• UNE espèce de...

    Voici une faute de français extrêmement fréquente (LA faute ?) : la confusion de genre affectant le mot espèce dès lors que celui-ci est suivi d'un nom masculin introduit par la préposition de.

    N'entend-on pas dire constamment, à propos d'une chose ou d'une personne qu'on ne peut définir avec précision, qu'on ne peut classer avec certitude : c'est un espèce de (manteau, conte de fées, savant, etc.), comme si le nom complément, parce qu'il porte en réalité le sens, avait toute légitimité pour imposer son genre à l'article ? Le syntagme espèce de est alors perçu comme une... sorte d'adjectif indéfini exprimant une nuance d'approximation ou de dépréciation.

    Que les choses soient claires, annonce l'Académie dans une de ses nombreuses mises en garde : à moins d'être dopé à la testostérone, espèce est un mot du genre féminin, quel que soit celui de son complément !

    Une espèce de (manteau, conte de fées, savant, etc.).

    Une espèce de poisson, de dinosaure, d'arbre (*).

    Une espèce d'avocat, une espèce d'écrivain (se dit, par dénigrement, d'un mauvais avocat, d'un mauvais écrivain).

    Quelle espèce de malotru ! Espèce d'idiot ! (pour renforcer une dénomination injurieuse.)

    Le phénomène, surtout observé dans la langue parlée et dans des transcriptions de dialogues familiers, est tellement répandu, par assimilation avec « un certain », que l'on n'y prête plus guère attention. En l'espèce, il est amusant de constater qu'il n'a pas encore contaminé les locutions jumelles une sorte de, un genre de... tout au plus la variante familière du genre.

    Elle n'est pas du genre marrant (et non du genre marrante).

    Pour autant, le nom complément tient sa revanche, en ce qu'il détermine l'accord du verbe et de l'attribut (sauf quand le mot espèce est pris dans son sens ordinaire, ce qui est particulièrement le cas quand il est précédé d'un démonstratif le mettant en relief).

    Il s'agit d'une espèce d'insecte protégé mais Cette espèce d'insecte est protégée.

    Voilà une espèce de gens qui n'incitent pas à la conversation.

     

    En résumé

    La locution espèce de (au sens de « sorte de ») n'a pas valeur d'adjectif : le déterminant est censé rester au féminin (puisque se rapportant au nom espèce), quel que soit le genre de son complément.

    L'accord du verbe et de l'attribut se fait quant à lui avec le nom complément.

    J'ai croisé une espèce de fou dans la rue (et non un espèce de fou).

    Une espèce de fou est entré chez moi (et non est entrée chez moi).

     

    (*) On notera, dans ce cas et hors contexte, l'ambiguïté de l'expression qui, selon que le substantif espèce est pris dans son sens plein ou non, peut « tout aussi bien désigner une catégorie, une variété de l'espèce en question, qu'être une manière de définir, par approximation, ce qu'on ne sait classer avec certitude, ce qui ressemble mais qui n'est pas vraiment cela » (Évelyne Larguèche). Comparez : une espèce de dinosaure a été découverte (= une nouvelle espèce de dinosaure ; de dinosaure est ici complément du nom espèce, pris dans son acception biologique) et une espèce de dinosaure a été découvert (= un animal qui ressemble, qui fait penser à un dinosaure ; une espèce de fait alors office de déterminant complexe du nom dinosaure).

    Remarque 1 : Le tour espèce de est attesté de longue date, dans des emplois où il n'est pas toujours aisé de distinguer les diverses acceptions du substantif (« apparence, catégorie d'êtres vivants, sorte, qualité ») : « Mil espices de vermine » (Gautier de Coinci, avant 1236), « Une espece de vertu » (Nicole Oresme, avant 1382), « Une espece de porée [= poireau] » (Le Ménagier de Paris, XIVe siècle), « Une espiece de melencolie » (Nicolas de Baye, 1409), « Car la prison est espece de mort » (Étienne Dolet, 1544), « En ceste espece de faulse volupté » (Jean Le Blond, 1550), « Ceste espece de magiciens » (François de La Noue, 1587).

    Remarque 2 : Ce n'est pas parce que Goosse note que « espèce était déjà parfois traité comme masculin dans cette construction au XVIIIe siècle » que l'on doit se croire autorisé à affirmer, avec Alfred Gilder, que « la règle au XVIIIe siècle [était] que le syntagme espèce de [prenait] le genre du nom complément » (Les 300 plus belles fautes à ne pas faire, 2018). D'une part, il n'est fait mention, à ma connaissance, d'aucune règle de ce... genre dans les ouvrages de référence du XVIIet du XVIIIe siècle ; et si la Grammaire de Port-Royal (1660) admet que « les mots sorte, espèce, genre, et semblables, déterminent ceux qui les suivent, qui pour cette raison ne doivent point avoir d'article », elle n'envisage aucun transfert de genre pour autant : « Une sorte de fruit qui est mûr en hiver. Une espèce de bois qui est fort dur. » D'autre part, le raccourci est d'autant plus malheureux que certains des exemples sur lesquels se fonde le continuateur du Bon Usage sont sujets à caution. Qu'on en juge :
    - « un espèce de cabinet » (Saint-Simon, Mémoires). Goosse, qui se réfère ici à l'édition posthume de 1829, se garde bien de relever les formes régulières, autrement nombreuses : une espèce de biscuit, de petit fond, de seigneur, de manifeste, etc. Dès l'édition de 1840, l'espèce de cabinet a retrouvé son article féminin.
    - « un espéce de grand homme » (Voltaire, Lettres philosophiques, XXIV). Là encore, tout porte à croire que l'édition originale de 1734 n'est pas exempte de coquilles. Ne lit-on pas dans la Ve lettre : « Ce que l'on appelle un abbé est un espéce inconnuë en Angleterre » ? Dans l'édition de 1752, « revue et corrigée par l’auteur » nous assure-t-on, une espéce de est de rigueur.
    - « un espece de musicien » (Diderot, Le Rêve de D'Alembert). Ledit rêve vire à la cacophonie pour qui fait l'effort de consulter le manuscrit autographe de 1769 : « un espece de musicien » y côtoie « une espece de toucher que nous appelons le bruit ». Une fausse note de plus ?
    - « un espece d'imbecille » (Bernardin de Saint-Pierre, La Vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau). Ajoutons : « un espece de geranium », cueilli quelques pages plus loin, et « un espece de stupidité », de facture encore plus curieuse. La belle affaire ! De l'aveu même de Maurice Souriau, dans l'avant-propos de l'édition à laquelle se réfère Goosse, le manuscrit en question n'est « pas une mise au net prête pour l'impression, mais de l'écriture courante, avec la négligence que l'on apporte toujours en pareil cas [...]. Il y a nombre de lapsus [...], des négligences de plume ».
    Le choix des citations empruntées au XXe siècle n'est guère plus convaincant :
    - « un espèce de murmure » (Georges Bernanos, Monsieur Ouine). C'est pourtant « une espèce de murmure » qui figure dans l'édition originale de 1943... non loin de « cet espèce de fourreau de soie » !
    - « un espèce de vallon » (Pagnol, Le Temps des secrets)... mais « une espèce d'accent pointu » ! Allez trouver un semblant de logique dans ces graphies...
    Grevisse et Goosse ne sont pas les seuls spécialistes, au demeurant, à proposer des exemples peu édifiants, voire franchement douteux. Ainsi de Littré qui, une fois n'est pas coutume, donne deux citations erronées : « un espèce de charme divin » (Bossuet, Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, à l'article « charme » de son fameux Dictionnaire) et « un espèce de toit » (Paul Broca, Mémoires d'anthropologie, à l'article « ogival »), au lieu des « une espèce de […] » attestés dans les textes originaux. Damourette et Pichon, de leur côté, font état, dans Des Mots à la pensée (tome 2), de la graphie « un espèce de vagabond » relevée dans un rapport (daté du 7 sept 1705) du lieutenant de police René d’Argenson... mais oublient de préciser que la forme régulière figure dans un autre, rédigé un an plus tard (11 octobre 1706) : « une espèce de vagabond ou de petit-maître. » Eux-mêmes sont pris en flagrant délit de solécisme dans le premier tome de leur grammaire : « un espèce d'honneurs. » Un comble ! Quant à la phrase de Proust « cet espèce de malaise, de répulsion » citée par Robert Le Bidois (in Le Monde, 2 décembre 1964), il doit s'agir de l'unique exemple au masculin, dans tout À la recherche du temps perdu, au milieu de dizaines d'autres au féminin : une espèce de poète, de paysan, de cavalier, de cortège, de transport, de mauvais tour, de remerciement ; cette espèce de frisson, cette espèce d’égarement et d'abandon, etc.
    Que l'on ne se méprenne pas sur le sens de mon propos : loin de moi l'idée saugrenue de nier l'existence de telles graphies dans l'usage littéraire ; je constate simplement qu'il est difficile, en l'espèce, de distinguer ce qui relève de la coquille ou du lapsus de ce qui relève de la volonté de l'auteur (dans la mesure où se succèdent d'ordinaire les deux façons d’accorder au sein du même ouvrage). Après tout, l'Académie elle-même a laissé échapper dans la première édition (1694) de son Dictionnaire quatre graphies au masculin : « C'est comme un espece de titre » (à l'article « dame »), « On appelle goutte crampe un espece de goutte » (à l'article « goutte »), « Il y a un espece de marronnier qu'on appelle marronnier d'Inde » (à l'article « marronnier ») et « [Des] choses pulvérisées en un espece de sable menu » (à l'article « sable ») [les corrections seront apportées dans l'édition de 1718] ; on lit encore dans la neuvième (2005) : « Mettre en évidence l'individualité d'un espèce » (à l'article « individualité »). Cela n'empêche pas la vénérable institution de tenir, depuis plus de trois siècles, le mot espèce pour féminin, quel que soit le genre de son complément.

    Remarque 3 : Jacques Capelovici observe, à propos du mot espèce, qu'« il n'est pas rare d'entendre aujourd'hui des gens en faire un masculin même devant un nom du genre féminin, pour parler par exemple d'“un espèce de panthère”. Est-ce bien raisonnable ? » L'auteur du Guide du français correct serait sans doute surpris d'apprendre qu'il en était apparemment déjà ainsi au XVIIe siècle : « cet espece de persecution » (Pierre Ortigue de Vaumorière, 1658), « un espece de trahison » (Robert Arnauld d'Andilly, 1671), « un espece de periode fort reglée » (Jacques Rohault, 1671) − la graphie au masculin étant plus généralement attestée depuis la fin du XVIe siècle : « cet espece de fer » (Julien Baudon, 1583). Peut-il s'agir là encore de simples coquilles ? Bien malin qui pourrait l'affirmer avec certitude. Toujours est-il que les spécialistes de la langue peinent à s'accorder sur les raisons de la graphie un espèce de. Selon Grevisse, « le fait s'explique par la syntaxe psychologique, soit qu'il y ait, comme le pensait Nyrop, une assimilation anticipante de genre et que espèce passe au masculin quand le nom qui suit est masculin, soit que (cette explication me paraît plus plausible), par-dessus espèce, l'article ou l'adjectif déterminatif se mette, par une forte attraction, en accord avec le nom qui suit et qui, pour le sens, domine dans la pensée » (Problèmes de langage, 1964) ; pas un mot toutefois sur le cas particulier un espèce de + nom féminin. La linguiste Marina Yaguello, de son côté, croit devoir introduire une restriction : le changement de genre du mot espèce (selon le nom qui l'accompagne) « ne se produit que lorsque le sens est dépréciatif », écrit-elle dans Les Mots ont un sexe (2014). Les contre-exemples (si tant est que l'on puisse s'y fier...) ne manquent pourtant pas : « un espèce de bonheur » (Armand-Laurent Paul, 1774), « un espèce de raffinement » (F. Haas, 1844), « cet espèce de beau garçon » (Aragon, 1956). D'autres, observant que l'accord par syllepse ne semble pas s'étendre aux tours sorte de, genre de..., suggèrent que « c'est la structure phonique de espèce [...] qui le rend possible » (Christine Rouget) : « Ce flottement du genre est typique des substantifs à initiale vocalique », confirme Hervé Curat dans Les Déterminants dans la référence nominale (1999). Des graphies anciennes avec apostrophe tendent d'ailleurs à corroborer cette thèse : « un'espece d'armoise » (Jean Des Moulins, 1579), « un'espece de tourture » (1592), « tous les individus de cet'espece » (Pierre Le Mardelé, 1632).

    Remarque 4 : Après espèce de (genre de, sorte de, type de, etc.), le choix du nombre se fait selon le sens ou l'intention. Pour l'Office québécois de la langue française, le nom complément « se met généralement au singulier s’il désigne une réalité abstraite ou encore si l’on veut insister sur un être ou une chose en particulier. Il se met généralement au pluriel s’il se réfère à une réalité concrète ou si l’on veut insister sur la catégorie à laquelle appartient l’être ou la chose désignée ». Hanse ajoute : « Quelle espèce de fautes a-t-il faites (le pluriel d'espèces pourrait répondre à l'idée nette de plusieurs espèces : il a commis plusieurs espèces de fautes). » Force est toutefois de constater que l'usage, en la matière, est particulièrement flottant. Ainsi l'Académie recourt-elle − indifféremment ? − aux deux formes dans la dernière édition de son Dictionnaire : « nom usuel d'une espèce de bécasseau » (à l'entrée « alouette ») , « nom usuel d'une espèce de peuplier » (à l'entrée « grisard »), mais « se dit d'une espèce de chèvres » (à l'entrée « angora »), « une espèce de singes » (à l'entrée « guenon »), « une espèce de petits œillets » (à l'entrée « mignardise »). L'hésitation est encore de mise après espèces de, même si l'on constate alors que le nom complément se met le plus souvent au pluriel : « les diverses espèces d'arbres » (à l'entrée « forestier »), « plusieurs espèces d'oiseaux » (à l'entrée « moucheture »), mais « nom donné à plusieurs espèces d'otarie » (à l'entrée « lion »). On notera enfin, avec un nom abstrait : « les diverses espèces de délit » (Littré), mais « les diverses espèces de délits » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie).

     

    Une espèce de

     

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  • Commentaires

    1
    FredFred
    Dimanche 6 Octobre 2013 à 15:58

    Excellent site, merci.

    Vous êtes un peu optimiste de dire que l'usage un espèce n'a pas encore contaminer le mot sorte, y compris suivi d'un mot féminin lorsqu'on écoute les enfants.

    2
    Michel JEAN
    Samedi 20 Juin 2015 à 11:14

    Bonjour Mr Marc, quand est-il alors du terme sous-espèce; car avec la classification phylogénétique il est simplement question tout d'abord: de clade, de genre, de famille et d'espèce et jamais de (sur ou sous)-espèce. Merci. Bye. Michel.

    3
    Samedi 20 Juin 2015 à 15:17

    De même que l'on écrit une espèce d'oiseaux, on écrira une sous-espèce d'oiseaux.

    4
    Aranud
    Dimanche 21 Juin 2015 à 10:54

    Bonjour,

    question naïve : y a-t-il une logique  à avoir écrit ci-dessus  "une espèce d'oiseaux"  avec "oiseaux"  au pluriel

    et dans le même temps "une espèce de chien" avec "chien"  au singulier ?

    Ou bien singulier et pluriel sont-ils tous deux admis ?

     

     

    5
    Lundi 22 Juin 2015 à 14:43

    Je viens de vous répondre par le truchement d'une remarque ajoutée au billet ci-dessus.

    6
    estelle
    Lundi 3 Décembre 2018 à 21:44
    estelle

    Sauriez-vous dans le cas d'une insulte à plusieurs personnes : "Espèce d'imbéciles" ou "Espèces d'imbéciles" ? Je pencherais pour le pluriel : ce sont des espèces d'imbéciles. Mais j'ai un doute ! 

    Merci d'avance de votre réponse !

      • Mardi 4 Décembre 2018 à 10:10

        Les deux graphies sont possibles, selon que l'on considère qu'il s'agit d'imbéciles relevant d'une même espèce... ou de plusieurs.
        Comparez : "Les crétins sont des espèces d'idiots" (Antoine François Hippolyte Fabre, 1840) et "Le crétinisme [...] forme une espèce d'idiots" (Supplément au Dictionnaire de l'Académie, 1831). Et, sur le ton de l'injure : "Espèces d'imbéciles, gronda l'officier" (Aristide Bruant, 1912) et "Et il ajouta : Espèce d'idiots !" (Victor Tissot, 1887).

    7
    Michel Jean
    Jeudi 31 Janvier à 13:35

    Bonjour M.Marc, pourtant avec Le Bon Usage. 956 p. 1182. -Espèce : Nous distinguons trois espèces principales d’adverbes, du point de vue sémantiques. Phrase qui nous fait très bien comprendre que le féminin est pour le moins préférable. Merci.Bye.Mich.

    8
    Pythie
    Lundi 25 Février à 14:18

    Bonjour,

    Je vous avertis qu'écrire « un espèce de... » suivi d'un terme masculin n'est pas forcément incorrect ; on nomme cela une syllepse grammaticale. Ce même phénomène peut très bien se produire dans d'autres phrases comme « Elle n'est pas du genre marrante »...

    Cordialement.

      • Lundi 25 Février à 16:04

        A mon tour de vous avertir... de lire la remarque 3.

    9
    Michel Jean
    Lundi 25 Février à 21:08

    En l’espèce un homme «Averti» en vaux deux...

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