'agonise » (Martin-François Thiébault, Homélies sur les épîtres, 1766) et, avec un complément introduit par de, « Ses fils [...] l'agonisent de chagrins [en parlant d'un mourant] » (Journal général de la littérature de France, 1824), d'où « mettre à l'agonie à force d'injures, de reproches, de coups... ».

    Le piquant de toute cette affaire, c'est que agonir est parvenu, par un tour de force que l'on s'explique mal, à s'extraire des bas-fonds (Littré le trouvait « du plus mauvais langage ») pour s'imposer − un comble ! − dans le registre soutenu : « "Agonir quelqu'un" est devenu une manière huppée, voire légèrement précieuse, de dire "le traiter de tous les noms", note Claude Duneton, alors que "l'agoniser" est perçu comme une faute, un vulgarisme, une bourde de concierge ignorante. » Réservé à la langue populaire et aux parlers régionaux, agoniser quelqu'un ? Le Robert se montre plus nuancé : « Le verbe s'entend et se lit chez des auteurs reflétant la langue parlée, mais on le trouve [aussi] chez des écrivains sans caractère "populaire" » ; et Charles Maurras, étonnamment bienveillant : « [Les puristes] me font de la peine quand ils refusent à la fruitière ou à la boulangère le droit d'agoniser leurs clients de sottises ; agonir est pédanterie qui fait mal au cœur… » (Dictionnaire politique et critique, 1932). Qu'importe ! L'Académie, dans un louable souci de clarté, entend soigneusement distinguer les deux acceptions et les deux conjugaisons : à agoniser, verbe du premier groupe (il agonisait), le sens de « lutter contre sa fin toute proche » et à agonir, verbe du deuxième groupe (il agonissait), celui de « accabler ». Et gare à l'effronté qui s'imaginerait que « agoniser pour agonir, ce n'est pas la mort » : il se verrait aussitôt opposer... une tête d'enterrement.
     

    (1) « E tot lo mont mist en si grant aigoine » (Alexandre le Grand, vers 1160), « Th[e]ophilus est en agoine » (Gautier de Coinci, début du XIIIe siècle), « Quant elles sont en agonie D'enfanter » (Le Bestiaire et le lapidaire du Rosarius, vers 1330), « [Agonie] est excercitation pour faire les corps agiles et fors [sens grec]. Agonie est pris aucunes fois pour labeur de pensee fort et angoisseux [sens latin] » (Oresme traduisant Aristote, vers 1374).

    (2) « Pour moy seulement agoner Et en merencolie mettre » (Guillaume de Machaut, 1349).

    (3) « Mon ame s'agonye si fort Qu'elle est triste jusq'a la mort » (Jean Michel, 1486), « L'ame des Catholiques agonians » (Philippe de Marnix, avant 1598).

    (4) « Ledit Geoffroy leur avoit promis en agonnir [= à l'article de la mort, au moment de mourir ?] a cause de sadite fille bailler et aseir [la somme de...] en ses heritages » (Archives de Talhoet, 1390). S'agit-il de la forme verbale, comme le croit Godefroy, ou d'une graphie déformée de en agonie ?

    (5) Le verbe agoniser est également attesté au sens grec de « combattre, lutter » : « Ne agonizeroit ou emprendroit soy combatre en aucun bon peril » (Oresme, vers 1374) et au sens latin de « souffrir, endurer le martyre » : « Sans vesteure agoniseray vaillamment en defendant et soustenant la vraye foy » (La Vie de sainte Febronne, XVe siècle).

    (6) Selon Alfred Delvau, ahon(n)ir, attesté dès le XIIe siècle − « Ains se laissascent tot morir Qu'il me soufrissent ahonir [= Ils se laisseraient plutôt mourir que de me voir déshonorer] » (Partonopeus de Blois) − est « un vieux verbe français encore employé en Normandie » (Dictionnaire de la langue verte, 1867).

    (7) On ne compte plus les pistes explorées par les spécialistes : le gallois achwyn « accuser, blâmer » (Louis-Nicolas Bescherelle, 1845), le bas latin acanizare « crier comme un chien après quelqu'un » (Glossaire français polyglotte, 1846) ou le latin (ad)gannire « criailler, grogner, gronder » (Jean-Baptiste Jouancoux, 1880), le breton ankenia « chagriner » (Édélestand et Alfred Duméril, 1849), le celtique gonu « devenu gonir [« frapper »] et augmenté du préfixe a pour ad » (Pierre Malvezin, 1903), etc. Citons encore Jean Fleury, pour qui « la racine ahonnir est inacceptable. L'o de honnir est bref, et l'h normande, qui passe très bien à r, ne passe jamais au g, au moins n'en connais-je pas d'exemple » (Essai sur le patois normand de La Hague, 1886).

    (8) On trouve toutefois : « Pour nou faire agonisé d'faim » (Haguinettes, 1774), « On za que des chiffons en magnière d'écus que sont déjà agonisés à moitié » (Jean Fenouillot, La Table d'hôte à Provins, 1792).

    (9) « Agonir (arrondissement de Bayeux et Orne), Agoniser (arrondissement de Valognes ; employé aussi dans le Berry) » (Dictionnaire du patois normand, 1849), « Agoniser, verbe actif. Insulter, injurier, outrager de paroles. Après avoir agonisé sa femme, il l'a chassée du logis. Terme suisse, savoisien, comtois, lorrain, etc. Nous disons aussi, avec un complément indirect, agoniser de sottises, agoniser d'injures. Dans le langage parisien populaire on dit : Agonir, Agonir quelqu'un de mauvais propos » (Jean Humbert, Nouveau Glossaire genevois, 1852), « Agonir de sottises, accabler d'injures. On dit à Paris (langage populaire) : agoniser de sottises » (Eugène Robin, Étude sur le patois normand en usage dans l'arrondissement de Pont-Audemer, avant 1864).

    (10) Dix ans plus tard, le Grand Larousse de la langue française s'en tiendra prudemment à cette seule remarque : « La conjugaison de [agonir] a été parfois contaminée par celle de agoniser. »

    (11) « Le Sauveur agonissant au destroit de sa passion » (Louis Richeome, 1601 ; « agonisant », 1628), « Sur le point qu'il agonissoit » (Denis de la Mère de Dieu, 1618), « Agonisant et mourant » (François Bourgoing, 1635 ; « agonissant », 1649), « Philippe Crivelly [...] agonissoit à la mort » (Vincent Willart, 1636), « Les larmes du cerf, agonisant aux abois » (Jean-Pierre Camus, 1619 ; « agonissant », 1636), « Comme elle agonissoit » (Louis de Sainte-Thérèse, 1662) et même « Agonissant, mourant, expirant, décédant, trépassant. Je l'ai vu agonissant » (Recueil des sinonimes françois qui entrent dans le beau stile [!], 1745).

    (12) Et aussi : « Telle est la réponse de la femme à son mari agonissant » (Pierre Capelle, 1810), « Il revenait sanglant Agonir à mes pieds » (Marius Ledoux, 1864), « Son père blessé grièvement, agonissant peut-être » (Paul Féval, 1866), « Ce doit être un coup bien rude pour un mourant que de voir un autre homme agonir auprès de lui » (Henry Ratel, 1872), « La lampe agonissait » (Raoul de Navery, 1876), « [Le cerf], livré à une meute de chiens dévorants, agonira lentement sous leurs morsures » (Georges Eekhoud, 1896), « Une image [...] où se voyait Jésus au Jardin des Olives agonir sous le poids de nos fautes » (Maria Biermé, 1901), « C'est d'abord l'écrasement de la solitude et l'impatiente angoisse de songer qu'il va y agonir si longtemps » (Ernest Delahaye, 1923), « Comme au champ d'Austerlitz agonissaient les braves, Je me meurs » (Annie Spillebout, 1977), « Un corps qui, trop chauffé, risque d'agonir si on le plonge brutalement dans l'eau froide » (Philippe Claudel, 2012).

    (13) « Ne l'agonissons plus » (dans des éditions posthumes des œuvres de Vadé), « Agonissez-moi » (Adolphe Salvat et Charles Henri, 1837), « Croyez-vous qu'elles m'agonissent depuis la rue Montorgueil ? » (Charles Dupeuty et Louis-Émile Vanderburch, 1838), « Les poissardes s'agonissent » (Laurent Joseph Remacle, 1839), « Voilà qu'on va m'agonir maintenant... Eh bien ! oui, je veux bien... Agonissez, mes braves gens, agonissez... » (Adolphe Lemoine et Henri Horace Meyer, 1840), « Tous, ils m'agonissent » (Laurencin, Cormon et Grangé, 1852), « Ils l'agonissent de sottises et de coups de bec [en parlant d'oiseaux] » (Le Petit Parisien, 1908), « Les deux amants s'agonissent » (Revue musicale de Lyon, 1910), « Une vieille femme qui [...] l'agonissait de sottises » (Charles Silvestre, 1929), « Les mêmes officieux qui l'agonissaient d'injures » (Léon Blum, 1930) et aussi « Un agonissement d'injures » (Antoine-Alexandre-Henri de Poinsinet, 1758).

    (14) « Ne dites pas : Il l'agonise du matin au soir. Dites : Il le tourmente, il le vexe du matin au soir » (Jean-François Rolland, Dictionnaire du mauvais langage, 1813).

     

    Remarque 1 : On lit chez Thomas : « Après le glissement de sens vers "insulter", agonir a été remplacé, à la fin du XVIe siècle, par agoniser [...], qui signifie à son tour "être à l'agonie". » Et aussi chez Pierre Guiraud : « C'est le vieux mot agonir "être en agonie" qui s'est croisé avec ahonnir pour prendre, en moyen français, le sens de "insulter" » (Cahiers de lexicologie, 1967). Agonir employé au sens de « insulter » avant 1600 ? Voilà une affirmation qui mériterait d'être étayée de quelques références...

    Remarque 2 : Agonir est parfois présenté comme un verbe défectif : « Plusieurs temps du verbe agonir sont inusités » (Colignon), « Ne s'emploie qu'à l'infinitif, aux temps composés et au singulier de l'indicatif présent » (Girodet), « Du fait des hésitations sur la conjugaison, agonir est en réalité un défectif, employé au présent de l'indicatif, aux temps composés et à l'infinitif, parfois au futur et au conditionnel, presque jamais à l'imparfait » (Robert). Il n'est pourtant que de consulter la production littéraire de ces cinquante dernières années pour se convaincre que l'indicatif imparfait (en -iss-) de notre verbe n'est pas encore à l'agonie : « Ils s'étaient levés et m'agonissaient d'injures » (Jean-Pierre Attal, 1962), « J'agonissais indistinctement le mâle et la femelle » (Gaston Cherpillod, 1969), « Ils agonissaient les mouflets d'injures » (Pascal Bruckner, 1986), « La même foule haineuse qui l'agonissait d'injures » (Gerald Messadié, 2006), « Je l'agonissais d'injures » (Andrea H. Japp, 2007), « [Il] l'agonissait alors d'injures » (Jean Diwo, 2008), « Toi qui agonissais les curés » (Nicolas d'Estienne d'Orves, 2011), « Ces "plumitifs" qu'agonissait Voltaire en son temps » (Éric Dussert et Éric Walbecq, 2014), « Les gosses nous agonissaient de bêtises » (Marie Charrel, 2017), « Elle l'agonissait de jurons » (Marcu Biancarelli, 2018).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (selon l'Académie).

     


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  • « J'ai été surprise par les violences que cela a engendré. »
    (Mathieu Giua, sur 37degres-mag.fr, le 9 octobre 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire : les violences que cela a engendré ou, conformément à la règle selon laquelle le participe passé des verbes conjugués avec avoir s'accorde avec son complément d'objet direct si celui-ci précède, que cela a engendrées ? L'affaire ne date pas d'hier : elle remonte... à 1672 ! C'est à cette époque que le grammairien Gilles Ménage, analysant dans ses Observations sur la langue française la règle établie un siècle plus tôt par Clément Marot, formula une exception « qui est d'autant plus remarquable qu'elle n'a été remarquée de personne » : « L'usage veut qu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cela m'a donné, et non pas m'a donnée, quoique le substantif [antécédent du complément d'objet direct que] soit devant le verbe, et quoiqu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cet accident [= évènement] m'a donnée. » Contre toute attente, plusieurs de ses confrères lui emboîtèrent le pas sans discuter, mais en prenant soin de désigner clairement le coupable : « Donné agrees with cela, not with joie [= donné s'accorde avec cela, pas avec joie] » (Guy Miège, A New French Grammar, 1678), « Le mot cela servant de nominatif, quoiqu'il soit devant le verbe, empêche que le participe ne prenne le genre et le nombre du substantif. Vous ne sauriez croire la peine que cela m'a donné, les inquiétudes que cela m'a causé » (Thomas Corneille, note sur les Remarques de Vaugelas, 1697).

    Vous, je ne sais pas, mais moi, quand j'entends parler d'une exception jusqu'alors passée inaperçue, je suis comme saint Thomas : je demande à voir. Quel était l'usage en la matière au XVIIe siècle ? Difficile à dire, en vérité, tant les exemples pertinents (avec un COD féminin ou pluriel) et de première main sont rares, et nombreuses les discordances entre les éditions. Jugez-en plutôt : « Je suis très marri de la peine que cela vous a donnée » (Malherbe, lettre datée de 1621) ; « La joie que cela a donnée ici à tout ce que vous aimez » (Vincent Voiture, lettre datée de 1635, dans une édition de 1654), mais « que cela a donné » (dans une édition de 1657) ; « L'affection que cela lui a donnée de servir votre maison » (Jeanne de Chantal, 1638) ; « La peine que cela lui avoit donnée » (Anne-Marie-Louise d'Orléans, 1661) ; « Mon frère voyant l'émotion que cela avoit causé » (Gilberte Périer, 1663) ; « La confusion de mon départ m'a détournée de l'inquiétude que cela m'auroit donnée dans un autre temps » (Mme de Sévigné, lettre datée de 1677, dans une édition de 1734), mais « que cela m'auroit donné » (dans une édition de 1736) ; « Ce concile n'approuva pas la variété excessive que cela avoit causé dans sa province » (Louis Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, édition de 1678), mais « que cela avoit causée » (édition de 1679) ; « Les sujets de crainte que cela a donné autrefois au roi » (Mercure historique et politique, 1687) ; « S'ils veulent savoir quelle est la peine que cela m'a fait » (Jean-Baptiste de La Quintinie, 1690) ; « Je suis très marri de la peine que cela vous aura donnée » (Bernard de Montfaucon, 1700). Vous conviendrez avec moi que l'exception de Ménage paraît très exagérée, et l'usage écrit de l'époque, très hésitant.

    Mais ce n'est pas tout : le grammairien lui-même reconnaît qu'il s'agit là d'« une des bizarreries de notre langue, dont il est difficile de rendre raison » ! Ne serait-ce pas plutôt une bizarrerie de Ménage ? Toujours est-il que la question divisa les spécialistes du XVIIIe siècle : « Corneille et Ménage [...] prétendent que lorsque le sujet qui régit le verbe est énoncé par le pronom cela, il n'y a plus de concordance à observer, et qu'il faut dire : Les soins que cela a exigé. Mais il me paraît que ces exceptions ne subsistent plus : je vois la règle générale également observée dans ces exemples par le plus grand nombre [1] » (Gabriel Girard, 1747), en face de « Le participe est encore indéclinable, lorsque le verbe est mis à l'impersonnel avec il, ou bien lorsque ceci, cela est le nominatif du verbe : Ne savez vous pas la douleur que cela m'a causé. La perte que ceci m'a occasionné est irréparable » (Jean-François-Augustin Belin, 1788). Il fallut attendre le XIXe siècle pour que les grammairiens accordassent enfin leurs violons : « Ménage et Thomas Corneille, après avoir reconnu le principe sur lequel l'usage est fondé, y faisaient [des] exceptions ; lorsque le mot cela servait de nominatif, ils croyaient que l'on devait dire : La peine que cela m'a donné ; les inquiétudes que cela m'a causé. [Ces] exceptions n'étant [pas] fondées en raison, l'usage les a rejetées, et il a tout soumis à une règle simple » (Jean-François Marmontel, avant 1799), « Les anciens grammairiens avaient encore cherché à établir une exception bien singulière ; ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d'un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s'accordât point avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d'avis de dire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné, au lieu de : Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données. Mais depuis longtemps cette exception n'est plus admise » (Charles-Pierre Girault-Duvivier, 1811), « Ménage [...] admet des exceptions tout à fait arbitraires » (Ernest Bouvier, 1853), « Ne croyons pas [...] que Ménage ait toujours la logique pour lui. Pourquoi écrit-il : La joie que cela m'a donné, et : La joie que cet accident m'a donnée. Les deux cas ne sont-ils pas aussi les mêmes ? » (Jean Bastin, 1880), « Une exception, inventée par Gilles Ménage et acceptée par Thomas Corneille » (Ferdinand Brunot, 1924), « La langue parlée la [= la règle d'accord du participe passé avec avoir] respecte très mal, et, même dans l'écrit, on trouve des manquements : Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait (Maurice Druon, 1962) » (André Goosse, 1986). Fin de l'histoire ?

    Las ! voilà qu'André Thérive remet le sujet sur le tapis, en 1926, dans une de ses fameuses chroniques de langue : « L'impression que cela m'a faite est absolument correct, [mais] choque l'oreille et, pour ainsi dire, l'esprit même. Il n'y a pas un pédant qui oserait faire l'accord dans une telle occasion, malgré les lois formelles de la grammaire. Avouons donc que la règle est morte, et donc néfaste. Il faut proclamer invariables certaines expressions verbales (généralement courtes, où le participe est même monosyllabique). Et dans cette humiliation devant l'usage, ne cherchons pas de raisons. Seuls des phonéticiens très subtils pourraient en inventer ; je ne suis pas sûr qu'elles fussent excellentes [...]. Je crois personnellement que dans l'impression que ça m'a fait, le neutre ça contamine de sa neutralité toute la proposition relative, laquelle a déjà tendance à être invariable comme toutes les expressions verbales composées. » Retour à la case départ ? À y bien regarder, des différences d'analyse apparaissent entre le chroniqueur du XXe siècle et les grammairiens du XVIIsiècle : Thérive, établissant une distinction entre l'usage oral et l'usage écrit (2), soupçonne des considérations phonétiques et euphoniques, quand Ménage et Corneille donnent des exemples où l'accord du participe passé est purement graphique ; quant à l'argument selon lequel le caractère « non décomposable » des locutions verbales favoriserait l'invariabilité, il ne saurait s'appliquer aux exemples de Ménage et de Corneille, qui reposent sur des expressions non figées (et des participes non monosyllabiques). Reste le pronom cela (ou, par contraction, ça), qui tendrait donc à lui seul à bloquer l'accord...

    Dans Le Participe passé autrement (1999), Marc Wilmet avance une explication à ce phénomène : « L'“étrangeté” imputable au pronom cela ne naîtrait-elle pas d'une confusion de support [comprenez : objet qui impose l'accord à un apport, en l'occurrence le participe passé] : "qu'est-ce qui a été fait ?" ; 1° que → l'impression (la bonne source du pronom que), 2° cela (source erronée de que, mais le pronom masculin singulier cela se superpose à l'impression, dont il sauvegarde le trait "inanimé" [3]) ? » À en croire Hanse, ladite confusion serait d'ailleurs facilitée, dans les constructions de ce type, par le voisinage immédiat du complément d'objet direct et du pronom sujet : « On a signalé maintes fois la tendance à ne pas faire l'accord avec un complément féminin qui précède quand le sujet, pas trop éloigné, est cela : L'impression que cela m'a faite peut paraître étrange, mais l'accord s'impose aussi bien que dans L'impression que ce jeune homme vous a faite. » D'autres observateurs, se réclamant cette fois d'une remarque de Grevisse (4), tentent plutôt de justifier l'invariabilité du participe passé par une analogie (que d'aucuns qualifieront d'abusive) entre le pronom neutre cela et le il impersonnel. L'Académie, quant à elle, nous apprend par la voix du service de son Dictionnaire qu'elle n'entend pas déroger à l'orthodoxie grammaticale (mais gageons que de cela vous ne doutiez pas) : « On fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d'exception. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires [...] que Charles-Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : "Les anciens grammairiens... [cf. plus haut]." Était-il possible d'imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée [et] le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d'accord » (rubrique Dire, ne pas dire, 2017).

    Oserai-je l'avouer, au risque de passer pour un pédant fini ? cette affaire me met d'autant plus mal à l'aise que, contrairement à la plupart des usagers (si j'en crois les nombreux témoignages glanés sur les forums de langue [5]), mon oreille n'éprouve aucune surprise à entendre ledit accord, avec ou sans cela comme sujet. Cela dit, il est toujours possible, pour le locuteur plongé dans le doute ou pourvu d'un pavillon plus délicat que le mien, de contourner la difficulté en évitant les temps composés, en précisant la réalité représentée par le pronom sujet ou, comme le suggère Hanse, en formulant la phrase autrement : « On peut, si l'on veut, modifier la phrase [L'impression que cela m'a faite] et dire : L'impression que j'ai ressentie. » C'est aussi simple que cela...
     

    (1) Affirmation tout aussi exagérée. Comparez : « Les malheurs que cela a attiré sur nos flottes » (texte daté de 1712), « La douleur que cela auroit causé » (Pierre Noguez, 1725), « La perte que cela lui a causé » (Jean Barbeyrac, 1734) et « L'inquiétude que cela vous a donnée » (Marie-Anne de La Trémoille, 1707), « Les murmures que cela avoit causez » (Jean Le Clerc, 1728), « Jugez de l'affliction que cela m'a causée » (Charles de Fieux Mouhy, 1736).

    (2) « C'est sur de tels points que l'on surprend la séparation entre la langue écrite et la langue parlée [...]. Pratiquement, arrangeons-nous pour dire sans crainte les phrases où l'accord sonne de façon trop baroque, et pour ne les écrire jamais... [!] »

    (3) Cela sauvegarderait aussi bien le trait « animé » d'un complément direct de personne : La femme que cela a intéressé(e), les gens que cela a choqué(s). Ne lit-on pas sous la plume de Victor Hugo : « Comme cela dort, ces jeunes gens » ?

    (4) « [Les démonstratifs neutres cela, ça] s'emploient aussi comme des espèces de sujets vagues ayant de l'analogie avec le pronom il des verbes impersonnels » (Le Bon Usage, 1959).

    (5) « Cet accord me gêne, je dirais même qu'il me choque », « Cela frotte mes oreilles », « Cela sonne mal », « À mon oreille, cela sonne faux », « Ça fait pleurer mes yeux », « Curieusement, je ne fais pas l'accord, alors que je le fais sans difficulté dans tous les autres cas », etc.
     

    Remarque 1 : Et les écrivains « modernes », dans tout ça ? Ils semblent tout aussi partagés que leurs aînés : « La contrariété que cela m'a donnée » (François Roger, 1838) ; « La peine que cela vous a donnée » (Pierre-Jean de Béranger, 1851) ; « Voici la poésie que cela m'a donnée » (Camille Doucet, 1860) ; « L'émotion que cela m'a donné » (Georges Sand, 1867) ; « On parle de l'alcoolisme de Verlaine, de la déliquescence que cela avait mis dans sa chair » (frères Goncourt, 1896) ; « La peine que ça m'a fait » (Jules Romains, Mort de quelqu'un, édition de 1923), mais « La peine que ça m'a faite » (édition de 1933) ; « Les gens que cela a choqués » (Proust, 1920) ; « Et vous n'imaginez pas toute la peine que cela m'a fait » (Giono, 1930) ; « Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait » (Maurice Druon, 1962) ; « Les mauvais résultats que cela avait entraînés » (Patrick Besson, 1985). Reste encore à déterminer si ces graphies sont à mettre à la charge des auteurs ou des éditeurs...

    Remarque 2 : Jacques Drillon, dénonçant la piètre qualité de la traduction du roman policier suédois Millénium, écrit en 2008 sur le site BibliObs.com : « Que diriez-vous d'un livre où l'on lirait : "Je suis désolée de la tournure que cela a prise" ? » Que notre journaliste n'a-t-il précisé sa pensée ! Car enfin, considère-t-il que l'invariabilité est ici de rigueur du seul fait de la présence du pronom cela ou bien, comme cela se lit çà et là sur la Toile, parce que l'on a affaire à une locution (partiellement) figée, où tournure est devenu difficilement analysable comme complément d'objet direct de prendre ? Dans le doute, contentons-nous de faire observer aux partisans de la seconde opinion que, avec tout autre sujet que cela, l'accord prévaut chez les écrivains : « La tournure que vous avez prise est très habile » (Voltaire, 1766), « Juliette fut charmée de la tournure que les choses avaient prises [sic] » (Restif de La Bretonne, 1776), « La tournure que l'affaire avait prise » (Louis Domairon, 1777), « Heureuse de la tournure que les choses avaient prise [remplacé dans les éditions suivantes par : que les choses prenaient] » (Balzac, 1839), « J'étais fort étonné de la tournure que l'affaire avait prise » (Baudelaire traduisant Poe, avant 1867), « Lionel s'applaudissait de la tournure que l'affaire avait prise » (Jules Verne, 1889), « Ils étaient déconcertés par la tournure que les événements avaient prise » (Gaston Boissier, 1894), « La tournure que les événements ont prise tient à ma chance plutôt qu'à mon mérite » (Maurice Barrès, 1912).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les violences que cela a engendrées (selon l'Académie).

     


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