• Tout bien réfléchi

    « Pour tenter de faire infléchir les cadres du parti présidentiel, Tiphaine Beaulieu et ses "marcheurs en colère" ont décidé d’écrire à l’Élysée et à Matignon. »
    (sur valeursactuelles.com, le 9 septembre 2017)

     

      FlècheCe que j'en pense


    Formé au XVIIIe siècle sur le modèle de fléchir/flexion pour servir de correspondant verbal à inflexion, lui-même issu du latin inflectere (« courber, plier, infléchir ; faire dévier »), le verbe infléchir est à l'origine un terme d'optique, surtout employé à la forme pronominale avec le sens de « dévier » (des rayons lumineux qui s'infléchissent) ou comme participe passé adjectivé (des rayons infléchis). Dans la langue courante, il signifie « fléchir insensiblement, courber, faire ployer » − il peut alors être synonyme de fléchir : fléchir ou infléchir une branche d'arbre (*) − et, par extension, « écarter un objet en mouvement de sa direction initiale, en modifier l'orientation » (infléchir la course d'un navire, la trajectoire d'une fusée), d'où, figurément, « influer sur l'évolution, modifier la tournure de quelque chose » (infléchir le cours des choses, la politique du gouvernement). Partant, on pourra infléchir un comportement, une décision, un projet... mais pas une personne. Avec un complément animé, il convient de recourir à fléchir, non pas dans son sens usuel de « plier, courber » − en faisant jouer les muscles (fléchir les genoux) ou sous une charge, une pression, un effort (une poutre qui commence à fléchir) −, mais dans son sens figuré de « faire céder peu à peu (quelqu'un), lui faire perdre un sentiment ou une attitude de fermeté, de dureté, l'amener à une meilleure compréhension » : « Vostre filz un cuer de pierre a. Il n'est nul qui le puist flechir » (Miracle de Barlaam et Josaphat, XIVe siècle), « Quel moyen puis-je avoir de vous fléchir ? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir ? » (Musset), « Il allait se dénoncer au pape, l'implorer, le fléchir » (André Gide), « Et Gandhi choisit de ne pas manger pour fléchir son adversaire » (Paul Ricœur), « Peut-être il arriverait à fléchir cette âme rebelle » (Georges Duhamel) et, absolument, « Pécuchet avait sermonné Bouvard ; ils allaient fléchir » (Flaubert), « Quoi qu'on fasse, je ne fléchirai pas » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). J'en veux également pour preuve la définition de l'adjectif inflexible dans son emploi figuré : « Qu'on ne peut faire fléchir, que rien ne saurait émouvoir, ébranler ni abattre » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie) − notez le choix du verbe : fléchir et non pas infléchir.

    Seulement voilà, il n'aura pas échappé aux esprits les plus observateurs que fléchir, à en croire le TLFi et l'Académie, se dit également « par métonymie » à propos d'un sentiment, d'une attitude, au sens figuré et littéraire de « faire perdre en rigueur, en intensité, ou faire céder, relâcher » : « Ni les instances de la Duchesse, ni les prières de l'enfant ne purent fléchir la fermeté de la Religieuse » (Bossuet), « Rien ne pouvait fléchir sa rigueur » (Maupassant), « Toi seul pourras fléchir l'intransigeance de son père » (Henry de Monfreid), « Fléchir la dureté, la cruauté d'un tyran » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Dès lors, pourquoi refuser le chemin inverse à infléchir ? Pourquoi l'objet dudit verbe ne pourrait-il passer, à la faveur d'une métonymie « en marche arrière », du comportement à la personne elle-même, je vous le demande ? Virgile, déjà, n'hésitait pas à employer le verbe inflectere au sens figuré de « fléchir, faire céder, émouvoir » : « Solus hic inflexit sensus [Il est le seul à avoir ému mes sens] ». On ne s'étonnera donc pas de constater, quelque vingt et un siècles plus tard, que notre journaliste n'est pas le seul à avoir cédé à la tentation : « Avoir à l'usure (quelqu'un) : Le pousser à bout pour l'infléchir » (Dictionnaire d'expressions idiomatiques), « Elle a tenté tout l'été de faire infléchir Marine Le Pen » (Libération), « Réunion d'urgence à Bruxelles pour infléchir Angela Merkel » (Le Monde), « Macron va tenter d'infléchir Trump » (Marianne), « L'Allemagne et la France espèrent faire infléchir le président russe sur le dossier syrien » (RFI). Gageons qu'il sera difficile d'infléchir la tendance...

    (*) Mais on distinguera les constructions suivantes : Les étagères de la bibliothèque fléchissent sous le poids des livres et Les étagères de la bibliothèque s'infléchissent sous le poids des livres.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Pour tenter d'infléchir la politique, la position des cadres du parti présidentiel.

     

    « Pas de quoi prendre son piedGrand oral, petit écrit ? »

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