• « Opération Nation apprenante : tous mobilisés pour l'école à la maison ! »
    (vu sur le site Internet du ministère de l'Éducation nationale.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    On en apprend tous les jours : voilà que notre bon vieux participe présent, déjà sujet à la substantivation, sort encore un peu plus de son confinement grammatical pour aller courir, ne serait-ce qu'une heure par jour, sur les plates-bandes des adjectifs. La langue française aurait-elle été à son tour contaminée par le virus que l'on sait ?

    Comme participe présent substantivé du verbe apprendre, apprenant est attesté de longue date, d'abord au sens de « apprenti » : « Maistre qui desensaigne son aprenant mehaigne » (Les Proverbes au conte de Bretaigne, XIIIe siècle), « Lesdits maistres et jureis volloient que ledit Jehan paiest entree a mestier pour ung aprenant qu'il avoit » (Le Droit coutumier de la ville de Metz, 1346), puis au sens de « étudiant (selon le Dictionnaire historique de la langue française), personne qui suit un enseignement » : « Il n'est possible d'apprendre aucun art qu'il n'y ait plaisir, tant du costé de l'enseignant que de l'apprenant » (Louis Le Roy, 1559). Concurrencé par l'ancienne forme apprentis (d'où apprentissage) − elle-même altérée en apprentif, puis en apprenti −, le mot sort d'usage au XVIIIe siècle pour ne reparaître qu'au milieu du XXe siècle, dans le jargon de la pédagogie et de la formation (1) : « Le mot moderne apprenant est une recréation suscitée pour traduire l'anglais learner (de to learn, "apprendre"), là où étudiant, élève ne conviennent qu'imparfaitement », précise le Dictionnaire historique. Autrement dit, apprenant est un terme générique qui désigne, selon la base terminologique France Terme, « toute personne, de l'enfant à l'adulte, engagée dans un processus [formel ou informel] d'acquisition de connaissances et de compétences », quand élève s'est spécialisé pour « enfant ou jeune qui fréquente un établissement scolaire (jusqu'à ses seize ans) », étudiant pour « adolescent qui fait des études supérieures » et apprenti pour « personne qui apprend un métier manuel chez un maître ».

    L'emploi de apprenant comme substantif, au XXe siècle, apparaît dans le sillage d'une nouvelle conception de la relation pédagogique, visant à placer l'individu au centre de l'apprentissage : « [Apprenant] a été longtemps considéré comme un barbarisme synonyme d'enseigné ou d'élève. Cette perception reflétait une vision essentiellement passive du rôle de l'individu qui est conçu comme le récepteur ou réceptacle d'informations fournies unilatéralement par une autre personne, l'enseignant […]. À partir des années 1970, on a progressivement rendu à l'apprenant ce qui lui revient : sa psychologie individuelle. De sujet passif, l'apprenant [en est venu à être] conçu comme un acteur social possédant une identité personnelle, et l'apprentissage comme une forme de médiation sociale. L'apprenant construit le savoir et les compétences qu'il cherche dans et par le discours en interaction avec autrui » (Jean-Pierre Cuq, Dictionnaire de didactique du français, 2003). Force est de constater que ce changement de terminologie et, plus encore, de perspective (d'aucuns parlent de « révolution copernicienne ») n'est pas du tout du goût de l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse : « Au nom de cette révérence pour le génie naturel des élèves, pour leur spontanéité, le système éducatif ne veut plus connaître ni maître ni élève. Il les a remplacés par un apprenant, auteur de ses propres découvertes qui va spontanément inventer et s'approprier le savoir. En face de lui, l'élément combien secondaire de cette conception didactique, celui qui naguère transmettait le savoir, le professeur, n'est plus désormais qu'un médiateur, un témoin du progrès intellectuel, appelé d'ailleurs parcours de l'apprenant. Cette conception s'est développée au nom de la modernité, de l'opposition entre un passé supposé abominable honorant celui qui savait, le maître, et un nouveau monde où l'apprenant est devenu l'élève-roi, libéré d'un père castrateur. » Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir le substantif apprenant s'imposer dans les dictionnaires usuels − « Personne qui apprend (spécialement une langue) » (Robert), « Personne qui suit un enseignement » (Larousse) −, mais pas dans celui de l'Académie.

    L'unanimité est en revanche de mise parmi les spécialistes consultés pour ignorer l'emploi de apprenant comme adjectif, pourtant attesté en français moderne (2) − fût-ce avec des acceptions parfois inattendues − avant son emploi comme substantif : « Apprenant, adjectif. Qui apprend bien. Une méthode apprenante » (Jean-Baptiste Richard, Dictionnaire de mots nouveaux, édition de 1845), « Athanase hésitant représente moins l'Église enseignante que l'Église "apprenante" » (Revue thomiste, 1904 ; notez les guillemets), « Une "machine apprenante" » (L'Année psychologique, 1938), « L'enfant entrant à l'école continue donc cette activité apprenante qu'il connaît déjà » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Plus surprenant encore : ces mêmes spécialistes qui se tiennent à une distance respectable (un mètre au minimum) de l'adjectif apprenant n'admettent-ils pas par ailleurs l'emploi adjectival de enseignant et de étudiant, formés sur le même modèle ? Et c'est là que les choses se compliquent.

    Étudiant, comme adjectif, date du XVIIe siècle (3). L'Académie attendra toutefois 2005 pour l'accueillir dans la neuvième édition de son Dictionnaire, en l'assortissant de l'avertissement suivant : « Adjectivement. Relatif aux étudiants. Le monde étudiant, les étudiants. Les revendications étudiantes. Il est préférable de dire : Les revendications des étudiants, ou estudiantines. » Oserai-je ne pas prendre de gants (ni de masque) avec les illustres membres du quai Conti et leur faire observer qu'ils ont là fait preuve d'une coupable inconséquence ? Je m'explique. Si revendications des étudiants est préférable à revendications étudiantes, c'est parce que étudiant est un adjectif verbal de sens actif : « Il ne peut qualifier qu'un nom de personne ou un équivalent capable de l'action d'étudier », confirme Philippe Lasserre dans Parler franc (2001). En d'autres termes, étudiant ne devrait s'employer adjectivement qu'au sens de « qui fait des études, qui s'adonne à l'étude ». Pourquoi alors, je vous le demande, l'Académie lui donne-t-elle pour définition « relatif aux étudiants » ? Il s'agit bien plutôt de celle de l'adjectif estudiantin (4), forme savante improprement remplacée par étudiant dans l'usage courant. À la rigueur, concède Dupré, remplacer estudiantin par étudiant « peut s'admettre quand [on parle] du monde étudiant, mais que penser des syndicats étudiants et surtout des revendications étudiantes (alors que les revendications paraissent plutôt faites pour être étudiées que pour étudier elles-mêmes) ? » La meilleure solution, selon Girodet, est encore de dire des étudiants, les tours prépositionnels étant plus conformes au génie analytique de notre langue. Las ! le mal est fait, et il n'est que de consulter le TLFi pour s'aviser que l'adjectif étudiant y est enregistré aux sens abusifs − et pourtant fort usités (5) − de « qui est caractéristique des étudiants » (la mentalité étudiante), « qui est composé d'étudiants » (le mouvement étudiant), « qui est organisé par des étudiants ou qui leur est destiné » (un syndicat étudiant, un journal étudiant)... mais pas au sens attendu de « qui fait des études » (à l'instar de enseignant, « qui enseigne ») ! Aussi voit-on poindre le paradoxe qui consisterait à admettre l'emploi de étudiant pour « des étudiants, relatif aux étudiants » et à occulter celui de apprenant pour « qui apprend »...

    Toujours est-il que, depuis la fin des années 1990, l'adjectif apprenant se répand dans la langue du travail à la vitesse d'un virus infectant : organisation, entreprise, société, économie, équipe, collectivité, ville, région, territoire, tout y passe, sans que l'on sache toujours de quoi il retourne exactement. Selon Laurent Choain et Patrick Moreau (1996), l'organisation apprenante est capable de développer ses propres compétences, de les gérer et de les faire évoluer ; selon Wikipédia, elle apprend de son expérience et tire les bénéfices des compétences qu'elle acquiert ; selon Bernard Bier (2011), « [elle appelle] la coopération des acteurs, la mobilisation des ressources (savoirs et compétences) dans le cadre d'un projet partagé ». Quant à l'expression nation apprenante, il s'agit selon toute vraisemblance d'un équivalent de l'anglais learning nation (6), dont le concept − sémantiquement flou : « nation qui apprend » ? « nation qui permet d'apprendre » (au sens de J.-B. Richard) ? ou « nation des apprenants » (par analogie avec nation étudiante [7]) ? − est résumé par l'Organisation des Nations unissantes, pardon unies : « La vision d'une nation apprenante [...] est centrée sur le développement de l'apprentissage tout au long de la vie en tant que culture nationale, dans laquelle l'apprentissage dépasse les limites de l'école pour être présent à tous les stades de la vie, en particulier au sein de la vie active. » Un apprentissage pour tous, donc, ouvert, collectif et, le cas échéant, à distance, grâce aux nouvelles technologies.
    Vous, je ne sais pas, mais moi, j'ai hâte de voir le matériel pédagogique consacré à la différence entre le participe présent et l'adjectif verbal...
     

    (1) « Dans l'esprit du maître, apprendre, pour l'élève, c'est entrer dans le monde de l'enseignement et se soumettre aux exigences de ce monde, c'est donc devenir un enseigné, mais pas du tout un apprenant » (Roger Cousinet, Pédagogie de l'apprentissage, 1959). Signalons que, d'après Véronique Dagues, « l'apprenant arrive en France en 1892 par l'intermédiaire [du pédagogue] Octave Gréard », sans que l'on sache s'il est ici question de la notion ou du terme à proprement parler...

    (2) Et peut-être même en ancien français, au sens de « instruit » si l'on en croit Godefroy : « A lettres fu mis petit enfant Pur aprendre ; Pruz devint et apernant » (Chronique des ducs de Normandie, fin du XIIe siècle), là où d'autres sources font état de la graphie enpernant pour « entreprenant » ou « hardi, courageux ».

    (3) Notez l'évolution sémantique de l'adjectif au cours des siècles : « Une vertu étudiante, [...] une vertu qui interroge » (Jacques Biroat, 1672), « Tout l'ensemble n'a été ainsi disposé que pour récréer la jeunesse étudiante » (traduction de la Géographie universelle de Büsching, 1768), « L'adjectif étudiant [dans Ernest est étudiant] » (Victor de Lanneau, Cours de grammaire, 1824), « Le monde étudiant » (Le Courrier, 1835), « [Un roman] tout pénétré de mentalité étudiante » (Mercure de France, 1939).

    (4) Dérivé à la fin du XIXe siècle de l'ancienne forme estudiant, « estudiantin a souvent une nuance plaisante ou archaïque » selon Jean-Paul Colin. Jean Girodet se montre plus catégorique : « [Il] ne peut s'appliquer qu'à des réalités peu sérieuses : Les plaisanteries estudiantines. Le folklore estudiantin. » Tel n'est pas l'avis de l'Académie : « Relatif aux étudiants. La vie estudiantine. Un journal estudiantin. Un lectorat estudiantin » (neuvième édition de son Dictionnaire).

    (5) « La mentalité étudiante » (André Billy, cité par Grevisse), « La révolte étudiante » (François Mauriac), « Les révoltes étudiantes » (Edgar Morin), « Les premières manifestations étudiantes » (Alain Peyrefitte), « L'aumônerie étudiante de la Sorbonne » (Claude Dagens), « Le mensuel étudiant de l'Action française » (Frédéric Vitoux), « Une nouvelle carte étudiante » (Ministère de l'Enseignement supérieur), « Les difficultés étudiantes » (Emmanuel Macron, évoquant la tentative de suicide d'un étudiant en novembre 2019).

    (6) « Our nation will become a learning nation when we become a nation that honours learners » (Maryland State Department of Education, 1962), « Building a Learning Nation » (Chris Pratt, 2019).

    (7) L'adjectif étudiante qualifie à l'occasion le nom nation, pris dans son sens médiéval de « groupement de maîtres et d'étudiants d'une même Faculté, selon leur pays ou province d'origine » : « L'université de Toulouse admit en 1633 la "nation espagnole" parmi les nations étudiantes reconnues » (Annie Perchenet).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou La nation qui apprend, La nation de la connaissanceL'école à la maisonPédagogie en ligne (?).

     


    2 commentaires
  • Mots pour maux

    « Le 11 mars, l'OMS reconnaissait l'état de pandémie mondiale. »
    (Christian de Perthuis, sur lepoint.fr, le 19 mars 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Les férus d'étymologie le savent bien : le préfixe pan-, tiré du grec pas, pantos (« tout »), exprime dans notre langue l'idée de totalité, d'universalité. Ainsi la panacée désigne-t-elle à l'origine une plante imaginaire servant de remède universel, la panoplie, l'armure complète d'un fantassin de l'Antiquité, et le panthéon, le temple dédié par les Anciens à l'ensemble de leurs dieux.

    Pandémie, qui circule désormais dans toutes les bouches, même masquées, ne déroge pas à la règle : issu au XVIe siècle (1) du grec pandêmos (composé de pan et de dêmos, « pays, peuple ») ou de sa forme latinisée pandemus, le mot désigne littéralement une maladie affectant « le peuple tout entier » (comprenez : sans distinction de sexe, d'âge, de condition sociale). Sur le même modèle avait déjà été formé le mot épidémie, emprunté dès la fin du XIIe siècle du grec epidêmia, lui-même dérivé de l'adjectif epidêmos, composé de epi- (« sur, au-dessus, parmi ») et de dêmos, d'où « qui séjourne, qui circule dans un lieu (à propos d'un individu, d'une rumeur et, spécialement, d'une maladie) ». Aussi parlera-t-on, pour une population ou une région donnée (-démie), d'épidémie en cas d'apparition soudaine d'une maladie qui s'abat en même temps sur, qui circule rapidement parmi (épi-) un grand nombre de personnes et de pandémie quand ladite maladie s'étend à la quasi-totalité (pan-) des individus considérés. Seulement voilà : l'analyse selon l'étymologie a ses limites, et la nuance quantitative qu'elle laisse entrevoir entre les deux termes est loin d'avoir fait l'unanimité parmi les spécialistes de la médecine, comme en témoigne l'évolution de la classification des maladies au cours des siècles. Jugez-en plutôt :

    « Les [maladies] universelles sont dictes pandemiques, epidemiques, endemiques ; pandemiques c'est à dire "de tout le peuple", ausquelles tous ont en soy disposition ; epidemiques "sur le peuple", qui luy adviennent par contagion, comme nostre peste ; endemiques c'est à dire "au peuple", qui a ceste disposition naturelle » (Traitez contenans la pure et vraye doctrine de la peste et de la coqueluche de Jean Suau, 1586).

    « [Les médecins distinguent trois sortes de pestilences.] Une nommée simplement Pandemos, qui attaque principalement les habitans des lieux secs et chauds. La 2. Epidimie, qui étouffe l'homme tout d'un coup. La 3. Loemodes, qui dure quelque tems, quoi qu'elle soit mortelle » (Le Naturaliste moral de Bernard Le Prestre, 1699) (2).

    « Par rapport au pays, les maladies sont divisées en sporadiques et en pandémiques. Les maladies sporadiques ont différentes causes [...] et attaquent tantôt une personne, tantôt une autre. Les maladies pandémiques sont celles qui attaquent plusieurs personnes dans un même pays. On les divise en endémiques et en épidémiques. Les maladies endémiques sont celles qui règnent dans un pays et qui ont une cause attachée à une contrée [...]. Les maladies épidémiques sont celles qui affligent tout un pays [= plusieurs contrées en même temps] et dont la cause est commune et passagère » (Chirurgie complète de François Planque, 1744).

    « Il existe dans le langage médical trois termes quantitatifs pour désigner l'extension qu'une maladie peut prendre. Endémie, maladie qui règne sur un grand nombre d'individus d'une localité restreinte. Epidémie, maladie qui s'étend sur tout un peuple, et pandémie, maladie qui s'étend à tous les peuples » (Gazette médicale de Strasbourg, Édouard Eissen, 1866).

    On ne s'étonnera donc pas que, devant pareille cacophonie, les lexicographes généralistes aient d'abord été tentés d'exercer leur droit de retrait. Les uns firent l'impasse sur pandémie, les autres le tinrent pour un simple synonyme, plus récent et plus rare, de épidémie : « Pandémie. C'est la même chose qu'épidémie. C'est une attaque de maladie qui se répand sur tout le peuple » (Dictionnaire français-latin d'Élie Col de Villars, 1741), « Pandémie, pandémique. Synonymes de épidémie, épidémique » (Académie, 1762), « Pandémie, épidémie » (Napoléon Landais, 1835), « Pandémie. Synonyme d'épidémie. Peu usité » (Louis-Nicolas Bescherelle, 1846).

    Depuis le début du XIXe siècle, pourtant, commençait à s'établir entre épidémie et pandémie une distinction non plus selon les causes (héritée de la tradition hippocratique) ou selon la gravité et la durée (chez Ammien Marcellin), mais selon des considérations géographiques qui le disputaient aux considérations numériques :

    « Cette maladie forma[i]t le principal symptôme de l'épidémie, ou plutôt de la pandémie, car vers le milieu de ce siècle l'angine a été une maladie générale pour toute l'Europe » (Traité de médecine légale de François-Emmanuel Fodéré, 1813).

    « Épidémie. Maladie qui attaque, en même temps et dans le même lieu, un grand nombre de personnes » (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1835) et « Pandémie. Maladie qui attaque tous les habitants d'un pays » (Complément du Dictionnaire de l'Académie, 1842).

    « Lorsqu'une épidémie se répand, non pas seulement dans quelques localités plus ou moins rapprochées les unes des autres, mais sur une contrée tout entière, elle prend le nom de pandémie » (Nouveaux Éléments de pathologie générale, 1872).

    « Il s'agit alors [...] d'une épidémie qui, si elle s'étend à un pays tout entier et frappe toute la population, deviendra une pandémie » (Les grands processus morbides de Jean-Joseph Picot, 1878). (3)

    Mais voilà que Littré vient semer le trouble, en laissant entendre (par une formulation maladroite ou par une trop grande familiarité avec les écrits d'Hippocrate ?) que l'épidémie toucherait un plus grand nombre d'individus que la pandémie : « Épidémie. Maladie, contagieuse ou non, qui attaque un très grand nombre de personnes », « Pandémie. Maladie qui attaque à la fois un grand nombre d'individus habitant un même lieu » (Dictionnaire de la langue française, 1877). Vous l'aurez compris : les foyers lexicographiques du XIXe siècle ont eu bien du mal à accorder leurs diagnostics sur ce pandémie de malheur qui tombait déjà en désuétude... À tel point que l'Académie se décida à mettre l'intéressé en quarantaine prolongée. Elle l'ignora purement et simplement dans la septième (1878) et la huitième (1935) édition de son Dictionnaire, et ne se résolut à lever les mesures barrières qu'en 2011, non sans avoir préalablement pris soin d'assainir la situation : « Épidémie. Apparition et propagation d'une maladie contagieuse qui atteint en même temps, dans une région donnée, un grand nombre d'individus et, par métonymie, cette maladie elle-même » et « Pandémie. Épidémie qui touche la population de tout un continent, voire du monde entier » (neuvième édition de son Dictionnaire). Plus de doute, le mot pandémie est désormais réservé à une épidémie de grande ampleur géographique (indépendamment de sa mortalité) : « Pandémie amplifie le sens d'épidémie en y ajoutant l'idée d'une extension mondiale » (Marie-Henriette Bru), « La pandémie est l'extension d'une épidémie au sens spatial » (Valérie Béal), « Quand une épidémie se mondialise, elle devient pandémie » (Alain Rey).

    N'allez pas vous croire tiré d'affaire pour autant ! Il n'est, hélas ! que de consulter les dictionnaires concurrents pour s'aviser que l'unanimité, dans cette histoire, n'est pas davantage de mise au XXIe siècle qu'aux époques précédentes. Je n'en veux pour preuve que ces quatre définitions modernes de pandémie :

    « 1. Maladie qui atteint presque tous les habitants d'une région. 2. Épidémie générale, dont les effets s'étendent à la terre entière » (Grand Robert).

    « Épidémie qui atteint un grand nombre de personnes, dans une zone géographique très étendue » (Petit Robert).

    « Épidémie qui s'étend à la quasi-totalité d'une population, d'où épidémie générale qui concerne l'ensemble des populations » (Dictionnaire historique de la langue française).

    « Épidémie qui s'étend sur un ou plusieurs continents » (Petit Larousse illustré).

    Belle illustration, s'il en est, de l'hésitation fiévreuse de nos lexicographes entre le critère numérique (proportion de la population touchée ou prévalence) et le critère géographique : le Grand Robert s'applique à les distinguer, le Petit à les combiner, l'Historique à les unir par un lien de cause à effet (4)... et la Rousse à mettre son mouchoir à usage unique sur le premier. Et je ne parle pas des spécialistes de la médecine qui avancent encore d'autres caractéristiques, comme la nouveauté du virus (ou de son variant) : « On parle de pandémie en cas de propagation mondiale d'une nouvelle maladie », lit-on sur le site Internet de l'Organisation mondiale de la santé (de là la distinction entre la grippe pandémique et la grippe saisonnière). Pis ! le critère géographique, qui semble désormais primer, est lui-même sujet à interprétation. C'est qu'il faut encore s'entendre sur l'espace minimal requis pour pouvoir parler de pandémie : « une zone géographique très étendue » (Petit Robert), « une large zone géographique internationale » (Wikipédia), « deux régions du monde (adjacentes ou non) » (Patrick Zylberman), « tout un continent » (Académie, Larousse), « deux continents » (Marie-Joseph Berchoud) − qui dit mieux ? Tout cela prêterait à sourire si la situation sanitaire mondiale n'était pas aussi préoccupante. Il n'empêche, ce flottement géographique soulève une interrogation sur le plan de la langue : l'expression pandémie mondiale (5), qui circule depuis longtemps dans les médias et jusque dans le TLFi (6), constitue-t-elle un pléonasme ? Vous êtes nombreux sur Internet à le penser : « Pandémie mondiale = pléonasme », « Une pandémie mondiale est un pléonasme », « Il me semble qu'une pandémie ne peut être que mondiale eu égard à son origine grecque : pan (tous) et dêmos (peuple). Dans son sens général, une pandémie désigne donc une épidémie qui se développe dans le monde entier ». En l'espèce, l'étymologie nous a réservé son lot de surprises. Pour le reste, tout dépend de l'acception retenue. Car enfin, convenons-en, il n'existe pas à ce jour de définition précise et unanimement admise du mot pandémie. De là à en faire une maladie...

     

    (1) Et non pas en 1752 − pan sur le bec ! − comme cela est indiqué dans tous les ouvrages de référence... On s'explique mal, d'ailleurs, comment les étymologistes, prompts à repérer la première attestation de l'adjectif endémique dans l'un des Traitez contenans la pure et vraye doctrine de la peste et de la coqueluche (1586) de Jean Suau, ont pu passer à côté du nom pandémie, lequel se trouve en bonne place dans le suivant : « Les auteurs pour signifier toutes les différences des maladies populaires n'ont en usage que ces trois appellations : Pandemie, Epidemie, Endemie. » On parlait aussi à l'époque de « maladies pandemiques » (Joseph du Chesne, 1576).

    (2) Il s'agit là de la répartition établie (à partir des écrits grecs de Galien ?) par l'historien Ammien Marcellin (IVe siècle) entre les maladies qui sont attachées à des lieux (et qu'il qualifie de pandemus) et celles qui sont attachées à une époque, à une saison (et qu'il distingue, selon la gravité, en epidemus et en loemodes). Voilà pourquoi Félix Gaffiot et Guy Sabbah tiennent le latin pandemus (calque du grec pandemos, « qui concerne tout le peuple ») pour un synonyme de... endémique (du grec endêmos, « (maladie) indigène, qui se fixe dans un pays »). La surprise est de taille : pandemus assigné à résidence, confiné dans des limites territoriales restreintes ? Avouez qu'il y a de quoi y perdre son grec et son latin ! D'autant que la linguiste Marie-Guy Boutier estime, de son côté, que ledit adjectif qualifie plutôt, toujours chez le même Ammien Marcellin, les calamités graves et durables, par opposition à epidemus qui s'applique à celles peu mortelles et de courte durée. Comprenne qui pourra ! Signalons enfin que pandemus est également attesté dans la traduction latine des œuvres d'Oribase, où il qualifie des maladies qui frappent un grand nombre d'individus à la fois (« omnis populus simile vexantur egritudinem »)... et qui ressemblent furieusement à des epidemus !

    (3) Notez la mention des deux critères : géographique (un pays tout entier) et numérique (toute la population).

    (4) Selon le principe que ce qui se propage à un plus grand nombre de personnes finit par s'étendre géographiquement ?

    (5) Est également attestée la variante « pandémie universelle » : « Nous ne sachions pas que [l'interdiction des réunions populaires] ait suffi à enrayer quelque part les progrès de cette pandémie universelle aux allures foudroyantes qu'est la grippe » (Traité des maladies épidémiques, 1910).

    (6) « 1918-1919, pandémie mondiale, bien connue sous le nom de "grippe espagnole" » (Robert Schwartz, 1965). On peut encore citer la Grande Encyclopédie Larousse : « Grande pandémie mondiale à la fin de la Seconde Guerre mondiale. » 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'OMS reconnaissait l'état de pandémie (si l'on s'en tient à la définition proposée par ledit organisme... encore que le tour pandémie mondiale ne contrevienne pas à celle donnée par l'Académie).

     


    votre commentaire
  • « Rapide et sécurisé. Apple Pay, disponible au Crédit Agricole. »
    (Publicité diffusée en mars 2020.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    « Nous avons les mots sécurité et sûreté ; pourquoi ne dit-on pas secur tout aussi bien que sûr ? » s'interrogeait à bon droit un certain E. Miller, en 1883. Notre homme serait sans doute surpris d'apprendre que tel fut précisément le cas... en ancien français ! Je n'en veux pour preuve que ces exemples puisés aux sources les plus sûres : « Peir et sa gent se mist en lieu secur », « Soiez secur de la victoire » (L'Ystoire de li Normant, XIIIe siècle) ; « Tenir la mer secure » (Documents relatifs au clos des galées de Rouen, 1405) − fussent-ils nettement plus rares que ceux avec les formes primitives sour, seur : « Sours est Carles, ne crent hume vivant » (Chanson de Roland, fin du XIe siècle), « S'an sont tuit seur et certain » (Chrétien de Troyes, XIIe siècle), « Tenir les chemins ouvers et seurs » (Jean Froissart, XIVe siècle) (1). De même la graphie securement est-elle attestée à côté de seurement : « Il ne le pourroit faire securement » (Jean Jouvenel des Ursins, 1406), « Aller et venir securement » (Charles VII, 1440) (2). Autrement dit, le latin securus − composé de la préposition archaïque se (« sans ») et du nom cura (« soin, souci »), d'où « exempt de soucis, de danger » − est à l'origine d'une série de doublets dans notre lexique : sûr, sûreté, sûrement, de formation populaire (avec chute de la consonne latine médiane, mal assurée), et sécur, sécurité, sécurément (3), de formation savante (directement sur le radical latin) et plus récente. Aussi ne s'étonnera-t-on pas d'observer le même phénomène de double dérivation avec les verbes, (r)assurer (XIIe siècle) se voyant concurrencer sur le tard par sécuriser.

    Ce dernier est attesté ponctuellement au milieu du XIXe siècle − d'abord de façon indirecte, dans un texte traitant d'économie politique : « Cette influence sécurisante et stimulante du système protecteur » (Bibliothèque universelle de Genève, 1841), puis dans le Dictionnaire de mots nouveaux de Jean-Baptiste Richard : « Sécuriser, donner, prendre de la sécurité ; faire cesser les craintes qui existent ou les causes qui peuvent les produire ; causer la tranquillité d'esprit » (édition de 1842), « Sécuriser une personne, cette personne se sécurise » (ajout dans l'édition de 1845). Mais c'est surtout un siècle plus tard que le mot sera repris dans le vocabulaire de la psychologie : « On pourrait penser que plus la cuirasse névrotique est lourde à porter plus elle a de valeur sécurisante », « Apprendre à son élève à se sécuriser lui-même » (Fernand Lechat, psychologue et psychanalyste belge, 1954), avant de passer dans la langue courante avec le succès que l'on sait. Cet emploi ne tardera pourtant pas à attirer son lot de critiques : « Une pédagogue a déclaré, à une émission de la télévision consacrée à la rentrée des écoles maternelles, qu'il convenait de sécuriser l'enfant à l'école. Je traduis : lui donner l'impression qu'il est en sécurité. Rassurer, de la même famille, n'en disait-il pas tout autant ou, si l'on tient au suffixe, tranquilliser ? Mais il fallait éblouir les profanes par la richesse et la nouveauté de son vocabulaire » (René Georgin, 1969), « Et c'est ainsi que la presse [contrainte à la surenchère expressive] remplace souvent [...] rassurer par sécuriser » (Gérald Antoine et Bernard Cerquiglini, 2000), « C'est encore par le biais des médias que le vocabulaire abstrait à coloration philosophico-psychanalytique contamine le reste de la population : des verbes comme [sécuriser, responsabiliser...] ont vu leur fréquence moyenne s'enfler ces dernières années » (Henriette Walter, 2001). Sécuriser, doublet prétentieux et accrocheur de rassurer ? Dupré n'en est pas si sûr : « En fait, [ce verbe] n'a pas été créé sans raison, lit-on dans son Encyclopédie du bon français (1972) : rassurer s'emploie généralement, dans la langue actuelle, pour indiquer qu'une garantie précise, clairement perçue par la conscience de quelqu'un, dissipe son inquiétude sur un problème précis ; sécuriser, au contraire, concerne les états d'âme vagues ou inconscients, et signifie "faire passer d'un sentiment confus d'angoisse à un sentiment de sécurité". » Hanse dresse un constat similaire, quoique de façon moins explicite : « Sécuriser, "donner un sentiment de sécurité, de confiance en soi", dit autre chose et plus que rassurer. »

    Mais voilà qu'une nouvelle condamnation s'abat sur le malheureux sécuriser : son emploi au sens de « rendre plus sûr, plus stable », avec un complément direct de chose et non plus de personne, serait un affreux anglicisme ! « À raison de dix occurrences toutes les cinq minutes, relevait Alain Rey au moment de la guerre d'Irak de 2003, on entend dire qu'une route, un faubourg de ville, un secteur... sont sécurisés. Ce verbe n'est pas nouveau, mais il ne s'employait, depuis une quarantaine d'années, qu'en psychologie : une situation sécurisante, c'est-à-dire apaisante, agit en calmant, en donnant à quelqu'un un sentiment de sécurité. Puis vint un autre emprunt à l'anglo-américain ; on commença à parler, en matière bancaire, d'un paiement sécurisé, et, en informatique, de sécuriser une opération. » Qu'il me soit ici permis de faire observer que cette extension sémantique − consignée dans le TLFi et dans les dictionnaires usuels, mais ignorée par Dupré et par Hanse − n'a rien que de très naturel en français : les verbes en -iser dont la base est un adjectif ne signifient-ils pas d'ordinaire « rendre + adjectif » ? Que l'on songe à immobiliser « rendre immobile », à tranquilliser « rendre tranquille » et, avec un adjectif latin en position de base, à humaniser (d'après humanus) « rendre humain », à stabiliser (d'après stabilis) « rendre stable », d'où sécuriser (d'après securus) « rendre (plus) sûr ». Ce sens était d'ailleurs en germe dès le milieu du XIXe siècle : « L'assurance donnée à M. le Préfet [d'achever une voie ferrée] ne doit laisser à cet égard aucune inquiétude au conseil général. Cette prompte terminaison étant sécurisée [4], le conseil émet le vœu que [...] » (Procès-verbal des délibérations du conseil général de la Nièvre, 1849), puis dans un emploi technique attesté dans la première moitié du XXe siècle : « Les glaces sont catathermiques bleues sécurisées » (Pierre Mariage, 1937), « Les glaces […] qui servent à sécuriser les très grands volumes » (Journal officiel de la République française, 1945). S'agit-il là d'emprunts à la langue anglaise ? Je ne saurais le dire. Ce qui ne fait guère de doute, en revanche, c'est que la construction sécuriser quelque chose (et, partant, être sécurisé en parlant d'un inanimé) est devenue à la mode sous l'influence de l'anglais to secure (to be secured)... au détriment, nous assurent ses détracteurs, des tours assurer (sa fortune, son avenir), boucler (un quartier) ou établir un périmètre de sécurité, consolider (un immeuble), escorter (un convoi), garantir (une transaction), prendre possession ou se rendre maître (d'un territoire), protéger (des frontières, des données), stabiliser (l'emploi), rendre plus sûr, mettre à l'abri du risque, etc. De là à crier au « barbarisme désormais employé à tout propos » avec Philippe de Saint Robert (Discours aux chiens endormis, 1979), il y a un pas que je ne saurais franchir en toute sécurité à propos d'un mot correctement formé il y a près de deux siècles désormais et qui s'est fait une place (fût-ce entre des guillemets précautionneux) sous quelques bonnes plumes : « Les appartements cylindriques ont quelque chose de, psychologiquement, très apaisant : ils enveloppent, protègent, "sécurisent", ramènent au sein maternel » (Raymond Jean), « En bon chien de garde, [Sarkozy] "sécurise" les abords de la maison Raffarin » (Jean-Marie Rouart), « Sécuriser ces puits de pétrole » (Bernard-Henri Lévy), « Si on avait, depuis dix ans, consacré autant d'efforts à sécuriser les mécanismes électroniques de vote que ceux qu'on a déployés pour sécuriser les transactions [...] » (Jacques Attali), « On peut sécuriser Villacoublay ou Le Bourget » (Yann Queffélec), « On peut multiplier les précautions, ajouter des gardiens, monter des murs, sécuriser les enceintes » (Éric-Emmanuel Schmitt), « Les taxis étaient "sécurisants", pour employer un mot apparu dans le champ psycho-social de cette époque » (François Weyergans).

    (1) L'adjectif anglais secure, quant à lui, ne daterait que du milieu du XVIe siècle.

    (2) Sont également attestées à la même époque des variantes en g : « E es granz batailles segurs » (Chronique des ducs de Normandie, XIIe siècle), « Fai lou venir segurement » (Herbert, XIIIe siècle), « En lieu segur et certain » (Clémence de Hongrie, 1328), « En aller segurement et les faire conduire en lieu segur » (Histoire de la sainte église de Vienne, 1402).

    (3) Des trois termes, seul sécurité s'est maintenu, en souvenir du latin securitas. L'adverbe sécurément fut toutefois repris sous la Révolution, avec la bénédiction du grammairien Urbain Doumergue (cf. Journal de la langue française, 1791) : « [Elle] attendit securement le retour de son maître » (Restif de la Bretonne, 1795), « Chenaler sécurément dans les passages étroits » (Jules Lecomte, 1835).

    (4) Notez le recours à l'italique pour souligner l'emploi d'un néologisme.

    Remarque 1 : D'après Jean Girodet, à sécuriser on préférera, selon les cas et en dehors de la langue technique de la psychologie : « apaiser, calmer, pacifier, rasséréner, tranquilliser, donner une impression de sécurité, mettre en confiance » − quid de rassurer ? De son côté, Pascal-Raphaël Ambriogi précise à propos de l'emploi avec un complément direct de chose : « Rendre plus sûr plutôt que sécuriser » − on s'étonne de ne pas voir la même recommandation pour humaniser, stabiliser...

    Remarque 2 : D'après Alain Rey, « sécuriser n'est pas seulement un anglicisme, c'est un euphémisme guerrier ». Cachez ces cadavres anglais que nous ne saurions voir...

    Remarque 3 : D'après René Georgin, sûreté (seurté au XIIe siècle), de formation populaire, a longtemps exprimé à lui seul tous les sens qui se rattachent à l'adjectif sûr. Quant à son doublet savant, sécurité (peu employé avant le XVIe siècle), il s'appliquait à l'origine plutôt à la tranquillité d'esprit, au sentiment que l'on a, à tort ou à raison, d'être à l'abri de tout danger. Les sens des deux mots étaient donc bien distincts : sécurité avait une valeur subjective, sûreté désignait plutôt un état de fait. « Mais ces sens ont eu tendance à se rapprocher et à se confondre, et sécurité a de plus en plus détrôné son aîné [...]. Cette substitution de sécurité au bon vieux sûreté n'est qu'une manifestation, entre tant d'autres, d'une tendance générale, d'un travers éternel mais particulièrement développé à notre époque : l'amour pour les mots longs, savants et qui font riche » (Pour un meilleur français, 1951).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (en attendant de connaître la position de l'Académie) ou Paiement rapide et sans risque.

     


    4 commentaires
  • « Je ne peux pas le démissionner, il est président d'une association. »
    (Roxana Maracineanu, ministre des Sports, à propos de Didier Gailhaguet, sur RTL, le 6 février 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    « Démissionner n'est pas français », écrivait en 1860 Joseph Benoît (à moins qu'il ne s'agît de son continuateur belge, Henri Guillaume Philippe Moke) dans Le Complément des grammaires et des dictionnaires français. C'est un « barbarisme », renchérit en 1913 le futur académicien Jacques Bainville, « une création barbare, artificielle et ridicule » (selon André Thérive, 1929), un néologisme aussi inutile (selon Abel Hermant, 1923 [1]) que « hideux » (selon Robert Kemp, 1923) au regard de son vénérable rival, se démettre. Mais ça, c'était avant. Avant que le bougre ne parvienne à forcer les portes du Supplément au Dictionnaire de Littré (1877), du Supplément au Grand Larousse du XIXe siècle (1878), puis du Dictionnaire de l'Académie (1932) pour décrocher un CDI. C'est que, quand il ne brillerait guère par sa légèreté, ledit verbe n'en est pas moins correctement formé sur le substantif démission et a sur se démettre, depuis contraint au chômage technique, l'insigne avantage d'appartenir à la première conjugaison : « Nos pères disaient se démettre [...]. Mais les temps vinrent où l'incontestable propension du français à former des dérivés sur les mots qui sont déjà dans son usage le poussa à employer le verbe démissionner [...]. Outre [cette] tendance, on voit jouer la difficulté de la conjugaison des verbes anciens [...]. Il est remarquable que solution-ner corresponde à résoudre, émotion-ner, à émouvoir et le récent réception-ner à recevoir, tous verbes irréguliers. Démissionner a donc remplacé se démettre. "Donner sa démission" était vraiment trop long », confirme le linguiste Maurice Schöne en 1936.

    L'histoire aurait pu s'arrêter là, mais c'était compter sans les facéties de l'usage. Que l'on songe à la syntaxe capricieuse de l'intéressé. Le verbe démissionner, nous disent les spécialistes dans une belle unanimité, est essentiellement intransitif ; il n'admet de complément d'objet direct que dans des emplois qualifiés de « familiers » ou d'« ironiques » : « 1. Verbe intransitif. Donner sa démission. 2. Verbe transitif. Familier et ironique. Obliger quelqu'un à abandonner la charge, l'emploi qu'il occupe, le contraindre à la démission », lit-on ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie (2). Seulement voilà : la réalité historique est autrement nuancée...

    Démissionner n'est pas un perdreau de l'année. Il serait apparu à la fin du XVIIIe siècle, sous des plumes révolutionnaires (3) : « Je résiste au désir qui me presse de démissionner » (propos de Paul Barras rapportés par Charles Germain dans une lettre à Gracchus Babeuf datée de 1796), « Tous les membres sont ou démissionnés ou destitués » (La Sentinelle, 1796), « Le Sénat est constitué [...] de tous les ex-consuls non démissionnés ni destitués » (Constitution de la République romaine, traduction de l'italien, 1798). Première surprise : l'emploi transitif direct (ici à la forme passive) côtoie dès l'origine l'emploi intransitif attendu. On en trouve confirmation dans le Dictionnaire complet des langues française et allemande de Dominique-Joseph Mozin et Adolphe Peschier (édition de 1844) : « Démissionner quelqu'un » (suivi, il est vrai, de la mention « peu usité ») et peut-être aussi − deuxième surprise − dans l'emploi réfléchi se démissionner : « Un bref d'excommunication [...] qui le compulsa à se démissionner de l'évêché d'Autun » (Adrien Alexandre Marie Hoverlant de Beauwelaere, 1830), « Un portier, c'est comme un soldat, vois-tu, quand il a reçu une consigne : il faut qu'il l'exécute, ou ben ! qu'il se démissionne » (Pierre Tournemine, 1836), « Ne sont-ils pas obligés de quitter leur poste et de se démissionner ? » (Jean-Baptiste Richard de Radonvilliers, qui, dans l'édition de 1842 de son Enrichissement de la langue française, dictionnaire de mots nouveaux, n'hésite pas à présenter démissionner comme un « verbe pronominal [au sens de] donner sa démission, renoncer à une fonction, à un emploi »). Vous l'aurez compris : l'idée tenace d'un verbe « exclusivement intransitif jusqu'au jour où, par pure fantaisie, on a cru bon de le construire avec un complément d'objet direct (pour insinuer finement que ladite démission était moins le fruit d'une décision délibérée de l'intéressé qu'une contrainte venue de plus haut) » (Bruno Dewaele, 2012) a du plomb dans l'aile... Mais examinons ces exemples plus en détail. Relèvent-ils du registre familier, ironique ou fantaisiste ? Quand le doute serait permis dans le cas de la construction pronominale, il ne tient pas dans celui de la construction transitive, tant démissionner quelqu'un et, plus encore, être démissionné sont attestés dans les contextes officiels de la langue administrative et juridique du début du XIXe siècle (particulièrement en Belgique et en Suisse, et c'est là la troisième surprise) : « [Le Suisse Alois von Reding] a envoyé un courrier à Paris d'abord après le décret qui le démissionne » (Journal politique de Mannheim, 1802), « Tous les employés actuels [...] sont dès à présent démissionnés honorablement de leurs places » (Décret de la commission du canton de Berne, 1803), « Les ministres démissionnés n'ont jamais passé pour des hommes d'intrigues » (Achille de Jouffroy, 1819), « On vient de démissionner M. Andrieux » (Courrier de Gand, 1822), « Les aspirans peuvent être nommés et démissionnés par le ministre de la guerre » (Arrêté de Léopold Ier, roi des Belges, 1831), « L'arrêté royal qui la [la veuve Gondry] démissionne » (Mémoire, 1833), « Il vous dira de le démissionner pour mauvaise gestion » (Le Figaro, 1834), « [Le] personnel de cette école dont tous les professeurs sont démissionnés » (Prosper Enfantin, 1836), « Le gouvernement avoit aussi le droit de les [les répétiteurs d'un collège] démissionner » (Journal historique et littéraire, 1842), « Quelquefois on démissionne un fonctionnaire sans qu'il le demande » (Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique, 1843), etc.

    D'où vient donc la réserve d'usage mentionnée par l'Académie ? De Ferdinand Brunot, qui avançait de façon péremptoire que « par une recherche de style, sérieuse ou plaisante, [il arrive que] certains verbes subjectifs semblent se présenter au passif : être démissionné. C'est que par plaisanterie on dit : démissionner quelqu'un » (La Pensée et la langue, 1922) ? De Maurice Schöne, qui affirmait sans plus d'arguments que « ce sont eux [les gens du Boulevard, gens d'esprit certes, mais qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et n'ont nulle conscience de leurs responsabilités] incontestablement qui ont créé l'amusant barbarisme démissionner quelqu'un, entendez "l'obliger à se démettre", pour parler convenablement [...]. Le fâcheux est que "le badaud peuple de Paris", comme disait déjà Rabelais, a pris au sérieux les ironistes du Boulevard » (L'Œuvre, 1936) ? De l'analogie avec la construction transitive de suicider, également sujette à critique ? Ou de cette mentalité française prompte à tourner en ridicule ce qui fait florès outre-Quiévrain ? Toujours est-il que des voix commencèrent à s'élever (d'abord en Belgique...) contre l'emploi transitif factitif de démissionner : « Révoquer, démissionner. Dites : Ce fonctionnaire a été révoqué, destitué de son emploi, s'il l'a été contre son gré ; et : Ce fonctionnaire est démissionnaire, s'il a fait acte de volonté en abandonnant ses fonctions. La démission est un acte par lequel on se démet volontairement ; démissionné sur sa demande est donc une phrase qui froisse le sens commun et que cependant on voit employer trop souvent » (Florimond Parent, Manuel de la conversation ou traité de la pureté du langage. Corrigé des locutions vicieuses les plus usitées en Belgique, 1845), « Ne dites pas : Le gouvernement anglais pouvait démissionner lord Canning. Dites : destituer ou forcer lord Canning à donner sa démission » (Joseph Benoît, 1860). Force est de constater que ces mises en garde contre ce qui ressemble furieusement à un belgicisme (4) n'ont pas empêché démissionner de réussir à la voix active dans le français hexagonal...

    Il faut reconnaître que les arguments allégués (quand il y en a) peinent à faire mouche. Si, comme l'affirme Parent, « la démission est un acte par lequel on se démet volontairement », pourquoi l'Académie prend-elle la peine de distinguer, dans les éditions successives de son Dictionnaire (autrement dit depuis 1694 !), la « démission volontaire » de la « démission forcée » ou « démission d'office » (comprenez : par voie d'autorité, sans tenir compte de l'avis de l'intéressé) ? Démission, emprunté du latin demissio (« action d'abaisser ») pour servir de dérivé abstrait à démettre, est équivoque ; il l'était encore plus autrefois : Littré n'observe-t-il pas que le substantif a pu désigner indifféremment l'acte par lequel on renonce à un emploi et l'acte par lequel on se voit retirer un emploi ? (5) Comparez : « Ils n'ont point donné leur démission » et, selon le point de vue inverse, « Il a sa démission et n'a point encore d'argent » (Mme de Sévigné). C'est pour cette raison, poursuit Arsène Darmesteter (1877), que « démissionnaire, signifiant proprement "celui qui a démission", a pu aussi bien prendre le sens de "celui qui reçoit, pour qui est faite la démission" que le sens de "celui qui fait démission, qui donne sa démission" ». Partant, les deux constructions du verbe démissionner ne répondent-elles pas instinctivement au besoin de lever ladite ambivalence ?

    Alors, bien sûr, il se trouvera toujours des nostalgiques de 1877 − et de la célèbre formule de Gambetta à l'adresse de Mac Mahon : « Il faudra se soumettre ou se démettre » − ou des tenants de la prépondérance du nom sur le verbe pour préconiser le retour à l'opposition traditionnelle se démettre / démettre quelqu'un ou donner sa démission / exiger la démission de quelqu'un. Mais à partir du moment où démissionner s'est installé dans l'usage (ce que l'on peut toujours regretter), je vois mal comment Dupré peut croire qu'« il est possible, en tout cas, de lutter contre le solécisme à la mode démissionner quelqu'un ». En 1948, déjà, un certain Albert Bayet, auteur d'une chronique d'étymologie intitulée La Vie et les mots, faisait cette observation prémonitoire : « En fin de compte, le tour ["On l'a démissionné" pour "On l'a amené à donner sa démission"] dit bien ce qu'il veut dire. Il répond à un besoin. Il n'est pas contraire à l'idée dont procède le mot démission. On peut lui souhaiter bonne chance. » Après plus de deux siècles d'existence, il était temps... sans ironie aucune.

    (1) « Nul n'ignore que les fabricants de néologismes ont créé récemment [!] le verbe démissionner, dont le besoin ne se faisait pas sentir » (Le Temps).

    (2) Et aussi : « La construction transitive directe démissionner quelqu'un, le contraindre à démissionner, le chasser de son poste, ne s'emploie qu'avec une valeur ironique. Dans un contexte sérieux, on écrira démettre » (Girodet), « Emploi transitif factitif, familier. Démissionner quelqu'un » (TLFi), « Verbe transitif. Familier. Obliger quelqu'un à donner sa démission, à abandonner ses fonctions » (Grand Larousse), « Transitif. Ironique. On l'a démissionné, renvoyé » (Robert), « L'emploi transitif démissionner quelqu'un est familier » (Le Bescherelle pratique), « Démissionner quelqu'un s'emploie parfois, ironiquement » (Jean-Paul Colin).

    (3) De la même époque datent plusieurs verbes en -ionner : auditionner, réquisitionner, révolutionner, solutionner, soumissionner...

    (4) Démissionner quelqu'un est-il un belgicisme ? Tout porte à le croire, mais aucun des documents que j'ai eu l'occasion de consulter ne l'affirme clairement... à l'exception notable (qui l'eût cru ?) de l'hebdomadaire Le Miroir des sports (1934) : « En français, démissionner est un verbe neutre [...]. En Belgique – nous pourrions presque écrire en belge – le verbe démissionner est actif, c'est-à-dire qu'il est employé avec un complément direct et qu'il a une forme passive. » In « athletico » veritas ?

    (5) On lit de même dans le Répertoire de l'administration et du droit administratif de la Belgique (1843) de Charles de Brouckère et Jean-François Tielemans : « On appelle démission l'acte par lequel un fonctionnaire se démet ou est démis de la place ou de l'emploi qu'il occupe. Il résulte de cette définition que la démission peut être ou volontaire ou forcée. »

    Remarque : Autre exemple de cacophonie à propos du verbe démissionner : selon Jean Hennebert (1968), « démissionner de ses fonctions est un pléonasme car démissionner, c'est précisément se démettre de ses fonctions », quand Hanse précise de son côté « On démissionne quelqu'un de ses fonctions. Familièrement : On l'a démissionné (renvoyé) ». Allez vous débrouiller avec ça !

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Je ne peux pas le contraindre à donner sa démission.

     


    1 commentaire
  • Tu parles !

    « Griveaux et Macron se sont parlés. »
    (vu sur BFM TV, le 14 février 2020.)  

     

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Mon petit doigt me dit que les deux intéressés avaient d'autres chats à fouetter que de discuter d'un point de grammaire. Mais enfin, profitons de l'occasion qui nous est donnée pour rappeler que, jusqu'à nouvel ordre, le participe passé du verbe pronominal de sens réciproque se parler (= parler l'un à l'autre) est toujours invariable : « Ils se sont parlé » (Hanse), « Ils se sont parlé devant moi » (Thomas), « Ces deux filles se sont parlé au cours de la réunion » (Girodet). Rien que de très logique, au demeurant, pour qui observe dans ces exemples que parlé ne peut avoir de complément d'objet direct et que le pronom réfléchi se a la fonction de complément d'objet indirect : ils ont parlé à qui ? à se, mis pour ils.

    Il est pourtant deux cas où le participe de se parler peut varier. D'abord, sous les plumes d'un passé où prévalait encore l'ancienne règle d'accord du participe des verbes pronominaux avec le sujet : « Ils se sont parlés » (La Bruyère, 1688), « Il y avoit longtems qu'ils ne s'étoient parlez » (Marie-Catherine d'Aulnoy, 1695). Ensuite, quand le pronominal a valeur de passif et signifie « être parlé » : « Cette langue s'est parlée autrefois en Asie mineure » (Girodet).

    Parlons à cœur ouvert : la langue aussi aurait besoin de témoignages d'amour en ce jour de Saint-Valentin...


    Voir également le billet Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Griveaux et Macron se sont parlé.

     


    votre commentaire