• Vaste débat

    Vaste débat

    « Liz Hurley et son fils Damian sont dévastés par la mort de Steve Bing. »
    (paru sur 20minutes.fr, le 23 juin 2020.)  

    (photo Wikipédia sous licence GFDL pr Mingle Media TV)

     

    FlècheCe que j'en pense


    Plus d'un observateur de la langue a cru devoir nous mettre en garde : « David Beckham se dit "dévasté" [par la mort d'un proche] parce que le mot anglais est devastated. "I was devastated" se traduit en général par "j'étais anéanti" » (Didier Pourquery, 2014), « Un calque de plus en plus courant est l'utilisation du verbe dévaster dans le sens figuré qu'il peut avoir en anglais. On entend ainsi "j'ai été dévasté" (I was devastated) en lieu et place de terrassé, foudroyé » (Bernard Gensane, 2015), « L'emploi de l'adjectif dévasté, appliqué à une personne, s'est répandu dans les médias aussi bien au Québec qu'en France : Il est dévasté par cette terrible nouvelle. Il s'agit d'un anglicisme de sens » (Lionel Meney, 2019). Bref, résume le Portail linguistique de l'Institut d'assurance de dommages du Québec : « On ne peut jamais dire que quelqu'un est dévasté. C'est un anglicisme patent. » Oserai-je affirmer à mon tour que... ces affirmations péremptoires ne résistent pas à l'analyse historique ?

    Dévaster est emprunté du latin devastare (« détruire, ravager en faisant le vide »), composé du préfixe de- à valeur intensive et de vastare, lui-même dérivé de vastus (avec son sens premier de « vide, désert »). À en croire les ouvrages de référence, le verbe est relevé « à diverses époques » (dixit le Dictionnaire historique de la langue française) dans des « attestations isolées » (dixit le TLFi) : vers 980 sous la forme devastar (1) et en 1499 sous la forme moderne (« Leur cyté commencée a devaster », Jean d'Authon). Est-ce à dire que dévaster était rare dans l'ancienne langue ? Pas exactement. Les textes anciens attestent l'existence, selon les régions, de graphies en v, en w et en g(u), depuis que le latin vastare se prononçait gwastare sous l'influence du synonyme germanique wostjan et de son initiale altérée en gw par les bouches romanes : devaster, dewaster, degaster, deguaster, desgaster, desguaster... C'est donc un raccourci que Littré emprunte quand il écrit : « Devastare donna, dans l'ancien français, degaster, remplacé chez les modernes par dévaster, calqué sur le latin. » Disons plus justement que, jusqu'au XVIe siècle environ (2), les formes en g furent nettement plus fréquentes que leurs concurrentes. Eh bien, figurez-vous que ledit degaster se construisait aussi bien (quoique plus souvent, il est vrai) avec un nom de chose qu'avec un nom de personne :

    [degaster une chose (concrète ou abstraite), la détruire, l'anéantir, la consumer, la détériorer, la gaspiller] « [Il] m'ad ma tere deguastee » (Chanson de Roland, XIe siècle), « Mes iretages et mes fies [= fiefs] M'a trestos uns rois degastes » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Qu'il arge et dewasteche et anientisse en moi l'amour del monde » (psautier du XIIIe siècle), « Que toute la char degastee [= la chair altérée] soit restauree » (traduction de la Chirurgie d'Henri de Mondeville, vers 1314), « Et quant celle monnoie de pappier est trop vielle et degastee » (Jean le Long, vers 1330), « Ces pays [...] estoient lors grandement degastez par les Sarrasins » (Étienne Pasquier, 1581) ;

    [degaster une personne (ou ses facultés), la mettre à mal, la corrompre (physiquement ou moralement)] « Par ces tourmens [ceux qui vont en enfer] sont degasté » (Raoul de Houdenc, vers 1220), « Cascuns doit [...] luxure qui le dewaste Haïr » (Robert le Clerc d'Arras, vers 1250), « Il seroient tyrant et degasteroient lour genz » (Henri de Gauchy, XIIIe siècle), « Et sa biauté a degastee » (Guillaume le Clerc de Normandie, XIIIe siècle), « Je me vois defriant Par ennui toute et degastant » (Guillaume de Digulleville, vers 1330), « Jeo siu si fiebles et si degastee par ma maladie » (Henri de Lancastre, 1354), « Tout est degasté par luxure. Sens, los, temps, corps, avoir et ame » (Jean Le Fèvre, avant 1380), « Quant elle verroit Tedald estre degasté par la misere et tristesse d'amour » (Laurent de Premierfait, 1414), « C'est par la miséricorde de nostre Seigneur que nous sommes ainsi degastez » (édition de la Bible de Guyart des Moulins, vers 1500), « Un homme degasté par tant de maladies » (lettre d'Henri II, traduite du latin en français par Barthélemy Aneau, 1553).

    À partir du XVIIe siècle, c'est donc la réfection savante dévaster qui prend le relais, d'abord timidement (3) et dans des emplois qui se font rares au figuré : « Des meschancetés atroces, lesquelles devastent et destruisent directement la conscience » (Richard-Jean de Nérée, 1624), « Les Capitainies de Rio grande et autres totalement devastez » (Traité commercial, 1648), « Il devasta l'Egipte » (Germain Sibin, 1696). En 1718, le verbe fait son entrée dans le Dictionnaire de l'Académie, mais au seul sens de « désoler, ruiner un pays ». Les attestations du sens figuré « altérer, tourmenter, miner (notamment en parlant d'une personne [de ses facultés ou d'une partie de son corps] soumise à de graves perturbations [passions, maladies...]) » ne vont pourtant pas cesser de se multiplier, en dépit de réticences ponctuelles (4). Jugez-en plutôt : « Un esprit dévasté qui cherche un aliment » (Ambroise de La Cervelle, 1746), « Alexandre se répand comme une flamme rapide pour dévaster les hommes, les champs et les cités » (Louis-Antoine Caraccioli, 1760), « Le dernier rejeton d'une famille dévastée [par la petite vérole] » (Jean-Jacques Menuret de Chambaud, 1769), « Ce peuple [...] est dévasté par la perversité de ses mœurs » (François Dujardin, 1774), « Une ame que le temps et le malheur ont dévastée » (Chateaubriand, 1802), « Cette passion [= l'amour] peut dévaster à jamais l'esprit comme le cœur » (Mme de Staël, 1807), « Ces hommes dévastés et mourants » (Félix Davin, 1836), « Hier, nous avions encore l'homme erreinté ; mais [...] les gens de qualité voulaient un autre mot pour traduire leur élégans vieillis avant l'âge, leurs robins décrépits et leurs lions sans crinière. Ils ont trouvé le dévasté » (journal Les Coulisses, 1841), « Un homme dévasté moralement par la douleur » (Gustave Bourdin, 1856), « C'est alors que je la rencontrai en Angleterre, mourante de désespoir et de fatigue dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur que j'hésitai à la reconnaître » (George Sand, 1859), « La dévotion, balayée avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux » (Hippolyte Taine, 1860), « Ce bel homme [...] à qui une grande passion n'avait ni creusé les yeux ni dévasté les tempes » (George Sand, 1868), « L'âme a ses vandales, les mauvaises pensées, qui viennent dévaster notre vertu » (Victor Hugo, 1869), « Un gentilhomme français, vieilli plutôt que vieux, usé, dévasté, ruiné » (Alphonse Daudet, 1875), « [La secousse] qui ne laisse plus dans l'homme dévasté qu'une seule idée, le désir furieux d'une désolation plus parfaite encore » (Émile Faguet, 1883), « Je suis dévasté, suffoqué par le vide » (Romain Rolland, 1919), « Tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient » (Maurice Barrès, 1922), « J'étais dévasté de fatigue » (André Beucler, 1952), « Ni mes regrets, ni ma compassion ne justifiaient l'ouragan qui me dévasta pendant deux jours » (Simone de Beauvoir, 1958), « Un homme habité par une idée qui le dévaste » (Jean Dutourd, 1959), « Vénus est littéralement dévastée par la jalousie » (Luc Ferry, 2016), « [Jean d'Ormesson] était dévasté. Il souffrait de la pire souffrance qui soit » (Jean-Marie Rouart, 2017) (5). Alors oui, concède Paul Roux dans son Lexique des difficultés du français dans les médias (2004), « il n'est pas impossible que ce sens figuré connaisse aujourd'hui un second souffle sous l'influence de l'anglais, mais je ne vois rien là de contraire à l'esprit du français ». Et pour cause !

    Mais voilà que de nouvelles réserves viennent alimenter le mauvais procès fait à l'emploi prétendument moderne du verbe dévaster :

    « Le mot dévaster, en français, ne saurait être utilisé à la légère. Son sens est très fort. Il vient de vastus (le vide) et signifie donc "rendre désert". D'où dépouiller, piller, ravager, etc. Au sens figuré, on va trouver des expressions du style "un vieillard dévasté par l'âge", [c'est-à-dire physiquement] délabré. Mais l'emploi au sens "moderne" de "anéanti" [à propos d'une simple défaite sportive, par exemple] est ridicule », nous dit en substance Bernard Gensane. C'est oublier que la critique vaut aussi bien pour anéantir − qui a vu de la même façon son sens s'affaiblir de « réduire à néant » (au propre) à « mettre dans un état de faiblesse, d'abattement, de consternation » (au figuré) −, pour abattre, pour effondrer, etc.

    « Dévaster un visage, lit-on sur le site L'Internaute, c'est lui faire subir d'importantes déformations, lors d'une agression physique ou d'une opération chirurgicale, par exemple ». Il ne faut pas exagérer. Car enfin, cela fait belle lurette que la langue littéraire se passe de coups de poing ou de bistouri pour qualifier de dévasté un visage « pâle, défait, amaigri par l'âge, la maladie ou le chagrin » (Grand Larousse du XIXe siècle, 1870) (6).

    Non, décidément, l'évolution du sens du verbe dévaster n'a rien que de très naturel, me semble-t-il. Le tour critiqué − et désormais consigné dans le Robert en ligne − la nouvelle l'a dévasté (littéralement : l'a rendu vide) peut même se justifier comme une ellipse de (la tristesse, la douleur consécutive à l'annonce de tel évènement) l'a dévasté. Cela dit, l'usager scrupuleusement respectueux de l'étymologie a tout loisir de se dire désolé, attristé, bouleversé, affligé, effondré, abattu, anéanti, dévasté, selon le degré de tristesse, d'affliction, d'abattement ou de vide (intérieur) que justifie la situation. Le choix, au demeurant, est aussi vaste en français qu'en anglais ! 

    (1) Provençalisme vraisemblablement dû à un copiste, selon le linguiste Joseph Linskill.

    (2) « Selon Bloch et Wartburg, degaster est usuel en France jusqu'au XVIe siècle », confirme François Carré dans un bulletin de la Société archéologique d'Eure-et-Loir (1996). Et c'est encore la graphie dégaster qui figure, en 1606, dans le Thresor de Jean Nicot.

    (3) Ce qui fait écrire à l'Académie : « Dévastation, du verbe dévaster, qui n'est point en usage » (première édition de son Dictionnaire, 1694) et à Adolphe Hatzfeld : « [Dévaster] semble inusité au XVIIe siècle » (Dictionnaire général, 1890).

    (4) « Dévaster paroissait étranger à M. [Pierre] de la Touche. Il avoue pourtant que l'Académie l'avait admis dans son Dictionaire. Il est bien établi aujourd'hui, et l'on ne doit pas faire difficulté de s'en servir, aussi bien que du substantif dévastation » (Jean-François Féraud, 1787), « On trouvera aussi, dans [le roman Valérie de Barbara Juliane von Krüdener], des locutions peu françaises : Il voyoit cette même ame dévastée » (Mercure de France, 1803).

    (5) Et aussi : « Une ame dévastée par les passions » (Guillaume-François Berthier, 1788), « Les traces d'une beauté dévastée » (Souvenirs de voyage, 1840), « Ces femmes dévastées et glacées par le vice » (Alfred Philibert-Soupé, 1869), « Vous me trouvez changé, n'est-ce pas ? Méconnaissable, dévasté peut-être... » (Adrien Marx, 1874), « Cette pauvre femme, dévastée par la maladie » (Henry de La Madelène, 1879), « Ils ressemblent à de jeunes amoureux plutôt qu'à un vieil homme dévasté par la maladie » (Françoise Giroud, 1992).

    (6) Je vous laisse apprécier les nuances : « La douleur et l'effroi dévastent son visage » (Charles-François-Philibert Masson, 1799), « Ce visage dévasté par la souffrance » (Mme Charles de Montpezat, 1833), « Le feu céleste exhalé de son âme avait dévasté son visage » (Frédéric Mab, 1833), « Pourquoi sa figure est-elle si pâle, si dévastée par le chagrin ? » (Mme A. Dupin, 1834), « Un visage dévasté par la petite vérole » (Achille Tardif de Mello, 1840), « On pourrait lire sur son visage dévasté le nombre de nuits qu'elle a consacrées à [la danse] » (Frédéric Lacroix, 1845), « Ce visage dévasté par la maladie et la souffrance » (Jules Lacroix, 1845), « Les passions précoces avaient dévasté son visage » (Jules Janin, 1864), « Un visage dévasté par la vieillesse » (Littré, 1869), « Aucune déception n'a dévasté son visage » (Jean Alesson, 1895), « De grosses larmes tombaient de ses paupières flétries sur son visage dévasté » (Xavier de Montépin, 1899), « Ce visage dévasté par les larmes » (Aragon, 1936), « Le visage dévasté par un reste de joie, d'amabilité que leur brusque retombée rendait grimaçantes » (Françoise Sagan, 1957), « Le chagrin avait dévasté son visage » (Dictionnaire de l'Académie, 1992).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    La même chose (?) ou Ils sont bouleversés, anéantis par la mort de...

     

    « Un partage qui diviseTrêve de banalités ! »

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