• Un oubli de taille ?

    « Viaduc de Millau: un automobiliste oublie sa femme sur l'aire d'autoroute. [...] On peut imaginer sans peine la scène de ménage qui a eu lieu entre les deux amoureux au moment de leur retrouvaille. »
    (paru sur francesoir.fr, le 19 juillet 2016)   

     

    FlècheCe que j'en pense


    Quand il prêterait à sourire, ledit fait divers n'en soulève pas moins une question de langue digne d'intérêt : doit-on écrire retrouvaille au singulier ou au pluriel ? « Toujours au pluriel », répondent en chœur Girodet, Bescherelle et le Larousse en ligne, sans plus d'argument. Regardons-y de plus près.

    Contrairement à ce qu'avancent plusieurs ouvrages de référence (Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire étymologique et historique de von Wartburg, Grand Larousse et TLFi), retrouvaille ne date pas de 1782 ; on le trouve dès 1695 − au singulier comme au pluriel, n'en déplaise à Girodet − dans une comédie de Jean-François Regnard intitulée La Foire Saint-Germain  : « Payez moy toujours la retrouvaille [d'une certaine Angélique], et après nous ferons marche pour la reperdaille », « C'est pour vous dire comme j'ai la main heureuse pour les retrouvailles ». Le mot fait partie de ces suffixés en -aille (avec bleusaille, boustifaille, cochonnaille, mangeaille, maraudaille, marmaille, etc.) que la langue familière aime façonner pour marquer le dédain ou l'ironie.

    Dans ce sens de « action, fait de retrouver quelqu'un ou quelque chose (qui était perdu, qui avait disparu, qui s'était échappé) », retrouvaille est aujourd'hui donné pour « vieux » (TLFi), « rare » (Grand Larousse) ou... « littéraire » (Dictionnaire historique de la langue française) ! Il n'a pour autant jamais cessé d'être employé depuis la fin du XVIIe siècle : « favoriser la retrouvaille des épagneuls, des perroquets, des manchons et des cannes perdues » (Louis-Sébastien Mercier, cité dans le Complément du Dictionnaire de l'Académie française publié en 1842), « Ç’a été pour la nature une retrouvaille et pour le reste une trouvaille » (Gustave Flaubert), « la retrouvaille de tout ce qui avait été jeté dans la rue » (les frères Goncourt), « Mais presque chaque jour l'on nous fait part de nouvelles retrouvailles de soldats depuis longtemps perdus » (André Gide), « Il y a encore un point intéressant, dans cette affaire de la découverte ou plutôt de la retrouvaille des [toiles des frères] Le Nain » (Émile Henriot), « en partant à la retrouvaille de ce passé » (Éric Ollivier), « la sélection ordonnée des "lieux communs" permettant une retrouvaille immédiate » (Alain Rey), « la retrouvaille de la clef usb me requinqu[a] » (Gabriel Matzneff), « Je choisissais toujours le même banc, comme si cette retrouvaille avec la même perspective du lac [...] pouvait servir de remède à ma fragilité » (Philippe Labro).

    Ce n'est qu'à la fin du XIXe siècle que le mot prit son sens moderne de « fait de se revoir, d'être de nouveau en présence l'un de l'autre (en parlant de personnes), après une séparation ou une absence ». Mais il serait faux de croire, là encore, que le pluriel s'est tout de suite imposé dans cette acception. Jugez plutôt : « Les retrouvailles bizarres de la vie » à côté de « la retrouvaille de deux hommes séparés par vingt-cinq ans d'existences » (les frères Goncourt) ; « Et après une longue séparation la joie de ces retrouvailles inopinées ! » à côté de « Les circonstances ont permis qu'entre les deux partenaires de Partage de Midi, une "retrouvaille", on peut dire, ait eu lieu, une rencontre, une explication » (Paul Claudel) ; « Retrouvailles : "Comment vas-tu, mon vieux ?" » à côté de « La joie d'une retrouvaille après une si longue absence » (André Gide) ; « Vous connaîtrai-je, édifiantes retrouvailles » à côté de « C'était la ville antique et la ville d'amour, pleine de renfoncements secrets pour l'attente et la retrouvaille » (Henry de Montherlant). Autant dire, dans ces conditions, que la distinction entre les deux acceptions, « ancienne » et « moderne », est parfois difficile à établir. D'aucuns veulent se persuader que retrouvaille insiste sur l'action quand retrouvailles s'en tiendrait au résultat ; d'autres sont convaincus que le pluriel ne peut s'envisager qu'à propos des personnes quand le singulier serait réservé aux choses. Force est de constater que les rôles entre les deux formes ne sont pas aussi nettement répartis dans les exemples précédemment cités.

    « Retrouvailles, victuailles, épousailles, [...] pourquoi un pluriel à ces mots criards ? », s'interroge à bon droit l'écrivain suisse Daniel de Roulet. Sans doute le s final s'y est-il attaché sous l'influence du suffixe latin -alia qui servait à former des noms collectifs désignant, en particulier, des cérémonies de caractère familial ou religieux : funeralia (« choses concernant les funérailles »), sponsalia (« fiançailles, repas de noces ») comme victualia (« vivres, aliments »), genitalia (« parties sexuelles »), etc. (1) Il n'empêche, j'avoue avoir bien du mal, pour en revenir à l'affaire qui nous occupe, à reprocher à notre journaliste cette marque du pluriel oubliée sur une aire de notre lexique...

    (1) Les linguistes Arsène Darmesteter et Léopold Sudre précisent ainsi dans leur Cours de grammaire historique de la langue française (1895) : « Il faut mettre à part les mots en -ailles où il semble que l'idée de pluriel contenue dans le type latin intralia funeralia a introduit le pluriel dans la forme : accordailles, entrailles, épousailles, fiançailles, funérailles, etc. Il faut noter toutefois que, conformément à la règle phonétique, ces mots en ancien français, n'ont pas l': broussaille, entraille, funéraille. »

    Remarque : À titre indicatif, je signale avoir trouvé dans Google Livres quinze occurrences de « retrouvaille avec soi » (dont une sous la plume de Péguy et une sous la plume de Cioran) contre vingt et une de « retrouvailles avec soi ». Si tant est que cette statistique soit susceptible de généralisation, elle confirme que la forme au singulier, bien que moins fréquente que celle au pluriel, est toujours vivace malgré les mises en garde de certains grammairiens.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Au moment de leurs retrouvailles (selon les dictionnaires usuels).

     

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