• Fausse piste et vrai piège

    Fausse piste

    « Nous avons monté un protocole qui vise à dépister jusqu'à un million d'enfants et d'enseignants par mois. »
    (Olivier Véran, lors d'un déplacement à Metz, le 14 janvier 2021.)  
     

    FlècheCe que j'en pense


    Il faut croire que notre ministre de la Santé n'a pas eu le temps de lire la fameuse rubrique Dire, ne pas dire de l'Académie française, sinon il saurait qu'on dépiste une maladie, pas la personne qui est susceptible d'en être atteinte. Piqûre de rappel : « Le verbe dépister a de nombreux liens avec la chasse, puisque, si son premier sens est "découvrir un gibier en suivant ses traces" (dépister un lièvre, un cerf), il signifie aussi "détourner la piste, lancer sur une fausse piste". On peut dire ainsi que "le renard a réussi à dépister les chiens". La langue de la médecine s'est emparée du premier sens et l'a étendu pour lui donner celui de "découvrir une affection latente par une recherche systématique" ; on dit ainsi dépister une maladie contagieuse. On évitera d'ajouter, par métonymie, au verbe dépister, un nom complément d'objet direct qui ne serait plus celui de la maladie mais celui du malade. » Force est toutefois de constater que l'avis des experts du quai Conti est loin de faire l'unanimité parmi les chasseurs d'abus de langage, à en juger par cette réponse cinglante débusquée dans les profondeurs de la Toile : « [L'Académie française] n'a pas compris qu'il s'agit de retrouver le malade en question dans une sorte de jeu de piste urbain pour éviter qu'il ne propage la maladie… » (site agauche.org, 2020). La vénérable institution serait-elle prise en défaut sur un point de langue ? Enquête hors des pistes et des sentiers battus.

    Le premier sens du verbe dépister, nous dit-on, serait « découvrir un gibier en suivant ses traces » ? Les académiciens ont la mémoire courte. Car enfin, telle n'était pas l'opinion de leurs collègues de 1798, lorsqu'ils logèrent pour la première fois l'intéressé dans leur gibecière lexicale :

    « DÉPISTER. Découvrir ce qu'on veut savoir, en suivant les pistes de quelqu'un. On eut quelque peine à dépister cet intrigant » (cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie, 1798).

    Non seulement dépister n'y est pas présenté comme un terme de chasse, mais il se trouve en outre construit avec un objet direct de personne. Vous parlez d'un drôle de gibier ! Bien sûr, des esprits aux abois ne manqueront pas de faire remarquer que les Immortels changèrent leur fusil d'épaule dès l'édition suivante − en partie, du moins :

    « DÉPISTER. Terme de Chasse. Découvrir la trace, les pistes d'un animal qu'on chasse. Dépister un lièvre. Dépister le gibier.
    Il signifie aussi, figurément et familièrement, Découvrir ce qu'on veut savoir, en épiant les démarches de quelqu'un. On eut quelque peine à dépister cet intrigant » (sixième édition, 1835).

    Il n'empêche, le doute est permis. D'autant que d'autres pistes généalogiques sont explorées. « En lisant ce que les dictionnaires disent du verbe dépister [...], on pourrait croire, tant cela semble aller de soi, que c'est à un chasseur que nous devons la création de ce verbe. C'est une erreur. Nous la devons aux antiquaires », affirmait ainsi Éman Martin, en 1875, sur la foi d'une source ancienne :

    « DÉPISTER. Rechercher comme à la piste, découvrir des choses inconnues par d'autres connues [...]. Ce terme est forgé pour marquer l'attention d'un auteur à faire des recherches sur des antiquités, comme d'un homme qui suit à la piste les choses qu'il cherche » (Dictionnaire de Trévoux, édition de 1743).

    L'ennui, n'en déplaise à tous ces fin limiers de la langue, c'est qu'il n'y a pas plus de traces de dépister un gibier que de dépister une antiquité parmi les plus anciennes attestations qu'il m'ait été donné de... dépister, chez l'abbé Jean-Baptiste Drouet de Maupertuy : « Je connois le personnage, et je me fais fort de le dépister » (1708) et, surtout, dans le Journal de Trévoux : « Cette habileté des sauvages à dépister [en italique et en emploi absolu]. Le grand usage qu'ils font de cette science [la science des vestiges] » (1725), « Avoir dépisté le subterfuge » (1735), « Jusqu'à me dépister moi-même » (1735), « À moins qu'il ne me copie, ce qui seroit encore facile à dépister » (1736), « On y dépiste les premières traces du territoire Liégeois » (1737), « Le problème de la pesanteur est irrésolu jusqu'à ce qu'on ait dépisté ce mouvement » (1739), « Il est subtil à les [= les difficultés] dépister » (1743), « L'Auteur dépiste, si l'on peut parler ainsi, les premiers [sic] traces de ces connoissances parmi les descendants de Noé » (1758), « Nous avons bien parcouru trente ouvrages [...] sans pouvoir dépister ce passage » (1759) (1). Aurait-on levé un premier lièvre ? En fait, tout porte à croire que notre verbe fut forgé, au début du XVIIIe siècle (2), par allusion au flair du chien de chasse (qui lui permet de suivre le gibier « à la piste ») ou à l'aptitude du « sauvage » à repérer et à interpréter les « vestiges » (signes, traces, peu visibles ou dissimulés), mais qu'il n'appartenait pas à proprement parler au langage cynégétique, à l'origine. Il faut attendre les années 1760, semble-t-il, pour trouver les premiers emplois en vénerie : « Il [= le chasseur] court, il dépiste » (Pierre Poivre, 1763), « Deux chiens [...] se mirent un jour en voyage pour dépister du gibier » (Jean-Baptiste-René Robinet, 1769), « Comme un chien de chasse pour dépister le gibier » (Bertrand de La Tour, 1773), « Un levraut dépisté » (M. Dupuy, 1796), « Dépister le cerf timide et le sanglier courageux » (M. Gastermann, 1806)... et encore cent ans de plus pour voir le mot figurer dans un traité de chasse ! (3)

    Entre-temps, un autre emploi avait fait son apparition : « Quelques courses particulières, bruyantes et mal concertées qui avoient [...] totalement dépisté l'animal » (abbé de Vienne, 1765), « Dépister les curieux » (Louis de Bonafous de Fontenai, 1771), « Le scélérat déloge chaque jour, il a le secret de dépister les limiers » (Mirabeau père, 1776), « Je dépiste l'homme opiniâtre qui me poursuit, comme ces vieux cerfs qui en font partir de plus jeunes et les exposent à leur place à la fureur des chiens » (Journal historique et littéraire, 1787), « Dépister la meute de vos créanciers » (Edmond de Favières, 1790), « Les chiens sont dépistés [...]. La bête a disparu » (Jean-Antoine Lebrun-Tossa, 1794) (4). Étonnamment, il n'est plus ici question de découvrir la piste laissée par les traces d'une chose, d'un animal ou d'une personne, mais bien plutôt de la faire perdre. À tel point qu'en 1891 un lecteur du Journal of Education en vint à se demander, perplexe, si c'est « l'agent de police [qui] a dépisté (trouvé la piste du) le voleur » ou « le voleur [qui] a dépisté (caché sa piste de) l'agent de police » ! (5) Avouez que le risque de confusion est de moins en moins négligeable, par les temps troublés qui courent...
    S'agit-il du même verbe, avec deux acceptions contraires, ou de deux verbes différents, à la fois homonymes et antonymes ? s'interroge de son côté le linguiste Michel Arrivé. André Goosse (à l'instar du TLFi) penche pour la seconde option. « Du nom piste ["trace qu'un animal laisse de son passage, par son odeur, ses empreintes..."], lit-on dans Le Bon Usage, sont issus, par dérivation parasynthétique, deux verbes dépister, de sens contradictoire » : l'un formé avec le préfixe dé- intensif (issu du latin de-), l'autre avec le préfixe dé- privatif (issu du latin dis-). Toujours est-il que l'on trouve trace des deux emplois jusque dans des contextes médicaux : (avec préfixe intensif) (en parlant d'un mal, d'une maladie) « Moi, jeune mais faible champion, autant qu'excellent braque, plus prompt à dépister, ou un polype, ou l'infection qui couve sous les poils d'une aisselle empestée, que ce chien n'est alerte à découvrir la bauge du sanglier » (Jacques-Joseph Rouvière, 1807), « C'est donc de toutes les formes de l'affection calculeuse du foie la plus difficile à dépister » (Dr Armand Trousseau, 1854), « La maladie appartient à qui en a dépisté les symptômes » (Cléon Galoppe d'Onquaire, 1858), « Comment dépister le mal ? » (Charles Dreyss, 1859), « Après avoir dépisté la maladie » (Dr Auguste Louis Jules Millard, 1866), « Dépister des signes d'infection » (Dr Jean-Alfred Fournier, 1873), « Dépister un diabète jusque-là méconnu » (Dr Ferdinand Dreyfous, 1883) ; (avec préfixe intensif) (en parlant d'une personne malade) « Nous avons tout mis en oeuvre pour dépister la malade et éviter toute supercherie » (Dr Louis Landouzy, 1879), « Pour dépister les hommes qui deviennent ainsi justiciables de la réforme [au sens militaire], le médecin ne doit plus se borner à attendre qu'ils viennent le consulter » (Dr Burlureaux, 1890), « La plus grande difficulté [...] est de dépister les malades. On a inventé plusieurs stratagèmes. On choisit comme informateurs ceux qui connaissent le mieux le quartier et ses habitants, et qui paraissent le mieux disposés à écouter tous les bavardages ; pour chaque cas découvert on leur donne une roupie » (Journal d'hygiène, 1898), « Création de commissions d'inspection à domicile pour y dépister les malades » (Dr Aragon, 1899), « Dépister les tuberculeux » (Dr E. Malvoz, 1900) ; (plus rarement avec préfixe privatif) « J'imaginais que tu donnais à tes clients toujours le même remède, et que, si tu as plusieurs flacons dans ta boîte, c'est pour dépister les malades » (Dr Adolphe Ginestet, 1850).

    Il ne vous aura pas échappé qu'il ne s'agit pas là de nouvelles acceptions médicales, mais bien des acceptions usuelles du verbe dépister appliquées au domaine particulier de la médecine : si l'on s'attachait déjà surtout à dépister une maladie (c'est-à-dire « découvrir la piste d'une affection latente, déceler ses symptômes »), il était également possible de dépister un malade, à savoir (selon le contexte) « le mettre sur une fausse piste, l'induire en erreur » (citation de Ginestet ; la plus ancienne, quoique la plus anecdotique), « épier ses démarches pour découvrir ce qu'on veut savoir ; lui faire tomber le masque » (citation de Landouzy, sur le modèle de dépister un intrigant, un simulateur) ou, plus fréquemment, « découvrir sa trace, sa retraite » (citation de Burlureaux et suivantes, sur le modèle de dépister un débiteur, un voleur). Autrement dit, le contributeur anonyme au site agauche.org avait vu juste : à cette époque antécovidienne, on recherchait activement les malades dès l'apparition des premiers symptômes (de la tuberculose, notamment), dans une sorte de jeu de piste sanitaire (6).

    La position actuelle des académiciens est d'autant plus incompréhensible qu'un des exemples proposés par Littré à l'article dépister de son propre Dictionnaire aurait dû leur mettre la puce (celle du chien de chasse) à l'oreille. Comparez : « Il se dit [des personnes et] des choses, dans le même sens. Dépister une intrigue » (Littré, 1863) et « Dépister cet intrigant » (Académie, 1798), « Dépister une intrigue. Dépister un intrigant » (Jean-Charles Laveaux, 1828). Partant, est-il besoin d'avoir fait médecine pour comprendre que dépister un malade est tout aussi correct, sur le plan de la langue, que dépister une maladie ? Le TLFi, lui, ne s'y est pas trompé (7) : « Dépister. Spécialement. Découvrir une maladie, une personne malade, grâce à des méthodes scientifiques. » Il n'en reste pas moins vrai que dépister quelqu'un tend à prendre, dans l'usage courant moderne, le sens − que d'aucuns trouveront abusif − de « le soumettre à un test de dépistage », par une confusion entre le moyen et la fin : « On dépiste une maladie ou encore une personne malade [...], mais c'est une erreur de déclarer que 400 personnes ont été dépistées en une journée. En vérité, ces personnes ont été testées ou examinées », fait observer Martine Lauzon dans Propos de pandémie (2020). Allez, on n'en fera pas une maladie...

    (1) Autres exemples : « Vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté » (Beaumarchais, 1775), « Un tour de passe-passe, tel qu'on en trouve dans toutes les démarches des gens de parti, quand on le temps de les dépister » (François-Xavier de Feller, 1789), « L'extrême attention avec laquelle elle était suivie fit que, ne la dépistant de nulle part, on ne douta pas qu'elle ne fût rentrée dans Paris » (Saint-Simon, 1791), « Si je ne réussis pas à dépister ce monstre, à lui faire tomber le masque [...], tout est perdu » (Beaumarchais, 1792).

    (2) Les attestations antérieures avancées par certains ouvrages de référence (TLFi, Dictionnaire historique de la langue française) sont erronées, par confusion entre les graphies depister et despiter (« mépriser ») : « Dame, ne pensez pas ce grand Dieu despiter, Comme si vous pouviez contre luy résister » (Jacques Grévin, 1560, édition Robert Estienne).

    (3) Dépister est notamment absent du Dictionnaire des termes de vénerie, de fauconnerie et de toute espèce de chasse (1769) de Charles-Jean Goury de Champgrand, de Vénerie normande (1778) de Jean-Baptiste-Jacques Le Verrier de La Conterie et du Traité de vénerie (1788) de Jacques d'Yauville.

    (4) Cet emploi, pourtant attesté sous des plumes avisées − « Dépister de sa trace les gens de justice » (Gérard de Nerval, 1832), « Pour être sûr de dépister les espions si j'en avais encore quelqu'un sur ma trace » (Sainte-Beuve, 1834), « Le renard venait de traverser un étang, afin de dépister les chiens » (Eugène Sue, 1846), « [Les criminels] ont su dépister la justice humaine » (Alexandre Dumas, 1846), « [Elle] trompait les sentinelles, dépistait les espions » (Hugo, 1859), « Ce coquin [croit] avoir dépisté la police » (Jules Verne, 1873), « Le lièvre se blottit dans la haie, regarde les chiens dépistés » (Jules Renard, 1907), « Dépistant les poursuites de la lente Mme Acker » (Henry Bordeaux, 1911), « Une ruse destinée à dépister les soupçons » (Proust, 1921), « Un voleur dépiste les gendarmes » (Bernanos, 1927) −, fut dénoncé au début du XXe siècle : « Dépister est une expression employée souvent à contresens pour : dérouter. Dépister, au contraire, est un terme de chasse qui signifie retrouver la piste d'un lièvre, etc. Dépister un complot, le découvrir. Dépister quelqu'un, c'est le retrouver en suivant sa trace » (Claude Vincent, 1910), « Dans l'acception de "faire perdre la trace, la bonne direction", le terme propre est dérouter. En effet, dépister quelqu'un ou quelque chose, c'est le découvrir en s'aidant de leurs traces ; dérouter quelqu'un, c'est le mettre hors de sa route » (G.-O. d'Harvé, 1913), « L'usage veut que dépister signifie : découvrir, retrouver le gibier à la piste, et le poursuivre en conséquence (terme de chasse). Par extension : retrouver la trace de quelqu'un. Il ne faut donc pas employer ce mot dans le sens de dérouter, qui signifie exactement le contraire. Il faut dire : ce bandit avait dérouté les agents, mais ceux-ci l'ont dépisté. Ajoutons toutefois que la forme du mot prête à confusion » (Étienne Le Gal, 1924), « Ne disons jamais dépister quelqu'un, car cela signifie : le retrouver en suivant sa trace. Disons toujours dérouter quelqu'un, lui faire perdre la trace, la bonne direction » (Joseph Poitevin, 1929), « On ne dit pas : "le bandit a dépisté les agents" car dépister, c'est trouver la piste. Dépister les agents, le bandit n'y tient pas ; il les déroutera de meilleur cœur » (Marcel Gaudillière, 1945). Dans le sens concret, il est désormais considéré comme vieilli, au profit de semer.

    (5) On pourrait encore citer ce jeu de mots de Lacan, à propos du détective Dupin des contes de Poe : « Dépistons donc sa foulée là où elle nous dépiste » (1966).

    (6) Autres témoignages : « À Lille, Calmette [a] des enquêteurs, qui sont chargés de dépister les tuberculeux et de les faire inscrire au dispensaire » (Lyon médical, 1911), « Le dispensaire est un bureau d'information et, en quelque sorte, de recherche des tuberculeux » (Revue scientifique, 1913), « Alors que fait le malade non repéré ? Il se donne bien garde de se faire dépister par le dispensaire (qui serait [pourtant] son salut) » (Joseph Angot, 1934).

    (7) Et Le Larousse médical non plus : « [Les dispensaires doivent] dépister et diagnostiquer les cas de tuberculose [...]. La tâche des infirmières visiteuses est très ardue : il leur faut dépister et éduquer le tuberculeux » (édition de 1924).

     

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 2 Juin à 00:59

    ... eh ouiiii Marc !... pauvre monsieur Véran, neurologue de formation et ''parachuté'' ministre de la santé en pleine crise... pas de nerfs mais épidémique !

    Il a (eu) beaucoup de mal à être crédible sur le plan médical, alors ne lui demandons pas des prouesses lexicales, et moins encore qu'il consulte —lui le ''toubib''—la toujours très intéressante rubrique académique que vous mentionnez !  

    Salutations

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