• Y a comme un os !

    Y a comme un os !

    « Les archéologues du Centre National de Recherche Archéologique ont exhumé un squelette de... dromadaire, datant de l'époque romaine. [...] il aurait s'agit d'un robuste étalon de 6,7 ans. »
    (paru sur rtl.lu, le 12 août 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Quelle ne fut pas ma surprise, ce mardi, alors que je musardais sur la Toile, de tomber sur cet os grammatical : il aurait s'agit, en lieu et place de : il se serait agi. Chameau comme je suis, j'ai d'abord cru à un barbarisme isolé, né dans l'esprit ensablé d'un journaliste oublieux de la conjugaison. Si invraisemblable que cela paraisse, force est de constater que le mal est plus répandu et plus profond. Jugez plutôt : « Aujourd’hui, les relations entre les deux partis sont néanmoins cordiales, notamment sur le terrain lorsqu’il a s’agit de mobiliser les troupes contre la loi travail » (Libération), « L’actrice en herbe a ainsi révélé sur Europe 1 qu'il avait s'agit d'un gros carton en Chine l’an­née dernière » (Paris Match), « Il aurait s'agit de faire rembourser à la victime une dette liée à la vente de stupéfiants » (La Dépêche), « Ce fut le cas au conseil municipal, mardi soir, quand il eut s’agit d’accepter le don de la société [X] » (Var-Matin) et aussi, la liste n'étant rien moins que squelettique : « Il est s'agit dans un premier temps de [...] », « S'il était s'agit d'un autre parti », « Le film ne m'aurait pas fait plus rire s'il avait s'agit de mecs », « Quand il eut s'agit de finaliser l'accord », etc.

    Renseignements pris, la faute, quand elle ne remonterait ni à l'ère préhistorique ni aux calendes grecques, ne date pas d'hier. Elle est attestée avant la fin du XVIIIe siècle : « Lorsqu'il s'est s'agi d'exécuter quelques commissions » (Samuel Engel, 1767), « Quand il a sagi de lui ôter son bénéfice » (texte anonyme de 1790), « Avec quel sang-froid il aurait s'agi de se replier une seconde fois » (Jean Le Déist de Botidoux, député à l'Assemblée nationale constituante, 1809). En 1835, un certain professeur Platt la dénonce dans son Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux : « Locution vicieuse : Je ne crois pas qu'il ait s'agi de le faire. Locution corrigée : Je ne crois pas qu'il se soit agi de le faire. S'agir se conjugue, dans tous ses temps composés, avec être, et non avec avoir, et le pronom personnel se doit toujours être placé devant le verbe auxiliaire. Il s'est agi, il se sera agi, il se serait agi, il se fût agi, qu'il se soit agi, qu'il se fût agi. » Même condamnation en 1845, dans le Dictionnaire national de Louis-Nicolas Bescherelle : « Plusieurs personnes disent : L'affaire dont il a s'agi, pour, dont il s'est agi. Cette faute est on ne peut plus grossière. »

    Dans ces façons négligées de s'exprimer, tout se passe comme si l'on avait affaire à un certain verbe actif sagir (1), pour ainsi dire « dépronominalisé » (qu'il soit écrit avec ou sans l'apostrophe, comprenez avec ou sans agglutination du pronom personnel) et conjugué avec l'auxiliaire avoir (parfois avec être) : il a sagi (ou s'agi), sur le modèle de il a fini. Le rôle du pronom se y est à ce point imperceptible (2) que d'aucuns se croient fondés, à l'occasion, à recourir − un comble ! − à la (double) forme pronominale : il s'est sagi (ou s'agi), sur le modèle de il s'est dit. Pour preuve, ces exemples à ne pas suivre : « Quand il s'est s'agi de rendre les "restes" du corps » (Le Monde), « Il s'est sagit de mettre aux normes » (La Dépêche), « S'il s'était s'agit d'une salle de sport » (La Voix du Nord). Rappelons à toutes fins utiles que s'agir est un verbe pronominal (qui, comme tel, se conjugue aux temps composés avec l'auxiliaire être), employé de façon impersonnelle (il s'agit de, il s'agit que), écrit en deux mots et invariable au participe passé (lequel ne prend pas de t final) : « Il s'était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI » (Chateaubriand), « Quand il s'est agi d'exploiter » (Balzac), « Tant qu'il ne s'était agi que de science » (Jules Romains), « Comme s'il se fût agi d'un libraire obscur et non pas d'un roi » (Blaise Cendrars), « À moins qu'il ne se soit agi d'une extravagante séance de cirque » (Philippe Sollers). Il s'agirait de ne pas l'oublier...

    (1) Le mot, au demeurant, serait attesté en picard, mais avec le sens de « acquérir de l'expérience », si l'on en croit le Französisches Etymologisches Wörterbuch (FEW). On trouve dans notre lexique les verbes ensagir (ancien français), dessagir (moyen français) et assagir, tous dérivés de sage, lui-même vraisemblablement emprunté du latin sapidus (« qui a du goût, de la saveur », puis « sage, vertueux ») ; rien à voir, donc, avec l'étymologie du verbe agir, issu quant à lui du latin agere (« pousser devant soi », « mener », « faire [dans un exercice continu] »).

    (2) L'origine particulière du pronominal impersonnel s'agir n'est sans doute pas étrangère à ce phénomène. D'après André Goosse, il ne... s'agit pas d'un « développement spontané du verbe agir » ; le tour il s'agit de serait un calque de la construction passive du latin agere employé impersonnellement avec de + ablatif : « Agitur de parricidio [= il s'agit d'un parricide] » (Cicéron) − agitur pouvant aussi s'employer personnellement avec le nominatif de la chose dont il est question : « Agitur populi Romani gloria [= il s'agit de la gloire du peuple romain] » (Cicéron). On notera toutefois que s'agir fut d'abord attesté dans une construction avec à + infinitif : « Puis qu'il ne s'agit qu'à façonner Jardins » (Olivier de Serres, 1600), avant d'être attelé à la préposition de : « S'il s'agissoit ici de le faire empereur » (Corneille, 1647).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il se serait agi (ou mieux : il s'agirait) d'un robuste étalon.

     

    « Coup de mainVrais arguments pour faux prétextes »

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  • Commentaires

    1
    Michel Jean
    Mardi 12 Septembre à 07:37

    Encore un Sagitaire...?

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