• Le sexe des (or)anges

    Le sexe des (or)anges

    « L'île italienne a plus d'une agrume dans son sac [...]. Rien qu'à l'odeur, je sais que ce sont des agrumes siciliennes. »
    (Nastasia Haftman, sur TF1, le 9 mars 2021.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Entendu au journal de vingt heures de TF1 : agrume au féminin. Voilà qui ne manque pas de piquant quand on sait que les dictionnaires usuels modernes font de ce nom un masculin pur jus : « L'orange est un agrume » (Robert en ligne), « La mandarine est un agrume » (Larousse en ligne), « Ces agrumes sont délicieux » (Dictionnaire du français, Josette Rey-Debove), « Le cédratier semble être le premier agrume introduit en Europe » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Un agrume » (Bescherelle pratique(1).

    Force est toutefois de constater, à la décharge de notre journaliste, qu'il n'en fut pas toujours ainsi : « Le genre de agrume ne s'est fixé qu'au cours du XXe siècle, lit-on sur le site de la Semeuse. Les premiers dictionnaires Larousse en faisaient un nom féminin. » Il n'est que de consulter le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1866) pour en avoir confirmation : « Agrume, substantif féminin. Horticulture. Espèce de prune employée pour faire les pruneaux d'Agen. » Seulement voilà : il ne vous aura pas échappé que cette définition, que Pierre Larousse a directement empruntée à Maurice Lachâtre (2), n'a pas grand-chose à voir, a priori, avec le nom générique par lequel on désigne les espèces du genre citrus et leurs fruits. Surtout, écrit en 1939 un Albert Dauzat très remonté contre des académiciens qui venaient de se prononcer à leur tour pour le féminin, « le Larousse a reproduit le genre usité par les paysans de l'Agenais, qui ont compris l'agrume = la grume [3] (comme les illettrés de Paris et d'ailleurs disent la cétylène) − ce que les linguistes appellent une déglutination. Ce n'est pas à l'Académie − soucieuse de maintenir les bonnes traditions − à entériner des bévues et des vulgarismes de cette sorte ». Goosse se montre à peine moins acide : « Agrume, pour désigner une prune, a pu aussi favoriser le féminin, sans pour cela le rendre légitime : c'est somme toute un autre mot, de même formation, mais venu par les dialectes du Midi » (Façons de parler, 1971), « Divers Larousse signalent aussi une agrume, mot régional pour un pruneau d'Agen, ce qu'une enquête que nous avons faite sur place n'a pas confirmé » (Le Bon Usage, 2011).

    Revenons donc à nos citrons. À l'origine, nous dit-on, est le latin médiéval acrumen (« substance de saveur aigre ») − lui-même dérivé de acer, acris (« aigu, pointu » et, au figuré, « piquant au goût, aigre ») −, qui a donné l'italien agrume, l'ancien provençal agrum et l'ancien français aigrum (aigrun, egrun), tous masculins. Rien que de très logique pour Dauzat : « Le suffixe latin -umen étant neutre, il doit être et est toujours rendu par le masculin en français : bitume, légume, volume. » Ledit masculin aigrum, donc, désigne depuis le XIIIe siècle toute espèce d'herbe, de légume ou de fruit à saveur aigre : « Aus, oingnons et toute autre maniere d'aigrun » (Étienne Boileau, 1268), « Tout fruit et tout egrun » (Coutumier de la vicomté de l'eau de Rouen, fin du XIIIsiècle), « Esgrun est appelé pommes, poires, noix, pronnes [tiens, revoilà nos prunes !], serises, sesses [merises], aulx, ongnons, porioux, choux et toutes manières de fruiz » (Mémoire de Compiègne, 1448). Et c'est tout naturellement qu'il en vient à servir d'équivalent à l'italien agrume (pluriel agrumi) : « Acrume, agrume, aigrum : toutes sortes d'oignons, etc. », « Agrumi, aigrums » (Antoine Oudin, Recherches italiennes et françoises, 1640). Et les agrumes niçois, dans tout ça ? me demanderez-vous avec un zeste d'impatience. J'y viens : « Agrumi, aigrums, toutes sortes de sausses aigres, comme aussi les citrons, melons et oranges aigres avec tous autres semblables fruits aigres, et puis aussi les oignons, porreaux, ciboulles, aulx et autres herbes fortes de goust », selon le détail donné par Nathanäel Düez dans l'édition de 1660 de son Dictionnaire italien et françois. De là la remarque de Paul Lacroix : « Au XIIIe siècle on désignait sous le nom générique d'aigrun les plantes potagères, parmi lesquelles on comprit plus tard les oranges, citrons et autres fruits acides. Saint Louis ajouta même à cette catégorie les fruits à écorce dure, comme les noix, les noisettes et les châtaignes. Quand la communauté des fruitiers de Paris reçut des statuts, en 1608, ils étaient encore désignés sous le nom de marchands de fruits et d'aigrun » (Mœurs, usages et costumes au Moyen Âge et à l’époque de la Renaissance, 1878).

    Les choses auraient pu en rester là si agrumes, graphie francisée du pluriel italien agrumi, n'avait fait entre-temps son apparition sous la plume du lexicographe Gabriel Meurier : « Les agrumes ou choses aspres et acres » (La Perle de similitudes, 1583) (4). On en relève quelques occurrences aux siècles suivants, d'abord au compte-gouttes − si j'ose dire −, chez des auteurs ayant séjourné en Italie ou chez des botanistes peu satisfaits des appellations citrus et hespéridées (5) : « Le plus beau jardin d'Europe en agrumes » (Louis Fouquet, frère de Nicolas, 1656) ; « Toutes sortes d'agrumes », « Le jardin est rempli d'orangers, citroniers, grenadiers et autres agrumes plantés ou dans des vases » (François-Jacques Deseine, 1699) ; « Un vaste jardin, rempli des plus beaux agrumes » (Jean-Baptiste Labat, 1730) ; « Agrume anguleux » (Giorgio Gallesio, 1811) ; « L'oranger, le citronnier et tous les arbres de cette nature, connus dans ce pays [niçois] sous le titre général d'agrumes » (François-Emmanuel Fodéré, 1821) ; « C'est donc un traité des hespérides ou des agrumes, suivant l'expression italienne » (Louis-Gabriel Michaud, à propos d'un ouvrage de Sterbeeck sur la culture des citronniers, 1845) − notez les accords au masculin. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour qu'elle devienne usuelle et qu'apparaissent les premières hésitations sur son genre : « Des agrumes italiennes » (Charles Lutaud, 1912), « L'exportation en grand de cette agrume [la mandarine] nécessite des soins particuliers » (journal Paris-municipal, 1925), « La culture intensive de certaines agrumes » (Bulletin de la Société nationale d'acclimatation de France, 1930), « Les diverses agrumes » (Comptes rendus des séances de l'Académie d'agriculture de France, 1933), « Agrumes fraîches ou sèches » (Journal officiel, 1947), « Le soleil, impersonnelle agrume » (Hervé Bazin, 1947), « Toutes les agrumes » (Henri Troyat, 1958).

    Toujours est-il que, dans sa séance du 14 septembre 1939, l'Académie, toute amertume bue, se rangea à l'avis de Dauzat : c'est bien le genre masculin qui s'impose pour le mot agrume, sans l'ombre d'un pépin. Ouf ! On n'allait quand même pas déclencher une guerre des sexes pour des prunes...
     

    (1) Si les spécialistes consultés s'accordent à dire que le mot est « le plus souvent employé au pluriel » (Larousse, Girodet), le singulier est aujourd'hui admis pour désigner une espèce du genre citrus.

    (2) « Agrume, s. f. Prune employée pour faire les pruneaux d'Agen » (Dictionnaire universel, 1853).

    (3) L'existence du substantif féminin grume (du bas latin gruma, « écorce d'un fruit »), qui désigne la peau du grain de raisin ou l'écorce laissée sur le bois coupé, a-t-elle pu favoriser cette confusion ?

    (4) Le terme est donc beaucoup plus ancien dans notre lexique que ne le disent les ouvrages de référence.

    (5) « Le nom [citrus] reçu par les botanistes pour exprimer ce genre [...] portoit souvent de la confusion dans les idées, parcequ'il est en même temps le nom du genre et le nom d'une espece. Ainsi j'ai cru devoir adopter dans la diction le mot italien d'agrumi, dont je me suis servi concurremment avec celui de citrus. Ce nom, qui exprime collectivement toutes les especes réunies, est certainement le plus propre à donner l'idée exacte du genre. La langue française n'offrant point d'équivalent pour le rendre avec précision, j'ai cru pouvoir l'adopter sans crainte de blesser par un néologisme qui devient nécessaire, et qu'il nous seroit impossible de remplacer par aucun des mots reçus » (Giorgio Gallesio, Traité du citrus, 1811). Un « néologisme » déjà attesté depuis plus de deux siècles...
    « Les hespéridées, famille de plantes dite aussi aurantiacées, à laquelle l'oranger appartient » (Littré).

    Remarque : Selon Pierre Guiraud, les paroxytons (mots qui portent un accent d'intensité sur l'avant-dernière syllabe) masculins tendent à prendre le genre féminin en français populaire : abîme, adage, aéroplane, agrume, etc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Un agrume, des agrumes siciliens.

     

    « Visite macabreParfum d'un mauvais genre ? »

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  • Commentaires

    1
    Jean
    Lundi 22 Mars à 07:56
    Jean

    Originaire de Marseille, il m'arrive encore d'entendre certains mots, systématiquement féminins dans "le parler marseillais" : avion, vis, élastique, gant, et j'en oublie sûrement...En revanche, réglisse est masculin à Marseille.

      • Anne
        Vendredi 26 Mars à 13:48

        Anchois 

      • schtroumpf grognon
        Mardi 4 Mai à 06:56
        schtroumpf grognon

        Réglisse est couramment du masculin quand il désigne l'arôme, et non la plante. Ce genre est accepté par l'Académie française.

    2
    Mardi 1er Juin à 00:34

    Monsieur Jean,


    Si le terme ''vis'' que vous mentionnez dans votre brève énumérations de vocables faussement féminisés est bien celui auquel je pense, alors la forme féminine ici est correcte... et la seule appropriée !

    Salutations.


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