• Pas de quoi prendre son pied

    « Le RB Leipzig jouit d'une réputation désastreuse : celle du club [de football] le plus détesté d'Allemagne. »
    (sur orange.fr, le 13 septembre 2017)



      FlècheCe que j'en pense


    Jouir, nous dit-on, est issu, par l'intermédiaire du latin vulgaire gaudire, du latin classique gaudere, qui signifie « se réjouir intérieurement, éprouver une joie intime ; se plaire à, se complaire dans ». Partant, le verbe ne peut se prendre qu'en bonne part, dans son ancien emploi transitif au sens de « accueillir chaleureusement, faire fête à (quelqu'un) ; goûter, savourer (quelque chose) » (1) comme dans sa construction régulière avec la préposition de au sens de « tirer plaisir, joie, satisfaction, agrément, profit (d'une situation, d'un état, d'une relation sexuelle...) » ou de « avoir l'usage, la possession (d'un bien, d'un privilège, d'une faculté...) » (2). Tel est, en tout cas, l'avis des spécialistes de la langue, qui distribuent les cartons jaunes en guise d'avertissement : « Jouir [...] emporte l'idée d'une chose agréable, d'un plaisir, d'un avantage. On ne saurait donc dire sans commettre un barbarisme : Jouir d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation, etc. » (Thomas), « Ne peut être suivi que d'un nom désignant une chose agréable ou avantageuse » (Girodet), « Jouir, impliquant une satisfaction, ne se dit pas des choses mauvaises. Ainsi c'est parler ridiculement que de dire : Il jouit d'une mauvaise santé, d'une mauvaise réputation » (Littré). Dirait-on moins ridiculement : souffrir d'une bonne santé, d'une bonne réputation ?

    Littré − dont j'ai ouï dire qu'il jouit toujours d'une excellente réputation sur le terrain... linguistique −  s'empresse d'ajouter : « Toutefois, quand la chose mauvaise dont il s'agit (malheur, peine, souffrance) peut être, par une hardiesse de l'écrivain, considérée comme quelque chose dont l'âme se satisfasse, alors jouir est très bien employé. » Pour preuve, ces exemples où « le souvenir [des peines] cause une sorte de jouissance à l'homme sensible et malheureux » (Girault-Duvivier) : « Il ne croit rien avoir s'il n'a tout ; son âme est toujours avide et altérée, et il ne jouit de rien que des malheurs » (Jean-Baptiste Massillon), « Je t'ai perdu. Près de ta cendre / Je viens jouir de ma douleur » (Jean-François de Saint-Lambert), « Agathe jouissait d'être victime » (Jean Cocteau), « Elles avaient peur de lui et jouissaient délicieusement d'avoir peur » (André Maurois). La nature humaine est ainsi faite qu'elle se réjouit plus volontiers encore du malheur d'autrui : « Vous voulustes joüir de toutes mes douleurs » (Gilles Ménage) (3), « Il se retourna vers les laveuses pour jouir de leur désarroi » (Stendhal), « Jouir de l'embarras de quelqu'un, en éprouver du plaisir » (neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie). Souvent, l'intention se veut ironique : « Je jouis ce soir d'un mal à la tête fou, et de plus il me vient des idées noires » (Stendhal, encore), « Ismaël avait reçu le nom de Borgne, quoiqu'il ne jouît, à vrai dire, d'aucune infirmité » (Alexandre Arnoux). Il n'est que trop clair que l'affaire qui nous occupe est différente. Point d'effet de style, ici, point de sous-entendus masochistes, sadiques ou ironiques ; seulement un journaliste qui s'est pris les crampons dans la pelouse... « En voulant éviter le verbe avoir qui leur semble sans doute trop banal, observe Robert Le Bidois dans Les Mots trompeurs, ceux qui parlent ainsi ne se rendent pas compte qu'ils prennent le bien pour le mal ou le plaisir pour la peine, ce qui est tout ensemble abusif et absurde. »

    À la décharge des contrevenants, reconnaissons toutefois avec le TLFi que l'on relève sous de bonnes plumes quelques emplois à contre-pied, où le complément désigne sans ambiguïté et sans arrière-pensée un désagrément : « Malfamé. Qui jouit d'une mauvaise réputation » (Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française, 1842), « Nous jouissons d'un été horrible » (George Sand), « C'est un hôtel qui jouit d'une mauvaise réputation, qui est une sorte de bordel » (Edmond et Jules de Goncourt), « Il est vrai que certains châtelains jouissaient d’un mauvais renom » (Charles Géniaux). J'irai droit au but : la prudence impose de laisser ces hardiesses au vestiaire.

    (1) « De luin en mer bien oïrent / Cum li oiseals les goïrent » (Le Voyage de saint Brendan, début du XIIe siècle), « Ils jouyssent les autres plaisirs » (Montaigne). Cet usage fut reproché à Montaigne par le poète Étienne Pasquier qui y voyait un gasconisme.

    (2) Jouir de quelqu'un s'est dit au sens mondain de « avoir tout loisir de converser avec lui, de l'entretenir, de tirer quelque satisfaction de son agréable compagnie ». De là − une chose en entraînant une autre − l'acception moderne « disposer de quelqu'un afin de combler ses désirs et de satisfaire ses besoins sexuels », qui a fini par éclipser la précédente. Comparez : « L'espérance de jouir du gouverneur » (Agrippa d'Aubigné), « Deux amis étans ensemble, ils [sont] fort aises d'avoir occasion de joüir l'un de l'autre » (Jean Barbier d'Aucour), « Jouir à l'instant de soi-même » (Mme de Staël), « Nous jouirons de lui pendant son séjour à la campagne » (huitième édition du Dictionnaire de l'Académie) ; « Ils assouvissent leurs désirs charnels avec une grande fureur [...]. Et ainsi chacun jouit de celle qu'il préfère » (Anatole France) et, absolument, « Le phallus, [...] cette simple machine à pisser et à jouir » (Edmond et Jules de Goncourt).

    (3) À propos de ce vers, Ménage écrivit : « Comme cette locution jöuir de mes douleurs est hardie, elle n'a pas été approuvée de tout le monde, mais je la tiens heureusement hardie. Les Latins ont dit demesme frui dolore. »


    Remarque 1 : Quelques esprits rebelles font observer que le tour jouir d'une mauvaise santé n'est peut-être pas aussi barbare qu'on le pense : « Une santé est une propriété et par conséquent une jouissance quelle qu'elle soit. On jouit moins d'une mauvaise que d'une bonne, mais pourtant on en jouit, ou, en d'autres termes, on en use, ce qu'on ne pourrait faire si l'on n'en avait pas » (Jacques Boucher de Perthes, Petit glossaire, 1835).

    Remarque 2 : Au passé simple, jouir fait je jouis et non je jouissai, comme l'écrivit Voltaire dans sa correspondance : « Je jouissai d'une pension considérable, par laquelle mon roi avait daigné récompenser mes services. »

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le club souffre d'une réputation désastreuse (ou a une réputation désastreuse).

     

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