• Trêve de banalités !

    Trêve de banalités !


    « Samia Ghali, "femme de gauche" en rupture de ban avec le PS. »
    (paru sur lefigaro.fr, le 4 juillet 2020.)  

     

    FlècheCe que j'en pense


    Loin de moi l'intention d'envoyer notre journaliste (de l'AFP ?) plaider sa cause aux assises depuis le banc des accusés. Peuchère ! J'aurais même toutes les raisons de le féliciter : n'a-t-il pas su déjouer le piège tendu par ce ban affublé plus souvent qu'à son tour d'un c hérité de son paronyme banc ? Mais il faut croire que l'on ne se refait pas et je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la pertinence de l'emploi de la préposition avec dans cette affaire.

    Attestée depuis le début du XVIIe siècle (1), la locution rupture de ban nous vient de l'ancien droit pénal français. C'est proprement le crime commis par celui qui rompt son ban, qui contrevient à sa condamnation à l'exil, au bannissement. Dans l'usage moderne décrit par Littré puis par le Dictionnaire de l'Académie, il est question de la rupture du ban dit « de surveillance », à savoir l'action par laquelle un individu placé sous la surveillance de la police et condamné à demeurer en un certain lieu quitte cette résidence et revient dans le territoire interdit avant l'expiration de sa peine. Est donc en rupture de ban le hors-la-loi qui a enfreint une interdiction de séjour (ou, plus généralement, les prescriptions d'une condamnation juridique) et, au figuré, celui qui s'est « soustrai[t] à quelque obligation pénible » (selon le Grand Larousse du XIXe siècle), celui qui s'est « affranchi des contraintes de son état » (selon le Dictionnaire historique de la langue française) et qui « vi[t] d'une manière moralement condamnable » (selon le Dictionnaire de l'Académie), voire spécialement celui qui a « chang[é] de profession » (selon le Juridictionnaire de Jacques Picotte). Comparez : (sens propre) « Mes délits, mes crimes, [...] entr'autres la double rupture de mon ban » (Mirabeau, 1780), « Les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de ban » (Victor Hugo, 1862) et (sens figuré) « Les collégiens en rupture de ban [= qui font l'école buissonnière] » (Ferdinand Fabre, 1863), « J'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle » (Alphonse Daudet, 1868), « Les professeurs en rupture de ban qui se jettent dans la littérature » (Émile Zola, 1882), « Cet universitaire en rupture de ban se complaît dans les explications de textes » (André Maurois, 1941) − on trouve même « un bouton en rupture de ban [= qui n'est pas à la place qui lui a été assignée ?] » sous la plume de François-Posper-Aimé Barthélemy (1858).

    Il ne vous aura pas échappé que, dans ces exemples, la locution être en rupture de ban est employée de façon absolue. Mais voilà que George Sand rompt avec cet usage : « Une espèce de sauvage, en rupture de ban avec cette société fausse et ce monde fourvoyé », écrit-elle en 1858 dans Histoire de ma vie. Renseignements pris, le terrain avait été préparé quelques années plus tôt : « En rompant leur ban de leur plein gré avec le sénat de l'Institut, ces deux praticiens ne protestaient-ils pas les premiers contre l'arbitraire de ses décrets ? » (Roger de Beauvoir, 1836), « Des hommes de bonne naissance qui [...] avaient dû rompre leur ban avec la maison paternelle, avec la société civilisée qui les avait formées » (Paul Chaix, 1853). Vous, je ne sais pas, mais moi, ces constructions me laissent perplexe. D'abord, elles sont inconnues de la quasi-totalité des ouvrages de référence ; et si le TLFi s'en fait l'écho (« Être en rupture de ban avec la société, le monde, la famille »), il se garde bien d'en donner une définition. Car enfin, que peut bien signifier être en rupture de ban avec (quelqu'un ou quelque chose) ? Être affranchi des contraintes de son milieu avec (son milieu) ? Voilà qui ne serait pas banal ! (2) La confusion est telle que l'on ne s'étonnera pas de voir convoquer le ban et l'arrière-ban des prépositions (et locutions prépositives), selon l'humeur et la libre interprétation du scripteur. Jugez-en plutôt : « La nation grecque en rupture de ban à l'égard de l'Europe diplomatique » (G.-A. Mano, 1863), « [Le] duc impérial, en rupture de ban vis-à-vis de l'empire » (Alexandre Saint-Yves d'Alveydre, 1882), « L'Italie s'est mise en rupture de ban envers la Société des Nations » (J. Derain, 1936), « Des enfants perdus, en rupture de ban contre les heureux et les dirigeants de ce monde » (Joseph Calmette, 1948), « Les membres de l'ancien tribunal révolutionnaire de Brest, en rupture de ban à l'encontre de la loi du 5 ventôse an III » (Yves Tripier, 1993), « [Le] fidèle en rupture de ban de son Église [à moins qu'il ne s'agisse d'un jeu de mots...] » (Élie Barnavi, 2006). Pour autant, c'est bien avec qui tient la corde, du fait de son emploi traditionnel avec rompre, rupture. Et c'est là que je veux en venir : tout se passe comme si nous avions affaire à un télescopage entre deux expressions distinctes, être en rupture de ban et être en rupture avec (au sens de « être en opposition complète, en désaccord total avec »). Je n'en veux pour preuve que cette citation qui en dit long sur l'embarras de son auteur : « C'est ainsi que les histoires à faire peur des grand-mères bourgeoises deviennent l'histoire à dormir debout des petites filles en rupture (de ban) avec la bourgeoisie » (Pierre Bourdieu, Le Bal des célibataires, 2002).

    À force de voir fleurir des « [fils] en rupture de ban avec la bourgeoisie » (Michel Onfray) en lieu et place de « fils de bourgeois en rupture de ban », on en est venu à parler de « prêtres en rupture de ban avec l'Église » (Denise Bombardier), formule où percent des accents pléonastiques. Pourquoi ne pas laisser ban sur le banc de touche et se contenter de « prêtre en rupture avec l'Église » (Édouard Tallichet, 1877) ou « prêtre en rupture d'Église » (Étienne Borne, 1936) − depuis que l'on donne à la locution en rupture de le sens secondaire de « affranchi de certaines contraintes » (TLFi), « qui renie ses attaches à » (Robert) (3) −, voire, absolument, « prêtre en rupture » (Michel Clévenot, 1989) ? Vous l'aurez compris : dans le doute, mieux vaut s'en tenir à l'emploi absolu de l'expression être en rupture de ban et recourir à être en rupture avec (ou de) en présence d'un complément. Pas de quoi mettre les contrevenants au ban de la communauté pour autant...

    (1) « Que la Cour n'aye fait droit de la rupture du ban » (jugement daté de 1616), « Rupture de ban ou de temps de galeres » (Laurent Bouchel, 1622), « En cas de rupture de ban » (Claude Armand, 1628).

    (2) « Couper les ponts » passe, aux yeux de certains observateurs, pour une définition séduisante, car compatible avec la préposition avec ; mais elle présente l'inconvénient de rendre un verbe d'état par un verbe d'action.

    (3) « Les mauvaises langues disent [que je suis déserteur] ; mais il ne faut pas les croire, je suis en rupture de garnison » (Alexandre Dumas, 1844), « Un moine espagnol en rupture de froc » (Jean Vaucheret, 1882).


    Remarque : Voir également le billet Ban, Banc.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Samia Ghali, femme de gauche (ou socialiste) en rupture de ban.

    Samia Ghali, femme de gauche en rupture du PS. 

     

    « Vaste débatTomber dans le pathétique... de langage ? »

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  • Commentaires

    1
    Passette
    Jeudi 9 Juillet à 17:12
    Il me semble qu'être en rupture avec une institution, ses pairs ou autre, est une action volontaires
    , contrairement à celle "en rupture de ban" qui pour volontaire qu'elle est, fait suite à une mesure de banissement subie.
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