• Le droit de chacun

    « Non seulement le droit du travail est très dense, mais en plus il se révèle souvent bien peu "lisible" pour le tout un chacun... »
    (Xavier Berne, sur nextinpact.com, le 28 août 2017)



      FlècheCe que j'en pense


    Curieuse, assurément, cette formulation qu'un habitué de ce blog(ue) soumet à mon jugement. Car enfin, si chacun, employé comme nominal (1) au sens de « toute personne », peut, au masculin, être précédé de l'article indéfini un ou de tout un, je ne sache pas que cela vaille aussi pour l'article défini.

    Les tours un chacun, tout un chacun, qui fonctionnent comme des renforcements expressifs de chacun pour désigner plaisamment monsieur Tout-le-monde (autrement dit : n'importe qui), font partie de ces archaïsmes ornementaux que la langue moderne affectionne tant, quand elle n'en saisirait plus la logique grammaticale (2). Renseignements pris, c'est surtout l'expression un chacun qui est ancienne : attestée dès le XIIe siècle, elle était à la mode chez les auteurs classiques, à côté de sa concurrente tout chacun, apparue au XIVe siècle et moins fréquente : « Mille joyeusetez se y feront, ou un chascun prendra plaisir » (Rabelais), « Et pource qu'Amour s'est voulu munir [...] de la faveur d'un chacun » (Louise Labé),  « Voilà par sa mort un chacun satisfait » (Molière), « Un chacun à soi-même est son meilleur ami » (Corneille), « Comme un chacun sait » (Voltaire) ; « Que tout chascun soit sus sa garde » (Jean Froissart, vers 1370), « Sous ce tombeau gist Françoise de Foix, / De qui tout bien tout chacun soulait dire » (Clément Marot, 1537), « Comme telles personnes sont saluées de tout chacun » (Bonaventure Des Périers, 1558), « Baisant bien humblement les mains à tout chacun » (Claude d'Esternod, 1619). De leur croisement serait issu l'hybride tout un chacun, que Grevisse qualifie de « rare avant le XIXe siècle » : « Ce que fait un tout seul, tout un chacun le sache ? » (Mathurin Régnier, Élégie II, édition de 1642).

    Sur la syntaxe si déconcertante de ces expressions, les spécialistes peinent à nous éclairer. Contentons-nous de rappeler ici que chacun, à l'origine, s'employait aussi bien comme adjectif (rôle depuis dévolu à chaque, comme chacun sait) que comme nom. En tant qu'adjectif, il figurait seul au côté du substantif qualifié (chascun jour, chascune personne pour chaque jour, chaque personne), mais pouvait également se construire selon le modèle : un chacun + substantif (un chascun jour, une chascune personne) ; de même trouvait-on les combinaisons équivalentes avec chacun nominal (cf. exemples cités plus haut) et avec chacun au pluriel (chascuns ala nuz piez, tous et chascuns ses biens, toutes et chascunes villes). Dans Problèmes de langage (1961), Grevisse fait observer avec quelque apparence de raison que chacun, issu du croisement de quisque unus (littéralement, « chaque [quisque] un [unus] ») et de catunum (« un à un »), « n'a, en théorie, nul besoin de se faire précéder de l'article indéfini un », au risque de verser dans le pléonasme, quand les Le Bidois père et fils se montrent plus indulgents : « Chacun est donc devenu [...] un nominal. Comme tel, il peut s'accompagner de l'article indéfini, et même parfois de l'indéfini tout : le premier met l'accent sur l'unité distributive, le second sur la totalité » (Syntaxe du français moderne, 1935). Autrement dit, un chacun insisterait sur la vision détaillée (« un à un »), tout un chacun sur la vision collective (« tout le monde »). Comparez : « Son gendre prenait un chacun à témoin » (René Boylesve) et « Chez nous, gens du Golfe, tout un chacun connaît les poudres » (Henri Béraud). Il n'empêche, Knud Togeby (Grammaire française, 1982) est catégorique : hormis dans ces locutions d'un autre âge − auxquelles on peut ajouter le tour familier chacun sa chacune −, chacun exclut l'emploi des articles en français moderne. Viendrait-il à l'idée de quelqu'un de dire : le chacun (autrement que pour soi) ? Cela reviendrait à dire : le chaque personne, le tout le monde, le n'importe qui. Avouez que c'est... n'importe quoi ! N'en déplaise aux adeptes de la nominalisation sauvage, on ne dira pas davantage le (ou un) tout un chacun, par fausse analogie avec le Tout-Paris ou, plus probablement, avec un (ou le) quidam comme le donnent à penser ces deux phrases, qui présentent une juxtaposition d'éléments : « Sans doute que le quidam, le tout un chacun, ne pourra, lui, jamais bénéficier d'une telle indulgence » (Natacha Polony), « Lorsqu'on interroge un pédagogue, un parent, un philosophe, un étudiant, un homme de la rue, un mathématicien, un politicien, un littéraire, un ecclésiastique, un scientifique, un président de la République, un tout un chacun, tous sont unanimes sur ce point : l'enseignement doit développer l'intelligence » (Jean-Yves Fournier). La mauvaise compréhension de l'expression tout un chacun est telle que nos contemporains la déforment plus souvent qu'à leur tour en tout à chacun (« locution sans grande cohérence et qui signifierait que "tous auraient tout" », selon l'Académie) ou un tout un chacun, à l'irrésistible effet de symétrie (3). Qui a dit − l'imprudent ! − « combien il jugeait admirable que tout un chacun employât un tour aussi difficile et à ses yeux aussi profond que "tout un chacun" » (4) ?


    (1) Comme pronom, chacun peut être représentant (lorsqu'il reprend un nom ou un pronom dont il porte le genre) ou nominal (quand il ne se réfère pas à un substantif en particulier, mais désigne toute personne ; il est alors au masculin, en tant que genre indifférencié à valeur de neutre).

    (2) À dire vrai, ces locutions, que Furetière (1690) considérait comme « basses » et Féraud (1787) comme « [fort éloignées] du bon style », sont de nos jours assorties de remarques d'usage contradictoires. Jugez plutôt : « Style recherché. Tout un chacun : chaque personne » (Josette Rey-Debove, Dictionnaire du français, 2013), « Un chacun et tout un chacun sont des archaïsmes assez répandus dans la langue littéraire, tandis que tout chacun est très rare » (Knud Togeby, Grammaire française, 1982), « Surtout dans l'usage familier, parfois dans la langue écrite » (Maurice Grevisse, Nouvelle Grammaire française, 1995), « Aujourd'hui, ces expressions ont disparu de la langue écrite. On trouve encore, dans la langue familière : tout un chacun » (Paul Dupré, Encyclopédie du bon français, 1972), « Archaïsmes passés dans la langue familière et qu'il est préférable de remplacer par chacun » (Adolphe Thomas, Dictionnaire des difficultés de la langue française, 1971), « Équivalents archaïques de chacun devenus familiers et rares, à l'exception de tout un chacun, qui s'emploie parfois par plaisanterie » (Jean Girodet, Pièges et difficultés de la langue française, 1986), « À partir du XVIIIe siècle, [un chacun] ne se conserve que dans la langue populaire (avec pour variante tout un chacun) » (Sabine Lardon et Marie-Claire Thomine-Bichard, Grammaire du français de la Renaissance, 2009), « Un chacun, tout chacun, tout un chacun sont archaïques ou régionaux » (Michel Arrivé, Françoise Gadet et Michel Galmiche, La Grammaire d'aujourd'hui, 1986), « L'expression tout un chacun est fréquente à l'oral [...]. Dans l'expression soignée, en particulier à l'écrit, employer plutôt chacun, tous, tout le monde » (Larousse en ligne) et aussi, plus loin de nous : « Un chacun ou tout un chacun sont presque aussi fréquents chez nous qu’ils l’étaient au Grand Siècle » (Vie et Langage, 1957), « Tout un chacun est très usuel (sehr üblich) » (Philipp Plattner, 1907), « Tout un chacun [est une] expression populaire pour "quiconque", "tout homme", "chacun" » (Jean Boisson, Les Inexactitudes et singularités de la langue française moderne, 1930), « [(Tout) un chacun] est un archaïsme littéraire qui, dans la langue parlée, ne s'emploie que par plaisanterie » (Kristian Sandfeld, Syntaxe du français contemporain, 1928), « L'expression tout un chacun s'est maintenue dans le style juridique » (Kristoffer Nyrop, Grammaire historique de la langue française, 1932). Pour ma part, je constate que le tour tout un chacun, notamment, est encore bien vivant dans tous les styles, sous la plume experte des spécialistes de notre langue − « La revendication, par tout un chacun, de libertés s'exonérant des lois communes » (Jean-Pierre Colignon), « Dans les locutions figées, tout un chacun prononce sans peine /bu/ : c'est mon seul but, dans le but de vous plaire » (Bernard Cerquiglini), « Au commun profit d'un chacun » (Alain Rey), « Le français serait, nous assure-t-on, une langue simple si la nécessité de l’écrire de manière correcte ne créait de fait une seconde langue, différente de celle que tout un chacun parle » (Hélène Carrère d'Encausse) − comme sous celle, plus modeste, de tout un chacun : « "Notre priorité est la sécurité de tout un chacun", a indiqué la police locale » (RTL Info), « Aujourd'hui, tout un chacun sait s'informer par différents biais, notamment grâce à Internet » (Ouest-France), « Tout un chacun peut proposer une œuvre originale » (La Voix du Nord), « Les épisodes de souffrance psychique concernent tout un chacun » (Le Figaro).

    (3) Pour preuve, ces exemples que tout un chacun sera en mesure de trouver sur la Toile : « comme tout à chacun », « des montagnes d'ouvrages sont à la disposition de tout à chacun », « n'est-ce pas un des objectifs de tout à chacun ? » ; « les désirs propres à un tout un chacun », « répondre aux attentes et aux besoins d'un tout un chacun », « cela concerne un tout un chacun », « très apprécié par un tout un chacun », « je salue un tout un chacun faisant partie du groupe ».

    (4) C'est Pascal Quignard, dans son roman Carus (1979).

    Remarque 1 : Une chacune s'est dit autrefois : « Non pas également à toutes, mais à une chacune, selon qu'il sera besoin » (saint François de Sales), « [Elle] renvoyait un chacun ou une chacune à la danse » (Pierre de Bourdeille). Féminisation de la langue oblige, on ne s'étonnera pas de voir fleurir de nos jours des « toute une chacune », dans le cas où la population visée compte exclusivement des représentants du beau sexe − plus souvent, avec une intention plaisante. À quand la graphie une toute une chacune ?

    Remarque 2 : D'après André Goosse, la combinaison tous et chacun a pu jouer un rôle dans la naissance de tout un chacun.

     

    Flèche

    Ce qu'il conviendrait de dire


    Il se révèle souvent bien peu lisible pour tout un chacun.

     

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