• Vous êtes tout pardonné !

    Vous êtes tout pardonné !

    « Peut-être moi [...] ne serais-je pas pardonné. »
    (Jean d'Ormesson, dans son premier roman L'Amour est un plaisir)

     
     

      FlècheCe que j'en pense


    Pardonner, nous dit-on, se construit régulièrement avec un complément d'objet direct de chose et un complément d'objet indirect de personne (introduit par la préposition à) : pardonner quelque chose, pardonner quelque chose à quelqu'un (d'où le lui pardonner) et, par omission du COD, pardonner à quelqu'un. Rien que de très logique au regard de l'étymologie, puisque ledit verbe est probablement emprunté du latin tardif perdonare, lui-même composé de l'élément per-, marquant l'accomplissement, la perfection, et de donare (« donner, abandonner », puis « remettre, faire grâce de ») qui se construisait déjà de la sorte. Et pourtant, ne manqueront pas d'objecter les esprits tatillons qui savent que le COI n'est pas censé pouvoir devenir sujet du verbe au passif, ne dit-on pas depuis belle lurette être pardonné en parlant d'une personne ? Qu'on en juge : « Donnez-moi le plaisir [...] d'apprendre que je suis pardonné » (Rousseau), « Corinne, s'écria-t-il en se jetant à ses genoux, je suis pardonné » (Mme de Staël), « Bon Dieu ! Tu es pardonnée » (Napoléon Bonaparte), « N'eût-elle pas été pardonnée [...] si elle l'eût poignardé ? » (Stendhal), « Quand Dieu me le donna [un enfant], je me crus pardonné » (Hugo), « Vous voyez bien que vous êtes pardonné ! » (Dumas père), « Soyez pardonnée ! » (Verlaine), « Il vit qu'il était pardonné » (Maurois) et, plus rarement avec un complément d'agent exprimé, « Granius Silvanus et Satius Proximus, apres estre pardonnez par Neron, se tuerent » (Montaigne), « Cet écolier est pardonné par son maître » (Bescherelle), « [Il] était déjà pardonné par Dieu le Père » (Proust). On dit désormais de même, n'en déplaise à Vaugelas (1) : « À son âge, cet enfant est bien pardonnable » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    Il se trouve que ces emplois à la voix passive, un temps considérés comme familiers par l'Académie dès lors qu'ils avaient une personne pour sujet, sont aujourd'hui admis par tous les spécialistes. Pourquoi cette bizarrerie, me direz-vous ? Parce qu'il s'agit là, selon toute vraisemblance, de la survivance de l'ancienne construction directe pardonner quelqu'un : « Il los absols et perdonet » (La Vie de saint Léger, Xe siècle), « Li rois Felippe le pardona le jour qu'il ala outremer » (Étienne Boileau, 1268), « Qui pardone son adversaire » (Robert de Blois, XIIIe siècle), « Il les pardonnoit pour le regard de leurs antecesseurs [= prédécesseurs] » (Claude Deroziers, 1542), « Il acomptoit [...] de pardonner ceux qui estoyent auteurs des premieres esmeutes » (François de Belleforest, 1572), « Et pardonna Sa Majesté les tous généralement » (Blaise de Monluc, avant 1577), « Cinna est convaincu ; pardonne-le » (Montaigne, Essais, édition de 1588), « Il s'accorderoit avec les rebelles, les pardonroit » (Brantôme, avant 1614), « Les Imprimeurs qu'il dit avoir pardonnez » (François Garasse, 1624), « Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit ! » (Mme de Maintenon, vers 1690), « [Jésus] dit à son Père de pardonner les Juifs, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » (Augustin de Narbonne, 1695), « Un coupable que l'on pardonne » (Mercure de France, 1781), « Pourrez-vous les [= les députés] pardonner d'avoir décrété l'impression de semblables impiétés ? » (Journal général de France, 1791). N'allez pas croire pour autant que pardonner à quelqu'un ne soit attesté qu'en français moderne. Non : « Pardonner quelqu'un est très ancien, mais a toujours été beaucoup moins courant que pardonner quelque chose à quelqu'un, dont il semble être une forme réduite », assure Goosse dans Le Bon Usage. Il n'empêche, malgré les mises en garde répétées de Thomas Corneille (2), d'Étienne Molard (3), puis des grammairiens du XIXe siècle (4), le tour avec complément d'objet direct de personne perdure, contre toute attente, à côté de la forme passive être pardonné qu'il a réussi à imposer et qui le soutient en retour. Vérification faite, il se trouve même sous quelques bonnes plumes : « Dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement pardonnés » (comtesse de Ségur), « Vous m'avez pardonnée » (Dumas fils), « Frédéric l'eût pardonnée » (Flaubert), « Voilà pourquoi son cœur triste t'a pardonnée » (Verlaine), « Tous l'avaient pardonnée » (Pierre Loti), « On pardonne un coupable » (Claude Farrère), « Quand Pierre demande à Christ combien il devra pardonner son frère » (Roger Martin du Gard), « Il la pardonna » (Roland Dorgelès), « Pardonnez un amant qui veut tout savoir » (Jacques Bainville), « Peut-être encore Charles l'aurait-il pardonnée » (Louis Aragon), « Je ne veux pas que tu partes sans m'avoir pardonnée » (François Mauriac). (5)

    Ce phénomène peut surprendre. Car enfin, je ne sache pas que le verbe obéir, par exemple, dont l'emploi au passif est également admis en souvenir de son ancienne construction transitive (Le professeur tient à être obéi de ses élèves), ait jamais subi le même traitement de la part desdits auteurs... D'aucuns pensent que l'emploi de pronoms de la première et de la deuxième personne, qui ne disent pas s'ils sont COD ou COI, ne serait pas étranger à l'apparition et (ou ?) au maintien de pardonner quelqu'un : « La locution vicieuse pardonner quelqu'un a été amenée par les phrases comme : Pardonnez-nous ; Dieu me pardonne ! Pardonnez-moi, où l'on a pris nous, me, moi pour des compléments directs [...], tandis que, dans ces phrases, ils sont des compléments indirects, pour : à nous, à moi » (Claude Vincent, Le Péril de la langue française, 1925). Si l'argument paraît recevable dans le registre courant, on peine à croire que nos écrivains aient pu être victimes d'une telle confusion. « Ils ont écrit selon l'usage déjà répandu dans la langue parlée », conclut un Dupré à qui l'on voudra bien pardonner le manque de conviction. D'autres observent que, pardonner s'employant couramment au sens affaibli de « excuser » (Pardonnez mon ignorance, mon peu d'expérience), grande est la tentation de lui attribuer la même construction directe d'objet (6), fût-ce avec un nom de personne. De son côté, l'Académie, qui s'est toujours refusée à signaler l'existence de la variante pardonner quelqu'un, avance une tout autre explication dans la neuvième édition de son Dictionnaire : « Vos fautes vous sont pardonnées ou, par métonymie, Vous êtes pardonné, tout pardonné. » Ce serait donc à la faveur d'une métonymie remplaçant la faute par la personne qui l'a commise que serait apparu un tel emploi au passif d'un verbe qui, régulièrement, est accompagné d'un régime indirect (7).

    Toujours est-il que, malgré la caution de quelques bons écrivains, et contrairement à pardonné et à pardonnable qui se disent régulièrement des personnes en français moderne, le tour pardonner quelqu'un reste considéré comme « guère recommandable » (Grevisse), « interdit » (Thomas), « archaïque, à éviter » (Girodet), « un exemple à ne pas suivre » (Hanse), « à éviter dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit » (Larousse en ligne). Seul Jean-Paul Jauneau, à ma connaissance, ose prendre la défense de l'accusé : « On peut aussi bien dire : pardonner à quelqu'un (préposition obligatoire si l'objet du pardon, la faute à pardonner, est mentionné) que pardonner quelqu'un » (N'écris pas comme tu chattes, 2011). De là à prétendre comme Gilles Guilleron que « pardonner est un verbe transitif, donc [on écrit] pardonner quelqu'un [!] » (Écrire pour les nuls, 2012), il y a un pas que l'on m'excusera de ne pas franchir. Réserve avouée à moitié pardonnée ?

    (1) « Pardonnable ne se dit jamais des personnes, mais seulement des choses » (Remarques sur la langue française, 1647). C'est excusable qui était attendu dans ce cas.

    (2) « Quoiqu'on dise pardonner une faute, on ne dit point pardonner un criminel, il faut dire pardonner à un criminel » (note de Thomas Corneille sur les Remarques de Vaugelas, 1687).

    (3) « Le mot pardonner signifie donner le pardon. Or on donne le pardon à quelqu'un. Dites donc : Je pardonne à mon ennemi, et non pas, je pardonne mon ennemi » (Lyonnoissismes, ou recueil d’expressions vicieuses usitées à Lyon, 1792). Il est à noter que le tour avec complément direct de personne est souvent présenté comme un gasconisme : « C'est un gasconisme que de dire un tel est ou n'est pas pardonable » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), « Les grammairiens du XVIIe siècle avaient remarqué que les Gascons employaient, comme transitifs, un grand nombre de verbes intransitifs. [...] Les Gascons donnent à ce verbe [pardonner] un nom de personne pour complément direct » (Maxime Lanusse, De l'influence du dialecte gascon sur la langue française, 1893), « Cette construction [pardonner quelqu'un] correspond aussi à des usages régionaux (du Midi, par exemple) » (André Goosse, Le Bon Usage, 2011).

    (4) « On ne dirait pas : je les ai pardonnés, parce que l'on dit : pardonner à quelqu'un » (Bescherelle), « Quand ce verbe a pour régime un nom de personne, c'est toujours le régime indirect qu'il faut employer : pardonner à quelqu'un, et non pardonner quelqu'un » (Littré).

    (5) Et aussi : « Il nous pria mille fois de le pardonner d'avoir inscrit son nom sur son dernier feuillet » (Henri Gougaud), « Camille se figura qu'il l'avait pardonnée » (Capucine Motte).

    (6) « Il faut excuser ce malheureux. Excuser une maladresse, un oubli, une faute » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie).

    (7) Le procédé inverse, quant à lui, justifierait le tour pardonner à quelque chose, que Hanse qualifie de « vieilli et littéraire » : « Pardonne, cher Hector, à ma crédulité » (Racine) pour « pardonne-moi pour ma crédulité » ou « pardonne ma crédulité ».

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose ou Peut-être ne serais-je pas digne de pardon ou ne me pardonnerait-on pas.

     

    « Paix à leurs âmes !Ça l'affiche mal ! »

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  • Commentaires

    1
    Michel Jean
    Vendredi 22 Décembre 2017 à 10:40

    Bonjour M. Marc, selon Hanse: Pardon, n.m., peut aussi se dire interrogativement pour prier qqn de répéter ce qu’on n’a pas compris, mais combien en abuse absurdement ! Bonne fêtes.

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