• Le coup de barre

    « E. Leclerc met la barre haute avec des prix si bas ! »
    (prospectus des enseignes E. Leclerc, octobre 2016)

     

     

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Il faut croire que les Français ne parviennent plus guère à différencier l'adjectif, dans son rôle traditionnel d'attribut ou d'épithète, de l'adjectif occasionnellement employé comme adverbe. Les spécialistes appelés à la barre sont pourtant unanimes : haut, dans mettre, placer la barre haut, a valeur d'adverbe et reste donc invariable. Comparez : La barre est trop haute (où haute est adjectif attribut) et « Il y a peu de candidats reçus, la barre était placée trop haut. Le perchiste a fait placer la barre un peu plus haut. Placer la barre très haut, trop haut » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie), « Placer haut la barre. Placer trop haut la barre » (Larousse), « Placer la barre trop haut, trop bas » (Robert), « Ils avaient placé la barre trop haut » (Office québécois de la langue française), avec haut en emploi adverbial.

    Pourquoi cette différence de traitement, me demandera-t-on aussi sec ? C'est là que les ennuis commencent. Car enfin, il faut bien reconnaître, à la décharge des contrevenants, que les explications, en la matière, ne brillent pas toujours par leur clarté. Ainsi de celles de Florian Lévy sur son site N'ayons plus peur des mots  : « La barre est donc haut placée (à un haut niveau), indépendamment de la taille de ladite barre, que celle-ci soit basse ou haute. » Si l'intention est louable − signifier que haut ne se rapporte pas ici au nom barre (comme adjectif), mais bien au verbe placer (dont il précise le sens en tant qu'adverbe) −, on est fondé à se demander à quoi la taille d'une barre peut bien correspondre... Le malaise est tel que certains en viennent carrément à se demander si l'invariabilité ne devrait pas être de rigueur dans la barre est haute, sous le prétexte qu'il s'agirait là aussi d'un emploi adverbial de haut au sens de « en position haute » − une barre (horizontale) ne pouvant guère être qualifiée, au regard de ses dimensions, que de longue. Bigre ! C'est oublier un peu vite, me semble-t-il, que l'adjectif haut peut s'entendre au sens de « (qui est) au-dessus d'un certain niveau ou d'un certain degré de référence, dans une position élevée », comme dans les nuages sont hauts, les branches sont hautes (1). Autrement dit, et c'est là toute la subtilité de l'affaire, notre fameuse barre, après avoir été placée haut (adverbe), peut se voir correctement qualifiée de haute (adjectif).

    Mais voilà que Goosse, désormais seul à la barre du Bon Usage depuis le disparition de Grevisse, vient semer le trouble en écrivant : « Bas et haut indiquant la position sont traités ordinairement comme des adjectifs quand ils sont placés à la suite des noms, alors qu'ils sont invariables si la construction est différente » − que l'on songe à porter la tête haute et porter haut la tête. Re-bigre ! Le linguiste belge a beau ne pas évoquer le cas particulier de notre expression, doit-on comprendre qu'il conviendrait de distinguer mettre, placer la barre haute de mettre, placer haut la barre ? Tel n'est manifestement pas l'avis des ouvrages de référence précédemment cités (2).

    Dans le doute, il est toujours possible de s'en tenir à la graphie mettre, placer haut la barre, qui a le mérite de mettre d'accord les experts les plus haut placés. Point barre !

    (1) L'invariabilité, bien que rare dans ce cas, n'en est pas moins attestée. Citons : « La pleine lune qu'on voit, quand elle monte à l'horizon, [...] bien qu'on la saisisse avec le même angle de vue, est tenue pour plus éloignée, donc pour plus grande que lorsqu'elle est haut dans le ciel » (Michel Foucault traduisant Emmanuel Kant), « Ceux qui sont haut dans la hiérarchie » (Malika Sorel-Sutter).

    (2) Cette distinction se trouve toutefois dans le Dictionnaire des expressions et tournures calquées sur l'anglais (2006) de Michel Parmentier : « lever / mettre la barre haute ; lever / mettre haut la barre. »

    Remarque 1 : Selon l'Académie, notre expression tirerait son origine du vocabulaire sportif, par allusion au saut en hauteur (ou au saut à la perche), où il n'aura échappé à personne que la barre est d'autant plus difficile à franchir qu'elle est placée à une hauteur élevée. De là le sens figuré de « réaliser une performance dont le niveau sera très difficile à atteindre ou à dépasser », « assigner à quelqu'un une tâche difficile à accomplir, un défi difficile à relever, des objectifs ambitieux ». Pour Michel Parmentier, il s'agit surtout d'un anglicisme (to raise, to set the bar high).

    Remarque 2 : Voir également les billets Haut et Adjectifs employés adverbialement.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    E. Leclerc met la barre haut (ou met haut la barre) avec des prix bas.

     

    « La langue n'est pas un long fleuve tranquilleAllégation indirecte »

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