• Tous les coups sont-ils permis ?

    Tous les coups sont-ils permis ?

    « [À Besançon,] deux jeunes se sont acharnés à coups de poings et de couteau sur un troisième âgé seulement de 17 ans. »
    (Dimitri Imbert, sur francebleu.fr, le 10 juin 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Employé au sens propre de « en donnant ou en recevant plusieurs coups de », le tour à coups de s'écrit logiquement − et, pour le coup, tragiquement − avec coups au pluriel pour exprimer l'idée d'une action répétée. Comparez : Il a été blessé à coups de couteau (= il a reçu plusieurs coups de couteau) et Il a été blessé d'un coup de couteau. Mais quid du nombre du nom complément : doit-on écrire se battre à coups de poing ou à coups de poings ? Et c'est là que les ennuis commencent...

    Il n'est que de jeter un coup d'œil sur la dernière édition du Dictionnaire de l'Académie pour s'aviser de la coupable inconséquence dont les ouvrages de référence font preuve en la matière. Jugez-en plutôt : à coups de poing (aux articles « battre », « boxe », « boxer », « casser », « dauber », « pugilat » et « pugnace ») mais à coups de poings (aux articles « expliquer » et « gourmer ») ; à coups de coude (à l'article « coup ») mais à coups de coudes (à l'article « coude ») ; à coups de pierre (à l'article « pierre ») mais à coups de pierres (aux articles « assaillir », « attaquer » et « lapider »), etc. Avouez que tout cela ne fait pas très sérieux (1).

    Renseignements pris, l'hésitation ne date pas d'hier. Au XVIIe siècle, déjà, le grammairien Gilles Ménage avait cru frapper un grand coup en prenant nettement position en faveur du singulier : « Il faut dire à coups de bâton, à coups d'épée, à coups de flèche, à coups de pique, à coups de canon, etc. » (Observations sur la langue française, 1675). Ce fut un coup d'épée dans l'eau : « Monsieur Ménage est allé trop vite, quand il a condamné le pluriel dans ces locutions, lui répondit Louis-Augustin Alemand dans ses Nouvelles Observations sur la langue (1688). On peut [user du singulier ou du pluriel], puisque nos auteurs s'en servent indifféremment ; la raison voudroit mesme qu'on se servit plutôt du pluriel puisque à coups est en ce nombre, outre que ce n'est pas avec un seul trait, avec une seule flèche ou avec une seule pique qu'on attaque et qu'on frappe [...]. C'est bien assez qu'on dise à coups de bec, à coups d'épée et de bâton, quand on ne frappe ou qu'on n'est frappé que par une seule épée ou par un bâton seul, et ainsi des autres choses uniques. » Le sujet fut de nouveau débattu en 1831, au sein de la Société grammaticale et littéraire de Paris, sans faire l'objet d'un plus grand consensus : « Dans toutes ces locutions [à coups d'épée, de poignard, de bâton, de poing, de pied, de pierres], le mot coups doit désigner la pluralité. Il y a eu plusieurs coups. Mais quant à l'instrument dont on s'est servi, il n'y a que le mot pierres qui doive prendre le signe du pluriel. On ne suppose pas que chacun se soit servi d'une seule pierre, on s'en est lancé plusieurs, tandis qu'on s'est battu avec le pied, avec le poing, avec le bâton, avec le poignard, avec l'épée. Tous ces mots doivent rester au singulier », argumenta Pierre-Alexandre Lemare ; « Chacun des combattans n'a-t-il pas pu faire usage de ses deux pieds, de ses deux poings ? Pourquoi préférer ici le sens générique ? Je mettrais ces mots pieds et poings au pluriel. Je ne vois pas sur quoi serait fondé le reproche qu'on pourrait m'en faire », lui rétorqua à coups à peine retenus un certain A.-J. Sabatier. Ne manquait plus que Louis-Nicolas Bescherelle pour porter le coup de grâce : « À coups de pied, à coups de pieds. À coups de poing, à coups de poings. À coups de bâton, à coups de bâtons » (Dictionnaire national, 1845). Gagnerait-on vraiment à tous les coups ?

    Dans cette affaire, vous l'aurez compris, plusieurs logiques sont à l'œuvre pour décrire une même réalité. Quand la pluralité des coups résulte de l'usage répété d'un unique instrument (bâton, matraque, gourdin, barre, bélier, boutoir, couteau, épée, hache, marteau, maillet, pelle, pic, cravache, fouet, crosse, bec, langue...), elles s'accordent d'ordinaire sur le singulier après coups : des coups de couteau, à coups de couteau. Mais les divergences se font jour dès lors que l'instrument en jeu peut se décliner (si l'on me permet ce tour néologique) en plusieurs exemplaires discernables, décochés coup sur coup (pied, poing ; pierre, boule de neige, flèche, bombe, torpille et autres projectiles) voire en même temps (griffe, dent). Les uns, s'attachant à la nature de chacun des coups, mettront après à coups de le même nombre qu'après un coup de : à coups de poing comme un coup de poing, avec poing logiquement au singulier (essayez donc de frapper avec les deux poings à la fois !). Enchaînerait-on les crochets du gauche et du droit que cela n'y changerait rien : il s'agit à chaque fois d'un coup de poing, d'un coup donné avec le poing, un poing c'est tout. C'est l'interprétation générique de Ménage. « Dans l'usage général, confirme Hanse, le complément déterminatif de coup reste au singulier, même après les coups [...]. On écrit même, au sens propre et au sens figuré : un coup de griffe, des coups de griffe [alors qu'il] ne serait pas illogique de mettre griffes au pluriel. » Les autres, sensibles justement à la pluralité des instruments employés (fussent-ils de même nature) pour porter l'ensemble des coups, opteront spontanément pour le pluriel : à coups de pierres, de flèches, puisqu'il en faut d'ordinaire plusieurs pour donner des coups ; à coups de griffes, de dents, car il est rare de n'en solliciter qu'une à la fois ou de solliciter la même à chaque coup. C'est l'interprétation détaillée, laquelle permet de distinguer entre :

    • Il l'a frappé d'un coup de poing (un coup, un poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poing (plusieurs coups assénés avec un seul poing) ;
    • Il l'a frappé à coups de poings (plusieurs coups assénés avec les deux poings).


    Bref, tout cela est affaire de perception ou d'intention... mais aussi de sens. Et il va sans dire que le pluriel s'impose, après à coups de, avec des noms qui prennent au pluriel un sens particulier ou qui s'emploient uniquement au pluriel :

    • « L'accusé [...] avait tué à coups de ciseaux un autre aveugle » (Bertrand Poirot-Delpech), mais « Autrefois, on écrivait à coups de ciseau l'histoire sur les murailles sacrées » (Maxime Du Camp, faisant allusion au ciseau de sculpteur) ;
    • « [Les sangliers fouillaient] le sol à coups de défenses » (Jules Verne, considérant que chaque coup dans le sol est donné avec les deux défenses en même temps), mais Les narvals se battent à coups de défense (chacun n'en a qu'une) ;
    • « Autrefois, on châtiait les écoliers à coups de verges » (Dictionnaire de l'Académie) ; avec le singulier, on verserait dans le scabreux ;
    • « Ils bâtissoient le monde à coups de dés » (Rousseau) ;
    • « [Il] n'avançait plus qu'à coups de reins » (Courteline) ;
    • « Ces fleurs qui semblent annoncer à coups de cymbales dorées le printemps » (Jean et Jérôme Tharaud).


    Et voilà qui nous amène à l'emploi figuré de notre locution : « à coups d'écu [= la monnaie] » (Charles Loyseau, avant 1627), « à grands coups d'épigrammes » (Scarron, 1650), « à coups de volonté » (Louis Bertrand Castel, avant 1757), « à coups de billets de banque » (Balzac, Leblanc, Duhamel), « à grands coups de sentences » (Frédéric Soulié), « à coups de décrets » (Viollet-le-Duc), « à coups de logique » (Ernest Renan), « à coups de punitions » (Émile Boutroux), « à coups de raisonnements » (Paul Bourget), « à coups d'injures » (Romain Rolland), « à coups de proverbes et de lieux communs » (Jean Paulhan), « à coups d'articles de presse » (De Gaulle), « à coups de statistiques et d'ordinateurs » (Jean Mistler), « à coups de remarques aigres-douces » (Patrick Lapeyre). Le retour en force du pluriel (au complément du nom) ne vous aura pas échappé. C'est qu'il n'est plus tant question de déterminer la nature de coups à proprement parler que de préciser le ou les moyens − fussent-ils « expéditifs, inefficaces ou répréhensibles », selon l'Académie − auxquels on a systématiquement recours (2). Mais voilà que Girodet vient semer le trouble : « Au sens figuré, indique-t-il sans plus d'explication, on écrira traduire un texte à coups de dictionnaire (en se servant souvent du dictionnaire), mais acquérir quelque chose à coup [sic] de billets de banque, à coup [resic] de dollars. » Vous parlez d'un coup de théâtre ! Que faut-il comprendre ? Que le pluriel coups se maintient, au figuré, seulement quand prévaut l'idée de répétition (« en se servant souvent du dictionnaire ») ? Celle-ci ne paraît pourtant pas absente de l'expression à coups de billets, qui donne à voir les coupures jetées coup sur coup au visage de l'interlocuteur ou alignées les unes à côté des autres sur la table des négociations... Que dans ses emplois figurés, la locution s'écrit avec coups au pluriel quand elle est suivie d'un complément au singulier et avec coup au singulier quand elle est suivie d'un complément au pluriel ? Tel n'est pas l'avis des autres spécialistes de la langue qui, à l'exception notable de Robert (3), n'envisagent notre expression, au propre comme au figuré, qu'avec coups au pluriel. Sans doute m'objectera-t-on que la graphie à coup de est attestée (peut-être sous l'influence de à grand renfort de ?) chez de bons écrivains, parfois même dans des emplois au sens propre ; mais, là encore, comment faire le tri entre ce qui relève de l'intention de l'auteur et ce qui ressortit au lapsus ou à la coquille ? « À coup de maillet », mais « à coups de billets de banque » (Huysmans) ; « J'avais beau m'efforcer dans l'idéal à coup de suprêmes énergies », mais « On perd la plus grande partie de sa jeunesse à coups de maladresses » (Céline) ; « Les avocats se battent à coup de citations », mais « Ce bonheur [...] édifié à coups de de clichés » (Jacqueline de Romilly) ; « à coup de citations bibliques », mais « à coups de souvenirs approximatifs » (Frédéric Vitoux) ? Bien malin qui peut percevoir une logique derrière pareille ca-coup-phonie...

    Dans le doute, mieux vaut encore aller au moins compliqué :

    1. On s'en tiendra à coups au pluriel dans tous les emplois de à coups de.
    2. Concernant le nom complément :
      • lorsque l'expression à coups de est employée au sens propre, le choix du nombre se fera selon l'interprétation générique ou détaillée, quand il ne s'impose pas par le sens ;
      • dans les emplois figurés, le nombre sera le même qu'après à grand renfort de.


    Pas si simple, me direz-vous. De là à accuser le coup... de tous les maux de la langue !

    (1) Le constat est, hélas ! le même chez la concurrence : [Littré] à coups de poing (aux articles « boxer », « combattant », « dauber », « délivrer », « grenier », « pelauder », « poing », « pomme », « pugilat » et « pugiliste ») mais à coups de poings (aux articles « battre », « ceste », « daubé » et « gourmer ») ; [Larousse en ligne] à coups de poings (à l'article « se battre ») mais à coups de poing (partout ailleurs). Et que dire du TLFi, qui n'hésite pas à recourir aux deux graphies au sein du même article (« pugilat », en l'occurrence) : « Exercice, jeu de lutte à coups de poings [...]. Bagarre à coups de poing » ?

    (2) N'allez pas croire pour autant que l'hésitation sur le nombre du nom complément soit levée à coup sûr dans les emplois figurés : « Un thème fait à coups de dictionnaire » (à l'article « dictionnaire » de celui de l'Académie), mais « Faire une version latine à coups de dictionnaires » (à l'article « coup »). Décidément, il y a des coups de pied au c... qui se perdent !

    (3) Et encore, pas de toutes ses publications : « à coup(s) de, à l'aide de » (Petit Robert), mais « à coups de, à l'aide de » (Robert illustré).

    Remarque 1 : D'après Girodet (encore lui !), « on écrit à coup de revolver ou à coups de revolver ». Selon le nombre de balles tirées ? Gageons que l'on dira plus couramment d'un coup de revolver en cas de tir unique... Autrement pertinente paraît à André Jouette la distinction entre à coups de revolver, de fusil, de canon (plusieurs coups tirés avec la même arme) et à coups de revolvers, de fusils, de canons (plusieurs coups tirés avec plusieurs armes) : « C'est le contexte qui détermine le nombre du complément de coups. »

    Remarque 2 : Avec deux traits d'union, coup-de-poing désigne une arme de main faite d'une masse de métal percée de trous où l'on introduit les doigts : un coup-de-poing américain, des coups-de-poing américains.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    À coups de poing et de couteau (selon Joseph Hanse, Jean-Paul Colin, Jean Girodet, André Jouette, Irène Nouailhac), mais la graphie à coups de poings et de couteau ne saurait être considérée comme fautive.

     

    « Coup de centUn partage qui divise »

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  • Commentaires

    1
    teuton
    Lundi 15 Juin à 13:51

    2 agresseurs (deux)...

    En supposant qu'ils soient chacun armés d'un couteau, soit deux couteaux en tout... et en supposant qu'aucun d'eux ne soit manchot, il y a donc dans la bagarre deux mains libres pouvant chacune former un poing, et deux mains occupées chacune à tenir un couteau.

    Selon moi, il eût fallu écrire dans ce cas "à coups de poings et de couteaux"

    Si l'un des agresseurs a perdu l'usage d'un bras ou même simplement d'une main (à l'occasion d'une précédente altercation), il faudrait, après plus ample informé, choisir entre

    - à coups de poings et de couteau,

    ou bien

    - à coups de poing et de couteaux...

    On peut aussi réfléchir au cas où les deux agresseurs auraient chacun perdu l'usage d'une main, auquel cas soit l'usage du pluriel n'est plus justifié, soit le pluriel est justifié, mais alors il n'y a pas lieu d'évoquer une deuxième arme.

    On pourrait aussi réfléchir à la possibilité de recréer ce qu'on appelait autrefois les "maisons de correction", mais ceci est une autre histoire...

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