• La langue n'est pas un long fleuve tranquille

    « Je suis prêt à parier qu'ils vont se tenir tranquille. »
    (Jean-Christophe Ruffin, dans son roman Le Parfum d'Adam, paru aux éditions Flammarion)

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Il n'est pas rare, en français, de voir des adjectifs modifier non pas un nom, mais un verbe. Que l'on songe à bas, beau, bon, cher, clair, court, doux, droit, dru, dur, faux, fin, fort, franc, gras, haut, juste, lourd, net, ras, sec... dans sentir bon, coûter cher, voir clair, filer doux, tomber dru, travailler dur, chanter faux, parler fort, raisonner juste, etc. Employés comme adverbes, ces adjectifs restent invariables : Ces fleurs sentent bon. Ils parlent trop fort. Elles ont vu juste. Mais il est des cas où le choix est possible entre l'accord et l'invariabilité selon que l'on considère que l'adjectif se rapporte au nom (il est alors attribut) ou au verbe (il est alors adverbe). Comparez : Elle marche droite (droite, adjectif attribut, se rapporte ici au sujet : elle marche en étant droite, en tenant le corps droit) et Elle marche droit (droit, employé comme adverbe, se rapporte ici au verbe : elle marche en ligne droite ou, au figuré, conformément à la discipline imposée).

    Seulement voilà, tranquille ne fait pas partie des listes − certes non exhaustives − d'adjectifs tenant occasionnellement lieu d'adverbes, que l'on trouve dans la plupart des ouvrages de référence. C'est que, partout, l'intéressé n'est envisagé que comme un pur adjectif : « L'excellence de ces chevaux barbes consiste [...] à se tenir tranquilles » (Encyclopédie de Diderot et d'Alembert), « Les enfants, restez tranquilles ! » (Robert), « Laisse-nous tranquilles ! » (Larousse), « Nous vivions tranquilles jusqu'à tout récemment » (Office québécois de la langue française). Le TLFi fait toutefois une exception pour les expressions dormir, partir tranquille, où tranquille serait employé « avec [une] valeur adverbiale ». L'argument mériterait d'être précisé, car je suppose que la thèse ici soutenue (à tort ou à raison) est que tranquille dans dormir, partir tranquille peut caractériser soit la manière dont la personne dort, part (dans ce cas, il est interchangeable avec tranquillement), soit l'état de la personne pendant qu'elle dort, part (dans ce cas, il est attribut). Toujours est-il que l'accord prévaut nettement chez les écrivains, quel que soit le verbe envisagé : (avec dormir) « Nous pouvons dormir tranquilles » (Alexandre Dumas, Anatole France, Henri Bosco), « Comment dormir tranquilles maintenant ! » (Guy de Maupassant), « Pouvoir enfin dormir tranquilles » (Blaise Cendrars), « Dormez tranquilles, bonnes gens » (Boualem Sansal), « Ils peuvent dormir tranquilles » (Philippe Claudel) ; (avec partir) « Que ces messieurs partent tranquilles » (Alexandre Dumas), « Elles partaient tranquilles, mais perdues » (Maxime Du Camp), « Il faut nous laisser partir tranquilles » (Léo Mallet), « De lointains défunts partis tranquilles » (Boualem Sansal) ; (avec laisser) « On nous laisse tranquilles jusqu'à présent » (Voltaire), « Malin a trop de remords pour vous laisser tranquilles » (Balzac), « Qu'il nous laisse tranquilles » (Musset, Céline), « Isambart les laissa tranquilles » (Flaubert), « Mon Dieu, si elle pouvait nous laisser tranquilles » (Proust), « Je le prie de nous laisser tranquilles » (Colette), « Il laissait tranquilles ses victimes » (Mauriac), « Si on les laisse tranquilles » (Pagnol), « Qu'on les laisse tranquilles » (Malraux) ; (avec se tenir) « Les adeptes font fort bien de se tenir tranquilles » (Voltaire), « On nous enjoignit de nous tenir tranquilles » (Gérard de Nerval), « Autant eût valu conseiller aux vagues [...] de se tenir tranquilles dans leur lit de sable » (Théophile Gautier), « Qu'ils se tiennent tranquilles ! » (Romain Rolland), « Tâchez de bien écouter et de vous tenir tranquilles » (Alfred Jarry), « Si les enfants veulent bien se tenir tranquilles » (Georges Duhamel), « Pour qu'ils se tiennent tranquilles » (Erik Orsenna, Marie Darrieussecq) ; (avec rester) « Ils se firent même un mérite de rester tranquilles » (Voltaire), « Toutes les autres restent tranquilles » (Rousseau), « Mes jambes n'aiment pas à rester tranquilles » (comtesse de Ségur), « On y discutait publiquement la chose pour se battre ou pour rester tranquilles » (Hugo), « Ils sont forcés de rester tranquilles » (Hervé Bazin).

    D'aucuns, procédant volontiers par analogie, objecteront que le choix est pourtant possible entre elle se tient droit et elle se tient droite. Voire. Car, contrairement à ce que l'on croit souvent, droit dans se tenir (ou rester) droit est présenté par la majorité des spécialistes comme pleinement adjectif et donc variable : « Mesdemoiselles, tenez-vous droites (et non droit) » (Thomas), « Ces fillettes se tiennent droites » (Girodet), « Tenez-vous droits ! » (Bescherelle), « Droit est adjectif notamment dans se tenir droit, droite » (Hanse), « On dit avec droit adjectif : Se tenir droit, rester droitdroit s'applique au corps de la personne sujet du verbe » (Dupré). Seul Grevisse, que l'on sait prompt à l'indulgence, signale les deux analyses : « Droit dans se tenir droit est traité comme un adjectif attribut ou comme un adverbe. » Voilà qui est pour le moins étonnant. Car enfin, droit n'est adverbe et invariable, d'après les dictionnaires usuels, que quand il signifie « en ligne droite, directement, sans détour », au propre (aller droit devant soi) comme au figuré (aller droit au but). Rien de tout cela dans se tenir droit. Aussi bien l'auteur du Bon Usage est-il obligé de reconnaître que les exemples d'invariabilité sont peu fréquents dans la littérature. Citons : « Elle se tenait très droit » (Balzac [1]), « Elle se tient droit comme un lys » (Francis Jammes), « C'était ce temps où les hommes se tenaient droit » (Jean Pérol). Une question brûle toutes les lèvres : viendrait-il à l'idée de ces auteurs d'écrire elle se tenait courbé (comme un arc) ?

    Vous l'aurez compris, en dehors des expressions usuelles évoquées en début de billet, mieux vaut encore réserver l'adjectif à son emploi d'attribut ou d'épithète et recourir, quand cela est possible (2), à l'adverbe en -ment lorsqu'il s'agit de modifier le sens du verbe. On écrira par exemple : elles dorment tranquillement (= d'un sommeil tranquille) ou elles dorment tranquilles (= elles dorment et elles sont tranquilles en dormant), de préférence à elles dorment tranquille. Histoire d'avoir la conscience grammaticale tranquille.

    (1) Je n'ai pu consulter l'édition originale (1832) de la nouvelle Les Célibataires (devenue Le Curé de Tours), dont est extraite ladite phrase citée par Grevisse ; c'est toutefois la graphie droite qui figure dans une édition de 1834. On relève les mêmes hésitations dans les éditions successives d'autres œuvres de Balzac : « Madame de Reybert, née de Corroy, se tenait droit [ou droite] comme un piquet » (Un début dans la vie), « Elle pleurait comme une Madeleine, sans faire de bruit, et se tenait droit [ou droite] comme un piquet » (La Duchesse de Langeais).

    (2) Parfois, l'adjectif remplace un adverbe qui n'existe pas ou qui a pris un sens différent. Ainsi, il n'est que trop clair que parler bas n'équivaut plus à parler bassement.

    Remarque 1 : Hanse observe que « ces adjectifs employés adverbialement sont généralement courts ». Est-ce la raison pour laquelle tranquille, avec ses trois syllabes, est resté sur le banc de touche ? Voire. Car profond, lui, a réussi à creuser son trou.

    Remarque 2 : En dehors des expressions consacrées, l’emploi d’un adjectif pour compléter le sens d’un verbe relève le plus souvent de nos jours de la langue familière (Ça déchire grave) ou publicitaire (Acheter malin).

    Remarque 3 : Voir également le billet Adjectifs employés adverbialement.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Ils vont se tenir tranquilles.

     

    « Une syntaxe de mauvaise factureLe coup de barre »

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