• "Donner de" n'est pas "donner"

    « C'est probablement le plus beau livre qui m'ait été donné de lire. »
    (Joël Dicker, dans son roman La Vérité sur l'affaire Harry Quebert, publié aux éditions de Fallois)

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Un habitué de ce blog(ue) attire mon attention sur ladite tournure, employée à plusieurs reprises dans le roman de Joël Dicker : « J'aurais pour ma part spontanément écrit : "qu'il m'ait été donné de lire". S'agit-il d'une erreur ? »

    Mon interlocuteur a bien raison de se montrer suspicieux. Car enfin, je vous le donne en mille, tout porte à croire que le jeune écrivain suisse, fût-il auréolé du Grand Prix du roman de l'Académie française et du Prix Goncourt des lycéens, s'est emmêlé les crayons entre la construction personnelle et la construction impersonnelle du verbe donner. Comparez : C'est probablement le plus beau livre qui m'ait été donné et C'est probablement le plus beau livre qu'il m'ait été donné de lire.

    Dans le premier exemple, où le verbe donner se trouve à la forme passive personnelle, livre est l'antécédent du pronom relatif sujet qui. Dans le second exemple, on a affaire au tour donner de suivi d'un infinitif − qui signifie « permettre de, donner la possibilité de » (Le sort lui a donné de réaliser tous ses projets. Le ciel nous a donné de surmonter cette épreuve) −, employé à la forme passive impersonnelle : il est donné à quelqu'un de faire quelque chose. La donne est alors différente : livre est l'antécédent du pronom relatif que (élidé devant le sujet apparent il), complément d'objet direct de l'infinitif lire. Voici quelques exemples, donnés à titre indicatif, de cette dernière construction : « Toutes les personnes véritablement supérieures qu'il m'a été donné de fréquenter » (Anatole France), « Voilà, certes, un des plus rares spectacles qu'il m'ait été donné d'admirer » (Guy de Maupassant), « Je ne me souviens d'elle que comme de la créature la plus ratatinée qu'il m'ait été donné de voir » (André Gide), « Le général de Gaulle [...] est en vérité le plus humain des hommes politiques qu'il m'ait été donné d'approcher » (François Mauriac), « Il n'est pas douteux que la France soit un pays beaucoup moins raciste que tous ceux qu'il m'a été donné de voir » (Albert Camus), « Les façons de combattre des divers peuples qu'il m'a été donné de rencontrer » (François Cavanna).

    D'aucuns se donneront peut-être la peine de faire observer, avec quelque apparence de raison, que les verbes qui peuvent s'employer de manière personnelle autant qu'impersonnelle s'accommodent d'ordinaire, et souvent sans la moindre distinction de sens, du relatif qui comme de la forme qu'il. Ne dit-on pas aussi bien, par exemple : les forces qui lui restent que les forces qu'il lui reste ? Certes. Mais encore faut-il que lesdits verbes aient dans la tournure personnelle la même construction que dans la tournure impersonnelle ; c'est le cas de arriver, plaire, rester, se passer... mais pas de donneril m'a été donné de lire un livre ne saurait correspondre la forme un livre m'a été donné de lire). Aussi se gardera-t-on d'imiter cette phrase de Joseph Joffo dénichée dans Un Sac de billes : « Le soir, elle fit le meilleur gratin dauphinois qui m'ait jamais été donné de manger. » Histoire d'éviter toute indigestion.

    Remarque 1 : Il en va tout autrement des tournures du type donner l'ordre (le pouvoir, le droit, l'autorisation, la permission, etc.) de faire quelque chose, où l'infinitif ne se rapporte plus au verbe donner mais à son complément d'objet direct : « J'obéirai à l'ordre qui m'a été donné de n'écrire aucun livre » (Fénelon).

    Remarque 2 : Donner pouvant aussi se construire avec la préposition à (un livre m'a été donné à traduire pour « j'ai eu la consigne de traduire un livre »), quelques cas de télescopage avec la forme passive impersonnelle sont à déplorer, jusque chez de bons écrivains : « Un des livres les plus difficiles qu'il m'ait été donné à traduire » (Blaise Cendrars). Mais on écrira correctement : C'est le premier cas de cette espèce qui m'ait été donné à traiter.

    Remarque 3 : On notera l'invariabilité du participe passé donné dans l'emploi impersonnel. Par ailleurs, après un superlatif relatif (le plus, le moins...), le verbe de la proposition relative se met généralement au subjonctif (« pour atténuer le sens trop nettement absolu de cette expression », selon Thomas), même si l'indicatif reste possible (si l'on veut présenter le fait comme incontestable).


    Voir également le billet Ce qui / Ce qu'il.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    C'est probablement le plus beau livre qu'il m'ait été donné de lire.

     

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