• Antre... deux genres

    « Hellfest 2016, l'antre du diable est ouverte » (à propos du "festival de musique métal extrême" à Clisson, en Loire-Atlantique).
    (Tanguy Pastureau, sur rtl.fr, le 18 juin 2016)   

     

    FlècheCe que j'en pense


    Diable ! Voilà que notre animateur s'est trompé sur le genre du mot antre. C'est que celui-ci est du masculin, nous assurent les spécialistes de la langue, dans la mesure où il vient du neutre latin antrum (« grotte, caverne, creux »), lui-même emprunté du grec antron (« caverne, fosse ») (1) : « Antre obscur. Antre profond » (Académie), « un antre profond et ténébreux » (Jean Girodet), « un antre plein de bêtes dangereuses » (Jacques Capelovici).

    Influence des synonymes féminins caverne et grotte, des paronymes (féminins eux aussi) ancre et encre ou encore de la terminaison en e muet (2) : grande est assurément la tentation de faire d'antre un représentant du beau sexe. Pour preuve, ces exemples de féminisation abusive exhumés des profondeurs de la Toile : « [Louis] pénètre dans l'antre enfumée » (Gilbert Cesbron), « envier la taupe et son antre fraîche, anonyme et obscure » (Hortense Dufour), « Des êtres décharnés sortaient de leur bauge, de leurs antres obscures, des caves, des égouts » (Pascal Bruckner), « du fond de son antre obscure et calfeutrée » (Dominique Catteau), « l'antre obscure d'un philosophe, d'un ermite ou la grotte d'un ours » (Hervé Prudon), « De quelle source, de quelle antre, de quelle bouche obscure ? » (Marc Froment-Meurice). Rousseau lui-même se serait laissé aller à écrire, dans une traduction d'une ode latine : « Pendant que la triste paix entendoit du fond d'une antre obscure les tumultes furieux. »

    Gageons que les cavités buccales les plus perfides ne manqueront pas d'en faire des gorges chaudes. Et pourtant... Tout porte à croire, à y regarder de plus près, que le genre du mot antre n'était pas gravé dans la roche lorsqu'il fut introduit dans notre lexique (à la fin du XVe siècle, selon le TLFi). Jugez plutôt : « il fait une antre, c'est a dire une fosse » (Bernard de Gordon, dans une traduction datée de 1495 de sa Practica dicta Lilium medicine, citée par le Dictionnaire du moyen français), « creuse antre, épais halier » (Jean Vauquelin de la Fresnay, 1555), mais « en cest antre » (Octavien de Saint-Gelais traduisant Virgile, fin du XVsiècle), « le frais d'un antre » (Pierre de Ronsard, 1555), « Un antre tapissé de mousse et de verdure » (Joachim Du Bellay, 1558), « I'ay un bel antre creux entaillé dans la pierre » (Jean-Antoine de Baïf, 1573). Cette hésitation, du reste, n'est pas sans rappeler celle qui présida aux destinées d'autres noms avec une finale en e muet, tels que abîme, âge, alvéole, armistice, épisode, ordre, etc.

    Toujours est-il que les Immortels, du fond de leur antre préhisto..., pardon académique, tiennent l'intéressé pour masculin depuis 1694. Autant dire depuis l'ère de Cro-Magnon !

    (1) Gardons toutefois à l'esprit que, si la plupart des neutres latins sont en effet devenus masculins en français, quelques-uns sont passés à la concurrence, à commencer par les pluriels neutres dont la finale a été confondue avec celle du féminin singulier : grana (pluriel neutre de granum) > graine, mirabilia > merveille, volatilia > volaille, etc.

    (2) La terminaison en e muet, que d'aucuns perçoivent comme caractéristique du féminin, n'est pas un critère fiable − tant s'en faut − pour déterminer le genre d'un nom (ou d'un adjectif) en français. Selon le linguiste Michel Arrivé, « il y a à peu près autant de noms masculins que de noms féminins terminés par e "muet" (47 % de masculins, 53 % de féminins) ». Que l'on songe à abaque, corollaire, organe, père, programme, siège, texte, ventre, etc.

    Remarque : Selon Claude Brossette, l'un des fondateurs de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon (en 1700), « le mot antre donne souvent, parmi les Grecs et les Latins, une idée fort agréable ». Voilà qui tranche avec les définitions trouvées dans mon Petit Larousse illustré : « 1. Littéraire a. Excavation, grotte servant d'abri à un animal sauvage. b. Lieu mystérieux et inquiétant. » 

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    L'antre du diable est ouvert.

     

    « Quand les poules auront des clefs...Horreur majuscule »

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