• Même pas cap' !

    Un virus d'un drôle de genre

    « L'objectif est que le système sanitaire soit en capacité de supporter le déconfinement mais aussi que les Français apprennent à vivre avec le virus.  »
    (Propos de Sibeth Ndiaye, rapportés dans lemonde.fr, le 22 avril 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Parmi toutes les expressions à la mode, être en capacité de fait partie des rares à ne pas avoir encore reçu la consécration des dictionnaires. C'est que l'intéressée, quand elle serait dans toutes les bouches, même masquées, n'est pas en odeur de sainteté chez les spécialistes de la langue :

    « Sur le modèle de [l'anglicisme] Être en charge de, on trouve aussi Être en responsabilité de ou Être en capacité de [qui remplacent trop souvent les expressions justes Être chargé, responsable, capable de et Avoir la charge, la responsabilité, la capacité de] » (site Internet de l'Académie française),

    « La formule être en capacité de est un anglicisme critiqué » (site Orthodidacte),

    « Même les responsables de mouvements syndicaux donnent dans ce jargon élitiste et tombent dans le piège de l'anglomanie en se targuant d'être en capacité de trouver une sortie de crise : être capable de est sans doute trop vulgaire et pas assez contourné » (Léon Karlson, Parlez-vous correctement français ?, 2009),

    « [La préposition] en dégage un parfum d'officiel qui permet aux importants d'en rajouter : Je peux le faire est plus plat que je suis en capacité » (Didier Pourquery, Les Mots de l'époque, 2014).

    « Pourquoi persister à employer cet anglicisme hideux ? » (Alexandre des Isnards, auteur du Dictionnaire du nouveau français, 2017).

    Nous aurions donc affaire, au mieux, à une formule jargonnante et prétentieuse, au pis, à un anglicisme inutile. Voilà qui mérite que l'on y regarde de plus près.

    Première surprise : ladite expression a beau être d'un emploi assez rare avant la fin du XXe siècle, elle est attestée... depuis le XVIIe siècle ! Je n'en veux pour preuve que ces exemples glanés au fil de mes recherches confinées : « Les Bien-heureux sont tout vuides d'eux-mesmes et en capacité de se contenir les uns les autres » (Jean-Jacques Olier, 1657), « [Le monastère de Lérins] recevoit des enfans en âge, et il les rendoit bien-tost Pères en capacité de gouverner les Eglises » (Antoine Godeau, 1665), « Être en capacité de faire tout avec poids et mesure sans précipitation » (Lettres spirituelles attribuées à Jacques Bertot, publiées en 1726 mais écrites dans la seconde moitié du XVIIe siècle), « Ceux qui sont en droit et en capacité d'en [= des testamens olographes] faire » (Pierre-Jacques Brillon, 1727), « Toute volonté du soldat [...] étoit réputée un valable testament, et par conséquent en capacité de pouvoir revoquer les testamens qu'il pourroit avoir faits auparavant » (François de Cormis, 1734), « L'on conçoit que le but de cette disposition étoit que le donateur, après la donation, ne fût plus en capacité d'y déroger » (David Hoüard, 1780), « La ditte communauté se trouve en capacité d'en remettre les fonds à la ditte fabrique » (Registre de la ville de Breux, 1805), « Le reproche qu'on lui fait, c'est la fatuité avec laquelle il a cru [...] qu'il était en puissance et en capacité de vaincre ou de mourir » (Louis Veuillot, 1872), « Associés, nous sommes en capacité d'arrêter la machine énorme » (Stanislas-Arthur-Xavier Touchet, 1904), « La volonté n'est pas toujours en capacité de faire ce qu'elle veut » (Éric-Emmanuel Schmitt, 1997), « La position d'immobilité met en capacité de réfléchir et de travailler intensément » (Jean-Paul Dubois, 2017). Des académiciens comptent même parmi les contrevenants : « La quantité [...] de jeunes gens qui sont en volonté, en puissance, et en capacité de continuer les études » (Gabriel Hanotaux, 1902), « La France, elle aussi, est en capacité de relever les défis d'aujourd'hui et de demain » (Maurice Druon, 1987).

    L'exemple de Hanotaux est particulièrement intéressant, dans la mesure où il laisse entendre que l'emploi de la construction être en + substantif + de + infinitif pour avoir + (article) + substantif + de + infinitif n'a rien d'exceptionnel en français. Et c'est là la deuxième surprise : (avec volonté comme substantif) « Nous sommes tous en voulenté de mettre mort cellui qui nous a fait si grant vitupere et si grant deshonneur » (Jean d'Arras, vers 1393), « [Ils] estoient en volenté de ocire tous les archiers » (Jean Froissart, avant 1410), « [La lionne] s'approche, plus sçavante, en volonté de lire » (Mathurin Régnier, 1608), « Elle ne fut en état ni peut-être en volonté de donner » (Voltaire, 1763) ; (avec puissance comme substantif) « Ce qui est en puissance de recevoir nouvelles formes » (François de Fougerolles, 1597), « N'étant plus [...] en puissance de faire aucun bien » (Rousseau, 1775) ; (avec droit comme substantif) « [Les] tristes réflexions qui seroient en droit de nous accabler journellement » (Mme de Sévigné, 1685), « Si vous entriez dans une république [...] où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-même » (Fénelon, avant 1699) ; (avec pouvoir comme substantif) « C'étoit assez qu'il voulût la paix, puis qu'il étoit en pouvoir de la faire » (Jean Le Laboureur, 1656), « Il y a bien de la différence entre être en pouvoir de faire une chose sans en rendre compte et être en droit de la faire » (Pierre Jurieu, 1687), « Les grands qui sont en pouvoir de faire du bien n'en font gueres » (Dictionnaire de Furetière, 1690) ; (avec possibilité comme substantif) « Certains capitaines qui sont en possibilité de s'y [= à des instructions] conformer » (M. de Langeais, 1723), « Il en est peu à qui l'on fût en possibilité de faire rendre compte de [...] » (Antoine Pecquet, 1753).

    D'aucuns feront sans doute observer que certaines de ces expressions étaient déjà suspectes en leur temps. Que l'on songe à Jean-François Féraud, qui écrivait en 1788 : « On dit, avec le verbe être impersonnel, en ma puissance, en sa puissance [de faire]. Mais on ne dit point être en puissance de faire » (Dictionnaire critique de la langue française(1). Le tour se trouve pourtant dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l'Académie : « Il est en puissance de vous obliger » (2) et encore dans le Dictionnaire national (1846) de Louis-Nicolas Bescherelle : « Être en puissance de. Avoir les moyens, la faculté de. Vous n'êtes pas en puissance de m'être utile dans cette affaire. J'étais peut-être le seul en puissance de le servir » (3). À l'inverse, Jean-Paul Jauneau considère que « être en droit de (+ infinitif) est plus littéraire que avoir le droit de ». Tout cela est affaire de goût et d'époque...

    D'autres, pour en revenir au cas qui nous occupe, ne manqueront pas de remarquer que l'anglais du XVIIe siècle connaissait aussi la construction to be in capacity of doing something : « Ministers are in capacity of taking the overfight of such and such congregations » (James Durham, avant 1658). De là à en conclure que être en capacité de est un prêt gracieux de Sa Majesté, il y a une distance d'un bon mètre que je me garderai bien de franchir. Car enfin, comment savoir, à ce stade, quelle langue a influencé l'autre ? Et quand bien même les Anglais auraient tiré les premiers, ce qui n'est jamais exclu, il y aurait prescription après plus de trois cent soixante ans !

    Vous l'aurez compris : être en capacité de (+ infinitif) a surtout l'air d'être un archaïsme, remis au goût du jour dans les années 1980. Et c'est là que les choses se compliquent : comment expliquer ce retour en grâce ?
    Par (fausse) analogie avec le tour être en charge de, comme le suppose l'Académie ? C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que ce dernier se construit surtout avec un nom complément.
    Par emprunt à la langue de Shakespeare ? To be in capacity of doing something paraît pourtant nettement moins courant en anglais moderne qu'en anglais du XVIIe siècle.
    Par analogie avec l'expression antonyme être dans l'incapacité de (+ infinitif) (4) ? C'est possible. Après tout, les dictionnaires acceptent sans ciller être dans l'incapacité de à côté de être incapable de ; pourquoi rechigneraient-ils à admettre être en capacité de à côté de être capable de ? D'autant que des voix s'élèvent désormais pour établir une distinction entre les deux constructions : « C'est une chose de considérer quelqu'un comme un incapable, c'en est une autre de concevoir [...] que toute personne est "en capacité de", en référence à la notion de potentialité, mais que cette capacité ne peut se réaliser effectivement à ce moment-là [...]. Il ne s'agit plus ici de la responsabilité de la personne mais de celle de l'environnement » (Claude Deutsch, 2017). Autrement dit, être capable de suppose de la part de l'intéressé une « capacité permanente et reconnue » (Petit Robert), quand être en capacité de y ajouterait l'idée que les conditions extérieures de réalisation de ladite capacité sont réunies à un moment donné.

    Tout bien considéré, le seul reproche que l'on puisse faire à être en capacité de, c'est sa fréquence d'emploi en français contemporain. Le tour s'y répand à la vitesse d'un coronavirus au galop, au détriment de être capable de, être en mesure de, avoir la capacité de, avoir les moyens de, pouvoir, etc. Pas sûr qu'un simple comprimé de chloroquine suffise à restaurer les capacités immunitaires de ces moribonds...
     

    (1) Féraud n'appréciait pas davantage le tour être en mesure de.

    (2) Notons toutefois que cet exemple sera remplacé dans les éditions suivantes par : « S'il a envie de vous obliger, il en a la puissance. »

    (3) Suivi de la mention : « Omission des dictionnaires. »

    (4) Elle-même attestée depuis le XVIIe siècle : « Non seulement il n'est pas François estant estranger, mais il est mesme dans l'incapacité de le devenir, estant Sicilien » (Charles Du Faur, 1653).

    Remarque : Voir également le billet Être en charge de.


    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou soit capable de (en mesure de).

     

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  • Commentaires

    1
    Deniz
    Samedi 25 Avril à 10:36

    Votre billet tombe "à pic" car cela fait un moment que je suis exaspérée par l'utilisation de la formule qui fait florès en effet dans la bouche de nos politiques, journalistes, etc., et qui se répand à tout-va dans le grand public. En vous lisant, je me dis que j'ai peut-être tort puisque, semble-t-il, elle n'est pas fautive... Je mettrai désormais la pédale douce dans mes récriminations...

    Merci pour votre argumentaire circonstancié.

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