• Dans l'intimité d'un team

    Dans l'intimité d'un team

    « La team Arrow s'est prêtée au jeu des séances photos pour notre plus grand plaisir » (à propos de la série télévisée américaine diffusée sur TF1).
    (Camille Caylou, sur tf1.fr, le 25 juillet 2016)   

     

    FlècheCe que j'en pense


    Premier constat : rares sont les dictionnaires usuels à avoir accueilli l'anglicisme team. L'intéressé est ainsi aux abonnés absents dans mon Petit Larousse illustré 2005, dans mon Robert illustré 2013, dans le Trésor de la langue française et, vous vous en doutez, dans la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie. Rien que de très rassurant, me direz-vous, tant les équivalents français équipe ou, selon le contexte, écurie, groupe, bande, camp, corps, etc. nous tendent les bras.

    Second constat : les dictionnaires qui ont daigné lui ouvrir leurs colonnes − je pense notamment au Grand Larousse de la langue française, au Dictionnaire historique de la langue française sous la direction d'Alain Rey, au Dictionnaire de l'orthographe d'André Jouette, au Dictionnaire des pièges et difficultés de la langue française de Jean Girodet et au Dictionnaire étymologique des anglicismes et des américanismes de Jean-Paul Kurtz − le font tous du masculin (en tant que genre indifférencié, à valeur générique ?), à l'instar de ces exemples trouvés sous des plumes avisées : « [le] meilleur footballeur d'un team » (Jean Giraudoux), « le meilleur avant du team de football de la brigade » (André Maurois), « L'homme de la rue [...] fait partie d'un ensemble bien ordonné et se tient à sa place dans le team » (Blaise Cendrars), « Le tournoi de hockey sur glace avait été gagné par le team des étudiants anglais» (Joseph Peyré), « allons, ce n'est pas un team [de football] comme ça qui soutiendra l'honneur du G.S.D. ! » (Louis Aragon), « Quoiqu'elle n'appartînt à aucun "team (équipe) de chercheurs" ni n'éprouvât le moindre intérêt pour la "recherche" » (Jean Dutourd), « Le team de Médoc fit son entrée avec lenteur sur le terrain » (René Fallet), « Si tu veux, tu peux intégrer mon team » (Abdou Diouf), « cela parut comme une évidence à Tadic et à son équipe (son team, comme disait Svetlana) » (Patrick Besson), « Alors, vous allez former un team, à ce qu'il paraît ? » (Annick Geille). (1)

    Alors, masculin, le nom team ? Regardons-y de plus près.

    D'après mes recherches, la première attestation du mot dans notre lexique nous vient tout droit du Canada. Je l'ai trouvée dans un texte de Félix Foucou, intitulé Le pétrole et les hommes d'huile de l'Amérique du Nord et paru en 1869 dans la Revue des Deux Mondes : « Les traverses de bois, secouées nuit et jour par le passage des teams chargés de baril d'huile, n'étaient nulle part de niveau », avec cette note en bas de page : « Le team est un char traîné par des bœufs ou des chevaux. Lorsqu'il est destiné à traverser des ravins et des forêts, il n'a pas de roues. » Et de fait, le vieil anglais team − probablement apparenté au latin ducere (« mener, conduire ») par l'intermédiaire des verbes anglo-saxons togian, teon (« tirer »), selon Friedrich Max Müller et Jean-Paul Kurtz − désigne proprement un attelage d'animaux. Si tout porte à croire que le mot est d'abord passé en français au masculin, sous ces latitudes, il a fini par s'envisager également au féminin. Jugez plutôt : « Il avait traversé toute l'Amérique du Nord avec son team, son train de bœufs » (Édouard Gros, 1870 ?), « les chevaux du demandeur formaient un bon "team" » (La Revue légale, 1880), « un team de chevaux » (Albertine Hallé, 1948 ; Jean Féron, 1986 ; Clément Legaré, 1990), mais « Une team de jwo (paire de chevaux) » (Alfred de Celles, linguiste québécois, en 1927), « une team de bœufs » (Régis Brun, 1974), « une team de chevaux » (Jacques Lamarche, 1973 ; Jean-Paul Filion, 1977 ; Thérèse Lafontaine Cossette, 1983). La même évolution de genre s'est produite à propos des attelages de chiens : « Il put acheter un team de six chiens » (Louis-Frédéric Rouquette, 1921), « J'ai trois chiots. [...] L'aîné s'appellera Itlouwinâk [...], en souvenir du chef de mon team qui mourut glorieusement pendant notre traversée de l'Inlandsis » (Paul-Émile Victor, 1938), puis « Team : substantif féminin, sept ou huit chiens attelés à un traineau » (Gilles Landris, 1980), « Ils possèdent à eux quatre une team de douze chiens » (Stéphane Dugast et Daphné Victor, 2015).

    L'anglais team est aussi et surtout employé comme terme de sport pour désigner une équipe de joueurs. Il fut emprunté dès la fin du XIXe siècle par des auteurs de langue française s'intéressant au mode de vie anglais ou américain et par des journalistes sportifs :  « Dans les collèges, à Harvard, à Yale, on attache une importance de premier ordre à posséder un excellent team de base ball » (Paul de Rousiers, 1892), « Les champions [de foot-ball] du collège de Harvard − le team, comme on dit ici » (Paul Bourget, 1895), « Car le prince, un des cracks du team de Bagatelle, est venu en costume de polo » (revue La Vie parisienne, 1896). Là encore, quel que soit le sport considéré, le mot s'est d'abord invité au masculin : automobile, « un de nos amis et confrères, qui parcourt en ce moment l'Amérique avec un team de coureurs » (La Vie scientifique, 1894) ; cyclisme, « Le team des coureurs » (La Bicyclette, 1895), « Les Américains, Kiser, Murphy et Wheeler, appelés le team jaune à cause de la couleur de leurs machines et de leurs maillots » (La Nouvelle Revue, 1896) ; cricket, « les onze célébrités du cricket-team de l'école » (Revue de l'instruction publique en Belgique, 1895) ; football, « Un team de Londres a bien passé le détroit et joué au Bois de Boulogne contre l'Olympique » (La Nouvelle Revue, 1897), « Le team du collège, qui représente la maison et lutte pour ses couleurs dans les matches publics de football, de hockey et de cricket » (Revue catholique des Églises, 1905) ; rugby, « l'essai marqué pour la première fois par les nôtres contre un team anglais de valeur » (La Nouvelle Revue, 1897), « Ce match opposait, dimanche dernier, l'équipe du Stade français au team anglais des Old Deustonians » (Jules de Cuverville, 1904) ; culture physique, « nous connaissons des athlètes, des plus qualifiés, qui ont été exclus d'un team, pour avoir été surpris en train de [...] » (Albert Surier, 1905) ; natation, « Le team bruxellois » (L'Expansion belge, 1910) ; boxe, « un team de boxeurs » (Revue de l'Amérique latine, 1926) ; etc. Mais voilà que, dans cette acception comme dans la précédente, l'emploi de team au masculin se voit de nos jours nettement concurrencé par celui au féminin. Selon l'Académie, la participation aux Jeux olympiques de 1992 de l'équipe nationale de basket-ball des États-Unis ne serait pas étrangère à ce phénomène : « En 1992, les États-Unis décident d’envoyer aux Jeux olympiques une équipe de basket-ball composée, non plus d’universitaires amateurs, mais des meilleurs professionnels. Outre-Atlantique, cette équipe est baptisée dream team, "l’équipe de rêve". Cette appellation fera florès, aidée par la victoire de cette équipe aux Jeux de Barcelone et portée par l’assonance qu’elle contient, à tel point que, quelques années plus tard, la presse s’en emparera pour désigner le gouvernement français alors dirigé par Lionel Jospin. » De là à en déduire que la tentation de donner à team le genre de sa traduction française est plus grande depuis ledit évènement sportif, il n'y a qu'une passe que le Team, pardon le Service du Dictionnaire de l'Académie n'hésite pas à franchir, « surtout quand [ce nom] est précédé de dream ».

    Oserai-je l'avouer ? J'ai du mal à comprendre en quoi l'attelage avec le mot dream, dont l'équivalent français (« rêve ») est masculin, a pu favoriser la féminisation de team. Quant à l'influence du genre du nom français correspondant (une team parce que une équipe), l'argument ne me paraît guère satisfaisant : d'une part, il n'explique pas à lui seul le recours au féminin dans l'emploi de team au sens d'« attelage » (2) ; d'autre part, le mot week-end, à cette aune-là, serait définitivement du beau sexe (week = semaine et end = fin, tous deux féminins). Toujours est-il que le genre grammatical de team, fort bien fixé au masculin lors son introduction dans notre lexique, a fini par devenir instable : « On dit indifféremment "le team" ou "la team" », note Alexandre des Isnards dans son Dictionnaire du nouveau français (2014). Les uns feront observer que les caprices de l'usage sont infinis ; les autres, qu'il est grand temps, dans cette affaire, d'arrêter de recourir à un anglicisme (par snobisme ? par souci de modernité ? par besoin de se donner un air d'appartenance ? par esprit moutonnier ?) quand son équivalent français le remplace à merveille. Car enfin, serons-nous mieux informés le jour où le journal L'Équipe sera rebaptisé Le Team (ou La Team) ?

    (1) On notera que, dans certaines de ces phrases, le mot team est écrit en italique ou entre guillemets (parfois les deux en même temps) pour signifier qu'il s'agit d'un emprunt encore non lexicalisé.

    (2) Ne serait-ce pas plutôt l'emploi au féminin de team dans son acception sportive qui a fini par influencer le genre de team dans son acception première ? La chronologie des attestations ne me permet pas de le confirmer.

    Remarque 1 : Selon l'Académie, les noms étrangers reçoivent en français un genre grammatical influencé, pour les êtres animés, par le sexe (la nurse, le clown) et, pour les autres mots, par la forme (par exemple, une terminaison proche des finales caractéristiques d'un genre grammatical français), par le sens (une guest star) ou par le fait que le masculin est le genre indifférencié (le jogging). La majorité des anglicismes seraient, toutefois, masculins.

    Remarque 2 : « Team est vieilli », écrivait Dupré en 1972 ; vingt ans plus tard, le mot fut, hélas ! remis à la mode − et pas seulement sur le terrain du sport, comme veut le croire le Dictionnaire historique de la langue française ! Il se rencontre désormais dans tous les domaines et en particulier dans le monde du travail où il désigne un groupe de personnes, dotées d'un véritable « esprit d'équipe » (ou team spirit, en français dans le texte), qui œuvrent dans la même entreprise ou dans le même service pour atteindre l'objectif assigné à un projet.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le team Arrow s'est prêté au jeu des séances photos (ou mieux : L'équipe de la série Arrow).

     

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  • Commentaires

    1
    Michel JEAN
    Mardi 26 Juillet 2016 à 17:01

    Quand ils me disent ou prononcent pour team : "tiaime" ou "taime", je repond :  "j'esteam"...

    2
    Jeudi 28 Juillet 2016 à 10:45

    Et la Team Rocket alors ? :)

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