• Pluriels classés X

    Pluriels classés X

    « Le commissaire Laurence sous les verroux. »
    (vu sur France 2, dans un épisode de la série Les Petits Meurtres d'Agatha Christie, rediffusé le 16 juillet 2021.)  

     

     

    FlècheCe que j'en pense


    Plus d'un téléspectateur a dû s'étrangler devant son petit écran, ce vendredi soir, tant est restée gravée dans la mémoire de l'écolier qui sommeille en chacun de nous la liste des sept exceptions qui font leur pluriel en -oux : bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou et pou. Point de verrou né sous X, donc.

    Et pourtant... Force est de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi : « Verroux, vertevelles pour les clourres » (Compte de l'hôtel de la reine Isabeau de Bavière, 1401), « Les gons, les verroux et serrures de toutes portes » (Olivier de La Marche, vers 1470), « Mercure [...] ouvrit la porte à gros verroux fermée » (Clément Marot, 1543), « Et les soins deffians, les verroux et les grilles / Ne font pas la vertu des femmes ny des filles » (Molière, 1661). L'Académie écrivait encore en 1740, dans la troisième édition de son fameux Dictionnaire : « Verrouil, substantif masculin. On prononce verrou et il fait au pluriel verroux. Fermer une porte à deux verroux. » Mais dès l'édition suivante, l'intéressé prenait la porte de ce club très fermé pour aller rejoindre le bataillon des pluriels réguliers : « Verrou. On écrivoit autrefois verrouil. Fermer une porte à deux verrous » (Dictionnaire de l'Académie, 1762) (1).

    Ne me demandez pas de vous donner la clef de ce subit revirement, je serais bien en pêne, pardon en peine d'avancer ne serait-ce qu'un début d'explication. « La répartition entre s et x est souvent arbitraire, concède André Goosse. Ainsi, parmi les noms en -ou, il n'y a pas de raison de traiter chou (ancien français chol, chous) autrement que fou (ancien français fol, fous) » − ni verrou autrement que genou (ancien français genouil) et pou (ancien français pouil(2). Même constat désabusé de la part de la linguiste Nina Catach : « L'x des sept pluriels en -oux [...] n'est qu'un grigri ridicule, fantaisie abréviative pour -us au Moyen Âge [3], dont la conservation depuis dix siècles tient du miracle de Lourdes. » Pas sûr, cela dit, que les gourous réformateurs aient un jour la peau de notre clan des sept, tant « le Français tient à ses anomalies comme à ses droits acquis » (Claude Weill).

    En attendant, prions Marlène à genoux de ne pas céder au plus violent courroux quand elle apprendra que son chouchou de patron a été mis au clou comme le dernier des voyous.
     

    (1) À y bien regarder (fût-ce par le trou de la serrure), la réalité est autrement contrastée. En effet, notre substantif (issu du latin veruculum « petite broche, petite pique ») a connu en ancien français d'innombrables variantes graphiques − avec un seul r (veroul, veroil, vereil, verel, vesreil, veriel, vierel, verail, veriail, veral, verial, verill, varail...) ou deux, sous l'attraction probable du latin ferrum −, qui ont engendré autant de pluriels différents : ver(r)aulx, vieraulx, veroulx, ver(r)oux... et quantité de formes analogiques en -s : « Nes pot tenir verels ne serre » (Le Roman de Thèbes, milieu du XIIe siècle), « Et ont les bares et les verrois coulé » (La Prise d'Orange, fin du XIIIe siècle, cité par Tobler), « Gons et verrous » (Travaux aux châteaux des comtes d'Artois, 1325, cité par Godefroy), « Obeissance [...] tient ses portes fermees par les serrures et verrous de divers pechiez » (Jean de Gerson, vers 1389), « Ceste main qui vous escrit en a deffaict les verrouils (Aubigné, 1577). Au XVIIe siècle coexistaient encore les trois pluriels verrouils, verrous et verroux.
    Quant à la finale en -l du singulier, sa réfection sur le pluriel que l'on sait est attestée dès la fin du XIVe siècle : « Ung gros verrou » (Inventaires mobiliers des ducs de Bourgogne, 1387). Partant, les confusions étaient inévitables : « Un verroux » (Dictionnaire de Richelet, 1694 et 1709), « Le verroux des targettes » (Encyclopédie de Diderot, 1754).

    (2) « Autrefois verrou, genou, pou prenaient tous trois une s au pluriel : verrouils, genouils, pouils ; nous avons encore verrouiller, s'agenouiller, épouiller. Il est à désirer que tous les trois se terminent par une s, comme précédemment, en supprimant il » (Benjamin Pautex, Errata du Dictionnaire de l'Académie, 1862).

    (3) On lit à ce sujet dans Le Bon Usage : « Au Moyen Âge, le groupe final -us se notait souvent par un signe abréviatif qui ressemblait à la lettre x et qui finit par se confondre avec celle-ci. Un mot comme faus (nom ou adjectif) s'écrivait donc fax. Lorsqu'on eut oublié la fonction du signe x, on rétablit l'u exigé par la prononciation, tout en maintenant l'x : faux. Cela explique des mots comme deux, roux, doux, heureux, etc., des formes verbales comme veux, peux..., des pluriels comme manteaux, choux, chevaux... » On trouve ainsi sous la plume de Robert de Clari : « Il rompirent les verax de fer [...] et ouvrirent le porte » (avant 1216).


    Remarque 1 : L'ancienne forme verrouil survit dans la locution épée en verrouil (ou en verrou), c'est-à-dire « portée horizontalement » : « Un large baudrier supportant une épée en verrouil » (Théophile Gautier), « Le beau Léandre en habit Watteau, l'épée en verrouil comme un gentilhomme de cour » (Alphonse Daudet), « Huit vieux courtisans râpés, portant la culotte courte, l'habit à la française, les bas farcis et l'épée en verrou » (Edmond About).

    Remarque 2 : Dans la sixième édition (1835) de son Dictionnaire, l'Académie distingue les locutions tenir quelqu'un sous le verrou (« le tenir enfermé ») et être sous les verrous (« être en prison »). Là encore, la réalité n'a pas toujours été aussi tranchée. Comparez : « Cette Dame fut allarmée de se voir sous le verrou avec un homme si entreprenant » (Furetière, 1696) et « Elle est sous les verroux d'un vieux tuteur » (Mercure de France, 1733).

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Le commissaire Laurence sous les verrous.

     

    « Encore et encore...La majuscule, c'est tous les jours sa fête ! »

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  • Commentaires

    1
    Etienne Boulots
    Mardi 20 Juillet à 17:56

    Merci pour ce brillant exposé, qui nous en apprend encore de bonnes sur les évolutions, pas toujours logiques mais toujours bien vivantes, de notre belle langue, et qui m'a permis de découvrir que le fax existait déjà au Moyen Âge !

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