• Plaît à vif

    « Piqués au vif, les hommes de Leonardo Jardim se sont alors complus dans leur maladresse offensive chronique » (à propos de l'équipe de football de Monaco).
    (paru sur lequipe.fr, le 8 février 2015) 

     

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    En l'occurrence, feront remarquer les mauvaises langues, c'est bien plutôt la grammaire que l'on a piquée au vif. Car enfin, est-il besoin de consulter l'arbitre Girodet pour s'aviser que les participes passés plu, complu et déplu (ainsi que ri) sont toujours invariables ? Ils se sont plu à me railler. Elles se sont complu dans leurs erreurs. Ils se sont déplu dès leur première rencontre. Rien que de très logique pour qui se rappelle que les verbes plaire, complaire et déplaire ne peuvent pas avoir de complément d'objet direct.

    Mais voilà que Littré sème le trouble, en admettant que l'on peut écrire ils se sont complu ou ils se sont complus, selon que l'on considère sur le terrain que le pronom se est objet indirect [se complaire est alors interprété par complaire à soi-même (1)] ou n'est pas analysable [à l'instar des verbes essentiellement pronominaux et des verbes pronominaux non réfléchis, dont le participe s'accorde toujours (2)]. Et le lexicographe d'ajouter aussitôt : « Mais l'usage le plus général est de faire complu invariable. » Grevisse parvient à la même conclusion, au terme d'un raisonnement toutefois différent : à ses yeux, le pronom se des verbes se plaire (au sens de « trouver de l'attrait, se trouver bien »), se déplaire (« ne pas se trouver bien ») et se complaire (« se délecter, trouver son plaisir, sa satisfaction dans quelque chose ») est inanalysable, mais les participes passés plu, déplu et complu restent invariables... par exception ! Après tout, ne mesure-t-on pas la valeur d'une règle au nombre de ses exceptions ? Il n'empêche, les exemples d'accord avec le sujet ne sont pas rares chez les écrivains : « elle s’était complue à croire qu’un homme, en apparence si doux, si délicat, devait être resté fidèle à son premier amour » (Balzac) ; « Chez tous elle s'était plue à éveiller l'amour » (Maurois) ; « Mme de Staël, qui longtemps s'y était déplue, avait animé peu à peu la paix de cette résidence » (Herriot) ; « Elle ne s'y était complue que comme à un pis-aller » (Mauriac) ; « Presque jamais les hommes ne s'étaient complus à un aspect aussi barbare de la destinée et de la force » (Aragon).

    De son côté, l'Académie semble se complaire dans une stratégie d'évitement, en ne proposant dans son Dictionnaire qu'un exemple avec le masculin singulier comme sujet : « connaître des désagréments, des épreuves qui sont la suite des erreurs où l'on s'est complu » (à l'entrée « pécher »). Courage, fuyons ! Dans le doute, mieux vaut encore s'en tenir à la position la plus couramment admise : l'invariabilité. N'en déplaise aux Aragon, Mauriac et consorts.

    (1) Dans la langue littéraire, complaire à quelqu'un signifie « lui être agréable en s'accommodant à son sentiment, à son goût » : Il cherche à vous complaire.

    (2) À l'exception notable de s'arroger.


    Remarque : Marc Wilmet, rejoignant la position de Littré, reconnaît que l'invariabilité des participes passés de se plaire, se déplaire, se complaire est justifiée dans Pierre et Marie se sont plu/déplu/complu (comprenez : l'un à l'autre), moins justifiable dans Pierre et Marie se sont plu/déplu/complu à la fête (comprenez : se sont amusés/ennuyés/attardés).


    Voir également le billet Accord du participe passé des verbes pronominaux.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ils se sont complu dans leur maladresse.

     

    « Vus et bévuesFIFA s(c)elle, bien sûr ! »

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  • Commentaires

    1
    Thècle
    Jeudi 5 Mai 2016 à 10:27
    Thècle

    Bonjour Marc (Wilmet ?),

    Pour quelle raison s'arroger est-il considéré comme un verbe essentiellement pronominal, alors qu'il est toujours employé avec un COD ?

    Merci par avance pour votre réponse.

     

      • Jeudi 5 Mai 2016 à 14:08

        Selon Dupré, "s'arroger ne constitue qu'en apparence une exception à la règle d'accord des participes passés dans les verbes pronominaux. Il constitue une exception dans la mesure où il est classé dans les verbes pronominaux proprement dits, parce qu'il n'y a pas de verbe arroger correspondant" [j'ajoute : dans la langue moderne]. Mais Godefroy cite un ancien emploi transitif direct d'arroger au sens de "adopter" : "Elle arrogea et adopta Louys, duc d'Anjou et de Touraine" (fin du XVe s.). Est-ce la raison pour laquelle le COD continue de régir l'accord du pronominal s'arroger, à l'instar de s'attribuer ?

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