• Aussi curieux que cela puisse paraître

    « J'ai été surprise par les violences que cela a engendré. »
    (Mathieu Giua, sur 37degres-mag.fr, le 9 octobre 2019)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Doit-on écrire : les violences que cela a engendré ou, conformément à la règle selon laquelle le participe passé des verbes conjugués avec avoir s'accorde avec son complément d'objet direct si celui-ci précède, que cela a engendrées ? L'affaire ne date pas d'hier : elle remonte... à 1672 ! C'est à cette époque que le grammairien Gilles Ménage, analysant dans ses Observations sur la langue française la règle établie un siècle plus tôt par Clément Marot, formula une exception « qui est d'autant plus remarquable qu'elle n'a été remarquée de personne » : « L'usage veut qu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cela m'a donné, et non pas m'a donnée, quoique le substantif [antécédent du complément d'objet direct que] soit devant le verbe, et quoiqu'on dise : Vous ne sauriez croire la joie que cet accident [= évènement] m'a donnée. » Contre toute attente, plusieurs de ses confrères lui emboîtèrent le pas sans discuter, mais en prenant soin de désigner clairement le coupable : « Donné agrees with cela, not with joie [= donné s'accorde avec cela, pas avec joie] » (Guy Miège, A New French Grammar, 1678), « Le mot cela servant de nominatif, quoiqu'il soit devant le verbe, empêche que le participe ne prenne le genre et le nombre du substantif. Vous ne sauriez croire la peine que cela m'a donné, les inquiétudes que cela m'a causé » (Thomas Corneille, note sur les Remarques de Vaugelas, 1697).

    Vous, je ne sais pas, mais moi, quand j'entends parler d'une exception jusqu'alors passée inaperçue, je suis comme saint Thomas : je demande à voir. Quel était l'usage en la matière au XVIIe siècle ? Difficile à dire, en vérité, tant les exemples pertinents (avec un COD féminin ou pluriel) et de première main sont rares, et nombreuses les discordances entre les éditions. Jugez-en plutôt : « Je suis très marri de la peine que cela vous a donnée » (Malherbe, lettre datée de 1621) ; « La joie que cela a donnée ici à tout ce que vous aimez » (Vincent Voiture, lettre datée de 1635, dans une édition de 1654), mais « que cela a donné » (dans une édition de 1657) ; « L'affection que cela lui a donnée de servir votre maison » (Jeanne de Chantal, 1638) ; « La peine que cela lui avoit donnée » (Anne-Marie-Louise d'Orléans, 1661) ; « Mon frère voyant l'émotion que cela avoit causé » (Gilberte Périer, 1663) ; « La confusion de mon départ m'a détournée de l'inquiétude que cela m'auroit donnée dans un autre temps » (Mme de Sévigné, lettre datée de 1677, dans une édition de 1734), mais « que cela m'auroit donné » (dans une édition de 1736) ; « Ce concile n'approuva pas la variété excessive que cela avoit causé dans sa province » (Louis Thomassin, Ancienne et nouvelle discipline de l'Église, édition de 1678), mais « que cela avoit causée » (édition de 1679) ; « Les sujets de crainte que cela a donné autrefois au roi » (Mercure historique et politique, 1687) ; « S'ils veulent savoir quelle est la peine que cela m'a fait » (Jean-Baptiste de La Quintinie, 1690) ; « Je suis très marri de la peine que cela vous aura donnée » (Bernard de Montfaucon, 1700). Vous conviendrez avec moi que l'exception de Ménage paraît très exagérée, et l'usage écrit de l'époque, très hésitant.

    Mais ce n'est pas tout : le grammairien lui-même reconnaît qu'il s'agit là d'« une des bizarreries de notre langue, dont il est difficile de rendre raison » ! Ne serait-ce pas plutôt une bizarrerie de Ménage ? Toujours est-il que la question divisa les spécialistes du XVIIIe siècle : « Corneille et Ménage [...] prétendent que lorsque le sujet qui régit le verbe est énoncé par le pronom cela, il n'y a plus de concordance à observer, et qu'il faut dire : Les soins que cela a exigé. Mais il me paraît que ces exceptions ne subsistent plus : je vois la règle générale également observée dans ces exemples par le plus grand nombre [1] » (Gabriel Girard, 1747), en face de « Le participe est encore indéclinable, lorsque le verbe est mis à l'impersonnel avec il, ou bien lorsque ceci, cela est le nominatif du verbe : Ne savez vous pas la douleur que cela m'a causé. La perte que ceci m'a occasionné est irréparable » (Jean-François-Augustin Belin, 1788). Il fallut attendre le XIXe siècle pour que les grammairiens accordassent enfin leurs violons : « Ménage et Thomas Corneille, après avoir reconnu le principe sur lequel l'usage est fondé, y faisaient [des] exceptions ; lorsque le mot cela servait de nominatif, ils croyaient que l'on devait dire : La peine que cela m'a donné ; les inquiétudes que cela m'a causé. [Ces] exceptions n'étant [pas] fondées en raison, l'usage les a rejetées, et il a tout soumis à une règle simple » (Jean-François Marmontel, avant 1799), « Les anciens grammairiens avaient encore cherché à établir une exception bien singulière ; ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d'un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s'accordât point avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d'avis de dire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné, au lieu de : Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données. Mais depuis longtemps cette exception n'est plus admise » (Charles-Pierre Girault-Duvivier, 1811), « Ménage [...] admet des exceptions tout à fait arbitraires » (Ernest Bouvier, 1853), « Ne croyons pas [...] que Ménage ait toujours la logique pour lui. Pourquoi écrit-il : La joie que cela m'a donné, et : La joie que cet accident m'a donnée. Les deux cas ne sont-ils pas aussi les mêmes ? » (Jean Bastin, 1880), « Une exception, inventée par Gilles Ménage et acceptée par Thomas Corneille » (Ferdinand Brunot, 1924), « La langue parlée la [= la règle d'accord du participe passé avec avoir] respecte très mal, et, même dans l'écrit, on trouve des manquements : Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait (Maurice Druon, 1962) » (André Goosse, 1986). Fin de l'histoire ?

    Las ! voilà qu'André Thérive remet le sujet sur le tapis, en 1926, dans une de ses fameuses chroniques de langue : « L'impression que cela m'a faite est absolument correct, [mais] choque l'oreille et, pour ainsi dire, l'esprit même. Il n'y a pas un pédant qui oserait faire l'accord dans une telle occasion, malgré les lois formelles de la grammaire. Avouons donc que la règle est morte, et donc néfaste. Il faut proclamer invariables certaines expressions verbales (généralement courtes, où le participe est même monosyllabique). Et dans cette humiliation devant l'usage, ne cherchons pas de raisons. Seuls des phonéticiens très subtils pourraient en inventer ; je ne suis pas sûr qu'elles fussent excellentes [...]. Je crois personnellement que dans l'impression que ça m'a fait, le neutre ça contamine de sa neutralité toute la proposition relative, laquelle a déjà tendance à être invariable comme toutes les expressions verbales composées. » Retour à la case départ ? À y bien regarder, des différences d'analyse apparaissent entre le chroniqueur du XXe siècle et les grammairiens du XVIIsiècle : Thérive, établissant une distinction entre l'usage oral et l'usage écrit (2), soupçonne des considérations phonétiques et euphoniques, quand Ménage et Corneille donnent des exemples où l'accord du participe passé est purement graphique ; quant à l'argument selon lequel le caractère « non décomposable » des locutions verbales favoriserait l'invariabilité, il ne saurait s'appliquer aux exemples de Ménage et de Corneille, qui reposent sur des expressions non figées (et des participes non monosyllabiques). Reste le pronom cela (ou, par contraction, ça), qui tendrait donc à lui seul à bloquer l'accord...

    Dans Le Participe passé autrement (1999), Marc Wilmet avance une explication à ce phénomène : « L'“étrangeté” imputable au pronom cela ne naîtrait-elle pas d'une confusion de support [comprenez : objet qui impose l'accord à un apport, en l'occurrence le participe passé] : "qu'est-ce qui a été fait ?" ; 1° que → l'impression (la bonne source du pronom que), 2° cela (source erronée de que, mais le pronom masculin singulier cela se superpose à l'impression, dont il sauvegarde le trait "inanimé" [3]) ? » À en croire Hanse, ladite confusion serait d'ailleurs facilitée, dans les constructions de ce type, par le voisinage immédiat du complément d'objet direct et du pronom sujet : « On a signalé maintes fois la tendance à ne pas faire l'accord avec un complément féminin qui précède quand le sujet, pas trop éloigné, est cela : L'impression que cela m'a faite peut paraître étrange, mais l'accord s'impose aussi bien que dans L'impression que ce jeune homme vous a faite. » D'autres observateurs, se réclamant cette fois d'une remarque de Grevisse (4), tentent plutôt de justifier l'invariabilité du participe passé par une analogie (que d'aucuns qualifieront d'abusive) entre le pronom neutre cela et le il impersonnel. L'Académie, quant à elle, nous apprend par la voix du service de son Dictionnaire qu'elle n'entend pas déroger à l'orthodoxie grammaticale (mais gageons que de cela vous ne doutiez pas) : « On fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d'exception. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires [...] que Charles-Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : "Les anciens grammairiens... [cf. plus haut]." Était-il possible d'imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée [et] le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d'accord » (rubrique Dire, ne pas dire, 2017).

    Oserai-je l'avouer, au risque de passer pour un pédant fini ? cette affaire me met d'autant plus mal à l'aise que, contrairement à la plupart des usagers (si j'en crois les nombreux témoignages glanés sur les forums de langue [5]), mon oreille n'éprouve aucune surprise à entendre ledit accord, avec ou sans cela comme sujet. Cela dit, il est toujours possible, pour le locuteur plongé dans le doute ou pourvu d'un pavillon plus délicat que le mien, de contourner la difficulté en évitant les temps composés, en précisant la réalité représentée par le pronom sujet ou, comme le suggère Hanse, en formulant la phrase autrement : « On peut, si l'on veut, modifier la phrase [L'impression que cela m'a faite] et dire : L'impression que j'ai ressentie. » C'est aussi simple que cela...
     

    (1) Affirmation tout aussi exagérée. Comparez : « Les malheurs que cela a attiré sur nos flottes » (texte daté de 1712), « La douleur que cela auroit causé » (Pierre Noguez, 1725), « La perte que cela lui a causé » (Jean Barbeyrac, 1734) et « L'inquiétude que cela vous a donnée » (Marie-Anne de La Trémoille, 1707), « Les murmures que cela avoit causez » (Jean Le Clerc, 1728), « Jugez de l'affliction que cela m'a causée » (Charles de Fieux Mouhy, 1736).

    (2) « C'est sur de tels points que l'on surprend la séparation entre la langue écrite et la langue parlée [...]. Pratiquement, arrangeons-nous pour dire sans crainte les phrases où l'accord sonne de façon trop baroque, et pour ne les écrire jamais... [!] »

    (3) Cela sauvegarderait aussi bien le trait « animé » d'un complément direct de personne : La femme que cela a intéressé(e), les gens que cela a choqué(s). Ne lit-on pas sous la plume de Victor Hugo : « Comme cela dort, ces jeunes gens » ?

    (4) « [Les démonstratifs neutres cela, ça] s'emploient aussi comme des espèces de sujets vagues ayant de l'analogie avec le pronom il des verbes impersonnels » (Le Bon Usage, 1959).

    (5) « Cet accord me gêne, je dirais même qu'il me choque », « Cela frotte mes oreilles », « Cela sonne mal », « À mon oreille, cela sonne faux », « Ça fait pleurer mes yeux », « Curieusement, je ne fais pas l'accord, alors que je le fais sans difficulté dans tous les autres cas », etc.
     

    Remarque 1 : Et les écrivains « modernes », dans tout ça ? Ils semblent tout aussi partagés que leurs aînés : « La contrariété que cela m'a donnée » (François Roger, 1838) ; « La peine que cela vous a donnée » (Pierre-Jean de Béranger, 1851) ; « Voici la poésie que cela m'a donnée » (Camille Doucet, 1860) ; « L'émotion que cela m'a donné » (Georges Sand, 1867) ; « On parle de l'alcoolisme de Verlaine, de la déliquescence que cela avait mis dans sa chair » (frères Goncourt, 1896) ; « La peine que ça m'a fait » (Jules Romains, Mort de quelqu'un, édition de 1923), mais « La peine que ça m'a faite » (édition de 1933) ; « Les gens que cela a choqués » (Proust, 1920) ; « Et vous n'imaginez pas toute la peine que cela m'a fait » (Giono, 1930) ; « Je ne peux pas vous dire l'impression que cela m'a fait » (Maurice Druon, 1962), « Les mauvais résultats que cela avait entraînés » (Patrick Besson, 1985), « Sous des formes assez éloignées de celles que ces mots ont pris en français moderne » (Dictionnaire historique de la langue française, 2012). Reste encore à déterminer si ces graphies sont à mettre à la charge des auteurs ou des éditeurs...

    Remarque 2 : Jacques Drillon, dénonçant la piètre qualité de la traduction du roman policier suédois Millénium, écrit en 2008 sur le site BibliObs.com : « Que diriez-vous d'un livre où l'on lirait : "Je suis désolée de la tournure que cela a prise" ? » Que notre journaliste n'a-t-il précisé sa pensée ! Car enfin, considère-t-il que l'invariabilité est ici de rigueur du seul fait de la présence du pronom cela ou bien, comme cela se lit çà et là sur la Toile, parce que l'on a affaire à une locution (partiellement) figée, où tournure est devenu difficilement analysable comme complément d'objet direct de prendre ? Dans le doute, contentons-nous de faire observer aux partisans de la seconde opinion que, avec tout autre sujet que cela, l'accord prévaut chez les écrivains : « La tournure que vous avez prise est très habile » (Voltaire, 1766), « Juliette fut charmée de la tournure que les choses avaient prises [sic] » (Restif de La Bretonne, 1776), « La tournure que l'affaire avait prise » (Louis Domairon, 1777), « Heureuse de la tournure que les choses avaient prise [remplacé dans les éditions suivantes par : que les choses prenaient] » (Balzac, 1839), « J'étais fort étonné de la tournure que l'affaire avait prise » (Baudelaire traduisant Poe, avant 1867), « Lionel s'applaudissait de la tournure que l'affaire avait prise » (Jules Verne, 1889), « Ils étaient déconcertés par la tournure que les événements avaient prise » (Gaston Boissier, 1894), « La tournure que les événements ont prise tient à ma chance plutôt qu'à mon mérite » (Maurice Barrès, 1912).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Les violences que cela a engendrées (selon l'Académie).

     

    « Un anglicisme insupportable ?

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  • Commentaires

    1
    Camille
    Jeudi 17 Octobre à 16:09

    Bravo pour votre courage et le temps que vous avez passé à argumenter votre propos. En ce qui me concerne, je ferais prévaloir le sens. "Cela a engendré des violences", ce sont les violences qui sont donc engendrées. Simpliste ? Peut-être, ou simplement simple ? Et ce qui est simple s'énonce et s'écrit clairement : engendrées. 

    2
    Blezel
    Jeudi 24 Octobre à 13:57

    Félicitation pour cet article, remarquable comme d'habitude.

    Pour ce qui est de la remarque de Drillon, peut-on dire que celui-ci se trompe et que l'accord est tout à fait correct, ou bien faut-il - aussi - considérer que "prendre tournure" est une expression figée où l'accord ne se fait pas ?

      • Vendredi 25 Octobre à 09:47

        Nous l'avons vu : avec tout autre sujet que cela, l'accord prévaut chez les écrivains. Aussi peut-on supposer que seul cela est susceptible de bloquer l'accord. Or, l'Académie nous explique que ledit pronom ne doit pas être exclu des règles d'accord. Je vous laisse en tirer vos propres conclusions...

    3
    dan
    Jeudi 7 Novembre à 18:27
    dan

    "simple usagère" de la langue française, que j'aime beaucoup, tout en la faisant trop souffrir sans doute, je me retrouve dans l'avis  de M. Thérive. je reconnais que si je fais une analyse grammaticale, je me range à votre avis, malheureusement je suis incapable de la mettre en pratique. la langue n'évolue-t-elle pas un peu avec l'usage?

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