• Rien ne sert d'encourir

    Rien ne sert d'encourir

    « Si le clivage entre les pro et les anti-mondialisation existe, [...] le tenir pour central fait encourir le risque d'oublier que la définition d'un clivage n'est jamais une description neutre et objective de la réalité. »
    (David Stoleru, sur lemonde.fr, le 7 mars 2017)

     

     

     FlècheCe que j'en pense


    C'était couru d'avance : à force de se ressembler, les paronymes courir et encourir donnent l'impression d'être interchangeables. Il n'en est apparemment rien.

    Emprunté du latin incurrere (« courir contre, se jeter sur ; s'exposer à »), le verbe encourir appartient à l’origine au domaine du droit et signifie « s’exposer à une peine, à une sanction émanant d’une autorité » : « Ils ne doivent point encourir la peine de cette bulle » (Pascal), « Pour ces crimes, tu as encouru la sentence d'excommunication » (Huysmans). Par extension, il a pris le sens de « s'exposer à, mériter (quelque chose de fâcheux) » : encourir une punition, une réprimande, un reproche, un blâme, une critique, la censure, le mépris, la disgrâce, l'indignation, la haine, la vengeance, etc. Point de risque ni de danger à l'horizon, ainsi que le confirme l'Académie sur son site Internet : « Si dans certains cas courir le risque et encourir sont bien de sens équivalent, on évitera de mêler ces deux formes et de créer un monstrueux "encourir le risque de" », aux accents tautologiques.

    Au demeurant, insiste Dupré, encourir doit être réservé au domaine juridique et moral ; partant, « on dira : le danger que courent les automobilistes, et non : le danger encouru par les automobilistes ». Même recommandation chez René Georgin : « En parlant d'un danger, on emploiera plutôt courir » et dans la revue Vie et Langage (octobre 1964) : « S'il s'agit de danger, de risque, il vaut mieux employer le verbe courir. » Bref, on encourt une sanction, un reproche (éléments concrets, tangibles), mais on court un risque, un danger (évènements virtuels). Il n'est pourtant que de parcourir la Toile pour constater que les tours critiqués se trouvent chez des auteurs fort courus : « Les dangers encourus par les Roms » (Jacques Attali), « Quel est donc le risque encouru ? » (Roger-Pol Droit), « Risque encouru en matière d'assurance » (Michèle Lenoble-Pinson), « Le plus petit des maximums représentant le risque encouru » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française), « Nous avons coutume de désigner ainsi les prénoms encourant le risque d'être raccourcis par l'usage » (Yann Moix). Georgin lui-même n'hésite pas à écrire dans Comment s'exprimer en français ? (1969) : « Plus graves sont les impropriétés, comme l'emploi de [...] encourir des responsabilités (on n'encourt que des risques). » Et que penser, à l'inverse, de ce « Il était fier de ne jamais courir de reproches » déniché sous la plume de Robert Sabatier ?

    Vous l'aurez compris : dans le doute, mieux vaut encore passer son chemin, plutôt que de s'exposer à encourir quelque reproche.


    Remarque 1 : Selon Hanse, on n'encourt pas davantage des difficultés, « on les accepte, on les assume » (ou on les éprouve, on les rencontre).

    Remarque 2 : Encourir se conjugue comme courir : un seul r à l'imparfait (j'encourais), mais deux r au futur (tu encourras) et au conditionnel (il encourrait).

    Remarque 3 : S'encourir (ou s'en courir) s'est employé couramment au XVIIe siècle au sens de « se mettre à courir, s'enfuir » : « À la fin le pauvre homme / S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus » (La Fontaine).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    C'est courir le risque d'oublier que...

     

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