• Allégation indirecte

    « Le candidat [en politique] doit justifier d'une implantation locale préalable et bienvenue [...] Dans ces espaces ruraux, le candidat doit alléguer de son appartenance au monde rural. »
    (Alexandre Niess, dans son ouvrage L'Hérédité en République, paru aux éditions Septentrion)

     

    FlècheCe que j'en pense


    J'en étais resté pour ma part à la construction alléguer quelque chose, que le verbe soit employé au sens didactique de « citer comme autorité, comme preuve à l'appui de ce qu'on affirme » (alléguer un texte de loi, un exemple, un fait) ou au sens plus usuel de « mettre en avant, pour servir d'excuse ou de justification » (alléguer une raison, un motif, un prétexte, un argument) : « N'alléguez plus votre malheureuse incrédulité » (Bossuet).

    Force est cependant de constater que les emplois transitifs indirects dudit verbe ne sont pas rares dans les médias (*). Jugez plutôt : « Pour alléguer d’une "légitime défense individuelle", [la France] devrait fournir la preuve d’une agression imminente » (Le Monde), « [Il] demande 10 000 € de provision au titre de dommages et intérêts, alléguant d'un désarroi psychologique très pénalisant » (Le Figaro), « Londres avait renoncé à l'extrader, alléguant de sa santé fragile [de Pinochet] » (L'Express), « alléger des procédures qui se sont cumulées sur la durée en alléguant d’une meilleure efficacité et compétitivité » (Libération), « Point n’est besoin d’alléguer d’un manque de vision historique » (Contrepoints), « On ne peut pas alléguer d’une certaine immunité dans de telles circonstances » (RFI), « Alléguant d'une méconnaissance du principe d'égalité de traitement entre les candidats, la société [X] a saisi le juge » (Les Échos). Hésitation syntaxique ou effet de style ? Sans doute se trouvera-t-il des historiens de la langue pour alléguer, à la décharge des contrevenants, que notre verbe a pu s'employer autrefois avec la préposition de : « aleghier dou contraire » (Jean Froissart, vers 1400), « Et s'il m'estoit permis d'aleguer de ma rime (Jean Vauquelin de La Fresnaye, XVIe siècle), « Nous pouvons alleguer de ce que ie dy » (Gabriel Chapuis, 1585), « quoy que les subtils Casuistes puissent alleguer du contraire » (François Langlois, 1625). Mais ça, c'était il y a longtemps. De nos jours, la tentation du tour indirect s'explique sans doute par l'influence de verbes sémantiquement proches qui supportent les deux constructions. Que l'on songe à prétexter qui, au sens d'« alléguer comme prétexte », se rencontre parfois (surtout dans la langue littéraire ?) avec la préposition de − « Minoret prétexta de sa fatigue pour se retirer » (Balzac), « On peut toujours prétexter d'un détail » (Jules Romains), « Il avait fait une première visite à Gousenberg, prétextant de sa curiosité pour certaines traductions de commentaires musicaux » (Jacques Chessex) − ou encore, à l'instar de l'affaire qui nous occupe, à justifier, lequel présente la particularité de pouvoir se construire avec un complément d'objet direct au sens général de « faire admettre quelque chose, en établir le bien-fondé, la nécessité » ou avec un complément d'objet indirect au sens juridico-administratif de « apporter la preuve matérielle de quelque chose » − comparez : justifier des dépenses personnelles (les présenter comme légitimes en fournissant des arguments) et justifier de ses dépenses (en rendre un compte précis, avec reçus à l'appui).

    Il n'empêche, ces allégations ne sauraient constituer une excuse. Aussi mieux vaut-il s'en tenir à la construction transitive directe si l'on veut éviter d'être pris en flagrant délit de solécisme.

    (*) On en trouve trace jusque dans un dictionnaire : « Alléguer de : avancer comme justification, prétexter de. Alléguer de diverses raisons [!] » (Dictionnaire encyclopédique Auzou, 2015).

    Remarque 1 : Emprunté du latin allegare (« envoyer quelqu'un [en mission] », puis « produire comme preuve »), alléguer s'est employé autrefois avec un objet direct de personne : « Je pourrais ici alléguer cet illustre prélat qui [...] » (Bossuet). De nos jours, on dira plus couramment en ce sens : citer quelqu'un.

    Remarque 2 : Attention dans la conjugaison à l'accent, tantôt grave, tantôt aigu : j'allègue, nous alléguons ; il alléguera (orthographe traditionnelle) ou il allèguera (orthographe rectifiée).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Tout dépend du sens souhaité : Il doit justifier de son appartenance au monde rural (= en apporter la preuve matérielle) ou Il doit alléguer son appartenance au monde rural (= la mettre en avant pour se justifier).

     

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