• Suspens / Suspense

    Confusion de sens, flottement orthographique, prononciation erratique, anglicisme : voilà ce qui (sus)pend au nez de quiconque envisage d'employer l'un de ces deux paronymes. De quoi y réfléchir à deux fois avant de se lancer.

    En droit canonique, suspens (prononcez suce-pan) est un adjectif qui se dit d'un ecclésiastique suspendu de ses fonctions religieuses : Un prêtre suspens, déclaré suspens. La sanction associée est la suspense (prononcez suce-panse), substantif féminin.

    Mais là ne sont pas, tant s'en faut, les acceptions courantes de ces termes. Suspens n'est plus employé de nos jours que dans la locution adverbiale en suspens (tenir, laisser, rester, être en suspens) qui se dit d'une chose « en attente, non résolue » : Une question laissée en suspens. Une affaire en suspens.

    Quant à suspense, donné cette fois masculin, il s'agit d'un terme de cinéma emprunté à l'anglais dans les années 1950 pour décrire un état d'incertitude angoissante dans l'action d'un film puis, par extension, dans quelque domaine que ce soit. C'est sur ce mot que les projecteurs sont braqués depuis la fin de l'âge d'or hollywoodien.

    Que reproche-t-on exactement à ce suspense-là ? Son origine étrangère, assurément, sous le prétexte de laquelle il mériterait d'être (sus)pendu. Sauf que le Robert et le TLFi nous informent que l'anglais suspense fut lui-même emprunté, dès le XVe siècle, au français suspens, notamment dans la locution in suspense au sens de « état d'incertitude angoissante, d'appréhension ». Une affaire de cousinage, en quelque sorte. Après tout, cette évolution du sens propre au sens figuré n'est guère surprenante, quand on songe qu'un moment où le temps est en arrêt, en suspens, est propre à faire naître un sentiment d'attente angoissée.

    Voilà pourquoi certains spécialistes (dont Henriot, Le Bidois et Capelovici) lui préfèrent dans cette acception le français suspens. Problème : notre vieil adjectif ne saurait être un substantif... fossé que Robert ne se prive pas de franchir (via un pont suspendu), en enregistrant une acception supplémentaire, qualifiée de littéraire : « Suspens n.m. Incertitude, appréhension ; attente angoissée » (1). D'autres (dont Thérive) proposent de recourir au substantif féminin suspense, que l'on distinguera de celui de la langue ecclésiastique. De là à ce que le cinéphile soit prêt à louer la suspense chère au maître du genre... Pas sûr que Hitchcock apprécie !

    Faute d'équivalent satisfaisant, sans doute est-il préférable de laisser ces querelles de puristes... en suspens et d'accepter sans rechigner l'anglicisme (un) suspense, pour une fois qu'il s'en trouve un d'utile et d'efficace. Encore convient-il de s'entendre sur sa prononciation : à la française (suce-panse plutôt que la version bâtarde suce-penn's), de préférence, ou à l'anglaise (seusse-penn's en version originale).

    (1) Quoique rares, les attestations de suspens employé comme nom ne semblent pas antérieures au XIXe siècle : « Cette palme que le vent de la mer par reprises après de longs suspens fait remuer » (Paul Claudel) ; « ce caractère d'imprévu et de suspens » (Gabrielle Roy) ; « Ce suspens devant l'incertain » (Paul Valéry).

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    Remarque 1
    : On évitera toute confusion avec suspend et suspends, formes conjuguées du verbe suspendre, voire avec suspente, substantif féminin désignant un cordage.

    Remarque 2 : Dans la langue soignée, on remplacera avantageusement l'anglicisme en stand-by par « en suspens, en attente, à l'arrêt ».

    Remarque 3 : Encore plus fort : le thriller, autre emprunt à la langue anglaise (to thrill, « provoquer une sensation de frisson, émouvoir, faire frémir »), désigne un roman ou un film propres à susciter le frisson, l'épouvante.

    Suspens / Suspense
    Titre d'un article paru sur vosgesmatin.fr le 10 septembre 2012

     

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  • Commentaires

    1
    Steph-ch
    Mardi 23 Avril 2013 à 14:24
    2
    Marc81 Profil de Marc81
    Mardi 23 Avril 2013 à 15:31

    Bien vu.
    Il est intéressant de noter que nos amis canadiens sont plus pointilleux que nous en la matière : "Power One est le deuxième producteur mondial d'onduleurs photovoltaïques, l'appareillage qui permet de transformer l'énergie produite par les panneaux solaires en courant alternatif" (lesaffaires.com).

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